 Source : Réfractions n° 1 (1997)
"Une démocratie au sens littéral ne peut être qu’une société sans �tat… Le pouvoir est au peuple dans la mesure où c’est le peuple qui l’exerce vraiment." Giovanni Sartori, Democrazia. Cos’è, Rizzoli, Milano, 1993, p. 30.
On abordera ici la perspective anarchiste sur la démocratie et, secondairement, le caractère démocratique de l’anarchisme.
Cette réflexion retiendra surtout les éléments
significatifs pour une comparaison de ces deux catégories
politico-philosophiques, à savoir les différences essentielles entre
l’anarchie et à la démocratie, ainsi que leurs traits communs.
On exclura donc l’analyse approfondie de la démocratie,
telle qu’elle est communément comprise (démocratie représentative),
celle de l’anarchie politique (telle que les anarchistes l’entendent),
et aussi celle de cette forme particulière et encore première qu’est la
" démocratie directe ", catégorie-limite entre les deux autres types de
société. Chacune de ces catégories nécessiterait une réflexion critique
adéquate, un espace autrement plus ample ; nous n’en présenterons que
des définitions plutôt sommaires, afin de pouvoir les comparer ou,
mieux, porter un jugement général sur leur
compatibilité/incompatibilité.
Je soutiendrai ici la thèse que, précisément,
démocratie et anarchie ne sont ni réductibles l’une à l’autre (dans des
conditions déterminées) ni antithétiques, que l’anarchie est la fois la
forme la plus accomplie de la démocratie mais aussi son dépassement
irréductible. Un au delà, comme l’indique notre titre.
Peut-on vraiment concevoir un dépassement de la
démocratie ? Assurément, et cela est vrai tant de sa forme dominante,
qui est le système représentatif, que de la démocratie directe ; et
cette avancée est possible aussi bien sur le plan qualitatif que
quantitatif, car sinon quelles garanties nous offrirait ce progrès ? Je
veux dire que, d’une certaine manière, cette liberté autre doit être
plus étendue, car même les intégristes religieux parlent d’une liberté
individuelle et collective différentes, mais l’autonomie qu’ils
accordent est moindre. Surtout pour les individus.
Ainsi la conception politique des anarchistes doit-elle
viser à susciter davantage de démocratie en plus d’être " autre chose
". Sinon, elle demeurerait en deçà. C’est ainsi, d’ailleurs, que les
libertaires la comprennent : davantage et autrement.
La conception libertaire de l’espace politique, celle
qu’on peut appeler " l’anarchie politique " est, en fait, à la fois
plus profondément démocratique et différente. N’est-ce pas
contradictoire ? Comment une catégorie peut-elle être à la fois de même
nature et différente ? C’est possible. Difficile à expliquer, mais
possible. Nous ne parlons pas ici de " choses " du monde physique, mais
d’objets de l’imaginaire socio-politique. Et ceux-ci peuvent revêtir
des modalités diverses selon le point de vue d’où on les repère.
La brocante idéologique
Quand je suis de méchante humeur et que je me vois
vagabonder dans l’" attirail idéologique " de l’anarchisme, j’ai
l’impression de me trouver dans l’arrière-boutique d’un brocanteur. Pas
d’un antiquaire, comme pourrait le penser quelque adversaire malicieux
de l’anarchisme. Pire, d’un brocanteur. Car devant les phrases toutes
faites, les affirmations de principe, les articles de foi, les slogans,
les bons sentiments, les extrémismes verbaux, les mouvement
d’affection, les ressouvenances, les chers disparus… je découvre tout
au plus de la brocante. Des objets pas assez vieux pour être antiques,
mais suffisamment pour ne pas être vraiment modernes, c’est-à-dire
contemporains ou tout récents.
Je n’ignore pas que la pensée anarchiste a produit dans
les cinquante dernières années (et surtout dans les deux ou trois
dernières décennies) des idées originales et importantes, et " neuves
", c’est-à-dire modernes au sens propre du terme. Et je sais, ce qui
est tout-à-fait évident, que la pensée libertaire conserve de superbes
pièces " antiques ", c’est-à-dire héritées de l’anarchisme classique ;
et c’est en rabaissant la génialité et la riche potentialité " moderne
" que le " vieux ", c’est-à-dire la vulgate s’est construit une
carapace de lieux communs pour défendre une fragile identité.
Prenons, par exemple, l’affirmation " de principe " que
les anarchistes ne votent pas. S’il s’agit d’un principe, il est
tout-à-fait conséquent que la vulgate en déduise que non seulement les
anars sont opposés au vote dans certaines conditions historiques
(sociales, économiques, politiques) mais aussi qu’ils ne votent et ne
voteront jamais et de quelque façon que ce soit.
