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  Post� le samedi 01 juillet 2006 @ 22:29:11 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
Révolution(-naires)Source : ?



LIVRE II.
Le bolchevisme et l'anarchie
4. Les deux id�es de la R�volution

4.1 Deux conceptions oppos�es de la R�volution sociale

Notre principale t�che est de fixer et d'examiner, dans la mesure de nos moyens, ce que la R�volution russe comporte d'inconnu ou de peu connu.

Soulignons un fait qui, sans �tre ignor�, n'est pas pris en consid�ration ou, plut�t, ne l'est que superficiellement dans les pays occidentaux

� partir d'octobre 1917, la R�volution russe s'engage sur un terrain tout � fait nouveau : celui de la grande R�volution Sociale. Elle avance ainsi sur un chemin tr�s particulier, totalement inexplor�.

Il s'ensuit que la marche ult�rieure de la R�volution rev�t un caract�re �galement nouveau, original.

(Notre expos� ne ressemblera donc plus, d�sormais, � ce qu'il a �t� jusqu'� pr�sent. Son allure g�n�rale, les �l�ments qui le composent, son langage m�me, changeront, prenant un aspect inaccoutum�, sp�cial. Ce changement ne devra pas �tonner le lecteur.)

Passons � un autre fait qui est moins connu et, pour beaucoup de lecteurs, sera inattendu. Nous l'avons, cependant, laiss� entrevoir.

Au cours des crises et des faillites qui se succ�d�rent jusqu'� la R�volution d'octobre 1917, il n'y eut pas que le bolchevisme comme conception de la R�volution Sociale � accomplir . Sans parler de la doctrine socialiste-r�volutionnaire (de gauche), apparent�e au bolchevisme par son caract�re politique, autoritaire, �tatiste et centraliste, ni de quelques autres petits courants similaires, une seconde id�e fondamentale, envisageant �galement une franche et int�grale R�volution Sociale, se pr�cisa et se r�pandit dans les milieux r�volutionnaires et aussi au sein des masses laborieuses : ce fut l'id�e anarchiste.

Son influence, tr�s faible au d�but, augmenta au fur et � mesure que les �v�nements prirent de l'ampleur. Fin 1918, cette influence devint telle que les bolcheviks qui n'admettaient aucune critique - et encore moins une contradiction ou une opposition - s'inqui�t�rent s�rieusement. A partir de 1919 et jusqu'� fin 1921 ils durent soutenir une lutte tr�s s�v�re contre les progr�s de cette id�e : lutte au moins aussi longue et �pre que le fut celle contre la r�action .

Soulignons, � ce propos, un troisi�me fait qui n'est pas assez connu : le bolchevisme au pouvoir combattit l'id�e et le mouvement anarchistes et anarcho-syndicalistes, non pas sur le terrain des exp�riences id�ologiques ou concr�tes, non pas au moyen d'une lutte franche et loyale, mais avec les m�mes m�thodes de r�pression qu'il employa contre la r�action : m�thodes de pure violence. Il commen�a par fermer brutalement les si�ges des organisations libertaires, par interdire aux anarchistes toute propagande ou activit�. Il condamna les masses � ne pas entendre la voix anarchiste, � la m�conna�tre. Et puisque, en d�pit de cette contrainte l'id�e gagnait du terrain, les bolcheviks pass�rent rapidement � des mesures plus violentes : la prison, la mise hors la loi, la mise � mort. Alors, la lutte in�gale entre les deux tendances - l'une au pouvoir, l'autre face au pouvoir - s'aggrava, s'amplifia et aboutit, dans certaines r�gions, � une v�ritable guerre civile. En Ukraine, notamment, cet �tat de guerre dura plus de deux ans, obligeant les bolcheviks � mobiliser toutes leurs forces pour �touffer l'id�e anarchiste et pour �craser les mouvements populaires inspir�s par elle. Ainsi, la lutte entre les deux conceptions de la R�volution Sociale et, du m�me coup, entre le Pouvoir bolcheviste et certains mouvements des masses laborieuses tint une place tr�s importante dans les �v�nements de la p�riode 1919-1921.

Cependant, pour des raisons faciles � comprendre, tous les auteurs sans exception, de l'extr�me-droite � l'extr�me-gauche - nous ne parlons pas de la litt�rature libertaire - passent ce fait sous silence. Nous sommes donc oblig� de le fixer, d'y apporter toutes les pr�cisions, d'y attirer l'attention du lecteur.

D'autre part, une double question surgit :

1� Puisque, � la veille de la R�volution d'octobre, le bolchevisme rallia la majorit� �crasante des suffrages populaires, quelle fut la cause de l'importante et rapide ascension de l'id�e anarchiste ?

2� Quelle fut, exactement, la position des anarchistes vis-�-vis des bolcheviks, et pourquoi ces derniers durent-ils combattre - et combattre violemment - l'id�e et le mouvement libertaires ?

C est en r�pondant � ces deux questions qu'il nous sera le plus facile de r�v�ler au lecteur le vrai visage du bolchevisme .

C'est aussi en confrontant les deux id�es en pr�sence et les deux mouvements en action qu'on arrivera le mieux � les conna�tre, � les appr�cier � leur juste valeur, � comprendre le pourquoi de cet �tat de guerre entre les deux camps et, enfin, � " t�ter le pouls " de la R�volution apr�s le bouleversement bolcheviste d'octobre.

Comparons donc, grosso modo, les deux id�es en pr�sence :

L'id�e bolcheviste �tait d'�difier, sur les ruines de l'Etat bourgeois, un nouvel " Etat ouvrier ", de constituer un " gouvernement ouvrier et paysan ", d'�tablir la " dictature du prol�tariat " .

L'id�e anarchiste �tait de transformer les bases �conomiques et sociales de la soci�t� sans avoir recours � un Etat politique, � un gouvernement, � une " dictature ", quels qu'ils fussent, c'est-�-dire de r�aliser la R�volution et de r�soudre ses probl�mes non par le moyen politique et �tatique, mais par celui d'une activit� naturelle et libre, �conomique et sociale, des associations des travailleurs eux-m�mes, apr�s avoir renvers� le dernier gouvernement capitaliste.

Pour coordonner l'action, la premi�re conception envisageait un pouvoir politique central, organisant la vie de l'Etat � l'aide du gouvernement et de ses agents, et d'apr�s les directives formelles du " centre ".

L'autre conception supposait : l'abandon d�finitif de l'organisation politique et �tatique ; une entente et une collaboration directes et f�d�ratives des organismes �conomiques, sociaux, techniques ou autres (syndicats, coop�ratives, associations diverses, etc.), localement, r�gionalement, nationalement, internationalement ; donc, une centralisation, non pas politique et �tatiste allant du centre gouvernemental � la p�riph�rie command�e par lui, mais �conomique et technique, suivant les besoins et les int�r�ts r�els, allant de la p�riph�rie aux centres, �tablie d'une fa�on naturelle et logique, selon les n�cessit�s concr�tes, sans domination ni commandement.

Il est � noter combien absurde - ou int�ress� - est le reproche fait aux anarchistes de ne savoir " que d�truire ", de n'avoir aucune id�e " positive ", constructrice, surtout lorsque ce reproche leur est lanc� par les " gauches ". Les discussions entre les partis politiques d'extr�me-gauche et les anarchistes avaient toujours pour objet la t�che positive et constructrice � accomplir apr�s la destruction de l'Etat bourgeois (au sujet de laquelle tout le monde �tait d'accord). Quel devait �tre alors le mode d'�dification de la soci�t� nouvelle : �tatiste, centraliste et politique, ou f�d�ralistes apolitique et simplement sociale ? Tel fut toujours le sujet des controverses entre les uns et les autres : preuve irr�futable que la pr�occupation essentielle des anarchistes fut toujours, pr�cis�ment, la construction future.

