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  Post� le samedi 01 juillet 2006 @ 22:38:34 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
Révolution(-naires)Source : ?



LIVRE III.
Les luttes pour la v�ritable R�volution sociale

Avant-propos

Nous avons dit que, ind�pendamment des r�actions de droite, se form�rent vers la m�me �poque et plus tard, des mouvements en sens oppos� : mouvements r�volutionnaires qui combattirent le pouvoir bolcheviste au nom de la vraie libert� et des vrais principes de la R�volution Sociale, bafou�s et pi�tin�s par les bolcheviks.

Notons, d'abord, que la politique g�n�rale n�faste, l'�tatisme et le centralisme �touffants, le bureaucratisme effarant, l'impuissance flagrante, la " trahison " et la violence �hont�e des bolcheviks provoqu�rent des mouvements d'opposition et de r�volte dans les rangs m�mes du gouvernement et du parti.

C'est ainsi que dans l'�t� 1918 les socialistes-r�volutionnaires de gauche, ayant jusque l� particip� au gouvernement, le quitt�rent rompant avec les bolcheviks, leur d�clarant la guerre et succombant bient�t sous les coups de la r�pression.

C'est ainsi, �galement, que se forma plus tard, au sein m�me du parti bolcheviste, ce qu'on a appel� " l'opposition ouvri�re " dont les premi�res manifestations contraignirent L�nine � publier son pamphlet connu sur le Gauchisme, maladie infantile (1). Cette " opposition ouvri�re " s'effondra �galement sous les coups r�p�t�s d'une r�pression implacable.

C'est ainsi enfin que, beaucoup plus tard, se form�rent, toujours au sein du gouvernement et du parti, d'autres mouvements d'opposition tous r�prim�s avec une f�rocit� croissante.

Tous ces mouvements, nettement politiques et souvent sans audace, ne pr�sentent aucun int�r�t particulier. Certes, le futur historien y trouvera une mati�re fort �difiante pour peindre et juger ce r�gime. Mais au point de vue de la R�volution et de son sort, c'�taient, au fond, des " querelles de famille ", malgr� - parfois - les rigueurs de la lutte. Si ces opposants, r�fractaires ou r�volt�s, l'avaient emport�, le pays aurait abouti � un changement de ma�tres, sans que le fond de la situation sub�t la moindre modification. Les nouveaux ma�tres auraient �t� fatalement accul�s � la politique et aux m�thodes de leurs pr�d�cesseurs. Pour le peuple, rien n'e�t chang�. Ou, selon la formule, " plus �a aurait chang�, plus �'aurait �t� la m�me chose ".

Mais en dehors de ces troubles " de palais " se produisaient de temps � autre - et parfois sur d'assez vastes �tendues - des mouvements de gauche essentiellement populaires : mouvements de masses, apolitiques, nettement sociaux et vraiment r�volutionnaires.

Nous nous arr�terons surtout � deux de ces mouvements les plus conscients, les plus importants et les moins connus : celui de Cronstadt, en mars 1921, et celui d'Ukraine qui, vaste et vigoureux, a dur� presque quatre ans, de 1918 � fin 1921.


9. Cronstadt (1921)

9.1 Quelques notions g�ographiques


De nombreuses l�gendes ont couru et courent encore, hors la Russie, sur le r�le de Cronstadt dans la R�volution russe. Mais la v�rit� n'est g�n�ralement pas connue.

Mais avant tout, qu'est-ce que Cronstadt ?

Cronstadt est une forteresse, un port militaire ou, plut�t, une ville forte et une place de guerre, b�tie, il y a deux si�cles, sur l'�le de Kotline (2) , � une trentaine de kilom�tres � l'ouest de Saint-P�tersbourg (aujourd'hui L�ningrad), au fond du golfe de Finlande. Elle d�fend l'acc�s de la capitale par la mer Baltique. Elle est, en m�me temps, la principale base de la flotte baltique russe.

Le golfe de Finlande est gel� en hiver. Les communications entre Cronstadt et la capitale sont assur�es pendant cinq mois de l'ann�e, de novembre � avril, par une route de neige, �tablie sur la glace �paisse du golfe.

L'�le de Kotline - une bande de terre �troite et allong�e, de contours tr�s irr�guliers - est longue de 12 kilom�tres. Sa largeur maximum atteint, par endroits, 2 � 3 kilom�tres. Ses c�tes sont peu abordables et, de plus, bien prot�g�es militairement.

La partie est de la ville, qui fait face � la capitale, comprend la ville, les ports et les docks, qui occupent un tiers de l'�le environ. Les c�tes nord, ouest et sud sont parsem�es de fortins et de bastions. Entre les c�tes et la ville se trouvait, � l'�poque de la R�volution de 1917, un terrain � peu pr�s d�sert.

Au nord et au sud, l'�le est entour�e de nombreux forts et batteries, avanc�es assez loin en mer.

Notons encore que, face � la c�te sud de l'�le, se trouve, � une vingtaine de kilom�tres par mer, sur une pointe du continent, un fort important, " Krasna�a Gorka " ; de l'autre c�t�, face au littoral nord de l'�le, se trouve � quelque 10 kilom�tres par la mer, le cap fortifi�, dit " Lissy Noss ". (Voir la carte.)

A l'int�rieur de la ville, I'endroit le plus remarquable est l'immense " Place de l'Ancre ". Pouvant contenir jusqu'� 30.000 personnes, cette place servait jadis � l'instruction des conscrits et � des revues militaires. Pendant la R�volution elle devint un v�ritable forum populaire. Sur convocation et � la moindre alerte, les marins, les soldats et les ouvriers y accouraient pour assister � des meetings monstres.

En hiver, le m�me r�le �tait rempli par le vaste " man�ge maritime ".

La population de la ville comprenait : avant tout, les �quipages de la flotte Baltique, r�partis dans de verstes casernes ; ensuite, les soldats de la garnison, artilleurs pour la plupart ; quelques milliers d'ouvriers, occup�s surtout dans les arsenaux militaires ; enfin, de nombreux officiers, fonctionnaires, commer�ants, artisans employ�s, etc. En tout quelque 50.000 habitants.


9.2 Cronstadt avant la R�volution
Le lecteur a d� remarquer qu'au cours de notre �tude nous avons �voqu� � plusieurs reprises les interventions d�cisives, un peu partout, des marins de Cronstadt dans les luttes r�volutionnaires.

En effet, la flotte baltique et la garnison de Cronstadt ont jou� dans la R�volution un r�le de tout premier plan.

De multiples raisons y ont contribu�.

D'abord les marins se recrutaient n�cessairement, de tout temps, plut�t parmi les ouvriers. Et, bien entendu, on pr�f�rait pour la marine les plus qualifi�s, lettr�s, " d�gourdis ". Or, g�n�ralement, ces ouvriers �taient " politiquement " aussi plus avanc�s. Souvent, avant d'aller faire leur service dans la marine, c'�taient des r�volutionnaires en herbe, parfois m�me des militants. Ils exer�aient naturellement, malgr� la discipline et la surveillance, une forte influence sur leurs camarades d'�quipage.

D'autre part, visitant, en raison m�me de leur service les pays �trangers, les marins se rendaient facilement compte de la diff�rence entre les r�gimes relativement libres de ces pays et celui de la Russie tzariste. Ils s'assimilaient mieux que n'importe quelle autre fraction du peuple ou de l'arm�e les id�es et les programmes des partis politiques. Plusieurs d'entre eux maintenaient des relations avec des �migr�s et lisaient la litt�rature d�fendue, clandestine.

