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  Post� le vendredi 09 juin 2006 @ 01:39:29 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
SyndicalismeExtrait de Front populaire, r�volution manqu�e (1963)



A la fin de 1930, l'occasion me fut donn�e, pour la premi�re fois, de participer, bien que dans les coulisses, � un combat: la campagne du Comit� dit des 22 en faveur de l'unit� syndicale.

Des syndicalistes r�volutionnaires de toutes provenances venaient de prendre conscience, avec un certain retard, des deux donn�es formidables qui pesaient sur notre destin: d'une part , la crise mondiale; d'autre part, la menace de guerre et de fascisme. L'impuissance et la division de la classe ouvri�re face � ces p�rils �taient si patntes, si dramatiques qu'ils sentirent la n�cessit� d'une initiative audacieuse, d'un langage nouveau.

La campagne des 22 pour l'unit� syndicale s'ouvrit par une nette et claire formulation des p�rils en question: il �tait pressant de rallier les forces ouvri�res pour emp�cher la bourgeoisie de rejeter sur le prol�tariat les frais de la crise et de d�fendre par des moyens d'exception le dernier stade de son existence; il �tait temps de s'unir devant le double p�ril de la guerre et de la dicatature. Cette prise de conscience retentissante des fl�aux de la d�cennie qui s'ouvrait, par-del� l'objectif relativement limit� et sp�cialis� d'une campagne syndicaliste, fut peut-�tre l'apport historique le plus positif du Comit� de propagande mort-n�.

Je n'avais pas, � l'origine, �t� mis dans la confidence, mais au petit bureau du Cri du peuple, j'avais flair� que quelque-chose se tramait: visage soudain ferm�s et m�ditatifs, conciliabules secrets. Chambelland, entre autres, guid� par l'invisible Pierre Monatte, un timide, un modeste qui n'affrontait gu�re les feux de la rampe, avait de fr�quents apart�s avec un jeune militant des Contributions indirectes, animateur de la F�d�ration autonome des fonctionnaires, Robert Laplagne. Un jour, � la d�rob�e, il se rendit dans le Nord, � Denain. Il en revint, dissimulant mal sa joie: il avait r�ussi � gagner � ses projets un syndicaliste de tr�s gros calibre, georges Dumoulin.

Dumoulin �tait un personnage pittoresque, haut en couleur, insaisissable, d�concertant, d�bordant de flux vital et, par certains c�t�s, g�nial. Quand je fus re�u chez lui � Denain, en 1931, il habitait avec sa femme une petite maison tr�s modeste de coron minier, et sa vie �tait celle, non d'un politicien ou d'un excentrique, mais d'un militant ouvrier.. pourtant, au physique comme au moral, il faisait penser � Don Quichotte. Toujours th��tral avec son chapeau noir � larges bords, sa moustache batailleuse compl�t�e par une mouche sombre, son geste large, son langage mordant et chaleureux, il tenait de l'histrion et du tribun. Dou� pour les r�les de tout premier plan, il n'�tait pourtant � l'aise que dans son milieu d'origine, parmi les mineurs du Nord.

Il avait derri�re lui une longue et �tonnante aventure. Fils du peuple et fils de ses oeuvres, enfant de famille nombreuse ouvri�re, il avait �t�, d�s l'�ge de huit, � la rude �cole du travail pr�matur� et de la faim. A seize ans, il faisait ses d�buts � la mine. Son action militante l'ayant � plusieurs reprises oblig� � abandonner le pic, il avait entrepris un tour de France de vagabond prol�tarien, epin� � Paris comme terrassier, �cop� de longues peines de prison pour ses activit�s syndicalistes r�volutionnaires. Et, en m�me temps, ce diable d'homme s'�tait donn� lui-m�me, tout seul, une vaste instruction. Il tenait la plume mieux encore que la pelle. Ce fut avec lui que Pierre Monatte, avec qui il formait un vivant contraste, fonda La Vie ouvri�re. Pendant la Grande Guerre, il refusa comme Monatte le social-patriotisme, tonna contre les militants ouvriers qui trouvaient � la boucherie des vertus et lan�a le cri fameux: "Cette guerre n'est pas notre guerre".

