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  Post� le mercredi 14 juin 2006 @ 13:58:15 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
AnarchieLe texte que nous proposons in extenso ci-dessous, a �t� publi� dans le journal anarchiste Le R�volt� entre 1880 et 1882. Il fut de nombreuses fois r��dit� et propos� aux lecteurs du premier num�ro de la BROCHURE MENSUELLE en janvier 1923. C�est cette derni�re parution que nous reproduisons � notre tour.

Groupe Maurice-Joyeux



ON NOUS reproche souvent d�avoir accept� pour devise ce mot anarchie qui fait tellement peur � bien des esprits. � �Vos id�es sont excellentes � nous dit-on � mais avouez que le nom de votre parti est d�un choix malheureux. Anarchie, dans le langage courant, est synonyme de d�sordre, de chaos ; ce mot �veille dans l�esprit l�id�e d�int�r�ts qui s�entrechoquent, d�individus qui se font la guerre, qui ne peuvent parvenir � �tablir l�harmonie.�

***

Commen�ons d�abord par observer qu�un parti d�action, un parti qui repr�sente une tendance nouvelle, a rarement la possibilit� de choisir lui-m�me son nom. Ce ne sont pas les Gueux du Brabant qui ont invent� ce nom, plus tard devenu si populaire. Mais, sobriquet d�abord � et sobriquet bien trouv� �, il fut relev� par le parti, accept� g�n�ralement, et bient�t il devint son appellation glorieuse. On conviendra d�ailleurs, que ce mot renfermait toute une id�e.

Et les sans-culottes de 1793 ? � Ce sont les ennemis de la r�volution populaire qui ont lanc� ce nom ; mais ne renfermait-il pas toute une id�e, celle de la r�volte du peuple, d�guenill�, las de mis�re, contre tous ces royalistes, soi-disant patriotes et jacobins, bien mis, tir�s � quatre �pingles, qui malgr� leur discours pompeux et l�encens br�l� devant leurs statues par les historiens bourgeois, �taient les vrais ennemis du peuple, puisqu�ils le m�prisaient profond�ment pour sa mis�re, pour son esprit libertaire et �galitaire, pour sa fougue r�volutionnaire.

Il en fut de m�me pour ce nom de nihilistes qui a tant intrigu� les journalistes, et qui a donn� lieu � tant de jeux de mots, bons et mauvais, jusqu�� ce qu�on ait compris qu�il ne s�agissait pas d�une secte baroque, presque religieuse, mais d�une vraie force r�volutionnaire. Lanc� par Tourg�neff dans son roman, Les p�res et les fils, il fut relev� par les �p�res� qui se vengeaient par ce sobriquet de la d�sob�issance des �fils�. Les fils l�accept�rent, et lorsque, plus tard, ils s�aper�urent qu�il pr�tait � des malentendus et cherch�rent � s�en d�barrasser, c��tait impossible. La presse et le public ne voulaient pas d�signer les r�volutionnaires russes autrement que sous ce nom. D�ailleurs, le nom n�est pas du tout mal choisi, puisqu�il renferme une id�e : il exprime la n�gation de tout 1�ensemble des faits de la civilisation actuelle, bas�e sur l�oppression d�une classe par une autre ; la n�gation du r�gime �conomique actuel, la n�gation du gouvernementalisme et du pouvoir, de la politique bourgeoise, de la science routini�re, de la moralit� bourgeoise, de l�art mis au service des exploiteurs, des coutumes et usages grotesques ou d�testables d�hypocrisie, dont les si�cles pass�s ont dot� la soci�t� actuelle � bref, la n�gation de tout ce que la civilisation bourgeoise entoure aujourd�hui de v�n�ration.

De m�me pour les anarchistes. Lorsqu�au sein de l�Internationale, il surgit un parti qui niait l�autorit� dans l�Association et qui se r�voltait contre l�autorit� sous toutes ses formes, ce parti se donna d�abord le nom de parti f�d�raliste, puis celui d�anti-�tatiste ou anti-autoritaire. A cette �poque, il �vitait m�me de se donner le nom d�anarchiste. Le mot an-archie, (c�est ainsi qu�on l��crivait alors) semblait trop rattacher le parti aux Proudhoniens, dont l�Internationale combattait en ce moment les id�es de r�forme �conomique. Mais, c�est pr�cis�ment � cause de cela, pour jeter de la confusion, que les adversaires se plurent � faire usage de ce nom ; en outre, il permettait de dire que le nom m�me des anarchistes prouve que leur seule ambition est de cr�er le d�sordre et le chaos, sans penser au r�sultat.

