PRÉFACE
Plus on étudie la Révolution française, plus on constate combien l'histoire de cette grande épopée reste encore incomplète, combien elle contient de lacunes, de points à éclaircir.
C'est que la Grande Révolution, qui a tout remué, tout bouleversé et commencé à tout rebâtir dans le cours de quelques années, fut un monde en action. Et si, en étudiant les premiers historiens de cette époque, surtout Michelet, on admire l'inouï labeur que quelques hommes ont pu mener à bonne fin, pour démêler les mille séries de faits et de mouvements parallèles dont se compose la Révolution, on constate en même temps l'immensité du travail qui reste à accomplir.
Les recherches opérées pendant ces dernières trente années par l'école historique, dont M. Aulard et la Société de la Révolution française sont les représentants, ont certainement fourni des matériaux précieux qui jettent des flots de lumière sur les actes de la Révolution, sur son histoire politique et sur la lutte des partis qui se disputaient le pouvoir. Toutefois l'étude des aspects économiques de la Révolution et de ses luttes reste encore à faire et, comme l'a très bien dit M. Aulard, une vie entière ne suffirait pas pour accomplir cette besogne, sans laquelle, il faut le reconnaître, l'histoire politique demeure incomplète et souvent incompréhensible. Mais toute une série de nouveaux problèmes, vastes et compliqués, s'offrent à l'historien dès qu'il aborde cet aspect de la tourmente révolutionnaire.
C'est pour essayer de démêler quelques-uns de ces problèmes que j'avais entrepris, dès 1880, des études séparées sur les débuts populaires de la Révolution, sur les soulèvements des paysans en 1789, sur les luttes pour et contre l'abolition des droits féodaux, sur les vraies causes du mouvement du 31 mai, etc. Malheureusement j'ai dû me borner, pour ces études, aux collections imprimées — très riches sans doute — du British Muséum, et je n'ai pu me livrer à des recherches dans les Archives nationale de France.
Cependant, comme le lecteur ne pourrait s'orienter dans des études de ce genre, s'il n'avait un aperçu général de tout le développement de la Révolution, j'ai été amené à faire un récit plus ou moins suivi des événements. Je n'ai pas voulu redire le côté dramatique de grandioses épisodes tant de fois narrés, et je me suis appliqué surtout à utiliser les recherches modernes, pour faire ressortir la liaison intime et les ressorts des divers événements dont l'ensemble forme la grande épopée qui couronne le dix-huitième siècle.
La méthode qui consiste à étudier la Révolution en prenant séparément diverses parties de son œuvre, offre certainement des inconvénients : elle entraîne nécessairement des redites. Cependant j'ai préféré encourir pareil reproche, espérant mieux graver dans l'esprit du lecteur les puissants courants de pensée et d'action qui s'entre-choquaient pendant la Révolution française, — courants qui tiennent si intimement à l'essence de la nature humaine qu'ils se trouveront fatalement dans les événements historiques de l'avenir.
Quiconque connaît l'histoire de la Révolution sait combien il est difficile d'éviter les erreurs de faits dans les détails des luttes passionnées dont on s'attache à retracer le développement. C'est dire que je serai extrêmement reconnaissant à ceux qui m'indiqueront les erreurs que j'ai pu commettre. Et je commence par témoigner ma plus vive reconnaissance à mes amis, James Guillaume et Ernest Nys, qui ont eu l'extrême bonté de lire mon manuscrit et mes épreuves et de m'aider dans ce travail de leurs vastes connaissances et de leur esprit critique.
PIERRE KROPOTKINE
15 mars 1909.
I
LES DEUX GRANDS COURANTS DE LA RÉVOLUTION
Deux grands courants préparèrent et firent la Révolution. L'un, le courant d'idées, — le flot d'idées nouvelles sur la réorganisation politique des États, — venait de la bourgeoisie. L'autre, celui de l'action, venait des masses populaires — des paysans et des prolétaires dans les villes, qui voulaient obtenir des améliorations immédiates et tangibles à leurs conditions économiques. Et lorsque ces deux courants se rencontrèrent, dans un but d'abord commun, lorsqu'ils se prêtèrent pendant quelque temps un appui mutuel, alors ce fut la Révolution.
Depuis longtemps déjà les philosophes du dix-huitième siècle avaient sapé les fondements des sociétés policées de l'époque, dans lesquelles le pouvoir politique, ainsi qu'une immense partie des richesses, appartenaient à l'aristocratie et au clergé, tandis que la masse du peuple restait la bête de somme des puissants. En proclamant la souveraineté de la raison, en prêchant confiance en la nature humaine et en déclarant que celle-ci, corrompue par les institutions qui, dans le cours de l'histoire, imposèrent à l'homme la servitude, retrouverait néanmoins toutes ses qualités lorsqu'elle aurait reconquis la liberté, les philosophes avaient ouvert à l'humanité de nouveaux horizons. En proclamant l'égalité de tous les hommes, sans distinction d'origine, et en demandant l'obéissance de chaque citoyen, — qu'il fût roi ou paysan, — à la loi, censée exprimer la volonté de la nation, lorsqu'elle a été faite par les représentants du peuple ; en demandant enfin la liberté des contrats entre hommes libres et l'abolition des servitudes féodales ; en formulant toutes ces réclamations, reliées entre elles par l'esprit systématique et la méthode qui caractérisent la pensée du peuple français, — les philosophes avaient certainement préparé la chute de l'ancien régime, du moins dans les esprits.