Ce qui est sublimement fou. Sublime parce que c’est une
déclaration de foi sise tout entière dans l’utopie, dimension
assurément inaliénable de l’anarchie. Folie, parce que totalement
privée de la dimension du bon sens (du bon sens rebelle, bien entendu,
pas celui du " beauf "), sans lequel il n’y a pas d’" anarchie possible
", c’est-à-dire d’anarchisme significativement présent dans la
transformation sociale ni, en second lieu, de stratégies
révolutionnaires.
�vitons toute équivoque : j’ai cinquante ans, je n’ai
jamais voté lors de nombreuses consultations électorales, presque
toutes dramatisées comme étant " déterminantes ", qui ont eu lieu en
Italie au cours de ces trente-deux dernières années. Et je m’en trouve
fort bien. Mais ce n’est pas la question. Du moins, pas en ce lieu.
Quel est ici l’enjeu ? Laissons parler Bakounine et son programme pour une société post-révolutionnaire :
“ La base de toute l’organisation politique d’un pays
doit être la commune absolument autonome, représentée toujours par la
majorité [je souligne] des voix de tous les habitants, hommes et femmes
majeurs. ”
Et encore :
“ �lections de tous les représentants nationaux,
provinciaux et communaux […] au nom du suffrage universel [je souligne]
de tous les individus, hommes et femmes majeurs. ”
Le gouvernement de tous
Francesco Saverio Merlino, qui fut anarchiste jusqu’à
la dernière décennie du XIXe siècle, puis se situa entre le socialisme
libertaire et le libéral-socialisme, écrivit dans son testament : "
gouvernement de tous = gouvernement de personne ". Et peu avant sa
mort, il laissa une note manuscrite : " démocratie = anarchie " .
Merlino va plus loin que les ressemblances que je perçois et il les
identifie, soit parce qu’il sous-estime l’anarchie soit parce qu’il
surévalue la démocratie, ou pour les deux raisons à la fois.
Nous pouvons toutefois partir des deux affirmations
merliniennes, – (qui semblent procéder par couples d’affinités quasi
évidentes : gouvernement de tous/démocratie, gouvernement de
personne/anarchie), – pour approfondir un peu l’analyse comparée de la
démocratie et de l’anarchie. A partir, comme nous le disions, de
quelques définitions utiles pour cette confrontation.
Commençons par l’anarchie. Elle peut être comprise, et
elle l’a été, de manières fort diverses par les anarchistes eux-mêmes.
En particulier, pour qui s’y intéresse, l’anarchie peut signifier
société sans gouvernement, ou bien encore sans �tat, ou encore sans
pouvoir (ou mieux, sans domination).
Il nous faudrait ultérieurement préciser : qu’entend-on
par gouvernement ? Les anarchistes ont souvent parlé, avec des
connotations positives, d’auto-gouvernement, de sorte que le
gouvernement qu’ils rejettent est un hétéro-gouvernement, un
gouvernement imposé par une partie de la société sur une autre partie,
une subordination des gouvernés aux gouvernants, pas la fonction en soi
et pour soi.
Et l’�tat ? L’�tat est une forme historique
particulière d’organisation du pouvoir politique, légitimée
rationnellement par une " volonté populaire " réelle ou supposée et non
par la volonté de Dieu ou de n’importe quoi. Situé aussi à l’intérieur
d’une conception sociale hiérarchique, l’�tat comme institution (ou
somme d’institutions) est le paradigme du pouvoir ou mieux de la
domination , par dessus tout comme forme imaginaire instituante de la
domination de classe moderne.
En ce qui concerne le pouvoir, la majorité des
anarchistes ont compris et comprennent comme pouvoir " déplorable ", en
ce sens qu’ils le rejettent, le pouvoir hiérarchique, ; ils condamnent
l’expropriation de la société dans son ensemble, dans son corps
politique, de ces fonctions et l’appropriation correspondante par une
minorité. Ce qui est rejeté, c’est la division entre gouvernants et
gouvernés, le pouvoir exercé en permanence par les gouvernants sur les
gouvernés. L’anarchie n’est pas assimilable à l’anomie, c’est-à-dire à
l’absence de normes, mais avec certaines réserves, à l’autonomie.
Pouvoir ou domination ?
Pour des raisons d’articulation sémantique, je préfère
le terme de domination pour désigner le pouvoir en tant que " force
collective " expropriée, et garder au mot " pouvoir " un sens plus
neutre, même s’il est évidemment prégnant d’un potentiel de rechute
dans des formes de subordination, rechutes inévitables dans une société
déjà hiérarchisée. Aussi je préfère parler de domination pour des
rapports de pouvoir en permanence asymétriques, même au sein d’espaces
non politiques du social et même " de manière analogue " pour les
rapports entre l’homme et la nature, rapports qui renvoient à un même
imaginaire de sujétion emprunté au social.