Apr�s les hostilit�s, ce militant aussi versatile que courageux, cette impr�visible force de la nature, avait fl�chi. Don Quichotte avait fait place � Sancho Pan�a. Il s'�tait ralli� � Jouhaux, et avait pris sa part de responsabilit� dans la scission syndicale de 1921. Ecart� de la direction conf�d�rale deux ans plus tard par un "g�n�ral" ingrat (c'est ainsi qu'on appelait Jouhaux dans le milieu syndical), il avait re�u comme fiche de consolation un beau fromage � gen�ve, o� la CGT se donnait du bon temps dans les institutions internationales. Mais il n'avait pas h�sit�, un jour, � abandonner les rives enchanteresses du L�man pour un poste � la mairie socialiste de Denain, dans le Nord. Car ce syndiclaiste pur avait, aussi, vers� dans le socialisme politique, o�, d'ailleurs, il se sentait fort mal � l'aise, ce qui, un jour, lui avait inspir� l'id�e d'un parti travailliste � l'anglaise ou � la belge, lubie � laquelle il avait d� vite renoncer.

Depuis peu de temps, en ce personnage double, Don Quichotte reprenait le dessus sur Sancho Pan�a. Contre la rationalisation, la collaboration de classes, la guerre, l'ancien secr�taire adjoint de la CGT retrouvait son brio syndicaliste r�volutionnaire d'antan. Il devenait � nouveau possible aux amis de Monatte de faire un bout de chemin avec lui. Dumoulin, de son c�t�, aspirait � sortir de sa solitude. Il �tait la b�te noire tout � la fois des syndicalistes communistes et des bonzes r�formistes, tandis que les socialistes parlementaires le tenaient en suspiscion. D'une fa�on g�n�rale, il �tait abhorr� par tous les m�diocres qu'une forte personnalit� apeure et rend jaloux. Plus vuln�rable qui quiconque, il se consid�rait lui-m�me, non sans raison, comme une cible vivante. Dans le Comit� des 22, il pouvait tout aussi bien �tre la "caution tar�e" qui conduirait � l'�chec, ou la vedette qui, par son prestige, la publicit� faite autour de son nom, serait le porte-�tendard triomphal du mouvement. En fait, il fut l'un et l'autre.

Ainsi donc, un dimanche de novembre 1930, le 9 pour exact, vingt-deux militants se r�unissent sans tapage dans un eptit restaurant de la rue de Maubeuge. Leur dosage a �t� bien calcul�. Ils sont sept conf�d�r�s, sept autonomes, huit unitaires. Parmi les conf�d�r�s, les h�tes de marque, � part Monatte et Dumoulin, sont Marthe Pichorel, une femme de t�te qui joue un r�le � la direction du puissant Syndicat national des instituteurs, et le maladif Digat, militant �cout� des postiers. Les autonomes sont presque tous des responsables de la f�d�ration autonome des fonctionnaires, militants des Contributions indirectes ou des douaniers, r�unis autour deu farouche Piquemal et du plus d�bonnaire Laplagne. Les unitaires sont les principaux chefs de file de la minorit� syndicaliste autour de la CGTU.

Les fondateurs du Comit� de propagande pour l'unit� syndicale se mettent d'accord sur les termes d'une d�claration. C'en est assez. Apr�s dix ans de duel fratricide, il faut faire un effort pour mettre fin � la division des forces ouvri�res. les baes sur lesquelles l'unit� doit �tre reconstruite ne peuvent �tre que la charte d'Amiens: pratique de la lutte des classes, ind�pendance du syndicalisme, en dehors de toute ing�rence des partis politiques, des fractions et des sectes, ainsi que des gouvernements. Les signataires sont convaincus - et ils n'ont pas tort - que l'id�e qu'ils �mettent rejoint la pens�e intime et les d�sirs profonds des travailleurs fran�ais. Commentant l'�v�nement dans le num�ro suivant du Cri du peuple, Chambelland �crira, sans tomber dans l'hyperbole: "Ce n'est pas un lumignon qui s'est allum� dimanche, mais une grande flamme".

