XXXII
Le 20 juin 1792
On voit, d'apr�s ce qui vient d'�tre dit, en quel �tat d�plorable se trouvait la R�volution dans les premiers mois de 1792. Si les r�volutionnaires bourgeois pouvaient se sentir satisfaits d'avoir conquis une part du gouvernement et pos� les fondements des fortunes qu'ils allaient acqu�rir avec l'aide de l'�tat, le peuple voyait qu'il n'y avait encore rien de fait pour lui. La f�odalit� restait debout, et dans les villes la masse des prol�taires n'avait pas gagn� grand'chose. Les marchands, les accapareurs faisaient des fortunes immenses, au moyen des assignats, sur la vente des biens du clerg�, sur les biens communaux, comme fournisseurs de l'�tat et comme agioteurs ; mais les prix du pain et de tous les objets de premi�re n�cessit� montaient toujours, et la mis�re s'installait en permanence dans les faubourgs.
Entre temps, l'aristocratie reprenait courage. Les nobles, les riches relevaient la t�te et se vantaient de bient�t remettre les sans-culottes � la raison. De jour en jour ils attendaient la nouvelle d'une invasion allemande, marchant triomphalement sur Paris et r�tablissant l'ancien r�gime dans toute sa splendeur. Dans les provinces, nous l'avons vu, la r�action organisait ses partisans au vu et au su de tout le monde.
Quant � la Constitution, que les bourgeois et m�me les intellectuels r�volutionnaires de la bourgeoisie parlaient de conserver � tout prix, elle n'existait que pour les mesures de moindre importance, tandis que les r�formes s�rieuses restaient en souffrance. L'autorit� du roi avait �t� limit�e, mais d'une fa�on tr�s modeste. Avec les pouvoirs que la Constitution lui laissait (la liste civile, le commandement militaire, le choix des ministres, le veto,etc.), et surtout avec l'organisation int�rieure de la France, qui laissait tout aux mains des riches, le peuple ne pouvait rien;
Personne ne soup�onnera, sans doute, l'Assembl�e l�gislative de radicalisme, et il est �vident que ses d�crets concernant les redevances f�odales ou les pr�tres devaient �tre imbus d'une mod�ration parfaitement bourgeoise ; et cependant, m�me � ces d�crets le roi refusait sa signature. Tout le monde sentait qu'on vivait au jour le jour, sous un syst�me qui n'offrait rien de stable et qui pouvait �tre facilement renvers� en faveur de l'ancien r�gime.
Entre temps, le complot qui se tramait aux Tuileries s'�tendait chaque jour davantage sur la France et enveloppait les cours de Berlin, de Vienne, de Stockholm, de Turin, de Madrid et de P�tersbourg. L'heure �tait proche o� les contre-r�volutionnaires allaient frapper le grand coup qu'ils pr�paraient pour l'�t� de 1792. Le roi et la reine pressaient les arm�es allemandes de marcher sur Paris ; ils leur d�signaient d�j� le jour o� elles devaient entrer dans la capitale et o� les royalistes, arm�s et organis�s, iraient les recevoir � bras ouverts.
Le peuple et ceux des r�volutionnaires qui, comme Marat et les Cordeliers, se tenaient pr�s du peuple, ceux qui firent la Commune du 10 ao�t, comprenaient parfaitement bien les dangers dont la R�volution se trouvait entour�e. Le peuple a toujours un sentiment vrai de la situation, alors m�me qu'il ne sait l'exprimer correctement ni appuyer ses pr�visions par des arguments de lettr�s ; et il devinait, infiniment mieux que les politiciens, les complots qui se tramaient aux Tuileries et dans les ch�teaux. Mais il �tait d�sarm�, alors que la bourgeoisie s'�tait organis�e en bataillons de la garde nationale ; et ce qu'il y avait de pire, c'est que ceux des intellectuels que la R�volution avait mis en avant, ceux qui s'�taient pos�s en porte-parole de la R�volution, � y compris des hommes honn�tes comme Robespierre, � n'avaient pas la confiance n�cessaire dans la R�volution, encore moins dans le peuple. Tout comme les radicaux parlementaires de nos jours, ils avaient peur du grand inconnu, le peuple descendu dans la rue, qui aurait pu se rendre ma�tre des �v�nements ; et, n'osant s'avouer cette peur de la r�volution �galitaire, ils expliquaient leur attitude ind�cise comme un souci de conserver, du moins, les quelques libert�s acquises par la Constitution. Aux chances incertaines d'une nouvelle insurrection, ils pr�f�raient la royaut� constitutionnelle.
Il fallut la d�claration de la guerre (21 avril 1792) et l'invasion allemande pour changer la situation. Alors, se voyant trahi de tout c�t�, m�me par les meneurs eux-m�mes auxquels il avait donn� sa confiance, le peuple se mit � agir lui-m�me, � exercer une pression sur les �chefs d'opinion�. Paris pr�para une insurrection qui devait permettre au peuple de d�tr�ner le roi. Les sections, les Soci�t�s populaires et les Fraternelles, c'est-�-dire les inconnus, la foule, second�s par les plus ardents cordeliers, se mirent � la besogne. Les patriotes les plus chauds et les plus �clair�s, dit Chaumette dans ses M�moires(p. 13), se rendaient au club des Cordeliers et de l� passaient des nuits ensemble� se concerter. Il y eut entre autres un comit� o� l'on fabriqua un drapeau rouge portant cette inscription : LOI MARTIALE DU PEUPLE CONTRE LA R�VOLTE DE LA COUR, et sous lequel devaient se rallier les hommes libres, les vrais r�publicains, qui avaient � venger un ami, un fils, un parent assassin� au Champ-de-Mars le 17 juillet 1791.
Les historiens, payant un tribut � leur �ducation �tatiste, se sont plu � repr�senter le club des Jacobins comme l'initiateur et la t�te de tous les mouvements r�volutionnaires � Paris et dans les provinces, et pendant deux g�n�rations nous avons tous pens� de m�me. Mais nous savons aujourd'hui qu'il n'en fut rien. L'initiative du 20 juin et du 10 ao�t ne vint pas des Jacobins. Au contraire, pendant toute une ann�e ils s'�taient oppos�s � m�me les plus r�volutionnaires d'entre eux � � un nouvel appel au peuple. Seulement lorsqu'ils se virent d�bord�s par le mouvement populaire, ils se d�cid�rent � et encore, une partie seulement des Jacobins � � le suivre.
Mais avec quelle timidit� ! On aurait voulu le peuple dans la rue, pour combattre les royalistes ; mais on n'osait pas vouloir les cons�quences. � �Et si le peuple ne se contentait pas de renverser le pouvoir royal ? S'il marchait contre les riches, les puissants, les fourbes, qui n'avaient vu dans la R�volution qu'un moyen de s'enrichir ? S'il balayait l'Assembl�e L�gislative apr�s les Tuileries ? Si la Commune de Paris, les enrag�s, les �anarchistes� - ceux que Robespierre lui-m�me accablait volontiers d'invectives, � ces r�publicains qui pr�chaient �l'�galit� des fortunes�, � allaient prendre le dessus ?�
C'est pourquoi, dans tous les pourparlers qui eurent lieu avant le 20 juin, on voit tant d'h�sitation de la part des r�volutionnaires connus. C'est pourquoi les Jacobins t�moignent tant de r�pugnance � admettre un nouveau soul�vement populaire, et ne le suivent qu'apr�s que le peuple a vaincu. Ce ne sera qu'en juillet, lorsque le peuple, passant outre aux lois constitutionnelles, proclamera la permanence des sections, ordonnera l'armement g�n�ral et forcera l'Assembl�e � d�clarer �la patrie en danger�, ce ne sera qu'alors que les Robespierre, les Danton et, au dernier moment, les Girondins se d�cideront � suivre le peuple et � se reconna�tre plus ou moins solidaires de l'insurrection.
On comprend que dans ces circonstances le mouvement du 20 juin ne pouvait avoir l'entrain ni l'unit� n�cessaire pour en faire une insurrection r�ussie contre les Tuileries. Le peuple descendit dans la rue, mais, incertain quant � l'attitude de la bourgeoisie, il n'osa trop se compromettre. Il semblait t�ter le terrain pour voir d'abord jusqu'o� l'on pourrait aller au ch�teau � et laisser le reste aux accidents des grandes manifestations populaires. S'il en sort quelque chose, tant mieux ; sinon, on aura toujours vu les Tuileries de pr�s et jug� de leur force.
