Brochure
mensuelle (n° 26) février 1925.
Groupe Maurice-Joyeux
I
Un chaos d’êtres,
de faits et d’idées, une lutte désordonnée,
âpre, sans merci, un mensonge perpétuel, une roue qui
tourne aveuglément, juchant un jour celui-ci au pinacle et le
lendemain l’écrasant sans pitié, autant d’images
qui pourraient dépeindre ce qu’est la société
actuelle, si toutefois elle pouvait se dépeindre. Le pinceau
du plus grand des peintres et la plume du plus grand des écrivains
se briseraient comme verre si on les employait à traduire même
un écho lointain du tumulte et de la mêlée que
représente le choc des appétits, des aspirations, des
haines et des dévouements qui heurtent et mêlent les
différentes catégories entre lesquelles se répartissent
les hommes.
Qui exprimera jamais exactement la bataille inachevée
que se livrent les intérêts particuliers et les besoins
collectifs ? Les sentiments des individus et les logiques des
généralités ? Tout cela constitue la société
actuelle et tout cela ne suffit pas à la décrire. Une
minorité qui possède la faculté de faire
produire et consommer ou la possibilité d’exister à
titre parasitaire, sous mille formes diverses : propriété
foncière ou mobilière, capital-outils et
capital-argent, capital-enseignement et capital-éducation.
En regard, une majorité immense, qui ne possède
rien sinon ses bras ou son cerveau ou autres organes productifs,
qu’elle est contrainte de louer, affermer ou prostituer, non
seulement pour se procurer de quoi ne pas mourir de faim, mais encore
afin de permettre à un petit nombre détenteurs de la
puissance propriété ou valeur d’échange,
de vivre à ses dépens, plus ou moins grassement. Une
masse, riches et pauvres, esclaves de préjugés
séculaires, héréditaires, les uns parce qu’ils
y trouvent leur intérêt, les autres parce qu’ils
sont plongés dans l’ignorance ou n’en veulent
point sortir ; une multitude dont le culte est l’argent et le
prototype l’homme enrichi ; une médiocratie incapable de
grands vices comme de grandes vertus ; la cohue des dégénérés
d’en haut et des dégénérés d’en
bas, sans aspirations profondes, sans autre but que celui de parvenir
à une situation de jouissance et d’aise, quitte à
broyer, s’il le faut, les amis d’hier, devenus les
piétinés d’aujourd’hui.
Un provisoire qui menace sans cesse de se transformer en
définitif et un définitif qui menace de n’être
jamais qu’un provisoire. Des vies qui mentent aux convictions
affichées et des convictions qui servent de tremplin aux
ambitions louches. Des libres-penseurs qui se révèlent
plus cléricalistes que les cléricaux et les dévots
qui se découvrent de grossiers matérialistes. Du
superficiel qui voudrait passer pour du profond et du profond qui ne
parvient pas à se faire prendre au sérieux. Répéter
que tout cela c’est le tableau vivant de la société
nul n’y contredira, et il n’est cependant personne
sachant réfléchir qui ne s’aperçoive que
la peinture est mille fois au-dessous de la réalité.
Pourquoi ? Parce que sur chaque visage un masque est plaqué ;
parce que nul ne se préoccupe d’être, parce que
tous aspirent uniquement à paraître. “ Paraître ”,
voila l’idéal suprême, et si l’on désire
si goulûment l’aisance ou la richesse, c’est afin
de pouvoir paraître puisqu’en les temps actuels, l’argent
seul permet de faire figure.
Cette manie, cette passion, cette course à
l’apparence, à ce qui peut la procurer, elle dévore
le plus riche comme le vagabond, le plus instruit comme l’illettré.
L’ouvrier qui médit du contremaître souhaite de le
devenir à son tour ; le négociant qui évalue à
un coût sans égal son honneur commercial ne regarde pas
à passer des marchés fort peu honorables ; le petit
boutiquier, membre des comités électoraux patriotes et
nationaliste s’empresse de transmettre ses commandes aux
fabricants étrangers, dès qu’il y trouve son
profit ; le député socialiste, avocat du prolétariat
miséreux, entassé dans les parties empuanties de la
ville, villégiature dans un château où habite
dans les quartiers aisés de la cité, où l’air
s’épand, abondant et pur. Le libre-penseur se marie
encore volontiers à l’église et y fait souvent
baptiser ses enfants ; le religieux n’ose pas afficher ses
idées parce qu’il est bien porté de ridiculiser
la religion. Où donc trouver la sincérité ?
Partout s’étend la gangrène. Nous la rencontrons
au sein de la famille où souvent père, mère,
enfants se haïssent et se trompent tout en se disant qu’ils
s’aiment, tout en faisant croire surtout qu’ils
s’affectionnent. Nous la voyons à l’œuvre
dans le couple où mari et femme, mal assortis, se trahissent
sans oser rompre le lien qui les enchaîne. Elle s’étale
dans le groupement où chacun cherche à supplanter son
voisin dans l’estime du président, du secrétaire
ou du trésorier, en attentant de se hisser à leur place
lorsqu’ils n’auront plus rien à en tirer. Elle
abonde dans les actes de dévouement, les actions d’éclat,
dans les conversations privées, dans les harangues
officielles. Paraître ! paraître ! paraître : pur,
désintéressé, généreux —
quand on considère pureté, désintéressement,
générosité comme de vaines sornettes —
moral, honnête, vertueux — quand la probité, la
vertu, la moralité sont le moindre souci de ceux qui les
professent.