Ajoutons que la proximit� de la capitale, avec son activit� politique, intellectuelle et industrielle intense, �tait pour beaucoup dans l'�ducation de ceux de Cronstadt. Ils se trouvaient au coeur m�me de tout ce qui se passait dans le pays. C'est � Saint-P�tersbourg que la vie " politique " battait son plein. C'est � Saint-P�tersbourg que grouillait une importante masse ouvri�re. C'est l� aussi que se remuait la nombreuse et turbulente jeunesse universitaire. L'activit� p�tulante des groupements r�volutionnaires, plus tard les troubles et les manifestations de plus en plus fr�quentes et imposantes, les bagarres qui parfois s'ensuivaient, �galement le contact rapide et direct avec tous les �v�nements d'ordre politique et social : tout cela incitait la population de Cronstadt � pr�ter un int�r�t vif et soutenu � la vie int�rieure du pays, aux aspirations et aux luttes des masses, � tous les probl�mes politiques et sociaux de l'heure.

Saint-P�tersbourg tenait Cronstadt constamment en haleine et parfois dans la fi�vre.

D�j� en 1905-1906 et en 1910, les marins de Cronstadt esquiss�rent quelques r�voltes assez s�rieuses, s�v�rement r�prim�es. Leur esprit n'en devint que plus vif, plus farouche.

Enfin, d�s le d�but de la R�volution de 1917, les courants d'extr�me-gauche : les bolcheviks, les socialistes-r�volutionnaires de gauche, les maximalistes, les syndicalistes, les anarchistes, cr��rent � Cronstadt des centres actifs et bien organis�s. Leur activit� exer�a vite une influence consid�rable sur la masse des marins.

Pour toutes ces raisons, Cronstadt prit rapidement le r�le d'avant-garde dans la R�volution de 1917.

La " phalange " de Cronstadt marchait en t�te du peuple r�volutionnaire. Par son �nergie, par son degr� de conscience, elle fut " l'orgueil et la gloire de la R�volution russe ", dira d'elle Trotsky lorsqu'elle l'aura aid� � prendre le pouvoir. Ce qui ne l'emp�chera pas de tourner les canons contre cette " gloire " devenue " canaille contre-r�volutionnaire ", aussit�t qu'elle se sera dress�e contre la d�viation et l'imposture du parti bolcheviste.


9.3 Cronstadt, avant-garde de la R�volution ;
Ses luttes. - Son activit� positive. - Son influence
D�s f�vrier 1917, tout au long de la R�volution - et un peu partout ceux de Cronstadt furent sur la br�che. Ils ne se bornaient pas � une activit� locale, aussi �nergique f�t-elle. Pleins d'enthousiasme r�volutionnaire et d'ardeur combative, riches en forces et en audace, conscients de leur r�le, ils donnaient � la R�volution, sans broncher, tout ce qu'ils pouvaient, tout ce dont elle avait besoin : leur flamme et leur foi, leur conscience et leur force, des militants d�vou�s jusqu'au sacrifice de leur vie, des agitateurs et des propagandistes populaires, des diffuseurs de la litt�rature r�volutionnaire � travers le pays, des techniciens de toutes sortes et, surtout, des combattants incomparables.

Il va de soi qu'en f�vrier 1917 Cronstadt se rallia imm�diatement � la R�volution.

Se soulevant et prenant possession de la ville, les marins se virent oblig�s de proc�der � une action p�nible mais qu'ils consid�raient indispensable : dans la nuit du 27 au 28 f�vrier, ils saisirent et ex�cut�rent sur-le-champ 200 officiers sup�rieures notoirement et farouchement r�actionnaires. La rancune et la haine, accumul�es depuis de longues ann�es, purent ainsi s'assouvir. Parmi les victimes se trouvaient, en effet, ceux qui, en 1910, lors d'une tentative de r�volte, firent fusiller quelques centaines de marins et ordonn�rent, au fort Totleben, la fameuse noyade de plusieurs barques remplies de matelots appr�hend�s.

Toutefois l'ex�cution de ces 200 officiers fut le seul sanglant �pisode.

Notons que, en m�me temps, les marins prot�g�rent de leur mieux, non seulement ceux des grad�s qu'ils estimaient et aimaient, mais m�me ceux qui, tout simplement, ne s'�taient pas distingu�s par des f�rocit�s dans les r�pressions. Pendant des heures enti�res, des groupes de matelots cherch�rent un peu partout leurs officiers disparus dans le tumulte. Les d�couvrant en �tat d'arrestation chez d'autres �quipages ou ailleurs, ils obtenaient leur lib�ration et les mettaient en s�curit� sur leurs bateaux ou dans leurs casernes.

Rapidement, les marins organis�rent le premier Soviet de Cronstadt. Bien qu'il f�t tr�s mod�r� (la plupart de ses membres �tant des socialistes r�volutionnaires de droite et des mencheviks), ce Soviet, sous la pouss�e des masses r�volutionnaires, connut aussit�t des conflits aigus avec le gouvernement provisoire. Le sujet imm�diat de ces conflits fut insignifiant. Mais le fond en �tait s�rieux et bien compris par la masse. Le gouvernement ne pouvait tol�rer ni l'esprit d'ind�pendance ni l'activit� grouillante de ceux de Cronstadt. Il cherchait � tout prix � briser l'un, � paralyser l'autre, bref � dompter les r�tifs et � soumettre enti�rement la ville.

Les premiers conflits furent r�gl�s � l'amiable. Apr�s de multiples meetings et d�lib�rations, Cronstadt crut prudent de c�der pour l'instant.

Toutefois, m�content de l'attitude molle de son Soviet, le peuple de Cronstadt proc�da - le premier - � la r��lection des d�l�gu�s.

En attendant, de nouveaux conflits avec le gouvernement provisoire ne tard�rent pas � �clater. A plusieurs reprises, Cronstadt, � bout de patience, fut sur le point de s'insurger contre le gouvernement. Seule, la conviction que le pays ne comprendrait pas encore cet acte pr�matur� faisait reculer les marins.

C'est � ce moment que surgirent les premi�res l�gendes et calomnies � l'�gard de Cronstadt, r�pandues � profusion par la presse bourgeoise russe et �trang�re. " Cronstadt s'est s�par� de la Russie et s'est proclam� r�publique autonome. " " Cronstadt fabrique sa propre monnaie. " " Cronstadt s'appr�te � traiter la paix avec les ennemis de la patrie. " " Cronstadt est � la veille de conclure une paix s�par�e avec les Allemands. " Telles furent certaines de ces insanit�s. Leur but �tait de discr�diter Cronstadt dans l'opinion du pays et de l'�craser ensuite sans difficult�.

On sait que le premier gouvernement provisoire n'eut pas le temps de r�aliser ce projet. Il tomba, balay� par l'hostilit� g�n�rale.

Cronstadt gagna un bon point aux yeux des masses.

Le second Soviet de Cronstadt fut beaucoup plus � gauche. Il comptait de nombreux bolcheviks, quelques maximalistes et quelques anarchistes (3).

Cependant l'activit� du Soviet et ses luttes intestines in�vitables entre les diverses fractions comptaient peu par comparaison � l'�norme travail qui se faisait au sein m�me des masses, sur les navires, dans les casernes, aux ateliers.

Les meetings � la Place de l'Ancre se succ�daient. Tous les probl�mes de la R�volution y �taient trait�s et examin�s sous tous les points de vue.

La population vivait des jours intenses, passionn�s.

Ainsi Cronstadt s'�duquait et se pr�parait � la part exceptionnellement active qu'il allait prendre bient�t � toutes les luttes, � toutes les �tapes de la R�volution et � son oeuvre enti�re sur toute l'�tendue du pays.

D'abord favorables � K�rensky, les marins furent vite fix�s sur son r�le.

Deux semaines � peine apr�s la fameuse offensive rat�e du 18 juin, Cronstadt se dressa d�finitivement contre lui et son gouvernement. Ceci d'autant que, vers la m�me �poque, K�rensky, ayant eu vent de l'attitude hostile de Cronstadt, se mit � arr�ter les marins militants lorsqu'ils se montraient � P�trograd et � envisager d'autres mesures r�pressives. Quelques troubles et fusillades � P�trograd o� un r�giment r�volutionnaire de mitrailleurs s'opposa, armes en main, � son envoi sur le front et fut mitraill� par des troupes fid�les au gouvernement, attisa le feu.

