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  Post� le mercredi 05 avril 2006 @ 12:59:33 by anarkorevolter
Contributed by: anarkorevolter
Anti-CPE

19h dans l'amphi, 400 personnes au moins se trouvent l�, ensemble. Le bouche � oreille a fonctionn� : � l'E.H.E.S.S., il se passe un truc �trange et in�dit. Plein de gens y vont et discutent. On y examine le monde pas comme d'habitude. Les gens sont venus : �tudiants, intermittents, chercheurs, professeurs, salari�s, Rmistes, militants� Impossible de faire la liste tant les cat�gories pourraient �tre nombreuses et en d�finitive peu significatives au regard de ce que ces gens ont fait ensemble, c'est-�-dire, avant tout se retrouver l�. En somme, nous �tions tous des � pas content �. Mon p�re m'a souvent dit � que la vie est un gros tas de merde, dont on en mange un petit peu tous les jours �, et bien ces gens en ont eu assez de cette merde et se sont retrouv�s � l'EHESS pour la chier une bonne fois pour toute.



Pas de tribune dans cette sorte d'AG, pas de pr�sident ni de tour de parole. Nous fumons. Sur le tableau est �crit : � PAS DE PHOTO �, � salle 7, deuxi�me �tage ouverte �, bient�t elles le seront toutes. La discussion est tourn�e vers l'action. Il s'exprime. Tout le monde l'�coute, puis un autre, et une autre�. Celui l� la ram�ne trop, des voix s'�l�vent pour lui demander de cesser de prendre la parole � tout va. Et puis �a continue : � faisons p�ter les standards t�l�phoniques des entreprises et de la police, c'est tout simple, il suffit de� �, � Appelons � la gr�ve g�n�rale ! �, � Et au blocage surtout �, � il faut bloquer l'�conomie, les voix de circulation, ce syst�me �. � ce qui se passe ici est in�dit, il faut qu'on fasse quelque chose de cette assembl�e �, � je propose le blocage du p�riph�rique �, � oui, c'est une bonne id�e mais il ne pas faut laisser les gens se faire chier dans leur voiture, comme il pourrait le faire dans leurs bureaux, ils faut qu'on leur donne un truc � lire par exemple �, � il serait n�cessaire d'�crire ensemble un texte qui nous repr�senterait, pour expliquer qui nous sommes �, � en petits groupes alors, on en fait plusieurs et on les soumet � l'assembl�e des luttes �, � non, on ne fait pas de vote !, c'est pas l'AG de la Sorbonne ici ! On va pas voter pour savoir si on vote ou pas ! ! ! Et finir par dire qu'il y a des gentils et des m�chants manifestants �.

Quelqu'un porte un nez rouge.

Le CPE est un sympt�me et on en parle peu ici, car tout le monde l'a compris depuis longtemps. Une maladie nous pourri et nous suce. Elle s'appelle capitalisme. Elle s'appelle illusion du distributeur de billets, illusion du fric � volont�. Elle s'appelle actionnaires qui s'en mettent plein les poches gr�ce aux mains et aux cervelles de milliers de gens qui luttent sur le march� pour se loger, manger, r�vant de toujours plus et de toujours mieux, obs�d�s � l'id�e de gravir les marches pour atteindre un jour le sommet de la pyramide sociale.

Je ne veux pas �tre riche. Je ne veux pas engraisser mon proprio et lui payer ses vacances � Disney land. Je veux avoir un petit jardin, un arrosoir � remplir, voir mes salades pousser et qu'on arr�te de m'en raconter. Je veux que les gens cessent de m'emmerder avec le fric que je n'aurais pas avec ma formation de sociologue. Cette putain de maladie� j'ai le sentiment de passer mon temps � produire des anticorps, � faire de la r�sistance intellectuelle et psychique pour ne pas la choper. C'est fatiguant et stressant. Je clope tout le temps.