Où trouver
quelqu’un qui échappe à la corruption, qui
consente à ne pas paraître ?
Nous ne prétendons pas n’en avoir jamais
rencontré. Nous constatons que les personnes sincères,
éminemment sincères, sont rares. Nous affirmons que le
nombre des êtres humains qui œuvrent de façon
désintéressée est fort restreint. À tort
ou à raison j’ai plus de respect pour l’individu
qui m’avoue cyniquement vouloir jouir de la vie en profitant
d’autrui que pour le bourgeois libéral et philanthrope,
dont les lèvres résonnent de mots grandioses, mais dont
la fortune s’est édifiée sur l’exploitation
dissimulée des malheureux.
On nous objectera que nous nous laissons entraîner
par notre indignation ; que rien ne prouve, tout d’abord, que
notre colère ou nos invectives ne soient pas, elles aussi, une
manière de paraître. Attention : ce qu’on trouvera
ici ce sont des observations, des opinions, des thèses, il
restera au lecteur à déterminer ce qu’elles
valent. Les pages qui vont suivre ne sont point marquées au
sceau de l’infaillibilité. Nous ne cherchons point à
convertir qui que ce soit à notre point de vue. Notre but est
d’amener à faire réfléchir ceux qui nous
parcourent sous réserve d’admettre ou de rejeter ce qui
ne cadre pas avec leur propres conceptions.
On nous objectera encore que c’est traiter la
question de trop haut, ou à un point de vue métaphysique,
qu’il faut descendre sur le terrain des réalités
concrètes ; que la réalité, la voici : c’est
que la société actuelle est le résultat d’un
long processus historique, peut être à ses débuts,
que l’humanité ou les différentes humanités
en sont tout simplement à chercher ou à préparer
leur voie, qu’elles tâtonnent, trébuchent, perdent
leur chemin, le retrouvent, progressent, reculent, — qu’elles
sont parfois secouées jusqu’à leur base par
certaines crises, entraînées, lancées sur la
route des destinées, pour ralentir ensuite leur marche ou
battre la mesure sur place — qu’en grattant un peu le
poli, le vernis, la surface des civilisations contemporaines, on
mettrait à nu les balbutiements, les enfantillages et les
superstitions des préhistoriques. Qui le nie ? Nous convenons
même que toutes ces choses rendent le “ problème
humain ” singulièrement complexe.
On nous objectera enfin que c’est folie de
chercher à découvrir, à établir la
responsabilité de l’individu, qu’il est noyé,
absorbé dans son environnement, que ses pensées
reflètent les pensées et ses gestes, les geste de ceux
qui l’entourent — qu’il n’en peut être
autrement et que si, du haut en bas de l’échelle
sociale, l’aspiration c’est “ paraître ”
et non “ être ”, la faute en est au stade
actuel de l’évolution générale et non à
l’individu, au membre de la société, atome
minuscule perdu dans un agrégat formidable.
Nous répondons franchement que nous n’entendons
pas écrire pour tous les êtres qui constituent la
société. Qu’on nous comprenne bien : nous nous
adressons, répétons-le, à ceux qui réfléchissent
ou “ en voie de réfléchir ” — à
ceux qui s’impatientent d’être contraints
d’attendre le grand nombre qui ne peut ou veut réfléchir
— à ceux qui ne s’accommodent pas de l’apparence
et que le stade actuel de l’évolution générale
ne satisfait point. Nous écrivons pour les curieux, pour les
penseurs, pour les critiques — pour ceux que ne contentent
point les formules qui ne se laissent point discuter ou les solutions
bouche-trou.
De deux choses l’une : ou il n’y a rien à
faire qu’à laisser se poursuivre lentement l’inévitable
évolution, à se courber lâchement devant les
circonstances, à assister, passif, au défilé des
événements et admettre qu’en attendant mieux,
tout est bien dans la meilleure des sociétés. Nos
thèses et nos opinions n’intéresseront point ceux
qui partagent cette façon de voir. Ou bien sans s’armer
d’un optimisme exagéré, on peut s’écarter
de la grande route, se retirer pour un moment sur une éminence,
s’interroger, se sonder sur les racines de son propre malaise.
Nous nous adressons à ceux que la société
actuelle ne satisfait pas — à ceux qui ont soif de vie
vraie, d’activité réelle et qui ne rencontrent
autour d’eux qu’artificiel et irréel. Il en est
qui sont altérés d’harmonie et se demandent
pourquoi, autour d’eux, abondent le désordre et les
luttes fratricides. Ils trouveront peut-être dans le cours de
ces pages une réponse à leurs angoisses.
Concluons : l’esprit qui réfléchit
et qui considère attentivement les hommes et les choses
rencontre dans l’ensemble de faits qu’on nomme société
une barrière à peu près infranchissable à
la vie vraie, libre, indépendante, individuelle. Cela suffit
pour qu’il la qualifie de mauvaise et qu’il souhaite sa
disparition.