C'est ce qui arriva, en effet. La d�monstration fut absolument pacifique. Sous pr�texte de pr�senter une p�tition � l'Assembl�e, de f�ter l'anniversaire du serment du Jeu de Paume et de planter un arbre de la Libert� � la porte de l'Assembl�e nationale, une multitude immense de peuple s'�tait mise en mouvement. Elle remplit bient�t toutes les rues qui m�nent de la Bastille � l'Assembl�e, pendant que la Cour remplissait la place du Carrousel, la grande cour des Tuileries et les abords du palais de ses partisans. Toutes les portes �taient ferm�es, les canons �taient braqu�s sur le peuple ; on avait distribu� des cartouches aux soldats, un conflit entre les deux masses semblait in�vitable.
Cependant la vue de ces foules, toujours grossissantes, paralysa les d�fenseurs de la Cour. Les portes ext�rieures furent bient�t ouvertes ou forc�es, le Carrousel et les cours furent inond�s de monde. Beaucoup �taient arm�s de piques, de sabres ou de b�tons, avec un couteau ou une scie plant�s au bout ; mais les sections avaient soigneusement tri� les hommes qui devaient prendre part � la manifestation.
La foule allait forcer une autre porte des Tuileries � coups de haches, lorsque Louis XVI ordonna lui-m�me de l'ouvrir. Aussit�t des milliers d'hommes envahirent les cours int�rieures du palais. La reine, avec son fils, fut pouss�e en toute h�te par ses familiers dans une salle et barricad�e par une grande table. Le roi ayant �t� d�couvert dans une autre salle, elle fut remplie de monde en un clin d'�il. On lui demandait de sanctionner les d�crets, auxquels il avait refus� sa sanction, de rappeler les ministres girondins, qu'il avait renvoy�s le 13 juin, de chasser les pr�tres, de choisir entre Coblentz et Paris. Le roi agitait son chapeau, il se laissa coiffer d'un bonnet de laine, on lui fit boire un verre de vin � la sant� de la nation. Mais il r�sista � la foule pendant deux heures, en r�p�tant qu'il s'en tiendrait � la Constitution.
Comme attaque contre la royaut�, le mouvement avait manqu�. Il n'y avait rien de fait.
Il fallut voir alors les fureurs des classes ais�es contre le peuple ! Puisque le peuple n'avait pas os� attaquer et qu'il avait d�montr� par cela m�me sa faiblesse, on tombait sur ce peuple avec toute la haine que peut inspirer la peur.
Lorsqu'on lut � l'Assembl�e la lettre dans laquelle Louis XVI se plaignait de l'invasion de son palais, l'Assembl�e �clata en applaudissements, aussi serviles que l'�taient ceux des courtisans avant 1789. Jacobins et Girondins furent unanimes � d�savouer le mouvement.
Encourag�s, sans doute, par cette r�ception, la Cour r�ussit � faire �tablir dans le ch�teau des Tuileries un tribunal pour ch�tier �les coupables� du mouvement. On voulait ressusciter ainsi, dit Chaumette dans ses M�moires,les odieuses proc�dures des affaires des 5 et 6 octobre 1789 et du 17 juillet 1791. Ce tribunal �tait compos� de juges de paix vendus � la royaut�. La Cour les nourrissait, et le garde-meuble de la Couronne avait re�u ordre de pourvoir � tous leurs besoins (1). Les plus vigoureux �crivains furent pers�cut�s, incarc�r�s : plusieurs pr�sidents et secr�taires de section, plusieurs membres des Soci�t�s populaires subirent le m�me sort. Il devint dangereux de se dire r�publicain.
Les directoires de d�partements et un grand nombre de municipalit�s vinrent se joindre � la manifestation servile de l'Assembl�e et envoy�rent des lettres d'indignations contre les �factieux�. En r�alit�, trente-trois directoires de d�partements, sur quatre-vingt-trois � tout l'Ouest de la France � �taient ouvertement royalistes et contre-r�volutionnaires.
Les r�volutions se font toujours, ne l'oublions pas, par des minorit�s, et alors m�me que la r�volution a d�j� commenc� et qu'une partie de la nation en accepte les cons�quences, ce n'est toujours qu'une infime minorit� qui comprend ce qui reste � faire pour assurer le triomphe de ce qui a �t� fait, et qui a le courage de l'action. C'est pourquoi une Assembl�e, repr�sentant toujours la moyenne du pays,ou plut�t, restant au-dessous de la moyenne, fut de tout temps et sera toujours un frein � la r�volution, mais ne deviendra jamais l'instrument de la r�volution.
La L�gislative nous en donne un exemple frappant. Ainsi, le 7 juillet 1792 (remarquez que quatre jours plus tard, vu l'invasion allemande, on allait d�clarer �la patrie en danger�) � un mois � peine avant la chute du tr�ne, voici ce qui se produisait dans cette Assembl�e. On discutait depuis plusieurs jours sur les mesures de s�ret� g�n�rale � prendre. A l'instigation de la Cour, Lamourette, �v�que de Lyon, proposa, par motion d'ordre, une r�conciliation g�n�rale des partis, et, pour y parvenir, il indiqua un moyen bien simple : �Une partie de l'Assembl�e attribue � l'autre le dessein s�ditieux de vouloir d�truire la monarchie. Les autres attribuent � leurs coll�gues le dessein de vouloir la destruction de l'�galit� constitutionnelle, et le gouvernement aristocratique connu sous le nom des deux Chambres. Eh bien ! foudroyons, Messieurs, par une ex�cration commune et par un irr�vocable serment, foudroyons et la R�publique et les deux Chambres !�Sur quoi, emport�e par un subit mouvement d'enthousiasme, l'Assembl�e se l�ve tout enti�re pour attester sa haine et de la R�publique et des deux Chambres. Les chapeaux volent en l'air, on s'embrasse, le c�t� droit et le c�t� gauche fraternisent, et une d�putation est sur-le-champ envoy�e au roi, qui vient s'associer � l'all�gresse g�n�rale. Cette sc�ne s'appelle, dans l'histoire, �le baiser Lamourette�. Heureusement, l'opinion publique ne se laissait pas prendre par de pareilles sc�nes. Le soir m�me, aux Jacobins, Billaud-Varennes protesta contre cet hypocrite rapprochement, et il fut d�cid� d'envoyer son discours aux soci�t�s affili�es. De son c�t�, la Cour ne voulait nullement d�sarmer. P�tion, maire de Paris, avait �t� suspendu le m�me jour de ses fonctions, par le directoire (royaliste) du d�partement de la Seine, pour n�gligence au 20 juin. Mais alors Paris se passionna pour son maire. Une agitation mena�ante se produisit, si bien que six jours plus tard, le 13, l'Assembl�e dut lever la suspension.
Dans le peuple, la conviction �tait faite. On comprenait que le moment �tait venu de se d�barrasser de la royaut�, et que si le 20 juin n'�tait pas suivi de pr�s d'une insurrection populaire, c'en �tait fait de la R�volution. Mais les politiciens de l'Assembl�e jugeaient autrement. Qui sait quel sera le r�sultat d'une insurrection ? Aussi ces l�gislateurs, sauf trois ou quatre d'entre eux, se m�nageaient-ils d�j� une issue en cas de contre-r�volution triomphante.
La frayeur des hommes d'�tat, leur d�sir de se m�nager un pardon en cas de d�faite, - c'est l� le danger pour toutes les r�volutions.
Pour quiconque cherche � s'instruire par l'histoire, les sept semaines qui se pass�rent entre la manifestation du 20 juin et la prise des Tuileries, le 10 ao�t 1792, sont de la plus haute importance.
