Les documents cit�s dans ce livre ont une grande importance historique. Sous les mille apparences de la politique officielle - formules de diplomates, visites russes, g�nuflexions fran�aises, toasts d�empereurs, r�citations de vers et d�corations de valets, - apparences que l�on a souvent la na�vet� de prendre pour de l�histoire, se produit la grande pouss�e des prol�taires naissant � la conscience de leur �tat, � la r�solution ferme de se faire libres, et se pr�parant � changer l�axe de la vie sociale par la conqu�te pour tous d�un bien-�tre qui est encore le privil�ge de quelques-uns. Ce mouvement profond, c�est l� l�histoire v�ritable, et nos descendants seront heureux de conna�tre les p�rip�ties de la lutte d�o� naquit leur libert� !
Ils apprendront combien fut difficile dans notre si�cle le progr�s intellectuel et moral qui consiste � se � gu�rir des individus �. Certes, un homme peut rendre de grands services � ses contemporains par l��nergie de sa pens�e, la puissance de son action, l�intensit� de son d�vouement ; mais, apr�s avoir fait son �uvre, qu�il n�ait pas la pr�tention de devenir un dieu, et surtout que, malgr� lui, on ne le consid�re pas comme tel ! Ce serait vouloir que le bien fait par l�individu se transform�t en mal au nom de l�idole. Tout homme faiblit un jour apr�s avoir lutt�, et combien parmi nous c�dent � la fatigue, ou bien aux sollicitations de la vanit�, aux emb�ches que tendent de perfides amis ! Et m�me le lutteur fut-il rest� vaillant et pur jusqu�� la fin, on lui pr�tera certainement un autre langage que le sien, et m�me on utilisera les paroles qu�il a prononc�es en les d�tournant de leur sens vrai.
Ainsi voyez comment on a trait� cette individualit� puissante, Marx, en l�honneur duquel des fanatis�s, par centaines de mille, l�vent les bras au ciel, se promettant d�observer religieusement sa doctrine ! Tout un parti, toute une arm�e ayant plusieurs dizaines de d�put�s au Parlement germanique, n�interpr�tent-ils pas maintenant cette doctrine marxiste pr�cis�ment en un sens contraire de la pens�e du ma�tre ? Il d�clara que le pouvoir �conomique d�termine la forme politique des soci�t�s, et l�on affirme maintenant en son nom que le pouvoir �conomique d�pendra d�une majorit� de parti dans les Assembl�es politiques. Il proclama que � l��tat, pour abolir le paup�risme, doit s�abolir lui-m�me, car l�essence du mal g�t dans l�existence m�me de l��tat ! � Et l�on se met d�votement � son ombre pour conqu�rir et diriger l��tat ! Certes, si la politique de Marx doit triompher, ce sera, comme la religion du Christ, � la condition que le ma�tre, ador� en apparence, soit reni� dans la pratique des choses.
Le plus s�r encore est de rester na�fs et sinc�res, de dire simplement quelle est notre �nergique volont�, au risque d��tre appel�s utopistes par les uns, abominables, monstrueux, par les autres. Notre id�al formel, certain, in�branlable est la destruction de l��tat et de tous les obstacles qui nous s�parent du but �galitaire. Ne jouons pas au plus fin avec nos ennemis. C�est en cherchant � duper que l�on devient dupe.
I
LES DIVERS COURANTS DE LA D�MOCRATIE SOCIALISTE ALLEMANDE
Au Congr�s des d�mocrates-socialistes allemands tenu � Erfurt en 1891, une lutte s�est engag�e, qui int�resse au plus haut degr� le mouvement socialiste du monde entier, car, avec une l�g�re nuance de terminologie, elle se reproduit identiquement entre les diff�rentes fractions du parti socialiste.
D�un c�t� (� droite) �tait Vollmar, l�homme que l�on s�attendait � voir sous peu se mettre � la t�te des radicaux, comme, du reste, il l�avait d�j� fait pressentir au Congr�s de Halle. Il fit un discours qui, sous plus d�un rapport, �tait un v�ritable chef-d��uvre, d�montrant qu�il �tait parfaitement en �tat de se d�fendre. De l�autre c�t� il y avait Wildberger, montant � la tribune comme porte-parole de l�opposition berlinoise. Et entre eux Bebel et Liebknecht, pris entre l�enclume et le marteau, apparaissaient comme de tristes t�moignages d�insexualit�.
Une lecture consciencieuse du compte-rendu du Congr�s - dont nous avons attendu la publication pour ne pas baser notre jugement sur des extraits de journaux - nous remplit d�une certaine piti� envers des hommes qui, durant de longues ann�es, ont d�fendu et dirig� le mouvement en Allemagne et qui, � pr�sent, occupent le � juste milieu � et ont �t� attaqu�s des deux c�t�s � la fois.