Mais cela seul ne pouvait suffire pour faire éclater la Révolution. Il fallait encore passer de la théorie à l'action, de l'idéal conçu en imagination à la mise en pratique dans les faits ; et ce qu'il importe surtout à l'histoire d'étudier aujourd'hui, ce sont les circonstances qui permirent à la nation française, à un moment donné, de faire cet effort : commencer la réalisation de l'idéal.
D'autre part, bien longtemps avant 1789, la France était déjà dans une période d'insurrections. L'avènement de Louis XVI au trône, en 1771, fut le signal de toute une série d'émeutes de la faim. Elles durèrent jusqu'en 1783. Puis vint une période d'accalmie relative. Mais, depuis 1786, et surtout depuis 1788, les insurrections paysannes recommencèrent avec une nouvelle énergie. La famine avait été le motif principal des émeutes de la première série. Maintenant, si le manque de pain restait toujours une des causes des soulèvements, c'était surtout le désir de ne plus payer les redevances féodales qui poussait les paysans à la révolte. Jusqu'en 1789, le nombre de ces émeutes alla en grandissant, et enfin en 1789 elles se généralisèrent dans tout l'est, le nord-est et le sud-est de la France.
Ainsi se désagrégeait le corps social. Cependant une jacquerie n'est pas encore une révolution, alors même qu'elle prendrait des formes aussi terribles que celles du soulèvement des paysans russes en 1773, sus la bannière de Pougatchoff. Une révolution, c'est infiniment plus qu'une série d'insurrections dans les campagnes et dans les villes. C'est plus qu'une simple lutte de partis, si sanglante soit-elle, plus qu'une bataille dans les rues, et beaucoup plus qu'un simple changement de gouvernement, comme la France en fit en 1830 et 1848. Une révolution, c'est le renversement rapide, en peu d'années, d'institutions qui avaient mis des siècles à s'enraciner dans le sol et qui semblaient si stables, si immuables, que les réformateurs les plus fougueux osaient à peine les attaquer dans leurs écrits. C'est la chute, l'émiettement en un petit nombre d'années, de tout ce qui faisait jusqu'alors l'essence de la vie sociale, religieuse, politique et économique d'une nation, le renversement des idées acquises et des notions courantes sur les relations si compliquées entre toutes les unités du troupeau humain.
C'est enfin l'éclosion de conceptions nouvelles, égalitaires sur les rapports entre citoyens, — conceptions qui bientôt deviennent des réalités et alors commencent à rayonner sur les nations voisines, bouleversent le monde et donnent au siècle suivant son mot d'ordre, ses problèmes, sa science, ses lignes de développement économique, politique et moral.
Pour arriver à un résultat de cette importance, pour qu'un mouvement prenne les proportions d'une Révolution, comme cela arriva en 1648-1688 en Angleterre et en 1789-1793 en France, il ne suffit pas qu'un mouvement des idées se produise dans les classes instruites, — quelle qu'en soit la profondeur ; et il ne suffit pas non plus que des émeutes se produisent au sein du peuple, quels qu'en soient le nombre et l'extension. Il faut que l'action révolutionnaire,venant du peuple, coïncide avec le mouvement de la pensée révolutionnaire,venant des classes instruites. Il faut l'union des deux.
C'est pourquoi la Révolution française, tout comme la Révolution anglaise du siècle précédent, se produisit au moment où la bourgeoisie, après avoir largement puisé aux sources de la philosophie de son temps, arriva à la conscience de ses droits, conçut un nouveau plan d'organisation politique et, forte de son savoir, âpre à la besogne, se sentit capable de se saisir du gouvernement en l'arrachant à une aristocratie de palais qui poussait le royaume à la ruine complète par son incapacité, sa légèreté, sa dissipation. Mais, à elles seules, la bourgeoisie et les classes instruites n'auraient rien fait, si, à la suite de circonstances multiples, la masse des paysans ne s'était aussi ébranlée et, par une série continuelle d'insurrections qui durèrent quatre ans, n'eût donné aux mécontents des classes moyennes la possibilité de combattre le roi et la Cour, de renverser les vieilles institutions, et de changer complètement le régime politique du royaume.
Cependant l'histoire de ce double mouvement reste encore à faire. L'histoire de la Grande Révolution Française a été faite et refaite bien des fois, au point de vue de tant de partis différents ; mais jusqu'à présent les historiens se sont appliqués surtout à raconter l'histoire politique, l'histoire des conquêtes de la bourgeoisie sur le parti de la Cour et sur les défenseurs des institutions de la vieille monarchie. Ainsi nous connaissons très bien le réveil de la pensée qui précéda la Révolution. Nous connaissons les principes qui dominèrent la Révolution, et qui se traduisirent dans son œuvre législative ; nous nous extasions aux grandes idées qu'elle lança dans le monde et que le dix-neuvième siècle chercha plus tard à réaliser dans les pays civilisés. Bref, l'histoire parlementaire de la Révolution, ses guerres, sa politique et sa diplomatie ont été étudiées et racontées dans tous les détails. Mais l'histoire populaire de la Révolution reste encore à faire. Le rôle des campagnes et des villes dans ce mouvement n'a jamais été raconté ni étudié dans son entier. Des deux courants qui firent la Révolution, celui de la penséeest connu, mais l'autre courant, l'action populaire,n'a même pas été ébauché.