Quoique rest�e sans r�sultat imm�diat, la manifestation du 20 juin avait sonn� le r�veil en France. �La r�volte court de ville en ville�, comme le dit Louis Blanc. L'�tranger est aux portes de Paris, et le 14 juillet on proclame la patrie en danger. Le 14, on f�te la F�d�ration, et le peuple en fait une formidable d�monstration contre la royaut�. De tous c�t�s des municipalit�s r�volutionnaires envoient � l'Assembl�e des adresses pour la forcer d'agir. Puisque le roi trahit, elles demandent la d�ch�ance, ou la suspension de Louis XVI. Cependant, le mot �r�publique� n'est pas encore prononc� : on incline plut�t vers la r�gence. Marseille fait exception, en demandant, d�s le 27 juin, l'abolition de la royaut� et en envoyant 500 volontaires qui arrivent � Paris en chantant �l'hymne marseillaise�. Brest et d'autres villes envoient aussi leurs volontaires. Les sections de Paris si�gent en permanence, elles s'arment et organisent leurs bataillons.
On sent que la r�volution approche de son moment d�cisif.
Eh bien, que fait l'Assembl�e ? Que font ces r�publicains bourgeois � les Girondins ?
Lorsqu'on lit � l'Assembl�e l'adresse virile de Marseille, demandant que l'on prenne des mesures � la hauteur des �v�nements, l'Assembl�e presque enti�re proteste ! Et lorsque, le 27 juillet, Duhem demande que l'on discute la d�ch�ance, sa proposition est re�ue par des hurlements.
Marie-Antoinette ne se trompait certainement pas lorsqu'elle �crivait, le 7 juillet, � ses affid�s � l'�tranger, que les patriotes avaient peur, et voulaient n�gocier, � et c'est ce qui arriva en effet quelques jours plus tard.
Ceux qui �taient avec le peuple, dans les sections, se sentaient, sans doute, � la veille d'un grand coup. Les sections de Paris s'�taient d�clar�es en permanence, ainsi que plusieurs municipalit�s. Ne tenant aucun compte de la loi sur les citoyens passifs, elles admettaient ceux-ci � leurs d�lib�rations et les armaient de piques. �videmment, une grande insurrection se pr�parait.
Mais les Girondins, le parti des �hommes d'�tat� envoyaient en ce moment-l� au roi, par l'interm�diaire de son valet de chambre Thierry, une lettre par laquelle ils lui annon�aient qu'une insurrection formidable se pr�parait, que la d�ch�ance et quelque chose de plus terrible encore en serait peut-�tre le r�sultat ; qu'un seul moyen restait de conjurer cette catastrophe - et que ce moyen �tait... de rappeler au minist�re, dans huit jours au plus tard, Roland, Servan et Clavi�re.
Certainement, ce n'�taient pas les douze millions promis � Brissot qui poussaient la Gironde � faire cette d�marche. Ce n'�tait pas non plus, comme le pense Louis Blanc, l'ambition seule de conqu�rir le pouvoir. Non. La cause en �tait plus profonde. Le pamphlet de Brissot, A ses commettants,trahit nettement leur id�e. C'�tait la peur d'une r�volution populaire, qui toucherait aux propri�t�s,� la peur et le m�pris du peuple, de la foule, des mis�rables en guenilles. La peur d'un r�gime, dans lequel la propri�t� et, plus que cela, l'�ducation gouvernementale, �l'habilet� aux affaires� perdraient les privil�ges qu'elles avaient conf�r� jusqu'alors. La peur de se voir nivel�s, r�duits au niveau de la grande masse !
Cette peur paralysait les Girondins, comme elle paralyse aujourd'hui tous les partis qui occupent dans les parlements actuels la m�me position, plus ou moins gouvernementale, qu'occupaient alors les Girondins dans le parlement royaliste.
On comprend le d�sespoir qui s'empara alors des vrais patriotes, et que Marat exprima en ces lignes :
�Depuis trois ans, disait-il, nous nous agitons pour recouvrer notre libert�, et cependant nous en sommes plus �loign�s que jamais.
�La R�volution a tourn� contre le peuple. Pour la cour et ses supp�ts, elle est un motif �ternel de captation et de corruption ; pour les l�gislateurs, une occasion de pr�varications et de fourberies... Et d�j� elle n'est pour les riches et les avares qu'une occasion de gains illicites, d'accaparements, de fraudes, de spoliations ; le peuple est ruin�, et la classe innombrable des indigents est plac�e entre la crainte de p�rir de mis�re et la n�cessit� de se vendre... Ne craignons pas de le redire, nous sommes plus loin de la libert� que jamais ; car non seulement nous sommes esclaves, mais nous le sommes l�galement.�
Sur le th��tre de l'�tat, les d�corations seules ont chang�. Ce sont toujours les m�mes acteurs, les m�mes intrigues, les m�mes ressorts. �C'�tait fatal, continue Marat, puisque les classes inf�rieures de la nation sont seules � lutter contre les classes �lev�es.Au moment de l'insurrection, le peuple �crase bien tout par sa masse ; mais quelque avantage qu'il ait d'abord remport�, il finit par succomber devant les conjur�s des classes sup�rieures, pleins de finesse, d'astuce, d'artifices. Les hommes instruits, ais�s et intrigants des classes sup�rieures ont pris d'abord parti contre le despote ; mais ce n'a �t� que pour se tourner contre le peuple, apr�s s'�tre entour�s de sa confiance et s'�tre servis de ses forces pour se mettre � la place des ordres privil�gi�es qu'ils ont proscrits.
�Ainsi, continue Marat, � et ses paroles sont d'or, puisqu'on les dirait �crites aujourd'hui, au vingti�me si�cle, � ainsi la R�volution n'a �t� faite et soutenue que par les derni�res classes de la soci�t�, par les ouvriers, les artisans, les d�taillistes, les agriculteurs, par la pl�be, par ces infortun�s que la richesse impudente appelle canailleet que l'insolence romaine appelait des prol�taires.Mais ce qu'on n'aurait jamais imagin�, c'est qu'elle s'est faite uniquement en faveur des petits propri�taires fonciers, des gens de loi, des supp�ts de la chicane.�
Au lendemain de la prise de la Bastille, il e�t �t� ais� aux repr�sentants du peuple �de suspendre de toutes leurs fonctions le despote et ses agents�, �crit plus loin Marat. �Mais pour cela il fallait qu'ils eussent les vues et des vertus.� Quant au peuple, au lieu de s'armer compl�tement, il souffrit qu'une partie seule des citoyens le f�t(dans la garde nationale, compos�e de citoyens actifs). Et loin d'attaquer les ennemis de la R�volution sans d�lai, il a renonc� lui-m�me � ses avantages en se tenant sur la d�fensive.
�Aujourd'hui, dit Marat, apr�s trois ans de discours �ternels des soci�t�s patriotiques et un d�luge d'�crits... le peuple est plus �loign� de sentir ce qu'il lui convient de faire pour r�sister � ses oppresseurs, qu'il ne l'�tait le premier jour de la R�volution. Alors il s'abandonnait � son instinct naturel, au simple bon sens qui lui avait fait trouver le vrai moyen de mettre � la raison ses implacables ennemis... Maintenant, le voil� encha�n� au nom des lois, tyrannis� au nom de la justice ; le voil� constitutionnellement esclave.�
On dirait que c'est �crit d'hier, si ce n'�tait tir� du n� 657 de l'Ami du Peuple.
Un d�couragement profond s'empare donc de Marat � la vue de la situation, et il ne voit qu'une issue : �quelques acc�s de fureur civique� de la part de la pl�be, comme aux 13 et 14 juillet, aux 5 et 6 octobre 1789. Le d�sespoir le ronge, jusqu'au jour o� l'arriv�e des f�d�r�s, venus � Paris des d�partements, lui inspire la confiance.
Les chances de la contre-r�volution �taient si grandes � ce moment (fin juillet 1792) que Louis XVI refusa net la proposition des Girondins. Les Prussiens ne marchaient-ils pas d�j� sur Paris ? Lafayette, ainsi que Luckner, n'�taient-ils pas pr�ts � tourner leurs arm�es contre les Jacobins, contre Paris ? Et Lafayette jouissait d'une grande puissance dans le Nord. A Paris, il �tait l'idole des gardes nationales bourgeoises.