La d�claration du 9 novembre �tait d'importance, en effet, car ce qui �tait en jeu, c'�tait l'unit� ouvri�re tout court. Il �tait moins malais� de rassembler d'abord les travailleurs sur le plan corporatif et �conomique, et l'unit� syndicale, si elle �tait reconstruite, h�terait peut-�tre l'heure de l'unit� politique; en outre, face � un patronat de combat et � de multiples p�rils, il �tait plus urgent de r�concilier d'abord les travailleurs sur le lieu m�me du travail; enfin, les effectifs ouvriers sur lesquels porterait l'unit� syndicale �taient, malgr� l'�tat squelettique des syndicats, beaucoup plus nombreux que tous les salari�s communistes et socialistes r�unis, et l'unit�, comme devait le confirmer, bien plus tard, la r�unification de 1935-36, attirerait irr�sistiblement vers le syndicalisme des millions de travailleurs. C'est pourquoi la reconstruction de l'unit� syndicale �tait, en soi, un acte r�volutionnaire, une premi�re victoire que le prol�tariat remporterait sur lui-m�me et qui serait le pr�lude � d'autres victoires.

La r�f�rence � la poussi�reuse charte d'Amiens pouvait, certes, appara�tre comme un retour en arri�re. Beaucoup d'eau avait coul� sous les ponts depuis qu'en 1906 le syndicalisme fran�ais tout entier s'�tait raidi contre la perspective d'une subordination au socialisme guesdiste, � la fois autoritaire et �lectoraliste. Pour Georges Dumoulin, il n'�tait pas question de s'ensevelir dans ce texte sacr� comme dans un s�pulcre mill�naire. il faudrait bien un jour, une fois l'unit� r�tablie, lui ajouter quelques�l�ments d�finissant plus nettement la position vis-�-vis de l'Etat et de l'action politique d'un syndicalisme qui avait march� avec son temps et qui, au surplus, comptait maintenant dans son sein nombre de salari�s de l'Etat.

Mais, tenait � pr�ciser (sinon � corriger) Monatte, la charte n'avait pas tellement vieilli: elle conservait le m�rite de s�parer le syndicalisme de la bourgeoisie, de l'Etat, et aussi des partis politiques au recrutement h�t�roclite ou aux pr�tentions dirigeantes. L'ind�pendance du syndicalisme, contrairement � ce qu'insinuaient ses adversaires, n'�tait nullement une position de neutralit� ou de repli dans la lutte contre l'Etat de classe, instrument de domination de l'adversaire capitaliste. Dans un manifeste aux travailleurs lanc�, au cours d'une deuxi�me r�union, le 11 janvier 1931, les 22 prirent soin de dissiper tout malentendu � ce sujet: ils ne nourrissaient aucune hostilit� � l'�gard des partis et groupements qui, sur leur terrain propre, poursuivaient �galement, par des voies convergentes, la disparition du capitalisme. Ce dont se souciait la vieille charte, c'�tait seulement l'autonomie organique du mouvement syndical, sans lequel celui-ci ne pouvait refaire ni pr�server son unit�: en prenant sa carte syndicale, le salari� devait avoir la certitude qu'il ne serait pas violent� dans ses convictions politiques ou philosophiques.

La d�claration des 22 eut l'effet d'un pav� dans la mare. Elle prit � l'improviste les pr�bend�s. Les bureaucraties syndicales, sectairement ou plantureusement install�es dans la scission, firent fl�che de tout bois. Les communistes de la CGTU ripost�rent dans le langage dont ils avaient coutume d'user contre leurs minoritaires. Les 22 �taient des scissionnistes, des ren�gats, des tra�tres qui m�ditaient de d�baucher les ouvriers r�volutionnaires pour les entra�ner dans la CGT r�formiste. "Offensive de la bourgeoisie contre la CGTU", titra L'Humanit�; � CGHT unique, CGT de trahison �, tonna le secr�taire conf�d�ral Monmousseau; et Claveri, ecore plus mal embouch�, lan�a : � Merde pour l'unit� !� Du c�t� conf�d�r�, les attques furent, bien entendu, moins vulgaires, mais perfides: les 22 cherchaient � fonder une troisi�me CGT; ils �taient manoeuvr�s contre la Conf�d�ration par la gauche socialiste; ils formaient un comit� � h�t�roclite � vou� � une rapide dissolution; ils n'avaient qu'un but: d�sorganiser les forces ouvri�res.

La grande voix lointaine de Trotski rejoignit ce concert d'impr�cations: homme de parti, il avait toujours eu quelque peine � bien comprendre le syndicalisme, et l'occasion �tait pour lui trop belle de pr�ter aux 22 les intentions manoeuvri�res et sectaires qui n'�taient que trop famili�res � l'opposition communiste. Pour lui, aucun doute: Monatte avait franchi le Rubicon . Il s'�tait ralli� � Georges Dumoulin, l'un des ennemis les plus nuisibles de la r�volution prol�tarienne. Il ne visait pas seulement � r�tablir formellement l'unit� syndicale. Non, ce qu'il voulait, c'�tait une fraction politique, une secte, afin d'y rassembler les fatigu�s, les d�sabus�s, tous ceux qui avaient perdu la foi en la r�volution. Les � courtiers de l'unit� � n'�taient en r�alit� que des anticommunistes, des agents camoufl�s de Jouhaux.