Le parti anarchiste s�empressa d�accepter le nom qu�on lui donnait. Il insista d�abord sur le petit trait d�union entre an et archie, en expliquant que sous cette forme, le mot an-archie, d�origine grecque, signifiait pas de pouvoir, et non pas �d�sordre� ; mais bient�t il l�accepta tel quel, sans donner de besogne inutile aux correcteurs d��preuves ni de le�on de grec � ses lecteurs.

Le mot en est donc revenu � sa signification primitive, ordinaire, commune, exprim�e en 1816 en ces termes par un philosophe anglais, Bentham : � �Le philosophe qui d�sire r�former une mauvaise loi � disait-il � ne pr�che pas l�insurrection contre elle... Le caract�re de l�anarchiste est tout diff�rent. Il nie l�existence de la loi, il en rejette la validit�, il excite les hommes � la m�conna�tre comme loi et � se soulever contre son ex�cution.� Le sens du mot est devenu plus large aujourd�hui : l�anarchiste nie non seulement les lois existantes, mais tout pouvoir �tabli, toute autorit� ; cependant l�essence en est rest�e la m�me : il se r�volte � et c�est par cela qu�il commence � contre le pouvoir, l�autorit�, sous n�importe quelle forme.

***

Mais ce mot, nous dit-on, �veille dans l�esprit la n�gation de l�ordre, partant, l�id�e de d�sordre, de chaos ?

T�chons cependant de nous entendre. � De quel ordre s�agit-il ? Est-ce de l�harmonie que nous r�vons, nous les anarchistes ? de l�harmonie qui s��tablira librement dans les relations humaines, lorsque l�humanit� cessera d��tre divis�e en deux classes, dont l�une sacrifi�e au profit de l�autre ? de l�harmonie qui surgira spontan�ment de la solidarit� des int�r�ts, lorsque tous les hommes feront une seule et m�me famille, lorsque chacun travaillera pour le bien-�tre de tous, et tous pour le bien-�tre de chacun ? Evidemment non ! Ceux qui reprochent � l�anarchie d��tre la n�gation de l�ordre ne parlent pas de cette harmonie de l�avenir ; ils parlent de l�ordre tel qu�on le con�oit dans notre soci�t� actuelle. � Voyons donc ce qu�est cet ordre que l�anarchie veut d�truire.

L�ordre, aujourd�hui � ce qu�ils entendent par ordre �, c�est les neuf dixi�mes de l�humanit� travaillant pour procurer le luxe, les jouissances, la satisfaction des passions les plus ex�crables � une poign�e de fain�ants.

L�ordre, c�est la privation de ces neuf dixi�mes de tout ce qui est la condition n�cessaire d�une vie hygi�nique, d�un d�veloppement rationnel des qualit�s intellectuelles. R�duire neuf dixi�mes de l�humanit� � l��tat de b�tes de somme vivant au jour le jour, sans jamais oser penser aux jouissances procur�es � l�homme par l��tude des sciences, par la cr�ation artistique � voil� l�ordre !

L�ordre, c�est la mis�re, la famine devenues l��tat normal de la soci�t�. C�est le paysan irlandais mourant de faim ; c�est le paysan d�un tiers de la Russie mourant de dipht�rie, de typhus, de faim � la suite de la disette, au milieu des entassements de bl� qui filent vers l��tranger. C�est le peuple d�Italie r�duit � abandonner sa campagne luxuriante pour r�der � travers l�Europe en cherchant un tunnel quelconque � creuser, o� il risquera de se faire �craser apr�s avoir subsist� quelques mois de plus. C�est la terre enlev�e au paysan pour l��l�ve du b�tail qui servira � nourrir les riches ; c�est la terre laiss�e en friche plut�t que d��tre restitu�e � celui qui ne demande pas mieux que de la cultiver.