II
Ils sont rares, malgré tout, ceux qui, du haut
d’un optimisme béat, proclament que la société
est parfaite. Leur rareté est telle que les réformateurs,
améliorateurs ou transformateurs de la société
sont légion. Il n’est pas exact que tous les hommes
soient contents de leur sort ; à dire vrai tout le monde se
plaint de son lot même les mieux partagés. Sans
rechercher le degré de sincérité que renferment
ces lamentations, le fait est patent et la douleur se proclame
universelle. On peut dire que si, sous ses formes les plus
grossières, elle s’est atténuée quelque
peu, le résultat en est dû aux quelques-uns qui l’ont
ressentie, traduite de façon plus aiguë, plus pénétrante,
plus vibrante que le reste de leurs semblables. On souffre moins
parce que certains ont souffert davantage. On nous fera remarquer que
ces quelques-uns-là ont résumé, concrétisé,
incarné la souffrance de tous ceux parmi lesquels ils vivaient
— qu’ils ont été les porte-voix, les
représentants, comme les délégués de la
grande masse agonisante et broyée sous le faix de la douleur,
incapable d’exprimer sa détresse autrement que par des
clameurs confuses. Qui le sait ? Ils ont affirmé, crié
jusque dans les supplices avoir entendu les sanglots désespérés
des multitudes. Nous avons leur témoignage, fort respectable,
certes, mais nous ignorons s’ils n’ont pas dénommé
“ souffrances de tous ” leurs propres souffrances.
C’est de leur propres angoisses, de leurs propres
désespoirs qu’ils nous font part et l’écho
de la détresse universelle passe par le prisme de leurs
observations, souvent de leurs sentiments généreux.
La vérité c’est que le plus grand
obstacle à leur œuvre de libération a été
cette foule même qu’ils voulaient affranchir. L’histoire
tout entière s’en porte garant : à chaque page on
y raconte que des hommes supérieurs, de cœur et
d’intelligence vastes, se sont donnés, sacrifiés,
pour le plus grand nombre, qui les trahit ou les abandonna lorsque
sonna l’heure de l’action ou celle du péril.
Il devient secondaire après cela de s’inquiéter
s’ils traduisaient les aspirations de gens qui les délaissaient
au moment du besoin. Si nous pouvions projeter la lueur d’un
fanal dans les profondeurs de leur être intérieur, nous
y verrions ceci sans doute, c’est qu’en pourrissant au
fond des cachots, en gravissant les marches des échafauds ou
les degrés des bûchers, ils goûtaient cette
volupté âpre, profonde que ressent quiconque souffre
parce qu’il a mis d’accord sa vie extérieure et
ses convictions, ses persuasions intimes.
J’en reviens aux “ réformateurs de la
société ”.
En examinant à fond les projets proposés,
on s’aperçoit bien vite d’une lacune : les
réformateurs religieux considèrent l’individu
comme une occasion pour la divinité de manifester ses
desseins, les légalitaires l’envisagent comme fonction
de la loi et les socialistes le regardent comme un outil, une sorte
de machine à produire et consommer. Les uns et les autres
négligent l’individu considéré en tant que
personne ; ils proclament sa responsabilité tantôt
vis-à-vis de dieu, tantôt vis-à-vis de la loi,
tantôt vis-à-vis de la société, jamais
vis-à-vis de soi-même ; ils voudraient en faire un
instrument malléable utile à leurs fins, ils l’ignorent
en tant qu’être individuel. Or c’est cette lacune
que comble l’anarchisme.
On a beaucoup ergoté et discuté sur le
rôle, la valeur, la signification réelle du mouvement
anarchiste. On l’a catalogué à tort et à
raison. On l’a assimilé au terrorisme et au nihilisme ;
on l’a rattaché au socialisme dont il devenait le
franc-tireur ; on l’a englobé dans le syndicalisme
révolutionnaire. On l’a fait découler de Babeuf,
de Saint-Simon, de Fourier, du bouddhisme, de l’Internationale,
du christianisme original. On l’a accommodé à
toutes sortes de sauces.
Nous allons tenter de jeter quelque clarté dans
cette confusion voulue par certains exploitée par beaucoup. Il
n’est pas notre intention de formuler un dogme ou de fournir
les bases d’un code anarchiste : nous ne serions heureusement
pas suivis ; puis, nous suivons un plan qui écarte toute idée
d’exclusivisme puisqu’il consiste à présenter
des opinions, des thèses, à en tirer des conclusions
qu’il est facile de vérifier, d’admettre ou de
rejeter.
Le vocable anarchie vient de deux mots grecs qui
signifient à peu près négation ou absence de
gouvernement, d’autorité, de commandement. Il est pris
parfois dans le sens de désordre, signification qui ne nous
intéresse pas. Par extension il désigne une certaine
conception philosophique de la société ou de la vie
individuelle qui exclut l’idée de gouvernement ou
d’autorité ; — l’anarchiste, c’est le
protagoniste, le “ réalisateur ” des idées
ou des faits conséquence de ou aboutissant à l’anarchie
; — l’anarchisme, c’est examiné au point de
vue spéculatif ou pratique ou encore descriptif, l’ensemble
des idées et des faits qui résultent de ou amènent
à l’anarchie.