Revenons à l’anarchie. Celle-ci est un principe
d’organisation de la réalité, une conception non hiérarchique du monde,
libertaire au sens fort du terme, qui s’applique aussi mais non
exclusivement à l’espace politique. Mais ici, pour l’instant, nous nous
occupons de la dimension politique de l’anarchie.
Et donc, du fait que les anarchistes se dotent d’une
conception sociale qui rejette la domination mais ne méconnaît pas la
fonction collective de gestion de la société, qui rejette les formes
hiérarchiques et les implications de l’assujettissement, on peut sans
doute affirmer qu’ils sont pour un gouvernement non-gouvernement, un
pouvoir non pouvoir. Mais le paradoxe n’est qu’apparent, car le premier
terme de chaque paire se réfère à une conception neutre de la fonction
correspondante, tandis que le second se réfère à cette fonction, mais
structurée selon le principe hiérarchique.
Et cela est vrai même pour l’�tat, à condition de
s’entendre sur les termes. Non certes l’�tat tel qu’il s’est
historiquement configuré, légitimé et rationalisé, que les anarchistes
ont justement posé comme une signification emblématique de la forme
moderne de domination, comme une institution hiérarchique centrale du
réel et de l’imaginaire social post-illuministe, mais l’�tat dans le
sens de " république " (res publica, la chose publique) terme utilisé
plus d’une fois dans son sens neutre par les anarchistes classiques.
Assurément, les paroles ont souvent, et dans le cas
d’espèce certainement, de fortes connotations idéologiques et des
valeurs émotives, pour lesquelles ce n’est pas sans raison que les
anarchistes préfèrent ne pas utiliser des termes comme gouvernement,
�tat, pouvoir dans leur signification neutre. De même qu’ils
n’acceptent pas d’appeler " parti " une de leurs organisations "
politiques ", qui pourtant sont indubitablement des partis non-partis.
Partis, parce que ce sont des fractions de la société organisée pour
poursuivre des valeurs et des intérêts particuliers. Non-parce que sa
structure n’est pas hiérarchique ni finalisée pour la conquête du
pouvoir.
Les formes du politique
Quel est donc le gouvernement non-gouvernement proposé
par les anarchistes comme fonction politique de la société ? Les formes
suggérées peuvent essentiellement être ramenées à ce qu’on nomme
démocratie directe. Mais même celle ci (comme par ailleurs
l’autogestion dans le champ économique) n’est pas l’anarchisme,
quoiqu’en pense Merlino. Car il n’est pas vrai que le pouvoir de tous
n’est le pouvoir de personne. Ce n’est absolument pas vrai. Il reste de
quelque façon, dans une certaine mesure, un pouvoir coercitif (ou mieux
" impératif ") ne serait-ce que, peut-être, du fait des sanctions
morales. C’est un pouvoir sur quelqu’un. Et non sur personne. Pour
cela, même la forme-limite de la démocratie directe (fondée sur le face
à face et les décisions prises à l’unanimité), forme limite aussi par
le fait de son champ limité d’application pratique, n’est pas encore,
inévitablement, anarchiste au sens fort. Au sens politique, pourtant,
elle l’est peut-être, parce que sur le plan théorique il n’y a pas de
domination si toute norme se trouve stabilisée et chaque décision est
prise par tous et, surtout, par chacun des intéressés.
La distinction ci-dessus indiquée entre tous et chacun
est importante, parce que le " type anthropologique " suggéré comme
souhaitable par l’anarchisme (celui qu’un auteur a nomme l’individu
communautaire ) la " souveraineté politique " ne se trouve ni dans
l’ensemble sociétaire ni dans l’individu mais dans la continuelle
tension irrésolue entre l’un et l’autre. Lorsque le premier prévaut,
même sous forme démocratique, c’est la tyrannie. Quand c’est le second,
il y a désagrégation et perte de sens. L’anarchie est jalousement
individualiste, mais aussi généreusement communautaire. Elle est
parfaitement consciente que l’individu, unique, est aussi et
inévitablement produit social et sujet social.
Pour en revenir à notre thème, si chacun consciemment
et librement délibère et respecte les délibérations avec cohérence (n’"
obéit " pas), il n’y a de domination ni d’une partie sociale ni de "
tous " sur les individus. Je laisse de côté le problème théorique non
négligeable des normes qui se sont établies dans le passé et qui sont
toujours en vigueur, du fait de quelque inertie sociale, normes au
sujet desquelles chacun n’a pas toujours délibéré ou donné son
approbation, ou qu’il ne peut modifier, et qui donc peuvent figurer une
sorte de domination du passé sur le présent. La démocratie directe, sur
le plan théorique et dans sa forme la plus " pure ", peut concilier
l’apparemment inconciliable.