A la th�se des partis : Etat " transitoire ", politique et centralis�, les anarchistes opposent la leur : passage progressif mais imm�diat � la vraie communaut�, �conomique et f�d�rative. Les partis politiques s'appuient sur la structure sociale l�gu�e par les si�cles et les r�gimes r�volus, et ils pr�tendent que ce mod�le comporte des id�es constructrices. Les anarchistes estiment qu'une construction nouvelle exige, d�s le d�but, des m�thodes nouvelles, et ils pr�conisent ces m�thodes. Que leur th�se soit juste ou fausse, elle prouve, de toute fa�on, qu'ils savent parfaitement ce qu'ils veulent et qu'ils ont des id�es constructrices nettes.

De fa�on g�n�rale, une interpr�tation erron�e - ou, le plus souvent, sciemment inexacte - pr�tend que la conception libertaire signifie l'absence de toute organisation. Rien n'est plus faux. Il s'agit, non pas d' " organisation " ou de " non-organisation ", mais de deux principes diff�rents d'organisation.

Toute r�volution commence, n�cessairement, d'une mani�re plus ou moins spontan�e, donc confuse, chaotique. Il va de soi - et les libertaires le comprennent aussi bien que les autres - que si une r�volution en reste l�, � ce stade primitif, elle �choue. Aussit�t apr�s l'�lan spontan�, le principe d'organisation doit intervenir dans une r�volution, comme dans toute autre activit� humaine. Et c'est alors que surgit la grave question : quels doivent �tre le mode et la base de cette organisation ?

Les uns pr�tendent qu'un groupe dirigeant central - groupe " d'�lite " - doit se former pour prendre en main l'oeuvre enti�re, la mener d'apr�s sa conception, imposer cette derni�re � toute la collectivit�, �tablir un gouvernement et organiser un Etat, dicter sa volont� � la population, imposer ses " lois " par la force et la violence, combattre, �liminer et m�me supprimer ceux qui ne sont pas d'accord avec lui.

Les autres estiment qu'une pareille conception est absurde, contraire aux tendances fondamentales de l'�volution humaine et, en fin de compte, plus que st�rile : n�faste � l'oeuvre entreprise. Naturellement, disent les anarchistes, il faut que la soci�t� soit organis�e. Mais cette organisation nouvelle, normale et d�sormais possible doit se faire librement, socialement et, avant tout, en partant de la base. Le principe d'organisation doit sortir, non d'un centre cr�� d'avance pour accaparer l'ensemble et s'imposer � lui, mais - ce qui est exactement le contraire - de tous les points, pour aboutir � des noeuds de coordination, centres naturels destin�s � desservir tous ces points. Bien entendu, il faut que l'esprit organisateur, que les hommes capables d'organiser - les " �lites " - interviennent. Mais, en tout lieu et en toute cirvonstance, toutes ces valeurs humaines doivent librement participer � l'oeuvre commune, en vrais collaborateurs , et non en dictateurs. Il faut que, partout, ils donnent l'exemple et s'emploient � grouper, � coordonner, � organiser les bonnes volont�s, les initiatives, les connaissances, les capacit�s et les aptitudes, sans les dominer, les subjuguer ou les opprimer. Pareils hommes seraient de vrais organisateurs et leur oeuvre constituerait la v�ritable organisation, f�conde et solide, parce que naturelle, humaine, effectivement progressive. Tandis que l'autre " organisation ", calqu�e sur celle d'une vieille soci�t� d'oppression et d'exploitation - donc adapt�e � ces deux buts - serait st�rile et instable parce que non conforme aux buts nouveaux, donc nullement progressive. En effet, elle ne comporterait aucun �l�ment d'une soci�t� nouvelle ; au contraire, elle porterait � leur paroxysme toutes les tares de la vieille soci�t�, puisque n'ayant modifi� que leur aspect. Appartenant � une soci�t� p�rim�e, d�pass�e sous tous les rapports, donc impossible en tant qu'institution naturelle, libre et vraiment humaine, elle ne pourrait se maintenir autrement qu'� l'aide d'un nouvel artifice, d'une nouvelle tromperie, d'une nouvelle violence, de nouvelles oppressions et exploitations. Ce qui, fatalement, d�tournerait, fausserait et mettrait en p�ril toute la r�volution. Il est �vident qu'une pareille organisation resterait improductive en tant que moteur de la R�volution Sociale. Elle ne pourrait aucunement servir comme " soci�t� de transition " (ce que pr�tendent les " communistes "), car une teIle soci�t� devrait n�cessairement poss�der au moins quelques-uns des germes de celle vers laquelle elle �voluerait ; or, toute soci�t� autoritaire et �tatiste ne poss�derait que des r�sidus de la soci�t� d�chue.

D'apr�s la th�se libertaire, c'�taient les masses laborieuses elles-m�mes qui, au moyen de leurs divers organismes de classe (comit�s d'usines, syndicats indutriels et agricoles, coop�ratives, etc.), f�d�r�s et centralis�s selon les besoins r�els, devaient s'appliquer, partout sur place, � la solution des probl�mes constructifs de la R�volution. Par leur action puissante et f�conde, parce que libre et consciente, elles devaient coordonner leurs efforts sur toute l'�tendue du pays. Et quant aux " �lites ", leur r�le, tel que le concevaient les libertaires, �tait d'aider les masses : les �clairer, les instruire, leur donner les conseils n�cessaires, les pousser vers telle ou telle initiative, leur montrer l'exemple, les soutenir dans leur action, mais non pas les diriger gouvernementalement.

D'apr�s les libertaires, la solution heureuse des probl�mes de la R�volution Sociale ne pouvait r�sulter que de l'oeuvre librement et consciemment collective et solidaire de millions d'hommes y apportant et y harmonisant toute la vari�t� de leurs besoins et de leurs int�r�ts ainsi que celle de leurs id�es, de leurs forces et capacit�s, de leurs dons, aptitudes, dispositions, connaissances professionnelles, savoir-faire, etc. Par le jeu naturel de leurs organismes �conomiques, techniques et sociaux, avec l'aide des " �lites " et, au besoin, sous la protection de leurs forces arm�es librement organis�es, les masses laborieuses devaient, d'apr�s les libertaires, pouvoir effectivement pousser en avant la R�volution Sociale et arriver progressivement � la r�alisation pratique de toutes ses t�ches.

La th�se bolcheviste �tait diam�tralement oppos�e. Selon les bolcheviks, c'�tait l'�lite - leur �lite - qui, formant un gouvernement (dit " ouvrier " et exer�ant la soi-disant " dictature du prol�tariat "), devait poursuivre la transformation sociale et r�soudre ses immenses probl�mes. Les masses devaient aider cette �lite (th�se inverse de celle des libertaires : l'�lite devant aider les masses) en ex�cutant fid�lement, aveugl�ment, " m�caniquement ", ses desseins, ses d�cisions, ses ordres et ses " lois ". Et la force arm�e, calqu�e elle aussi sur celle des pays capitalistes, devait ob�ir aveugl�ment � " l'�lite ".

Telle fut - et telle est - la diff�rence essentielle entre les deux id�es.

Telles furent aussi les deux conceptions oppos�es de la R�volution Sociale au moment du bouleversement russe de 1917.

Les bolcheviks, nous l'avons dit, ne voulurent m�me pas entendre les anarchistes, encore moins les laisser exposer leur th�se devant les masses. Se croyant en possession d'une v�rit� absolue, indiscutable, " scientifique ", pr�tendant devoir l'imposer et l'appliquer d'urgence, ils combattirent et �limin�rent le mouvement libertaire par la violence, d�s que celui-ci commen�a � int�resser les masses ; proc�d� habituel de tous les dominateurs, exploiteurs et inquisiteurs.

D�s octobre 1917, les deux conceptions entr�rent en conflit d'une mani�re de plus en plus aigu� et sans compromis possible.

Quatre ans durant, ce conflit tiendra en haleine le pouvoir bolcheviste, jouant un r�le de plus en plus marquant dans les p�rip�ties de la R�volution, jusqu'� l'�crasement d�finitif du courant libertaire " manu militari " (fin 1921).

