Un journal purement révolutionnaire  
     Accueil    Download    Soumettre un article
  Se connecter 30 visiteur(s) et 0 membre(s) en ligne.


  Post� le samedi 01 juillet 2006 @ 22:21:29 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
Révolution(-naires)Source : ?



Introduction

Quelques notes pr�liminaires indispensables

1� On peut entendre par R�volution russe : soit le mouvement r�volutionnaire entier, depuis la r�volte des Dekabristes (1825) jusqu'� nos jours ; soit seulement les deux �branlements cons�cutifs de 1905 et de 1917 ; soit enfin, uniquement, la grande explosion de 1917. Dans notre expos�, R�volution russe signifie le mouvement tout entier (premi�re interpr�tation).

Cette m�thode est la seule qui permette au lecteur de comprendre aussi bien l'encha�nement et l'ensemble des �v�nements que la situation actuelle en U.R.S.S.

2� Une histoire quelque peu compl�te de la R�volution russe exigerait plus d'un volume. Elle ne pourrait �tre qu'une oeuvre de longue haleine, r�serv�e surtout aux historiens de l'avenir. Il ne s'agit ici que d'une �tude plus ou moins sommaire dont le but est : a) de faire comprendre l'ensemble du mouvement ; b) de mettre en relief ses �l�ments essentiels peu connus ou ignor�s � l'�tranger ; c) de permettre certaines appr�ciations et d�ductions.

Toutefois, au fur et � mesure que l'ouvrage avancera, il deviendra de plus en plus ample et d�taill�. C'est principalement aux chapitres traitant des secousses de 1905 et de 1917 que le lecteur trouvera de multiples pr�cisions, jusqu'a pr�sent inconnues, et une abondante documentation in�dite.

3� Il existe une difficult� dont nous devons tenir rigoureusement compte : c'est la diff�rence entre r�volution g�n�rale de la Russie et celle de l'Europe occidentale. A vrai dire, l'expos� de la R�volution russe devrait �tre pr�c�d� d'une �tude historique globale du pays ou, mieux encore, devrait s'encadrer dans celle-ci. Mais une pareille t�che d�passerait de beaucoup les limites de notre sujet. Pour parer � l'obstacle, nous apporterons au lecteur des notions historiques toutes les fois que cela nous para�tra n�cessaire.


Pr�face

Toute r�volution - m�me �tudi�e de pr�s par de nombreux auteurs de tendances diverses, et � des �poques diff�rentes - reste, au fond, une grande Inconnue. Des si�cles passent et, de temps � autre, viennent des hommes qui, fouillant les vestiges des anciens bouleversements, y d�couvrent encore et toujours des faits et des documents in�dits. Souvent, ces d�couvertes renversent nos connaissances et nos id�es que nous supposions d�finitives. Combien d'ouvrages sur la R�volution fran�aise de 1789 existaient d�j� lorsque Kropotkine et Jaur�s d�cel�rent dans ses d�combres des �l�ments jusqu'alors ignor�s qui jet�rent sur l'�poque une lumi�re insoup�onn�e ! Et Jaur�s ne convint-il pas que les immenses archives de la Grande R�volution �taient � peine exploit�es ?

G�n�ralement, on ne sait pas encore �tudier une R�volution (comme on ne sait pas encore �crire l'histoire d'un peuple). Par ailleurs, des auteurs, bien qu'exp�riment�s et consciencieux, commettent des erreurs et de f�cheuses n�gligences qui interdisent au lecteur une juste compr�hension des choses. On se donne, par exemple, la peine de fouiller � fond et d'exposer abondamment les faits et les ph�nom�nes frappants : ceux qui se sont d�roul�s au grand jour, � la bruyante "foire r�volutionnaire", mais on m�prise et on ignore ceux qui se sont pass�s dans le silence, aux profondeurs de la R�volution, en marge de la "foire". A la rigueur, on leur accorde quelques mots en passant, en se basant sur de vagues t�moignages dont l'interpr�tation est, le plus souvent, erron�e ou int�ress�e . Et ce sont, pr�cis�ment, ces faits cach�s qui importent et jettent une vraie lumi�re sur les �v�nements et m�me sur l'�poque,

D'autre part, les sciences-clefs des ph�nom�nes de la R�volution - l'�conomie, la sociologie, la psychologie - sont pr�sentement incapables, en raison de leur �tat rudimentaire, de comprendre et d'expliquer convenablement ce qui s'est pass�.

Ce n'est pas tout. M�me du point de vue du "reportage"pur, combien de lacunes ! Dans le formidable tourbillon de la R�volution, une multitude de faits, engloutis par d'�normes crevasses qui s'ouvrent et se referment � tout instant, restent introuvables, peut-�tre � jamais. Ceux qui vivent une R�volution, ces millions d'hommes qui, d'une fa�on ou d'une autre, sont emport�s par l'ouragan, se soucient, h�las ! fort peu de noter, pour les g�n�rations futures ce qu'ils ont vu, su, pens� ou v�cu.

Enfin, il existe encore une raison que je souligne particuli�rement : � quelques exceptions pr�s, les rares t�moins qui laissent des notes, et aussi MM. les Historiens, sont d'une partialit� �coeurante. Chacun cherche et trouve � volont�, dans une R�volution, des �l�ments qui peuvent �tayer une th�se personnelle ou �tre utiles � un dogme, � un parti, � une caste. Chacun cache et �carte soigneusement tout ce qui peut y contredire. Les r�volutionnaires eux-m�mes, divis�s par leurs th�ories, s'efforcent de dissimuler ou d�figurer ce qui ne s'accorde pas exactement avec telle ou telle doctrine.

Ne parlons pas d'un nombre d�concertant d'ouvrages qui, tout simplement, ne sont pas s�rieux.

En somme, qui donc chercherait � �tablir uniquement la v�rit� ? Personne ou presque. Quoi d'�tonnant qu'il existe, sur une R�volution, � peu pr�s autant de versions que de livres, et qu'au fond la vraie R�volution demeure inconnue ?

Et pourtant, c'est cette R�volution cach�e qui porte en elle les germes du bouleversement futur. Quiconque pense le vivre d'une fa�on active, ou veut simplement en suivre les �v�nements avec clairvoyance, se doit de "d�couvrir" et de scruter cette Inconnue.

Et quant � l'auteur, son devoir est d'aider le chercheur dans sa t�che.

* * *
Dans le pr�sent ouvrage, cette R�volution inconnue est la R�volution russe ; non pas celle qui a �t� maintes fois trait�e par des hommes politiques ou des �crivains patent�s, mais celle qui fut - par ceux-l� m�mes - ou n�glig�e, ou adroitement voil�e, ou m�me falsifi�e : celle qu'on ignore.

Feuilletez quelques livres sur la R�volution russe. Jusqu'� pr�sent, presque tous ont �t� faits par des gens plus ou moins int�ress�s, que ce soit au point de vue doctrinal, politique ou m�me personnel. Selon que l'�crivain est un "blanc", un "d�mocrate", un "socialiste", un "stalinien" ou un "trotskyste", tout change d'aspect. La r�alit� elle-m�me est fa�onn�e au gr� du narrateur. Plus vous cherchez � la fixer, moins vous y arrivez. Car les auteurs ont, chaque fois, pass� sous silence des faits de la plus haute importance si ceux-ci ne s'accordaient pas avec leurs id�es, ne les int�ressaient pas ou ne leur convenaient pas.

Eh bien, cette documentation in�dite- et cependant exceptionnellement �difiante - constitue, pr�cis�ment, la plus grande partie du pr�sent volume. Sans exag�rer ni se vanter, l'auteur ose avancer cette affirmation : celui qui n'aura pas pris connaissance de cet ouvrage restera dans l'ignorance d'un nombre consid�rable de faits d'une port�e capitale.