Vollmar disait ne d�sirer � aucune tactique nouvelle �, il ajoutait qu�il � se r�clamait de la ligne de conduite suivie jusqu�ici, mais qu�il en voulait la continuation logique �. Et pourtant Bebel lui r�pondait que : � Si le parti suivait la tactique de Vollmar, en concentrant toute son agitation sur la lutte pour ces cinq articles du programme [1] et abandonnait provisoirement le v�ritable but, cela ferait une agitation qui, d�apr�s mon opinion (dit Bebel), aboutirait fatalement � la d�composition du parti. Cela signifierait l�abandon complet de notre but final. Nous agirions dans ce cas tout � fait autrement que nous ne le devrions et que nous l�avons fait jusqu�ici. Nous avons toujours lutt� pour obtenir le plus possible de l��tat actuel, sans perdre de vue pourtant que tout cela ne constitue qu�une faible concession, ne change absolument rien au v�ritable �tat des choses. Nous devons maintenir l�ensemble de nos revendications, et chaque nouvelle concession n�a pour nous d�autre but que d�am�liorer nos bases d�action et nous permettre de mieux nous armer �.
Fischer alla plus loin et dit : � Si nous admettons le point de vue de Vollmar, nous n�avons qu�� supprimer imm�diatement dans notre programme les mots : � parti socialiste-d�mocrate �, pour les remplacer par : � programme du parti ouvrier allemand �... La tactique de Vollmar tend � obtenir la r�alisation de ces cinq articles - qu�il consid�re comme les plus n�cessaires - comme �tant eux-m�mes le but final ; nous tenons au contraire � d�clarer que toutes ces r�formes que nous r�clamons, ne sont d�sir�es par nous que parce que nous pensons qu�elles encourageront les ouvriers dans la lutte pour la conqu�te d�finitive de leurs droits. Elles ne sont pour nous que des moyens, tandis que pour Vollmar elles constituent le but m�me, la principale raison d�existence du parti... Le Congr�s doit se prononcer, sans la moindre �quivoque, soit pour le maintien des d�cisions prises � Saint-Gall, soit pour l�adoption de la tactique de Vollmar, laquelle - qu�il le veuille ou non - aura comme cons�quence une scission et concentre toutes les forces du parti sur ces cinq revendications qui, suivant nous, n�ont qu�une importance secondaire � c�t� du but final. �
Liebknecht est du m�me avis lorsqu�il dit : � Vollmar a le droit de proposer qu�on suive une autre voie, mais le parti a le devoir, dans l�int�r�t m�me de son existence, de rejeter r�solument cette tactique nouvelle qui le conduirait � sa perte, � son �masculation compl�te, et qui transformerait le parti r�volutionnaire et d�mocratique en un parti socialiste-gouvernemental ou socialiste-national-lib�ral.. Bref, le succ�s, l�existence m�me de la social-d�mocratie exigent absolument que nous d�clarions n�avoir rien de commun avec la tactique que Vollmar a pr�conis�e � Munich et qu�il n�a pas rejet�e ici �.
Cependant, dans son journal, Die M�enchener Post, Vollmar avait r�uni quelques citations, prises dans des discours prononc�s au Reichstag par diff�rents membres socialistes, et il les avait compar�es avec certaines de ses propres assertions pour prouver que les m�mes principes, actuellement par lui d�fendus, avaient toujours �t� suivis par des d�put�s socialistes sans qu�on les e�t attaqu�s pour cela, et il d�clarait que loin de proposer nullement une tactique nouvelle, il ne faisait que suivre l�ancienne.
Voici quelques-unes de ces citations mises en regard des assertions de Vollmar :
Si nous avions �t� consult�s, nous aurions certainement fond� autrement l'unit� allemande en 1870-71. Mais puisque maintenant elle existe telle qu'elle, nous n'entendons pas �puiser nos forces en d'interminables et infructueuses r�criminations sur le pass�, mais, acceptant le fait accompli, nous ferons tout notre possible pour am�liorer cette �uvre d�fectueuse.
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L'annexion de l'Alsace-Lorraine est un fait accompli, et ici, dans cette enceinte, nous avons, de notre c�t�, d�clar� de la fa�on la plus cat�gorique que nous reconnaissons comme de droit l'�tat actuel des choses.
AUER. S�ance du 9 f�vrier 1891. |
S'il existe un parti ouvrier qui a toujours rempli et remplira encore les devoirs de fraternit� internationale, c'est certainement le parti allemand. Mais ceci n'exclut pas pour nous l'existence de t�ches et de devoirs nationaux.