Le roi n'avait-il pas en effet toutes les raisons pour esp�rer ? Les jacobins n'osaient pas agir; et lorsque Marat, le 18 juillet, apr�s que la trahison de Lafayette et de Luckner devint connue (ils voulaient enlever le roi, le 16 juillet, et le mettre au centre de leurs arm�es), lorsque Marat proposa de prendre le roi comme otage de la nation contre l'invasion �trang�re, � tous lui tourn�rent le dos, le trait�rent de fou, et il n'y eut que les sans-culottes pour l'applaudir dans leurs taudis. Parce qu'il avait os� dire � ce moment ce qu'aujourd'hui nous savons �tre la v�rit�,parce qu'il osa d�noncer les complots du roi avec les �trangers, Marat se vit abandonn� de tout le monde, � m�me de ces quelques patriotes jacobins sur lesquels, lui qu'on repr�sente si soup�onneux, avait cependant compt�. Ils lui refus�rent jusqu'� l'asile, lorsqu'on chercha � l'arr�ter et qu'il frappa � leurs portes.
Quant � la Gironde, apr�s que le roi eut refus� sa proposition, elle parlementait de nouveau avec lui, par l'interm�diaire du peintre Boze ; le 23 juillet, elle lui envoyait encore un nouveau message.
Quinze jours seulement s�paraient Paris du 10 ao�t. La France r�volutionnaire rongeait son frein. Elle comprenait que le moment supr�me d'agir �tait venu. Ou bien on porterait le coup de gr�ce � la royaut�, ou bien la r�volution resterait inachev�e. Et on laisserait la royaut� s'entourer de troupes, organiser le grand complot pour livrer Paris aux Allemands ! � Qui sait, pendant combien d'ann�es � venir la royaut�, l�g�rement rajeunie, mais toujours � peu pr�s absolue, resterait ma�tresse de la France ?
Eh bien ! � ce moment supr�me, toute la pr�occupation des politiciens est de se disputer entre eux, pour savoir aux mains de qui va �choir le pouvoir, s'il doit tomber des mains du roi ?
La Gironde le veut pour elle, pour la Commission des Douze qui deviendrait alors le pouvoir ex�cutif. Robespierre, de son c�t�, demande de nouvelles �lections � une Assembl�e renouvel�e, une Convention, qui donnerait � la France une nouvelle constitution r�publicaine.
Quant � agir, quant � pr�parer la d�ch�ance, personne n'y pense, sauf le peuple � certainement pas les Jacobins. Ce sont de nouveau les �inconnus�, les favoris du peuple � Santerre, Fournier l'Am�ricain, le Polonais Lazowski, Carra, Simon (2), Westermann (simple greffier � ce moment), dont quelques-uns appartenaient aussi au directoire secret des �f�d�r�s� � qui se r�unissent au Soleil d'Or pour comploter le si�ge du ch�teau et l'insurrection g�n�rale, avec le drapeau rouge en t�te. Ce sont enfin les sections, � la plupart des sections de Paris et quelques-unes par-ci par-l� dans le Nord, dans le d�partement de Maine-et-Loire, � Marseille ; ce sont enfin les volontaires marseillais et brestois embauch�s pour la cause r�volutionnaire par le peuple de Paris. Le peuple, toujours le peuple !
� �L� (� l'Assembl�e), on e�t dit des l�gistes acharn�s � disputailler sans cesse sous le fouet des ma�tres...
�Ici (� l'Assembl�e des sections), on posait les bases de la R�publique�, dit Chaumette.
(1) Journal de Perlet, du 27 juin, cit� par Aulard dans une note ajout�e aux M�moires de Chaumette.
(2) J.-F. Simon �tait un instituteur allemand, ancien collaborateur de Basedow au Philanthropium de Dessau.
XXXIII
Le 10 ao�t ; ses cons�quences imm�diates
Nous avons vu l'�tat de la France pendant l'�t� de 1792.
Depuis trois ans le pays �tait en pleine r�volution, et le retour � l'ancien r�gime avait �t� rendu absolument impossible. Car, si le r�gime f�odal, par exemple, existait encore de par la loi, les paysans ne le reconnaissaient plus dans la vie ; ils ne payaient plus les redevances ; ils s'emparaient des terres du clerg� et des �migr�s, ils reprenaient en maint endroit les terres qui avaient appartenu autrefois aux communes de village. Dans leurs municipalit�s villageoises, ils se consid�raient comme les ma�tres de leurs propres destin�es.
De m�me pour les institutions de l'�tat. Tout l'�chafaudage administratif, qui semblait si formidable sous l'ancien r�gime, s'�tait �croul� sous le souffle de la r�volution populaire. Qui songeait encore � l'intendant, � la mar�chauss�e, aux juges du parlement ! La municipalit�, surveill�e par les sans-culottes, la Soci�t� populaire de l'endroit, l'assembl�e primaire, les hommes � piques repr�sentaient maintenant la force nouvelle de la France.
Tout l'aspect du pays, tout l'esprit des populations, � le langage, les m�urs, les id�es, avaient �t� chang�s par la r�volution. Une nouvelle nation �tait n�e,et, pour l'ensemble des conceptions politiques et sociales, elle diff�rait du tout au tout de ce qu'elle avait �t� il y a � peine douze mois !
Et cependant l'ancien r�gime restait encore debout. La royaut� existait toujours et repr�sentait une force immense, autour de laquelle la contre-r�volution ne demandait qu'� se rallier. On vivait sous le provisoire. Rendre � la royaut� sa puissance d'autrefois, c'�tait �videmment un r�ve insens�, auquel ne croyaient plus que les fanatiques de la Cour. Mais la force de la royaut� pour le mal restait toujours immense. S'il lui �tait impossible de r�tablir le r�gime f�odal, � que de mal pouvait-elle faire tout de m�me aux paysans affranchis, si, reprenant le dessus, elle allait, dans chaque village, disputer aux paysans les terres et les libert�s qu'ils avaient prises ! C'est d'ailleurs ce que le roi et bon nombre de Feuillants (monarchistes constitutionnels) se promettaient de faire d�s que le parti de la Cour aurait eu raison de ceux qu'ils appelaient �les Jacobins�.
Quant � l'administration, nous avons vu que dans les deux-tiers des d�partements, et m�me dans Paris, l'administration d�partementale et celle des districts �taient contre le peuple, contre la R�volution ; elles se seraient accommod�es de n'importe quel simulacre de constitution, pourvu que celle-ci perm�t aux bourgeois de partager le pouvoir avec la royaut� et la Cour.
L'arm�e, command�e par des hommes comme Lafayette et Luckner, pouvaient �tre entra�n�e � chaque instant contre le peuple. Apr�s le 20 juin, on vit en effet Lafayette quitter son camp et accourir � Paris, pour y offrir au roi l'appui de �son� arm�e contre le peuple, pour dissoudre les soci�t�s patriotiques, et faire un coup d'�tat en faveur de la Cour.
Et enfin, le r�gime f�odal, nous l'avons vu, restait encore debout l�galement, de par la loi. Si les paysans ne payaient plus les redevances f�odales, � au yeux de la loi ce n'�tait qu'un abus, � que demain le loi regagne son autorit�, et l'ancien r�gime viendra forcer les paysans � tout payer, tant qu'ils ne seront pas rachet�s des griffes du pass�, � tout restituer de ce qu'ils ont saisi ou m�me achet� de terres.
Il est �vident que ce provisoire ne pouvait �tre tol�r� plus longtemps. On ne vit pas ind�finiment avec une �p�e suspendue sur sa t�te. Et puis, le peuple, avec son instinct si juste, comprenait parfaitement que le roi �tait de connivence avec les Allemands qui marchaient sur Paris. A cette �poque, on ne poss�dait pas encore la preuve �crite de sa trahison. La correspondance du roi et de Marie-Antoinette avec les Autrichiens n'�tait pas encore connue ; on ne savait pas au juste comment ces tra�tres pressaient les Autrichiens et les Prussiens de marcher sur Paris, les tenaient au courant de tous les mouvements des troupes fran�aises, leur transmettaient imm�diatement tous les secrets militaires et livraient la France � l'invasion. On n'apprit tout cela, et encore assez vaguement, qu'apr�s la prise des Tuileries, lorsqu'on saisit, dans une armoire secr�te faite pour le roi par le serrurier Gamain, les papiers du roi. Mais on ne cache pas facilement une trahison, et par mille indices, que les hommes et les femmes du peuple savent si bien saisir, on comprenait que la Cour avait fait un pacte avec les Allemands, qu'elle les avait appel�s en France.
L'id�e se fit donc dans quelques provinces et dans Paris qu'il fallait frapper le grand coup contre les Tuileries : que l'ancien r�gime resterait toujours une menace pour la France, tant que la d�ch�ance du roi ne serait pas prononc�e.
