Revue R�fractions
N�1
Source : http://refractions.plusloin.org/
R�unis en congr�s international, � Londres,
en juillet 1881, dans le cadre fondateur de ce qui allait devenir pendant
une dizaine d'ann�es le "parti" anarchiste, les forces et les militants
les plus repr�sentatifs du mouvement d'alors votent, pour seul programme
politique et pour longtemps, deux grandes motions, l'une, mort n�e,
d�cidant la cr�ation d'un "bureau international de renseignements",
l'autre, � caract�re scientifique, dont nous pouvons citer
l'essentiel :
"Consid�rant que l'A.I.T. a reconnu n�cessaire de
joindre � la propagande verbale et �crite la propagande par
le fait. Consid�rant, en outre, que l'�poque d'une r�volution
g�n�rale n'est pas �loign�e [�]. Le congr�s
�met le voeu que les organisations adh�rentes [�] veuillent
bien tenir compte des propositions suivantes :
[�] propager par des actes, l'id�e r�volutionnaire et
l'esprit de r�volte [�]. En sortant du terrain l�gal [�]
pour porter notre action sur le terrain de l'ill�galit� qui
est la seule voie menant � la r�volution, il est n�cessaire
d'avoir recours � des moyens qui soient en conformit� avec
ce but.[�] Les sciences techniques et chimiques ayant d�j�
rendu des services � la cause r�volutionnaire et �tant
appel�es � en rendre encore de plus grands � l'avenir,
le Congr�s recommande aux organisations et individus [�] de donner
un grand poids � l'�tude et aux applications de ces sciences,
comme moyen de d�fense et d'attaque" .
Propagande par le "fait", imminence de la "R�volution", �tude
et applications des "sciences techniques et chimiques" : c'est au moment
o� l'anarchisme se constitue en "parti", en force indiscutablement
"politique", aux c�t�s du "socialisme" dont il se s�pare,
que les "sciences" et les "techniques" les plus modernes font leur apparition
dans le projet libertaire. Une apparition qui n'a rien d'accessoire et
d'�ph�m�re puisqu'elle d�finit pour longtemps
l'essentiel du programme et de la strat�gie anarchistes . Une apparition,
qui, en articulant (ou en m�langeant?) "politique" et "science",
les deux grands piliers de la modernit� occidentale, nous invite
� r�fl�chir sur le rapport que l'anarchisme entretient
avec cette modernit�.
Il n'est pas indiff�rent que cet appel aux "faits" comme expression
de la r�alit�, � la "science" et � la "technique"
comme "moyens" pour la transformer, puisse �maner d'un mouvement
qui consid�re par ailleurs la "libert�" comme sa raison d'�tre
. Avec B. Latour , on peut en effet consid�rer que la soci�t�
moderne occidentale s'est construite, pour l'essentiel, d'Erasme �
Sartre pour la philosophie, (en passant par Descartes, Kant, Husserl),
et du d�bat entre Boyle et Hobbes � la prolif�ration
des laboratoires, machines et manipulations en tout genre pour les sciences
et les techniques , sur l'id�e d'une nette s�paration entre
la libert� de l'homme et le d�terminisme de la nature. Dans
cette construction dualiste de la r�alit�, dominante en Occident
depuis trois si�cles, tout ce qui existe devrait �tre partag�
en deux "zones ontologiques enti�rement distinctes, celles des humains
d'une part, celle des non-humains de l'autre" . D'un c�t�
le monde social et politique, "la soci�t� libre des sujets
parlants et pensants" , volontairement d�finie par les hommes qui
se donnent lois et constitutions politiques ; de l'autre le monde "naturel"
des "choses", �videmment inconscient de lui-m�me, mais m�canique
�galement et enti�rement soumis au d�terminisme. Sans
doute, dans cette repr�sentation, l'homme est-il issu de ce monde
"naturel" dont il d�pend encore, ext�rieurement et int�rieurement.
Mais c'est en s'en lib�rant qu'il devient homme, en s'opposant radicalement
� cette nature qui l'enveloppe, qu'il est suppos� faire na�tre
un autre monde, qualitativement diff�rent, non-naturel, le monde
de la "libert�". Cette lutte de l'humain contre le non-humain (en
nous et hors de nous), de la libert� contre la n�cessit�,
de l'esprit contre la mati�re, constituerait ainsi, pour la pens�e
moderne occidentale, la t�che essentielle de l'humanit�, sa
fa�on de devenir humaine, en imposant sa domination sur la nature,
par la science qui permet de ma�triser les lois de son d�terminisme,
par la technique qui permet de la modifier et de l'ajuster � la
libert� de l'homme.
Sous sa forme extr�me, alors que la coupure radicale entre l'homme
et la nature se redouble dans une s�paration "r�volutionnaire"
tout aussi radicale entre le pass� et l'avenir, - "du pass�
faisons table rase!" -, l'anarchisme peut ainsi appara�tre comme
un h�ritier direct des bouleversements que conna�t l'Europe
� partir du XVIe si�cle ; le rejeton excessif mais l�gitime
de l'id�e moderne de libert� ; l'extr�me d�viation
d'un mouvement beaucoup plus large, persuad� de pouvoir soumettre
la r�alit� � la libre volont� de l'homme ;
l'ultime manifestation des utopies de la R�volution Fran�aise
pour qui la soci�t� pouvait "se constituer en page blanche
par rapport au pass�, (..) s'�crire elle-m�me [�] refaire
l'histoire sur le mod�le de ce qu'elle fabrique" .
C'est cette interpr�tation de l'anarchisme, comme manifestation
extr�me et utopique des repr�sentations modernes, que nous
voudrions discuter ici.
Le premier anarchisme ouvrier
et le "parti" anarchiste
Pour saisir le sens de la "propagande
par le fait" et de l'irruption, particuli�rement violente, des "sciences
techniques et chimiques" dans l'histoire du mouvement libertaire, il faut
bien consid�rer la p�riode de cette appropriation th�orique
et pratique de la science : une quinzaine d'ann�es, de la fin des
ann�es 1870 au milieu des ann�es 1890. Une dur�e relativement
courte, souvent per�ue par l'historiographie du mouvement anarchiste
comme un moment d'�garement, une parenth�se vite referm�e
; alors que, selon nous, elle constitue au contraire un moment cl�
de l'anarchisme . Pour comprendre sa forme ouvri�re, de sa naissance
au sein de la Premi�re Internationale � sa quasi disparition
en Espagne en 1939. Mais aussi pour comprendre l'originalit� d'un
courant politique inclassable, pour comprendre l'�tranget� du rapport que ce mouvement a pu entretenir avec les conceptions modernes
de la politique et de la science.
Sans doute, � la d�charge de
l'historiographie du mouvement libertaire, peut-on remarquer que la "propagande
par le fait" et l'utilisation explosive de la chimie ne sont pas premi�res
dans la naissance de l'anarchisme. Elles apparaissent au terme d'une premi�re
phase de d�veloppement ou de fondation (au sein de l'Association
Internationale des Travailleurs) beaucoup plus calme et rassurante, qui,
pass� le vent de folie des attentats et de la propagande par le
fait, semble reprendre son cours quelques ann�es plus tard, comme
si de rien n'�tait. Aussi n'est-il pas inutile de rappeler quelles
furent les formes de cette premi�re manifestation de l'anarchisme
comme mouvement politique et social, de rappeler en quoi ce mouvement,
sans laisser vraiment deviner ses futures utilisations de la science ,
avait pourtant d�j� toutes les raisons d'inqui�ter
ou de d�router une vision moderne du rapport entre science et politique,
entre libre action de l'homme et n�cessit� de la nature.