Mais nous n’avons délinéé qu’un cas limite. La
démocratie directe unanime n’est applicable qu’à des situations non
généralisables, c’est-à-dire de faibles dimensions, dotées d’une
extrême homogénéité de valeurs et d’intérêts. En dehors d’un nombre
réduit, la délégation s’impose. En l’absence d’une forte homogénéité,
s’impose un mécanisme décisionnel différent de l’unanimité.
L’unanimité
S’il fallait toujours et seulement décider dans un mode
réellement unanime, bien peu de décisions pourraient être prises, même
au sein de groupes plutôt homogènes du point de vue social et culturel.
Il est vrai que, dans des conditions de discrète homogénéité et en
l’absence d’intérêts antagonistes, on peut atteindre souvent des
décisions unanimes sans grandes difficultés ni discussions exténuantes,
parce qu’un individu (ou une minorité) renonce à s’opposer aux opinions
et donc aux décisions de la majorité. Mais ceci n’est-il pas un mode
particulier, consensuel, de décider à la majorité ?
Si le sujet collectif des décisions a des intérêts et
des valeurs hétérogènes, la décision unanime, même sous sa forme "
atténuée " devient difficile, parfois impossible. Et alors le mécanisme
démocratique de la majorité se présente comme le moindre mal entre les
critères décisionnels possibles. Moindre mal d’un point de vue
anarchiste, car qu’elle soit simple, absolue, qualifiée ou hautement
qualifiée (aux deux tiers, quatre cinquièmes, neuf dixièmes…), une
majorité est toujours une majorité.
La dimension
Au delà d’un certain seul dimensionnel (cent, cinq
cents, mille personnes ?), la démocratie directe au sens étroit du face
à face, de démocratie assemblée, ne fonctionne plus. Et elle ne peut
fonctionner. Pour cela, il faudrait que les sujets de l’assemblée
délibérante se connaissent, au moins un peu, qu’ils aient une certaine
confiance réciproque, qu’ils puisent parler entre eux hors des moments
d’assemblée et, last but not least, qu’ils
puissent intervenir directement au cours des débats de l’assemblée qui
précèdent les décisions, délibérations qui constituent une partie
essentielle du processus décisionnel.
Quiconque possède une pratique des assemblées sait
qu’au delà d’un certain seuil dimensionnel, une assemblée tend plus
vers la démagogie que vers la démocratie directe. La grande majorité
des " participants " assiste plus qu’elle ne participe. Ainsi de peuple
délibérant, le " public " devient spectateur plus ou moins motivé et
engagé, à l’instar du public d’un spectacle (théâtre, concert, film) ou
d’une partie de football. On va de la chose à sa représentation, à une
participation peut-être affective, on glisse de la démocratie directe à
la démocratie représentée.
Quel est ce seuil ? Il dépend de multiples facteurs :
la complexité plus ou moins grande des thèmes traités, la " maturité
démocratique " des participants, leur connaissance des arguments, leur
structure psychologique, leur volonté d’être réellement engagés dans le
processus décisionnel et, de nouveau, la relative homogénéité des
valeurs et intérêts effectifs. Il n’y en a pas moins un seuil. Et il
n’est pas très élevé.
Ainsi, outre la démocratie du face à face, il existe
une dimension en fait indirecte, celle des articulations fédérales et
confédérales de cette démocratie " directe ". Pour le dire à la manière
de Bakounine ,
“ chaque organisation doit procéder de la base au
sommet, de la commune à l’unité centrale, à l’Etat [sic], par voie
fédérative ”
Et de telles articulations fédérales et confédérales ne
peuvent pas ne pas utiliser quelque forme de " représentation " (entre
guillemets pour la distinguer des formes de représentation spécifiques
à la démocratie représentative). Dans la doctrine et la pratique, la
forme que les organisations ont donnée à cette délégation est celle du
" mandat révocable et impératif ".
Mandat à tout instant révocable de la part des "
mandataires ", c’est-à-dire des instances de la démocratie directe au
sens étroit. Il est difficile mais pas impossible d’imaginer cette "
immédiateté " pour les mandats éventuels de 2° ou 3° degré (délégués
élus par des délégués et ainsi de suite). Mais le mandat peut-il être
impératif ? Du fait que le politique est aussi l’art de la médiation,
c’est-à-dire l’art du compromis, du fait aussi que les processus
décisionnels, à tous les niveaux, sont des processus de compromis entre
opinions et intérêts, qui ne sont pas nécessairement opposés (mais qui
le sont parfois), comment est-il possible de trouver des solutions
d’équilibre sur la base de mandats impératifs, c’est-à-dire rigides ?