* * *
Un probl�me fondamental nous est l�gu� par les r�volution pr�c�dentes : j'entends surtout celle de 1789 et celle de 1917 dress�es pour une grande partie contre l'oppression, anim�es d'un puissant souffle de libert� et proclamant la Libert� comme leur but essentiel, pourquoi ces r�volutions sombr�rent-elles dans une nouvelle dictature exerc�e par d'autres couches dominatrices et privil�gi�es, dans un nouvel esclavage des masses populaires ? Quelles seraient les conditions qui permettraient � une r�volution d'�viter cette triste fin ? Cette fin serait-elle, longtemps encore, une sorte de fatalit� historique ou bien serait-elle due � des facteurs passagers et m�me, simplement, � des erreurs et � des fautes pouvant �tre �cart�es dor�navant ? Et dans ce dernier cas, quels seraient les moyens d'�liminer le danger qui menace d�j� les r�volutions � venir ? Un espoir de le surmonter serait-il permis ?

Selon l'avis de l'auteur, ce sont pr�cis�ment les �l�ments ignor�s - et sciemment dissimul�s - qui nous offrent la clef du probl�me en nous fournissant la mati�re indispensable � sa solution. Le pr�sent ouvrage est une tentative d'�claircir ce probl�me a l'aide de faits pr�cis et incontestables.

* * *
L'auteur a v�cu la R�volution de 1917 (et aussi celle de 1905). Il y a activement particip�. Et il d�sire en exposer et examiner, avec une parfaite objectivit� ; les faits authentiques. Tel est son seul souci. S'il ne l'avait pas, il n'aurait jamais song� � �crire ce livre.

Ce souci d'un expos� franc et d'une analyse impartiale est favoris� par la position id�ologique de l'auteur. Depuis 1908, il n'appartient � aucun parti politique. Par ses convictions personnelles, il sympathise avec le courant libertaire.Il peut se permettre le luxe d'�tre objectif car, libertaire, il n'a aucun int�r�t � trahir la v�rit�, aucune raison de "truquer" : il ne s'int�resse ni au pouvoir, ni � un poste de dirigeant, ni � des privil�ges, ni m�me au triomphe "� tout prix" d'une doctrine. Il ne cherche qu'� �tablir la v�rit�,car seule la v�rit� est f�conde. Sa passion, son unique ambition est de faire comprendre les �v�nements � la lumi�re des faits exacts, car seule une telle compr�hension permet de formuler des conclusions justes et utiles.

Comme toute R�volution, la R�volution russe poss�de un tr�sor de faits ignor�s, m�me insoup�onn�s.

La pr�sente �tude pr�tend prendre, un jour, sa modeste place � c�t� des auteurs qui auront voulu, pu et su explorer ces immenses richesses, honn�tement et en toute ind�pendance.


LIVRE I

Naissance, croissance et triomphe de la r�volution (1825-1917)
1. Les pr�mices (1825-1905)
1.1 La Russie au d�but du XIXe si�cle et la Naissance de la R�volution

1.1.1 Aper�u g�n�ral
L'�tendue d�mesur�e du pays, une population clairsem�e, d�sunie et d'autant plus facile � subjuguer, la domination mongole pendant plus de deux si�cles, des guerres continuelles, des troubles et d'autres facteurs d�favorables furent les causes d'un grand retard politique, �conomique, social et culturel de la Russie sur les autres pays d'Europe.

Politiquement, la Russie entra dans le XIXe si�cle sous le r�gime d'une monarchie absolue ("tzar" autocrate) s'appuyant sur une vaste aristocratie fonci�re et militaire, sur une bureaucratie omnipotente, sur un clerg� nombreux et d�vou� et sur une masse paysanne de 75 millions d'�mes, masse primitive, illettr�e et prostern�e devant son "petit p�re" le Tzar.

Economiquement, le pays se trouvait, � cette �poque, au stade d'une sorte de f�odalit� agraire. Les villes, � part les deux capitales (Saint-P�tersbourg, Moscou) et quelques autres dans le Midi, �taient peu d�velopp�es. Le commerce et surtout l'industrie v�g�taient. La v�ritable base de l'�conomie nationale �tait l'agricultures dont vivaient 95% de la population. Mais la terre n'appartenait pas aux producteurs directs : les paysans : elle �tait la propri�t� de l'Etat ou de gros propri�taires fonciers, les "pomestchiks". Les paysans, obligatoirement attach�s � la terre et � la personne du propri�taire, �taient les serfs de celui-ci. Les plus gros agrariens poss�daient de v�ritables fiefs h�rit�s de leurs a�eux qui, eux, les avalent re�us du souverain, "premier propri�taire", en reconnaissance des services rendus (militaires, administratifs ou autres). Le "seigneur" avait le droit de vie et de mort sur ses serfs. Non seulement il les faisait travailler en esclaves, mais il pouvait aussi les vendre, punir, martyriser (et m�me tuer, presque sans inconv�nient pour lui). Ce servage, cet esclavage de 75 millions d'hommes, �tait la base �conomique de l'Etat.

C'est � peine s'il est possible de parler de l'organisation socialed'une pareille "soci�t�". En haut, les ma�tres absolus : le tzar, sa nombreuse parent�, sa cour fastueuse, la grande noblesse, la haute bureaucratie, la caste militaire, le haut clerg�. En bas, les esclaves : paysans-serfs de la campagne et le bas peuple des villes, n'ayant aucune notion de vie civique aucun droit, aucune libert�. Entre les deux, quelques couches interm�diaires : marchands, fonctionnaires, employ�s, artisans, etc., incolores et insignifiantes.

Il est clair que le niveau de culture de cette soci�t� �tait peu �lev�. Toutefois, pour cette �poque d�j�, une r�serve importante s'impose : un contraste frappant - dont nous aurons encore � parler - existait entre la simple population laborieuse, rurale et urbaine, inculte et mis�rable, et les couches privil�gi�es, dont l'�ducation et l'instruction �taient assez avanc�es.

L'�tat de servage des masses paysannes �tait la plaie saignante du pays. D�j�, vers la fin du XVIIIe si�cle, quelques hommes d'un esprit noble et �lev� protest�rent contre cette horreur. Ils durent payer cher leur geste g�n�reux. D'autre part, les paysans se r�voltaient de plus en plus fr�quemment contre leurs ma�tres. A part les nombreuses �meutes locales, d'allure plus ou moins individuelle (contre tel ou tel autre seigneur d�passant la mesure), les masses paysannes esquiss�rent, au XVIIe si�cle (soul�vement de Razine) et au XVIIIe si�cle (soul�vement de Pougatcheff), deux mouvements de r�volte de vaste envergure qui, tout en �chouant, caus�rent de forts ennuis au gouvernement tzariste et faillirent �branler tout le syst�me. Il faut dire, cependant, que ces deux mouvements spontan�s et inconscients, furent dirig�s surtout contre l'ennemi imm�diat : la noblesse fonci�re, I'aristocratie urbaine et l'administration v�nale. Aucune id�e g�n�rale tendant � supprimer le syst�me social en entier pour le remplacer par un autre, plus �quitable et humain, ne fut formul�e. Et, par la suite, le gouvernement r�ussit, employant la ruse et la violence, avec l'aide du clerg� et d'autres �l�ments r�actionnaires, � subjuguer les paysans d'une fa�on compl�te, m�me "psychologiquement", de sorte que toute action de r�volte plus ou moins vaste devint, pour longtemps, � peu pr�s impossible.


1.1.2 Premier mouvement nettement r�volutionnaire : les "D�kabristes"(1825).
Le premier mouvement consciemment r�volutionnaire dirig� contre le r�gime - mouvement dont le programme allait, socialement, jusqu'� l'abolition du servage et, politiquement, jusqu'� l'instauration d'une r�publique ou, au moins, d'un r�gime constitutionnel - se produisit en 1825, au moment o�, l'empereur Alexandre Ier �tant d�c�d� sans laisser d'h�ritier direct, la couronne, repouss�e par son fr�re Constantin, allait se poser sur la t�te de l'autre fr�re, Nicolas.