Lorsque l'anarchisme se constitue en courant
politique, � la fin des ann�es 1860, il tend � prendre
forme dans deux grands types de groupements :
- les chambres syndicales et corporatives
de la Premi�re Internationale tout d'abord. Un mode de groupement
� la fois enti�rement nouveau (de par sa dimension r�volutionnaire)
et pourtant �trangement archa�que au regard des repr�sentations
politiques "modernes" : parce qu'�troitement confondu avec l'identit�
diff�renci�e des "m�tiers" et la base mat�rielle
et productive de la soci�t� ; parce que li� de fa�on
imm�diate, par le travail, � la nature et � ses relations
avec l'homme (le bois, le fer, le feu, la pierre, l'encre, la farine, l'extraction
du charbon, etc.). "Mineurs", "boulangers", "doreurs sur bronze", "horlogers",
"fondeurs", "�b�nistes", "verriers"..., autant d'identit�s
ou d'individualit�s collectives fortement typ�es, sp�cifiques,
diff�rentielles, qui s'opposent au mod�le "moderne" et d�mocratique,
abstrait et individualiste, des groupements politiques issus de la R�volution
fran�aise. Le "producteur" concret et diff�renci�
contre le "citoyen" abstrait et uniforme ; l'expression mat�rielle
complexe de la grande diversit� des liens de l'homme � la
nature contre un id�al d�mocratique qui refuse longtemps,
au nom m�me des conceptions politiques modernes, de donner une existence
"l�gale" � cette r�alit� "corporative" ;
- la "soci�t� secr�te"
enfin, tout aussi d�routante, qui ne peut �tre r�duite
� la survivance romantique des conditions de l'action politique
de la premi�re moiti� du XIXe si�cle, sans pour autant
ob�ir � la forme moderne des "partis politiques". "Secr�te",
l'association que Bakounine propose aux premiers "anarchistes", constitue
certes un cercle d'"id�es", mais d�fini par son "intimit�",
o� les "id�es", communes � une poign�es d'affili�s,
font "corps" elles aussi , dans une proximit� de temp�raments
et de sensibilit�s, sur le mod�le explicitement "alchimique"
de l'"affinit� �lective" . "Individuation" spirituelle et
corporelle , le groupe affinitaire bakouninien n'est pas pour autant une
"secte" s�par�e du reste de la soci�t� par
la coh�rence de ses programmes ou ses rituels symboliques et disciplinaires
. "Individualit�" nouvelle, comme l'�crit Bakounine , �me
et corps ou, plut�t, "diable au corps" , le cercle "intime" des premiers
anarchistes veut �tre un "noyau" cach� , en de��
des associations corporatives ou locales, sans aucun des attributs symboliques
du pouvoir . Un "noyau" capable d'"inclure" et d'"impliquer" , dans l'"intimit�"
de la conviction et de l'�nergie de ses membres, toute la puissance
d'action et de r�flexion du "peuple", des pratiques et des id�es
que les organisations corporatives ou locales de l'Internationale expriment
par ailleurs � leur fa�on. Un "noyau" capable, le jour venu,
de d�cha�ner les "passions" populaires, de permettre leur
propagation spontan�e partout o� c'est possible, d'emp�cher
qu'elles ne retombent et qu'un ordre �tatique ext�rieur puisse
se reconstituer .
Cette premi�re �tape de l'anarchisme
est br�ve. L'Internationale antiautoritaire dispara�t comme
force significative au milieu des ann�es 1870. Doublement livr�s
� eux-m�mes par l'effacement du mouvement ouvrier et le retrait
puis la mort de Bakounine , les cercles libertaires se trouvent quelques
temps priv�s de l'�nergie et du sens r�volutionnaires
qui faisaient leur force. C'est alors que l'anarchisme, effectivement r�duit
� l'�tat de "parti", de simples cercles d'opinion politique
, aurait d� (ou pu) prendre acte de cette situation nouvelle : renoncer
� l'intensit� d'une action secr�te qui ne trouvait
plus autour d'elle les ressorts et les raisons de s'exercer ; renoncer
aux esp�rances qu'il avait pu placer dans les formes d'expression
du mouvement ouvrier ; tenter de se convertir en organisation politique,
se doter d'une autre raison d'�tre mat�rielle . C'est la voie
qu'empruntent alors la plupart des courants "socialistes". C'est celle
que l'anarchisme refuse, en s'engageant sur un tout autre chemin .
En effet, contrairement � l'intitul�
que lui donnent les circonstances, le "parti" anarchiste qui se forme de
fa�on �ph�m�re en Europe � la fin des
ann�es 1870 , n'adopte pas les modes de groupements et d'action
politiques qui s'imposent alors dans la plupart des pays industrialis�s
ou en voie d'industrialisation. Bien loin de constituer une cristallisation
partisane et id�ologique, un point de fixation stable et clos sur
lui-m�me, en attendant des temps meilleurs, ou encore un rouage repr�sentatif
d�fini sur la sc�ne des opinions d�mocratiques, le
"parti" libertaire n'est, d'une toute autre fa�on, que le point
de rencontre provisoire et instable de deux processus de "diff�renciations"
qui, par leur direction et leur intensit� , concourent tous les
deux � d�tourner l'anarchisme des mod�les d'action
et d'organisation politiques modernes.
Une diff�renciation que l'on pourrait
qualifier de n�gative (ou de r�pulsive) tout d'abord, du
c�t� "socialiste", � travers le refus de l''�lectoralisme
et
de la transformation du projet socialiste ouvrier en organisations politiques
nationales, pens�es dans le cadre repr�sentatif des d�mocraties
naissantes. Un peu partout en Europe, � partir de 1880, des fractions
notables de militants ou de groupes locaux, jusqu'ici membres des courants
socialistes, ext�rieurs ou post�rieurs aux premiers r�seaux
libertaires, tendent � se d�finir comme anarchistes : en
Allemagne, d�s 1880, avec le ralliement � l'anarchisme de
militants sociaux-d�mocrates (J. Most, H. Stenzleit, J. Neve, J.
Peukert...) puis des jeunes socialistes autonomes qui devaient se grouper
autour du journal Der Sozialist, (G. Landauer, P. Kampffmeyer...)
; en France, au m�me moment, de fa�on plus massive encore,
o� de nombreuses sections ou groupes locaux fournissent une grande
partie des forces anarchistes des ann�es suivantes ; mais
aussi en Angleterre avec des militants comme Frank Kitz ou J. Lane , la
"Ligue Socialiste" et, un peu plus tard, dans le quartier juif "East end" de Londres, autour du journal Arbeter Fraint ; en Italie,
en 1891, avec la cr�ation du "Partito socialista anarchico rivoluzionario"
; au Pays Bas, au m�me moment, avec le ralliement d'un des principaux
leaders de la social-d�mocratie naissante, F.D. Nieuwenhuis . Comme
le souligne Y. Lequin pour la France : "Concr�tement, le mouvement
anarchiste na�t, entre 1880 et 1882, du d�bat qui agite le
[parti ouvrier] naissant sur la question de la participation �lectorale"
. Ce d�bat n'a pour nous rien de tr�s original et il peut
sembler secondaire alors qu'au cours des ann�es 1880 il est tout
� fait essentiel. On interpr�te g�n�ralement
assez mal la signification du refus anarchiste d'aller voter, une attitude
r�duite le plus souvent � une prise de position individuelle
abstraite et intemporelle, comparable finalement � bien d'autres
"interdits" de type religieux. Mais lorsque � partir de 1880 , dans
le contexte social et politique du moment, de nombreux "socialistes" refusent
l'�lectoralisme et se d�clarent "anarchistes", ils op�rent
une rupture d'ordre pratique, th�orique et politique qui rev�t
une toute autre signification. Refuser d'aller voter et, surtout, de se
pr�senter aux suffrages, les conduit � rompre radicalement
avec toute la tradition d�mocratique et l�galiste issue des
mod�les anglais et fran�ais et, plus fondamentalement encore,
� refuser toute s�paration, entre la pens�e et l'action,
le social et le politique, la r�alit� et l'id�e, la
nature et la culture, les n�cessit�s mat�rielles et
les libert�s humaines, les choses et les signes, � rompre
avec la "repr�sentation", un des fondements de la pens�e
moderne d'Occident :
- la "repr�sentation" politique, et
sa propension naturelle � s'autonomiser comme puissance propre (en
particulier sous la forme de l'Etat) stable et unitaire, � se transformer,
contre la multiplicit� concr�te des r�alit�s
humaines, en instance de pouvoir et de libre d�cision transcendante
(la "volont� g�n�rale" de Rousseau) ;
- mais aussi la "repr�sentation" scientifique
et sociale, sous toutes ses formes , comme l'annon�aient d�j�
(de fa�on positive) les groupements de m�tiers et les cercles
"affinitaires" de la Premi�re Internationale, ou encore une des
dimensions essentielles de la pens�e de Proudhon .