A nous, descendants de ceux que les contemporains appelaient les «anarchistes», d'étudier ce courant populaire, d'en relever, au moins, les traits essentiels.
II
L'IDÉE
Pour bien comprendre l'idée qui inspira la bourgeoisie de 1789, il faut la juger d'après ses résultats, — les États modernes.
Les États policés que nous voyons aujourd'hui en europe, s'ébauchaient seulement à la fin du dix-huitième siècle. La centralisation des pouvoirs qui fonctionne de nos jours n'avait pas encore atteint ni la perfection, ni l'uniformité que nous lui voyons aujourd'hui. Ce mécanisme formidable qui, sur un ordre parti de telle capitale, met en mouvement tous les hommes d'une nation, équipés pour la guerre, et les lance pour porter la dévastation dans les campagnes et le deuil dans les familles ; ces territoires couverts d'un réseau d'administrateurs dont la personnalité est totalement effacée par leur servitude bureaucratique et qui obéissent machinalement aux ordres émanant d'une volonté centrale ; cette obéissance passive des citoyens à la loi et ce culte de la loi, du Parlement, du juge et de ses agents, que nous constatons aujourd'hui ; cet ensemble hiérarchique de fonctionnaires disciplinés ; ce réseau d'écoles, maintenues ou dirigées par l'État, où l'on enseigne le culte du pouvoir et l'obéissance ; cette industrie dont les rouages broient le travailleur que l'État lui livre à discrétion ; ce commerce qui accumule des richesses inouïes entre les mains des accapareurs du sol, de la mine, des voies de communication et des richesses naturelles, et qui nourrit l'État ; cette science, enfin, qui, tout en affranchissant la pensée, centuple les forces productive de l'humanité, mais veut en même temps les soumettre au droit du plus fort et à l'État, tout cela n'existait pas avant la Révolution.
Cependant, bien avant que la Révolution vint s'annoncer par ses grondements, la bourgeoisie française, le Tiers-État, avait déjà entrevu l'organisme politique qui allait se développer sur les ruines de la royauté féodale. Il est fort probable que la Révolution anglaise contribua à faire saisir sur le vif le rôle que la bourgeoisie allait être appelé à jouer dans le gouvernement des sociétés. Et il est certain que la révolution en Amérique stimula l'énergie des révolutionnaire en France. Mais déjà depuis le commencement du dix-huitième siècle l'étude de l'État et de la constitution des sociétés policées, fondées sur l'élection de représentants, était devenue, — grâce à Hume, Hobbes, Montesquieu, Rousseau, voltaire, Mably, d'Argenson, etc. — une étude favorite, à laquelle Turgoy et Adam Smith virent ajouter l'étude des questions économiques et du rôle de la propriété dans la constitution politique de l'État.
C'est pourquoi, bien avant que la Révolution eût éclaté, l'idéal d'un État centralisé et bien ordonné, gouverné par les classes qui possèdent des propriétés foncières ou industrielles, ou qui s'adonnent aux professions libérales, fut déjà entrevu et exposé dans un grand nombre de livres et de pamphlets, dans lesquels les hommes d'action de la Révolution puisèrent plus tard leur inspiration et leur énergie raisonnée.
C'est pourquoi la bourgeoisie française, au moment d'entrer, en 1789, dans la période révolutionnaire, savait bien ce qu'elle voulait. Certainement elle n'était pas républicaine — l'est-elle aujourd'hui même ? Mais elle ne voulait pas non plus du pouvoir arbitraire du roi, du gouvernement des princes et de la Cour, des privilèges des nobles qui accaparaient les meilleures places dans le gouvernement, mais ne savaient que piller l'État, comme ils pillaient leurs immenses propriétés, sans les faire valoir. Elle était républicaine dans ses sentiments et elle voulait la simplicité républicaine dans les mœurs — comme les républiques naissantes d'Amérique ; mais elle voulait aussi le gouvernement par les classes possédantes.
Sans être athée, elle était plutôt libre penseuse, mais ne détestait nullement le culte catholique. Ce qu'elle détestait, c'était surtout l'Église, avec sa hiérarchie, ses évêques faisant cause commune avec les princes, et ses curés, devenus instruments dociles entre les mains des nobles.
La bourgeoise de 1789 comprenait que le moment était arrivé, en France — comme il était arrivé cent quarante ans auparavant en Angleterre, — où le Tiers-État allait recueillir le pouvoir tombant des mains de la royauté ; et elle savait ce qu'elle voulait en faire.
Son idéal était de donner à la France une constitution, modelée sur la constitution anglaise. Réduire le roi au rôle de simple scribe enregistreur, — pouvoir pondérateur quelquefois, mais chargé surtout de représenter symboliquement l'unité nationale. Quant au pouvoir réel, élu, il devait être remis aux mains d'un parlement, dans lequel la bourgeoisie instruite, représentant la partie active et pensante de la nation, dominerait le reste.
