Le texte que nous proposons au lecteur ci dessous est la reproduction in extenso de celui publi� en 1961 dans un des num�ros de la revue D�fense de l�Homme sous la direction de notre camarade Louis Dorlet.
Groupe Maurice-Joyeux
Dans un pr�c�dent article, je me suis efforc� d�expliquer pourquoi j��tais anticl�rical et de me justifier de l��tre �trop�. Je voudrais aujourd�hui consid�rer un autre grief, celui d��tre �trop anticommuniste�. Et le plus raisonnable semble d�examiner d�s le d�part dans quelle mesure je le suis. Ce qui ne me cause qu�un bien m�diocre embarras, pour l�excellente raison que je ne le suis pas.
Le communisme consiste � mettre tous les biens en commun et � r�partir �quitablement les produits du travail afin d�emp�cher l�accaparement des uns et des autres, et j�en suis un partisan d�termin�. L�abolition de la propri�t� priv�e ne m�effraie nullement ; je pense m�me qu�elle sera une excellente chose, pourvu que, compte tenu du monde relatif o� nous vivons, elle ne soit pas regard�e � son tour comme un pr�jug� semblable aux tabous absolus qui firent la propri�t� sacro-sainte dans certaines soci�t�s. Ainsi, cette suppression doit s�assortir de quelques exceptions et de quelques correctifs en ce qui concerne les objets personnels, et il serait juste que l�usage viager � titre individuel de certains �l�ments du patrimoine commun soit proclam� inali�nable selon des conventions ais�es � mettre au point. Y aurait-il des objets dont la jouissance serait transmissible que la soci�t� n�en continuerait pas moins d��tre collectiviste s�il ne s�agissait que d�objets d�emploi non collectif. Cela dit, je vois mal comment je pourrais �tre anticommuniste puisque le communisme me para�t une doctrine rationnelle, dont les minces r�serves et les infimes amendements que je viens de mentionner n�alt�reraient en rien la puret�.
Mais on se r�crie ; on me dit : �Ce n�est pas en tant qu�adversaire de la doctrine que vous �tes catalogu� anticommuniste, mais comme opposant � la ligne du parti communiste et du r�gime qu�il a fond� en diff�rents pays, notamment en Russie. Vous critiquez sa politique et ses actes, donc vous �tes anticommuniste.� Il est vrai qu�un parti s�est r�serv� le monopole du communisme, comme l�Eglise catholique s�attribue celui du christianisme, de sorte qu�on est antichr�tien aux yeux de Mgr Feltin si l�on critique le Vatican et anticommuniste aux yeux de Maurice Thorez si l�on discute le Kremlin. Bref, h�r�tique dans les deux cas, et dans les deux cas justiciable d�excommunication. Pourtant, il y a sur terre une foule de communaut�s et de sectes qui t�moignent qu�on peut �tre chr�tien hors de l�Eglise catholique ; et, entre autres exemples, celui de la Yougoslavie prouve bien qu�on peut �tre communiste hors de l�ob�dience de Moscou. D�ailleurs, critiquer des hommes et ce qu�ils font, se d�tacher d�eux pour essayer de faire autre chose, ne constitue pas une manifestation d�hostilit� � l��gard de leur id�al, qu�on peut continuer � partager et � vouloir atteindre par des voies diff�rentes. La critique n�est pas une injure ni une d�claration de guerre ; il y a des gens qui critiquent les juifs, leur religion, leurs traditions, leurs particularismes, leur refus de s�int�grer, de se fondre et de dispara�tre en tant qu�ethnie originale, et qui ne sont pas pour cela des antis�mites, qui ne pr�conisent aucunement d�attenter � la personne des isra�lites, � leurs biens ou � leurs droits. Seulement, il faut bien le dire, les communistes ayant �t� souvent pers�cut�s, et les juifs aussi, ils ont tendance, les uns et les autres, � interpr�ter toute critique � leur �gard comme une menace et comme une mise au ban.