D'o� l'importance du congr�s
organis� � Londres en juillet 1881, qui permet enfin la rencontre
entre les nombreux groupes et organisations r�volutionnaires en
train d'abandonner le "socialisme", de devenir quelque chose d'autre, et
les premiers cercles anarchistes issus de l'Internationale. D'abord r�ticents
, les bakouniniens sont venus nombreux (Kropotkine, Malatesta , Merlino...).
Ce sont eux qui dominent les d�bats et qui font adopter les conclusions
extr�mes de leur propre transformation : la r�solution sur
la "propagande par le fait" et l'"�tude des sciences techniques
et chimiques". A une diff�renciation socialiste, r�pulsive
et critique (refus de l'�lectoralisme, de la "repr�sentation"
et de la "l�galit�") r�pond ainsi une autre diff�renciation,
paradoxalement beaucoup plus positive, propre aux r�seaux bakouniniens,
� la fa�on dont ils se transforment eux-m�mes dans
le contexte de l'effondrement de la Premi�re Internationale .
Associ�es aux attentats individuels
du d�but des ann�es 1890, la "propagande par le fait" et
la "chimie" ont mauvaise r�putation. Et leurs effets d�sastreux
pour l'anarchisme ne sont plus � d�montrer : pour le "parti"
anarchiste bien s�r qui, co�ncidence ou non, ne survit pas �
leur mise en oeuvre ; pour l'anarchisme lui-m�me, durablement identifi�,
dans son image publique, � la violence, � l'assassinat, aux
bombes et � l'"ill�galisme" de la reprise individuelle. Une
mauvaise r�putation qu'il conviendrait pourtant de corriger, car
elle masque le sens de cette seconde affirmation de l'anarchisme, en amont
comme en aval de sa longue histoire.
La propagande par le fait
Comme son nom l'indique la "propagande
par le fait" constitue d'abord une transformation radicale de la conception
habituelle de la "propagande" et une explicitation th�orique particuli�rement
heureuse, contrairement aux apparences, de la d�marche des premiers
r�seaux anarchistes . Les conditions de son apparition sont connues.
C'est Bakounine qui en formule le premier l'id�e, sans le mot, en
1873, dans le Bulletin de la F�d�ration jurassienne
:
"J'ai cette conviction que le temps des grands
discours th�oriques, imprim�s ou parl�s, est pass�.
Dans les neuf derni�res ann�es, on a d�velopp�
au sein de l'Internationale plus d'id�es qu'il n'en faudrait pour
sauver le monde, si les id�es seules pouvaient le sauver, et je
d�fie qui que ce soit d'en inventer une nouvelle. Le temps n'est
plus aux id�es, il est aux faits et aux actes".
Trois ans plus tard, Malatesta et Cafiero,
sur le point de d�clencher un soul�vement arm� dans
la province italienne de B�n�vent, reviennent � la
charge, sans le mot toujours, mais, comme le souligne H. Becker, sous une
forme qui deviendra une "formule classique" de la "propagande par le fait" :
"la F�d�ration italienne croit
que le fait insurrectionnel, destin� � affirmer par des actes
les principes socialistes, est le moyen de propagande le plus efficace
et le seul qui, sans tromper et corrompre les masses, puisse p�n�trer
jusque dans les couches sociales les plus profondes et attirer les forces
vives de l'humanit� dans la lutte que soutient l'Internationale" .
>Malatesta et Cafiero emprisonn�s, c'est
Costa, un autre leader italien, qui tire le sens de la tentative d'insurrection
de B�n�vent, au cours d'une conf�rence donn�e
� Gen�ve en juin 1877, o� il emploie pour la premi�re
fois l'expression "propagande par le fait" ; une formulation aussit�t
reprise, en ao�t, par P. Brousse pour la F�d�ration
fran�aise de l'Internationale antiautoritaire :
"L'Id�e sera jet�e, non sur
le papier, non sur un journal, non sur un tableau, elle ne sera pas sculpt�e
en marbre, ni taill�e en pierre, ni coul�e en bronze : elle
marchera en chair et en os, vivante, devant le peuple" .
Apr�s avoir fait ainsi son chemin dans
les prises de positions des F�d�rations italiennes et fran�aises,
la "propagande par le fait" est officieusement adopt�e, avec son
compl�ment des "sciences techniques et chimiques", au cours d'une
r�union internationale priv�e, � Vevey, en octobre
1880 , huit mois avant d'�tre reprise, officiellement cette fois,
dans les m�mes termes, par le congr�s de Londres.
Nous avons insist� sur cette longue
gen�se car elle est importante. Si l'id�e de "propagande
par le fait" a un succ�s imm�diat dans les milieux les plus
radicaux des classes ouvri�res des pays industrialis�s, il
ne s'agit pas d'une invention sauvage et circonstancielle que le "parti"
anarchiste, un peu d�magogue et inorganis�, reprendrait �
son compte. Largement spontan�e, dans le contexte de la grande crise
�conomique de la fin des ann�es 1870, elle est aussi le produit
d'une intense r�flexion des principaux th�oriciens du mouvement
d'alors, ceux qui se sont form�s dans les cercles intimes cr�es
par Bakounine , de Bakounine lui-m�me � Kropotkine, en passant
par E. Reclus , Malatesta , Cafiero, Costa.... Cette �laboration a
pris du temps, et c'est clairement m�rie et accept�e qu'elle
est enfin propos�e � tous ceux qui se reconnaissent alors,
de fa�on encore vague, dans le mouvement anarchiste.
En s'identifiant � un premier contenu
- le "fait insurrectionnel" de Cafiero et de Malatesta , "les sciences techniques
et chimiques" des r�unions de Vevey puis de Londres - la "propagande
par le fait" ne doit pas faire oublier l'impulsion initiale qui lui donne
corps et la transformation que l'anarchisme naissant fait subir ainsi au
mot "propagande". Isol�s et affaiblis par l'effondrement du mouvement
ouvrier et r�volutionnaire des ann�es pr�c�dentes,
r�duits � quelques cercles aux effectifs infimes, les anarchistes
refusent de limiter leur "propagande" � un simple contenu discursif,
� des "id�es" qu'il conviendrait ensuite de "r�pandre"
par le journal, la parole, les brochures, les livres, l'�ducation,
le raisonnement. Ils refusent de s�parer et de hi�rarchiser
l'"id�e" comme pr�alable logique et savant, hors du temps,
et sa diffusion militante comme cons�quence seconde et instrumentalis�e.
De "propaganda", ce qui doit �tre propag�, l'id�e anarchiste
passe directement � "propagare", "propager par des actes", �
la volont� de faire cro�tre une puissance r�volutionnaire
et transformatrice dont l'anarchisme n'est plus, si l'on peut dire, que
l'�cho, l'amplificateur et le d�tonateur. Au lieu d'�tre
un simple "message" id�ologique �manant des cercles �troits
de l'anarchisme, elle pr�tend trouver l'essentiel de son �nergie
et de ses relais en dehors de ces cercles, dans la multitudes des "faits"
et des "�v�nements" capables de la dire . Au lieu d'�tre
prisonni�re de la pauvret� expressive et signifiante du discours
politique et utopique , elle acquiert tout � coup, en passant du
c�t� des choses, une dimension infinie : infinit� r�p�t�e
des �v�nements susceptibles, dans leur singularit�,
de dire l'"Id�e" ; infinit� des transformations dont cette
propagande se veut imm�diatement porteuse . Commentant l'article
de P. Brousse, J. Maitron parle de "mat�rialisation de l'id�e"
. Ambigu�, la formule est heureuse cependant, car elle traduit bien
ce retournement programmatique et th�orique de l'anarchisme o�
l'id�e cesse de dire la v�rit� des choses (et donc
de pr�tendre agir sur elles), o� ce sont les "choses", les
"situations", les "�v�nements", mais aussi l'"action" et
l'"�nergie" personnelle des anarchistes, qui sont charg�s,
par leur mouvement m�me, de dire l'"Id�e", de r�v�ler
aux yeux de tous en quoi un autre monde est possible, ou plut�t,
mais c'est la m�me chose, en quoi cet "autre" monde que r�v�le
la "propagande par le fait" est le seul vrai monde qui vaille, contre les
illusions et l'injustice de celui qui s'offre pour le moment � nos
regards. La v�rit� et la justice de la vie et de la r�alit�,
contre le mensonge, les illusions, la mort et l'injustice des mots, des
signes et des symboles. La critique n�gative du socialisme "repr�sentatif"
qui ne peut que "tromper" et "corrompre les masses" par l'artifice de ses
mises en sc�ne discursives et imaginaires, trouve ainsi son r�pondant
affirmatif dans le "fait insurrectionnel", dans les "actes" seuls capables
de "p�n�trer", au del� des apparences et de l'embrouillamini
trompeur des discours et des mots, "dans les couches sociales les plus
profondes", d'"attirer" � eux, par del� la faiblesse mortif�re
des signes, "les forces vives de l'humanit�".