Le mouvement sortit, non pas des classes opprim�es elles-m�mes, mais des milieux privil�gi�s. Les conspirateurs, mettant � profit les h�sitations dynastiques, pass�rent � l'ex�cution de leurs projets, m�ris et pr�par�s de longue date. Ils entra�n�rent dans la r�volte, qui �clata � Saint-P�tersbourg, quelques r�giments de la capitale. (Il y avait � la t�te du mouvement des officiers de l'arm�e imp�riale.) La r�bellion fut bris�e apr�s un court combat, sur la place du S�nat, entre les insurg�s et les troupes rest�es fid�les au gouvernement. Quelques tentatives esquiss�es en province furent �touff�es dans l'oeuf.

Le nouveau tzar, Nicolas Ier, tr�s impressionn� par la r�volte, dirigea lui-m�me l'enqu�te. Celle-ci fut minutieuse au possible. On chercha, on fouilla jusqu'� d�couvrir les plus lointains et les plus platoniques sympathisants avec le mouvement. La r�pression, dans sa volont� d'�tre "exemplaire", d�finitive alla jusqu'� la cruaut�. Les cinq principaux animateurs p�rirent sur l'�chafaud; des centaines d'hommes all�rent en prison, en exil et au bagne.

L'�meute ayant eu lieu au mois de d�cembre (en russe : D�cabre ), les r�alisateurs du mouvement furent nomm�s D�kabristes (ceux de D�cembre). Presque tous appartenaient � la noblesse ou � d'autres classes privil�gi�es. Presque tous avaient re�u une �ducation et une instruction sup�rieures. Esprits larges, coeurs sensibles, ils souffraient de voir leur peuple sombrer, sous un r�gime d'injustice et d'arbitraire, dans l'ignorance, la mis�re et l'esclavage. Ils reprirent les protestations de leurs pr�curseurs du XVIIIe si�cle et les traduisirent en actes. Ce qui surtout leur fournit l'�lan indispensable, ce fut le s�jour de plusieurs d'entre eux en France, apr�s la guerre de 1812, et la possibilit� de comparer ainsi le niveau relativement �lev� de la civilisation en Europe avec l'�tat barbare de la vie populaire russe. Ceux-l� rentr�rent dans leur pays avec la ferme d�cision de lutter contre le syst�me politique et social arri�r� qui opprimait leurs compatriotes. Ils gagn�rent � leur cause plusieurs esprits cultiv�s. L'un des leaders du mouvement, Pestel, d�veloppa m�me, dans son programme, des ide�s vaguement socialistes. Le c�l�bre po�te Pouchkine (n� en 1799) sympathisait avec le mouvement, sans toutefois y adh�rer.

Aussit�t la r�volte ma�tris�e, le nouvel empereur Nicolas Ier, apeur�, poussa � l'extr�me le r�gime despotique, bureaucratique et policier de l'Etat russe.


1.1.3 La l�gende du tzar ; le paradoxe russe.
Il convient de souligner, ici m�me, qu'il n'y avait aucune contradiction entre les �meutes des paysans contre leurs ma�tres et oppresseurs, d'une part, et leur v�n�ration aveugle pour le "petit p�re le tzar", d'autre part. Les mouvements paysans, nous l'avons dit, se dirigeaient toujours contre les oppresseurs imm�diats : les propri�taires ("pomestchiks"), les nobles, les fonctionnaires, la police. L'id�e de chercher le fond du mal plus loin, dans le r�gime tzariste lui-m�me, personnifi� par le tzar grand protecteur des nobles et des privil�gi�s, premier noble et tr�s haut privil�gi�, ne venait jamais � l'esprit des paysans. Ils consid�raient le tzar comme une sorte d'idole, d'�tre sup�rieur plac� au-dessus des simples mortels, de leurs petits int�r�ts et faiblesses, pour mener � bon port les graves destin�es de l'Etat. Les autorit�s, les fonctionnaires et surtout les cur�s (les "popes") avaient tout fait pour leur enfoncer cette id�e dans le cr�ne. Et les paysans finirent par adopter cette l�gende devenue par la suite in�branlable : le tzar, se disaient-ils, ne leur veut - � eux ses "Enfants" - que du bien ; mais les couches interm�diaires privil�gi�es, int�ress�es � conserver leurs droits et avantages, s'interposent entre lui et son peuple afin d'emp�cher le premier de conna�tre la mis�re du second et les emp�cher tous les deux de venir l'un vers l'autre. (La masse paysanne �tait persuad�e que si le peuple et le tzar parvenaient � s'aboucher directement, ce dernier, momentan�ment tromp� par les privil�gi�s, comprendrait la v�rit�, se d�barrasserait des mauvais conseilleurs et de toute la gent malhonn�te, se pencherait sur les mis�res des travailleurs de la terre, les lib�rerait du joug et leur laisserait, � eux, toute cette bonne terre qui doit appartenir en droit � ceux qui la travaillent). Ainsi, tout en se r�voltant parfois contre leurs ma�tres les plus cruels, les paysans attendaient, avec espoir et r�signation le jour o� le mur dress� entre eux et le tzar serait abattu et la justice sociale r�tablie par ce dernier. Le mysticisme religieux aidant, ils consid�raient la p�riode d'attente et de souffrance comme impos�e par Dieu en guise de ch�timent et d'�preuve. Ils s'y r�signaient avec une sorte de fatalisme primitif.

Cet �tat d'esprit des masses paysannes russes �tait extr�mement caract�ristique. Il s'accentua encore au cours du XIXe' si�cle, en d�pit du m�contentement croissant et des actes de r�volte individuels ou locaux de plus en plus fr�quents. Les paysans perdaient patience. N�anmoins, dans leur ensemble ils attendaient, avec d'autant plus de ferveur, le tzar "lib�rateur".

Cette "l�gende du tzar" fut le fait essentiel de la vie populaire russe au XIXe si�cle. En l'ignorant on n'arriverait jamais � comprendre les �v�nements qui vont suivre. Elle expliquera au lecteur certains ph�nom�nes qui autrement, resteraient myst�rieux. D'ores et d�j�, elle lui explique, pour une bonne part, ce paradoxe russe auquel nous venons de faire allusion, qui - jadis - frappa l'esprit de beaucoup d'Europ�ens, et qui se maintiendra presque jusqu'aux abords de la r�volution de 1917 : d'une part, nombre de gens - cultiv�s, instruits, avanc�s - qui veulent voir leur peuple libre et heureux : gens qui, au courant des id�es de l'�poque, luttent pour l'�mancipation des classes laborieuses, pour la d�mocratie et le socialisme ; d'autre part, ce peuple qui ne fait rien pour son affranchissement - � part quelques �meutes sans envergure ni importance - peuple qui reste obstin�ment prostern� devant son idole et son r�ve, peuple qui ne comprend m�me pas le geste de ceux qui se sacrifient pour lui. Indiff�rent, aveugle quant � la v�rit�, sourd � tous les appels, il attend le tzar lib�rateur comme les premiers chr�tiens attendaient le Messie. (1)


1.2 La r�pression, la trique et la faillite. Evolution quand m�me. (1825-1855)
Les ann�es 1825-1855 furent celles du r�gne de Nicolas Ier. Du point de vue r�volutionnaire, rien de saillant ne les signala. Mais, d'une fa�on g�n�rale, cette trentaine d'ann�es fut marquante dans quelques domaines importants.

1.2.1 Cr�ation d�finitive d'un �tat bureaucratique et policier.
Mont� sur le tr�ne sous le signe de la r�volte d�kabriste, Nicolas Ier s'employa � faire resserrer le pays dans un �tau de fer afin de pouvoir �touffer dans le germe tout esprit de lib�ralisme. Il renfor�a � l'extr�me le r�gime absolutiste. Il acheva la transformation de la Russie en un Etat bureaucratique et policier.