Mais pour cela, il fallait faire � comme on avait fait aux approches du 14 juillet 1789 � un appel au peuple de Paris, aux �hommes � piques�. Or, c'est pr�cis�ment ce que la bourgeoisie ne voulait pas, ce qu'elle craignait le plus. On trouve, en effet, dans les �crits de cette �poque, une sorte de terreur des hommes � piques. Allait-on les revoir de nouveau, ces hommes si terribles pour les riches !
Si cette peur du peuple n'e�t �t� partag�e que par les rentiers ! Mais les hommes politiques avaient les m�mes frayeurs, et Robespierre, jusqu'en juin 1792, s'opposa aussi � l'appel au peuple. �Le renversement de la Constitution en ce moment, disait-il, ne peut qu'allumer la guerre civile, qui conduira � l'anarchie et au despotisme.� Si le roi est renvers�, il ne croit pas � la possibilit� d'une r�publique. �Quoi ! s'�crie-t-il, c'est au milieu de tant de divisions fatales, que l'on veut nous laisser tout � coup sans Constitution, sans lois !� La R�publique serait, � son avis, �la volont� arbitraire du petit nombre� (lisez, des Girondins) : �Voil�, dit-il, le but de toutes ces intrigues qui nous agitent depuis longtemps� ; et, pour les d�jouer, il pr�f�re retenir le roi et toutes les intrigues de la Cour ! C'est ainsi qu'il parlait en juin, deux mois � peine avant le 10 ao�t ! De peur qu'un autre parti ne s'empare du mouvement, il pr�f�re garder le toi : il s'oppose � l'insurrection.
Il fallut l'�chec de la d�monstration du 20 juin et la r�action qui la suivit ; il fallut le coup de t�te de Lafayette arrivant � Paris et s'offrant, avec son arm�e, pour un coup d'�tat royaliste ; il fallut que les Allemands se d�cidassent � marcher sur Paris �pour d�livrer le roi et punir les Jacobin� ; il fallut que la Cour activ�t ses pr�paratifs militaires pour livrer bataille � Paris. Il ut tout cela pour d�cider les �chefs d'opinion� r�volutionnaires � faire appel au peuple, afin de tenter un coup final sur les Tuileries.
Mais une fois ceci d�cid�, le reste fut fait par le peuple lui-m�me.
Il est certain qu'il y eut un entente pr�alable entre Danton, Robespierre, Marat, Robert et d'autres. Robespierre ha�ssait tout dans Marat, sa fougue r�volutionnaire, qu'il appelait exag�ration, sa haine des riches, sa m�fiance absolue des politiciens, � tout, jusqu'au costume pauvre et sale de l'homme qui, d�s le d�but de la R�volution, s'�tait mis � la nourriture du peuple, � le pain et l'eau, � pour se vouer enti�rement � la cause populaire. Et cependant l'�l�gant et correct Robespierre, ainsi que Danton, vinrent vers Marat et les siens, vers les hommes d'action des sections, de la Commune, pour s'entendre avec eux sur les moyens de soulever encore une fois le peuple, comme au 14 juillet, - cette fois-ci pour donner l'assaut d�finitif � la royaut�. Ils finirent par comprendre que si le provisoire durait encore, la R�volution allait sombrer avant d'avoir rien achev� de d�finitif.
Ou bien on ferait appel au peuple, et alors on lui laisserait pleine libert� de frapper ses ennemis comme il l'entendait, et d'imposer ce qu'il pourrait imposer aux riches en frappant leur propri�t�s. Ou bien la royaut� l'emportait dans la lutte, et c'�tait le triomphe de la contre-r�volution, la destruction du peu que l'on avait obtenu dans le sens de l'�galit�. C'�tait, d�s 1792, la terreur blanche de 1794.
Ainsi il y eut entente entre un certain nombre de Jacobins avanc�s (ils si�g�rent m�me dans un local s�par�) et ceux qui, dans le peuple, voulaient frapper le grand coup contre les Tuileries. Mais du moment o� cette entente fut faite, du moment o� les �chefs d'opinion� � les Robespierre et les Danton � promirent de ne plus s'opposer au mouvement populaire, mais de le soutenir, le reste fut laiss� au peuple, qui comprend mieux que les chefs de partis, la n�cessit� d'une entente pr�alable, lorsque la r�volution est sur le point de frapper un coup d�cisif.
L'accord une fois fait, la communaut� d'id�es �tablie, le peuple, le Grand Inconnu, se mit alors � pr�parer l'insurrection, et il cr�a spontan�ment, pour les besoins du moment, l'esp�ce d'organisation sectionnaire qui fut jug�e utile pour donner au mouvement la coh�sion n�cessaire. Pour les d�tails on s'en remit � l'esprit organisateur du peuple des faubourgs ; et lorsque le soleil se leva sur Paris le 10 ao�t, personne n'aurait encore pu pr�dire comment finirait cette grande journ�e. Les deux bataillons de f�d�r�s venus de Marseille et de Brest, bien organis�s et arm�s, ne comptaient qu'un millier d'hommes, et personne, except� ceux qui avaient travaill� les jours et les nuis pr�c�dentes dans la fournaise ardente des faubourgs, n'aurait pu dire si les faubourgs se l�veraient en masse, ou non.
� �Et les meneurs habituels, o� �taient-ils ? que faisaient-ils� demande Louis Blanc. � Et il r�pond : �Rien n'indique quelle fut dans cette nuit supr�me l'action de Robespierre, ni s'il en exer�a une quelconque.� Danton, non plus, ne semble pas avoir pris une part active, ni aux pr�paratifs du soul�vement, ni au combat m�me du 10 ao�t.
Il est �vident que, du moment que le mouvement fut d�cid�, le peuple n'avait plus besoin des hommes politiques. Ce qu'il fallait, c'�tait pr�parer les armes, les distribuer � chaque bataillon, former la colonne dans chaque rue des faubourgs. Pour cela, les hommes politiques n'auraient �t� qu'un encombrement � et on leur dit d'aller se coucher, pendant que le mouvement s'organisait d�finitivement dans la nuit du 9 au 10 ao�t. C'est ce que fit Danton. Il dormit paisiblement : on le sait par le journal de Lucile Desmoulins.
Des hommes nouveaux, des �inconnus�, tout comme au mouvement de 18 mars 1871, surgirent ces jours-l�, lorsqu'un nouveau Conseil g�n�ral, � la Commune r�volutionnaire du 10 ao�t, � fut nomm� par les sections. Prenant le droit en ses mains, chaque section nomma trois commissaires, �pour sauver la patrie�, et le choix du peuple ne tomba, nous disent les historiens, que sur des hommes obscurs. L'�enrag� H�bert en �tait � cela va sans dire ; mais on n'y trouve d'abord ni Marat ni Danton (1).
C'est ainsi qu'une nouvelle �commune� � la Commune insurrectionnelle � surgit du sein du peuple et s'empara de la direction du soul�vement. Et nous allons la voir exercer une influence puissante sur toute la marche des �v�nements suivants, dominer la convention et pousser la Montagne � l'action r�volutionnaire, afin d'assurer, au moins, les conqu�tes d�j� faites par la R�volution.
Il serait inutile de raconter ici la journ�e du 10 ao�t. Le c�t� dramatique de la R�volution est ce qu'il y a de mieux chez les historiens, et l'on trouve chez Michelet, chez Louis blanc, d'excellentes descriptions des �v�nements. Aussi bornons-nous � en rappeler les principaux.
Depuis que Marseille s'�tait nettement prononc� pour la d�ch�ance du roi, les p�titions et les adresses pour la d�ch�ance venaient en nombre � l'Assembl�e. A Paris, quarante-deux sections s'�taient prononc�es dans ce sens. P�tion �tait m�me venu, le 4 ao�t, exposer ce v�u des sections � la barre de l'Assembl�e.
Quant aux politiciens de l'Assembl�e nationale, ils ne se rendaient nullement compte de la gravit� de la situation ; et alors que dans des lettres, �crites de Paris (par madame Jullien) le 7 et 8 ao�t, on lit ceci : �Il se pr�pare un orage terrible sur l'horizon�, �dans ce moment, l'horizon se charge de vapeurs qui doivent produire une explosion terrible�, � l'Assembl�e, dans sa s�ance du huit, pronon�ait l'absolution de Lafayette, comme si aucun mouvement de haine contre la royaut� ne s'�tait produit.