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Personne, aussi enthousiaste qu'il soit pour des id�es internationalistes, ne dira que nous n'avons pas de devoirs nationaux.
LIEBKNECHT. Congr�s de Halle, 15 octobre 1890. |
C'est un sympt�me heureux de voir que nous avons en France des amis socialistes, qui combattent les tendances chauvines. Mais pourquoi nier que les sph�res dirigeantes dans ce pays, par leur chauvinisme n�faste et leur r�pugnante coquetterie avec le czarisme russe, sont pour beaucoup la cause de l'inqui�tude et des armements constants de l'Europe?
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Je reconnais que l'Allemagne est d�cid�e � maintenir la paix. Je suis persuad� que ni dans les sph�res les plus �lev�es, ni dans aucune autre couche de la soci�t�, le d�sir n'existe de lancer l'Allemagne dans une nouvelle guerre. En tout cas, nous vivons ici dans des conditions ind�pendantes de notre volont�. En France, on peut le regretter, mais dans les milieux pr�dominants, on pense, aujourd'hui comme jadis, � faire dispara�tre les cons�quences de la guerre de 1870-71. L'alliance entre la France et la Russie a �t� motiv�e par ces faits. Que cette alliance ait �t� contract�e par �crit ou non, elle existe par une certaine solidarit� d'int�r�ts entre ces deux pays contre l'Allemagne, et elle continuera d'exister.
BEBEL. S�ance du 25 juin 1890. |
Nous n'avons pas besoin de dire que la diplomatie et ses �uvres ne nous inspirent que tr�s peu de confiance. N�anmoins, nous devons nous prononcer pour la triple
alliance dont la raison d'�tre est le maintien de la paix et, par cons�quent, est utile. |
Si la triple alliance a pu �tre conclue ... elle l'a �t�, parce que les int�r�ts des trois puissances, en face de l'entente franco-russe, sont n�cessairement solidaires, en dehors des rapports mutuels des diff�rents peuples de ces pays...
Je suis convaincu qu'aucun homme d'�tat, ni en Autriche, ni en Italie, ni en Allemagne, ne voudra, tant que cette situation durera, se d�tacher de cette alliance, car il exposerait, par cela m�me, son pays � un grand danger, dans le cas o� les deux autres puissances alli�es seraient vaincues dans une guerre.
BEBEL. S�ance du 25 juin 1890. |
Si jamais quelque part � l'�tranger, l'espoir existe qu'en cas d'une attaque contre
l'Allemagne on pourrait compter sur notre abstention, cet espoir se verrait compl�tement d��u. D�s que notre pays sera attaqu�, il n'y aura plus qu'un parti, et nous autres, d�mocrates-socialistes, nous ne serions certes pas les derniers � remplir notre devoir.
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Nous avons d�clar� d�j� bien souvent, et, pour moi, je renouvelle cette d�claration, que nous sommes pr�ts � remplir envers la patrie exactement les m�mes devoirs que tous les autres citoyens... Je sais qu'il n'y a personne parmi nous qui pense diff�remment � ce sujet.
AUER. S�ance du 8 d�cembre 1890.
Il a �t� dit ... que le Reichstag allemand ne travaille pas avec autant d'ardeur � la d�fense de la patrie que le Parlement fran�ais.
Eh bien, moi je d�clare que quand il s'agit de la d�fense de la patrie, tous les partis sont unis; que s'il s'agit de se d�fendre contre un ennemi �tranger, aucun parti ne restera en arri�re.
LIEBKNECHT. S�ance du 16 mai 1891.
L'attaque contre la Russie officielle, cruelle, barbare, voire l'an�antissement de cette ennemie de la civilisation, est donc notre devoir le plus sacr�, que nous devons remplir jusqu'� notre dernier soupir dans l'int�r�t m�me du peuple russe, opprim� et g�missant sous le knout. Et si alors nous combattons dans les rangs � c�t� de ceux qui actuellement sont nos adversaires, nous ne le faisons pas pour les sauver eux et leurs institutions politiques et �conomiques, mais pour l'Allemagne en g�n�ral, c'est-�-dire pour nous sauver nous-m�mes et pour d�livrer des barbares un pays, o� nous pensons un jour r�aliser notre propre id�al social.
BEBEL. Vorwaerts du 27 septembre 1891.