Seuls des mandats raisonnablement flexibles peuvent mener à des
compromis satisfaisants.
Ainsi, des trois caractéristiques de la démocratie
directe indiquées par la plupart des anarchistes comme " nécessaires ",
– unanimité, mandat révocable et impératif, – deux au moins, si elles
sont prises à la lettre, sont difficilement compatibles, et c’est un
euphémisme, avec le fonctionnement d’une société un peu plus complexe
que les esquimaux Inuit. Si elles sont prises à la lettre.
Et alors ? Nous reviendrons plus tard sur cette question. Occupons-nous à présent de la démocratie représentative.
Dominateurs et dominés
Tel qu’on l’entend communément, la démocratie dont se
vantent les libéraux-démocrates est une démocratie représentative, pas
une simple démocratie. Par ailleurs, même les " démocraties populaires
" des ex-Etats soi-disant socialistes étaient des démocraties
représentatives, bien entendu à leur manière.
Même le fascisme était, dans son genre, une démocratie
représentative : sa classe politique représentait le " démos " italien,
si ce n’est que les formes et modes de représentation différaient de
ceux du pluripartisme. Et, particularité non négligeable assurément,
les libertés de parole, de presse, d’association étaient assez
réduites… Mais ceci relève du champ " libéral ", pas nécessairement de
celui de la " démocratie ". Qui peut nier que, à la veille même de la
Seconde Guerre mondiale, le régime fasciste jouissait du consensus
actif ou passif de la majorité des Italiens, c’est-à-dire du peuple ?
Et qui peut nier que la Chambre des Fascistes et des Corporations ne
fut une institution politique élective représentant le démos ?
Qu’il soit bien clair que je n’ai pas la moindre
intention de comparer fascisme et démocratie libérale. Que l’Inexistant
Suprême m’en garde ! Je veux plutôt dire que le terme de démocratie
couvre un espace sémantique qui va de la démocratie directe, au sens
étroit, jusqu’à la démocratie autoritaire, de la forme de délégation
définie et contrôlée, à des formes de représentation génériquement
définies (une pure et simple " commandite "), périodiquement
renouvelées par le moyen de mécanismes électifs (au double sens de
choix et de sélection) qui unissent à des degrés divers des éléments de
concurrence et de cooptation.
Si la démocratie directe " pure " est à un pôle de ce
continuum, la démocratie représentative, dans sa version libérale (la
meilleure, je crois, de celles qui ont été jusqu’à présent théorisées
et pratiquées), c’est-à-dire la démocratie libérale, n’est pas au pôle
opposé, qu’occupent les démocraties autoritaires, mais elle est
certainement plus proche de ce dernier pôle. Ce n’est pas un hasard si,
en période de crise sociale, confrontée à des risques que je ne dirai
pas révolutionnaires mais simplement de réformes radicales des
dispositions économiques en place, il n’y a pas eu de sérieuses
résistances ni de pudiques répugnances à " laisser se transformer " la
démocratie en système autoritaire, et parfois en dictature véritable,
durant tout le temps nécessaire à replâtrer, avec les bons et les
méchants, un consensus suffisant de la classe dirigeante/dominante,
afin de permettre le retour à des formes de démocratie plus libérales.
Et il est naturel que la démocratie libérale représentative soit plus
proche du pôle autoritaire que du pôle libertaire de la démocratie.
Elle est, en fait, le " visage humain " de la division rationnelle
entre dominateurs et dominés, entre ceux qui gouvernent et ceux qui
sont gouvernés, correspondance politique de la division en classe de la
société, de la structure hiérarchique de la société. Je ne m’attarderai
pas sur ce point car il existe une ample littérature, anarchiste et non
anarchiste, qui a démoli le mythe de la démocratie représentative,
c’est-à-dire le mythe de son caractère effectivement démocratique au
sens original du terme.
Démocratie, gouvernement du démos, du peuple. Celui-ci
l’exerce-t-il proprement ? Non, ce serait l’autogouvernement, la
démocratie directe. Il délègue son droit proclamé à une oligarchie
élective qui l’exerce en son nom.
Dans la démocratie représentative, le pouvoir
décisionnel qui est délégué à un corps de professionnels de la
politique est tout le pouvoir, hormis ce qui reste au démos,
c’est-à-dire celui de choisir ses représentants (par ailleurs, dans des
conditions où l’on peut plus que licitement douter que la liberté de
choix soit effective et informée) ; et de la " périphérie " politique
au centre, du niveau local au national, le pouvoir s’accroît au lieu de
diminuer. Nous sommes dans une autre dimension de la démocratie : ce
n’est pas le demos qui s’autogouverne, même si c’est au sein de
contradictions inexorables mais contrôlables, avec la conscience de
leur existence, mais un demos au nom duquel on gouverne, avec des
mécanismes de création et/ou de simulation du consensus. Dans le
continuum apparent des formes de démocratie, il y a un saut qualitatif.