Nous avons d�j� dit qu'en d�pit, ou plut�t justement, en raison de l'importance de ce fait et de l'enseignement qu'il apporte, il est soigneusement tu par la presse " politique "tout enti�re.


4.2 Les causes et les cons�quences de la conception bolcheviste
4.2.1 Quelques appr�ciations.
Ce fut, on le sait, la conception politique, gouvernementale, �tatiste et centraliste qui l'emporta.

Ici se pose pr�alablement une question qu'il importe d'�claircir avant de revenir aux �v�nements et sur d'autres questions.

Quelles furent les raisons fondamentales qui permirent au bolchevisme de l'emporter sur l'anarchisme dans la R�volution russe ? Comment appr�cier ce triomphe ?

La diff�rence num�rique et la mauvaise organisation des anarchistes ne suffisent pas pour expliquer leur insucc�s : au cours des �v�nements, leur nombre aurait pu s'�lever et leur organisation s'am�liorer.

La violence seule n'est pas non plus une explication suffisante : si de vastes masses avaient pu �tre saisies � temps par les id�es anarehistes, la violence n'e�t pu s'exercer.

D'autre part, on le verra, l'�chec n'est imputable ni �l'idee anarchiste comme telle ni � l'attitude des libertaires : il fut la cons�quence presque in�luctable d'un ensemble de faits ind�pendants de leur volont�.

Cherchons donc � �tablir les causes essentielles de la d�faite de l'id�e anarchiste. Elles sont multiples. Enum�rons-les, par ordre d'importance, et t�chons de les juger � leur juste valeur.

1� L'�tat d'esprit g�n�ral des masses populaires (et aussi des couches cultiv�es ).

En Russie, comme partout ailleurs, l'Etat et le gouvernement apparaissaient aux masses comme des �l�ments indispensables, naturels historiquement fond�s une fois pour toutes. Les gens ne se demandaient m�me pas si l'Etat, si le Gouvernement (1) repr�sentaient des institutions " normales ", utiles, acceptables. Une pareille question ne leur venait pas � l'esprit. Et si quelqu'un la formulait, il commen�ait - et tr�s souvent aussi il finissait - par ne pas �tre compris.

(Au cours de la R�volution, les masses devenaient, intuitivement, de plus en plus " anarchisantes ". Mais il leur manquait la conscience et les connaissances anarchistes. Et le temps pour s'en p�n�trer leur manqua aussi.)

2� Ce pr�jug� �tatiste, presque inn�, d� � une �volution et � une ambiance mill�naires, donc devenu une " seconde nature ", fut raffermi ensuite - surtout en Russie o� la litt�rature anarchiste n'existait � peu pr�s pas, sauf quelques brochures et tracts clandestins - par la presse tout enti�re, y compris celle des partis socialistes.

N'oublions pas que la jeunesse russe avanc�e lisait une litt�rature qui, invariablement, pr�sentait le socialisme sous un jour �tatiste. Les marxistes et les antimarxistes se disputaient entre eux, mais pour les uns comme pour les autres l'Etat restait la base indiscutable de toute soci�t� moderne.

Jamais les jeunes g�n�rations russes ne se repr�sentaient le socialisme autrement que dans un cadre �tatiste. A part quelques rares exceptions individuelles, la conception anarchiste leur resta inconnue jusqu'aux �v�nements de l917. Non seulement la presse, mais toute l'�ducation - et de tout temps - eurent un caract�re �tatiste.

3� C'est pour les raisons expos�es ci-dessus que les partis socialistes, y compris les bolcheviks, purent disposer, au d�but m�me de la R�volution, de cadres importants de militants pr�ts � l'action.

Les membres des partis socialistes mod�r�s �taient, � ce moment d�j�, relativement nombreux en Russie, ce qui fut une des causes du succ�s des mench�viks et des socialistes-r�volutionnaires de droite.

Quant aux cadres bolchevistes, ils se trouvaient alors surtout � l'�tranger. Mais tous ces hommes regagn�rent rapidemcnt leur pays et se mirent aussit�t � l'oeuvre.

Comparativement aux forces socialistes et bolch�vistes, qui agissaient ainsi en Russie d�s le d�but de la R�volution sur une vaste �chelle et d'une fa�on massive, organis�e, serr�e, les anarchistes n'�taient alors qu'une petite poign�e d'hommes sans influence.

(Il ne s'agit pas seulement du nombre. Reniant les moyens et les buts politiques , les anarchistes, logiquement, ne forment pas de parti politique artificiellement disciplin� en vue de la conqu�te du pouvoir. Ils s'organisent en groupes de propagande ou d'action sociale et ensuite en associations ou en f�d�rations, suivant une discipline libre. Ce mode d'organisation et d'action contribue � les mettre, provisoirement, dans un �tat d'inf�riorit� vis-�-vis des partis politiques. Cela, d'ailleurs, ne les d�courage nullement, car ils travaillent pour le jour o� les vastes masses ayant compris - par la force des choses, doubl�e d'une propagande explicative et �ducative - la v�rit� vitale de leur conception, ils voudront r�aliser celle-ci. )

Je me rappelle que, rentr� de l'�tranger en Russie et arriv� � P�trograd dans les premiers jours de juillet 1917, je fus frapp� par le nombre impressionnant d'affiches bolchevistes annon�ant des meetings et des conf�rences dans tous les coins de la capitale et de la banlieue, dans les salles publiques dans les usines, etc. Je ne voyais pas une seule affiche anarchiste. J'appris aussi que le parti bolcheviste publiait, dans la capitale et ailleurs, des journaux quotidiens � gros tirage et qu'il poss�dait un peu partout - dans les usines, dans les administrations, dans l'arm�e, etc., - des noyaux importants et influents. Et je constatai en m�me temps, avec une am�re d�ception, l'absence � P�trograd d'un journal anarchiste ainsi que de toute propagande orale. Certes, il y existait quelques groupements libertaires, tr�s primitifs. Il y avait aussi � Cronstadt (voir livre III, chapitre premier) quelques anarchistes actifs dont l'influence se faisait sentir. Mais ces " cadres " �taient insuffisants pour unc propagande efficace, appel�e non seulement � pr�cher une id�e quasi inconnue, mais aussi � contrecarrer la puissante propagande et l 'action bolchevistes. Au cinqui�me mois d'une formidable r�volution, aucun journal, aucune voix anarchiste dans la capitale du pays ! Ceci, face � une activit� d�cha�n�e du parti bolcheviste. Telle fut ma constatation. Ce n'est qu'au mois d'ao�t, et avec de tr�s grandes difficult�s, que le petit groupe anarcho syndicaliste, compos� surtout de camarades rentr�s de l'�tranger, r�ussit enfin � mettre sur pied un journal hebdomadaire (Goloss Trouda, " la Voix du Travail "). Et quant � la propagande par la parole, on ne comptait gu�re � P�trograd que trois ou quatre camarades capables de la mener. A Moscou, la situation �tait plus favorable, car il y existait d�j� un quotidien libertaire, publi� par une assez vaste F�d�ration, sous le titre : " L'Anarchie ". En province, les forces et la propagande anarchistes �taient insignifiantes.

Il faut s'�tonner de ce que, en d�pit de cette carence et d'une situation aussi d�favorable, les anarchistes aient su gagner un peu plus tard - et un peu partout - une certaine influence, obligeant les bolcheviks � les combattre les armes � la main et, par endroits, pendant assez longtemps, avant de les �craser. Ce succ�s rapide et spontan� de l'id�e anarchiste est tr�s significatif. (Nous verrons plus loin comment tous ces faits s'encha�nent et s'expliquent.)