La preuve que ma position face aux communistes n�a rien de cette animosit� qu�un orateur de gauche a qualifi�e de �visc�rale�, c�est que je suis tout pr�t � leur rendre justice (je l�ai d�ailleurs fait maintes fois). Risquons une supposition afin d�imaginer un exemple. Il est, dans la doctrine marxiste-l�niniste, une vue de l�esprit tenue par eux pour article de foi et que je consid�re comme une billeves�e de la plus belle eau : je veux parler de la th�orie du d�p�rissement de l�Etat. Selon les marxistes-l�ninistes, l�Etat, quand il aura r�alis� � � la faveur de son omnipotence � le communisme int�gral, d�p�rira de lui-m�me progressivement jusqu�� sa totale disparition. Au jour �J�, il prononcera sa dissolution comme une vulgaire soci�t� anonyme. Ce suicide de l�Etat me para�t, je l�avoue, improbable. L�Etat russe, depuis qu�il existe sous la forme l�niniste, a hypertrophi� son armature, sa puissance, ses pr�rogatives ; du reste, sous Staline, l�axiome relatif � la consomption de l�Etat fut remis� au magasin des vieilles lunes, et cela nous confirma dans le soup�on que cet axiome n�avait �t� ajout� au marxisme qu�� la fa�on d�un additif destin� � satisfaire, � rassurer, les socialistes non marxistes � libertaires principalement � encore nombreux en ce temps-l� et � piper leur adh�sion. Le dogme du d�p�rissement de l�Etat, presque abjur� sous Staline, nous a donc toujours paru fallacieux et contraire aux pr�visions comme aux faits. Or, voici que Khrouchtchev le relance, avec une force caract�ristique, dans son rapport au XXIIe congr�s du parti communiste de l�U.R.S.S. Selon lui, le programme sera bient�t en marche, et lui-m�me, bien que presque septuag�naire, affirme ne pas d�sesp�rer de voir un jour la Russie sans Etat, la soci�t� sovi�tique se tenant toute seule par les vertus civiques de ses citoyens travailleurs comme un bel immeuble termin� dont on a �t� les �chafaudages. Eh bien ! voici ma supposition : imaginons que l�avenir corrobore une telle promesse. Je le d�clare sans raillerie, si je vois cela se r�aliser un jour, je confesserai que j�ai eu tort de douter. Je ne m�obstine pas dans mes erreurs : de m�me que je suis pr�t � m�incliner devant une preuve indubitable de l�existence de Dieu si un th�iste me la fournit, et � r�pudier mon agnosticisme d�s l�instant que les objections qu�il �l�ve auront �t� d�truites, de m�me je suis dispos� � reconna�tre la v�rit� doctrinale du d�p�rissement de l�Etat quand l�absence de fonction aura �tiol� cet organe. Seuls les sots refusent de se rendre � l��vidence. Je promets de crier alors bien haut que je me suis tromp�. Mieux : je le souhaite ! Je le souhaite ardemment, car ce qui importe, ce n�est pas que moi ch�tif j�ai raison ou tort, c�est que la soci�t� de justice et de bonheur, la soci�t� des hommes adultes et majeurs sans tutelle arbitraire et sans exploitation despotique, s�instaure enfin dans un monde lib�r�.
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Cela dit, je ne suis pas un communiste inconditionnel : un communisme qui donne � r�partir moins de b�n�fices que le capitalisme et qui les r�partit aussi in�galement n�est pas un communiste selon mon gr�. Il faut qu�il fasse la preuve de sa sup�riorit� en procurant plus de libert� et plus de bien-�tre. Entendons-nous : je ne pr�tends point que le communisme ne doive pas rogner le bien-�tre (excessif) de quelques-uns, diminuer la libert� (en fait, les privil�ges abusifs) de quelques autres ; il le doit, au contraire, pour augmenter la moyenne � de bien-�tre comme de libert� � dont jouira le plus grand nombre. Mais, cette observation faite, le communisme n�attestera son excellence qu�en permettant � tous d�acc�der � un degr� d��mancipation et de prosp�rit� impossible � atteindre sous le r�gime de l�exploitation de l�homme par l�homme. Or, le communisme sovi�tique n�a rien prouv� de semblable. Si l�on met en parall�le la progression �conomique de la Russie et des Etats capitalistes de 1920 � 1960, et l�accroissement de profits qu�en ont tir� leurs peuples respectifs, la comparaison favorise m�diocrement le communisme. Certes, nous voyons bien, au cours de ces quarante ann�es, l�Etat russe �tendre sa puissance de fa�on presque d�mesur�e, mais le sort du citoyen russe ne s�est am�lior� qu�� un rythme fort lent, plus lent que dans les pays bourgeois. Nous ne fermons les yeux ni sur les bas salaires pratiqu�s dans la majeure partie du monde capitaliste ni sur les r�alisations sovi�tiques en faveur du monde ouvrier en mati�re de s�curit� sociale par exemple. Mais nous avons lu et entendu trop de r�v�lations non d�menties sur l�in�galit� des salaires et la vie ch�re en U.R.S.S, pour ne pas �tre fix�s sur un point : il y a en ce pays des gens qui gagnent outrageusement trop, d�autres (en immense majorit�) qui sont la r�plique de notre lampiste et de notre Z�phyr man�uvre l�ger ; si ne pas payer le m�decin quand on est malade constitue un avantage appr�ciable, cela compense mal le prix exag�r� des bicyclettes et des chaussures, surtout quand les d�l�gu�s en mission portent de si belles bottes fourr�es et quand la place Rouge, les jours de congr�s, sert de parking � de si �blouissantes automobiles � fussent-elles propri�t� collective. En quarante ans, l� Russie bolcheviste n�a pas octroy� � ses citoyens un bien-�tre sup�rieur ni m�me �gal � celui qu�ont fini par arracher au capitalisme les ressortissants des pays bourgeois, m�me d�vast�s comme elle par la guerre, et elle leur a refus� une bonne partie des libert�s qu�accordent nos Constitutions conservatrices. Le seul fait que l�exercice de n�importe quelle libert� soit suspendu � une autorisation du parti unique est la n�gation du droit individuel. Un parti unique est un gang, une mafia, organis� en syst�me de pers�cution et d�oppression politiques et sa dictature est un pouvoir non seulement tyrannique mais usurp�. L� encore, les progr�s en mati�re de s�curit� sociale dont les malades peuvent b�n�ficier perdent toute valeur si, pour un simple d�lit d�opinion, des millions de gens (cela s�est vu) sont d�port�s, parqu�s, trait�s comme des criminels.