En même temps, son idée était d'abolir tous les pouvoirs locaux ou partiels, qui constituaient autant d'unité autonomes dans l'État, strictement surveillé par le parlement, — strictement obéi dans l'État, et englobant tout : impôt, tribunaux, police, force militaire, écoles, surveillance policière, direction générale du commerce et de l'industrie — tout ! proclamer d'ailleurs la liberté complète des transactions commerciales, et en même temps donner carte blanche aux entreprises d'industrie pour l'exploitation des richesses naturelles, ainsi que des travailleurs, livrés désormais sans défense à celui qui voudrait leur donner du travail.
Et tout cela devait être placé sous le contrôle de l'État qui favoriserait l'enrichissement des particuliers et l'accumulation des grandes fortunes — conditions auxquelles la bourgeoisie d'alors attribuait nécessairement une grande importance, puisque la convocation même des États-Généraux avait eu lieu pour parer à la ruine financière de l'État.
Au point de vue économique, la pensée des hommes du Tiers-État n'en était pas moins précise. La bourgeoisie française avait lu et étudié Turgot et Adam Smith, les créateurs de l'économie politique. Elle savait qu'en Angleterre leurs théories étaient déjà appliquées, et elle enviait à ses voisins bourgeois d'outre-Manche leur puissante organisation économique, comme elle leur enviait leur pouvoir politique. Elle rêvait l'appropriation des terres par la bourgeoisie, grande et petite, et l'exploitation des richesses du sol, resté jusque là improductif aux mains des nobles et du clergé. Et elle avait en cela pour alliés les petits bourgeois campagnards, déjà en force dans les villages, avant même que la Révolution n'en multipliât le nombre. Elle entrevoyait déjà le développement rapide de l'industrie et la production des marchandises en grand, à l'aide de la machine, le commerce lointain et l'exportation des produits de l'industrie par delà les océans : les marchés de l'Orient, les grandes entreprises — et les fortunes colossales.
Elle comprenait que pour en arriver là, il fallait d'abord briser les liens qui retenaient le paysan au village. Il fallait qu'il devînt libre de quitter sa chaumière, et qu'il fût forcé de le faire ; qu'il fût amené à émigrer dans les villes, en quête de travail, afin que, changeant de maître, il rapportât de l'or à l'industrie, au lieu des redevances qu'il payait auparavant au seigneur, — très dures pour lui, mais, somme toute, de maigre rapport pour le maître. Il fallait enfin de l'ordre dans les finances de l'État, des impôts plus faciles à payer et plus productifs.
Bref, il fallait ce que les économistes ont appelé la liberté de l'industrie et du commerce, mais qui signifiait, d'une part, affranchir l'industrie de la surveillance méticuleuse et meurtrière de l'État, et d'autre part, obtenir la liberté d'exploitation du travailleur, privé de libertés. Point d'union de métiers, point de compagnonnages, de jurandes, ni de maîtrises, qui pourraient mettre un frein quelconque à l'exploitation du travailleur salarié ; point de surveillance, non plus, de l'État, qui gênerait l'industriel ; point de douanes intérieures, ni de lois prohibitives. Liberté entière des transactions pour les patrons — et stricte défense des «coalitions» entre travailleurs. «Laisser faire» les uns, et empêcher les autres de se coaliser.
Tel fut le double plan entrevu par la bourgeoisie. Aussi, quand l'occasion se présenta de la réaliser, — forte de son savoir, de la netteté de ses vues, de son habitude des «affaires», la bourgeoisie travailla, sans hésiter ni sur l'ensemble ni sur les détails, à faire passer ses vues dans la législation. Et elle s'y prit avec une énergie consciente et suivie, que le peuple n'a jamais eue, faute d'avoir conçu et élaboré un idéal qu'il eût pu opposer à celui de ces messieurs du Tiers.
Certainement, il serait injuste de dire que la bourgeoisie de 1789 fût guidée exclusivement par des vues étroitement égoïstes. S'il en avait été ainsi, elle n'aurait jamais réussi dans sa tâche. Il faut toujours une pointe d'idéal pour réussir dans les grands changements. Les meilleurs représentants du Tiers-État avaient bu, en effet, à cette source sublime — la philosophie du dix-huitième siècle, qui portait en germe toutes les grandes idées surgies depuis. L'esprit éminemment scientifique de cette philosophie, son caractère foncièrement moral, alors même qu'elle raillait la morale conventionnelle, sa confiance dans l'intelligence, la force et la grandeur de l'homme libre, lorsqu'il vivra entouré d'égaux, sa haine des institutions despotiques ; — tout cela se retrouve chez les révolutionnaires de l'époque. Où donc auraient-ils puisé la force de conviction et le dévouement dont ils firent preuve dans la lutte ? Il faut reconnaître que, parmi ceux même qui travaillaient le plus à réaliser le programme d'enrichissement de la bourgeoisie, il y en avait qui croyaient avec sincérité que l'enrichissement des particuliers serait le meilleur moyen d'enrichir la nation en général. Les meilleurs économistes, Smith en tête, ne l'avaient-ils pas prêché avec conviction ?