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Et maintenant, Liebknecht peut pr�tendre que � des citations mutil�es n�ont aucune signification �, que � les bases sur lesquelles Vollmar s�appuie s�effondrent �. celui-ci se d�clare pr�t - et il a raison - � citer encore d�autres discours absolument analogues. Il para�t, du reste, que Liebknecht a conscience de sa faiblesse, lorsqu�il reconna�t que � les expressions cit�es, scrupuleusement pes�es, ne sont peut-�tre pas des plus correctes �, ce qui ne l�emp�che pas de protester contre la supposition d�avoir, lui, Bebel et Auer, � voulu prescrire une autre tactique, une autre action au parti �. Cette supposition s�impose cependant � tous ceux qui ont le moindre sens commun, et toutes les d�clarations de Liebknecht et de la fraction socialiste enti�re n�infirmeront nullement ce que Vollmar leur reproche en s�appuyant sur des citations qui prouvent surabondamment que Bebel et Liebknecht ont dit exactement la m�me chose que lui. Il n�y a donc aucune raison pour attaquer Vollmar � ce propos, � moins que l�on veuille ici appliquer le dicton : Quod licet Jovi, non licet bovi. Ce qui est permis � Jupiter, n�est pas permis au b�uf.
Quelle fut la r�ponse de Vollmar � l�accusation d�avoir voulu inaugurer une nouvelle tactique ? � La strat�gie que j�ai pr�conis�e a d�j� exist� th�oriquement, mais elle �tait moins g�n�ralement appliqu�e, et comme explication de cette incons�quence, je cite les � jeunes � avec leur phras�ologie r�volutionnaire. Je disais dans mon discours : � L�action que j�ai recommand�e a d�j� �t� appliqu�e, depuis la suppression de la loi d�exception, dans beaucoup de cas, tant dans le Reichstag qu�au dehors. Je ne l�ai donc pas invent�e, mais je me suis identifi� avec elle ; du reste elle a �t� suivie depuis Halle. A pr�sent on peut moins que jamais s��loigner de cette mani�re de voir. Ceci prouve clairement que j�ai en vue la tactique existante, celle qui doit �tre suivie d�apr�s le r�glement du parti �.
Un autre d�l�gu�, Schulze, de Magdebourg, dit : � Moi aussi, je d�sapprouve la politique de Vollmar, mais celui-ci n�a pourtant rien dit d�autre, � mon avis, que ce qui a �t� fait par toute la fraction �. Et Auerbach, de Berlin, ajoute : � La fa�on d�agir des membres du Reichstag conduit n�cessairement � la tactique de Vollmar �.
Et le docteur Schonlank s��crie : � Les discours de Vollmar � Munich eussent �t� mieux � leur place dans la bouche d�un membre de la � Volkspartei � que dans celle d�un d�mocrate-socialiste... A la suite d�un �v�nement impr�vu, la chute de Bismarck, Vollmar d�sire une transformation compl�te de tendance dans notre mouvement, et non seulement un changement de tactique : il veut remplacer la conception r�volutionnaire, suivant laquelle l�oppression actuelle de la classe ouvri�re ne pourra �tre supprim�e qu�apr�s une transformation radicale de la production, par un parti ouvrier � l�eau de rose, petit-bourgeois, et il veut que nous nous contentions de ces faibles concessions ! �
Auer est du m�me avis, lorsqu�il dit : � Vollmar s�est incontestablement prononc�, dans son discours comme dans sa brochure, pour la n�cessit� d�un changement de la tactique suivie jusqu�ici ! � Et apr�s le second discours de Vollmar, Bebel d�clare fort justement � qu�il n�est pas possible d�admettre ce que Vollmar pr�tend aujourd�hui, c�est-�-dire qu�il n�ait jamais eu l�id�e de proposer une nouvelle ligne de conduite. S�il s�agissait de maintenir l�ancienne, tous ces discours eussent �t� superflus �. Il voit que Vollmar veut justement le contraire, car � la r�alisation compl�te de notre programme c�est la chose principale et le reste n�a qu�une importance secondaire �. Il nous importe peu de savoir o� nous en sommes au sujet de certaines concessions au moment o� nous croyons pouvoir obtenir le tout. Vollmar au contraire d�clare le but final comme n�ayant pour l�instant qu�une importance secondaire et comme but principal les revendications directes et imm�diatement praticables. Ceci constitue une telle antith�se de principes, qu�il n�est gu�re possible d�en concevoir une plus cat�gorique, et c�est du devoir du Congr�s de la r�soudre... �
Avec des discours comme ceux de Vollmar, jamais une d�mocratie socialiste ne serait n�e. De semblables id�es m�nent au socialisme national-lib�ral, c�est-�-dire � l�introduction de la tactique nationale-lib�rale dans le parti d�mocratique socialiste. Bebel donne m�me une explication de l��volution de Vollmar en l�attribuant a ses � conditions de vie personnelle radicalement chang�es et � la position sociale qu�il a acquise dans les derni�res ann�es. Au moment o� l�homme qui occupe une place pr�pond�rante dans un mouvement ne se trouve plus en contact ininterrompu avec la foule, parce qu�il est arriv� � une autre situation sociale, le danger na�t qu�il abandonne la voie commune et qu�il perde le sentiment de coh�sion avec la masse. Vollmar est, depuis quelques ann�es d�j�, plus ou moins isol�, d�un c�t� par son �tat physique et plus encore par des habitudes mat�rielles plus avantageuses. Il n�arrive que trop souvent, lorsqu�on se trouve dans une position qu�on peut consid�rer soi-m�me comme satisfaisante, de supposer chez la masse affam�e les m�mes sentiments de satisfaction et de penser : Les r�formes ne sont pas si urgentes ; soyons prudents et essayons d�arriver, sans pr�cipitation, peu � peu, � nos fins. Nous avons le temps �.