La r�cente R�volution fran�aise et les mouvements r�volutionnaires qui secou�rent ensuite l'Europe �taient pour lui de v�ritables cauchemars. Aussi prit-il des mesures de pr�caution extraordinaires.

La population tout enti�re �tait �troitement surveill�e. L'arbitraire de la bureaucratie, de la police, des tribunaux ne connaissait plus de bornes. Tout esprit d'ind�pendance, toute tentative de se soustraire � la dure poigne polici�re �taient impitoyablement r�prim�s.

Naturellement, m�me pas l'ombre d'une libert� de parole, de r�unions d'organisation, etc.

La censure s�vissait comme jamais auparavant.

Toute infraction aux "lois" �tait punie avec la derni�re rigueur.

Le soul�vement de la Pologne en 1831 - noy� dans le sang avec une rare f�rocit� - et la situation internationale pouss�rent l'empereur � accentuer la militarisation du pays. La vie de la population devait �tre r�gl�e comme � la caserne et un ch�timent s�v�re s'abattait sur quiconque cherchait � se d�rober � la discipline impos�e.

Ce souverain m�rita bien son surnom : Nicolas-la-Trique.


1.2.2 Effervescence paysanne. - M�contentement g�n�ral.

En d�pit de toutes ces mesures - ou plut�t gr�ce � elles et � leurs effets n�fastes dont le tzar, dans son aveuglement, ne se rendait pas compte - le pays (c'est-�-dire certains �l�ments de la population) ne cessait de manifester, � toute occasion, son m�contentement.

D'autre part, la noblesse fonci�re, particuli�rement choy�e par l'empereur qui voyait en elle son principal appui, poussait impun�ment, jusqu'� l'exc�s, I'exploitation et le traitement abominable d� ses serfs. Aussi, une irritation sourde mais de plus en plus vive se faisait sentir dans les masses paysannes. Les actes de r�bellion contre les "pomestchiks " (seigneurs) et aussi contre les autorit�s locales se multipliaient dangereusement. Les m�thodes de r�pression s'av�raient de moins en moins efficaces.

La v�nalit�, I'incapacit� et l'arbitraire des fonctionnaires devenaient de plus en plus insupportables. Le tzar, ayant besoin de leur soutien et de leurs triques pour "tenir le peuple en respect", ne voulait rien voir ni rien entendre. La col�re de ceux qui souffraient de cet �tat de choses n'en devenait que plus intense.

Les forces vives de la soci�t� restaient fig�es. Seule, la routine officielle �tait admise, encore qu'absurde et impuissante.

Une pareille situation menait fatalement � une d�composition prochaine du syst�me entier. Fort en apparence, le r�gime du knout pourrissait int�rieurement. L'immense empire devenait d�j� un "colosse aux pieds d'argile".

Des couches de plus en plus vastes de la popolation s'en rendaient compte.

L'esprit d'opposition contre l'impossible syst�me gagnait la soci�t� enti�re.

C'est alors que se d�clencha cette magnifique �volution - rapide et importante - de la jeune couche intellectuelle.


1.2.3 L'essor de la jeunesse intellectuelle.
Dans un pays aussi grand et prolifique que la Russie, la jeunesse �tait nombreuse dans toutes les classes de la population. Queile �tait sa mentalit� en g�n�ral ?

Laissant de c�t� la jeunesse paysanne, constatons que les jeunes g�n�rations plus ou moins instruites professaient des id�es avanc�es. Les jeunes du milieu du XIXe si�cle admettaient diifficilement l'esclavage des paysans. L'absolutisme tzariste les choquait aussi de plus en plus. L'�tude du monde occidental, qu'aucune censure ne parvenait � emp�cher (au contraire, on avait du go�t pour le fruit d�fendu), �veilla leur pens�e. L'essor des sciences naturelles et du mat�rialisme les impressionna fortement. D'autre part, ce fut vers la m�me �poque que la litt�rature russe, s'inspirant des principes humanitaires et g�n�reux, prits en d�pit de cette censure dont elle savait tromper adroitement la vigilance, son grand �lan, en exer�ant une influence puissante sur la jeunesse.

En m�me temps, �conomiquement, le travail des serfs et l'absence de toute libert� ne r�pondaient plus aux exigences pressantes de l'�poque.

Pour toutes ces raisons, la couche intellectuelle - la jeunesse surtout - se r�v�la, vers la fin du r�gne de Nicolas Ier, th�oriquement �mancip�e. Elle se dressa r�solument contre le servage et contre l'absolutisme.

Ce fut alors que naquit le fameux courant du nihilisme et, du m�me coup, le conflit aigu entre les "p�res", plus conservateurs, et les "enfants", farouchement avanc�s conflit peint magistralement par Tourgu�neff dans son roman P�res et Enfants.


1.2.4 Le nihilisme.
Un malentendu fort r�pandu et profond�ment enracin� accompagne, en dehors de la Russie, ce mot n�, il y a quelque soixante-quinze ans, dans la litt�rature russe et pass�, sans �tre traduit, gr�ce � son origine latine, dans d'autres langues.

En France et ailleurs on entend g�n�ralement par "Nihilisme " une doctrine r�volutionnaire politique et sociale, invent�e en Russie, y ayant ou ayant eu de nombreux partisans organis�s. On parle couramment d'un "parti nihiliste" et des "nihilistes", ses membres.

Tout cela n'est pas exact.

Le terme nihilisme a �t� introduit dans la litt�rature et ensuite dans la langue russe par le c�l�bre romancier Ivan Tourgu�neff (1818-1883), vers le milieu du si�cle pass�. Dans l'un de ses romans, Tourgu�neff qualifia ainsi un courant d'id�es - et non une doctrine - qui s'�tait manifest� parmi les jeunes intellectuels russes � la fin de l'ann�e 1850. Le mot eut du succ�s et entra vite en circulation.

Ce courant d'id�es avait un caract�re essentiellement philosophique et surtout moral. Son champ d'influence resta toujours restreint, ne s'�tant jamais �tendu au del� de la couche intellectuelle. Son attitude fut toujours personnelle et pacifique, ce qui ne l'emp�cha pas d'�tre anim� d'un grand souffle de r�volte individuelle et d'�tre guid� par un r�ve de bonheur pour l'humanit� enti�re.

Le mouvement qu'il avait provoqu� (si l'on peut parler d'un mouvement) ne d�passa pas le domaine litt�raire et celui des moeurs. D'ailleurs, tout autre mouvement �tait impossible sous le r�gime d'alors. Mais, dans ces deux domaines, il ne recula devant aucune des conclusions logiques que non seulement il formula, mais qu'il chercha � appliquer individuellement comme r�gles de conduite.

Dans ces limites, le mouvement ouvrit le chemin � une �volution spirituelle et morale qui amena la jeunesse russe � des conceptions g�n�rales tr�s avanc�es et aboutit, entre autres, � cette �mancipation de la femme cultiv�e, dont la Russie de la fin du XIXe si�cle pouvait � juste titre �tre fi�re.

Tout en �tant strictement philosophique et individuel, ce courant d'id�es portait en lui, gr�ce � son esprit largement humain et �mancipateur, le germe des conceptions sociales qui lui succ�d�rent et aboutirent � un v�ritable mouvement r�volutionnaire, politique et social. Le "nihilisme " pr�para le terrain � ce mouvement, apparu plus tard sous l'influence des id�es r�pandues en Europe, et des �v�nements ext�rieurs et int�rieurs.

C'est avec ce mouvement post�rieur, men� par des partis ou groupements organis�s, ayant un programme d'action et un but concrets, que le courant "nihiliste" est, g�n�ralement, confondu hors la Russie. Mais c'est uniquement au courant d'id�es pr�curseur que le qualificatif "nihiliste " doit �tre appliqu�.

En tant que conception philosophique, le nihilisme avait pour base : d'une part, le mat�rialisme et, d'autre part, l'individualisme, dans leur acception la plus large, voire exag�r�e.