C'est alors que, le 4 juillet, 12.000 marins, soldats, ouvriers et ouvri�res de Cronstadt d�barqu�rent � P�trograd, porteurs de drapeaux rouges et noirs et de pancartes clamant surtout le mot d'ordre : " Tout le pouvoir aux Soviets locaux ! " Les manifestants se dirig�rent vers le palais de Tauride o� toutes les fractions, y compris les bolcheviks, d�lib�raient sur la situation politique. Ils s'appr�taient � �tendre par la suite la manifestation, � entra�ner dans l'action les masses et la garnison de la capitale et � pousser la lutte jusqu'� la chute du gouvernement pour le remplacer par celui " des Soviets ".

Cette fois, leur geste ne fut pas suivi. Apr�s avoir perdu quelques-uns des leurs dans des escarmouches de rues avec les troupes qui soutenaient le gouvernement, ils se rendirent compte de l'insucc�s de la manifestation et durent retourner � Cronstadt sans r�sultat. La nouvelle r�volution n'�tait pas encore m�re.

Le gouvernement, de son c�t�, n'osa pas s�vir contre les manifestants. Il ne se sentait pas assez fort. Apr�s de laborieux pourparlers avec Cronstadt, pourparlers au cours desquels les deux parties se pr�paraient � une lutte sans merci (Cronstadt formait des bataillons pour attaquer P�trograd), on finit par arriver � un accord et tout rentra dans le calme.

Il n'est pas inutile de rappeler quelques traits caract�ristiques de cette " s�dition " manqu�e. Les bolcheviks y jou�rent un r�le pr�pond�rant. Les manifestants adopt�rent et port�rent surtout leurs mots d'ordre. A Cronstadt, leurs repr�sentants �taient les principaux organisateurs de l'entreprise. Les marins leur pos�rent la question : " Que faire si le parti se d�robe � l'action ? " Ils r�pondirent : " Nous tes obligerons d'ici ". Mais le Comit� central n'ayant pris aucune d�cision (ou ayant d�cide de s'abstenir) et certains bolcheviks notoires traitant avec d'autres fractions, ils y particip�rent " en amateurs ". L�nine se borna � prononcer du haut d'un balcon, un discours d'encouragement et disparut. Trotsky et d'autres leaders s'abstinrent de toute intervention et s'�clips�rent � leur tour. Le mouvement n'�tait pas le leur. Ils ne le commandaient pas. Donc, il ne les int�ressait point. Ils attendaient leur heure.

D�tail curieux : certains bolcheviks, ayant install� sur une auto blind�e un grand drapeau rouge aux initiales de leur Comit� Central, voulurent se mettre en t�te des manifestants. Les marins leur d�clar�rent vouloir agir, non pas sous les auspices du parti bolcheviste, mais sous celles de leur Soviet et les oblig�rent � prendre place en arri�re.

Les anarchistes, d�j� influents � Cronstadt, prirent une part active � l'action et y perdirent quelques-uns des leurs.

Mais, au fond, ce fut un mouvement de masses, c'est-�-dire de quelques milliers de r�volt�s. Un autre fait curieux : apr�s les journ�es de juillet, la presse bourgeoise reprit ses calomnies contre Cronstadt, insinuant que la s�dition �tait organis�e " avec l'argent allemand " (on " pr�cisait " que chaque matelot avait touch� 25 roubles-or par jour), parlant de " trahison ", etc. La presse socialiste fit chorus avec l'autre ; elle insinua que le mouvement �tait l'oeuvre " d'�l�ments louches ". N'a-t-on pas dit, depuis longtemps, que " le socialisme �tait le meilleur gendarme de la bourgeoisie " ?

Cette campagne permit � K�rensky de menacer Cronstadt de repr�sailles s�v�res. Mais, nous l'avons vu, il n'osa pas passer aux actes.

Cronstadt ne se laissait, d'ailleurs, nullement intimider. On y �tait de plus en plus conscient de se trouver sur le bon chemin. Et on �tait aussi de plus en plus s�r que le jour �tait proche o� les vastes masses comprendraient que la foi, la force et les buts de l'action de Cronstadt �taient les leurs.

C'est alors que Cronstadt d�ploya r�solument son extraordinaire et f�brile activit�.

On commen�a par envoyer, coup sur coup, des agitateurs et des propagandistes populaires - sortes d'�missaires r�volutionnaires - dans tous les coins du pays.

Le mot d'ordre et de ralliement �tait : " Tout le pouvoir aux Soviets locaux ! ".

On arr�tait ces �missaires par dizaines en province. Cronstadt ripostait par de nouveaux envois massifs.

Bient�t, une grande satisfaction vint r�compenser ses efforts. Les marins de la mer Noire, qui jusqu'alors soutenaient K�rensky, finirent par mettre en doute " les informations de source s�re " d�non�ant " le r�le contre-r�volutionnaire de Cronstadt ". Pour en avoir le coeur net, ils y envoy�rent une d�l�gation. Solennellement re�ue par le Soviet, cette d�l�gation s'aboucha intimement avec ceux de Cronstadt, comprit leur attitude et aussi le mensonge de la presse et des autorit�s.

A partir de ce moment, une liaison �troite s'�tablit entre les deux flottes.

Quelques unit�s des troupes du front envoy�rent � Cronstadt des d�l�gations charg�es de sonder l'�tat d'esprit des marins et de t�cher de les mettre � la raison le cas �ch�ant, tant leur renomm�e �tait d�natur�e par les calomnies.

Une de ces d�l�gations, compos�e d'un nombre imposant d'hommes d�cid�s en cas de besoin, � une action violente, forma une v�ritable exp�dition de guerre. Elle arriva devant Cronstadt sur des bateaux remplis d'armes (m�me de canons et de mitrailleuses), pr�te � faire face � toute �ventualit�, Elle ne se risqua pas � accoster car, d'apr�s les journaux et les rumeurs, ne pouvait-on pas s'attendre � essuyer un feu nourri des d�fenseurs de la " R�publique ind�pendante de Cronstadt " � la solde de l'Allemagne ?

On jeta l'ancre � quelque distance des c�tes et on d�p�cha en ville, tout d'abord, quelques canots avec des " pl�nipotentiaires ". D�barqu�s, ceux-ci avanc�rent vers la ville, prudemment, comme de v�ritables patrouilles d'�claireurs en pays ennemi.

Tout se termina, comme de coutume, par une r�ception solennelle au Soviet et par des discussions intimes, passionn�es, mais amicales. Les marins all�rent visiter les bateaux de 1' " exp�dition " qu'on fit entrer au port. De leur c�t�, les h�tes visit�rent les navires de guerre. Le soir, apr�s un bon repas et aux sons de la musique, la d�l�gation, convaincue, repartit pour le front, aux cris de : " Tout le pouvoir aux Soviets locaux ! "

Souvent les d�l�gations proposaient aux marins d'aller remplacer au front leurs unit�s fatigu�es. Alors ceux de Cronstadt leur exposaient fermement leur, point de vue : " Tant que la terre n'est pas aux paysans ni la R�volution compl�tement victorieuse, disaient-ils, les travailleurs n'ont rien � d�fendre. "

Lorsque, un peu avant la marche du g�n�ral Korniloff sur P�trograd, la r�action, dans ses efforts pour se rendre ma�tresse des �v�nements, r�tablit �a et l� la discipline � l'arm�e, puis la peine de mort sur le front et essaya de d�truire les Comit�s des soldats, Cronstadt reprit ses pr�paratifs pour une insurrection arm�e.

Lorsque, vers la m�me �poque, le gouvernement de K�rensky, sous pr�texte de renforcer le front de Riga, d�cida d'enlever de Cronstadt et de tous les forts les pi�ces d'artillerie lourde, l'indignation et la col�re des marins atteignirent leur comble. Ils se rendaient parfaitement compte que cette artillerie ne pouvait jouer aucun r�le efficace sur le front. De plus, ils savaient que la flotte allemande s'appr�tait � attaquer Cronstadt. Ils se pr�paraient � lui barrer la route ce qui e�t �t� impossible sans l'artillerie. Ne pouvant admettre une telle ignorance des faits chez les membres du gouvernement, ils voyaient dans cette intention de d�sarmer Cronstadt � la veille de l'attaque une trahison directe de la R�volution. Ils �taient d�finitivement convaincus que le gouvernement de K�rensky avait d�cid� d'�touffer la R�volution par n'importe quel moyen sans exclure la reddition aux Allemands de Cronstadt et de P�trograd.