Que l'anarchisme choisisse de parler de "faits"
pour d�finir le mode d'expression de sa "propagande" n'a rien d'accidentel.
Dans la violence du retournement que ce mot impose � ce qui d�pendait
jusqu'ici des raisonnements et des discours, l'anarchisme pr�tend
bien faire r�f�rence � la science qui lui fournit
cet intitul�. Si, pour les anarchistes, seuls les "faits parlent",
comme l'�crivait E. Coeurderoy quelques ann�es plus t�t
, c'est parce qu'ils prennent place dans une conception "scientifique"
et mat�rialiste de la r�alit� dont on trouve l'expos�
le plus syst�matique sous la plume de Bakounine :
"Quelle est la m�thode scientifique
? C'est la m�thode r�aliste par excellence. Elle va [�] de
la constatation [�] des faits [�] aux id�es". "[�] pour l'homme,
il n'est point d'autre moyen de s'assurer de la r�alit� certaine
d'une chose, d'un ph�nom�ne ou d'un fait, que de les avoir
r�ellement rencontr�s, constat�s, reconnus dans leur
int�grit� propre, sans aucun m�lange de fantaisies,
de suppositions et d'adjonctions de l'esprit humain."
Et lorsque Bakounine critique la science de
son temps, c'est, entre autres choses, parce qu'elle n'est pas suffisamment "mat�rialiste", qu'elle laisse encore trop de part � la "m�taphysique",
� des "fantaisies [�] non � des faits" .
Mais comme le montrent la nature des "faits"
s�lectionn�s ou produits par l'anarchisme et l'implication
de ceux qui se reconnaissent en eux ou qui les produisent, cette "science"
libertaire, "r�aliste" et "mat�rialiste", n'a pas grand chose
� voir avec le positivisme de la science moderne. Anarchistes et
savants ne per�oivent pas les m�mes choses et, surtout, n'entretiennent
pas la m�me relation avec ce qu'ils per�oivent.
"Les faits parlent [�] Est-ce ma faute si
les faits ne sont pas � l'avantage de la soci�t� l�gale?"
s'�crit Coeurderoy . "Emeutes", "insurrections", "r�volutions"
mais aussi transgressions beaucoup plus modestes et circonscrites , les
"faits" anarchistes n'ont pas besoin d'�tre spectaculaires pour r�v�ler
le "n�ant" de l'"ordre", de la "l�galit�" et des "lois",
qu'elles soient "sociales", "politiques" ou "scientifiques" . Ils prennent
sens et force � l'int�rieur d'une tout autre r�alit�,
banale et ordinaire, passag�re et fr�quente, mais trop fugitive,
imm�diate et apparente pour int�resser la science. Une r�alit�
que Bakounine appelle l'"�tre intime des choses", dans un retournement
saisissant o� le superficiel devient le plus intime, l'ext�rieur
l'int�rieur, le "fugitif" et le "passager" la seule et durable r�alit� :
"Il existe r�ellement dans toutes les
choses un c�t� ou, si vous voulez, une sorte d'�tre
intime qui n'est point inaccessible, mais qui est insaisissable pour la
science. Ce n'est pas du tout l'�tre intime dont parle M. Littr�
avec tous les m�taphysiciens et qui constituerait selon eux l'en-soi
des choses, et le pourquoi des ph�nom�nes ; c'est au contraire
le c�t� le moins essentiel, le moins int�rieur, le
plus ext�rieur, et � la fois le plus r�el et le plus
passager, le plus fugitif des choses et des �tres : c'est leur mat�rialit�
imm�diate, leur r�elle individualit�, telle qu'elle
se pr�sente uniquement � nos sens, et qu'aucune r�flexion
de l'esprit ne saurait retenir, ni aucune parole ne saurait exprimer".
Priorit� des "sens", "r�alit�"
du "fugitif", de l'"ext�rieur", de l'"imm�diat" qui �chappent
radicalement � la "science" officielle : les formules de Bakounine annoncent, � quelques ann�es pr�s, le Nietzsche du Cr�puscule
des idoles :
"Le monde [apparent] est le seul. Le monde
[vrai] n'est qu'un mensonge qu'on y rajoute. [�] Nous ne poss�dons
� l'heure actuelle de science que dans la mesure exacte o�
nous sommes d�cid�s � accepter le t�moignage
de nos sens [�] Tout le reste est avort�, ou encore pr�-scientifique
: je veux dire m�taphysique, th�ologie, psychologie, �pist�mologie
- ou alors une science purement formelle, une th�orie des signes
: comme la logique, et cette logique appliqu�e que sont les math�matiques.
En elles la r�alit� n'est jamais pr�sente [�]."
Au del� de ses r�f�rences
� Hegel , en se r�clamant, comme Nietzsche, d'une "science"
nouvelle, authentique, qui pr�figure les critiques contemporaines
de la physique et des math�matiques , Bakounine renoue avec le Schelling
de sa jeunesse . Inaccessible � l'"esprit", l'"�tre intime
des choses", comme la "subjectivit� inh�rente � la
nature" de Schelling , affirme de fa�on irr�m�diable,
l'"exc�s de l'Etre sur la conscience de l'Etre" . "Etoffe fondamentale
de toute vie et de tout existant", ce "sur-�tre (�bersein)",
au sens de "surr�alisme", peut bien, pour Schelling, �tre
"effrayant" et ob�ir � un "principe barbare" . Il n'a rien
qui puisse effrayer ou d�courager l'intr�pidit� de
l'anarchiste, car il rel�ve d'un autre ordre et d'une autre perception.
Ceux de la "vie" qui, en de�� des illusions de la conscience
et de la science moderne, nous traverse et nous constitue tous, comme toute
chose :
"Seule", la "vie [�] est en rapport avec le
c�t� vivant et sensible, mais insaisissable et indicible des
choses" .
"La science n'a affaire qu'avec des ombres
[�]. La r�alit� vivante lui �chappe, et ne se donne
qu'� la vie, qui, �tant elle-m�me fugitive et passag�re,
peut saisir et saisit en effet toujours tout ce qui vit, c'est �
dire tout ce qui passe ou ce qui fuit." .
La notion de "vie" n'a ici rien de myst�rieuse.
Li�e aux "sens", elle d�signe d'abord, pour Bakounine comme
pour Nietzsche, le "mouvement", l'"action", le "devenir" des choses et
des �tres. Ainsi, chez Bakounine :
"Telle est donc la nature de cet �tre
intime qui r�ellement reste toujours ferm� � la science.
C'est l'�tre imm�diat et r�el des individus comme des
choses : c'est l'�ternellement passager, ce sont les r�alit�s
fugitives de la transformation �ternelle et universelle"
Chez Nietzsche :
"(Les sens) ne mentent pas du tout. [�] C'est
ce que nous faisons de leur t�moignage qui y introduit le mensonge
de l'objectivit�, de la substance, de la dur�e. [�] Tant
que les sens montrent le devenir, l'impermanence, le changement, ils ne
mentent pas."
Pour Bakounine , comme pour Schelling ou Nietzsche,
les mots "vie" et "nature" n'ont rien de vitaliste. Si pour Schelling "il
n'y a pas [�] de diff�rence essentielle entre la Nature organique
et la Nature inorganique" , et si pour Nietzsche la "volont� de
puissance" est propre � toute "force" qu'elle soit "organique",
"psychologique", "morale" ou "inorganique" , la "vie" dont parle Bakounine ,
parce qu'elle est synonyme de "mouvement", d'"action" et de "changement
incessant", s'applique �galement � toute chose sans exceptions :
"Dans la nature, tout est mouvement et action
: �tre ne signifie pas autre chose que faire. Tout ce que nous appelons
propri�t�s des choses : propri�t�s m�caniques,
physiques, chimiques, organiques, animales, humaines, ne sont rien que
des diff�rents modes d'action. [�] d'o� il r�sulte
que chaque chose n'est r�elle qu'en tant qu'elle [�] agit . [�]
C'est une v�rit� universelle qui n'admet aucune exception
et qui s'applique �galement aux choses inorganiques en apparence
les plus inertes, aux corps les plus simples, aussi bien qu'aux organisations
les plus compliqu�es : � la pierre, au corps chimique simple,
aussi bien qu'� l'homme de g�nie et � toutes les choses
intellectuelles et sociales."