Pendant ce temps-l�, le peuple de Paris se pr�parait � une bataille d�cisive. Cependant, les comit�s insurrectionnels avaient le bon sens de ne pas fixer d'avance une date au soul�vement. Ils se bornaient � sonder l'�tat variable des esprits, en essayant de le relever, et ils guettaient le moment o� l'on pourrait lancer l'appel aux armes. Ainsi on essaya, para�t-il, de provoquer un mouvement le 26 juin, � la suite d'un banquet populaire donn� sur les ruines de la Bastille, et auquel tout le faubourg avait pris part, en apportant tables et provisions (Mortimer Ternaux, Terreur,II, 130). On essaya un autre soul�vement le 30 juillet, mais il ne r�ussit pas, non plus.
Les pr�paratifs � l'insurrection, mal second�e par les �chefs d'opinion� politiques, auraient peut-�tre tra�n� en longueur ; mais les complots de la Cour vinrent pr�cipiter les �v�nements. Avec l'aide des courtisans qui juraient de mourir pour le roi, avec quelques bataillons de garde nationale rest�s fid�les � la Cour, et les Suisses, les royalistes se croyaient s�rs de la victoire. Ils avaient fix� le 10 ao�t pour leur coup d'�tat : �C'�tait le jour fix� pour la contre-r�volution�, lit-on dans des lettres de l'�poque, �le lendemain devait voir tous les jacobins du royaume noy�s dans leur sang.�
Alors, dans la nuit du 9 au 10, au coup de minuit, le tocsin sonna dans Paris. Cependant, d'abord, �il ne rendait pas�, et il fut m�me question � la Commune de contremander l'insurrection. A sept heures du matin, certains quartiers �taient encore tout � fait tranquilles. Au fond, il para�t que le peuple de Paris, avec son admirable instinct r�volutionnaire, refusait d'engager, dans l'obscurit�, un conflit avec les troupes royalistes qui aurait pu finir par une d�bl�cle.
Entre temps, la Commune insurrectionnelle avait pris, dans la nuit, possession de l'H�tel de Ville, et la Commune l�gale s'�tait �clips�e devant la nouvelle force r�volutionnaire qui imm�diatement, donna de l'�lan au mouvement.
Vers sept heures du matin, des hommes � piques, guid�s par des f�d�r�s marseillais, furent les premiers � d�boucher sur la place du Carrousel.
Une heure plus tard, on vit la masse du peuple s'�branler, et, au palais, on vint dire au roi que �tout Paris� marchait sur les Tuileries.
C'�tait en effet tout Paris, mais surtout le tout Paris des pauvres, soutenu par les gardes nationaux des quartiers ouvriers et artisans.
C'est alors, vers huit heures et demie, que le roi, hant� par le frais souvenir du 20 juin, et craignant d'�tre tu� par le peuple, quitta les Tuileries. Il alla se r�fugier � l'Assembl�e, tout en laissant ses fid�les d�fendre le ch�teau et massacrer les assaillants. Mais, le roi parti, des bataillons entiers de la garde nationale bourgeoise des quartiers riches se dispers�rent, sans perdre de temps, pour ne pas se trouver en face du peuple r�volt�.
Les masses compactes du peuple envahirent alors les abords des Tuileries, et leur avant-garde, encourag�s par les Suisses qui jetaient leurs cartouches par les fen�tres, avait p�n�tr� dans une des cours du palais. Mais alors que d'autres Suisses, command�s par des officiers de la Cour et post�s sur le grand escalier d'entr�e, firent feu sur le peuple, entassant plus de quatre cents cadavres au bas de l'escalier.
Cela d�cida de l'issue de la journ�e. Aux cris de : Trahison ! Mort au roi ! Mort � l'Autrichienne !le peuple de Paris courut de tous c�t�s aux Tuileries ; les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau s'y rendirent en masse, et bient�t les Suisses, furieusement assaillis par le peuple, furent d�sarm�s ou massacr�s.
Faut-il rappeler que m�me � ce moment supr�me l'Assembl�e resta ind�cise, ne sachant que faire ? Elle n'agit que lorsque le peuple arm� fit irruption dans la salle des s�ances, mena�ant de massacrer l� le roi et sa famille, ainsi que les d�put�s qui n'osaient pas prononcer la d�ch�ance. M�me apr�s que les Tuileries �taient prises et lorsque la royaut� n'existait d�j� plus de fait, les Girondins qui, auparavant, aimaient tant � perler de R�publique, n'os�rent encore rien entreprendre de d�cisif. Vergniaud n'osa demander que la suspension provisoire du chef du pouvoir ex�cutif,qui serait d�sormais install� au Luxembourg.
Ce ne fut que deux ou trois jours apr�s que la Commune r�volutionnaire transf�ra Louis XVI et sa famille dans la tour du Temple, et se chargea de le tenir l�, prisonnier du peuple.
La royaut� �tait ainsi abolie de fait. D�sormais la R�volution pouvait pendant quelque temps se d�velopper, sans craindre d'�tre arr�t�e soudain dans sa marche par un coup d'�tat royaliste, par le massacre des r�volutionnaires et par l'�tablissement de la terreur blanche.
Pour les politiciens, l'int�r�t principal du 10 ao�t est dans le coup qu'il porta � la royaut�. Pour le peuple, il fut surtout dans l'abolition de cette force qui s'opposait � l'ex�cution des d�crets contre les droits f�odaux, contre les �migr�s et contre les pr�tres, et qui appelait en m�me temps l'invasion allemande ; il fut dans le triomphe des r�volutionnaires populaires, � du peuple, � qui maintenant pouvait pousser la R�volution en avant, dans le sens de l'�galit�, � ce r�ve et ce but des masses. Aussi, au lendemain m�me du 10 ao�t, l'Assembl�e l�gislative, si pusillanime et si r�actionnaire, lan�ait d�j�, sous la pression du dehors, quelques d�crets qui faisaient faire un pas en avant � la R�volution.
Tout pr�tre non asserment� - disaient ces d�crets, qui, dans un d�lai de quinze jours, n'aura pas jur� d'ob�ir � la Constitution, et sera pris apr�s cela sur le territoire fran�ais, sera transport� � Cayenne.
Tous les biens des �migr�s, en France et dans les colonies, sont s�questr�s. Tous seront mis en vente, par petits lots.
Toute distinction entre citoyens passifs (les pauvres) et citoyens actifs (ceux qui poss�dent) est abolie. Tous deviennent �lecteurs � 21 ans, et �ligibles � 25 ans.
Quand aux droits f�odaux, nous avons vu que la Constituante avait fait, le 15 mars 1790, un d�cret abominable par lequel toutesles redevances f�odales �taient pr�sum�es repr�senter le prix d'une certaine concession de terrain, faite un jour par le propri�taire � son tenancier (ce qui �tait faux), et, comme telles, toutesdevaient �tre pay�es, tant qu'elles ne seraient pas rachet�es par le paysan. Ce d�cret, en confondant ainsi les redevances personnelles(issues du servage) avec les redevances fonci�res(issues du bail), abolissait de fait l'arr�t� du 4 ao�t 1789 qui avait d�clar� les redevances personnellesabolies. Par le d�cret du 15 mars 1790, ces redevances renaissaient sous la fiction qui les repr�sentait comme attach�es � la terre. C'est ce que Couthon avait bien fait ressortir dans son rapport, lu � l'Assembl�e le 29 f�vrier 1792.
Maintenant, le 14 juin 1792, � c'est-�-dire aux approches du 201 juin, lorsqu'il fallait se concilier le peuple, � les gauches, profitant de l'absence accidentelle d'un certain nombre de membres des droites, abolirent sans indemnit�quelques droits f�odaux personnels, notamment les droits casuels(ce que le seigneur pr�levait en cas de legs, de mariage, sur le pressoir, le moulin, etc.)
Apr�s trois ans de R�volution, il fallut ainsi un coup de Jarnac pour obtenir de l'Assembl�e l'abolition de ces droits odieux !
Au fond, ce d�cret m�me n'abolissait pas encore tout-�-fait les redevances casuelles. Dans certains cas, il fallait toujours les racheter ; � mais, passons outre.