Pratiquement, on peut, nous semble-t-il, considérer,
comme anarchiste tout être qu’une réflexion
sérieuse, consciente, a conduit à rejeter, à
nier toute autorité ou coercition extérieure à
soi, que cette autorité soit d’ordre gouvernemental,
intellectuel ou économique.
On peut commenter cette explication de plusieurs façons
: on peut dire qu’est anarchiste quiconque rejette consciemment
la domination de l’homme sur l’homme et son corollaire
économique : l’exploitation de l’homme par l’homme
; ou qu’est anarchiste quiconque conçoit la société
comme un fait de libres ententes individuelles.
Il est difficile de définir l’origine
historique du mouvement anarchiste. Fut sans contredit anarchiste le
premier homme qui réagit consciemment contre l’oppression
d’un seul ou d’une collectivité ; cela nous
mènerait par delà les temps préhistoriques. La
légende et l’histoire citent des noms d’anarchistes
: Prométhée, Satan, Socrate, Epictète, Diogène,
Robin Hood, peuvent être considérés à
différents points de vue comme des types d’anarchistes.
Les débuts philosophiques du mouvement anarchiste actuel
semblent remonter à la Renaissance, plus exactement à
la Réforme, laquelle semant dans les esprits les idées
de libre-examen et de libre-recherche en matière biblique,
dépassa le but de ses initiateurs et aboutit à la
diffusion de l’esprit critique dans tous les domaines. Le
mouvement de la libre-pensée était né, mais au
lieu de se développer, d’aller jusqu’à la
critique rationnelle des institutions et des conventions humaines, il
n’est plus qu’un instrument docile aux mains d’un
parti politique ; il s’est attardé à la
dissection des fables puériles sur lesquelles les chrétiens
orthodoxes édifient leurs croyances. Ce mouvement s’est
arrêté là et n’a pas suivi les plus hardis
de ses propagandistes.
Survint le mouvement anarchiste, complétant et
achevant l’œuvre de la libre-pensée, soumettant à
l’analyse individuelle chartes et lois, morales et programmes
d’enseignement, conditions économiques et rapports
sociaux de toute espèce ; l’anarchie est devenue le
mouvement d’opposition le plus dangereux qu’aient jamais
rencontré les tyrannies gouvernementales. Aussi les
anarchistes ont-ils vu se déchaîner sur eux
d’inimaginables persécutions et cela dans la mesure où,
conséquents avec leurs déclarations, ils allaient
jusqu’au bout dans leurs attaques et leur résistance :
ils se sont vu mettre au ban de la société civilisée,
traquer comme des bêtes fauves, sans autre motif souvent que
des paroles ou des écrits véhéments.
On a coutume de rattacher historiquement l’anarchie
au mouvement ouvrier qui sous le nom d’Internationale fleurit
vers la fin du règne de Napoléon III. C’est
inexact. La haine et les invectives dont Karl Marx, le grand prophète
du socialisme scientifique, poursuivit Michel Bakounine n’eut
pas pour cause des divergences profondes de vues intellectuelles ou
éthiques. Bakounine et ses amis furent expulsés de
l’Internationale parce que fédéralistes,
décentralisateurs, insurrectionnels, hostiles à la
forme étatiste-conquête des sièges parlementaires
qu’allait prendre l’activité socialiste. Les amis
de Bakounine, les fédéralistes, se proclamaient
nettement collectivistes et certains d’entre eux reprochent
aujourd’hui au socialisme d’avoir accaparé ce
qualificatif ; ce furent des fédéralistes qui
traduisirent et répandirent dans les pays méditerranéens
le Capital, l’œuvre maîtresse de Marx.
Certes, Bakounine fut un anarchisant, violemment souvent et
profondément parfois, bien plus que ne le sont maints de ses
continuateurs, mais si on étudie soigneusement le mouvement de
la fédération jurassienne (et loin de nous la pensée
de méconnaître l’œuvre qu’elle fit en
son temps), on y rencontrera toutes les réminiscences du
socialisme d’autrefois : croyances en l’égalité,
la fraternité entre tous les hommes ; idées de
solidarité et d’amour universels, de société
future, de la révolution salvatrice et transformatrice
immédiate du genre humain — conceptions que l’anarchisme
soumet comme les autres à l’analyse individuelle et qui
n’ont rien de spécifiquement anarchiste. La vérité,
c’est que les fédéralistes de l’Internationale
se montrèrent anarchisants quant à la conception de la
tactique et de l’organisation du mouvement socialiste. Pour le
reste, rien ne les différenciait des socialistes
révolutionnaires d’alors.
En dehors, hors parti, sorte d’enfants perdus,
antithèses vivantes du socialisme, les anarchistes se
trouvent, sur tous les points, en désaccord avec la société
actuelle. Si c’est le besoin, l’envie, la démangeaison
de paraître qui caractérise les hommes de nos jours,
c’est la passion d’être qui distingue l’anarchiste.