Anarchistes et savants ne per�oivent
pas les m�me choses. Mais cette diff�rence ne tient pas d'abord
� l'"objet" per�u, � la s�lection que les uns
et les autres sont cens�s op�rer dans le monde qui les entoure.
Plus "intimement" ou "r�ellement" nous dit Bakounine , elle tient
� la nature du rapport que chacun entretient avec le monde. En effet,
contrairement � ses pr�tentions d'"objectivit�", la
science est prise elle aussi dans la r�alit� qu'elle �rige
en "fait", une r�alit� fixe, abstraite et morte, qui justifie
si bien la "cruaut�", l'"inhumanit�", l'"oppression", l'"exploitation",
la "malfaisance", l'absence de "sens" et de "coeur" des lois et des institutions
qui pr�tendent en rendre compte :
"Le gouvernement de la science et des hommes
de la science [�] ne peut �tre qu'impuissant, ridicule, inhumain,
cruel, oppressif, exploiteur, malfaisant. On peut dire des hommes de la
science, comme tels, ce que j'ai dit des th�ologiens et des m�taphysiciens
; ils n'ont ni sens, ni coeur pour les �tres individuels et vivants.
On ne peut pas m�me leur en faire un reproche, car c'est la cons�quence
naturelle de leur m�tier. En tant qu'hommes de science, ils n'ont
� faire, ils ne peuvent prendre int�r�t qu'aux g�n�ralit�s
; qu'aux lois..."
Et comme l'individualit� du "lapin
sacrifi� � la science" :
"L'individualit� humaine, aussi bien
que celle des choses les plus inertes, est �galement insaisissable
et pour ainsi dire non-existante pour la science. Aussi les individus doivent-ils
se pr�munir et se sauvegarder contre elle, pour ne point �tre
par elle immol�s, comme le lapin, au profit d'une abstraction quelconque
; comme ils doivent se pr�munir en m�me temps contre la th�ologie,
contre la politique et contre la jurisprudence, qui toutes, particip(ent)
�galement � ce caract�re abstractif de la science".
Un diagnostic qui fait de nouveau �cho
� Nietzsche :
"Tout ce que les philosophes ont mani�
depuis des mill�naires, ce n'�taient que des momies d'id�es
; rien de r�el n'est sorti vivant de leurs mains. Ils tuent, ces
Messieurs les idol�tres des notions abstraites, ils empaillent lorsqu'ils
adorent, ils mettent tout en p�ril de mort lorsqu'ils adorent."
A cette fausse s�paration entre le
savant et son objet , indice du rapport d'oppression et de mort qui les
unit, l'anarchisme oppose une tout autre relation. L'"intimit�"
bakouninienne ou, pour Schelling, la "subjectivit�" des choses (l�
o� "toute chose est Je") , est partout, en nous comme hors de nous.
Elle constitue un "milieu d'exp�rience o� il n'y a pas projection
de la conscience sur toute chose, mais participation de ma propre vie �
toute chose et r�ciproquement" . Aussi, pour Bakounine , comme pour
Schelling et avant eux Leibniz , on pourrait dire que la r�alit�
du monde est toute enti�re dans le regard et le pouvoir de perception
de l'homme, non dans ce qu'il voit et per�oit, mais dans ce qui
lui permet de voir et de percevoir . Si je peux saisir l'"intimit�
des choses" qui �chappe aux savants et � la "conscience"
des philosophes, c'est parce que "la nature per�oit en moi" . Or
cette "nature" qui me permet de percevoir l'"intimit�" des r�alit�s
ext�rieures, rel�ve elle aussi de l'"intimit�", comme
"vie" qui saisit la "vie", comme "mouvement" qui saisit le "mouvement",
comme "nouveaut�" qui saisit la "nouveaut�", � travers
des formes multiples de "subjectivit�s" ou d'"individualit�s" :
- l'intimit� des soci�t�s
secr�tes bakouniniennes, puis des groupes affinitaires, avec leur
tension et leur extr�me vitesse ;
- l'intimit� beaucoup plus lente et
d'intensit� variable des associations de m�tiers, et des
groupements corporatifs ;
- l'intimit� des "gr�ves" ,
des �meutes et des mouvements insurrectionnels ;
- mais aussi l'intimit� instantan�e
de la perception et de la r�flexion "individuelles", l� o�
suffisamment "sensible" � sa "mat�rialit� imm�diate",
� sa "r�elle individualit�", chacun peut, comme le
pensait Schelling, acc�der � "l'Etre pr�r�flexif"
, pour l'exprimer ensuite sous forme d'actes, mais aussi de po�mes,
de discours et d'�crits qui se transforment alors en actes et en
cris, en forces mat�rielles .
"Voyez ! comme ils sont nerveux et bl�mes,
les chercheurs de pens�es, les hommes que ronge l'ambition, que
l'orgueil et les petites jalousies consument". "Ne leur demandez ni un
sentiment vrai, ni un style original, ni une appr�ciation propre".
A la fausse neutralit� d�sint�ress�e
des savants, d�vor�s de l'int�rieur par le "n�ant"
de l'ambition et des rivalit�s, � la "modestie" contrainte
de leur attitude, � la simplicit� apparente que leur imposent
leurs pr�tentions � l'objectivit� , E. Coeurderoy
peut opposer une autre mani�re d'�tre, o� les mots
et les �crits expriment directement, sans honte et sans hypocrisie,
la puissance et l'affirmation de la subjectivit� anarchiste :
"ce livre c'est moi [�] je ne crois pas �
la modestie [�] pour �crire il faut que je sente vivement" . "Pourquoi
n'ai-je qu'une t�te et dix doigts qui se fatiguent si vite ? Je voudrais
tout dire � la fois, mais il y a tant � dire ;... je n'ai
pas le temps d'�tre complet. [�] Une irr�sistible puissance
me force � dire vite et confus�ment ce qui doit se passer
confus�ment et vite"
Une puissance "subjective" surabondante qui
d�pend tout autant du "dehors" que du lieu instable et provisoire
o� elle s'affirme :
"Tant qu'il y aura du cerveau sous les os
du cr�ne, et du minerai dans les entrailles de la terre, l'homme
passera par-dessus la frayeur que lui cause l'opinion, et �crira.
[�] Il est des temps o�, plus que jamais, l'homme a besoin de rayonner
sur ce qui l'entoure par la voix, la pens�e, l'�clat des
actes ; c'est lorsque les soci�t�s, prises de convulsions,
courent d'�meutes en �meutes � une r�volution
profonde. Alors les tribunes tremblent sous la parole des Mirabeau et des
Danton ; le papier s'allume sous la plume des Camille et des Marat, les
soci�t�s secr�tes sillonnent le sol, et la pens�e
circule dans l'air avec la rapidit� de la foudre" .
Dans le retournement de sens que la "propagande
par le fait" impose au mot "propagande", � ce qu'il d�signait
comme pratiques et comme rapport au monde, paroles, discours, �crits
et mises en forme symboliques ne disparaissent pas. Ils changent de nature
eux aussi. De "repr�sentatifs" ils deviennent "expressifs" . Et
si les "faits" se mettent � parler, les paroles deviennent elles-m�mes
des "actes". Comme l'�crivait d�j� J. D�jacque en 1857 :
"Ce livre n'est point �crit avec de
l'encre ; ses pages ne sont point des feuilles de papier. Ce livre, c'est
de l'acier tourn� en in-8� et charg� de fulminate d'id�es.