Quant aux droits annuels,� tels que le cens, la censive, le champart, que les paysans avaient � payer en plus des rentes fonci�res et qui repr�sentaient aussi un reste de l'ancienne servitude, ils restaient en vigueur !
Mais voici que le peuple a march� sur les Tuileries ; voici le roi d�tr�n� et emprisonn� par la Commune r�volutionnaire. Et d�s que cette nouvelle se r�pand dans les villages, les p�titions des paysans affluent � l'Assembl�e pour lui demander l'abolition enti�re des droits f�odaux.
Alors, l'Assembl�e � on �tait � la veille du 2 septembre, et on sait que l'attitude du peuple de Paris n'�tait nullement rassurante � l'�gard des l�gislateurs bourgeois � alors l'Assembl�e se d�cide � faire encore quelques pas en avant (d�crets du 16 et du 25 ao�t 1792).
Toute poursuite pour les droits f�odaux non pay�s est suspendue � c'est quelque chose !
Les droits f�odaux et seigneuriaux de toute esp�ce, qui ne sont pas le prix d'une concession fonci�re primitive, sont supprim�s sans indemnit�.
Et 'd�cret du 20 ao�t) il est permisde racheter s�par�ment, soit les droits casuels, soit les droits annuels qui seront justifi�s par la pr�sentation du titre primitif de la concession de fonds.
Mais tout cela � seulement dans le cas d'un nouvel achatpar un nouvel acqu�reur !
L'abolition des poursuites repr�sentait, sans doute, un grand pas en avant. Mais les droits f�odaux restaient toujours. Toujours il fallait les racheter. Seulement la nouvelle loi ajoutait � la confusion, et on pouvait d�sormais ne rien payer et ne rien racheter. C'est ce que les paysans ne manqu�rent pas de faire, en attendant quelque nouvelle victoire du peuple et quelque nouvelle concession de la part des gouvernants.
En m�me temps toutes les d�mes et prestations (travail gratuit) qui provenaient du servage � de la mainmorte � �taient supprim�es sans indemnit�. C'�tait encore quelque chose de gagn� : si l'Assembl�e prot�geait les seigneurs et les acqu�reurs bourgeois, elle livrait, du moins, les pr�tres, depuis que le roi n'�tait plus l� pour les prot�ger.
Mais, du coup, cette m�me Assembl�e prenait une mesure qui, si elle avait �t� appliqu�e, aurait soulev� toute la France paysanne contre la R�publique. La L�gislative abolissait la solidarit� pour les paiements qui existait dans les communes paysannes (2), et en m�me temps elle ordonnait la division des biens communaux entre les citoyens(proposition de Fran�ois de Neufch�teau). Il para�t cependant que ce d�cret, exprim� en quelques lignes dans des termes tr�s vagues, � une d�claration de principe plut�t qu'un d�cret � ne fut jamais pris au s�rieux. Son application se serait heurt�e d'ailleurs � de telles difficult�s qu'il resta lettre morte ; et quand la question fut soulev�e de nouveau, la L�gislative, qui arrivait d�j� � son terme, se s�para sans rien d�cider.
En ce qui concerne les biens des �migr�s, il fut ordonn� de les mettre en vente en petits lots,de deux, trois, ou au plus quatre arpents. Et cette vente devait �tre faite �par bail, � rente en argent�, toujours rachetable. C'est-�-dire que celui qui n'avait pas l'argent pouvait acheter tout de m�me, � condition de payer un bail perp�tuel, qu'il pourrait racheter un jour. C'�tait avantageux, �videmment, pour les paysans pauvres. Mais on comprend que sur place toutes sortes de difficult�s furent faites aux petits acheteurs. Les gros bourgeois pr�f�raient acheter les biens des �migr�s en gros, pour les revendre plus tard au d�tail.
Enfin � et c'est encore tr�s typique � Mailhe profita de l'�tat des esprits pour proposer une mesure vraiment r�volutionnaire, qui reviendra plus tard, apr�s la chute des Girondins. Il demanda que l'on cass�t les effets de l'ordonnance de 1669, et que l'on for��t les seigneurs � rendre aux communes villageoises les terres qui leur avaient �t� enlev�es � la suite de cette ordonnance. Sa proposition, cela va sans dire, ne fut pas vot�e ; il fallait pour cela une nouvelle r�volution.
Ainsi donc, voici les r�sultats du 10 ao�t :
La royaut� est abattue, et maintenant il serait possible � la R�volution d'ouvrir une nouvelle page dans le sens �galitaire, si l'Assembl�e et les gouvernants en g�n�ral ne s'y opposaient pas.
Le roi et sa famille sont en prison. Une nouvelle Assembl�e, la convention, est convoqu�e. Les �lections se feront au suffrage universel, mais toujours � deux degr�s.
On prend quelques mesures contre les pr�tres qui refusent de reconna�tre la Constitution, et contre les �migr�s.
On ordonne de mettre en vente les biens des �migr�s, s�questr�s en vertu du d�cret du 30 mars 1792.
La guerre contre les envahisseurs va �tre pouss�e avec vigueur par les volontaires sans-culottes.
Mais la grande question - que fera-t-on du roi-tra�tre ? � et cette autre grande question, qui agite quinze millions de paysans, - la question des droits f�odaux, restent toujours en suspens. Il faut toujours racheter es droits pour s'en d�faire. Et la nouvelle loi concernant le partage des terres communales jette l'effroi dans les villages.
C'est sur cela que la L�gislative se s�pare, apr�s avoir tout fait pour emp�cher la R�volution de se d�velopper normalement et d'aboutir � l'abolition de ces deux h�ritages du pass� : la royaut� et les droits f�odaux.
Mais � c�t� de l'Assembl�e l�gislative a grandi, depuis le 10 ao�t, un nouveau pouvoir, la Commune de Paris, qui prend en ses mains l'initiative r�volutionnaire et va la garder, nous allons le voir, pendant pr�s de deux ans.
(1) �Qu'elle �tait grande, cette Assembl�e !� dit Chaumette (M�moires,44). �Quels �lans sublimes de patriotisme j'ai vu �clater, lors de la discussion sur l'�ch�ance du roi ! Qu'�tait l'Assembl�e nationale, avec toutes ses petites passions.... ses petites mesures, ses d�crets �trangl�s au passage, puis �cras�s par le veto,qu'�tait, dis-je, cette Assembl�e en comparaison de la r�union des commissaires des sections de Paris ?�
(2) Il s'agissait �videmment de ce qui existe en Russie sous le nom de krougova�a porouka, �responsabilit� en rond�.
XXXIV
L'interr�gne � Les trahisons
Le peuple de Paris pleurait ses morts et demandait � grands cris justice et punition de ceux qui avaient provoqu� le massacre autour des Tuileries.
Onze cents hommes, dit Michelet, trois mille selon la rumeur publique, avaient �t� tu�s par les d�fenseurs du ch�teau. C'�taient surtout des hommes � piques, la gent tr�s pauvre des faubourgs, qui avaient souffert. Ils se ruaient en masse sur les Tuileries et tombaient sous les balles des Suisses et des nobles, qui �taient prot�g�s par les fortes murailles.
Des tombereaux remplis de cadavres se dirigeaient vers les faubourgs, dit Michelet, et l�, on �talait les morts, afin qu'ils pussent �tre reconnus. La foule les entourait, et les cris de vengeance des hommes se m�laient aux sanglots des femmes.
Dans la soir�e du 10 ao�t, et le lendemain, la fureur populaire se porta surtout sur les Suisses. Des Suisses n'avaient-ils pas jet� leurs cartouches par les fen�tres, invitant la foule � entrer dans le palais ? Le peuple ne cherchait-il pas � fraterniser avec les Suisses post�s sur le grand escalier d'entr�e, lorsque ceux-ci ouvrirent � bout portant un feu nourri et meurtrier sur la foule ?
Bient�t le peuple comprit cependant qu'il fallait frapper bien plus haut si l'on voulait atteindre les instigateurs du massacre. Il fallait frapper le roi, la reine, �le comit� autrichien� des Tuileries.