Avant tout, surtout, l’anarchiste est ou en voie d’être
(wird). Parce qu’il se place au-delà des règles
courantes, des autorités qui les régissent,
l’anarchisme n’est pas uniquement une doctrine, une
attitude, c’est une vie. Ce n’est pas un système,
un recueil de prescriptions, une philosophie stérile, c’est
une application constante, une réalisation, une activité
de chaque jour ! Si l’anarchiste nie la loi, s’élève
contre l’autorité de ses représentants, contre
les actes des exécutifs de la société, c’est
parce qu’il affirme pouvoir se servir de loi à soi-même
et trouver en soi le ressort nécessaire pour exister et se
conduire, cela sans intervention extérieure, sans
compromissions non plus. Il ne conçoit de sociétés
autres, avons-nous dit, que des associations de camarades unis par la
commune entente et le libre travail. Les sociétés où
il se développe ont besoin pour se perpétuer, pour
continuer d’exister, de faire appel à mille genres
d’autorités : autorité de dieu, autorité
de législateurs, autorité de la richesse, de la
considération, de la respectabilité, des ancêtres,
des programmes de toute espèce. L’anarchiste, se
réclamant de soi-même, examine, considère toutes
choses, accepte, ou rejette selon que les idées proposées
ou exposées cadrent ou non avec sa conception de la vie ou ses
aspirations individuelles. Tous les hommes acceptent d’être
déterminés par leur milieu ; l’anarchiste
s’efforce, lui, sous les réserves inéluctables
d’ordre physique, d’abord de se déterminer
soi-même, ensuite de jouer le rôle de déterminant
du milieu.
Concluons : Les anarchistes se présentent.
a) Un idéal humain : l’anarchiste,
l’unité humaine niant l’autorité et son
corollaire économique : l’exploitation ; l’être
dont la vie consiste en une réaction continuelle contre un
milieu qui ne peut, qui ne veut ni le comprendre, ni l’approuver,
puisque les constituants de ce milieu sont les esclaves de
l’ignorance, de l’apathie, des tares ancestrales, du
respect des choses établies ;
b) Un idéal moral : l’individu
conscient, en voie d’émancipation, tendant vers la
réalisation d’un type nouveau : l’homme sans dieux
ni maîtres, sans foi ni loi, qui ne ressent aucun besoin de
réglementation ou contrainte extérieure parce qu’il
possède assez de puissance de volition pour déterminer
ses besoins personnels, user de ses passions pour se développer
plus amplement, multiplier les expériences de sa vie et garder
son équilibre individuel ;
c) Un idéal social : le milieu anarchiste,
une société où les hommes — isolés
ou associés — détermineraient leur vie
individuelle, sous ses aspects intellectuel, éthique,
économique, par une entente librement consentie et appliquée,
basée sur “ la réciprocité ”, tenant
compte de la liberté de tous sans entraver la liberté
d’aucun.
•••
III
L’exposé rapide que nous venons de tracer
explique l’attitude que prend l’anarchiste vis-à-vis
des réformateurs de la société. Puisque tous les
systèmes de renouvellement ou d’amélioration
proposés rejettent à l’arrière-plan
l’individu, la cellule de l’organisme société,
comment l’anarchiste pourrait-il ressentir autre chose
qu’indifférence ou hostilité à leur égard
? C’est placé sur un plan différent qu’il
considère les êtres et les choses.
En vain les réformateurs ou novateurs religieux —
dernière ressource — viendront-ils affirmer que la
volonté de Dieu, le dessein suprême de la toute sagesse
divine c’est de réaliser sur la planète l’entente
entre les hommes, de supprimer les inégalités de
fortune, d’éducation ; en vain diront-ils que les étapes
douloureuses qui constituent la marche de l’humanité
vers ce “ millenium ” étaient nécessaires,
indispensables à la perfectibilité collective ; en
vain, les socialistes chrétiens proclameront-ils leur foi
inébranlable en l’avènement de ce qu’ils
appellent “ le règne de Dieu”, synonyme
de la cité d’harmonie, d’équité et
de fraternité : l’anarchiste demandera par quels moyens
tangibles ce dieu tout amour leur communique sa pensée,
quelles notions scientifiques ils ont de son existence, de quel
pouvoir il dispose et comment il l’exerce. Acculés, les
derniers représentants du mysticisme religieux balbutieront
peut-être que Dieu est un sentiment intérieur à
l’individu, l’idéal, une catégorie de
l’idéal, qu’il n’est pas encore complètement
manifeste, qu’il “ devient ” et autres expressions
nuageuses de la même farine qui peuvent satisfaire des croyants
très peu orthodoxes, mais pieux encore, et dont un esprit
affranchi ne peut se contenter. L’anarchiste répondra
simplement qu’il n’est pas d’idéal qui ne
soit une création de la volonté humaine. Dire que Dieu
est un phénomène de la vie intérieure, une
manifestation de la pensée individuelle, c’est dire
qu’il n’est pas extra-humainement ; or, quel besoin
a-t-on d’appeler “ Dieu ” une aspiration
personnelle ?
En vain les légalitaires affirmeront-ils que le
but de la loi est non pas d’opprimer l’individu mais de
lui assurer, selon ce qu’on dénomme le “ contrat
social ”, les possibilités de vivre dans la société,
possibilités qu’en fait la loi codifie, catalogue, en
établissant les droits et les devoirs de chacun vis-à-vis
de la société et de la société vis-à-vis
de chacun. L’anarchiste demandera qui a promulgué ce
soi-disant contrat social et aura bientôt fait de démontrer,
preuves historiques à l’appui, qu’il a toujours
été imposé aux différentes collectivités
par une minorité d’êtres forts ou rusés,
prêtres ou mages, soldats heureux ou conquérants,
familles renommées, capitalistes puissants. Jamais, nulle
part, aucun contrat n’a été proposé
librement, consenti librement, appliqué librement. Ce que nous
connaissons tous de la société c’est son appareil
de contraintes et de châtiments, ce sont ses exécutifs
et ses souteneurs, policiers, gens d’armes et de justice ; ce
sont ses maisons d’arrêt et ses tribunaux. C’est
son enseignement soi-disant laïque, en réalité
aussi dogmatique, aussi déprimant, aussi intolérant que
l’enseignement clérical.