C�est au moment de l�histoire o� l�action des d�mocrates, des libres-penseurs, des r�publicains, des encyclop�distes, des socialistes, des libertaires, avait enfin contraint les forces du despotisme � reconna�tre le droit sacr� pour chacun de publier son opinion, de la proposer � tous, de la confronter aux autres mani�res de raisonner et de juger, c�est � ce moment que le communisme marxiste au nom m�me de la libert�, supprime ce droit. Car, en �tatisant tout il �tatise jusqu�aux moyens qu�avait l�individu de se faire entendre, et si l�individu veut faire entendre des choses qui d�plaisent � l�Etat, l�Etat lui en refuse les possibilit�s, qu�il est seul � d�tenir. On observera que, dans les pays bourgeois, il n�est pas facile non plus de propager des opinions non conformistes ; que la presse, la radio, le cin�ma, y sont monopolis�s ou censur�s ; que le prix de l��dition libre ou de l�affichage est quasi prohibitif. Cela est vrai. A quoi l�on r�pondra pourtant que : 1� il arrive parfois, m�me aux organes �tatis�s ou noyaut�s par l�Etat en r�gime capitaliste, de critiquer les institutions directement li�es au pouvoir, ce qu�on ne voit pas en pays marxiste ; 2� l�opposition, hors le cas de dictature fasciste, r�ussit quand m�me � publier, ne f�t-ce que des br�lots (une revue comme �D�fense de l�homme� est inimaginable en Russie ou en �d�mocratie populaire�) ; 3� enfin, m�me si la libert� d�expression �tait compl�tement annihil�e en r�gime capitaliste, ce serait une raison pour le communisme non pas d�en faire autant, mais de donner au contraire l�exemple d�une libert� d�expression si totale qu�elle communique aux peuples sous le joug l�envie d�en jouir � leur tour.
Tel qu�il existe, le communisme marxiste s�est appesanti sur les hommes � mesure qu�il s�appesantissait sur les choses. L� est peut-�tre le plus grand vice du syst�me. Le principe du socialisme doit �tre que plus les hommes ma�trisent les lois de la nature et des soci�t�s, plus ils se lib�rent ; chaque fois qu�ils dominent davantage les r�alit�s et les fatalit�s naturelles, historiques, �conomiques et sociales, cette victoire les affranchit d�une oppression. Mais le communisme marxiste ne fournit nullement l�illustration de cette th�orie. Plus il s�est empar� des choses, et plus il s�emparait des �tres en m�me temps. Loin qu�en grandissant le pouvoir de l�Etat �largisse simultan�ment la libert� du peuple et le droit de l�individu, droit et libert� au niveau des administr�s ont r�tr�ci � proportion de cette expansion �tatique. Au temps o� le socialisme �tait encore abstrait, on imaginait par exemple que l�expropriation de la presse poss�d�e par des groupes ou des familles soumis � l�influence des banques et des gouvernements mettrait l�expression de la pens�e � la port�e de tous ; c�est le contraire qui s�est pass� partout o� le parti communiste a confisqu� au seul profit de l�Etat une presse d�sormais plus inaccessible � l�opinion publique qu�autrefois. Le communisme autoritaire, traitant les hommes comme des choses, asservit ceux-l� en gouvernant celles-ci, alors que le seul int�r�t que nous prenions au communisme, la seule justification des luttes qu�il a exig�es et des martyrs qui se sont sacrifi�s pour sa victoire, c�est qu�il devait all�ger le fardeau des hommes et desserrer les contraintes qui l��touffaient, all�ger ce fardeau ne f�t-ce que d�un gramme, desserrer ces contraintes ne f�t-ce que d�un cran, chaque fois que sur les choses, chaque fois que sur le d�roulement des lois mat�rielles et physiques, son pouvoir s�affermirait.