Lorsque, � mon arriv�e, quelques camarades voulurent conna�tre mes premi�res impressions, je leur dis ceci : " Notre retard est irr�parable. C'est comme si nous avions � rattraper � pied un train express qui, en possession des bolcheviks, se trouve � 100 kilom�tres devant nous et file � 100 kilom�tres � l'heure. Nous devons non seulement le rattraper, mais nous y cramponner en pleine marche, y grimper, y p�n�trer, y combattre les bolcheviks, les en d�loger et, enfin, non pas nous emparer du train, mais - ce qui est beaucoup plus d�licat - le mettre � la disposition des masses en les aidant � le faire marcher. Il faut un miracle pour que tout cela r�ussisse. Notre devoir est de croire � ce miracle et de travailler � sa r�alisation. "

J'ajoute que ce " miracle " faillit se produire au moins deux fois au cours de la R�volution : la premi�re, � Cronstadt, lors du soul�vement de mars 1921 ; la seconde, en Ukraine, lors du mouvement de masses dit " makhnoviste ".

Ces deux �v�nements sont, nous l'avons dit, pass�s sous silence ou d�figur�s dans les ouvrages dus � la plume d'auteurs ignorants ou int�ress�s. Ils restent, g�n�ralement, inconnus du public. Nous nous en occuperons de pr�s dans la derni�re partie de notre ouvrage.

4� Certains �v�nements de la R�volution (voir plus loin) nous prouvent qu'en d�pit des circonstances d�favorables et de l'insuffisance des cadres anarchistes, l'id�e e�t pu se frayer un chemin, et m�me l'emporter, si les masses ouvri�res russes avaient eu � leur disposition, au moment m�me de la R�volution, des organismes de classe de vieille date, exp�riment�s, �prouv�s, pr�ts � agir de leur chef et � mettre cette id�e en pratique. Or, la r�alit� fut tout autre. Les organisations ouvri�res ne surgirent qu'au cours de la R�volution. Certes, elles prirent aussit�t, num�riquement, un �lan prodigieux. Rapidement, le pays entier se couvrit d'un vaste r�seau de syndicats, de comit�s d'usines, de Soviets, etc. Mais ces organismes naissaient sans pr�paration ni stage d'activit� pr�alable, sans exp�rience acquise, sans id�ologie nette, sans initiative ind�pendante. Ils n'avaient encore jamais v�cu des luttes d'id�es ou autres. Ils n'avaient aucune tradition historique, aucune comp�tence, aucune notion de leur r�le, de leur t�che, de leur v�ritable mission. L'id�e libertaire leur �tait inconnue. Dans ces conditions, ils �taient condamn�s � se tra�ner, d�s leurs d�buts, � la remorque des partis politiques. (Et par la suite - les bolcheviks, justement, s'en charg�rent - le temps leur manqua pour que les faibles forces anarchistes pussent les �clairer dans la mesure n�cessaire.)

Les groupements libertaires comme tels ne peuvent �tre que des " postes �metteurs " d'id�es. Pour que ces id�es soient appliqu�es � la vie, il faut des " postes r�cepteurs " : des organismes ouvriers pr�ts � se saisir de ces id�es-ondes, � les " capter " et � les mettre � ex�cution. (Si de tels organismes existent, les anarchistes du corps de m�tier correspondant y adh�rent, y apportant leur aide �clair�e, leurs conseils, leur exemple, etc.) Or, en Russie, ces " postes r�cepteurs " manquaient, les organisations surgies pendant la r�volution ne pouvant pas remplir ce r�le tout de suite . Les id�es anarchistes, tout en �tant lanc�es tr�s �nergiquement par quelques " postes �metteurs " - peu nombreux d'ailleurs - se perdaient " dans l'air " sans �tre utilement " capt�es ", donc sans r�sultats pratiques, voire presque sans r�sonance effective. Pour que, dans ces conditions, l'id�e anarchiste p�t se frayer un chemin et l'emporter, il aurait fallu, soit que le bolchevisme n'exist�t pas (ou que les bolcheviks agissent en anarchistes), soit que la R�volution r�serv�t aux libertaires et aux masses laborieuses le temps n�cessaire pour permettre aux organismes ouvriers de " capter " l'id�e et de devenir aptes � la r�aliser, avant d'�tre accapar�s et subjugu�s par l'Etat bolcheviste. Cette derni�re �ventualit� ne se produisit pas, les bolcheviks ayant accapar� les organisations ouvri�res (et barr� la route aux anarchistes) avant que celles-ci pussent se familiariser avec l'id�e anarchiste, s'opposer � cette mainmise et orienter la R�volution dans le sens libertaire.

L'absence de " postes r�cepteurs ", c'est-�-dire d'organismes ouvriers socialement pr�ts � saisir et � r�aliser, d�s le d�but, l'id�e anarchiste (et, ensuite, le manque de temps n�cessaire pour que de tels " postes r�cepteurs " se formassent), cette absence fut, � mon avis, l'une des raisons principales de l'�chec de l'anarchisme dans la R�volution russe de 1917.

5� Un autre facteur que nous venons d'effleurer et dont l'importance ne fut pas moindre, en d�pit de son caract�re subjectif, vint s'ajouter au pr�c�dent, Il l'aggrava, il le rendit d�finitivement fatal pour la R�volution .

Il y avait un moyen simple et rapide d'�liminer les effets du retard des masses, de rattraper le temps perdu, de combler les lacunes : c'�tait de laisser le champ libre � la propagande et au mouvement libertaires d�s que, le dernier gouvernement de K�rensky tomb�, la libert� de parole, d'organisation et d'action serait d�finitivement conquise par la R�volution.

L'absence d'organisation de classe, d'une vaste propagande libertaire et de connaissances anarchistes avant la R�volution nous fait comprendre pourquoi les masses confi�rent le sort de celle-ci � un parti politique et � un Pouvoir, r��ditant ainsi l'erreur fondamentale des r�volutions ant�rieures. Dans les conditions donn�es, ce d�but devenait objectivement in�vitable. Mais la suite ne l'�tait nullement.

Je m'explique.

La vraier�volution ne peut prendre son essor, �voluer, atteindre ses buts, que si elle a pour climat une libre circulation des id�es r�volutionnaires sur la voie � suivre et sur les probl�mes � r�soudre. Cette libert� est indispensable � la r�volution comme l'air l'est � la respiration (2). C'est pourquoi, entre autres, la dictature d'un parti, dictature qui aboutit fatalement � la suppression de toute libert� de parole, de presse, d'organisation et d'action - m�me pour les courants r�volutionnaires, sauf pour le parti au pouvoir - est mortelle pour la vraie R�volution. En mati�re sociale, personne ne peut pr�tendre poss�der la v�rit� enti�re, ne pas se tromper de route. Ceux qui le pr�tendent - qu'ils s'appellent " socialistes ", " communistes ", " anarchistes " ou autrement encore - et qui, devenus puissants, �crasent, forts de cette pr�tention, d'autres id�es, ceux-l� �tablissent fatalement une sorte d'Inquisition sociale qui, comme toute Inquisition, �touffe toute v�rit�, toute justice, tout progr�s la vie, l'homme, le souffle m�me de la R�volution. Seuls, le libre �change d'id�es r�volutionnaires la multiforme pens�e collective, avec sa loi naturelle de s�lection, peuvent nous �viter les erreurs et nous emp�cher de nous �garer. Ceux qui ne le reconnaissent pas sont, tout simplement, de mauvais individualistes, tout en se pr�tendant " socialistes "" collectivistes ", " communistes ", etc. De nos jours ces v�rit�s sont tellement claires, naturelles - je dis m�me " �videntes " - qu'on est vraiment g�n� d'y insister. Il faut �tre sourd et aveugle, ou de mauvaise foi, pour les m�conna�tre. Et pourtant, L�nine et d'autres avec lui, indubitablement sinc�res, les abjur�rent. Faillibilit� de la pens�e humaine ! Et quant � ceux qui suivirent aveugl�ment les " Chefs ", ils comprirent l'erreur trop tard : l'Inquisition fonctionnait � plein rendement, elle poss�dait son " appareil " et ses forces coercitives ; les masses " ob�issaient ", comme elles en avaient pris l'habitude, ou �taient, de nouveau, impuissantes � changer la situation. . La R�volution �tait vici�e, d�tourn�e de son chemin, et la bonne route �tait perdue. " Tout me d�go�te � un tel point que, ind�pendamment de ma maladie, je voudrais l�cher tout et m'enfuir ", avoua L�nine, un jour, � ses camarades, voyant ce qui se passait autour de lui. Avait-il compris ?