L’alternative est dans la démocratie directe intégrée
par des articulations fédérales et confédérales, entendues au sens
fort, propres à un espace extrêmement décentré, dans lequel les
délégués des structures de la base reçoivent de celle-ci des mandats
révocables et, avec des marges de manoeuvre relativement élastiques,
définies par rapport à des décisions spécifiques et dans lesquelles le
pouvoir mandaté aux instances de coordination est toujours moindre que
celui qui n’est pas délégué. Une démocratie dans laquelle, en ce qui
concerne les intérêts d’une commune de 10 000 habitants, les décisions
de la commune prévalent sur celle de la province, et davantage encore
sur celles de la région, à mesure que l’on va jusqu’aux instances
fédérales. Une démocratie où les sièges " périphériques " (les
quartiers d’une ville, les communes, les régions) ne sont pas des
articulations décentrées du pouvoir central, mais dans lesquelles
l’instance " centrale " est l’articulation fédérale du pouvoir de la
base. Et ceci n’est pas un simple jeu de mots.
La démocratie compatible avec le refus anarchiste de la
domination (et, dans le cas d’espèce de la politique, de la rupture
entre gouvernants et gouvernés) est une démocratie " directe " au sens
ci-dessus, c’est-à-dire avec une forte base de démocratie d’assemblée
et un système nécessaire mais contrôlé de délégués politiques
temporaires. Délégués élus ou tirés au sort (comme ce fut le cas des
magistrats athéniens), et non des représentants au sens propre. Jamais
une classe politique (qu’il y ait un seul ou de plusieurs partis ne
fait, sur ce point, aucune différence), séparée du demos par le fait
d’être des professionnels de la politique.
Excursus sur la conception anarchiste de la liberté
Les anars sont différents : ils sont des mutants
culturels. Mais pas des Martiens. Ils partagent une grande part du
patrimoine culturel commun de l’humanité et, en particulier, sur le
plan des valeurs, ils épousent en grande partie la culture européenne
est, plus spécifiquement, la culture des Lumières et celle qui lui est
postérieure. Avec quelques différences importantes, et même
fondamentales pour leur identité. Et il y a toujours quelques
différences. Pour filer la métaphore génétique, je dirai que leur
diversité concerne quelques gènes culturels sur des millions…
Aucune valeur, dans aucun système axiologique, n’est
indépendante des autres, car il n’existe pas des valeurs singulières
qui se joignent fortuitement, mais des systèmes de valeurs reliées
entre elles. Cela vaut aussi pour le système anarchiste de valeurs,
dont le noyau essentiel, – comme pour le libéralisme et le socialisme,
eux aussi enfants des Lumières, – remonte à la triade en provenance des
Lumières et de la Révolution : liberté, égalité, fraternité.
Nous sommesdonc confrontés non à des valeurs uniques
mais à une configuration de valeurs dont les rapports réciproques sont
déterminants. Cependant, notre manière de parler ne peut que suivre
l’écoulement linéaire du discours verbal, réussissant au mieux à le
rendre bidimensionnel, avec des ramifications, des divagations et des
excursus… L’unique artifice logique que je réussis à penser consiste à
refléter sur la liberté les autres valeurs anarchistes essentielles,
leur attribuant ainsi ce qui relève aussi de ses relations avec les
autres éléments de la configuration axiologique. Autrement dit, nous
projetons sur un plan le volume tout entier. Ou plutôt, nous subsumons
dans la liberté les autres valeurs. Ce qui est sans doute moins abusif
que cela ne paraît, parce que la liberté, dans la configuration
axiologique anarchiste, a une valeur particulière, une " exubérance "
telle que les autres valeurs peuvent lui être rattachées, en forçant un
peu, comme prémisses ou conséquences.
Mais avant de procéder plus avant, abordons brièvement
l’autre valeur, l’égalité, que les libéraux dénoncent de manière
récurrente comme la soeur ennemie de la liberté. Et nous sommes
actuellement dans une de ces occurrences.
Il n’est pas difficile de démontrer que, du moins du
point de vue anarchique, la compatibilité des deux valeurs est non
seulement possible mais inévitable. Il suffit de mettre en évidence les
contenus logiques et évaluables différents, et même opposés, de la
diversité et de l’inégalité. Il suffit de démontrer que la diversité
n’est pas le contraire de l’égalité mais de l’uniformité. Il suffit de
faire émerger la diversité comme catégorie demeurant en soi et de
l’élever au rang de valeur explicite, tout en conservant à l’inégalité
son caractère marqué de contre-valeur.