Mais, si élevées que fussent les idées abstraites de liberté, d'égalité, de progrès libre, dont s'inspiraient les hommes sincères de la bourgeoisie de 1789-1793, c'est à leur programme pratique,aux applicationsde la théorie, que nous devons les juger. Par quels faits l'idée abstraite se traduira-t-elle dans la vie réelle ? C'est cela qui en donnera la vraie mesure.
Eh bien ! s'il est juste de reconnaître que la bourgeoisie de 1789 s'inspirait des idées de liberté, d'égalité (devant la loi) et d'affranchissement politique et religieux, — ces idées, dès qu'elles prenaient corps, se traduisaient précisément par le double programme que nous venons d'esquisser : liberté d'utiliser les richesses de toute nature pour l'enrichissement personnel, ainsi que celle d'exploiter le travail humain, sans aucune garantie pour les victimes de l'exploitation, — et organisation du pouvoir politique, remis à la bourgeoisie, de façon à lui assurer la liberté de cette exploitation. Et nous allons voir bientôt quelles luttes terribles s'engagèrent en 1793, lorsqu'une partie des révolutionnaires voulurent dépasser ce programme.
III
L'ACTION
Et le peuple ? Quelle était son idée ?
Le peuple, lui aussi, avait subi dans une certaine mesure l'influence de la philosophie du siècle. Par mille canaux indirects, les grands principes de liberté et d'affranchissements s'étaient infiltrées jusque dans les villages et les faubourgs des grandes villes. Le respect de la royauté et de l'aristocratie disparaissait. Des idées égalitaires pénétraient dans les milieux les plus obscurs. Des lueurs de révolte traversaient les esprits. L'espoir d'un changement prochain faisait battre parfois les cœurs des plus humbles. — «Je ne sais pas ce qui va arriver, mais quelque chose doit arriver — et bientôt», disait en 1787 une vieille femme à Arthur Young qui parcourait la France à la veille de la Révolution. Ce «quelque chose» devait apporter un soulagement aux misères du peuple.
On a discuté dernièrement la question de savoir si le mouvement qui précéda la Révolution et la Révolution elle-même, contenaient un élément de socialisme. Le mot «socialisme» n'y était certainement pas, puisqu'il ne date que du milieu du dix-neuvième siècle. La conception de l'État capitaliste, à laquelle la fraction social-démocrate du grand parti socialiste cherche à réduire aujourd'hui le socialisme, ne dominait certainement pas au point où il domine aujourd'hui, puisque les fondateurs du «collectivisme» social-démocratique, Vidal et Pecqueur, n'écrivirent qu'entre 1840 et 1849. Mais on ne peut relire aujourd'hui les ouvrages des écrivains précurseurs de la Révolution, sans être frappé de la façon dont ces écrits étaient imbus des idées qui font l'essence même du socialisme moderne.
Deux idées fondamentales — celle de l'égalité de tous les citoyens dans leurs droits à la terre, et celle que nous connaissons aujourd'hui sous le nom de communisme,trouvaient des partisans dévoués parmi les encyclopédistes, ainsi que parmi les écrivains les plus populaires de l'époque, tels que Mably, d'Argenson et tant d'autres de moindre importance. Il est tout naturel que, la grande industrie étant alors dans les langes, et le capital par excellence, l'instrument principal d'exploitation du travail humain, étant alors la terre,et non pas l'usine qui se constituait à peine, — c'est vers la possession en commun du solque se portait surtout la pensée des philosophes et, plus tard, la pensée des révolutionnaires du dix-huitième siècle. Mably, qui, bien plus que Rousseau, inspira les hommes de la Révolution, ne demandait-il pas, en effet, dès 1768 (Doutes sur l'ordre naturel et essentiel des sociétés)l'égalité pour tous dans le droit au sol et la possession communiste du sol ? Et le droit à la nation à toutes les propriétés foncières, ainsi qu'à toutes les richesses naturelles — forêts, rivières, chutes d'eau, etc. — n'était-il pas l'idée dominante des écrivains précurseurs de la Révolution, ainsi que de l'aile gauche des révolutionnaires populaires pendant la tourmente elle-même ?
Malheureusement, ces aspirations communistes ne prenaient pas une forme nette, concrète, chez les penseurs qui voulaient le bonheur du peuple. Tandis que chez la bourgeoisie instruite, les idées d'affranchissement se traduisaient par tout un programme d'organisation politique et économique, on ne présentait au peuple que sous la forme de vagues aspirations les idées d'affranchissement et de réorganisation économiques. Souvent ce n'étaient que de simples négations. Ceux qui parlaient au peuple ne cherchaient pas à définir la forme concrète sous laquelle ces desiderata ou ces négations pourraient se manifester. On croirait même qu'ils évitaient de préciser. Sciemment ou non, ils semblaient se dire : «A quoi bon parler au peuple de la manière dont il s'organisera plus tard ! Cela refroidirait son énergie révolutionnaire. Qu'il ait seulement la force de l'attaque, pour marcher à l'assaut des vieilles institutions. — Plus tard, on verra comment s'arranger.»
Combien de socialistes et d'anarchistes procèdent encore de la même façon ! Impatients d'accélérer le jour de la révolte, ils traitent de théories endormantes toute tentative de jeter quelque jour sur ce que la Révolution devra chercher à introduire.