Si, une fois au pouvoir, le parti bolcheviste avait, ne disons pas encourag� (c'e�t �t� trop lui demander), mais seulement admis la parole et le mouvement libertaires, le retard eut �t� vite rattrap� et les lacunes combl�es. Les faits nous le verrons, le prouvent irr�futablement. Rien que la lutte longue et difficile que les bolcheviks ont d� mener contre l'anarchisme, malgr� sa faiblesse, permet d'entrevoir les succ�s que ce dernier aurait remport�s s'il avait obtenu le libert� de parole et d'action.

Or, pr�cis�ment en raison des premiers succ�s du mouvement libertaire, et parce que la libre activit� anarchiste allait susciter infailliblement l'id�e de l'inutilit� (au moins !) de tout parti politique et de tout Pouvoir, ce qui e�t abouti fatalement � son �limination, l'autorit� bolcheviste ne pouvait admettre cette libert�. Tol�rer la propagande anarchiste �quivalait pour elle au suicide. Elle fit son possible pour emp�cher d'abord, interdire ensuite et supprimer finalement, par la force brutale, toute manifestation des id�es libertaires.

On pr�tend souvent que les masses laborieuses sont incapables d'accomplir leur r�volution elles-m�mes, librement. Cette th�se est particuli�rement ch�re aux " communistes ", car elle leur permet d'invoquer une situation " objective " aboutissant n�cessairement � la r�pression des " n�fastes utopies anarchistes ". (Avec les masses incapables, disent-ils, une " r�volution anarchiste " signifierait la mort de la R�volution.) Or, cette th�se est absolument gratuite. Qu'on veuille bien fournir des preuves de cette pr�tendue incapacit� des masses ! On aura beau fouiller l'Histoire, on n'y trouvera pas un seul exemple o� l'on a vraiment laiss� les masses laborieuses agir librement (en les aidant, naturellement), ce qui serait l'unique moyen de prouver leur incapacit�. Pour des raisons faciles � comprendre, on ne tentera jamais une telle exp�rience. (Elle serait, pourtant, ais�e.) Car on sait parfaitement que la th�se est fausse et que l'exp�rience mettrait fin � l'exploitation du peuple et � l'autorit�, bas�es, quelle que soit leur forme, non sur l'incapacit� des masses, mais uniquement sur la violence et la ruse. C'est pour cela, d'ailleurs, que t�t ou tard les masses travailleuses seront historiquement accul�es � prendre leur libert� d'action par la R�volution, la vraie ; car jamais les dominateurs (ils sont toujours, en m�me temps, exploiteurs ou se trouvent au service d'une couche d'exploiteurs) ne la " donneront ", quelle que soit leur �tiquette.

Le fait d'avoir toujours confi� leur sort, jusqu'� pr�sent, � des partis, � des gouvernements et � des " chefs " - faits que tous les dominateurs et exploiteurs en herbe mettent � profit pour subjuguer les masses - s'explique par plusieurs raisons que nous n'avons pas � analyser ici et qui n'ont rien � voir avec la capacit� ou l'incapacit� des masses. Ce fait prouve, si l'on veut, la cr�dulit�, l'insouciance des masses, l'ignorance de leur force, mais nullement leur incapacit�, c'est-�-dire l'absence de cette force. " Incapacit� des masses ! " Quelle trouvaille pour tous les exploiteurs et dominateurs pass�s, pr�sents et futurs et surtout pour les modernes aspirants esclavagistes, quelle que soit leur enseigne : " nazisme " ou " bolchevisme ", " fascisme " ou " communisme " ! " Incapacit� des masses " ! Voil� un point sur lequel les r�actionnaires de tout poil sont parfaitement d'accord avec les " communistes ". Et cet accord est tr�s significatif.

Que les candidats chefs de nos jours, seuls infaillibles et " capables ", permettent donc aux masses laborieuses, au lendemain de la R�volution qui vient, d'agir librement, en les aidant, tout simplement, l� o� il le faudra ! Ils verront bien si les masses sont " incapables " d'agir sans tuteurs politiques. Nous pouvons les assurer que la R�volution aboutira alors � un r�sultat autre que celui de 1917 : le " fascisme " et la guerre en permanence !

H�las, nous le savons d'avance : ils n'oseront jamais une pareille exp�rience. Et les masses auront de nouveau une t�che particuli�re � remplir : celle d'�liminer en toute connaissance de cause, et en temps opportun, tous les " aspirants ", pour prendre l'oeuvre en leurs mains propres et la mener en toute ind�pendance. Esp�rons que, cette fois, la t�che sera men�e jusqu'au bout.

Le lecteur comprend ainsi pourquoi la propagande des id�es anarchistes, tendant � briser la cr�dulit� des masses et � leur insuffler la conscience de leur force et la confiance en elles-m�mes, fut consid�r�e, de tout temps et dans tous les pays, comme la plus dangereuse. Elle �tait r�prim�e, et ses serviteurs �taient poursuivis, avec une promptitude et une s�v�rit� exceptionnelles, par tous les gouvernements r�actionnaires.

En Russie, cette r�pression sauvage rendit la diffusion des id�es libertaires - d�j� si difficile dans l'ambiance donn�e - quasi impossible, jusqu'aux approches m�mes de la R�volution. Certes, celle-ci laissa aux anarchistes une certaine libert� d'action. Mais nous l'avons vu sous les gouvernements " provisoires " (de f�vrier � octobre 1917), le mouvement ne put encore en tirer grand profit. Et quant aux bolcheviks, ils ne firent pas exception � la r�gle. Sit�t arriv�s au pouvoir, ils envisag�rent la suppression du mouvement libertaire par tous les moyens � leur disposition : campagnes de presse et de meetings, calomnies, pi�ges et emb�ches, interdictions, perquisitions, arrestations, actes de violence, mises � sac des si�ges, assassinats - tout leur �tait bon. Et lorsqu'ils sentirent leur pouvoir suffisamment consolid�, ils d�clench�rent contre les anarchistes une r�pression g�n�rale et d�cisive. Elle commen�a en avril 1918 et ne se ralentit plus, jusqu'� nos jours. (Le lecteur trouvera plus loin des pr�cisions sur cette " prouesse " des bolcheviks presque inconnue hors du pays.)

Ainsi, l'activit� anarchiste ne put s'exercer en Russie � peu pr�s librement que pendant quelque six mois. Rien d'�tonnant que le mouvement libertaire n'e�t pas le temps de s'organiser, de s'�panouir, de se d�barrasser, en croissant, de ses faiblesses et de ses d�fauts. A plus forte raison, le temps lui manqua pour atteindre les masses et se faire conna�tre d'elles. Il resta jusqu'au bout enferm� " en vase clos ". Il fut �touff� dans l'oeuf, sans �tre parvenu � briser 1'�treinte (ce qui, objectivement, n'�tait pas impossible).

Telle fut la seconde raison principale de son �chec.

Il faut souligner ici m�me l'importance capitale - pour la R�volution - de ce que nous venons de constater.

Les bolcheviks �cras�rent l'anarchisme sciemment, volontairement. Et h�tivement. Mettant � profit l'ambiance, leurs avantages et leur emprise sur les masses, ils supprim�rent sauvagement l'id�e libertaire et les mouvements qui s'y ralliaient. Ils ne permirent pas � l'anarchisme d'exister, encore moins d'aller aux masses. (Plus tard, ils eurent l'impudence d'affirmer, pour les besoins de la cause, que l'anarchisme �choua " id�ologiquement ", les " masses " ayant compris et rejet� sa doctrine antiprol�tarienne ". A l'�tranger, tous ceux qui aiment � �tre dupes, les crurent sur parole. Les " communistes " pr�tendent aussi, nous l'avons dit, que puisque l'anarchisme, en se dressant contre les bolcheviks, n'avait " objectivement " aucune chance d'entra�ner la R�volution dans son sillage, il mettait celle-ci en p�ril et s'av�rait " objectivement " contre-r�volutionnaire et, partant, devait �tre combattu sans faiblesse. (Ils se gardent bien de sp�cifier que ce furent eux pr�cis�ment qui, tr�s " subjectivement ", enlev�rent aux anarchistes - et aux masses - les derni�res et vigoureuses chances les tr�s r�els moyens et les possibilit�s concr�tes et objectives de la r�ussite.)