Ceci n’est pas un jeu verbal. C’est une opération
sémantique substantiellement cohérente avec l’usage anarchiste et même
avec la plus honnête tradition libérale. Stuart Mill, par exemple,
écrit :
“ [Mon essai sur la liberté] est une espèce de manuel
philosophique sur une seule vérité […] : il sert à dire l’importance
pour l’homme et pour la société d’une large diversité de caractères et
d’une complète liberté de la nature humaine pour se dilater dans des
directions innombrables et contrastées. ”
En analogie avec ce que j’ai écrit ailleurs sur la
liberté, la conception anarchiste exprime une liberté à la fois plus
grande et autre que celle des libéraux. Cette " altérité ", cette
diversité, je dirai pour simplifier qu’elles se caractérisent ainsi :
pour la pensée libérale, la liberté de l’individu singulier est limitée
par la liberté des autres, tandis que pour les anarchistes elle en est
accrue.
Bakounine nous enseigne que la liberté, avant d’être
une catégorie politique et, peut-être même, une catégorie éthique, est
d’abord une catégorie esthétique, la passion ! Le Grand Ancien dit : "
Je suis un amant fanatique de la liberté. " Un amant, vous saisissez ?
Nous sommes ici profondément à l’intérieur de l’horizon esthétique du "
sentir ". La liberté me plaît.
Mais tournons-nous vers un plan moins indéchiffrable
que celui de l’esthétique, même s’il est encore très glissant : celui
de l’éthique politique. De nouveau, Bakounine (naturellement !)
proclame :
“ je puis me dire et me sentir libre seulement en
présence des autres hommes et en rapport avec eux […]. Je ne suis
moi-même humain et libre que dans la mesure où je reconnais la liberté
et l’humanité de tous les hommes qui m’entourent […]. Le maître des
esclaves n’est pas un homme mais un maître. ”
Et il poursuit, aboutissant au noeud de la question :
“ La liberté des autres, loin d’être une limite ou la
négation de ma liberté, en est au contraire la condition nécessaire et
la confirmation. Je ne deviens vraiment libre qu’à travers la liberté
des autres, de sorte que plus sont nombreux les hommes libres qui
m’entourent, plus profonde et plus ample est leur liberté, plus étendue
et plus profonde et plus ample deviendra ma liberté. ”
Cette liberté anarchique a des rapports forts et
nécessaires avec l’égalité, la solidarité, la diversité. C’est vraiment
de la force de chacune que provient leur compatibilité. Au contraire
des conceptions faibles de la liberté et de l’égalité qui s’émoussent
en se côtoyant, elles conservent et même accroissent leur apparente
contradiction. La conception anarchiste de la liberté est ainsi au delà
de la conception libérale de la liberté, davantage sur le plan
quantitatif et d’une qualité différente.
Démocratie libertaire
Ainsi, projeter et programmer des formes de démocratie
directe c’est déjà aller au delà de la démocratie telle qu’elle est
communément entendue, c’est-à-dire de la libéral-démocratie
représentative. Un au delà qui, comme nous l’avons répété, présuppose
davantage de démocratie et, en même temps, une démocratie autre.
J’insiste : la démocratie directe donne beaucoup plus de pouvoir à
chacun des individus qui la constituent et ils instituent le demos en
tant que celui-ci démonte, décentre et dispense le pouvoir politique.
La démocratie directe est une approximation discrète de
l’an-archie (absence de domination) politique. Et en fait, tant dans la
théorie (Proudhon et Bakounine par exemple) que dans la pratique (dans
les diverses situations révolutionnaires où les anarchistes ont eu une
influence déterminante comme dans l’Espagne de 36), les formes
politiques proposées et expérimentées ont été celles de la " démocratie
directe fédérale ".
Cela constitue une bonne approximation de l’anarchisme
politique. Rien de plus, mais cependant rien de moins. L’anarchie
politique demeure, assurément, encore et toujours un " au delà "
ultérieur. Mais, à l’instar des chrétiens dont le modèle est la
sainteté mais qui, saints compris, se contentent de moins, de beaucoup
moins, à savoir de tendre vers le modèle, de même les anarchistes…
C’est aussi en un autre sens que l’anarchie est par
delà la démocratie. En tant que position philosophique,
éthico-esthétique, elle est un principe d’organisation de la réalité
qui passe outre à l’espace politique (et même social, mais cela ne peut
être traité ici), c’est-à-dire à l’espace de la démocratie. Pour la
nier carrément, car même le modèle extrême de la démocratie directe ne
la satisfait pas pleinement.