Alors Cronstadt n'h�sita pas. Sur les navires et dans les �quipages, sur les forts et aux ateliers, des r�unions secr�tes se mirent � �laborer un plan de r�sistance et de r�volte. En m�me temps, des dizaines de matelots partaient tous les jours � P�trograd o� ils faisaient le tour des usines, des chantiers et des casernes, pr�chant ouvertement l'insurrection.

Devant cette opposition farouche, le gouvernement recula et c�da. On n�gocia un compromis : un petit d�tachement de matelots seulement partit pour le front. Au fond, les marins se r�jouissaient de cette solution. En effet, le seul endroit o� ils ne r�ussissaient pas � p�n�trer, gr�ce � la vigilance des comit�s d'officiers, �tait, pr�cis�ment, le front. Une occasion se pr�sentait maintenant d'y porter ce qu'on appelait " la contagion de Cronstadt ".

Apr�s le " putsch " du g�n�ral Korniloff, en ao�t 1917, dont nous avons parl� plus haut et pour l'�crasement duquel les marins de Cronstadt s'�taient particuli�rement distingu�s, la derni�re m�fiance des masses � leur �gard fut bris�e. En m�me temps, la popularit� de K�rensky diminuait chaque jour davantage. On commen�ait � comprendre partout que Cronstadt avait raison de se m�fier du gouvernement, de d�masquer les machinations de la r�action et de ne pas se laisser faire.

La victoire morale de Cronstadt fut compl�te.

A partir de ce moment, de multiples d�l�gations ouvri�res et paysannes se succ�d�rent � Cronstadt. On cherchait � se renseigner sur la situation v�ritable ; on demandait des conseils et des indications pour l'avenir. Le r�le r�volutionnaire de Cronstadt se pr�cisait de plus en plus.

Au d�part, toutes les d�l�gations demandaient aux marins d'envoyer dans leurs r�gions des propagandistes et de la litt�rature pour �clairer les esprits. Cronstadt ne demandait pas mieux. On peut dire sans exag�ration que, bient�t, il ne resta plus un seul d�partement, un seul district o� des �missaires de Cronstadt n'avaient pas pass� au moins quelques jours, conseillant de s'emparer carr�ment des terres, de ne pas ob�ir au gouvernement, de r��lire et de consolider les Soviets, de lutter � outrance pour la paix et pour la poursuite de la r�volution.

C'est � cette �poque que les socialistes-r�volutionnaires de droite et les mencheviks durent quitter les Soviets et c�der la place aux bolcheviks. Et c'est alors que se forg�rent, fi�vreusement, les �l�ments essentiels de la prochaine R�volution.

L�nine �tait au courant de toute cette situation et pr�parait, lui aussi, " son heure ".

Ainsi, par leur inlassable activit�, ceux de Cronstadt avaient insuffl� un esprit r�volutionnaire dans les organisations ouvri�res et paysannes et dans l'arm�e.

Notons qu'en m�me temps ils se dressaient vigoureusement contre toute mesure non organis�e, contre tout acte de haine ou de d�sespoir individuel.

Et ajoutons qu'au m�me moment la flotte baltique dut soutenir quelques durs combats contre l'escadre allemande pour d�fendre l'acc�s de P�trograd au nom de la R�volution en marche.

Le lecteur conna�t d�j� le r�le que Cronstadt avait jou� dans la lutte contre le g�n�ral Korniloff, dans la R�volution d'octobre.

Partout o� la R�volution se battait contre la vieille soci�t�, ceux de Cronstadt se trouvaient aux rangs des combattants.

Pour en terminer avec la p�riode pr�-bolcheviste, il nous reste � mettre le lecteur au courant d'un intense travail positif r�alis� par Cronstadt malgr� toutes les luttes arm�es et autres t�ches.

Le Soviet de Cronstadt cr�a deux organismes importants : la " Commission technique et militaire " et la " Commission de propagande ".

La Commission technique et militaire comprenait : 14 membres du Soviet, quelques d�l�gu�s de l' " Union des ouvriers des transports maritimes " et des d�l�gu�s des navires de guerre et des forts.

On cr�a, de plus, la fonction de commissaires sp�ciaux aux principaux forts. Ces commissaires �taient charg�s d'assurer une liaison permanente entre les forts, le Soviet et la Commission, et aussi de veiller mat�riellement sur le bon �tat des forts, leurs moyens d'action, etc.

La commission surveillait tout ce qui avait rapport � la d�fense de Cronstadt et � ses besoins techniques. Elle �tait charg�e, entre autres, de r�aliser le principe de l'armement g�n�ral du peuple travailleur : elle s'occupait de l'instruction militaire des ouvriers ; elle formait leurs bataillons : elle tenait � jour les registres de toutes les unit�s de combat, etc. Elle veillait aussi sur l'�tat des navires marchands, cargos ou bateaux de passagers. Elle en faisait l inventaire : elle dirigeait les travaux de r�paration ; elle �tait charg�e d'utiliser la ferraille dont regorgeait l'immense d�p�t d'artillerie.

La Commission de propagande �tait consid�r�e par Cronstadt comme extr�mement importante. Elle d�ployait une grande activit� �ducative, non seulement � Cronstadt m�me, mais aussi dans des localit�s plus ou moins �loign�es et dont le cercle s'�largissait progressivement � travers le pays. Tous les jours arrivaient des forts dont certains se trouvaient � une trentaine de kilom�tres en mer et de telle ou telle banlieue de P�trograd des demandes d'orateurs, rapporteurs, conf�renciers, propagandistes.

La Commission commandait, ramassait et diffusait toute sorte de litt�rature : politique, sociale (socialiste, communiste, anarchiste) et de vulgarisation scientifique, traitant surtout d'�conomie g�n�rale, d'�conomie rurale, etc.

Chaque soldat tenait � se composer, avec ses propres deniers, une petite biblioth�que qu'il utilisait d'abord avec empressement lui-m�me et qu'il r�vait d'emporter plus tard chez lui : dans " son pays ", dans son village.

Les m�thodes employ�es pour le choix es l'envoi des propagandistes m�ritent de retenir l'attention.

Tout atelier, toute unit� militaire, tout navire pouvait envoyer un propagandiste populaire en province. Celui qui avait le d�sir de partir comme tel devait le d�clarer � l'assembl�e g�n�rale de son unit� ou de son atelier. S'il n'y avait pas d'objection, le Comit� de l'Unit� ou de l'atelier remettait au candidat un premier mandat. Celui-ci �tait vis� par la Commission de Propagande et allait au secr�tariat du Soviet. Si, � la r�union g�n�rale du Soviet, la candidature �tait appuy�e par ceux qui connaissaient personnellement le candidat, et si personne ne s'opposait � sa candidature pour des raisons d'ordre r�volutionnaire ou moral, le Soviet retournait le mandat formel et d�finitif au nom du Soviet. Ce mandat devait le prot�ger contre toute m�saventure : il lui servait de sauf-conduit et de permis de s�jour sur place.

Les moyens p�cuniaires pour ces missions �taient fournis par la Caisse du Soviet, constitu�e par des pr�l�vements b�n�voles des ouvriers sur leurs salaires.

Presque toujours, le propagandiste emportait avec lui des produits sp�cialement fabriqu�s par des ouvriers de Cronstadt pour �tre livr�s aux paysans � titre de cadeaux.

Cette petite entreprise industrielle m�rite aussi d'�tre signal�e.

Les ouvriers de Cronstadt, particuli�rement ceux qui gardaient toujours leur " chez soi " paysan, mont�rent un atelier o� ils travaillaient aux heures libres, produisant des objets indispensables � la campagne : des clous, des fers � cheval, des faux, des charrues etc. Ils �taient aid�s dans cette besogne par des soldats et matelots sp�cialistes.