Pour l’anarchiste, l’�tat est la
forme laïque de l’�glise comme l’�glise
fut la forme religieuse de l’�tat, ce sont deux ennemis
qui se réconcilient toujours sur le terrain de la domination ;
qui eût nié jadis la divinité de Jésus, la
Trinité ou le mystère de la transsubstantiation, eût
été condamné à périr dans les
flammes. Qu’on attaque aujourd’hui un peu violemment le
dogme propriété ou le dogme patrie, uniquement par la
parole et par l’écrit — ou l’un quelconque
des dogmes sur lesquels se fondent les institutions civiles au XXe
siècle —, et vous verrez, l’exemple est là,
si la prison ne châtie pas le mécréant coupable
d’un tel forfait. Qui parle de contrat social ? Des morales
désuètes, des préjugés ridicules qui
sonnent faux en face des connaissances actuelles et dont, à
l’école, on enseigne encore le respect ; voilà en
réalité le contrat social.
Aux socialistes, aux communistes, aux syndicalistes,
prétendant que le fait économique domine tous les
détails de l’humanité, l’anarchiste
objectera que c’est là pure hypothèse, que sans
négliger un seul instant la valeur du facteur économique
— puisqu’il s’agit d’abord de se substenter —
on ne peut admettre qu’il ait été l’unique
cause de tous les événements historiques ; selon les
circonstances les événements ont eu tantôt une
origine politique, tantôt un motif religieux, tantôt un
mobile économique — cela sans parler des influences
climatériques. Il a été longtemps l’usage
de rapporter toute l’histoire à des causes politiques ;
de même qu’auparavant on la considérait comme les
gestes de “ Dieu ” parmi les hommes, la métaphysique
socialo-communiste voudrait, elle, tout relier au fait économique.
Il est considérablement exagéré de soutenir que
la philosophie, les arts, la littérature aient constamment
dépendu du fait économique, alors que certaines de
leurs périodes indiquent, pour citer un exemple, une influence
nettement religieuse.
Examinant de façon critique la question de
production et de consommation, l’anarchiste prétend
qu’il est visiblement outrancier, dans la société
actuelle, de grouper les hommes par professions ou métiers,
que c’est en régime de surproduction et d’exploitation
capitaliste une classification arbitraire, dangereuse, malsaine même.
Le producteur de blé ou de céréales — un
des producteurs les plus utiles — ne fait-il pas vivre à
ses dépens et à ceux des consommateurs, des
intermédiaires et des courtiers de toute espèce ?
Exalter le producteur dans l’état actuel
des choses est un pur sophisme. Dans nombre de cas il produit des
objets ou des valeurs inutiles ou il accomplit un travail sans portée
individuelle ni sociale. Les métallurgistes qui travaillent
dans les arsenaux, dans les manufactures d’armes ou dans les
fonderies de canons font-ils besogne utile ? Les gardiens de prison,
douaniers, gratte-papier des administrations officielles ou
percepteurs de contributions accomplissent-ils œuvre utile ?
Les ouvriers adonnés à la fabrication des boissons
distillées, des apéritifs, amers, “ vitriols ”
de toute espèce, font-ils travail utile ? Les employés
de chemin de fer occupés au transport de tant d’objets
de luxe superflus, à manutentionner les denrées
frelatées ou à envoyer les soldats vers la boucherie
remplissent-ils une fonction de quelque utilité ? En vain les
maçons qui construisent des prisons, des casernes ou des
églises se groupent-ils en syndicats révolutionnaires ;
en vain les confectionneurs de mitrailleuses, de fusils Lebel ou
Vetterti et d’uniformes adhèrent-ils aux Bourses du
Travail ? Avant comme après, ce sont des producteurs inutiles.
Ce qui est vrai, c’est qu’une grande partie
des producteurs vivent en parasites au compte des consommateurs
puisqu’une grande partie de la consommation a trait à
des besoins artificiels ; ce qui est vrai encore, c’est qu’un
grand nombre de consommateurs entretiennent, grâce à
leurs besoins artificiels, une foule de producteurs inutiles.
Mystiques, légalitaires, socialo-communistes
discourent sur une solidarité qui lierait tous les hommes :
ceux-ci parce qu’ils se basent sur cette affirmation gratuite
que “ Dieu ” est le père du genre humain, ceux-là
parce que la loi est le lien qui rattache les hommes les uns aux
autres puisqu’il leur permet de vivre en société,
les autres parce que production et consommation sont si
inextricablement liées que le producteur est indispensable au
consommateur et vice versa. “ Dieu ”, la loi ou
le fait économique, il faut se courber et obéir
toujours.