C'est un projectile autoricide que je jette � mille exemplaires
sur le pav� des civilis�s. Puissent ses �clats voler
au loin et trouer mortellement les rangs des pr�jug�s. Puisse
la vieille soci�t� en craquer jusque dans ses fondements
! Ce livre n'est point un �crit, c'est un acte. [�] il est p�tri
avec du coeur et de la logique, avec du sang et de la fi�vre. C'est
un cri d'insurrection, un coup de tocsin tint� avec le marteau de
l'id�e � l'oreille des passions populaires. [�] Ce livre
c'est de la haine, c'est de l'amour"
Lorsque Kropotkine, en 1880, invite �
"la r�volte permanente par la parole, par l'�crit, par le
poignard, le fusil, la dynamite [�] tout est bon pour nous qui n'est pas
de la l�galit�" , "parole" et "�crit" n'ont pas de
statut sp�cial au regard du "poignard", du "fusil" ou de la "dynamite".
Ce sont eux aussi des armes, des instruments balistiques ou explosifs,
des actes, porteurs de tous les mouvements, qu'ils cherchent � instaurer
dans les corps et les esprits . Y. Lequin per�oit assez bien l'originalit�
du discours et des moyens d'expression anarchistes lorsqu'il montre comment
"les anarchistes sont aussi - et peut-�tre avant tout - les hommes
du verbe" , un verbe qui mobilise "le langage de l'�motion" , de
l'indignation et de la col�re. Louise Michel, � chacune de
ses tourn�es, attire des foules consid�rables qui se d�placent
en manifestations dans les rues pour venir l'accueillir � la gare,
comme � Lyon en 1897, qui vibrent, s'�meuvent et s'exaltent
� ses discours, quand elles ne s'�branlent pas de nouveau
pour transformer les meetings en �meutes comme � Vienne en
1890 . Lorsque la presse, commentant l'intervention de J. Grave, au congr�s
du "Parti Ouvrier" tenu � Paris en 1880, parle de "discours �
la dynamite", elle d�finit assez bien la signification des �crits
et des discours anarchistes de cette p�riode ; des "br�lots"
o�, pour � peine parodier la linguistique la plus moderne,
"dire c'est faire" , comme le souligne, en 1888, la reproduction dans le
journal havrais si bien nomm� l'Id�e Ouvri�re,
d'un placard affich� sur tous les murs de la ville :
"Vous qu'on exploite et qu'on vole journellement
; vous qui produisez toutes les richesses sociales ; vous qui �tes
las de cette vie de mis�re et d'abrutissement, REVOLTEZ-VOUS ! For�at
du travail, flambe le bagne industriel ! Etrangle le garde-chiourme ! Assomme
le sergeot qui t'arr�te ! Crache � la gueule du magistrat
qui te condamne ! Pends le propri�taire qui te jette � la
rue aux heures de pur�e ! For�at de la caserne, passe ta
ba�onnette � travers le corps de ton sup�rieur ! Boucher
du peuple ! Futur ma�tre assassin !
For�ats de tous ordres, �gorgez
vos patrons ! Sortez de vos poches le couteau lib�rateur ! Pillez
! Incendiez! D�truisez! An�antissez! Purifiez!
"VIVE LA REVOLTE ! Vive l'incendie, mort aux
exploiteurs !
[Le Comit� Ex�cutif]" .
La chimie anarchiste.
Du "point de vue" des nouvelles formes
d'"intimit�" ou de "subjectivit�" libertaire qui prennent
corps � la fin des ann�es 1870, et � l'exception notable
de l'intense et br�ve aventure insurrectionnelle du B�n�vent,
la
"propagande par le fait" reste d'abord une exp�rience en grande
partie litt�raire o�, comme pour J. D�jacque et E.
Coeurderoy, seuls les mots et les cris de col�re sont des "actes"
et des "projectiles autoricides" ; un acte de "voyance" et d'"alchimie
du verbe" d'autant plus bref et instable qu'il ne dispose que de mots,
d'encre et de papier pour dire l'intensit� qui le traverse . D'o�
l'importance de la d�couverte soudaine des vertus de la "chimie"
comme nouveau registre expressif, en attendant qu'�meutes, insurrections,
gr�ves, action directe et renouveau du mouvement ouvrier ne permettent
� l'anarchisme de se d�ployer autrement et � une toute
autre �chelle. La "chimie" ne se contente pas de donner tout �
coup � la propagande par le fait, comme par miracle, une expression
mat�rielle et symbolique capable de r�pondre pendant une
quinzaine d'ann�es � la solitude et � l'extr�me
concentration des espaces libertaires. En m�langeant "science" et
"politique", "nature" et "culture", ces r�alit�s que la pens�e
moderne avait pris tant de soin � s�parer, elle parvient
� lier et � exprimer l'ensemble de l'exp�rience et
de l'histoire libertaire, celle, pass�e, de la Premi�re Internationale,
comme celle, � venir, de ce qui allait devenir l'anarcho-syndicalisme.
Paradoxe de la chimie anarchiste, la r�solution
de Londres, en privil�giant les vertus "explosives" de la science
la plus moderne bien loin d'affirmer la na�vet� "scientiste"
des pouvoirs de l'homme sur la nature, la distance, la ma�trise et
la responsabilit� que lui donnent la science et ses applications
techniques, profite au contraire des propri�t� de cette science
en plein d�veloppement pour produire un nouveau m�lange,
exorbitant et monstrueux.
"Ill�gale", dans son usage comme dans
ses pouvoirs destructeurs, irrespectueuse de l'ordre, des classements et
des partages, la chimie anarchiste, en envahissant le champ du politique,
vise paradoxalement, gr�ce aux acquis scientifiques les plus r�cents,
� "naturaliser" le projet socialiste. Dans cette inflexion du programme
libertaire, la "R�volution" bakouninienne, excessive et violente,
pens�e le plus souvent sur le mod�le mill�nariste
des vieux embrasements paysans, de l'"instinct", de la "passion" et de
la "vie", de la destruction instantan�e et sauvage de l'ordre existant,
ne perd pas son caract�re naturel. Au contraire, avec la dynamite,
les pouvoirs terrifiants de la nitroglyc�rine et l'engouement d'alors
pour les proc�d�s d'explosion les plus divers , la R�volution
anarchiste dispose enfin de l'expression la plus juste et la plus suggestive,
la plus � m�me de dire, presque sans phrases, sa dimension
de cataclysme cosmique. Gr�ce aux vertus signifiantes et physiques
de la chimie, au caract�re �clatant de ses applications,
la "propagande par le fait" peut enfin donner corps, de fa�on ponctuelle
et ramass�e, � la "mat�rialisation de l'id�e"
dont parlait J. Maitron � propos du texte de P. Brousse, non plus
seulement comme cons�quence (l'"id�e" qui se "mat�rialise"),
mais comme d�voilement imm�diat et effectif de la nature
"mat�rielle" et "explosive" de l'"Id�e" anarchiste.
En effet, la force et l'�vidence de
la "chimie" comme expression th�orique et programmatique du mouvement
anarchiste international ne tiennent pas seulement � la puissante
charge symbolique dont cette science est porteuse. Elles sont li�es
aussi � ses dimensions pratiques et concr�tes : �
la mise en oeuvre des attentats � venir bien s�r, �
la rapidit� et � la simplicit� d'un geste qui tire
tout son contenu de l'importance de ses effets et de l'extr�me concentration
d'"�nergie" physique et individuelle qu'il exige ; mais aussi, de
fa�on beaucoup plus r�pandue et diffuse, au "r�ve"
toujours recommenc� d'"explosions" que sa possibilit� autorise
, aux pr�parations "chimiques" qui donnent une r�alit�
� ce r�ve, aux manipulations et exp�rimentations qui,
pendant plusieurs ann�es, mobilisent un grand nombre d'anarchistes,
les transforment en "chimistes" ou plut�t en "alchimistes" de la
R�volution sociale. Ecoutons J. Grave :
"Au groupe des Ve et XIIIe venait un camarade,
nomm� Bayout qui �tait gar�on de laboratoire �
l'Ecole d'agriculture de la rue de l'Arbal�te. Fabriquer de la dynamite
�tait une des tocades du moment . J'ai toujours �t�
tent� par la chimie. Bayout se fit mon fournisseur en produits chimiques,
�prouvettes, et tout ce qu'il fallait pour faire concurrence �
Nobel, car je m'�tais mis en t�te de fabriquer de la nitroglyc�rine
[�] les maux de t�te que j'attrapai ! car l'op�ration finissait
toujours par un d�gagement de fum�es, jaun�tres, �paisses,
vous prenant � la gorge. [�] Enfin, � force de patience et
de t�nacit�, au lieu de d�gager comme d'habitude son
contingent de fum�es, mon m�lange resta clair, et je vis
descendre au fond du vase, un liquide d'un beau jaune dor� [�] c'�tait
la nitroglyc�rine ! J'�tais sur la voie. Je passai �
un autre exercice. Il me fallait fabriquer le fulminate de mercure. Les
m�mes difficult�s se produisirent, les m�mes d�boires.