Sans doute, le niveau de vie des Russes s�est-il am�lior� ; mais c�est un ph�nom�ne qui n�est pas sp�cial aux pays communistes. La science, l��lectrification, le machinisme, plus que la politique, furent les artisans de ce grand progr�s, qui n�a pas connu de fronti�res. Communistes ou pas, tous les peuples �volu�s passent par l�. Mais ce n�est gu�re qu�en pays communiste qu�on a fait creuser des canaux par des condamn�s politiques, autrement dit par des for�ats innocents.
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Apr�s la Premi�re Guerre mondiale, la formule mill�naire : �si tu veux la paix, pr�pare la guerre�, �tait discr�dit�e. Le peuple comprenait de plus en plus qu�en armant, r�armant, surarmant, les nations n�avaient fait que rendre les conflits sanglants in�vitables, et engendrer leur propre malheur. Une opinion se formait peu � peu en faveur de cette certitude que la paix des peuples n�est pas assur�e par leur puissance militaire, et le mythe de la s�curit� par les armes commen�ait � passer pour une survivance du monde bourgeois,. Mais voil� que l�on vit la Russie nouvelle reprendre � son compte cette vieille croyance et, d�une erreur traditionnelle, faire une v�rit� r�volutionnaire. En d�clarant l�arm�e rouge n�cessaire � la garantie du territoire sovi�tique, en recherchant des alliances militaires � qu�on se souvienne des stages d�instruction que faisaient en U.R.S.S. les officiers de Weimar, futurs chefs des divisions hitl�riennes ; qu�on se souvienne de la d�claration de Staline � Laval (1935) quand il reconnut pour la France le droit de porter �sa d�fense au niveau de sa s�curit� (dr�le de formule, d�ailleurs, � en professant aujourd�hui encore par la voix de Khrouchtchev que l�U.R.S.S., singuli�re championne du d�sarmement, juge l�accroissement de sa puissance en bombes atomiques indispensable � sa protection, en agissant et en parlant ainsi, le communisme marxiste a redonn� vie � l�antique �si vis pacem� � l�instant m�me o�, exp�rimentalement d�menti, ce proverbe caduc �tait en train de crever de sa belle mort ; et, cette fois, ce n��tait pas dans les couches bourgeoises qu�il se revigorait (le mal e�t �t� limit�), mais dans les classes populaires, pour qui il est un adage mortel.
Si la condamnation des guerres a toujours fait partie des th�mes de propagande du communisme marxiste ; s�il a toujours eu � interpr�tant expansivement la parole de Jaur�s : �Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nu�e porte l�orage� � le souci de rejeter la responsabilit� de toutes les agressions arm�es sur le capitalisme, bien que les pays communistes aient, pour leur part, d�clench� des guerres qu�ils imputent tr�s faussement � leurs adversaires, par exemple l�attaque de la Russie contre la Finlande en 1939 et celle de la Cor�e du Sud par la Cor�e du Nord en juin 1951 ; s�il a anim� des �mouvements de la paix� (qui n��taient en fait que ses satellites) toujours dispos�s � justifier la politique russe comme ne pouvant �tre qu�une politique de conciliation, les communistes marxistes, n�ont jamais approuv� ni appuy� le v�ritable pacifisme. Ils l�ont continuellement d�nonc� comme une man�uvre de diversion orchestr�e par les capitalistes, comme une id�ologie n�gative et petite-bourgeoise destin�e � tromper les masses et � les �carter de la seule voie (la leur, bien s�r) qui conduisit � l�affranchissement du prol�tariat. Seuls des ignares et des oublieux s��tonnent de voir, en octobre 1961, Molotov �crire au comit� central du P.C. sovi�tique r�uni en congr�s � Moscou pour s�en prendre au �pacifisme� de Khrouchtchev, qualifi� par lui d�antimarxiste parce que partisan de la coexistence entre l�Est et l�Ouest. Certes, Molotov n�use l� que d�une dialectique de circonstance, appuyant le bellicisme de certains �ultras� de race jaune pour faire pi�ce � l�homme qui, au Kremlin, lui a souffl� la premi�re place apr�s la mort de Staline. Molotov, au fond, n�est ni plus ni moins que Khrouchtchev partisan ou ennemi de cette coexistence : pourquoi r�pugnerait-il � une tr�ve avec les Etats-Unis, lui qui en signa une en 1939 avec Ribbentrop, notablement plus immorale et plus compromettante ? Cela n�emp�che point Molotov d��tre sinc�re quand il attaque le pacifisme : les dirigeants communistes n�ont gu�re servi la paix qu�en paroles, et apr�s Litvinov, sorte d�Aristide Briand de l�U.R.S.S., la politique internationale russe fut � base de force, d�alliances militaires et de course aux armements. Or, si l�on songe que, dans sa charge � fond contre le pacifisme, c�est au pacifisme de Khrouchtchev que Molotov en a ; et si l�on consid�re que Khrouchtchev, trop pacifiste � son gr�, est l�homme qui, contre la r�solution de l�O.N.U. et les suppliques du monde entier, fait �clater des bombes d�une puissance colossale afin de prouver aux capitalistes que les communistes n�ont pas peur d�eux, on a la mesure de ce qu�est l�antipacifisme des marxistes-l�ninistes officiels.