L’anarchiste, lui, ne se courbe pas et,
froidement, loyalement, il soumet à la critique cet argument
formidable. Solidarité obligée, dit-il, équivaut
à point de solidarité du tout : “ Je ne suis
nullement solidaire de celui qui contribue à maintenir et la
domination et l’exploitation, et d’une ; je ne suis pas
solidaire davantage de quiconque perpétue la survivance de
préjugés qui entravent le développement
individuel, et de deux ; je ne suis pas solidaire ni des
consommateurs artificiels ni des producteurs inutiles : je n’en
suis solidaire présentement que parce que j’y suis forcé
et chaque fois que je trouve l’occasion de m’évader
de cette contrainte, j’en profite. Je ne connais de solidarité
que celle que j’ai acceptée, débattue, consentie,
l’ayant d’abord examinée consciemment. Je ne suis
solidaire que de ceux qui conçoivent comme moi la solidarité
”. Et devant cette réponse, la “ solidarité
universelle ” se révèle ce qu’elle est
réellement : un fantôme.
La tendance de toutes choses semble être de
débuter par le diffus, le composé, le grégaire
pour tendre au simple, à l’unique. L’agrégat
tend à se résoudre en unités, le firmament le
porte gravé en caractères indélébiles.
Jadis, l’homme ne pensait pas ou n’agissait pas
individuellement ; la tribu ou le clan pensait, agissait pour lui,
puis ce furent les chefs de groupe, les matriarches, les patriarches,
les pères de famille qui pensèrent ou agirent pour
leurs administrés, leurs enfants, leur clientèle
(cliens). En d’autres termes, la cellule individu fut à
l’origine noyée dans l’organisme-société
ou l’organisme-famille ; elle tend, malgré tout, à
s’affranchir des “ archies ” ou des “
craties ” de toute espèce, à se sentir soi-même,
à disposer de son sort, à s’unir à qui
l’attire. En devançant le temps, à leurs risques
et périls les anarchistes pourraient dire qu’ils
agissent “ scientifiquement ”, s’ils ne tenaient
beaucoup plus à agir en hommes libres.
•••
IV
Critique ou démolition, éducation ou
défrichement, rien de positif : activité entièrement
négative ? “ Vous autres anarchistes — objectera
un lecteur — ne nourrissez-vous aucune conception, même
lointaine, d’une "société anarchiste",
d’un monde basé sur l’absence de domination, de
spéculation, d’exploitation, d’une société
future ? ”
Nous aimons fort peu
personnellement à parler d’une société
future. Non seulement, c’est une idée qui a été
exploitée et qui peut nourrir son homme tout comme
l’exploitation du paradis nourrit le prêtre, mais elle
présente cette ressemblance avec le paradis que la description
de ses merveilles exerce une influence soporifique, engourdissante,
sur qui en entend la description ; elle fait oublier l’oppression,
la tyrannie, le servage présent ; elle affaiblit l’énergie,
elle émascule l’initiative.
À titre d’hypothèse toute
personnelle, nous allons cependant essayer de décrire ce qui
nous paraîtrait répondre plus exactement à notre
hypothèse d’une “ Société
anarchiste ”. Mais encore qui prouve que cette vision
s’adapte jamais à la mentalité, à la
volonté générale ? Pour qu’elle se
transforme en réalité, il faudrait que les morales, les
religions, les préjugés, les catégories
dirigeantes et les catégories dirigées aient délivré
le globe de leur présence. Or, cela ne peut sortir du domaine
des probabilités. Et nous ne nous sentons pas le droit, alors
que les anarchistes exigent de vivre leur vie aujourd’hui, de
les assoupir aux accents d’une musique mélodieuse et
douce, nous ne nous sentons pas le droit de les orienter vers une
conception déterminée d’une société
anarchiste. C’est, le moment venu, l’état des
choses et le niveau des mentalités qui dicteront les assises
de ce régime nouveau.
Pourtant, toute hypothèse qu’il demeure,
tout songe qu’il apparaisse, toute vision enfouie dans la brume
du devenir que nous le considérions nous-mêmes, le rêve
que nous jetons sur le papier semble être le but vers lequel
s’acheminent les esprits les plus éclairés, les
cœurs les plus sensibles et si jamais Cité de Liberté
et d’Harmonie s’édifie, c’est grâce
aux jalons dont la propagande anarchiste aura semé la route
que l’atteindront les hommes.
Supposons donc, lecteur, que le soleil se soit levé
sur la “société anarchiste” et que tu sois
un témoin “ émerveillé ” —
naturellement — d’un spectacle dont tes yeux ne pourront
se repaître. Ne t’imagine point que tu te trouveras en
présence de sauvages incultes, vêtus de peaux de bête,
aux cheveux embroussaillés, végétant péniblement
grâce à quelques racines déterrées çà
et là. Tu trouveras devant toi des êtres libres et bons,
forts, sains et beaux, jouissant de tout ce que le cerveau humain a
pu imaginer en fait d’utilités, de commodités, de
plaisirs, de récréation. Plus de codes, de
constitutions, de parlements, de prisons, de casernes, mais une
atmosphère d’indépendance incomparable !