Sur le moment, les articles de Trotski m'estomaqu�rent. Pourtant la suite des �v�nements devait prouver qu'en d�pit de ses syst�matisations tendancieuses, l'exil� n'avait pas enti�rement tort. Il se trompait, assur�ment, lorsqu'il sous-estimait la port�e r�volutionnaire de ce qu'il appelait le � mot d'ordre formel � de l'unit� et lorsqu'il pr�tait � Monatte des intentions politiciennes, si �loign�es de sa v�ritable nature. Mais cet extralucide ne manquait pas de clairvoyance lorsqu'il discernait chez les initiateurs du Comit� des 22 des signes de d�sillusions et de lassitude qui, en fin de compte, apr�s l'�chec de la campagne pour l'unit�, devaient les faire choir dans les bras de Jouhaux.

Vie et mort des 22

Le Comit� des 22 avait pris un bon d�part, son appel rencontr� un large �cho, d�passant m�me les pr�visions. L'id�e de l'unit� �tait, � coup s�r, dans l'air. Elle correspondait � un besoin profond des masses. Dans les secteurs les plus vari�s du mouvement syndical, elle avait secou� les torpeurs, r�veill� les �nergies, elle avait rendu la volont� de lutte � des militants diss�min�s, atomis�s et plus ou moins isol�s. L'�ventail assez large des 22 avait permis d'atteindre, d'�branler, souvent de convaincre, des syndicalistes appartenant � des courants d'opinion tr�s divers.

Mais, par manque de moyens financiers et aussi par la faute de certaines dissensions internes, le fer n'avait pas �t� battu pendant qu'il �tait chaud. De notre petit bureau, nous avions fait une prospection intense et m�thodique � travers toute la France, suivie d'envoi de mat�riel et de journaux. Mais ce n'�tait pas assez. Le manifeste du 11 janvier 1931 avait �t� largement diffus� sous forme de tract, mais avec retard. Des tourn�es de propagande n'avaient �t� organis�es de fa�on syst�matique. On s'�tait content� de quelques meetings tenus, �a et l�, au petit bonheur, o� des t�nors, comme Dumoulin ou Rambaud, des cheminots, avaient donn� de la voix. Ils ignoraient, ces tribuns ouvriers, les boniments � l'usage es �lecteurs. Ils ne coupaient pas les cheveux en quatre et ne se perdaient pas dans des effets de creuse rh�torique, emprunt�s aux d�su�tes humanit�s classiques. Leur vigueur physique �galait leur vigueur morale. Ils ne rusaient pas avec les probl�mes. Ils les abordaient de front. Le tarabiscotage leur �tait �tranger. Ce qu'ils avaient � dire, ils le disaient tout net et tout haut. Leur message n'�tait pas gratuit, artificiel, mais marqu� du signe solide de la n�cessit�. Ils avaient les pieds sur terre.

Ces grands orateurs, les 22 ne surent pas en tirer pleinement parti. Au surplus, il leur manqua un organe au moins hebdomadaire. Le Cri du peuple aurait pu et voulu l'�tre. Mais ce voeu ne fut pas exauc�. Le journal ouvrit, avec la caution de Dumoulin et de Monatte, une Tribune de l'unit� o� parurent de brillants articles, de Dumoulin entre autres, et m�me de Piquemal. On ajouta un beau jour � sa manchette: Organe de l'unit� syndicale. Mais il ne se transforma point en organe officiel du Comit�. Pourquoi ?

Le tiers autonome du Comit� �tait en coquetterie avec le parti communiste. Il accusa notre �quipe de vouloir renflouer son journal d�ficitaire en tirant profit du courant pour l'unit�. Il tira pr�texte des pol�miques (parfois mesquines et lassantes, il est vrai) qu'entretenait chaque semaine dans le journal la minorit� syndicaliste de la CGTU contre sa direction stalinienne. Quand Monatte, apr�s coup, reprocha au Comit� de ne pas s'�tre mieux servi du Cri du peuple, qui avait �t� son berceau, cette critique manquait d'�quit�: les plus enrag�s des � minos �, tel Henri Boville, des boulangers, bagarreurs � la plume mordante, r�dacteur ordinaire de notre �ditorial, avaient, en � bouffant du coco � chaque semaine, hypoth�qu� Le Cri.