Le paroxysme en est atteint avec la th�orie des activistes chinois pr�nant la guerre, m�me destructrice des neuf dixi�mes de l�humanit�, comme moyen d�cisif d�instaurer le marxisme sur les ruines du capitalisme ; conception qui aurait, dit-on, des adeptes jusqu�� Tirana...
Ainsi, des sophismes qui ont leurr� les peuples durant des si�cles, et que l�esprit socialiste avait � moiti� balay�s, ont �t� remis en honneur et ont repris leur ancienne virulence sous le drapeau du communisme et de la r�volution. Cela parce que ces erreurs fatales aux travailleurs de la base ont �t� sauv�es du naufrage par un Etat totalitaire qui en fait sa v�rit� et sa mission. En Russie et dans tous les pays marxistes, les conflits dialectiques (sur le pacifisme, la coexistence, le r�visionnisme, l�antipartisme, le d�viationnisme, l�aventurisme, etc.) camouflent en fait des rivalit�s de personnes et des heurts d�ambitions entre lobbies et entre clans, de m�me que l�imp�rialisme slave se pare d�internationalisme prol�tarien. Dans le marxisme aujourd�hui comme dans le catholicisme toujours, la doctrine fournit � l�homme � honteux de ses mobiles peu nobles � des justifications �lev�es, des raisons �th�r�es, de sublimes arguments moraux.
Un des reproches essentiels que nous faisons au communisme marxiste est donc celui-ci : au moment o� les peuples penchaient � r�pudier une foule de comportements infantiles auxquels ils �taient ancestrale ment attach�s, le bolchevisme international a insuffl� une vie nouvelle � ces vieux errements.
Les peuples tendaient � conform�ment � l�internationalisme qui sapait les vieux esprits de corps nationaux � � renverser les fronti�res ; la libre circulation des biens, des id�es et des hommes pouvait devenir g�n�rale. Le communisme marxiste a ressuscit� l�herm�tisme, refait l��tanch�it� des lignes imaginaires qui d�limitent depuis des si�cles les �nations, mots pompeux pour dire barbarie� (Lamartine). Jamais murailles cr�nel�es de jadis ne se dress�rent plus �pres et plus inexpugnables que les fronti�res communistes : 38e parall�le, 17e parall�le, rideau de fer est-europ�en, mur de b�ton berlinois ; car on �l�ve et l�on verrouille maintenant des fronti�res au beau milieu des villes, au nom du socialisme qui devait unifier les continents.
Mille choses sacr�es que la bourgeoisie, apr�s l�aristocratie, brandissait comme des embl�mes ou v�n�rait comme des idoles pour la domination et l�ab�tissement des peuples na�fs �taient sur le point d��tre d�consid�r�es quand le communisme marxiste prit le relais, s�en empara et les imposa de nouveau � l�adoration populaire, en proclamant que, touch�es par des mains ouvri�res, elles s�en trouvaient r�g�n�r�es. Les m�dailles, les croix de guerre, les croix d�honneur, ces hochets de la vanit� humaine ; les drapeaux, ces totems offerts � la superstition fanatique et belliqueuse des multitudes ; les hymnes nationaux, les cliquetis d�armes, les uniformes, les revues et les d�fil�s, toute cette fum�e dont les rois nous saoulaient, tout cela qui allait tomber en d�su�tude et en discr�dit, peut-�tre dispara�tre � jamais, le communisme marxiste, usant des techniques modernes qui facilitent le �viol des foules par la propagande�, l�a remis � neuf, requinqu�, redor�, et voil� les masses hyst�riques, ivres de slogans et aveugl�es par les chamarrures, qui arborent de nouveaux insignes, font flotter dix fois plus haut des pavillons dix fois plus grands, brandissent des portraits g�ants � nouvelles ic�nes, � processionnent et mart�lent d�un pas provocant le pav� des villes en acclamant sur ordre et en cadence de hi�ratiques bonshommes qui les saluent de leur tribune et qui sont les ma�tres le leur destin, �lus � la majorit� de 99,99 pour cent des voix.