En �crasant l'id�e et le mouvement libertaires, en brisant les libres mouvements des masses, les bolcheviks, ipso facto, arr�taient et �touffaient la R�volution.

Ne pouvant plus avancer vers l'�mancipation r�elle des masses laborieuses, � laquelle venait se substituer l'�tatisme dominateur, fatalement bureaucratique et exploiteur, " n�ocapitaliste ", la R�volution, la vraie, allait infailliblement reculer. Car toute r�volution inachev�e - c'est-�-dire qui n'aboutit pas � l'�mancipation v�ritable et totale du Travail - est condamn�e au recul sous une forme ou sous une autre. L'Histoire nous l'enseigne. La R�volution russe nous le confirme. Mais les hommes qui ne veulent ni entendre ni voir tardent � le comprendre : les uns s'obstinent � croire en une r�volution autoritaire ; d'autres finissent par d�sesp�rer de toute �volution, au lieu de rechercher le " pourquoi " des faillites, d'autres encore - et ce sont, h�las, les plus nombreux - ne veulent ni �couter ni regarder ; ils s'imaginent pouvoir " vivre leur vie " en marge et � l'abri des gigantesques remous sociaux, ils se d�sint�ressent de l'ensemble social et, cherchent � se retrancher dans leur mis�rable existence individuelle, inconscients de l'�norme obstacle qu'ils dressent, par leur attitude, sur la route du progr�s humain et de leur propre vrai bonheur individuel. Ceux-l� croient n'importe quoi et suivent n'importe qui, pourvu " qu'on les laisse tranquilles ". Ils esp�rent pouvoir " se sauver " ainsi en plein cataclysme : erreur et illusion fondamentales et fatales ! Pourtant, la v�rit� est simple : tant que le travail de l'homme, ne sera pas lib�r� de toute exploitation par l'homme, personne ne pourra parler ni d'une vraie vie, ni d'un v�ritable progr�s, ni d'un vrai bonheur personnel.

Depuis des mill�naires, trois conditions principales emp�chaient le travail libre, donc la " fraternit� " et le bonheur des hommes : 1� l'�tat de la technique (l'homme ne poss�dait pas les immenses forces de la nature dont il est ma�tre actuellement) ; 2� l'�tat de choses �conomique qui en r�sultait (l'insuffisance de produits du travail humain et, comme cons�quence, l'�conomie " �changiste "(3), I'argent, le profit, bref, le syst�me capitaliste de la production et de la r�partition, bas� sur la raret� des produits travaill�s) ; 3� le facteur moral qui, � son tour, suivait les deux premiers (l''ignorance, l'abrutissement, la soumission, la r�signation des masses humaines). Or, depuis quelques dizaines d'ann�es les deux premi�res conditions se sont totalement modifi�es : techniquement et �conomiquement, le travail libre est en ce moment non seulement possible, mais indispensable � la vie et � l'�volution normale des hommes ; le syst�me capitaliste et autoritaire ne peut plus assurer ni l'une ni l'autre ; il ne peut engendrer que des guerres. Seule la condition morale est en retard : habitu�s depuis des mill�naires � la r�signation et � la soumission, l'immense majorit� des humains ne voit pas encore la vraie voie qui s'ouvre devant elle ; elle ne con�oit pas encore l'action que l'Histoire lui impose. Comme auparavant, elle " suit " et " subit ", pr�tant son �norme �nergie � des oeuvres de guerre et de destruction insens�es, au lieu de comprendre que, dans les conditions actuelles, son activit� librement cr�atrice serait couronn�e de succ�s. Il aura fallu que la force des choses : des guerres, des calamit�s de toutes sortes et des r�volutions avort�es et r�it�r�es, la secoue sans d�semparer, lui enlevant toute possibilit� de vivre, pour que ses yeux s'ouvrent enfin � la v�rit� et que son �nergie se consacre � la v�ritable action humaine : libre, constructrice et bienfaisante.

Ajoutons, en passant, qu'� notre �poque la R�volution et la R�action seront, par leurs cons�quences, fatalement mondiales. (D'ailleurs, en 1789 d�j�, la R�volution et la R�action qui la suivit eurent des �chos retentissants et provoqu�rent des mouvements importants dans plusieurs pays.) Si la R�volution russe, continuant sa marche en avant, �tait devenue la grande R�volution �mancipatrice, d'autres pays l'auraient suivie � bref d�lai et dans le m�me sens. Dans ce cas, elle e�t �t�, de fait et non seulement sur papier, un flambeau puissant �clairant la vraie route � l'Humanit�. Par contre, d�natur�e, arr�t�e en plein recul, elle allait servir admirablement la r�action mondiale qui attendait son heure. (Les grands manitous de la r�action sont bien plus perspicaces que les r�volutionnaires.) L'illusion, le mythe, les slogans, le d�cor et la paperasse restaient, mais la vie r�elle, qui se moque des illusions, du d�cor et de la paperasserie, allait s'engager sur un tout autre chemin. D�sormais, la R�action et ses vastes cons�quences : le " fascisme ", de nouvelles guerres et catastrophes �conomiques et sociales, devenaient presque in�vitables.

Dans cet ordre d'id�es, l'erreur fondamentale - et fort connue - de L�nine est tr�s curieuse et suggestive. Comme on le sait, L�nine s'attendait � une extension rapide de la R�volution " communiste " � d'autres pays. Ses espoirs furent d��us. Et cependant, dans le fond, il ne se trompait pas : la vraie R�volution " incendiera le monde ". Une vraie R�volution e�t incendi� le monde. Seulement, voil� : " sa " r�volution n'�tait pas la vraie. Et cela, il ne le voyait pas. C'est l� qu'il s'�tait tromp�. Aveugl� par sa doctrine �tatiste, fascin� par la " victoire ", il lui �tait impossible de concevoir que c'�tait une r�volution rat�e, �gar�e ; qu'elle allait rester st�rile ; qu'elle ne pouvait rien " incendier ", car elle avait cess� elle-m�me de " br�ler " ; qu'elle allait perdre cette puissance communicative, propre aux grandes causes, car elle cessait d'�tre une grande cause. Pouvait-il pr�voir, dans son aveuglement, que cette R�volution allait s'arr�ter, reculer, d�g�n�rer, engendrer dans d'autres pays une r�action victorieuse apr�s quelques secousses sans lendemain ? Certes non ! Et il commit une seconde erreur : il croyait que le sort ult�rieur de la R�volution russe d�pendait de son extension � d'autres pays. C'est exactement le contraire qui �tait vrai : l'extension de la R�volution � d'autres pays d�pendait des r�sultats de la R�volution russe. Ceux-ci �tant vagues, incertains, les masses laborieuses � l'�tranger h�sitaient, attendaient des pr�cisions, enqu�taient. Or, les informations et d'autres �l�ments indicateurs devenaient de plus en plus flous et contradictoires. Les enqu�tes et les d�l�gations elles-m�mes n'apportaient rien de net. En attendant, les t�moignages n�gatifs s'accumulaient. Les masses europ�ennes temporisaient, n'osaient pas, se m�fiaient ou se d�sint�ressaient. L'�lan n�cessaire leur manquait, la cause restant douteuse. Ensuite vinrent les d�saccords et les scissions. Tout cela faisait parfaitement le jeu de la R�action. Elle se pr�para, s'organisa et passa � l'action.