� L'EHESS a �t� saccag� � disent les m�dias� oui, on peut dire �a, effectivement. Les serrures ont saut�, les portes se sont ouvertes et l'esprit s'est promen�. Il a visit� et voyag� en terre inconnue. Les tristes murs ont �t� tapiss�s d'�ph�m�res id�es que recouvrira demain de blanc l'institution. Notre t�te est une usine. Notre pens�e travaille � la cha�ne, elle se r�p�te. Parfois elles d�raillent et nous r�parons le disfonctionnement avec notre analyste. Mais ici, la m�canique �clate. Elle ne produit plus avec la m�me logique. C'est de la rationalit� � temps partiel. Sur ces murs, la vie se raconte. Le refus, la lassitude, la r�volte. L'id�e se construit avec le marqueur dans la main. Pas le temps de penser si ce que je vais �crire est bien ou mal. J'exprime vite, avant qu'elle ne m'�chappe, et fait sauter provisoirement le m�canisme d'autocensure. Je lis ce que d'autres ont �crit. Ca me fait r�fl�chir. Je reste parfois septique. Je ris de la l�g�ret� qui s'affiche. J'�cris : � d�truire la forme et agiter le fond �. Je m'assois face � un mur encombr� de mots et regarde. C'est fantastique cette superposition d'humanit�s. Je n'ai vu nulle part ailleurs une expression si spontan�e et vari�e.

� Des ordinateurs ont �t� vol�s � disent encore les m�dias� � priori, oui. Peut �tre ont-il �t� destin�s au business souterrain. Mais si ce commerce existe c'est que nous assistons tous au spectacle technologique que la pub nous pr�sente comme accessible � tous. Nous ne faisons, en r�alit�, que baver devant, dans l'attente du premier jour des soldes ou jusqu'� ce que notre voisin nous propose un bon plan venu de l'E.H.E.S.S.

Au deuxi�me �tage, dans une salle, une 50aine de gens discutent, s'affrontent, partagent leur vision du monde. C'est du haut niveau. Toute la r�alit� est moulin�e, travaill�e au corps. Au 4�me, un groupe pr�pare du riz et du potage. Ils sont all�s au march� faire de la r�cup. Les gens se prom�nent avec leurs assiettes, passent le mot dans les couloirs � il y a � manger au 4�me �. Deux grandes bassines pleines d'eau sont pos�es sur une table. J'y plonge ma gamelle et ma cuill�re et frotte. Dans l'escalier, r�sonnent les voix des trois femmes. C'est beau le chant lyrique. Je me prom�ne. � Je peux te taper une clope s't plait �, � ouais tiens �. Un homme dans un fauteuil roulant est au 2�me, l'ascenseur ne marche plus. � Tu veux que j'te descende ? Que j'te monte ? �, � Non, je vais rester � cet �tage pour le moment, t'a pas un marqueur par contre ? � Si, tiens �. Dans cette salle, un poste, du hip hop � fond les gamelles. Je me pose et papote avec eux. Les lignes t�l�phoniques n'ont pas �t� coup�es. Il rit et fait semblant d'appeler New York. Je ris. En d�finitive, c'est sa copine qu'il r�veille et il lui dit qu'il l'aime.

Au 3�me , un bureau de plus est ouvert. C'est madame Rose qui travaille ici d'habitude. Action contre la faim lui a �crit� mais elle n'a pas ouvert ce courrier. Sous des piles de livres et travaux de recherches sont cach�s des � point de vu �. Les papiers glac�s mettent en sc�nes de jolies princesses au destin tourment�. Les pieds de Rose sentent mauvais et elle a sem� dans tout son bureau des bombes d�sodorisantes � podoquelque chose � qui la soulagent. On lui a laiss� un mot sur le mur � Rose : � ch�re Rose, pour les � point de vu �, nous savons. Ne t'inqui�te pas, nous ne dirons rien. Bien amicalement � toi �.