Il faut dire que l'ignorance des écrivains — citadins et hommes d'étude pour la plupart, — y était pour beaucoup. Ainsi, dans toute cette assemblée d'hommes instruits et rompus aux «affaires» que fut l'Assemblée nationale — hommes de loi, journalistes, commerçants, etc., — il n'y avait que deux ou trois membres légistes qui connussent les droits féodaux, et l'on sait qu'il n'y avait à l'Assemblée que fort peu de représentants des paysans, familiers avec les besoins du village par leur expérience personnelle.
Pour ces diverses raisons, l'idée populaire s'exprimait surtout par de simples négations. — «Brûlons les terriers, où sont consignées les redevances féodales ! A bas les dîmes ! A bas madame Veto ! A la lanterne les aristocrates !» Mais à qui la terre libre ? A qui l'héritage des aristocrates guillotinés ? A qui la force de l'État qui tombait des mains de M. Veto, mais devenait entre celles de la bourgeoisie une puissance autrement formidable que sous l'ancien régime ?
Ce manque de netteté dans les conceptions du peuple sur ce qu'il pouvait espérer de la Révolution laissa son empreinte sur tout le mouvement. Tandis que la bourgeoisie marchait d'un pied ferme et décidé à la constitution de son pouvoir politique dans un État qu'elle cherchait à modeler à ses intentions, le peuple hésitait. Dans les villes, surtout, il semblait même ne pas trop savoir au début ce qu'il pourrait faire du pouvoir conquis, afin d'en profiter à son avantage. Et lorsque plus tard, les projets de loi agraire et d'égalisation des fortunes commencèrent à se préciser, ils vinrent se heurter contre tous les préjugés sur la propriété, dont ceux-là même étaient imbus, qui avaient épousé sincèrement la cause du peuple.
Le même conflit se produisait dans les conceptions sur l'organisation politique de l'État. On le voit surtout dans la lutte qui s'engage entre les préjugés gouvernementaux des démocrates de l'époque et les idées qui se faisaient jour au sein des masses, sur la décentralisation politique et sur le rôle prépondérant que le peuple voulait donner à ses municipalités, à ses sections dans les grandes villes, et aux assemblées de village. De là toute cette série de conflits sanglants qui éclatèrent dans la Convention. Et de là aussi l'incertitude des résultats de la Révolution pour la grande masse du peuple, sauf en ce qui concerne les terres reprises aux seigneurs laïques et religieux et affranchies des droits féodaux.
Mais si les idées du peuple étaient confuses au point de vue positif, elles étaient au contraire très nettes sous certains rapports, dans leurs négations.
D'abord, la haine du pauvre contre toute cette aristocratie oisive, fainéante, perverse qui le dominait, alors que la noire misère régnait dans les villages et les sombres ruelles des grandes villes. Ensuite la haine du clergé, qui appartenait, par ses sympathies, plutôt à l'aristocratie qu'au peuple qui le nourrissait. La haine de toutes les institutions de l'ancien régime qui rendaient la pauvreté encore plus lourde, puisqu'elles refusaient de reconnaître au pauvre les droits humains. La haine du régime féodal et de ses redevances qui tenait le cultivateur dans un état de servitude envers le propriétaire foncier, alors que la servitude personnelle avait cessé d'exister. Et enfin, le désespoir du paysan lorsque, dans ces années de disette, il voyait la terre rester inculte entre les mains du seigneur, ou servant de lieu d'amusement pour les nobles, alors que la famine régnait dans les villages.
Cette haine, qui mûrissait depuis longtemps, à mesure que l'égoïsme des riches s'affirmait de plus en plus dans le courant du dix-huitième siècle, et ce besoin de la terre,ce cri du paysan affamé et révolté contre le seigneur qui lui en empêchait l'accès, réveillèrent l'esprit de révolte dès 1788. Et c'est cette même haine et ce même besoin, — avec l'espoir de réussir, — qui soutinrent pendant les années 1789-1793 les révoltes incessantes des paysans, — révoltes qui permirent à la bourgeoisie de renverser l'ancien régime et d'organiser son pouvoir sous un nouveau régime, celui du gouvernement représentatif.
Sans ces soulèvements, sans cette désorganisation complète des pouvoirs en province, qui se produisit à la suite des émeutes sans cesse renouvelées ; sans cette promptitude du peuple de Paris et d'autres villes à s'armer et à marcher contre les forteresses de la royauté, chaque fois que l'appel au peuple fut fait par les révolutionnaires, l'effort de la bourgeoisie n'eût certainement pas abouti. Mais c'est aussi à cette source toujours vivante de la Révolution — au peuple, prêt à saisir les armes — que les historiens de la Révolution n'ont pas encore rendu la justice que l'histoire de la civilisation lui doit.