L'entreprise prit le nom de : " Union des laboureurs de Cronstadt ". Chaque objet fabriqu� portait la marque de l'Union. Une liste des objets fabriqu�s paraissait p�riodiquement dans les lzvestia du Soviet de Cronstadt.

L'Union avait demand� � tous les habitants de la ville de lui livrer la ferraille inutilisable. La Commission technique lui en fournissait �galement.

Les �missaires de Cronstadt n'oubliaient jamais de se munir de ces produits pour en faire pr�sent aux paysans par l'interm�diaire des Soviets locaux. Des lettres de chaleureuse reconnaissance affluaient au Soviet de la part des paysans qui promettaient, en �change, de soutenir " la ville " dans la lutte " pour le pain et la libert� ".

Une autre entreprise est � indiquer.

Les habitants de la ville de Cronstadt utilis�rent le terrain vide entre les c�tes et la ville proprement dite pour y am�nager des jardins potagers collectifs, sortes de petites communes horticoles.

Des groupes de citadins, d'une cinquantaine de personnes habitant le m�me quartier ou travaillant au m�me endroit, s'entendaient pour travailler la terre en commun. Chaque " commune " recevait de la ville un lot de terrain tir� au sort. Les " communards " �taient aid�s par des sp�cialistes : arpenteurs et agronomes.

Toutes les questions g�n�rales int�ressant les membres de ces communes �taient discut�es dans des r�unions de d�l�gu�s ou dans des assembl�es g�n�rales.

Un Comit� d'approvisionnement s'occupait des graines de semence. L'outillage �tait fourni par les d�p�ts de la ville et par les " communards " eux-m�mes. Le fumier - seul engrais disponible - �tait livr� �galement par la ville.

Ces jardins potagers ont rendu aux habitants de Cronstadt de fiers services, surtout aux p�riodes de famine, en 1918 et plus tard.

Les " communes " servirent, en m�me temps, � rapprocher les habitants entre eux.

Cette " commune libre " fit preuve d'une grande vitalit�. Elle existait encore en 1921 et resta longtemps la seule organisation ind�pendante que les bolcheviks ne parvinrent pas � briser.

Tout ce qui concernait les services et la vie int�rieure de la ville �tait assur� et administr� par les citoyens eux-m�mes, au moyen des Comit�s de maisons et des " milices ". Peu � peu, on avan�ait vers la socialisation des habitations et de tous les services urbains.

G�n�ralement � Cronstadt et ailleurs (avant l'intronisation des bolcheviks), les habitants d'une maison organisaient d'abord quelques assembl�es des locataires. Ces assembl�es nommaient un " Comit� des locataires ", qui comprenait des hommes �nergiques et aptes � remplir telle ou telle fonction. (Les locataires finissaient par bien se conna�tre entre eux.) Le Comit� veillait � la bonne tenue de la maison. et � la s�curit� de ses habitants ; il d�signait les gardes de jour et de nuit et ainsi de suite. Les " Comit�s des maisons " d�l�guaient un de leurs membres au " Comit� de la rue ", qui s'occupait des affaires concernant la rue du quartier. Venaient ensuite : le " Comit� du quartier ", le " Comit� de l'arrondissement " et, enfin, le " Comit� urbain " qui s occupait des int�r�ts de la ville et centralisait, d'une fa�on naturelle et logique, tous les services, dans la mesure o� cette centralisation �tait n�cessaire. Telles �taient les t�ches des Comit�s.

Quant � la " milice ", son organisation �tait semblable � celle des Comit�s : chaque maison poss�dait un noyau de miliciens, fourni par les locataires ; il y avait, ensuite, une milice de rue, de quartier, etc.

Tous les services fonctionnaient admirablement, car les hommes qui s'en chargeaient le faisaient de bon coeur, par go�t personnel et en raison de leurs aptitudes individuelles, donc consciemment et consciencieusement, se rendant pleinement compte de l'importance de leur activit� (4). (Naturellement. les bolcheviks, arriv�s au pouvoir, liquid�rent peu � peu cette auto-administration et la remplac�rent par une organisation �tatiste " m�canique ", assur�e par des fonctionnaires. )

S'acheminant ainsi vers la socialisation totale des locaux et de tous les services urbains, la population laborieuse de Cronstadt r�alisait en m�me temps un ensemble de mesures paisibles et cr�atrices visant � une transformation fondamentale des bases m�mes de la vie en soci�t�.


9.4 Cronstadt se dresse contre l'imposture bolcheviste (mars 1921)

9.4.1 Les premiers dissentiments entre Cronstadt et le gouvernement bolcheviste.
Nous abordons le point crucial de l'�pop�e de Cronstadt : sa lutte d�sesp�r�e et h�ro�que, en mars 1921, contre la nouvelle et derni�re imposture (bolcheviste) et la fin de son ind�pendance.

Les premiers dissentiments entre ceux de Cronstadt et le nouveau gouvernement se firent jour presque au lendemain de la R�volution d'octobre.

Le mot d'ordre : " Tout le pouvoir aux Soviets locaux " signifiait pour Cronstadt l'ind�pendance de chaque localit�, de chaque Soviet, de chaque organisme social dans les affaires qui les concernaient, par rapport au centre politique du pays : le droit de prendre des initiatives, des d�cisions et des mesures, sans demander la " permission " � ce " centre ". D'apr�s cette interpr�tation, le " Centre " ne pouvait dicter ni imposer sa volont� aux Soviets locaux, chaque Soviet, chaque organisme ouvrier ou paysan �tant le " ma�tre " chez lui. N�cessairement, il avait � coordonner son activit� avec celle d'autres organisations, sur une base f�d�rative. Les affaires concernant le pays entier devaient �tre coordonn�es par un centre f�d�ratif g�n�ral.

Cronstadt supposait donc que, sous la protection du gouvernement " prol�tarien " et " ami ", une F�d�ration libre des Soviets et une F�d�ration libre des Comit�s d'Usines allaient cr�er progressivement une force organis�e puissante, capable de d�fendre les conqu�tes de la R�volution Sociale et de continuer-celle-ci.

Or, le gouvernement - naturellement - s'occupait de tout, sauf du probl�me primordial : celui d'aider les organisations ouvri�res et paysannes � s'�manciper d�finitivement.

Le gouvernement se pr�occupait de la Constituante, de sa propre installation et de ses pr�rogatives, de ses rapports avec les divers partis politiques, de l'�laboration des projets de collaboration avec les restes de la bourgeoisie (" contr�le ouvrier de la production "), etc. Il se souciait fort peu de l'ind�pendance des organisations ouvri�res. Il n'y pensait pas le moins du monde.

I1 y avait mieux : manifestement, il comprenait le mot d'ordre " pouvoir aux Soviets " d'une fa�on �trange. Il l'appliquait � contre-sens. Au lieu de pr�ter main-forte aux masses ouvri�res pour leur permettre de conqu�rir et d'�largir leur activit� propre et autonome, il commen�ait par leur enlever tout " pouvoir " et par les traiter comme des sujets soumis. Il fermait � son gr� les usines et en licenciait le personnel contre la d�cision de celui-ci ; il prenait d'autres mesures arbitraires et coercitives, sans m�me demander l'avis des travailleurs int�ress�s, il faisait fi des r�clamations �manant des organisations ouvri�res. Et surtout - tous les jours davantage - il r�tr�cissait, sous divers pr�textes, la libert� d'action des Soviets et des autres organismes de travailleurs, s'imposait partout arbitrairement et m�me par la violence.

Compl�tons � ce propos les exemples cit�s pr�c�demment de l'imposture du gouvernement bolcheviste et aussi de son incapacit� en face des probl�mes r�els de la R�volution.

Au d�but de 1918, la population laborieuse de Cronstadt, apr�s des d�bats dans de multiples r�unions, d�cida de proc�der � la " socialisation des maisons et des habitations ".