Sur un mur j'�cris � quand le mot solidarit� remplacera pr�carit�, j'arr�terai �. Mes pens�es si pr�visibles habituellement, s'agitent et j'�cris ce qui me vient � l'esprit. Un homme joue de la guitare. Une amie la lui emprunte. � on fait une chanson ? �. Il y a un mois, j'aurais dit, sans r�fl�chir � la question, que je ne savais ni chanter, ni �crire. Cette nuit, je lui souris et prends mon carnet. � je prends ce qui est � moi, le temps, l'espace et ma pens�e �, � j'occupe et je m'occupe comme jamais je ne l'avais fait �, � ils s'inqui�tent pour moi alors qu'enfin je sais ce que veut dire libert� �, � parce qu'on a plus le droit, ni d'avoir faim, ni d'avoir froid, ni de se faire chier �, � plus de calife � la place du calife �, � TF1 parle de d�t�rioration mat�rielle, pendant ce temps l�, nous froissons nos esprit, les maltraitons, nous jouons avec les mots, les pens�es, les r�alit�s, �num�rant les souffrances que produisent ce monde m�diocre �

Ceux qui dorment ici, s'appellent les occupants, les autres ne font que passer, mais ne sont pas que des passants pour autant... Nous sommes une 50aine cette nuit. Une personne interpelle les autres et propose un petit moment de discussion autour du th�me � que fait-on si les flics d�barquent ? � Quel pragmatisme ! Imm�diatement le d�bat commence. Les propositions s'encha�nent � coup de � moi je pense que �. C'est bruyant. Il faut choisir ensemble d'une attitude commune. Agressive, passive, entre les deux ? On peut : � Monter sur les toits car seul le GIGN peut le faire �. � Mais on aura l'air con pendant trois jours perch�s l� haut avec les poulets en bas qui nous attendent ! � � Alors on peut r�sister symboliquement en les ralentissant. � � Comment ? � � En transformant le sol de l'entr�e en patinoire. T'as vu Bambi ? � � Non ! Moi je crois qu'il faut r�sister pour de vrai, on a un honneur ! � � On s'en fou de l'honneur, je te rappelle qu'on n'a pas de bombes lacrymo, ni de matraque, Nous ! � � On reste tranquille, on sort comme on est entr�, cool. � � Oui, mais pas seul, en groupe, on ne se l�che pas et on oublie personne. � � Alors il faut qu'on se compte. � � Mais y'a pas tout le monde l�, beaucoup dorment d�j� dans les �tages. On ne sait pas combien on est� � � Bon, s'ils arrivent, on r�veillent tout le monde et on se r�uni dans le hall. OK ? ! � � Mais on fait quoi dans le hall ? � � On verra bien. On fera de l'impro selon les circonstances �

Dehors, devant la grille un groupe garde la porte. Un feu r�chauffe l'air. Je jette quelques cartons par la fen�tre pour qu'ils l'alimentent. Un ridicule cadenas de v�lo sur la grille nous prot�ge des potentiels assaillants. Nous ne sommes pas �quip�s comme des chefs ! Normal, il n'y en a pas ici. En face, un petit troupeau de flics en civils nous observent, nous photographient sans doute. Je vais peut �tre faire la couv' des � point de vu �, chouette alors !

Les flics ne sont pas venus cette nuit. Ils viendront demain mais je n'y serais pas. Plus de 70 personnes seront interpell�es.

J'ai dormi cette nuit l� dans le bureau d'un grand chercheur. Nous empilons les feuilles �parpill�es par terre sur son bureau. Un coup de balais pour virer les trombones et le verre qui tapissaient la moquette. Nous laissons un mot � Condo. Nous sommes trois. Une couverture sur le sol, une sur nous. On pose bien ses chaussures pr�s de soi pour �tre pr�t � les mettre et courir tr�s vite. Les affaires sont rassembl�es � ma droite. Pas de probl�me. Il est tard, mais nous ne cessons de raconter des conneries et de rire.

5h00 du matin. Je m'endors dans L'E.H.E.S.S.

Une occupante de l'E.H.E.S.S.




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