Force et Mati�re, le fameux ouvrage de B�chner (philosophe mat�rialiste allemand 1824-1899), paru � cette �poque, fut traduit en russe, lithographi� clandestinement et r�pandu, malgr� les risques, avec un tr�s grand succ�s, � des milliers d'exemplaires. Ce livre devint le v�ritable �vangile de la jeunesse intellectuelle russe d'alors Les oeuvres de Moleschott, de Ch. Darwin et de plusieurs auteurs mat�rialistes et naturalistes �trangers exerc�rent �galement une tr�s grande influence.

Le mat�rialisme fut accept� comme une v�rit� incontestable, absolue.

En tant que mat�rialistes, les nihilistes men�rent une guerre acharn�e contre la religion et aussi contre tout ce qui �chappe � la raison pure ou � l'�preuve positive, contre tout ce qui se trouve en dehors des r�alit�s mat�rielles ou des valeurs imm�diatement utiles, enfin contre tout ce qui appartient au domaine spirituel, sentimental id�aliste.

Ils m�prisaient l'esth�tique, la beaut�, le confort, les jouissances spirituelles, l'amour sentimental, l'art de s'habiller, le d�sir de plaire, etc. Dans cet ordre d'id�es, ils all�rent m�me jusqu'� renier totalement l'art comme une manifestation de l'id�alisme. Leur grand id�ologue, le brillant publiciste Pissareff, mort accidentellement en pleine jeunesse, lan�a dans l'un de ses articles son fameux parall�le entre un ouvrier et un artiste. Il affirma, notamment, qu'un cordonnier quelconque �tait infiniment plus � estimer et � admirer que Rapha�l, car le premier produisait des objets mat�riels et utiles tandis que les oeuvres du second ne servaient � rien. Le m�me Pissareff s'acharnait dans ses �crits � d�tr�ner, au point de vue mat�rialiste et utilitariste, le grand po�te Pouchkine. -"La nature n'est pas un temple, mais un laboratoire, et l'homme s'y trouve pour travailler", dit le nihiliste Bazaroff dans le roman cit� de Tourgu�neff.

En parlant d'une "guerre acharn�e" livr�e par les nihilistes, il faut entendre par l� une guerre litt�raire et verbale, sans plus. Le nihilisme borna son activit� � une propagande voil�e de ses id�es dans quelques revues et dans des cercles d'intellectuels. Cette propagande �tait d�j� assez difficile car il fallait compter avec la censure et la police tzaristes qui s�vissaient contre les "h�r�sies �trang�res" et contre toute pens�e ind�pendante. Les manifestations "ext�rieures" du nihilisme consistaient surtout en une fa�on extra-simple de s'habiller et en une mani�re d�gag�e de se comporter. Ainsi les femmes nihilistes portaient g�n�ralement les cheveux courts, chaussaient souvent leur nez de lunettes pour s'enlaidir et souligner leur m�pris de la beaut� et de la coquetterie, endossaient des v�tements grossiers par d�fi � la toilette et � la mode, empruntaient une d�marche masculine et fumaient pour proclamer l'�galit� des sexes et afficher leur d�dain des r�gles de convenance. Ces quelques extravagances ne diminuaient en rien le fond s�rieux du mouvement. L'impossibilit� de tout autre genre d' "ext�riorisation" les expliquait et les justifiait largement. Et quant au domaine des moeurs, les nihilistes y pratiquaient un rigorisme absolu.

Mais la base principale du nihilisme fut une sorte d'individualisme sp�cifique.

Surgi d'abord comme une r�action fort naturelle contre tout ce qui �crasait, en Russie de l'�poque, la pens�e libre et l'individu, cet individualisme finit par renier, au nom d'une absolue libert� individuelle, toutes les contraintes, toutes les obligations, toutes les entraves, toutes les traditions impos�es � l'homme par la soci�t�, la famille, les coutumes, les moeurs, les croyances, les convenances �tablies, etc.

Emancipation compl�te de l'individu, homme ou femme, de tout ce qui pourrait attenter � sont ind�pendance ou �la libert� de sa pens�e : telle fut l'id�e fondamentale du nihilisme. Il d�fendait le droit sacr� de l'individu � une libert� enti�re et � l'inviolabilit� de son existence.

Le lecteur comprendra pourquoi on qualifie ce courant d'id�e de nihilisme. On voulait dire par l� que les partisans de cette id�ologie n'admettaient rien (en latin : nihil ) de ce qui �tait naturel et sacr� pour les autres : famille, soci�t�, religion, traditions, etc. A la question qu'on posait � un tel homme : "Qu'admettez-vous, qu'approuvez-vous de tout ce qui vous entoure et du milieu qui pr�tend avoir le droit et m�me le devoir d'exercer sur vous telle ou telle emprise ?" L'homme r�pondait : "Rien ! " (nihil ). Il �tait donc "nihiliste".

En d�pit de son caract�re essentiellement individuel et philosophique (il d�fendait la libert� de l'individu d'une fa�on abstraite plut�t que contre le despotisme r�gnant), le nihilisme, nous l'avons dit, pr�para le terrain � 1a lutte contre l'obstacle r�el et imm�diat, pour l'�mancipation concr�te : politique, �conomique et sociale.

Mais il n'entreprit pas lui-m�me cette lutte. Il ne posa m�me pas la question . "Que faire pour lib�rer effectivement l'individu ?" Il resta jusqu'au bout dans le domaine des discussions purement id�ologiques et des r�alisations purement morales, Cette autre question, celle de l'action imm�diate pour l'�mancipation, fut pos�e par la g�n�ration suivante, au cours des ann�es 1870-1880. Ce fut alors que les premiers groupements r�volutionnaires et socialistes se form�rent en Russie. L'action commen�a. Mais elle n'avait plus rien de commun avec le "nihilisme" d'autrefois. Et le mot lui-m�me fut mis au rancart. Il resta dans la langue russe comme un terme purement historique, trace et souvenir d'un mouvement d'id�es des ann�es 1860-1870.

Le fait qu'� l'�tranger on a l'habitude d'appeler "nihilisme" tout le mouvement r�volutionnaire russe avant le "bolchevisme" et qu'on y parle d'un "parti nihiliste", est donc une erreur due � l'ignorance de la v�ritable histoire des mouvements r�volutionnaires en Russie.


1.2.5 La faillite du r�gime de la trique.
Le gouvernement de Nicolas Ier, r�actionnaire � outrance, se refusait � tenir compte des r�alit�s et de l'effervescence des esprits. Au contraire, il lan�a un d�fi � la soci�t�, cr�ant une police politique secr�te (la fameuse Okhrana : S�ret�), un corps sp�cial de gendarmerie, etc., afin de mater le mouvement.

Les pers�cutions politiques devinrent un v�ritable fl�au. Rappelons-nous qu'� cette �poque le jeune Dosto�evski faillit �tre ex�cut� - et alla au bagne - pour avoir adh�r� au groupe d'�tudes sociales absolument inoffensif anim� par Petrachevski ; que le premier grand critique et publiciste russe, B�linski, arrivait avec peine � faire entendre sa voix ; qu'un autre grand publiciste, Herzen, dut s'expatrier; et ainsi de suite, sans parler des r�volutionnaires accomplis et actifs, tels que Bakounine et autres.

Toute cette r�pression ne r�ussit gu�re � apaiser l'excitation dont les causes �taient trop profondes. Elle r�ussit encore moins � am�liorer la situation. En guise de rem�de, Nicolas Ier continuait � serrer la vis bureaucratique et polici�re.

Sur ces entrefaites, la Russie fut entra�n�e dans la guerre de Crim�e (1854-1855). Et ce fut la catastrophe. Les p�rip�ties de la guerre d�montr�rent avec �vidence la faillite du r�gime et la faiblesse r�elle de l'Empire. Les "pieds d'argile" pli�rent pour la premi�re fois. (Naturellement, la le�on ne servit pas � grand'chose.) Les plaies politiquas et sociales de l'Etat furent mises � nu.