Cette remarque est sans doute fort judicieuse et pratique, mais il y a une chose qui nous �tonne, c�est qu�aucun des soi-disant Jeunes gens ne se soit lev� pour dire � Bebel : � Est-ce que cette explication de la fa�on d�agir de Vollmar n�est pas �galement applicable � vous et aux v�tres ? Est-ce que le reproche que nous vous adressons d�avoir abandonn� les id�es r�volutionnaires, jadis d�fendues par vous et suivies par nous sous votre direction, n�a pas les m�mes motifs que ceux que vous attribuez si justement � Vollmar ? �
Combien Bebel est r�volutionnaire lorsqu�il se trouve en face de Vollmar ! Et comme son discours peut servir aux Jeunes, contre lui-m�me, avec la l�gende : De r� fabula narratur. C�est de toi qu�il s�agit. � Si nous faisions ce que d�sire Vollmar, nous deviendrions fatalement un parti opportuniste dans le plus mauvais sens du mot. Une pareille transformation serait pour le parti la m�me chose que si l�on brisait la colonne vert�brale � un �tre organique quelconque, auquel on demanderait ensuite les m�mes efforts qu�auparavant. Voil� pourquoi je m�oppose � ce que l�on brise l��pine dorsale � la d�mocratie socialiste, c�est-�-dire � ce que l�on refoule au second plan son principe essentiel : la lutte des classes pauvres contre les classes dirigeantes et l�autorit� de l��tat, pour le remplacer par une agitation �dulcor�e et par la lutte exclusivement en vue de revendications dites pratiques. �
Donc, Bebel, Liebknecht, Auer, Fischer, etc., tous sont d�avis que Vollmar, dans ses discours de Munich, a r�ellement propos� une nouvelle tactique. L�-dessus il y avait unanimit� d�appr�ciation, m�me apr�s les discours prononc�s par Vollmar au Congr�s.
En effet, Liebknecht ne d�clarait-il pas qu�apr�s avoir entendu Vollmar il �tait plus que jamais d�avis que le Congr�s devait se prononcer ? Car, ajoutait-il, � bien que Vollmar se d�fende de pr�coniser une nouvelle orientation, il la d�sire n�anmoins, et nous emprunte pour le faire, d�anciens arguments, qu�il d�tourne du reste de leur v�ritable signification �.
Il fallait une d�claration. Bebel proposa donc une r�solution con�ue en ces termes :
Le Congr�s d�clare :
Consid�rant que la conqu�te du pouvoir politique est le premier et principal but vers lequel doit aspirer tout mouvement prol�taire conscient ; que cependant la conqu�te du pouvoir politique ne peut �tre l��uvre d�un moment, d�une surprise donnant imm�diatement la victoire, mais doit �tre obtenue par un travail assidu et persistant, par le juste emploi de tous les moyens qui s�offrent pour la propagation de nos id�es et par l�effort de toute la classe ouvri�re ;
Le Congr�s d�cide :
Il n�y a pas de raisons pour changer la direction donn�e jusqu�ici au parti.
Le Congr�s consid�re plut�t comme �tant toujours du devoir de ses membres de tenter par tous les moyens d�obtenir des succ�s aux �lections du Reichstag, du Landtag et des conseils municipaux, partout o� il y a encore des chances de triompher sans nuire au principe.