L�ordre, c�est la femme qui se vend pour nourrir ses enfants, c�est l�enfant r�duit � �tre enferm� dans une fabrique, ou � mourir d�inanition, c�est l�ouvrier r�duit � l��tat de machine. C�est le fant�me de l�ouvrier insurg� aux portes du riche, le fant�me du peuple insurg� aux portes des gouvernants.

L�ordre, c�est une minorit� infime, �lev�e dans les chaires gouvernementales, qui s�impose pour cette raison � la majorit� et qui dresse ses enfants pour occuper plus tard les m�mes fonctions, afin de maintenir les m�mes privil�ges, par la ruse, la corruption, la force, le massacre.

L�ordre, c�est la guerre continuelle d�homme � homme, de m�tier � m�tier, de classe � classe, de nation � nation. C�est le canon qui ne cesse de gronder en Europe, c�est la d�vastation des campagnes, le sacrifice de g�n�rations enti�res sur les champs de bataille, la destruction en une ann�e des richesses accumul�es par des si�cles de rude labeur.

L�ordre, c�est la servitude, l�encha�nement de la pens�e, l�avilissement de la race humaine, maintenue par le fer et par le fouet. C�est la mort soudaine par le grisou, la mort lente par l�enfouissement, de centaines de mineurs d�chir�s ou enterr�s chaque ann�e par la cupidit� des patrons, et mitraill�s, pourchass�s � la ba�onnette, d�s qu�ils osent se plaindre.

L�ordre, enfin, c�est la noyade dans le sang de la Commune de Paris. C�est la mort de trente mille hommes, femmes et enfants, d�chiquet�s par les obus, mitraill�s, enterr�s dans la chaux vive sous les pav�s de Paris. C�est le destin de la jeunesse russe, mur�e dans les prisons, enterr�e dans les neiges de la Sib�rie, et dont les meilleurs, les plus purs, les plus d�vou�s repr�sentants meurent par la corde du bourreau.

Voil� l�ordre !

***

Et le d�sordre � ce qu�ils appellent le d�sordre ?

C�est le soul�vement du peuple contre cet ordre ignoble brisant ses fers, d�truisant les entraves et marchant vers un meilleur avenir. C�est ce que l�humanit� a de plus glorieux dans son histoire.

C�est la r�volte de la pens�e � la veille des r�volutions ; c�est le renversement des hypoth�ses sanctionn�es par l�immobilit� des si�cles pr�c�dents ; c�est l��closion de tout un flot d�id�es nouvelles, d�inventions audacieuses, c�est la solution des probl�mes de la science.

Le d�sordre, c�est l�abolition de l�esclavage antique, c�est l�insurrection des communes, l�abolition du servage f�odal, les tentatives d�abolition du servage �conomique.

Le d�sordre, c�est l�insurrection des paysans insurg�s contre les pr�tres et les seigneurs, br�lant les ch�teaux pour faire place aux chaumi�res, sortant de ses tani�res pour prendre sa place au soleil. C�est la France abolissant la royaut� et portant un coup mortel au servage dans toute l�Europe occidentale.

Le d�sordre, c�est 1848 faisant trembler les rois et proclamant le droit au travail. C�est le peuple de Paris qui combat pour une id�e nouvelle et qui, tout en succombant sous les massacres, l�gue � l�humanit� l�id�e de la commune libre, lui fraye le chemin vers cette r�volution dont nous sentons l�approche et dont le nom sera la R�volution Sociale.

Le d�sordre � ce qu�ils nomment le d�sordre �, ce sont les �poques pendant lesquelles des g�n�rations enti�res supportent une lutte incessante et se sacrifient pour pr�parer � l�humanit� une meilleure existence, en la d�barrassant des servitudes du pass�. Ce sont les �poques pendant lesquelles le g�nie populaire prend son libre essor et fait en quelques ann�es des pas gigantesques, sans lesquels l�homme serait rest� � l��tat d�esclave antique, d��tre rampant, avili dans la mis�re.

Le d�sordre, c�est l��closion des plus belles passions et des plus grands d�vouements, c�est l��pop�e du supr�me amour de l�humanit� !

Le mot anarchie, impliquant la n�gation de cet ordre et invoquant le souvenir des plus beaux moments de la vie des peuples, n�est-il pas bien choisi pour un parti qui marche � la conqu�te d�un avenir meilleur ?




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