C'�taient aussi les r�ticences des fonctionnaires autonomes qui avaient emp�ch� Dumoulin de prendre � travers la France le b�ton de p�lerin, r�le qui lui e�t convenu � merveille. Cette aile gauche crypto-communiste, comme on dirait aujourd'hui, nous mit des b�tons dans les roues. Piquemal, avec sa moustache de combat, son allure de vieux militaire obstin�, d�clara tout net que lui et ses amis ne resteraient pas une seconde de plus au Comit� des 22 s'il devait � s'orienter contre l'URSS �. Et il multiplia sur Moscou, sur le front unique, des d�clarations � l'emporte-pi�ce qui incommod�rent les plus timides parmi le tiers conf�d�r�, du genre de Digat. A travers les autonomes, la pression stalinienne s'exer�a au point de provoquer, finalement, la d�mission d'un des 22, l'ing�nieur Roger Francq. Toutefois, celui-ci n'entra�na personne dans sa retraite et ne r�ussit pas davantage., � la conf�rence du 28 juin 1931, � provoquer la d�mission collective du Comit�, qu'il r�clamait sur un ton d'ultimatum.

Du c�t� de l'aile droite, les manoeuvres, les sollicitations, n'allaient pas moins bon train.Dumoulin �tait li� � la gauche socialiste de Jean Zyromski et de Marceau Pivert. Gr�ce � elle, notre manifeste, malgr� de vives r�sistances au conseil d'administration de la feuille, avait �t� publi� int�gralement dans Le Populaire. Comme ni L'Humanit�, ni le quotidien de la CGT, Le peuple, n'avaient eu la loyaut� de reproduire un texte qu'ils couvraient r�guli�rement d'injures, la publicit� du quotidien de la SFIO avait �t� fort utile aux 22. Mais Dumoulin avait cru devoir r�pondre aux commentaires assez bienveillants de L�on Blum en lui offrant ce que Monatte appelait � un bouquet de fleurs un peu trop gros �. Et ces flatteries en direction des socialistes avaient d�plu aux syndicalistes de gauche.

Cependant, l'�l�ment de dislocation le plus grave r�sidait dans une �quivoque n�e d�s le d�part. Le premier appel, celui de novembre 1930, avait �t� muet quant � la proc�dure permettant d'aboutir � l'unit�. Le premier mouvement de Dumoulin avait �t� d'inciter les minoritaires de la CGTU � rentrer purement et simplement dans la CGT. Mais les syndicalistes r�volutionnaires ne voulurent pas aller � Canossa. L'absorption par la CGT, c'�tait � leurs yeux, comme disait Monatte, le passage par un � tourniquet doubl� d'une bonne barri�re �: des conditions seraient pos�es devant lesquelles il faudrait s'agenouiller.
Il y avait, au fond, parmi les 22, deux sortes de partisans de l'unit�: ceux qui �taient dispos�s � rentrer � la CGT si toutefois leur retour au bercail n'�tait pas assorti d'exigences trop s�v�res; ceux qui, au contraire, demandaient un congr�s de fusion des centrales syndicales r�unifi�es. Au lecteur non averti, la diff�rence entre les deux termes de l'alternative peut para�tre byzantine: elle avait pourtant une signification concr�te. La rentr�e dans la CGT, m�me sous sa forme la plus enjoliv�e, risquait de ressembler � une capitulation devant le r�formisme. Elle ne serait jamaisaccept�e par l'aile gauche des 22. Par contre, la formule du congr�s national de fusion sauvegarderait la dignit� de chacun et elle �tait la plus d�mocratique. En outre, elle �tait la seule qui e�t permis de mettre au pied du mur les communistes de la CGTU, soit en les obligeant finalement � s'y rallier, soit en d�masquant ces unitaires comme anti-unitaires. C'�tait la proc�dure de congr�s de fusion qui avait �t� finalement retenue par les 22. Mais les particisans du drapeau blanc hiss� devant Jouhaux n'avaient pas r�ellement d�sarm�: le ver �tait dans le fruit.