Sans caresser la moindre illusion sur la valeur des victoires parlementaires par rapport � nos principes, �tant donn�s la mesquinerie et l��go�sme de classe des partis bourgeois, le Congr�s consid�re l�agitation pour les �lections du Reichstag, du Landtag et des conseils municipaux comme particuli�rement utile pour la propagande socialiste, parce qu�elle offre la meilleure occasion de se mettre en contact avec les classes prol�tariennes et d��clairer ces derni�res sur leurs conditions de classe, et aussi parce que l�emploi de la tribune parlementaire est le moyen le plus efficace pour d�montrer l�insuffisance des pouvoirs publics � supprimer les crimes sociaux, et pour d�voiler devant le monde entier l�incapacit� des classes gouvernantes � satisfaire les besoins nouveaux de la classe ouvri�re.
Le Congr�s demande aux chefs qu�ils travaillent �nergiquement et s�rieusement dans le sens du programme du parti, et qu�ils ne perdent jamais de vue le but int�gral et final, sans pour cela n�gliger d�obtenir des concessions des classes dirigeantes.
Le Congr�s exige en outre de chaque membre en particulier, qu�il se soumette aux r�solutions prises par le parti entier, qu�il ob�isse aux prescriptions des journaux, tant que ces derniers agissent dans les limites des pouvoirs qui leur ont �t� accordes et que, en admettant qu�un parti d�agitation, comme la d�mocratie socialiste, ne peut atteindre son but que par la plus rigoureuse discipline et la soumission la plus compl�te, il reconnaisse la n�cessit� de cette discipline et de cette soumission.
Le Congr�s d�clare express�ment que le droit de critiquer les agissements ou les fautes commises soit par les organes, soit par les repr�sentants parlementaires, est un droit que chaque membre peut exercer, mais il d�sire qu�il le critique en des formes permettant � la fraction attaqu�e de fournir des explications essentielles. Il recommande particuli�rement qu�aucun membre ne formule publiquement des accusations ou des attaques personnelles avant de s��tre assur� du bien-fond� de ces accusations ou de ces attaques et avant d�avoir �puis� pr�alablement tous les moyens qui, dans l�organisation du parti, se trouvent � sa disposition afin d�obtenir satisfaction.
Finalement le Congr�s est d�avis que le principe fondamental des statuts de l�Internationale de 1864 doit toujours �tre la ligne de conduite � suivre par ses membres, � savoir que : � La v�rit�, la justice et la moralit� doivent �tre consid�r�es comme bases de leurs rapports entre eux et avec tous les hommes, sans distinction de couleur, de religion ou de nationalit� �.
Cette r�solution est, comme la plupart des r�solutions de ce genre, tellement vague et banale que tout le monde peut l�accepter. Et c�est justement ce fait, qu�elle peut �tre accept�e par tout le monde, qui en d�montre l�insignifiance. Aussi Vollmar n�y voit pas d�inconv�nient non plus. Seulement il d�clare ne pas admettre l�explication qu�en donne Bebel. Certes, dit-il, il n�y a aucune raison pour changer la ligne de conduite du parti, entendant par la que la tactique, pr�conis�e par lui, Vollmar, a toujours �t� suivie, mais point logiquement. La cons�quence de cet habile arrangement est de remettre ind�finiment l�affirmation d�une d�claration cat�gorique et de tourner la difficult�.
Un des d�l�gu�s, �rtel, de Nuremberg, parut l�avoir compris. Il voulut provoquer une d�claration cat�gorique concernant l�attitude de Vollmar, et c�est dans ce but qu�il proposa d�ajouter � la motion Bebel l�amendement suivant : � Le Congr�s d�clare formellement ne pas partager l�opinion d�fendue par Vollmar dans ses deux discours prononc�s � Munich, le 1er juin et le 6 juillet, concernant le plus urgent devoir de la d�mocratie socialiste allemande et la nouvelle tactique � suivre, mais la consid�re au contraire comme nuisible au d�veloppement ult�rieur du parti �.
A la bonne heure ! Voil� ce qui �tait clair. (La derni�re partie de l�amendement fut abandonn�e par l�auteur lui-m�me.)
Et que pensaient les chefs, de cet amendement ?
Auer demande au Congr�s d�adopter la r�solution de Bebel avec l�amendement �rtel.
Fischer conclut �galement � l�adoption.