IV
LE PEUPLE AVANT LA RÉVOLUTION
Il serait inutile de s'arrêter ici pour décrire longuement l'existence des paysans dans les campagnes et des classes pauvres dans les villes, à la veille de 1789. Tous les historiens de la grande Révolution ont consacré des pages très éloquentes à ce sujet. Le peuple gémissait sous le fardeau des impôts prélevés par l'État, des redevances payées au seigneur, des dîmes perçues par le clergé, ainsi que des corvées imposées par tous les trois. Des populations entières étaient réduites à la mendicité et parcouraient les routes au nombre de cinq, dix, vingt mille hommes, femmes et enfants dans chaque province : onze cent mille mendiants sont constatés officiellement en 1777. Dans les villages, la famine était passée à l'état chronique ; elle revenait à de courts intervalles, elle décimait des provinces entières. Les paysans fuyaient alors en masse leurs provinces, dans l'espoir, bientôt trompé, de trouver de meilleures conditions ailleurs. En même temps, dans les villes, la multitude des pauvres grandissait d'année en année. Continuellement on y voyait le pain manquer : et comme les municipalités se trouvaient incapables d'approvisionner les marchés, les émeutes de la faim, toujours suivies de tueries, devenaient un trait permanent dans la vie du royaume.
D'autre part, on avait cette aristocratie raffinée du dix-huitième siècle, dépensant en un luxe effréné, absurde, des fortunes colossales — des centaines de mille et des millions de francs de revenu par an. Devant la vie qu'ils menaient, un Taine peut aujourd'hui s'extasier parce qu'il ne la connaît que de loin, à cent ans de distance, par les livres ; mais en réalité elle cachait, sous des extérieurs réglés par le maître de danse et derrière une dissipation tapageuse, la sensualité la plus crue, l'absence de tout intérêt, de toute pensée et même de simples sentiments humains. Par conséquent, l'ennui grattait à chaque instant aux portes de ces riches, et ils essayaient contre lui, vainement, bien entendu, tous les moyens, jusqu'aux plus futiles, jusqu'aux plus enfantins. On a bien vu, d'ailleurs, ce que valait cette aristocratie lorsque la Révolution éclata, et que les aristocrates, peu soucieux de défendre «leur» roi et «leur» reine, s'empressèrent d'émigrer et d'appeler à leur secours l'invasion étrangère, afin de les protéger contre le peuple révolté. On a pu juger de leur valeur et de leur «noblesse» de caractère dans les colonies d'émigrés qui se formaient à Coblentz, à Bruxelles, à Mitau...
Ces extrêmes de luxe et de misère, si fréquents au dix-huitième siècle, ont été admirablement décrits par chacun des historiens de la Grande Révolution. Mais il faut y ajouter un trait, dont l'importance ressort surtout quand on étudie les conditions actuelles des paysans en Russie, à la veille de la grande Révolution russe.
La misère de la grande masse des paysans français était assurément affreuse. Elle avait été en s'aggravant, sans cesse, depuis le règne de Louis XIV, à mesure que les dépenses de l'État grandissaient, et que le luxe des seigneurs se raffinait, prenant ce caractère d'extravagance dont nous parlent si bien certains mémoires de l'époque. Ce qui contribuait surtout à rendre insupportables les exactions des seigneurs, c'est qu'une grande partie de la noblesse, ruinée, en réalité, mais cachant sa pauvreté sous des apparences de luxe, s'acharnait à arracher aux paysans le plus de revenus possible, exigeant d'eux jusqu'aux moindres paiements et redevances en nature établis autrefois par la coutume, et les traitant, par l'intermédiaire d'intendants, avec toute la rigueur de simples brocanteurs. L'appauvrissement de la noblesse avait fait des nobles, dans leurs rapports avec leurs ex-serfs, des bourgeois avides d'argent, mais incapables de trouver d'autres sources de revenu que dans l'exploitation des anciens privilèges, restes de l'époque féodale. C'est pourquoi l'on trouve, dans un certain nombre de documents, des traces incontestables d'une recrudescence des exactions des seigneurs, durant les quinze années du règne de Louis XVI qui précédèrent 1789.
Mais si les historiens de la grande Révolution ont raison de dessiner des tableaux très sombres de la condition des paysans, il serait faux de conclure que les autres historiens (comme Tocqueville, par exemple), qui parlent d'améliorationdes conditions dans les campagnes, dans ces mêmes années précédant la Révolution, ne soient pas dans le vrai. Le fait est qu'un double phénomène s'accomplissait alors dans les villages : l'appauvrissement en masse des paysans et l'amélioration du sort de quelques-uns d'entre eux. On le voit très bien aujourd'hui, en Russie, depuis l'abolition du servage.
La masse des paysans s'appauvrissait. D'année en année, leur existence devenait de plus en plus incertaine ; la moindre sécheresse engendrait la disette et la famine. Mais une classe nouvelle, de paysans un peu plus aisés et ambitieux, se constituait en même temps — surtout là où la décomposition des fortunes nobiliaires s'était accomplie plus rapidement. Le bourgeois du village, le campagnard embourgeoisé faisait son apparition, et c'est lui qui, aux approches de la Révolution, fut le premier à parler contre les droits féodaux et à en demander l'abolition. Ce fut lui qui, pendant les quatre ou cinq années que dura la Révolution, exigea avec ténacité l'abolition des droits féodaux sans rachat,— c'est-à-dire la confiscation des biens et le morcellement des biens confisqués. Ce fut lui, enfin, qui s'acharna le plus, en 1793, contre les «ci-devant», les ex-nobles, les ex-seigneurs.
Pour le moment, aux approches de la Révolution, c'est avec lui, ce paysan, devenu notable dans son village, que l'espoir entra dans les cœurs et que mûrit l'esprit de révolte.