Il s'agissait, d'abord, d'obtenir le consentement et le concours du Soviet local ; puis, de cr�er un organisme comp�tent, ayant � sa charge le recensement et l'examen des immeubles et des locaux, la r�partition la plus �quitable des logements leur remise en �tat, leur entretien, la mise en fonction d'un service de r�parations, de constructions nouvelles, etc.

Un dernier meeting populaire monstre chargea d�finitivement quelques membres du Soviet - socialistes-r�volutionnaires de gauche et anarcho-syndicalistes - de soulever la question � la prochaine s�ance pl�ni�re.

En cons�quence, un projet d�taill�, �tabli par les mandataires, fut d�pos� au bureau du Soviet.

L'article premier du projet d�clarait : " D�sormais, la propri�t� priv�e pour ce qui concerne les biens fonciers et les immeubles est abolie ".

D'autres articles sp�cifiaient :

- la gestion de tout immeuble incombera d�sormais au " Comit� de la maison ", �lu par l'ensemble de ses locataires ;

- les affaires importantes concernant un immeuble seront discut�es et r�solues par des assembl�es g�n�rales des locataires ;

- les affaires concernant l'ensemble d'un quartier seront examin�es aux assembl�es g�n�rales de ses habitants ; des " Comit�s de quartier " seront d�sign�s dans leur sein ;

- les " Comit� d'arrondissement " s'occuperont des affaires touchant tout un arrondissement ;

- enfin, les d�l�gu�s de tous les arrondissements de la ville formeront le " Bureau ex�cutif urbain des Comit�s de maisons ", lequel prendra � sa charge les affaires concernant la ville enti�re.

Les membres bolcheviks du Soviet demand�rent de reporter � huit jours la discussion du projet, pr�textant l'importance du probl�me et la n�cessit� d'un examen approfondi.

Ce d�lai accept� par le Soviet, ils se rendirent � P�trograd afin d'y obtenir des instructions du " Centre ".

A la s�ance suivante les bolcheviks demand�rent le retrait du projet d�pos�. Ils d�clar�rent, notamment, qu'un probl�me d'une telle importance ne pouvait �tre r�solu autrement que pour l'ensemble du pays ; que L�nine �tait d�j� en train de pr�parer un d�cret � ce sujet et que, dans l'int�r�t m�me de la question, le Soviet de Cronstadt devait attendre les instructions du Centre.

Les socialistes-r�volutionnaires de gauche, les maximalistes et les anarcho-syndicalistes demand�rent la discussion imm�diate et obtinrent gain de cause.

Au cours des d�bats, l'extr�me-gauche souligna la n�cessit� de passer au vote aussit�t apr�s discussion et de proc�der � la r�alisation imm�diate du projet s'il �tait adopt�

Alors les bolcheviks et les sociaux-d�mocrates (mencheviks) form�rent un " front unique ", se lev�rent et quitt�rent la salle. Des applaudissements ironiques nourris et des cris : " Enfin, �a y est : les voil� unis ! " accompagn�rent leur geste.

S'effor�ant d'arranger les choses, un d�l�gu� maximaliste proposa de voter le projet article par article, ce qui permettait aux bolcheviks de revenir, de prendre part au vote et d'effacer ainsi la fausse impression que leur sortie avait laiss�e : celle d'�tre contre l'abolition de la propri�t� priv�e.

La proposition fut adopt�e. Entre temps, les bolcheviks comprirent leur manque de tactique. Ils regagn�rent leurs si�ges et vot�rent l'article premier : " La propri�t� priv�e en ce qui concerne les biens fonciers et les immeubles est abolie ".

Ce fut de leur part un vote " de principe ".

Mais lorsqu'on passa � la discussion des articles traitant des moyens de r�alisation imm�diate de ce principe, ils quitt�rent la salle � nouveau.

D�tail curieux : quelques bolcheviks estim�rent impossible pour eux de se soumettre, dans cette affaire, � la " discipline du parti ". Ils rest�rent � leurs places, prirent part � la discussion et vot�rent le projet. Ils d�clar�rent avoir �t� formellement mandat�s par leurs �lecteurs pour voter la r�alisation imm�diate de celui-ci. N�anmoins, s�v�rement frapp�s, ils furent exclus du parti " en raison de leur penchant anarcho-syndicaliste ".

Le projet fut vot�.

Mais longtemps encore, une lutte passionn�e se poursuivit autour de cette affaire, aux ateliers, dans les bataillons, sur les navires, etc. (Cronstadt n'�tait pas encore ligot�.) Les r�unions se succ�daient. Les membres du Soviet �taient invit�s � y faire des rapports sur les incidents de la discussion et sur leur attitude. Certains bolcheviks r�fractaires au projet furent rappel�s du Soviet par leurs �lecteurs.

A la suite de ces incidents, les bolcheviks ouvrirent une campagne violente contre les anarcho-syndicalistes. Et ils tent�rent de saboter l'application du projet adopt�.

Rien n'y fit. Bient�t, les Comit�s (des immeubles, des quartiers, etc.) furent constitu�s et commenc�rent � fonctionner. Le projet entra en vigueur. Le principe : " Chaque habitant a droit � un logis convenable " devint une r�alit�.

Toutes les habitations furent m�thodiquement visit�es, examin�es et recens�es par les soins des Comit�s, aux fins d'une r�partition plus �quitable.

On d�couvrit, d'une part, des taudis horribles o� s'entassaient des malheureux, parfois plusieurs familles ensemble, alors que des appartements de 10 � 15 pi�ces, ensoleill�es et confortables, n'�taient occup�s que par quelques personnes seulement. Le directeur de l'Ecole des Ing�nieurs, par exemple, c�libataire, occupait � lui seul un appartement luxueux de 20 pi�ces. Et lorsque la commission se pr�senta pour recenser son appartement et diminuer son " espace vital " au profit de quelques malheureuses familles arrach�es � des taudis malsains, il protesta bruyamment et qualifia cet acte de " v�ritable brigandage ".

Bient�t, tous ceux qui remplissaient des baraques insalubres, des mansardes infectes ou des sous-sols immondes, purent �tre log�s dans les locaux un peu plus sains et confortables.

On am�nagea quelques h�tels pour les voyageurs.

Chaque Comit� d'arrondissement organisa un atelier charg� des travaux de r�parations et d'am�nagement des immeubles. Ces ateliers fonctionn�rent avec succ�s.

Plus tard, le gouvernement bolcheviste d�truisit cette organisation et brisa net ses d�buts constructeurs. La gestion des immeubles passa � une institution purement bureaucratique, centralis�e par en haut : la " Centrale des biens fonciers et des immeubles " rattach�e au " Conseil d'�conomie nationale ". Cette " Centrale " installa dans chaque immeuble, quartier, arrondissement un fonctionnaire ou, pour mieux dire, un policier, charg� surtout de surveiller les entr�es et les sorties des maisons, de signaler les d�placements des habitants du quartier, de signifier les infractions aux lois de couchage et aux r�glements des visas, de d�noncer les " suspects ", etc.

Plusieurs d�crets bureaucratiques et partant st�riles, furent promulgu�s. Tous les travaux, toutes les t�ches positives, concr�tes, furent abandonn�s. La population int�ress�e �tant m�me �limin�e de la besogne (comme dans d'autres domaines), tout retomba dans l'�tat d'inertie et de stagnation. Les meilleurs immeubles furent r�quisitionn�s pour les services bureaucratiques de l'�tat, pour les appartements des fonctionnaires, etc. Et les autres, plus ou moins abandonn�s � leur sort, commenc�rent � se d�t�riorer.


9.4.2 Les mesures pr�ventives du gouvernement.
A la suite de tels proc�d�s et agissements du nouveau pouvoir dans tous les domaines de la vie, les marins de Cronstadt ne tard�rent pas � comprendre qu'ils avaient �t� tromp�s, berc�s par les faux slogans d' " Etat prol�tarien ", de " dictature du prol�tariat " et autres. Ils comprirent que, sous une apparente amiti�, de nouveaux ennemis des masses laborieuses s'�taient install�s sur le tr�ne.