Liebknecht d�clare que � l�adoption de l�amendement �rtel est devenue une n�cessit� absolue pour le parti �. Il juge m�me bon d�y ajouter : � Dans l�int�r�t de la verit�, je me r�jouis que cette proposition ait �t� faite ; quant � moi, je voterai pour, et j�esp�re que le Congr�s se prononcera avec une �crasante majorit� pour la r�solution �rtel. SI ELLE N�EST PAS ADOPT�E, L�OPPOSITION AURAIT RAISON, ET DANS CE CAS JE PASSERAI MOI-M�ME A L�OPPOSITION �. Bebel ajoutait qu�il �tait indispensable pour le Congr�s de se prononcer nettement. Dans cette r�solution il doit y avoir quelque chose d�obscur, car Vollmar d�clare l�accepter, sauf les motifs, et Auerbach (de l�opposition) dit l�accepter int�gralement. Donc l�extr�me droite et l�extr�me gauche se d�clarent d�accord avec l�auteur de la proposition, quant aux termes dans laquelle cette derni�re a �t� con�ue. �rtel, lui, ne d�teste rien autant que l��quivoque, et il est pr�t, lorsqu�il n�y a pas moyen de faire autrement, � trancher le n�ud gordien. Vollmar doit bien se persuader que ses id�es ne trouvent point d��cho ici, et qu�il est donc indispensable de se prononcer par un cat�gorique oui ou non. Tous jugent donc indispensable l�adoption de l�amendement �rtel.
Vollmar voit dans cet amendement une question personnelle, qu�il ne peut pas accepter, car elle a un caract�re de m�fiance. Liebknecht d�clare qu�il n�y a la rien de personnel, car la personnalit� de Vollmar n�est nullement en jeu. Bebel dit la m�me chose ; il ne s�agit pas d�un d�saveu mais d�une diff�rence d�opinion. Il ne faut pas chercher � voir un vote de m�fiance dans cette r�solution. Il a voulu, par la permettre � Vollmar, de trouver, apr�s r�flexion et en toute connaissance de l�opinion du Congr�s, un joint lui permettant d�abandonner les id�es par lui pr�conis�es dans ses discours.
Que de consid�ration � l��gard de Vollmar ! Malgr� les d�clarations �nergiques des chefs, la prudence para�t s�imposer en face d�un homme comme Vollmar, surtout lorsque celui-ci d�clare : � Si la motion �rtel est adopt�e, il ne me reste qu�� vous dire que dans ce cas je vous ai adress� la parole pour la derni�re fois �. Il accepte la r�solution sur les faits, comme elle a �t� propos�e par Bebel, mais la critique personnelle, formul�e dans la motion �rtel, il la d�clare inacceptable.
Que faire � pr�sent ?
Rompre avec Vollmar ? Cela est fort risqu�. Bebel n�a-t-il pas cat�goriquement d�clar� que � le discours prononc� par Vollmar dans ce milieu a trouv� plus d�approbation que ses propres paroles, il le reconna�t tr�s franchement �. Et il ne para�t pas avoir grande confiance dans les membres du parti, puisqu�il les conjure de bien savoir ce qu�ils font et de ne pas se laisser s�duire � par les belles phrases du discours de Vollmar, ni par ses beaux yeux �.
Mais voil� qu�une proposition interm�diaire est faite par Ehrhardt, de Ludwigshafen : � Apr�s que Vollmar s�est prononc� sans aucune r�serve au sujet de l�opinion d�velopp�e par Bebel et d�autres orateurs sur le maintien de la tactique suivie jusqu�ici, le Congr�s d�clare la discussion sur la proposition �rtel termin�e, et passe � l�ordre du jour �.
C�est la planche du salut. On n�a plus qu�� la saisir et tout est dit. Ce qui suit maintenant ressemble beaucoup � une com�die.
�rtel d�clare retirer sa motion, si Vollmar veut agir conform�ment � la derni�re proposition. (Comment concilier ceci avec son propre ultimatum : � Vollmar ne peut pas se placer au point de vue de la r�solution de Bebel, car n�a-t-il dit : � Il ressort de tout ceci que notre tactique ne peut pas �tre la m�me. � Bebel cependant a d�clar� qu�il n�y avait aucune raison pour changer la tactique actuelle. Vollmar doit donc s�expliquer plus clairement. L�agitation principale portera �galement dans l�avenir d�excellents fruits. �) Et � pr�sent Vollmar d�clare solennellement :� J�ai d�j� dit dans mon discours que, d�s que la chose est s�rieusement discut�e, j�accepte la discussion pourvu qu�elle ne vise aucune personnalit�. Depuis que celui qui a fait la proposition en a enlev� le c�t� personnel, la chose est pour moi termin�e �.