Les successeurs de L�nine durent se rendre � l'�vidence. Sans peut-�tre en avoir per�u la vraie cause, ils comprirent intuitivement que l'�tat de choses pr�disposait non pas � une extension de la R�volution " communiste ", mais, au contraire, � une vaste r�action contre celle-ci. Ils comprirent que cette r�action serait dangereuse pour eux, car leur R�volution, telle qu'elle avait �t� faite, ne pouvait pas s'imposer au monde. Ils se mirent f�brilement � l'oeuvre de pr�paration de guerres futures, d�sormais in�vitables. Dor�navant, il ne leur restait plus que cette voie. Et � l'Histoire aussi !...

Il est curieux de constater que, par la suite, les " communistes " s'efforc�rent d'expliquer l'inach�vement et les �carts de leur R�volution en invoquant " l'entourage capitaliste ", l'inaction du prol�tariat des autres pays et la force de la r�action mondiale. Ils ne se doutaient pas - ou n'avouaient pas - que la mollesse des travailleurs �trangers et la r�action �taient, pour une bonne part, les cons�quences naturelles de la fausse route o� ils avaient eux-m�mes engag� la R�volution ; qu'en d�tournant celle-ci, ils avaient eux-m�mes pr�par� le chemin � la r�action, au " fascisme " et aux guerres (4) .

Telle est la tragique v�rit� sur la R�volution bolcheviste. Tel est son fait capital pour les " travailleurs de tous les pays ". Dans le fond, il est fort simple, clair, indiscutable. Cependant, il n'est encore ni fix� ni m�me connu. Il le deviendra au fur et � mesure que les �v�nements et l'�tude libre de la R�volution russe �volueront. Le lecteur me comprendra mieux quand il sera parvenu au terme de cet ouvrage.

6� Mentionnons enfin un �l�ment qui, sans avoir eu l'importance des facteurs cit�s, joua cependant son r�le dans la trag�die. Il s'agit de " bruit ", de " r�clame ", de d�magogie. Comme tous les partis politiques, le parti bolcheviste (" communiste ") en use et en abuse. Pour impressionner les masses, pour les " conqu�rir ", il lui faut du " tapage ", de la " publicit� ", du bluff. De plus, il se place, en quelque sorte, au sommet d'une montagne pour que la foule puisse le voir, l'entendre, l'admirer. Tout cela fait, momentan�ment, sa force. Or, tout cela est �tranger au mouvement libertaire qui en raison m�me de son essence, est plus anonyme, discret, modeste, silencieux. Cela augmente sa faiblesse provisoire. Se refusant � mener les masses, travaillant � r�veiller leur conscience et comptant sur leur action libre et directe, il est oblig� de renoncer � la d�magogie et d'oeuvrer dans l'ombre, pr�parant l'avenir, sans chercher � s'imposer d'autorit�.

Telle fut aussi sa situation en Russie.

Qu'il me soit permis d'abandonner, pour quelques instants, le domaine des faits concrets et d'entreprendre une br�ve incursion sur un terrain " philosophique ", d'aller un peu au fond des choses.

L'id�e ma�tresse de l'anarchisme est simple : aucun parti, groupement politique o� id�ologique, se pla�ant au-dessus ou en dehors des masses laborieuses pour les " gouverner " ou les " guider ", ne r�ussira jamais � les �manciper, m�me s'il le d�sire sinc�rement. L'�mancipation effective ne pourrait �tre r�alis�e que par une activit� directe, vaste et ind�pendante des int�ress�s, des travailleurs eux-m�mes, group�s, non pas sous la banni�re d'un parti politique ou d'une formation id�ologique, mais dans leurs propres organismes de classe (syndicats de production, comit�s d'usines, coop�ratives, etc.), sur la base d'une action concr�te et d'une " auto-administration " (self-government), aid�s, mais non gouvern�s, par les r�volutionnaires oeuvrant au sein m�me, et non au-dessus de la masse et des organes professionnels, techniques, d�fensifs ou autres. Tout groupement politique ou id�ologique qui chercherait � " guider "les masses vers leur �mancipation par la voie politique et gouvernementale ferait fausse route, aboutirait � un �chec et finirait fatalement par instaurer un nouveau syst�me de privil�ges �conomiques et sociaux, provoquant ainsi le retour, sous un autre aspect, � un r�gime d'oppression et d'exploitation des travailleurs : donc � une autre vari�t� du capitalisme, au lieu d'aider la R�volution � les acheminer vers leur �mancipation.

Cette th�se en am�ne n�cessairement une autre : l'id�e anarchiste et la v�ritable R�volution �mancipatrice ne pourraient �tre r�alis�es par les anarchistes comme tels, mais uniquement par les vastes masses int�ress�es elles m�mes, les anarchistes, ou plut�t les r�volutionnaires en g�n�ral, n'�tant appel�s qu'� �clairer et � aider celles-ci dans certains cas. Si les anarchistes pr�tendaient pouvoir accomplir la R�volution Sociale en " guidant " les masses, une pareille pr�tention serait illusoire, comme le fut celle des bolcheviks, et pour les m�me raisons.

Ce n'est pas tout. Vu l'immensit� - on devrait dire l'universalit� - et la nature m�me de la t�che la classe ouvri�re seule ne pourrait, elle non plus, mener � bon port la v�ritable R�volution Sociale �mancipatrice. Si elle avait la pr�tention d'agir seule, en s'imposant � d'autres �l�ments de la population par la dictature et en les entra�nant derri�re elle de force, elle subirait le m�me �chec. Il faut ne rien comprendre aux ph�nom�nes sociaux ni � la nature des hommes et des choses pour croire le contraire.

Aussi, aux approches des luttes pour l'�mancipation effective, lI'Histoire prend n�cessairement un tout autre chemin.

Trois conditions sont indispensables - dans cet ordre d'id�es - pour qu'une r�volution r�ussisse jusqu'au bout :

1� Il faut que de tr�s vastes masses - des millions d'hommes, dans plusieurs pays - pouss�es par la n�cessit� imp�rieuse, y participent de plein gr� ;

2� Que, de ce fait m�me, les �l�ments les plus avanc�s et les plus actifs : les r�volutionnaires, une partie de la classe ouvri�re, etc., n'aient pas � recourir � des mesures de coercition d'allure politique ;

3� Que, pour ces deux raisons, l'immense masse " neutre ", emport�e sans contrainte par le vaste courant, par le libre �lan de millions d'hommes et par les premiers r�sultats positifs de ce gigantesque mouvement, accepte de bon gr� le fait accompli et se range de plus en plus du c�t� de la vraie R�volution.

Ainsi, la r�alisation de la v�ritable R�volution �mancipatrice exige la participation active, la collaboration �troite, consciente et sans r�serve de millions d'hommes de toutes conditions sociales, d�classes, d�soeuvr�s, nivel�s et jet�s dans la R�volution par la force des choses.

Or, pour que ces millions d'hommes y soient accul�s, il faut avant tout que cette force les d�loge de l'orni�re battue de leur existence quotidienne. Et, pour que cela se produise il faut que cette existence, donc la soci�t� actuelle elle-m�me, devienne impossible : qu'elle soit ruin�e de fond en comble, avec son �conomie, son r�gime social, sa politique, ses moeurs, ses coutumes et ses pr�jug�s.

Telle est la voie o� l'Histoire s'engage quand les temps sont m�rs pour la v�ritable R�volution, pour la vraie �mancipation.

C'est ici que nous touchons le fond du probl�me.

J'estime qu'en Russie cette destruction n'est pas all�e assez loin. Ainsi, l'id�e politique n'a pas �t� d�truite, ce qui a permis aux bolceviks de s'emparer du pouvoir, d'imposer leur dictature et de la consolider. D'autres faux principes et pr�jug�s sont �galement rest�s debout.

La destruction qui pr�c�da la R�volution de 1917 fut suffisante pour faire cesser la guerre et modifier les formes du pouvoir et du capitalisme. Mais elle ne fut pas assez compl�te pour les d�truire dans leur essence m�me, pour obliger des millions d'hommes � abandonner tous les faux principes sociaux modernes (Etat, Politique, Pouvoir, Gouvernement, etc.), � agir eux-m�mes sur des bases enti�rement nouvelles et � en finir, � tout jamais, avec le capitalisme et avec le Pouvoir, sous toutes leurs formes.