Nicolas Ier, vaincu, mourut en 1865, aussit�t la guerre perdue, parfaitement conscient de cette faillite, mais impuissant � y faire face. On peut supposer que l'�branlement moral qui en r�sulta pr�cipita sa mort. On parla m�me avec persistance d'un suicide par empoisonnement. Cette version est fort plausible, tout en restant sans preuves d�cisives.


1.2.6 Evolution quand m�me.
Avant de clore ce chapitre et pour permettre au lecteur de bien comprendre la suite, il faut insister sur un point g�n�ralement peu connu.

En d�pit de toutes les faiblesses et entraves, le pays accomp1it rapidement, au cours de ce laps de temps, des progr�s techniques et culturels consid�rables.

Pouss�e par des n�cessit�s �conomiques imp�rieuses, l'industrie "nationale" naquit, donnant lieu, du m�me coup, � la naissance d'une classe ouvri�re, d'un "prol�tariat". Des usines importantes furent cr��es dans certaines villes. Des ports furent am�nag�s. Des mines de charbon, de fer, d'or, etc., commenc�rent � �tre exploit�es. Les voies de communications furent multipli�es et am�lior�es. Le premier chemin de fer � grande vitesse, reliant les deux capitales de l'immense pays, Saint-P�tersbourg (L�ningrad) et Moscou, fut construit. Ce chemin de fer est une v�ritable merveille d'art technique, la r�gion entre les deux villes, topographiquement impropre � cette sorte de construction, au sol peu solide, souvent mar�cageux, se pr�tait mal � recevoir une voie ferr�e. La distance de Saint-P�tersbourg � Moscou est, � vol d'oiseau, de pr�s de 600 verstes (env. 640 kilom�tres). Mais au point de vue d'une construction �conomique rationnelle, il ne pouvait nullement �tre question de faire un trac� en ligne droite. On raconte que Nicolas Ier, s'int�ressant personnellement au projet (c'�tait l'Etat qui construisait), chargea plusieurs ing�nieurs d'�tablir et de lui pr�senter des plans avec devis. Ces ing�nieurs, profitant des circonstances, pr�sent�rent � l'Empereur des trac�s exag�r�ment compliqu�s, avec de nombreux d�tours, etc. Nicolas Ier comprit. Y ayant � peine jet� un rapide coup d'oeil, il mit ces projets de c�t�, prit lui-m�me un crayon et une feuille de papier, y fixa deux points, les relia avec une ligne droite et dit : "La plus courte distance entre deux points est la ligne droite". C'�tait un ordre formel, sans appel. Les constructeurs n'avaient qu'� l'ex�cuter. Ils le firent, r�alisant ainsi un v�ritable tour de force. Ce fut un travail gigantesque, accompli au prix d'efforts incroyables et aussi de peines �crasantes, inhumaines pour des milliers d'ouvriers.

Depuis lors, le chemin de fer "Nicola�evskia" (de Nicolas) est un des plus remarquables dans le monde : il repr�sente exactement 609 verstes (env. 650 kms) de voie ferr�e en ligne droite presque impeccable.

Notons que la classe ouvri�re naissante gardait encore des relations �troites avec la campagne d'o� elle sortait et o� elle retournait aussit�t son travail "au dehors" termin�. D'ailleurs, nous l'avons vu, les paysans attach�s � la terr� de leurs seigneurs ne pouvaient pas s'en aller d�finitivement. Pour les faire employer � des travaux industriels, il fallait recourir � des arrangements sp�ciaux avec leurs propri�taires. Les vrais ouvriers des villes - qui �taient � cette �poque une sorte d'artisans ambulants - fournissaient un contingent fort r�duit. Il n'�tait donc pas encore question d'un "prol�tariat" au sens propre du mot. Mais l'�lan n�cessaire � la formation d'un tel prol�tariat �tait donn�. Le besoin d'une main-d'oeuvre stable, constante, fut l'une des raisons �conomiques pressantes qui poussaient imp�rieusement � l'abolition du servage. E:ncore deux ou trois g�n�rations, et la classe des salari�s, le vrai prol�tariat industriel, n'ayant plus aucun lien avec la terre, appara�tra en Russie, comme ailleurs.

Dans le domaine culturel, un rapide progr�s s'accomplissait �galement. Les parents plus ou moins ais�s voulaient que leurs enfants fussent instruits et cultiv�s. Le nombre rapidement croissant des coll�giens et des �tudiants obligea le gouvernement � augmenter sans cesse la quantit� des �tablissements scolaires secondaires et sup�rieurs. Les n�cessit�s �conomiques et techniques, l'�volution g�n�rale du pays, l'exigeaient aussi de plus en plus imp�rieusement. Vers la tin du r�gne de Nicolas Ier la Russie poss�dait six universit�s � Moscou, � Dorpat, � Kharkov, � Kazan, � Saint-P�tersbourg et � Kiew, �num�r�es dans l'ordre de leur anciennet�, et une dizaine d'�coles sup�rieures, techniques ou sp�ciales.

Ainsi il ne faut pas croire (cette l�gende est fort r�pandue) que la Russie tout enti�re �tait � cette �poque un pays inculte, barbare, presque "sauvage". Inculte et "sauvage" restait encore la population paysanne en servage. Mais les habitants des villes n'avaient, au point de vue culturel, rien � envier � leurs coll�gues de l'Occident, sauf que quelques d�tails de pure technique. Quant � la jeunesse intellectuelle, elle �tait m�me, sous certains rapports, plus avanc�e que celle des autres pays d'Europe.

Nous avons suffisamment parl� de cette diff�rence, �norme et paradoxale, entre l'existence et la mentalit� du peuple esclave, d'une part, et le niveau de culture des couches privil�gi�es, d'autre part, pour ne pas devoir y insister.


1.3 Les r�formes, la reprise de la R�volution ;
�Echec au tzarisme� et �chec r�volutionnaire ;
la R�action (1855-1881 )
Ce fut le fils et successeur de Nicolas Ier, l'Empereur Alexandre II, qui dut faire face � la situation difficile du pays et du r�gime. Le m�contentement g�n�ral, la pression des couches intellectuelles avanc�es, la peur d'un soul�vement des masses paysannes, et enfin les n�cessit�s �conomiques de l'�poque l'oblig�rent, malgr� une r�sistance acharn�e des milieux r�actionnaires, � "jeter du lest", � prendre r�solument la voie des r�formes. Il se d�cida � mettre fin au r�gime purement bureaucratique et � l'arbitraire absolu des pouvoirs administratifs. Il entreprit une modification s�rieuse du syst�me judiciaire. Et, surtout, il s'attaqua au r�gime du servage.

A partir de l'ann�e 1860, les r�formes se succ�d�rent � une cadence rapide et ininterrompue. Les plus importantes furent : l'abolition du servage (1861) ; la fondation des cours d'assises avec un jury �lu (1864) � la place des anciens tribunaux d'Etat compos�s de fonctionnaires ; la cr�ation en 1864, dans les villes et � la campagne, des unit�s d'auto-administration locale (la gorodsko�e samo-oupravl�ni� et la zemstvo : sortes de municipalit�s urbaines et rurales), avec droit de self-government dans certains domaines de la vie publique (quelques branches de l'enseignement, hygi�ne, voies de communication, etc.).

Toutes les forces vives de la population - les intellectuels particuli�rement - se ru�rent vers une activit� d�sormais possible. Les municipalit�s se consacr�rent avec beaucoup d'ardeur � la cr�ation d'un vaste r�seau d'�coles primaires, d'une tendance la�que. Naturellement, ces �coles "municipales" et "urbaines" �taient surveill�es et contr�l�es par le gouvernement. L'enseignement de la religion y �tait obligatoire et le "pope" y jouait un grand r�le. Mais elles b�n�ficiaient malgr� tout d'une certaine autonomie. Et le corps enseignant de ces �coles se recrutait, par les "zemstvos" et les conseils urbains, dans les milieux intellectuels avanc�s.