Le parti communiste russe a fait surgir r�cemment de toute l�Union une floraison de motions vot�es par des personnels d�usines pour approuver le maintien sous les drapeaux de classes qui devaient �tre lib�r�es. Imagine-t-on cela ? Les dirigeants sovi�tiques voudraient d�montrer que le communisme devient la derni�re forme encore praticable du despotisme, son ultime chance et son ultime avatar, qu�ils ne s�y prendraient pas autrement.
Partout l�intol�rance �tait en recul, partout la libert� d�opinion et d�expression �tait devenue ou la r�alit� jalousement d�fendue ou la revendication majeure h�ro�quement pos�e. Hors quelques absolutismes attard�s et quelques r�gimes d�aventure �ph�m�res, nulle part la doctrine selon laquelle l�opinion du gouvernement doit �tre la seule qu�ait le droit de professer le citoyen n��tait plus admise s�rieusement. Il semblait d�sormais acquis que la libert� d�opinion et d�expression ne serait plus contest�e. Les communistes marxistes ont d�truit cette libert� partout o� ils ont pris le pouvoir ; ils ne se sont pas born�s � l�an�antir, ils ont cherch� � la calomnier, � la d�shonorer, � l�avilir, en pr�tendant que c��tait une libert� n�gative, capitaliste et bourgeoise, et ils ont eu le front de qualifier �libert� marxiste, prol�tarienne et positive� le droit qu�ont leurs assujettis d�ob�ir au parti, lequel, en fait de libert�s, n�octroie que des consignes imp�ratives et ne promulgue que des interdictions. Toute la correspondance qui parvient des pays qu�ils gouvernent � correspondance dont il nous est impossible de faire �tat par souci de la s�curit� des exp�diteurs � atteste l�inexorable �touffement de la pens�e par le parti unique, craint et ha�, et quand la pens�e n�est pas libre les corps sont esclaves, chacun sait cela.
A l�occasion du bannissement du culte stalinien, on assiste � des retournements aussi insens�s et aussi d�gradants que l��tait ce culte m�me. N�est-ce pas accabler de m�pris les ouvriers russes, et non les traiter en citoyens conscients, que de leur faire voter des motions hostiles au d�funt �petit p�re des peuples�, alors que les m�mes pauvres girouettes �taient sollicit�es de l�aduler et de le chanter en vers et en prose il y a si peu de temps encore ? L��v�nement fait �clater la mauvaise foi des abjurateurs. Ne voit-on pas en effet les communistes fran�ais applaudir � cette expulsion de l�idol�trie stalinienne et affirmer que celle-ci a �t� historiquement n�faste ? Cela me rappelle un souvenir. Il y a une dizaine d�ann�es, la revue d�Armand de �l�Unique� �tait imprim�e dans une entreprise aux mains du parti communiste. J�y publiai un article sur le culte de la personnalit� de Staline, avec des documents tout � fait probants, et des commentaires assez mod�r�s. Cela suffit � la direction pour refuser de fabriquer la revue d�sormais et Armand dut changer d�imprimeur pour les adeptes de Thorez et de Duclos, nous �tions des supp�ts de l�anticommunisme bourgeois parce que nous d�voilions les exc�s de l�adoration officielle de Staline. Ils devraient nous regarder � pr�sent comme des pr�curseurs. Non, ils continuent de nous tenir pour des valets de l�imp�rialisme. Car adorer Staline, attitude n�gative en 1961, �tait pour eux une attitude positive en 1950 en vertu de la succession de l�antith�se � la th�se, la synth�se promettant pour l�avenir une demi-r�habilitation. Ils condamnent aujourd�hui en se voilant la face des crimes dont ils glorifiaient Staline voil� dix ans ; de m�me, dans dix ans, Thorez et Duclos ou leurs successeurs bl�meront Khrouchtchev (mort ou destitu�) d�avoir �cras� la Hongrie, ils le traiteront de �bourreau de Budapest�, c�est-�-dire qu�ils lui reprocheront comme des abominations n�gatives les massacres positifs pour lesquels ils l�honorent vivant et omnipotent. Peut-�tre, de congr�s en congr�s, r�habiliteront-ils Trotsky (ainsi que la veuve de celui-ci le demande) et annexeront-ils Makhno � Moscou comme ils annex�rent Louise Michel � Paris.