Or, c'�tait pr�cis�ment le roi, la reine et leurs fid�les que l'Assembl�e couvrait de son autorit�. Il est vrai que le roi, la reine, leurs enfants et les famili�res de Marie-Antoinette �taient enferm�s dans la tour du Temple. La Commune avait obtenu de l'Assembl�e leur transfert dans cette tour, en d�clinant toute responsabilit� s'ils restaient au Luxembourg. Mais au fond, il n'y avait rien de fait. Il n'y eut rien de fait jusqu'au 4 septembre.
Le 10 ao�t, l'Assembl�e s'�tait refus�e m�me � proclamer la d�ch�ance de Louis XVI. Sous l'inspiration des Girondins, elle n'avait fait proclamer que la suspensionde Louis XVI, et elle s'�tait empress�e de nommer un gouverneur au Dauphin. Et maintenant, les Allemands, entr�s en France, le 19, au nombre de 130,000 hommes, marchaient sur Paris pour abolir la constitution, r�tablir le roi dans son pouvoir absolu, annuler tous les d�crets des deux assembl�es, et mettre � mort �les jacobins�, c'est-�-dire tous les r�volutionnaires.
On comprend ais�ment l'�tat d'esprit qui devait r�gner dans ces conditions � Paris ; sous des ext�rieurs de tranquillit�, une sombre agitation s'emparait des faubourgs, qui, apr�s leur victoire sur les Tuileries, si ch�rement pay�e, se sentaient trahis, par l'Assembl�e et m�me par les �chefs d'opinion� r�volutionnaires qui, eux aussi, h�sitaient de se prononcer contre le roi et la royaut�.
Chaque jour, de nouvelles preuves �taient apport�es � la tribune de l'Assembl�e, aux s�ances de la Commune, dans la presse, du complot qui avait �t� ourdi aux Tuileries avant le 10 ao�t et qui continuait � Paris et dans les provinces. Mais rien n'�tait fait pour frapper les coupables ou pour les emp�cher de renouer la trame de leurs complots.
Chaque jour les nouvelles de la fronti�re devenaient de plus en plus inqui�tantes. Les places �taient d�garnies, rien n'avait �t� fait pour arr�ter l'ennemi. Il �tait �vident que les faibles contingents fran�ais, command�s par des g�n�raux douteux, ne sauraient jamais arr�ter les arm�es allemandes, deux fois plus fortes en nombre, aguerries, et dont les g�n�raux jouissaient de la confiance de leurs soldats. On escomptait d�j�, entre royalistes, le jour, l'heure, o� l'invasion frapperait aux portes de Paris.
La masse de la population comprenait le danger. Tout ce qu'il y avait de jeune, de fort, d'enthousiaste, de r�publicain dans Paris, courait s'enr�ler pour partir vers la fronti�re. L'enthousiasme montait jusqu'� l'h�ro�sme. L'argent, les dons patriotiques pleuvaient dans les bureaux d'enr�lement.
Mais � quoi bon tous ces d�vouements, lorsque chaque jour apporte la nouvelle de quelque nouvelle trahison, que toutes ces trahisons viennent se rattacher au roi et � la reine, qui, au fond du Temple, continuent � diriger les complots ? Malgr� la s�v�re surveillance de la Commune, Marie-Antoinette ne sait-elle pas tout ce qui se passe au dehors ? Elle est renseign�e sur chaque pas des arm�es allemandes ; et lorsque des ouvriers viennent mettre des grilles aux fen�tres du Temple : �A quoi bon !�, leur dit-elle, �dans huit jours nous ne serons plus ici.� En effet, c'est entre le 5 et le 6 septembre que les royalistes attendaient l'entr�e de quatre-vingt mille Prussiens dans Paris.
A quoi bon s'armer, courir aux fronti�res, lorsque l'Assembl�e l�gislative et le parti qui est au pouvoir sont des ennemis d�clar�s de la R�publique ? Ils font tout pour maintenir la royaut�. En effet, quinze jours avant le 10 ao�t, le 24 juillet, Brissot n'a-t-il pas parl� contre les Cordeliers qui voulaient la R�publique ? N'a-t-il pas demand� qu'ils fussent frapp�s par le glaive de la loi (1) ? Et maintenant, apr�s le 10 ao�t, le club des Jacobins, qui est le rendez-vous de la bourgeoisie ais�e, ne garde-t-il pas � jusqu'au 27 ao�t � le silence sur la grande question qui passionne le peuple : La royaut�, appuy�e par les ba�onnettes allemandes, sera-t-elle maintenue, oui ou non ?
L'impuissance des gouvernants, la pusillanimit� des �chefs d'opinion� � cette heure de danger, poussaient n�cessairement le peuple au d�sespoir. Et il faut, en lisant les journaux de l'�poque, les m�moires et les lettres priv�es, revivre soi-m�me les diverses �motions v�cues � Paris depuis la d�claration de la guerre, pour appr�cier la profondeur de ce d�sespoir. C'est pourquoi nous allons r�capituler bri�vement les principaux faits.
Au moment o� la guerre �tait d�clar�e, on portait encore Lafayette aux nues, surtout dans les milieux bourgeois. On se r�jouissait de le voir � la t�te d'une arm�e. Il est vrai qu'apr�s le massacre du Champ de Mars, on avait con�u d�j� des doutes � son �gard, et Chabot s'en �tait fait l'�cho � l'Assembl�e, au commencement de juin 1792. Mais l'Assembl�e traita Chabot de d�sorganisateur, de tra�tre, et le r�duisit au silence.
Cependant, voil� que le 18 juin l'Assembl�e recevait de Lafayette sa fameuse lettre dans laquelle il d�non�ait les Jacobins et demandait la suppression de tous les clubs. Cette lettre, arrivant quelques jours apr�s que le roi eut renvoy� le minist�re girondin (le minist�re jacobin comme on disait alors), la co�ncidence donnait � r�fl�chir. N�anmoins, l'Assembl�e passa outre, en jetant un doute sur l'authenticit� de la lettre ; sur quoi le peuple se demanda, �videmment, si l'Assembl�e n'�tait pas de connivence avec Lafayette ?
Malgr� tout, l'effervescence grandissait toujours, et le peuple se leva enfin, le 20 juin. Admirablement organis� par les sections, il envahit les Tuileries. Tout se passa, nous l'avons vu, assez modestement ; mais la bourgeoisie fut saisie de terreur, et l'Assembl�e se jeta dans les bras de la r�action en lan�ant un d�cret contre les rassemblements. L�-dessus, le 23, arrive Lafayette : il se rend � l'Assembl�e, o� il reconna�t et r�clame sa lettre du 18 juin. Il bl�me en termes violents le 20 juin. Il d�nonce les �Jacobins� avec encore plus d'acrimonie. Luckner, commandant d'une autre arm�e, se joint � Lafayette pour bl�mer le 20 juin et t�moigner de sa fid�lit� au roi. Apr�s quoi, Lafayette se prom�ne dans Paris, �avec six ou huit officiers de l'arm�e parisienne qui entourent sa voiture (2).� On sait aujourd'hui pourquoi il �tait venu � Paris. C'�tait pour persuader le roi de se laisser enlever, et de le mettre sous la protection de l'arm�e. Aujourd'hui, nous en avons la certitude ; mais alors on commen�ait d�j� � se m�fier du g�n�ral. Un rapport fut m�me pr�sent� � l'Assembl�e, le 6 ao�t, demandant sa mise en accusation ; sur quoi la majorit� vota pour le disculper. Que devait en penser le peuple ? (3)
�Mon Dieu, mon ami, que tout va mal !� �crivait madame Jullien le 30 juin 1793, � son mari. �Car, remarquez que la conduite de l'Assembl�e irrite tellement la masse que, quand il plaira � Louis XVI, de prendre le fouet de Louis XIV pour chasser ce d�bile parlement, on criera bravo de tous c�t�s, dans de bien diff�rents sentiments, il est vrai ; mais qu'importe aux tyrans, pourvu que l'accord favorise leurs desseins ! L'aristocratie bourgeoise est dans le d�lire, le peuple dans l'abattement du d�sespoir, aussi les orages couvent.� (p. 164.)
Qu'on rapproche ces mots de deux de Chaumette cit�s plus haut ; et l'on comprendra que pour l'�l�ment r�volutionnaire de la population parisienne, l'Assembl�e devait repr�senter un boulet attach� aux pieds de la R�volution (4).
Cependant on arrive au 10 ao�t. Le peuple de Paris,