On s'occupa aussi avec ferveur de l'�tat sanitaire des villes, de l'am�lioration des voies de communication et ainsi de suite.

Le pays respirait mieux.

Mais, tout en �tant importantes par rapport � la situation de la veille, les r�formes d'Alexandre II restaient bien timides et tr�s incompl�tes par rapport aux aspirations des couches avanc�es et aux vrais besoins mat�riels et moraux du pays. Pour �tre efficaces et capables de donner au peuple un v�ritable �lan, elles auraient d� �tre compl�t�es au moins par l'octroi de quelques libert�s et droits civiques : libert� de presse et de parole, droit de r�union et d'organisation, etc. Or, de ce c�t�, rien ne changea. C'est � peine si la censure devint moins absurde. Au fond, la presse et la parole rest�rent musel�es, aucune libert� ne fut octroy�e ; la classe ouvri�re naissante n'avait aucun droit ; la noblesse, les propri�taires fonciers et la bourgeoisie restaient les classes dominantes, et, surtout, le r�gime absolutiste demeura intact. (D'ailleurs, ce fut justement la crainte de l'entamer qui, d'une part, incita Alexandre II � jeter au peuple cet os des "r�formes", mais qui, d'autre part, lui interdit de pousser celles-ci plus � fond. Aussi furent-elles loin de donner satisfaction � la population.)

Les conditions dans lesquelles le servage fut aboli offrent la meilleure illustration de ce que nous avan�ons. Elles constituaient le point le plus faible des r�formes.

Les propri�taires fonciers, apr�s avoir vainement lutt� contre toute atteinte au statu quo, durent s'incliner devant la d�cision supr�me du tzar (prise, d'ailleurs, apr�s de longues et dramatiques h�sitations, sous la pouss�e �nergique des �l�ments progressifs). Mais ils firent leur possible pour que cette r�forme f�t r�duite au minimum. Ils y r�ussirent d'autant plus facilement qu'Alexandre II lui-m�me ne voulait, naturellement, l�ser en rien les int�r�ts sacr�s de "ses chers nobles". Ce fut surtout la peur d'une r�volution qui, finalement, lui dicta son geste. Il savait que les paysans avaient eu vent de ses intentions et de la lutte qui se livrait � ce sujet autour du tr�ne. Il savait que leur patience �tait, cette fois, vraiment � bout, qu'ils attendaient leur lib�ration et que s'ils apprenaient l'ajournement de la r�forme, l'effervescence qui suivrait pourrait les porter � une immense et terrible r�volte. Dans ses derni�res discussions avec les adversaires de la r�forme, le tzar pronon�a cette fameuse sentence qui en dit long sur ses v�ritables sentiments : "Mieux vaut donner la libert� par en haut que d'attendre qu'on vienne la prendre par en bas". Aussi fit-il tout ce qu'il put pour que cette "libert�", c'est-�-dire l'abolition du servage, port�t le moins de pr�judice possible aux seigneurs fonciers. "Enfin la cha�ne de fer cassa", �crira un jour le po�te Nekrassoff dans un po�me retentissant : "Oui, elle cassa et frappa d'un bout le seigneur, mais de l'autre, le paysan".

Certes, les paysans obtinrent enfin leur libert� individuelle. Mais ils durent la payer cher. Ils recurent des lots de terre tout � fait d�risoires. (Il �tait tout de m�me impossible de les "lib�rer" sans leur octroyer des lopins de terre au moins suffisants pour qu'ils ne mourussent pas de faim). De plus, ils furent astreints � payer, pendant longtemps, en sus des contributions de l'Etat, une forte redevance pour les terres ali�n�es au pr�judice de leurs anciens seigneurs.

Il est � noter que 75 millions de paysans re�urent en tout un peu plus du tiers du sol. Un autre tiers fut gard� par l'Etat. Et presque un tiers resta entre les mains des propri�taires fonciers. Une proportion pareille condamnait la masse paysanne � une existence de famine. Elle la maintenait, au fond, � la merci des "pomestchiks" et, plus tard, des paysans enrichis d'une mani�re ou d'une autre, des "koulaks".

Dans toutes ses "r�formes" Alexandre II fut guid� par le soin de c�der le moins possible : le strict n�cessaire pour �viter une catastrophe qui s'annon�ait imminente. Aussi, les insuffisances et les d�fauts de ces "r�formes" se firent sentir d�j� vers les ann�es 1870.

La population laborieuse des villes �tait sans d�fense contre l'exploitation croissante.

L'absence de toute libert� de presse et de parole ainsi que l'interdiction absolue de tout groupement � tendance politique ou sociale rendaient impossible toute circulation d'id�e, toute critique, toute propagahde, toute activite sociale - donc, au fond, tout progr�s.

Le "peuple" �tait compos� uniquement de "sujets" soumis � l'arbitraire de l'absolutisme. Cet arbitraire, tout en �tant devenu moins f�roce que sous Nicolas Ier, n'en restait pas moins entier.

Quant � la masse paysanne, elle restait un troupeau de b�tes de somme, r�duit � la corv�e de nourrir l'Etat et les classes privil�gi�es.


1.3.1 Un nouveau mouvement r�volutionnaire. -
La "Narodnaia Volia". -
L'assassinat du tzar Alexandre II.
Les meilleurs repr�sentants de la jeunesse intellectuelle se rendirent rapidement compte de cette situation lamentable. Ceci d'autant plus que les pays occidental jouissaient d�j�, � cette �poque, d'un r�gime politique et social relativement avanc�. Aux ann�es 1870, l'Europe occidentale se trouvait en pleines luttes sociales ; le socialisme y commen�ait sa propagande intense et le marxisme abordait la t�che d'organiser la classe ouvri�re en un puissant parti politique.

Comme d'habitude, bravant et trompant la censure - les fonctionnaires manquaient trop d'instruction et d'intelligence pour comprendre la finesse et la vari�t� des proc�d�s - les meilleurs publicistes de l'�poque, tel Tchernychevski qui, finalement, paya son audace des travaux forc�s, r�ussissaient � propager les id�es socialistes dans les milieux intellectuels au moyen d'articles de revues �crits d'une mani�re conventionnelle. Ils instruisaient ainsi la jeunesse, la mettant r�guli�rement au courant du mouvement d'id�es et des �v�nements politiques et sociaux � l'�tranger. En m�me temps, ils d�voilaient habilement les dessous des soi-disant "r�formes" d'Alexandre II, leurs v�ritables motifs, leur hypocrisie et leur insuffisance.

Il est donc tout � fait naturel que, vers les m�mes ann�es, des groupements clandestins se soient form�s en Russie pour lutter activement contre le r�gime abject et, avant tout, pour r�pandre l'id�e de l'affranchissement politique et social dans les classes laborieuses.

Ces groupements se composaient d'une jeunesse des deux sexes qui se consacrait enti�rement, avec un sublime esprit de sacrifice, � la t�che de "porter la lumi�re aux masses laborieuses".

Ainsi se forma un vaste mouvement de la jeunesse russe intellectuelle laquelle, en nombre consid�rable, abandonnant famille, confort et carri�re, s'�lan�a "vers le peuple" afin de l'�clairer.

D'autre part, une certaine activit� terroriste contre les principaux serviteurs du r�gime prit son essor. Entre 1860 et 1870, quelques attentats eurent lieu contre des hauts fonctionnaires. Il y eut aussi des attentats manqu�s contre le Tzar.

Le mouvement aboutit � un �chec. Presque tous les propagandistes furent rep�r�s par la police (souvent sur les indications des paysans eux-m�mes), arr�t�s et envoy�s en prison, en exil ou au bagne (2). Le r�sultat pratique de l'entreprise fut nul.

Il devenait de plus en plus �vident que le tzarisme pr�sentait un obstacle insurmontable � l'�ducation du peuple. De l�, il n'y avait qu'un pas � faire pour arriver � la conclusion logique que voici : puisque le tzarisme est cet obstacle, il faut d'abord supprimer le tzarisme.