M�affirmer�t-on que ces �r�visions d�chirantes� (faites d�ailleurs par des adversaires acharn�s du r�visionnisme) s�inscrivent, comme on dit, dans la logique de l�histoire, je me d�tourne indign� de cette cascade d�engouements et de r�pudiations, et des gens qui br�lent ainsi avec des cris d�all�gresse ce qu�ils ont si joyeusement ador�.
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J�ai expliqu� mon anticl�ricalisme par le fait que je d�teste qu�on sp�cule sur la cr�dulit�. Eh bien! cette explication vaut �galement pour ma critique du communisme marxiste international et pour ma m�fiance � son �gard. J�ai dit des pr�tres qu�ils �taient des menteurs et des charlatans ; je dis des dirigeants du bolchevisme qu�ils sont des imposteurs et des faussaires.
Faire ex�cuter de grands travaux par des bagnards abusivement condamn�s pour des crimes imaginaires et pr�senter cela comme des r�alisations du communisme est une imposture � nulle autre pareille ; les chantiers g�ants, de l�ancienne Egypte esclavagiste m�ritaient l��pith�te �communiste� � peu pr�s autant que la construction du canal de la mer Blanche. Mais c�est pendant toute l�histoire de la Russie sovi�tique que les r�sultats obtenus par des initiatives et des mesures en contradiction avec le communisme ont �t� maquill�s en succ�s communistes. Chaque fois que la planification �tatiste se r�v�lait (malgr� le truquage des statistiques) d�ficitaire, un rel�chement de l�administration centralisatrice redonnait une certaine autonomie au secteur libre (individuel ou coop�ratif, et aussit�t le peuple, actif et int�ress�, rem�diait � la d�faillance des sociologues et des politiciens ; apr�s quoi le parti, habile � tirer profit de victoires d�opportunit� qui palliaient des d�faites d�id�ologie, montait en �pingle sous le nom de �triomphes socialistes� ce qui n�avait �t� atteint que gr�ce � la renonciation momentan�e au socialisme.
Ce n��tait l� que la moindre falsification marxiste. Celle de l�histoire et de l�actualit� est une chose beaucoup plus �tonnante encore.
L�actualit� ? Sans remonter loin, il suffit de remarquer que la presse russe tonnait contre les explosions atomiques (souterraines effectu�es aux Etats-Unis tandis qu�elle passait sous silence les bombes nucl�aires (a�riennes) que l�U.R.S.S. avait fait �clater en Nouvelle-Zemble, cela pas plus tard qu�en octobre dernier.
Comment pourrais-je avoir le mensonge en horreur dans la bouche des pr�tres et le priser dans celle des tribuns ? On a beau me dire que l�omission d�un fait ou d�un nom est condamnable dans certains cas et louable dans d�autres selon que cela sert le parti ou lui nuit, je ne marche pas. Les j�suites aussi ont, par une casuistique de leur invention, justifi� les r�ticences spirituelles et les restrictions mentales, la d�formation ou l�assujettissement de la v�rit�, de l�actualit�, de l�histoire ; Pascal leur a dit leur fait dans �les Provinciales� avec une �loquence qui a d�mont� leurs sophismes et une rh�torique qui a d�finitivement surclass� la leur. Les communistes marxistes sont dans le profane ce que les j�suites furent dans le religieux, et leur dialectique, au service d�un parti identifi� par postulat � la classe ouvri�re et arbitrairement charg� d�une mission mat�rialiste dont la fin supr�me est le bonheur du genre humain, �pouse autant les m�andres de l�opportunit� que celle des disciples d�Ignace de Loyola �uvrant en tant que milice du Christ pour le salut des �mes �in s�cula s�culorum�. Le bolchevisme est plein de Basiles et d�Escobars, qui parfois dans leurs empoignades se d�masquent mutuellement aux yeux du public �tonn�, quand d�aventure ils ne s�arquebusent point entre-eux. Nous pour qui toute v�rit� est r�volutionnaire, m�me quand elle semble contrarier quelqu�un ou quelque chose catalogu� ainsi par un parti qui monopolise la r�volution, jugeons indigne et honteux l�asservissement de la v�rit� � d�utilitaires et �ph�m�res n�cessit�s et condamnons sa subordination � des imp�ratifs qui lui seraient sup�rieurs ; car rien n�est sup�rieur � la v�rit�.