Le congr�s de la CGT s'ouvre au gymnase Japy, le 15 septembre 1931. En lever de rideau, la r�solution du Comit� des 22, r�clamant un congr�s de fusion, n'est vot�e que par une infime minorit� de syndicats (132 sur 2 539). C'est pour les partisans de l' unit� syndicale une s�v�re d�faite. Mais les interventions de leurs porte-parole, qui ont pour eux l'autorit� des faits, celle notamment de Dumoulin qui prononce un percutant discours, sur la crise �conomique et contre la politique de la pr�sence � Gen�ve et autres lieux, secouent profond�ment les congressistes et, des galeries o� je les capte avidement, j'ai l'impression que Jouhaux, malgr� son prestige et ses ficelles de vieux routier, est un instant d�sar�onn�. Mais le � g�n�ral � ne tarde pas � se ressaisir et, caressant d'inqui�tante fa�on sa barbiche imp�riale, pointant vers nous sa panse batailleuse, il sait trouver notre talon d'Achille. S�r de nous diviser par cette ruse, il lance soudain l'id�e d'une fusion � la base des syndicats de m�me profession, sanctionn�e par des congr�s f�d�raux de fusion, consacr�e, enfin, au sommet, par un congr�s extraordinaire de la CGT. C'est la moins humiliante possible des proc�dures de r�int�gration dans la � vieille maison �. Delmas, des instituteurs, s'empresse de transformer cette proposition inattendue en motion.

Les 22 vont-ils d�jouer la redoutable manoeuvre, s'en tenir fermement, comme la ligne de conduite adopt�e ensemble leur en fait le devoir, � la plate-forme du congr�s de fusion ? Autour des tables des d�l�gu�s, dans les couloirs, les colloques s'animent. Delsol, Hagnauer et Th�venon (de la Loire), tous trois du noyau de Monatte, se concertent avec Digat. Ils consultent les leaders minoritaires de la CGTU pr�sents � Japy: Chambelland et Boville. Finalement, Digat monte � la tribune et, de sa voix �teinte, annonce notre soumission. Sans m�me songer � consulter les adh�rents de base du mouvement, on a fait liti�re des engagements pris. En l'espace d'une seconde, le Comit� s'est disloqu�. Pour longtemps, le mouvement pour l'unit� syndicale est bris�.

Pourquoi cet �chec ? Le cha�non le plus faible du Comit� des 22,, c'�tait, je le compris un peu tard, les minoritaires de la CGTU. Tout d�pendait d'eux. Ils avaient pris l'initiative de la campagne pour l'unit�, jou� le r�le de trait d'union entre r�formistes et gauchistes. Mais, sous une apparence pourfendeuse, ils �taient � bout de nerfs. Ils s'�taient engag�s solennellement, avec l'ensemble des 22, � � rester fermement attach�s � � leurs organisations respectives. Mais ils n'avaient plus la force de tenir leurs promesses: l'air de la CGTU �tait devenu pour eux irrespirable. Apr�s huit ans de st�riles luttes internes, leur espoir d'un redressement de la centrale bolchevis�e avait irr�m�diablement sombr�. Par la faute des communistes, certains d'entre eux, de l'aveu m�me de Charbit, glissaient vers le r�formisme . Les majoritaires, fort astucieusement, les avaient pouss�s � un tel degr� de d�go�t qu'ils finiraient par partir d'eux-m�mes. Malgr� la peine qu'ils �prouvaient � s'en aller et leur r�pugnance � entrer dans la CGT r�formiste, ils ne voyaient plus d'autre issue. Ils justifiaient ainsi, a posteriori, les arcasmes dont les avait cribl�s trotski. Ces fatigu�s franchissaient le Rubicon.

Apr�s le congr�s de Japy, la minorit� de la CGTU passa donc avec armes et bagages dans la CGT r�formiste. Quant aux autonomes, ils reprirent, avec hargne, leur libert�. Au congr�s suivant de leur f�d�ration, Piquemal reprocha aux monattistes, non sans quelque raison, d'avoir � l�ch� � mi-chemin �, d'avoir eu le � mal de mer �. Et au congr�s de la CGTU qui se tint au Magic-City, les communistes furent assez sectaires pour porter le coup de gr�ce � une r�unification dont, pourtant, si elle avait �t� scell�e, m�me selon la proc�dure �triqu�e qu'avait maniganc�e Jouhaux, ils auraient �t�, dans un court laps de temps, les premiers b�n�ficaires.

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