Et ce pas fut franchi. La jeunesse meurtrie, d�sesp�r�e, forma un groupement qui se donnait pour but imm�diat l'assassinat du Tzar. Quelques autres raisons �tay�rent cette d�cision. Il s'agissait, notamment, de ch�tier "publiquement" l'homme qui, par ses pr�tendues "r�formes", trompait le peuple. Il s'agissait aussi de d�voiler la duperie devant de vastes masses, d'attirer leur attention par un acte retentissant, formidable. Il s'agissait. en somme, de d�montrer au peuple, par la suppression du Tzar, la fragilit�, la vuln�rabilit�, le caract�re fortuit et passager du r�gime.

Ainsi, on esp�rait tuer, une fois pour toutes, "la l�gende du Tzar". Certains membres du groupement allaient plus loin : ils admettaient que l'assassinat du Tzar pouvait servir de point de d�part � une vaste r�volte qui, le d�sarroi g�n�ral aidant, aboutirait � une r�volution et � la chute imm�diate du tzarisme.

Le groupement prit le nom de Narodna�a Volia (Volont� du Peuple). Apr�s une minutieuse pr�paration, il ex�cuta son projet ; le 1er mars 1881, le tzar Alexandre II fut tu� � Saint-P�tersbourg, lors d'un de ses d�placements. Deux bombes furent lanc�es par les terroristes contre la voiture imp�riale. La premi�re brisa la voiture, la seconde blessa mortellement l'empereur, lui arrachant les deux jambes. Il d�c�da presque aussit�t.

L'acte resta incompris des masses. Les paysans ne lisaient pas les revues. (Ils ne lisaient m�me pas du tout.) Compl�tement ignor�s, rest�s en marge de toute propagande, fascin�s depuis plus d'un si�cle par l'id�e que le Tzar leur voulait du bien mais que seule la noblesse s'opposait par tous les moyens � ses bonnes intentions (ils en voyaient une preuve de plus dans la r�sistance que cette noblesse avait oppos�e � leur lib�ration et aussi dans l'obligation de payer de lourdes redevances pour leurs lots de terrain : obligation qu'ils attribuaient aux intrigues de la noblesse), les paysans accus�rent cette derni�re d'avoir assassin� le Tzar pour se venger de l'abolition du servage et dans l'espoir de le restaurer.


1.3.2 L'absolutisme, la l�gende et le paradoxe survivent.
Le Tzar fut tu�. Non pas la l�gende. (Le lecteur verra comment l'histoire se chargea, vingt-quatre ans apr�s, de d�truire celle-ci.)

Le peuple ne comprit pas, ne bougea pas. La presse servile vocif�ra contre les "ignobles criminels", les " horribles sc�l�rats", les "fous"...

La Cour ne manifesta pas tant de d�sarroi. Le jeune h�ritier Alexandre, fils a�n� de l'Empereur assassin�, prit imm�diatement le pouvoir.

Les chefs du parti Narodna�a Volia , les organisateurs et les ex�cuteurs de l'attentat, furent rapidement rep�r�s, arr�t�s, jug�s et mis � mort. L'un d'eux, d'ailleurs, le jeune Grin�vetzki - celui pr�cis�ment qui jeta la seconde bombe meurtri�re - mortellement bless� lui-m�me par les �clats d�c�da presque sur place. On pendit : Sophie P�rovska�a J�liaboff, Kibaltchich (le fameux technicien du parti, qui fabriqua les bombes), Mikha�loff et Ryssakoff.

Des mesures de pers�cution et de r�pression, exceptionnellement vastes et s�v�res, r�duisirent bient�t le parti � une impuissance compl�te.

Tout "rentra dans l'ordre".

Le nouvel Empereur Alexandre III, vivement impressionn� par l'attentat, ne trouva rien de mieux que de revenir sur le chemin � peine abandonn� de la r�action int�grale. Les "r�formes" - pourtant si insuffisantes - de son p�re lui parurent excessives. Il les jugea d�plac�es, dangereuses. Il les consid�ra comme une d�plorable erreur. Au lieu de comprendre que l'attentat �tait une cons�quence de leur pauvret� et qu'il fallait les �largir, il vit, au contraire, en elles, la cause du malheur. Et il mit � profit le meurtre de son p�re pour les combattre dans la mesure du possible.

Il s'employa � d�naturer leur esprit, � contrecarrer leurs effets, � leur barrer r�solument la route par une longue s�rie de lois r�actionnaires. L'Etat bureaucratique et policier reprit ses droits. Tout mouvement, voire tout esprit lib�ral, fut �touff�.

Naturellement, le Tzar ne pouvait pas r�tablir le servage. Mais les masses laborieuses �taient condamn�es � rester plus que jamais dans leur situation d'obscur troupeau, bon � exploiter, priv� de tout droit humain.

Le moindre contact de couches cultiv�es avec le peuple redevint suspect et impossible. Le "paradoxe russe" - le foss� insondable entre le niveau de culture et les aspirations des couches sup�rieures d'une part, et l'existence sombre et inconsciente du peuple, d'autre part - resta intact.

De nouveau, aucune activit� sociale ne fut admise. Et ce qui subsistait encore des timides r�formes d'Alexandre II fut r�duit � une caricature.

Dans ces conditions, l'activit� r�volutionnaire allait fatalement rena�tre.

C'est ce qui arriva bient�t, en effet. Mais, l'aspect et l'essence m�mes de cette activit� se transform�rent totalement sous l'influence de nouveaux facteurs �conomiques, sociaux et psychologiques.


1.4 Fin de si�cle : le marxisme ; �volution rapide ;
r�action quand m�me (1881-1900)

1.4.1 Nouvel aspect du mouvement r�volutionnaire : le marxisme et le parti social-d�mocrate. -
Progr�s culturels. - Essor industriel. -
L'absolutisme et la r�action s'affirment en d�pit de toute cette �volution.
Apr�s l'�chec du parti Narodna�a Volia dans sa campagne violente contre le tzarisme, d'autres �v�nements contribu�rent � la transformation fondamentale du mouvement r�volutionnaire russe. Le plus important fut l'apparition du marxisme.

Comme on sait, ce dernier apporta une conception nouvelle des luttes sociales : conception qui aboutit � un programme concret d'action r�volutionnaire et � la formation, dans les pays de l'Europe occidentale, d'un parti politique ouvrier dit parti social-d�mocrate.

En d�pit de tous les obstacles, les id�es socialistes de Lassalle, le marxisme et ses premiers r�sultats concrets furent connus, �tudi�s, pr�ch�s et pratiqu�s clandestinement en Russie. (La litt�rature l�gale, pour sa part, excellait dans l'art de s'occuper du socialisme en employant un langage camoufl�. ) C'est � cette �poque que reprirent leur plein �lan les fameuses "grosses revues" o� collaboraient les meilleurs journalistes et publicistes qui y passaient r�guli�rement en revue les probl�mes sociaux, les doctrines socialistes et les moyens de les r�aliser. L'importance de ces publications dans la vie culturelle du pays �tait exceptionnelle. Aucune famille d'intellectuels ne pouvait s'en passer. Dans les biblioth�ques, il fallait se faire inscrire bien � l'avance pour obtenir assez vite le num�ro nouvellement paru. Plus d'une g�n�ration russe re�ut son �ducation sociale de ces revues, la compl�tant par la lecture de toutes sortes de publications clandestines.

C'est ainsi que l'id�ologie marxiste, s'appuyant uniquement sur l'action organis�e du prol�tariat, vint remplacer les aspirations d��ues des cercles conspirateurs d'autrefois.

Le second �v�nement, d'une grande port�e, fut l'�volution de plus en plus rapide de l'industrie et de la technique, avec ses cons�quences.

Le r�seau des chemins de fer, les autr


Liens Relatifs




Temps : 0.0564 seconde(s)