On peut à l’unanimité, même dans une assemblée de face
à face, prendre des décisions abominables, incompatibles avec
l’anarchie. Athènes peut bien brûler les ouvrages de Protagoras ou
condamner à mort Socrate avec toutes les formes décisionnelles de la
démocratie directe, mais nul ne fera jamais accepter à un anarchiste la
justesse d’un verdict qui punit l’hétérogénéité de la pensée.
L’unanimité et, moins encore la majorité, peuvent être acceptées par
les anarchistes comme critères politiques décisionnels dans des champs
d’opération déterminés. Tel ne sera jamais le cas quand il s’agira
d’établir dans l’absolu le bien et le mal, le beau et le laid.
Même les libéraux, d’ailleurs, soustraient au mécanisme
majoritaire certains espaces de " droits humains ", et les plus sages
sont aussi très méfiants au sujet des confrontations de pouvoir de la
majorité. Par exemple, " pour le démocrate doctrinaire, le seul fait
que la majorité veuille quelque chose suffit pour qu’il considère bonne
ce qu’elle veut ; […] la volonté de la majorité détermine non seulement
la loi, mais aussi ce qu’est une loi bonne ".
L’anarchie est au delà du politique dans un autre sens,
peut être encore plus fort. Le politique, comme l’économie, est une
dimension du social qui s’est rendue " autonome " et visible par
rapport à l’ensemble des fonctions de la société à un moment donné de
l’histoire. En tant que tel, il est une création historique. La
fonction politique et la fonction économique ont toujours existé, mais
ce n’est que depuis quelques siècles (à part la parenthèse athénienne)
qu’elle a été vue, décrite, prescrite, étudiée et pratiquée comme forme
en soi du social. Après Machiavel, Hobbes, etc. , mais surtout après le
désenchantement illuministe du monde et la
désacralisation-resacralisation " mondaine " de la domination.
Comme l’économie, et presque en même temps, le
politique a été " autonomisé ", par rapport au magma social, dans ses
représentations imaginaires et institutionnelles. L’économie a
carrément cherché à expliquer le social, et elle continue à le faire
selon ses catégories propres (c’est l’entreprise impossible, utopique,
de l’idéologie capitaliste) et à le plier à sa propre rationalité. La
politique, plus modestement mais non moins périlleusement, a cherché à
s’expliquer " de son propre point de vue ". Sans parler des tentatives
historiques et idéologiques qui sont loin d’être insignifiantes pour se
soumettre le social, par exemple le léninisme et ses formes
tiers-mondistes plus ou moins contaminées, mais aussi le fascisme : "
tout dans l’Etat, rien hors ni contre l’Etat " disait Mussolini.
Mais l’économique, le politique, le juridique,
l’idéologico-religieux et ainsi de suite, sont précisément des
fonctions de la société, les fonctions démocratiques du corps social,
lequel n’est ni économique, ni politique, etc. La conscience de
l’existence de diverses fonctions de la physiologie complexe du corps
social est, sans aucun doute, une très importante conquête du savoir, y
compris pour transformer radicalement la société existante, mais il est
tout aussi important de repérer et de connaître les étroites
connexions, les interrelations entre les divers organes et fonctions.
La médecine " holiste " n’a de sens progressif qu’après
que l’anatomie ou la physiologie aient identifié et étudié les divers
procès du corps humain, y compris les interactions psychosomatiques
encore peu connues. La conception holiste peut être précieuse comme un
au delà de l’anatomie et de la physiologie. Pratiquée comme un " en
deçà ", elle serait magie ou charlatanisme.
L’anarchie, conception " holiste " de la société, ne
peut être qu’un au delà du politique (non un en deçà ingénu et
primitiviste), et aussi de l’économique et des autres approches, dans
la mesure où elle pense que le social n’est pas une somme arithmétique,
une combinaison mécanique du politique, de l’économique, etc. , mais
une interrelation organique de fonctions diverses. Il ne peut se
trouver de démocratie vraie dans le politique sans sujets politiques
socialement égaux (ou si l’on préfère, équivalents). Il ne peut ainsi y
avoir de démocratie politique sans démocratie économique :appelons-la
autogestion. Et il n’y a pas d’autogestion sans équivalence des sujets
économiques, c’est-à-dire sans intégration entre le travail manuel et
le travail intellectuel.
Il n’est pas possible d’avoir une démocratie libertaire
(ou pour utiliser un néologisme plus ou moins synonyme, d’anarchie
possible, d’anarchie praticable), si l’ethos de la société, ses valeurs
fondatrices, ne sont pas, elles aussi, au moins partiellement
cohérentes avec la démocratie directe et l’autogestion, c’est-à-dire
avec l’égalité, la liberté, la solidarité, la diversité, entendues au
sens fort. C’est-à-dire l’anarchie, ou quelque chose d’approchant.
(Trad. de l’italien par R. Creagh)
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