[�] Ce ne fut qu'apr�s des centaines d'exp�riences que je
vis les cristaux de fulminate se d�poser au fond du bocal. Mais
j'�tais press� de v�rifier. Je fis s�cher le
produit dans un cuvette sur le couvercle du po�le [�] et allant dans
le couloir, je laissai tomber le tout. [�] Ce fut comme un coup de canon
- un petit canon - qui �clata [�]. Fier de mes r�sultats,
je les communiquai � deux camarades : Rozier et Seign�, et
je leur passai mon mat�riel lorsque je partis pour la Suisse" .
Plus de "cent fois" r�p�t�es,
les "exp�riences" chimiques d'un militant aussi "s�rieux"
et repr�sentatif de l'anarchisme des ann�es 1880-1890 ne
se contentent pas d'absorber quelques temps l'essentiel de son �nergie
et de ses activit�s militantes. A proprement parler "en chambre",
elles tiennent lieu, sinon de "R�volution", tout du moins, �
�chelle r�duite, dans la fum�e et les maux de t�te,
d'initiation � la R�volution et � son caract�re
explosif . Apr�s avoir concentr� la nitroglyc�rine
au fond d'une cornue, sous la forme d'"un liquide d'un beau jaune dor�",
J. Grave peut se contenter, pour exprimer la puissance symbolique et r�elle
dont elle est charg�e, de tirer un "petit" "coup de canon" dans
le corridor mansard� de l'�tage de bonnes o� il r�side,
avant de se rendre en Suisse pour assumer d'autres taches militantes .
Instantan�e dans ses effets, charg�e
d'exprimer toutes les esp�rances d'un acte irr�m�diable
et d�finitif, toutes les craintes et tous les espoirs d'une volont�
individuelle confront�e � la vie et � la mort , porteuse
dans sa mat�rialit� m�me de l'id�e d'"explosion"
de l'ordre du monde, de restructuration radicale des particules qui le
compose, la "bombe" anarchiste et sa mise au point cessent d'�tre
des op�rations purement techniques. Indiff�rente aux conception
modernes de la science et de la politique, la "chimie" anarchiste prend
sens sur le double registre de la m�taphore et de l'action pratique.
Symbolique et r�elle, elle se charge d'un sens infini o�
le local, l'individuel et le directement manipulable fournissent le r�pondant
visible de l'id�e et du d�sir de r�volution, o�
Science et Soci�t�, Technique et Transformation Sociale,
Explosion et R�volution viennent, � la fa�on des liujia tao�stes, �lire quelques temps domicile dans l'"�prouvette"
de chaque dynamiteur . Comme les "corps de m�tier" de la Premi�re
Internationale et du futur syndicalisme d'"action directe", la "science"
anarchiste cesse d'ob�ir au partage entre culture et nature, entre
libert� id�ale et n�cessit� mat�rielle.
Alchimique, elle tend � r�unir ce qui avait �t�
s�par�, l'homme et la nature, l'id�e et la mati�re,
l'op�ration purement technique � caract�re utilitaire
et le souci mystique d'une transformation radicale du monde. Comme l'alchimie
, elle tend � resserrer l'espace et le temps en un acte unique et
imm�diat : l'espace, dans l'op�ration minuscule d'un m�lange
de nitroglyc�rine et de fulminate de mercure capable par "propagation"
de transformer de fond en comble l'ordre du monde et de la soci�t�
; le temps, dans la certitude messianique que le moment de ce geste correspond
� celui de l'histoire, que la R�volution est proche, que
l'heure du "Grand Soir" est venue .
Dans cette r�duction alchimique de
la "propagande par le fait" et de la "R�volution", la forme �trange
que rev�t l'anarchisme ne rompt pas avec le mouvement des ann�es
pr�c�dentes. Elle en est le prolongement, particulier mais
direct, comme "expression" nouvelle de l'id�e et des pouvoirs de
la r�volution, mais �galement, de fa�on plus �tonnante
et paradoxale, sur le terrain de l'identit� libertaire et de son
lien avec les forces ouvri�res et populaires qui s'�taient
affirm�es au moment de la Premi�re Internationale. Les pouvoirs
symboliques et physiques de la chimie ne permettent pas seulement �
la nouvelle vague anarchiste des ann�es 1880 d'accepter sans d�couragement
l'effondrement de l'Internationale, d'�tre indiff�rente au
caract�re minoritaire et souvent incompris de son action, de donner
corps � l'imminence de la R�volution, � la possibilit�
de la "provoquer" et de la "pr�cipiter", au double sens chimique
et temporel de ce mot. Ils lui permettent �galement, � travers
le r�le destructeur et � proprement parler d�miurgique
ou "diabolique" qu'elle s'assigne , de se donner une identit� sociale
et ouvri�re en continuit� avec les formes de regroupement
ant�rieurs . En effet, si cette identit� nouvelle de "dynamiteurs"
solitaires du vieux monde ne leur est disput�e par personne, elle
trouve naturellement sa place dans le contexte ouvrier et populaire d'alors.
Comme le souligne Y. Lequin :
"L'anarchie devient la force myst�rieuse
de la revanche sociale, avec toute la part d'irrationnel qui s'attache
� la d�marche. De fait elle est, � sa mani�re,
proph�tique et se teinte d'accents messianiques o� l'annonce
des Temps se pare des apparences scientifiques d'une philosophie cyclique
de l'Histoire. [�] Cette communaut� du coeur explique en partie
que la rencontre se fasse plus souvent qu'il n'y peut para�tre, sauf
quand la dynamite parle trop fort" .
M�me les leaders ouvriers les plus mod�r�s
sont oblig�s, publiquement, de reconna�tre la l�gitimit�
d'une pratique anarchiste violente et minoritaire. Comme en 1886 le d�put�
"socialiste ind�pendant" Cam�linat, lorsqu'il formule la
fa�on dont l'ensemble de l'opinion populaire susceptible de le faire
�lire, pouvait percevoir l'action anarchiste :
"les anarchistes ont leur raison d'�tre,
car dans la soci�t� actuelle, il y a aussi les d�molisseurs,
pour faire place � de nouvelles constructions. S'(ils) sont sinc�res,
ils seront peut-�tre les d�molisseurs de la soci�t�
actuelle [�]" .
En cessant quelques temps d'�tre "horlogers",
"cordonniers" ou "ma�ons" les anarchistes ne s'effacent pas derri�re
une identit� purement id�ologique, abstraite et intemporelle.
Ils n'abandonnent en rien la r�f�rence mat�rielle
ou naturelle, "productrice", qui avait servi jusqu'ici de base au d�veloppement
du mouvement ouvrier r�volutionnaire. Pendant quelques ann�es,
ils acqui�rent seulement une nouvelle identit� professionnelle,
largement reconnue par l'ensemble de l'opinion ouvri�re, celle des
"d�molisseurs" dont parle Cam�linat, celle des "forgerons"
alchimistes , que chante E. Pottier dans l'Internationale et qu'incarne
quelques temps la condition moderne et myst�rieuse de "chimiste".