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Nous ne nous privons pas, on le voit, de critiquer les communistes marxistes. Ce qu�ils prennent g�n�ralement tr�s mal. Ils d�testent qu�on les critique ; ils le d�testent tellement qu�ils suppriment � peu pr�s toute critique d�s qu�ils sont au pouvoir. Ils ne peuvent supporter non plus qu�on fasse la moindre r�serve sur la politique russe. C�est, � leurs yeux, �corcher la patrie du prol�tariat et du socialisme, faire saigner ses plaies (comme, aux yeux du croyant catholique, critiquer l�Eglise c�est faire saigner les plaies du Christ). Cela pouvait se concevoir quand le jeune Etat moscovite faisait ses premiers pas sur ses jambes fr�les aux alentours de 1922. Mais aujourd�hui qu�il s�agit de la plus �norme puissance militaire du globe, de la deuxi�me nation du monde pour l�importance �conomique, r�gnant en outre sur dix pays encha�n�s, couvrant plus de la moiti� de l�Europe et plus de la moiti� de l�Asie, � la t�te du plus formidable bloc de coalition qui se soit encore form� sur la plan�te, de la Baltique au golfe du Tonkin, pourquoi avoir l��piderme � ce point sensible ? L�U.R.S.S. est si forte qu�elle peut se moquer de toute critique, m�priser tout bl�me, et rire de qui l��gratigne avec des mots.
Les scrupules de ses dirigeants n�ont pas toujours �t� des plus d�licats, apr�s tout ! Montesquieu �crivit un jour qu�il aurait �regard� comme un crime� d�accomplir une action utile � sa patrie mais capable de nuire au reste de l�humanit�. L�humanisme encyclop�dique semble assez �tranger � Khrouchtchev, qui, avant l�explosion de sa bombe de 50 m�gatonnes, a os� dire publiquement : �Toutes les nations unissant leurs voix ne sauraient nous emp�cher de faire une chose si nous la jugeons utile � l�int�r�t de l�Union sovi�tique.� Khrouchtchev, on le voit, n�en est pas encore � Montesquieu. D�ici � ce qu�il en soit � Tolsto�...
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Iconoclastes pour qui rien n�est sacr�, nous n�avons pas besoin d��tre anticommunistes pour dire ce que nous pensons de ceux qui font des doctrines communistes � universelles et appartenant � tout le monde � un usage qui nous para�t critiquable. Anticommunistes ? Mais avons-nous jamais demand� la dissolution du parti communiste ? Bien qu�il dissolve tous les autres partis quand il s�empare de l�Etat, nous ne r�clamerons jamais pour lui le traitement qu�il inflige � ses adversaires. Car � ses actes totalitaires il est salubre et de bon exemple de r�pondre par des le�ons de libert�. Non, l�anticommunisme visc�ral n�est point notre fait. Mais ce qui est visc�ral chez nous, c�est, nous l�avons dit en conclusion de notre article sur l�anticl�ricalisme et nous le r�p�tons, l�amour de la v�rit�, la haine du mensonge. Visc�ral aussi, insistons-y, notre amour de la paix ; visc�rale notre haine de la guerre. Or, la guerre, le mensonge y m�ne, et elle n�a pas de plus grand d�fenseur, de plus impitoyable adversaire que la v�rit�. Chaque fois que des hommes politiques se comportent en imposteurs et en faussaires � et combien de d�p�ches d�Ems apr�s coup n�ont pas libell�es ou falsifi�es les dirigeants l�ninomarxistes pour couvrir ou faire oublier leurs palinodies, leurs contradictions, leurs d�loyaut�s ! � ils travaillent pour la guerre, ils attentent � la paix. Nous qui voulons qu�on n�alt�re la v�rit� sous aucun pr�texte �uvrons par cela m�me, par cela seul, au b�n�fice de la paix � la d�confiture de l�esprit de guerre. Et bien entendu jamais on ne nous trouvera aux c�t�s de ceux qui r�veraient d�allumer la guerre contre la Russie communiste. A la seule id�e d�un tel crime nous nous dressons horrifi�s ; car ce ne sont pas les doctrines ni les doctrinaires qui en souffriraient, mais le peuple russe, un grand peuple qui travaille et qui m�rite le bien-�tre et la paix, et dont il serait fort paradoxal de pr�tendre faire le bonheur en l�assassinant, apr�s avoir reproch� � ceux qui le m�nent de l�asservir pour l��manciper.
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