Cette insuffisance de la destruction fut, � mon avis, la cause fondamentale de l'arr�t de la R�volution russe et de sa d�formation par les bolcheviks. (5)

C'est ici que se pose la question " philosophique ".

Le raisonnement suivant para�t tout � fait plausible :

" Si, vraiment, L'insuffisance de la destruction pr�alable emp�chait les masses de r�aliser leur R�volution, ce facteur, en effet, primait, entra�nait et expliquait tout. Dans ce cas, les bolcheviks n'eurent-ils pas raison de s'emparer du pouvoir et de pousser la R�volution le plus loin possible, barrant ainsi la route � la R�action ? Leur acte ne serait-il pas historiquement justifi�, avec ses moyens et ses cons�quences ? "

A cela, je r�ponds :

1� Avant tout, il faut situer le probl�me. Dans le fond, les masses laborieuses �taient-elles, oui ou non, capables de continuer la R�volution et de construire la soci�t� nouvelle elles-m�mes , au moyen de leurs organismes de classe, cr��s par la R�volution et avec l'aide des r�volutionnaires ?

Le vrai probl�me est l�.

Si c'est non , alors on pourrait comprendre qu'on essaie de justifier les bolcheviks (6) (toutefois, sans pouvoir pr�tendre pour cela que leur r�volution f�t la vraie , ni que leurs proc�d�s seraient justifi�s l� o� les masses seraient capables d'agir elles-m�mes). Si c'est oui , ils sont condamn�s irr�vocablement et " sans circonstances att�nuantes ", quels que fussent les circonstances et les �garements momentan�s des masses.

En parlant de l'insuffisance de la destruction, nous entendons par l�, surtout, la survivance n�faste de l'id�e politique . Celle-ci n'ayant pas �t� infirm�e pr�alablement, les masses, victorieuses en f�vrier 1917, confi�rent le sort de la R�volution, par la suite, � un parti, c'est-�-dire � de nouveaux ma�tres, au lieu de se d�barrasser de tous les pr�tendants, quelles que fussent leurs �tiquettes, et de prendre la R�volution enti�rement en leurs mains. Elles r�p�t�rent ainsi l'erreur fondamentale des r�volutions pr�c�dentes.

Mais ce geste erron� n'a rien � voir avec la capacit� ou l'incapacit� des masses . Supposons un instant qu'il n'y ait pas eu de " profiteurs de l'erreur ". Les masses auraient-elles �t� capables de mener la R�volution vers son but final : l'�mancipation effective, compl�te ? A cette question je r�ponds cat�goriquement oui . J'affirme m�me que les masses laborieuses elles-m�mes �taient seules capables d'y aboutir . J'esp�re que le lecteur en trouvera des preuves irr�futables dans cet ouvrage. Or, si cette affirmation est exacte, alors le facteur politique n'�tait nullement n�cessaire pour emp�cher la r�action, pour continuer la R�volution et pour la faire aboutir .

2� Signalons d'ores et d�j� - on le verra plus loin - qu'un fait capital confirme notre th�se. En cours de R�volution, d'assez vastes masses comprirent leur erreur . (Le principe politique commen�ait � s'�vanouir.) Elles voulurent la r�parer, agir elles-m�mes, se d�gager de la tutelle pr�tentieuse et inefficace du parti au pouvoir. Par-ci par-l� elles mirent m�me la main � l'oeuvre. Au lieu de s'en r�jouir, de les encourager, de les aider dans cette voie, comme ce serait normal pour de vrais r�volutionnaires, les bolcheviks s'y oppos�rent avec une ruse, une violence et un luxe d'exploits militaires et terroristes sans pr�c�dent. Ainsi, ayant compris leur erreur, les masses r�volutionnaires voulurent et se sentirent capables d'agir elles-m�mes. Les bolcheviks bris�rent leur �lan par la force .

3� Il s'ensuit, irr�futablement, que les bolcheviks n'ont nullement " pouss� la R�volution le plus loin possible " d�tenteurs du pouvoir, de ses fortes et de ses avantages, ils ont, au contraire, enray� celle-ci. Et par la suite, s'emparant du capital, ils ont r�ussi, apr�s une lutte acharn�e contre la R�volution populaire et totale, � tourner celle-ci � leur profit, renouvelant, sous une autre forme, l'exploitation capitaliste des masses. (Si les hommes ne travaillent pas librement, le syst�me est n�cessairement capitaliste. Seule la forme varie.)

4� Il est donc clair qu'il ne s'agit nullement d'une justification , mais uniquement d'une explication historique du triomphe du bolchevisme, face � la conception libertaire, dans la R�volution russe de l9I7.

5� Il s'ensuit aussi que le v�ritable " sens historique " du bolchevisme est purement n�gatif, il est une le�on exp�rimentale de plus, d�montrant aux masses laborieuses comment il ne faut pas faire une r�volution : le�on qui condamne d�finitivement l'id�e politique. Dans les conditions donn�es, une telle le�on �tait presque in�vitable, mais nullement indispensable. Agissant d'une autre fa�on (ce qui, th�oriquement, n'�tait pas impossible), les bolcheviks auraient pu l'�viter. Ils n'ont donc pas � s'en enorgueillir ni � se poser en sauveurs.

6� Cette le�on souligne d'autres points importants :

a) L'�volution historique de l'humanit� est parvenue � un degr� o� la continuit� du progr�s pr�suppose un travail libre, exempt de toute soumission, de toute contrainte, de toute exploitation de l'homme par l'homme. Economiquement, techniquement, socialement, m�me moralement, un tel travail est d�sormais non seulement possible , mais historiquement indispensable . Le " levier " de cette immense transformation sociale (dont nous vivons. depuis quelques dizaines d'ann�es, les tragiques convulsions) est la R�volution . Pour �tre vraiment progressive et " justifi�e ", cette R�volution doit donc n�cessairement aboutir � un syst�me o� le travail humain sera effectivement et totalement �mancip� .

b) Pour que les masses laborieuses soient en mesure de passer du travail esclave au travail libre, elles doivent, d�s le d�but de la R�volution, conduire celle-ci elles-m�mes, en tout libert�, en toute ind�pendance. Ce n'est qu'� cette condition qu'elles pourront, concr�tement et imm�diatement, prendre en mains la t�che qui maintenant, leur est impos�e par l'Histoire : l'�dification d'une soci�t� bas�e sur le Travail �mancip�.

En conclusion, toute r�volution moderne qui ne sera pas conduite par les masses elles-m�mes n'aboutira pas au r�sultat historiquement indiqu�. Donc elle ne sera ni progressive ni " justifi�e ", mais fauss�e, d�tourn�e de son v�ritable chemin et finalement �chouera. Men�es par de nouveaux ma�tres et tuteurs, �cart�es de nouveau de toute initiative et de toute activit� essentielle librement responsable, astreintes comme par le pass� � suivre docilement tel " chef " ou tel " guide " qui aura su s'imposer, les masses laborieuses reprendront leur habitude s�culaire de " suivre " et resteront un " troupeau amorphe ", soumis et tondu. Et la vraie R�volution, tout simplement, ne sera pas accomplie.

7� On peut me dire encore ceci :

" Supposons, un instant, que vous ayez raison sur certains points. Il n'en reste pas moins que la destruction pr�alable ayant �t�, de votre propre avis, insuffisante, la R�volution totale, au sens libertaire du terme, �tait objectivement impossible . Par cons�quent, ce qui arriva fut, historiquement au moins, in�vitable , et l'id�e libertaire ne pouvait �tre qu'un r�ve utopique. Son utopisme aurait mis en p�ril toute la R�volution. Les bolcheviks l'ont compris et ils ont agi en cons�quence. L� est leur justification.

Le lecteur a pu remarquer que je dis toujours : "


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