Il est significatif qu'au congr�s de
la F�d�ration Fran�aise de l'Internationale antiautoritaire,
tenu � Berne en 1876, deux des cinq membres de la Commission Administrative,
Ch. Alerini et P. Brousse (par ailleurs m�decin de son �tat),
se pr�sentent comme "chimistes" (� c�t� d'un
"plombier", d'un "peintre" et d'un "fondeur") . "Etudiez la chimie!" s'�crit
le m�canicien Henri Tricot au cours d'un meeting � Roanne
en 1883 . Comme J. Grave, la plupart des militants anarchistes d'alors
se d�couvrent une vocation de "chimiste", et dans presque tous les
journaux libertaires des ann�es 1880 on trouve une rubrique r�guli�re
consacr�e � cette science . Les bombes et la dynamite ne
constituent d'ailleurs que l'aspect le plus spectaculaire (et le plus dangereux)
d'une vaste panoplie des moyens chimiques charg�s de manifester
la Justice R�volutionnaire. En septembre 1883, Le Drapeau Noir publie le "Manifeste des Nihilistes fran�ais" qui fait part de toutes
les recettes qu'il a mis au point pour "empoisonner les patrons" dont les
"parcelles de viande corrompue", la "cigu�", mais aussi l'"extrait"
de "saturne", la vieille d�nomination alchimique du plomb, cens�
"d�vorer" l'"or" et l'"argent". Un appel qui n'a rien de circonstanciel,
puisque trois ans plus t�t un premier manifeste proposait d�j�
ses poisons (en particulier une mac�ration de plomb dans du vinaigre)
pour obtenir "la d�bilitation graduelle et successive de tous les
repr�sentants de cette maudite engeance" (la bourgeoisie) .
Poisons, dynamite, phosphore, "essence min�rale"
et p�trole pour l'incendie des entrep�ts, des casernes , des
habitations, des meules de foins et des �glises , des usines ou
plus simplement des urnes les jours d'�lection , constituent ainsi,
� c�t� des plus classiques poignards et pistolets,
un vaste �ventail de proc�d�s techniques qui, par
leur nature chaque fois particuli�re, sont � la fois en rapport
d'affinit� sp�cifique et myst�rieuse avec le temp�rament
de chaque anarchiste et, tous ensemble, avec la totalit� d'un renouvellement
de la nature.
Comme l'�crit le journal L'En-Dehors au d�but des ann�es 1890 :
"Nous voulons nous laisser aller �
nos piti�s, � nos emportements, � nos douceurs, �
nos rages, � nos instincts" .
Chacun doit pour cela trouver son propre chemin,
dans un rapport o�, comme l'explique un autre texte, de 1887, libert�
et n�cessit� du "temp�rament" ne forment plus qu'une
seule r�alit� :
"Mettons-nous hardiment � l'oeuvre [soulign� dans le texte], que chacun de nous agisse librement selon
son temp�rament et sa mani�re de voir, par le feu, le poignard,
le poison, que chaque coup port� dans le corps social bourgeois
y fasse une plaie profonde !" .
En attendant l'embrasement g�n�ral
de la R�volution et la recomposition g�n�rale de la
r�alit� :
"Un jour l'horizon qui de plus en plus s'obscurcit
des opaques et lourdes nu�es de la haine, un jour de tous les points
du globe, l'horizon noir s'embrasera de la grande et rouge lueur de l'Insurrection.
Et toutes les souffrances endur�es, toutes les humiliations et les
servitudes subies, toutes les rages contenues, toutes les col�res
amass�es, tout cela cr�vera enfin dans une colossale explosion
[�]. Revanche compl�te et sublime o�, sur les ruines du pass�,
enfin resplendira, majestueux et clair, l'astre radieux de la Libert�" .
"Chimiste", "m�decin de la civilisation"
ou, plus modestement, "pharmacien de l'humanit�", l'anarchiste ouvrier
des ann�es 1880-1890, peut ainsi s'identifier au "P�re La
Purge" le personnage d'une chanson c�l�bre dans les milieux
ouvriers et libertaires fran�ais de cette p�riode :
"Je suis le vieux P�re la Purge
Pharmacien de l'humanit�. [�]
J'ai ce qu'il faut dans ma boutique,
J'ai le tonnerre et les �clairs,
Pour watriner toute la clique,
Des affameurs de l'univers."
Gr�ve g�n�rale
et action directe.
Sous sa forme syst�matique
et prioritaire, l'int�r�t anarchiste pour la chimie dure peu,
une dizaine d'ann�es qui, en France, se prolongent et s'ach�vent
dans le fracas des attentats de 1892-910. D�s 1888, la presse libertaire
cesse d'en faire la propagande , avant de multiplier, pour une partie d'entre
elle, les appels en faveur de l'action corporative et l'entr�e dans
les syndicats . G�n�ralement interpr�t�e par
l'historiographie du mouvement anarchiste sur le registre moderne du choix
politico-strat�gique et de l'action libre et volontaire, en termes
d'"efficacit�" et de "rectification" , la brusquerie apparente de
ce tournant tend � masquer la grande continuit� dans laquelle
il s'inscrit. Une continuit� loin en amont bien s�r , avec
les formes syndicales et ouvri�res de la Premi�re Internationale
; mais une continuit� imm�diate �galement, avec la
propagande par le fait et ses manifestations les plus explosives.
J. Maitron a tort de s'�tonner qu'une
revue syndicaliste r�volutionnaire aussi mod�r�e que La
R�volution Prol�tarienne puisse c�l�brer,
de nombreuses ann�es plus tard, l'importance d�cisive qu'auraient
eu les attentats anarchistes dans la renaissance et le d�veloppement
du mouvement ouvrier en France . D�s 1907, P. Monatte faisait du
syndicalisme r�volutionnaire l'h�ritier direct de la propagande
par le fait, "depuis que la dynamite anarchiste a [�] tu sa voix grandiose"
. Si l'"action directe" succ�de � la "propagande par le fait"
dans la pens�e et le discours du mouvement syndical, et si l'appel
� la "gr�ve g�n�rale et insurrectionnelle"
vient relayer la puissance explosive de la chimie, il ne s'agit que d'une
nouvelle m�tamorphose du projet libertaire dont les �l�ments
changent de place et de sens mais sans cesser de composer un m�lange
(effectivement �tonnant) entre signes et r�alit�,
"force" et "id�e", science et politique.
La gr�ve g�n�rale tout
d'abord. Lorsque en ao�t 1888, Joseph Tortelier, dans un meeting
parisien, se fait pour la premi�re fois, aux c�t�s
de Louise Michel et de Malato, le "propagandiste" de la "Gr�ve g�n�rale",
il ne rompt ni l'intensit�, ni le sens du mouvement qui le faisait
agir jusqu'ici :
- au sein du syndicat parisien des menuisiers
de la Seine, l'organisateur de la manifestation des sans travail qui devait
piller plusieurs boulangeries en 1883, et dont le journal, La Varlope,
proposait � ses lecteurs une rubrique scientifique sur la chimie
et les "produits anti-bourgeois" ;
- au sein du groupe anarchiste "La panth�re
des Batignolles" qui avait mis � l'ordre du jour de sa premi�re
r�union "la fabrication des bombes � main", et auquel appartenait
le c�l�bre "ill�galiste" et cambrioleur Cl�ment
Duval .
Dans le contexte du renouveau ouvrier de la
fin des ann�es 1880, la Gr�ve g�n�rale, comme
appel � la r�volte et comme aspiration � une transformation
imm�diate et radicale de l'ordre du monde, ne constitue qu'une recomposition
de la d�marche anarchiste des ann�es pr�c�dentes,
un "renversement", non plus seulement de la "marmite" explosive des dynamiteurs,
mais du site et de la nature des ingr�dients m�taphoriques
et r�els qui la composaient . Avec la "Gr�ve g�n�rale
r�volutionnaire" (le "grand soir" de l'imaginaire populaire), r�alit�
et sens politique et social de la chimie anarchiste s'inversent. La signification
r�volutionnaire de la bombe anarchiste devient r�alit�
dans l'intense mobilisation et concentration des forces ouvri�res
qui se pr�parent pour la gr�ve g�n�rale. Sa
r�alit� chimique et explosive se charge de son c�t�
de donner le sens politique d'une strat�gie et d'un projet pens�s
sous la forme de l'"explosion" sociale, d'"une r�volution de partout
et de nulle part" "�clatant soudain" comme la "foudre" . Comme l'�crit
F. Pelloutier, la "dynamite" de l'action collective vient remplacer la
"dynamite individuelle" des attentats . La bombe anarchiste cessant de
dire la r�volution sociale, c'est la r�volution sociale qui
prend la parole pour tenir le discours physique et chimique de la nitroglyc�rine
et du fulminate.
Plus tardive , l'id�e d'"action directe"
exprime sans doute une relative d�tente au regard de l'extr�me
tension et de l'imminence explosive de la gr�ve g�n�rale,
une prise en compte du temps et l'am�nagement d'une p�riode
d'attente et de pr�paration de la r�volution. Mais c'est
� la fois pour retrouver l'inspiration initiale de la pro
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