Ils ne cach�rent pas leur d�ception. Une certaine opposition pacifique mais ferme aux actes bureaucratiques, arbitraires, antisociaux et antir�volutionnaires du gouvernement bolcheviste se fit sentir dans leurs rangs d�s fin 1917, quelque deux mois apr�s la R�volution d'octobre.

Mais les bolcheviks veillaient. Le gouvernement savait parfaitement � quoi s'en tenir sur les militants de Cronstadt. Il ne pouvait pas se sentir en s�curit� tant que, tout pr�s de lui, continuait � exister cette citadelle de la v�ritable R�volution.

Il fallait � tout prix la r�duire � l'impuissance et � l'ob�issance.

Le gouvernement con�ut un plan machiav�lique. N'osant pas attaquer Cronstadt ouvertement, " de front ", il commen�a - m�thodiquement, sournoisement - � l'affaiblir, � l'appauvrir, � l'user, � l'�puiser. Il mit en oeuvre une s�rie de mesures camoufl�es pour priver Cronstadt de ses meilleures forces, pour lui enlever ses �l�ments les plus combatifs, pour l' " effriter " et, en fin de compte, l'an�antir.

Avant tout, il continua � utiliser plus que jamais l'enthousiasme r�volutionnaire, les forces et les aptitudes des marins.

Lorsque, peu apr�s octobre, la situation alimentaire de la population des villes devint catastrophique, le gouvernement demanda � Cronstadt de former des �quipes sp�ciales de propagandistes et de les envoyer en province, � la campagne, dans les villages, pr�cher aux paysans les id�es de solidarit� et de devoir r�volutionnaires, notamment la n�cessit� de nourrir les villes. La renomm�e r�volutionnaire de ceux de Cronstadt, disaient les bolcheviks, pouvait rendre � la cause des services inappr�ciables : les marins arriveraient plus facilement que tous autres � convaincre les paysans de c�der une partie de leurs r�coltes aux ouvriers affam�s.

Cronstadt s'ex�cuta. De nombreuses formations partirent pour les profondeurs du pays et s'acquitt�rent de la t�che. Or, presque tous ces d�tachements furent ensuite �parpill�s, par mille moyens. Pour diverses raisons, leurs membres furent oblig�s de rester � l'int�rieur du pays. Ils ne rentr�rent plus � Cronstadt.

D'autre part, le gouvernement pr�levait constamment � Cronstadt de gros d�tachements pour les envoyer partout o� la situation int�rieure devenait flottante, mena�ante, dangereuse.

Cronstadt s'ex�cutait toujours. Combien de ces braves militants et combattants ne revirent plus jamais leur navire ou leur caserne !

On lui demandait aussi, constamment, des hommes pour remplir des fonctions ou occuper des postes exigeant des aptitudes sp�ciales, une responsabilit� s�rieuse, un courage � toute �preuve.

Cronstadt ne refusait jamais.

Des chefs de formations militaires, des commandants de trains ou de voitures blind�s et de stations de chemin de fer, des ouvriers sp�cialis�s : m�caniciens, tourneurs, monteurs, etc., �taient continuellement puis�s parmi ceux de Cronstadt.

Cronstadt se pr�tait � tous les sacrifices.

Lorsque le soul�vement de Kal�dine dans le Sud devint mena�ant, ce fut encore Cronstadt qui envoya contre lui des forces importantes, contribua puissamment � l'�crasement de l'ennemi et laissa beaucoup des siens sur le champ de bataille.

Toutes ces mesures pr�alables furent enfin couronn�es par un coup de massue auquel Cronstadt, d�j� tr�s affaibli, ne put r�sister efficacement.

Lorsque, fin f�vrier 1918, les marins rentrant de leur exp�dition contre Kal�dine descendirent du train � la station terminus d'o� s'ouvrait le panorama du golfe de Finlande sous sa nappe de neige hivernale, ils furent surpris de voir la route noire de monde. C'�taient les matelots de Cronstadt qui se tra�naient vers P�trograd, leurs baluchons au dos.

Bient�t ceux qui rentraient apprirent l'am�re v�rit� de la bouche de ceux qui partaient ainsi.

A l'encontre de la r�solution adopt�e par le Congr�s panrusse des marins au lendemain de la R�volution d'octobre, r�solution proclamant, conform�ment aux mandats unanimes donn�s aux d�l�gu�s, que la flotte ne serait pas d�mobilis�e, mais resterait intacte comme unit� combattante r�volutionnaire, le Conseil des Commissaires du Peuple publia, au d�but de f�vrier 1918, le fameux d�cret d'apr�s lequel la flotte actuelle �tait d�clar�e dissoute. Une nouvelle " Flotte rouge " allait �tre cr��e, sur des bases nouvelles. Chaque conscrit devait signer d�sormais un engagement individuel par lequel il entrait dans la marine " b�n�volement ". Et - d�tail significatif - les soldes des matelots �taient tr�s all�chantes.

Les marins refus�rent d'ex�cuter le d�cret.

Le gouvernement riposta par un ultimatum : ou la soumission, ou la ration supprim�e dans les vingt-quatre heures.

Cronstadt ne se sentait pas assez fort peur r�sister jusqu'au bout. La rage au coeur, tout en maudissant le nouveau Pouvoir " r�volutionnaire ", les matelots pli�rent bagage et quitt�rent leur " citadelle " emportant quelques mitrailleuses. " Nous en aurons peut-�tre encore besoin, disaient-ils. Que les bolcheviks arment donc eux-m�mes leurs futurs mercenaires ! "

(Comme on le sait, quelques mois plus tard, le gouvernement bolcheviste d�sarma toute la population. Tout citoyen, quel qu'il f�t et o� qu'il se trouv�t, �tait somm� de rendre ses armes aux autorit�s locales, sous peine de mort. )Plus tard, un certain nombre de matelots, d� retour des fronts r�volutionnaires ou pour d'autres raisons, revinrent � Cronstadt et s'y regroup�rent. Mais ce n'�tait plus qu'une poign�e sans importance. Les forces principales �taient " pulv�ris�es " � travers l'immense pays.


9.4.3 Cronstadt affaibli.
Cronstadt n'�tait plus la m�me ville.

Le gouvernement put s'en persuader � plusieurs reprises.

Ainsi, lors des pourparlers de paix avec l'Allemagne, le Soviet de Cronstadt, comme l'�crasante majorit� des autres Soviets, vota contre la paix avec les g�n�raux. Dans tous les meetings et r�unions on se pronon�a contre une telle paix. Alors les bolcheviks, apr�s avoir pris certaines mesures, annul�rent le premier vote, soulev�rent la question pour la seconde fois et impos�rent une r�solution pour la paix. Cronstadt s'inclina.

La paix conclue et le compact bloc r�volutionnaire (Cronstadt, l'escadre de la mer Noire, etc.) enfin d�sagr�g�, le gouvernement bolcheviste avait le champ libre pour consolider sa dictature sur le peuple laborieux.

Lorsque, en avril 1918, il attaqua, � Moscou et ailleurs, les groupements anarchistes, fermant leurs si�ges, supprimant leur presse et jetant en prison leurs militants, Cronstadt montra encore une fois ses griffes. Mais elles n'avaient plus le m�me tranchant. Il �tait maintenant impossible aux matelots de " tourner leurs canons " contre les imposteurs. Et d'ailleurs ces derniers ne se trouvaient plus � port�e de leurs armes : ils s'�taient d�j� retranch�s, comme certains tyrans pr�c�dents, derri�re les murs du Kremlin, � Moscou. Cronstadt dut se borner � deux r�solutions de protestation : l'une fut adopt�e lors d'un meeting monstre tenu sur la glorieuse place de l'Ancre, l'autre le fut par le Soviet.