Les traces de ce réveil sont évidentes, car depuis 1786, les révoltes devenaient de plus en plus fréquentes. Et il faut dire que si le désespoir de la misère poussait le peuple à l'émeute, c'était l'espérance d'obtenir quelque soulagement qui le menait à la révolution.
Comme toutes les révolutions, celle de 1789 fut amenée par l'espoir d'arriver à certains résultats importants.
V
L'ESPRIT DE RÉVOLTE ; LES ÉMEUTES
Presque toujours un nouveau règne commence par quelques réformes. Celui de Louis XVI commença de même. Deux mois après son avènement, le roi appelait Turgot au ministère et, un mois plus tard, il le nommait contrôleur général des finances. Il le soutenait même, au début, contre l'opposition violente que Turgot, économiste, bourgeois parcimonieux, et ennemi de l'aristocratie fainéante, devait nécessairement rencontrer à la Cour.
La liberté du commerce des grains, proclamée en septembre 1774 (1), l'abolition des corvées en 1776 et la suppression des vieilles corporations et jurandes dans les villes, qui ne servaient plus qu'à maintenir une certaine aristocratie dans l'industrie, - ces mesures ne pouvaient manquer de réveiller un certain espoir de réformes dans le peuple. En voyant tomber les barrières seigneuriales dont la France était hérissée et qui empêchaient la libre circulation des grains, du sel et autres objets de première nécessité, les pauvres se réjouissaient de voir entamer les odieux privilèges des seigneurs. Les paysans plus aisés étaient heureux aussi de voir abolir la contrainte solidaire de tous les contribuables (2). Enfin, en août 1779, la main-morte et la servitude personnelle furent supprimées dans les domaines du roi, et l'année suivante on se décidait à abolir la torture, que l'on avait continué à appliquer jusqu'alors dans la procédure criminelle sous ses formes les plus atroces, établies par l'ordonnance de 1670 (3).
On commençait aussi à parler du gouvernement représentatif, tel que les Anglais l'avaient introduit chez eux après leur Révolution, et tel que le désiraient les écrivains philosophes. Turgot avait même préparé dans ce but un plan d'assemblées provinciales qui devaient précéder l'instauration d'un gouvernement représentatif pour la France entière, et la convocation d'un parlement élu par les classes possédantes. Louis XVI recula devant ce projet et renvoya Turgot, mais dès lors toute la France instruite commença à parler Constitution et représentation nationale (4).
D'ailleurs, il était déjà impossible d'éluder la question de la représentation nationale, et lorsque Necker fut appelé au ministère, en juillet 1777, elle revint sur le tapis. Necker, qui savait deviner les idées de son maître et qui tâchait de concilier ses vues d'autocrate avec les besoins des finances, essaya de louvoyer en ne proposant d'abord rien que des assemblées provinciales, et en faisant seulement miroiter dans l'avenir la possibilité d'une représentation nationale. Mais lui aussi rencontra de la part de Louis XVI un refus formel : — «Ne serait-ce pas heureux, écrivait le financier retors, que Votre Majesté, devenue intermédiaire entre ses États et ses peuples, son autorité n'apparût que pour marquer les limites entre la rigueur et la justice», — à quoi Louis XVI répondit : «Il est de l'essence de mon autorité, non d'être intermédiaire, mais d'être en tête.» On fera bien de retenir ces paroles, pour n'être pas dupe des sensibleries que les historiens du camp réactionnaire ont servies dernièrement à leurs lecteurs. Loin d'être le personnage indifférent, inoffensif, bonasse, occupé seulement de chasse, qu'on a voulu faire de Louis XVI, il sut résister pendant quinze ans,jusqu'en 1789, au besoin qui se faisait sentir et s'affirmait, de nouvelles formes politiques, substituées au despotisme royal et aux abominations de l'ancien régime.
L'arme de Louis XVI fut surtout la ruse ; il ne céda que devant la peur ; et il résista, non seulement jusqu'en 1789, mais, toujours en employant les mêmes armes, — ruse et hypocrisie, — jusqu'à ses derniers moments, jusqu'au pied de l'échafaud. En tout cas, en 1778, au moment où il était déjà évident pour les esprits plus ou moins perspicaces, comme Turgot et Necker, que l'autocratie royale avait fait son temps, et que l'heure était venue de la remplacer par quelque sorte de représentation nationale, Louis XVI ne put être décidé qu'à faire de faibles concessions. Il convoqua les assemblées provinciales du Berry et de la Haute-Guyenne (1778 et 1779). Mais en présence de l'opposition rencontrée de la part des privilégiés, le plan d'étendre ces assemblées à d'autres provinces fut abandonné, et Necker fut renvoyé en 1781.
Entre temps, la révolution en Amérique contribua aussi à réveiller les esprits et à les inspirer d'un souffle de liberté et de démocratie républicaine. Le 4 juillet 1776, les colonies anglaises de l'Amérique du Nord proclamaient leur indépendance, et les nouveaux États-Unisfurent reconnus, en 1778, par la France, — ce qui amena avec l'Angleterre une guerre qui dura jusqu'en 1783. Tous les historiens parlent de l'impression que produisit cette guerre. Il est certain, en effet, que la révolte des colonies anglaises et la constitution des États-Unis exercèrent une profonde influence en France et co