Tu ne te trouveras pas non plus en présence de
paresseux ni de parasites, car normalement nul n’est paresseux
que lorsque le travail est une peine. Pour rééditer une
expression sublime de Fourier, le travail sera devenu une attraction,
une joie, un délassement. Point pressés par le
surmenage, point menacés par les exigences du maître, du
patron, ayant à leur disposition les moyens les plus
perfectionnés, les hommes travailleront avec goût, avec
sérieux, avec amour. Répartis selon leurs aptitudes et
leurs aspirations dans les diverses branches du labeur humain, ils
seront sans cesse à la recherche de nouvelles inventions, de
procédés nouveaux, destinés à améliorer,
à perfectionner la qualité, l’aspect, la valeur
des produits sortis des machines ou de leurs mains. Ils œuvreront
par plaisir personnel d’abord, et du même coup pour la
satisfaction des besoins communs.
“ Sans organisation ? ” —
Sans incohérence, avec le minimum de méthode compatible
avec la liberté d’expansion de la vie de chacun et de
tous. Certaines branches du travail humain exigeront plus de méthode
que d’autres : ce sera à ceux employés dans cette
branche particulière de déterminer dans quelles
conditions doit s’accomplir leur labeur. Calculer, éviter
la besogne superflue ne signifie pas centralisation, n’implique
point direction ou commandement. Chaque groupe établira
lui-même, après entente avec les autres et examen de la
situation générale, sa quote-part d’utilité
productive, mais c’est de l’unité-production que
partira l’entente et ce n’est point le
centre-administration qui imposera ses décisions.
Inévitablement, on aura choisi la méthode
la plus pratique et la plus rapide afin d’en avoir fini au plus
tôt avec la question économique : celle-ci résolue
par quelques heures de travail, chacun se hâtera de rejoindre
le groupe d’affinités intellectuelles ou éthiques
où sa vie pourra se développer le plus amplement. Que
de groupes d’étude ou d’application tu
apercevrais, curieux lecteur : scientifiques, philosophiques,
artistiques, littéraires, affectifs ! — Ici poussera
jusqu’à ses dernières limites l’étude
de la biologie ; là, des explorateurs voudront déchiffrer
jusqu’aux derniers secrets de la constitution du globe. Telle
association se confinera aux recherches ethnologiques ou
linguistiques ; telle autre sondera les immensités célestes
et essaiera d’entrer en relations avec les habitants des terres
planétaires ; tel groupe encore s’appliquera à
l’impression ou à l’édition de thèses
audacieuses destinées à soulever les discussions les
plus passionnantes. Telle association se consacrera à la
préparation, à la variation, au raffinement des
récréations de toute espèce : récitations,
théâtre, art, danse, fêtes voluptueuses. Quelques
groupes naturiens, habillés de peaux non travaillées,
s’acharneront à cultiver leurs champs à la bêche,
à passer l’Atlantique en barque et à voyager à
dos de mulet, cela sans que nul ne cherche à les en empêcher.
Et nul ne contraindra l’isolé à faire partie
d’une association, s’il veut œuvrer et réaliser
solitairement.
Les groupes seront légion, la liberté
d’une absolue concurrence sera garantie aux associations ; un
même individu fera partie de plusieurs groupements ; les
quittera, y reviendra, en initiera lui-même de nouveaux. Ici on
pratiquera la pluralité en amour ou encore la liberté
sexuelle la plus absolue, tous seront à toutes et toutes se
donneront à tous ; là la polyandrie, et là-bas
la polygamie seront librement et volontairement consenties et
pratiquées ; ailleurs ce sera l’unicité.
Constants et volages seront satisfaits. Grâce à une
limitation rationnelle des naissances, l’enfant trouvera dès
le berceau abondance d’occasions de progresser et devenir
lui-même : sa vie économique lui sera assurée et
la mère, éducatrice naturelle, pourra se consacrer en
toute tranquillité, sans cesser d’être une
productrice, au développement de l’enfance de sa
progéniture volontairement voulue, peu nombreuse d’ailleurs.
Point de voleurs puisque la propriété du
moyen de production est garantie à tous. Point d’exploiteur
ni d’exploité puisque le producteur-consommateur dispose
à son gré du résultat de son effort personnel. —
Point d’ignorant puisqu’accès de tous au savoir. —
Point de jaloux, puisque plus de pénurie d’affections. —
Point de criminels, puisque plus d’occasions de commettre le
meurtre. — Point d’oppression ni de violence, puisque
respect absolu de la liberté et de la personne d’autrui.
Les maladies auront disparu en très grande
partie, en même temps qu’auront disparu l’entassement,
la misère, les privations, la malpropreté. La douleur
morale aura fait place au bonheur que procurent la poursuite,
l’abondance, la concurrence et le renouvellement des
expériences.
Nous t’envions, lecteur, car si tu jouissais de
cette scène, tes yeux auraient vu ce qu’ont souhaité
voir tant de prophètes, tant de martyrs, tant d’initiateurs,
ce qu’ils ont dû se contenter, sous mille formes, de
proclamer, de prédire, de prévoir — le but des
aspirations de tous les pionniers d’idées : un monde
d’où la souffrance évitable aura disparu.
Et c’est ce que par le libre jeu de la “
camaraderie ”, sans attendre “ l’humanité
nouvelle ”, les anarchistes, dès aujourd’hui,
veulent réaliser parmi eux.
|