Aussit�t, une r�pression f�roce s'abattit sur " l'orgueil et la gloire de la R�volution ". Les bolcheviks laiss�rent convoquer les r�unions � dessein : il leur fallait un pr�texte. Le Soviet fut dissous et remplac� par un nouveau, plus docile. Les r�unions, la parole, la presse, etc., furent soumises, comme partout, au contr�le de l'Etat. Une section de la Tch�ka s'installa dans la ville. Des " cellules communistes " furent cr��es partout : dans les ateliers, dans les r�giments, sur les navires.

Chacun �tait surveill� par les mouchards. Pour la moindre critique des actes bolchevistes, les " coupables " �taient saisis et emmen�s � P�trograd o� ils disparaissaient pour la plupart.

Une seule fois Cronstadt se cabra r�solument et l'emporta. La navire de ligne P�tropavlovsk refusa net de remettre entre les mains des autorit�s un matelot anarchiste (un nomm� Skourikhine). Les bolcheviks, cette fois, n'insist�rent pas. Provoquer un soul�vement pour un individu e�t �t� imprudent. Le jeu n'en valait pas la chandelle. Et quant au bonhomme, on l'aurait plus tard par un autre moyen.

Sauf pour ce cas f�cheux, le gouvernement bolcheviste pouvait jubiler : l'avant-garde de la vraie R�volution, Cronstadt, �tait bien impuissante, pli�e sous la poigne de fer du pouvoir " communiste ".

Toutefois ceci n'�tait vrai qu'� moiti�.

Pendant des mois et des mois, Cronstadt assistait impuissant � l'imposture, � l'ignominie, aux crimes des fossoyeurs de la R�volution.

En rentrant de permission, les matelots racontaient de quelle fa�on le " Pouvoir des travailleurs " traitait les travailleurs. A la campagne, on r�quisitionnait chez les paysans, sans distinction, le dernier bl�, le dernier b�tail, souvent m�me des objets de m�nage, condamnant ainsi les cultivateurs � une existence de famine et on n'h�sitait pas � recourir aux arrestations et aux ex�cutions en masse des r�calcitrants. Autour des villes, des barrages arm�s confisquaient impitoyablement quelques malheureux sacs de farine que les paysans envoyaient le plus souvent � leurs parents affam�s, et jetaient en prison ceux qui r�sistaient. Et, en m�me temps, on " ne voyait pas " de vrais marchands qui passaient avec leurs marchandises destin�es � la sp�culation, car ceux-l� savaient graisser les pattes.

" Le peuple laborieux est d�sarm� ", constataient les matelots ; on voit maintenant que l'armement g�n�ral des travailleurs, la libert� de parole et d'action font peur non seulement aux contre-r�volutionnaires av�r�s, mais aussi � ceux qui abandonnent le vrai chemin de la R�volution. On cr�e l'Arm�e Rouge qui, comme toutes les arm�es, finira par devenir une force aveugle entre les mains du parti au pouvoir. D�tach�s de la base, de l'atelier, de leurs camarades de travail, les soldats, choy�s, entra�n�s par d�s mots d'ordre trompeurs, soumis � une discipline abrutissante et priv�s des moyens d'agir d'une fa�on organis�e, pourront �tre facilement mani�s dans le sens voulu par les dirigeants, quels qu'ils soient ".

Cronstadt �coutait, observait et bouillonnait, mais se sentait impuissant � agir.

Et quant au peuple il �tait de plus en plus ligot�, musel�, subjugu�, �cras�.


9.4.4 Les ouvriers de P�trograd se soul�vent contre le gouvernement bolcheviste.
Enfin, et malgr� tout, l'orage �clata.

Il commen�a � gronder, non pas � Cronstadt, mais � P�trograd.

Fin f�vrier 1921, la situation des masses ouvri�res dans les villes �tait devenue intenable.

La vie enti�re se d�sagr�geait. Les denr�es de toute premi�re n�cessit� faisaient d�faut. Le pain m�me �tait rationn� et difficile � trouver. Faute de combustible, les habitations ne pouvaient plus �tre chauff�es. Les chemins de fer fonctionnaient � peine. De nombreuses usines fermaient leurs portes, ce qui aggravait la situation.

Les appels, les interpellations, les r�clamations des ouvriers restaient sans effet.

Le Pouvoir bolcheviste se rendait parfaitement compte de la gravite de la situation. Il avouait m�me son impuissance � y rem�dier. Mais il se refusait obstin�ment � modifier quoi que ce f�t de sa " ligne ". Il ne voulait m�me pas discuter avec les ouvriers m�contents. Il repoussait d'avance toute suggestion, toute collaboration, toute initiative. En guise de rem�de il recourait de plus en plus � des r�quisitions, � des exp�ditions militaires, � des mesures r�pressives, � la violence la plus arbitraire.

Alors, des troubles s�rieux �clat�rent � P�trograd.

Plusieurs usines, parmi les plus importantes, improvis�rent des assembl�es g�n�rales ouvri�res et adopt�rent des r�solutions hostiles au gouvernement, exigeant un changement de r�gime. Des proclamations r�dig�es dans le m�me sens apparurent dans les ateliers et sur les murs. Les masses s'agitaient sourdement.

Une observation importante s'impose ici.

Naturellement, dans ce vaste mouvement populaire plusieurs �l�ments intervenaient, plusieurs th�ses se heurtaient. Aucune libert� d'id�es ni de discussion n'�tant admise et de nombreux r�volutionnaires �tant sous les verrous, toute cette effervescence �tait, n�cessairement, vague et confuse. La R�volution ayant d�j� d�vi�, le processus r�volutionnaire �tant engag� sur une fausse route, le mouvement entier �tait fatalement d�natur�.

Dans ces conditions il �tait naturel que certains �l�ments du mouvement, influenc�s par une propagande antir�volutionnaire - celle des socialistes mod�r�s surtout - proposassent des mesures et des solutions qui cherchaient � ramener la R�volution en arri�re au lieu de tenter de la d�gager de l'impasse pour la faire avancer.

Ainsi, certains �l�ments demandaient le retour � la libert� de commerce et surtout la convocation d'une Assembl�e constituante.

Mais, trois faits essentiels sont � signaler.

1� Les �l�ments en question �taient loin de pr�valoir dans l'ensemble du mouvement. Ils n'�taient nullement les plus forts ni les plus audacieux. La libert� de propagande pour les gauches, la libert� d'action pour les masses, pouvaient encore, avec l'aide des bolcheviks sinc�res, sauver la situation amener une solution et donner � la R�volution un nouvel �lan dans le bons sens.

2� N'oublions pas qu'au point de vue g�n�ral, le bolchevisme repr�sentait lui aussi un syst�me r�actionnaire. Il y avait donc deux forces r�actionnaires en pr�sence : l'une compos�e de certains �l�ments antibolchevistes, tirait en arri�re ; l'autre - le bolchevisme lui-m�me - paralysait et p�trifiait la R�volution. La seule force vraiment r�volutionnaire se trouvait ailleurs.

3� Justement, d'autres �l�ments repr�sentaient cette v�ritable force r�volutionnaire. Et - ce qui nous importe ici - Cronstadt en �tait le repr�sentant le plus important.

Ceux de Cronstadt envisageaient une solution qui, tout en �tant hostile au bolchevisme, n'avait cependant rien de commun avec les id�es r�trogrades, comme celle de l'Assembl�e constituante ou celle de retour au capitalisme priv�.

L'action men�e par Cronstadt, au d�but m�me des troubles, en fait foi.

En r�ponse � certaines proclamations et � une propagande exigeant la convocation de la Constituante, Cronstadt envoya (bien entendu, clandestinement) des d�l�gu�s � des usines, fabriques et ateliers de P�trograd pour d�clarer aux ouvriers ce qui suit :

Toute l'�nergie r�volutionnaire de Cronstadt, ses canons et ses mitrailleuses seront r�solument dress�s contre l'Assembl�e constituante et contre tout retour en arri�re. Mais si les ouvriers d�sabus�s de la " dictature du prol�tariat ", se dressent contre les nouveaux imposteurs, pour les " Soviets libres ", pour la libert� de parole, de presse, d'organisation et d'action des travailleurs : ouvriers et paysans, et de tous les courants id�ologiques : anarchistes, social


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