Au fond, Vollmar n�a rien dit de cat�gorique, mais il s�est montr� diplomate. Ce qui ne l�emp�che pas de quitter le terrain en vainqueur. Et qu�est-ce que firent tous les autres, qui jugeaient absolument n�cessaire l�adoption de la proposition �rtel (dans laquelle ils d�claraient express�ment ne rien voir de personnel) ? Ils accept�rent le retrait de la proposition et personne ne la reprit pour son compte ! On n�osait pas s�en prendre a Vollmar. Avec les � Jeunes � c��tait moins risqu�. Et l�on barrait � droite. Jusqu�ici nous n�avons pas encore appris que Liebknecht soit pass� aux � Jeunes �, et cependant la proposition �rtel n�a pas �t� vot�e. On est donc juste aussi avanc� qu�avant ! Reste � savoir si les �v�nements donneront raison � Auerbach, quand il dit : � Je crains que Liebknecht, lui-m�me l�a dit, passe peut-�tre, dans un ou deux ans d�ici, � l�opposition de Berlin, si le Congr�s n�accepte pas la r�solution �rtel �. Nous craignons le contraire, car une fois sur cette pente, on glisse rapidement. La tactique de Vollmar est d�sir�e par un trop grand nombre de socialistes allemands, pour qu�elle n�ait pas chance de triompher.
On peut m�me se demander si la proposition �rtel n�e�t pas �t� rejet�e, et si celui-ci ne l�a pas retir�e de crainte qu�elle ne constitu�t un danger pour Bebel. Son rejet e�t �t� la condamnation de la politique de la fraction socialiste du Reichstag. L�opposition a d�j� eu son utilit�, car qui sait ce qui se serait pass� sans elle. Involontairement elle a m�me arr�t� l��l�ment parlementaire dans une voie o� sans doute celui-ci serait all� bien plus loin ! Indirectement elle a d�j� obtenu de bons r�sultats, car � pr�sent, se sachant constamment observ�s, les parlementaires se garderont bien de trop incliner � droite.
Il faudrait pourtant voir dans l�avenir si elle n�ira pas, pouss�e par la fatalit�, de plus en plus dans cette direction et observer en m�me temps l�attitude de ceux qui, cette fois-ci, sont sortis encore en vainqueurs de la lutte, mais au prix d�une concession � Vollmar, lequel a pu partir content. Car ce n�est pas lui qui est all�, ne fut-ce que d�un pas, � gauche, mais ce sont ses � adversaires � qui sont all�s � droite, � sa rencontre. Pour l�impartial lecteur du compte-rendu du Congr�s, c�est l� la moralit� qui s�en d�gage le plus clairement.
Envisageons � pr�sent quelle a �t� l�attitude envers les � Jeunes �, envers � l�opposition berlinoise �. D�apr�s l�impression que les d�bats firent sur nous, celle-ci �tait jug�e avant le commencement de la discussion. Avec eux il n�y avait pas � user de tant de consid�ration, car on �tait s�r de son affaire. Singer d�clarait tr�s judicieusement : � Les points de vue de Vollmar sont beaucoup plus dangereux pour le parti que les opinions des � Jeunes � et de leurs porte-parole. � Cela se voit fr�quemment ; la droite est toujours consid�r�e comme plus dangereuse que la gauche, et en effet l�humanit� a eu plus � souffrir a travers les �ges par les virements � droite que par ceux � gauche.
Pour d�fendre la th�se par lui d�velopp�e, concernant une des questions capitales : le parlementarisme, Wildberger, un des orateurs de l�opposition, s�appuya principalement sur une brochure de Liebknecht, publi�e en 1869. La pr�face d�une r��dition de cet opuscule, nous apprend en 1874, que Liebknecht, apr�s ces cinq ann�es, et depuis la cr�ation du Reichstag, avait conserv� les m�mes opinions. Il y dit entre autres : � Je n�ai rien � retracter, rien � att�nuer, surtout en ce qui concerne ma critique du parlementarisme bismarckien, lequel, dans le Reichstag allemand, ne se manifeste pas avec moins de morgue que jadis dans le Reichstag de l�Allemagne du Nord. � Il disait bien, au Congr�s de Halle (1890), qu�il avait jadis condamn� le parlementarisme, mais, ajoutait-il, � en ce temps-la, les conditions politiques �taient tout autres : la f�d�ration de l�Allemagne du Nord �tait un avortement et il n�y avait pas encore d�empire allemand ; � cependant, la pr�face de son livre de 1874 est en contradiction avec ce raisonnement. Ensuite Liebknecht veut faire croire qu�il ne s�agit point ici d�une question de principe, mais d�une question de pratique, et dans les questions de pratique il est particuli�rement lib�ral ; car il se d�clare pr�t � changer �galement de tactique dans l�avenir, si les circonstances l�exigent. On n�a donc plus qu�a ranger une question quelconque sous la rubrique : tactique, pour pouvoir en tout temps changer d�opinion ! Il est du reste notoire que Liebknecht, professait, il y a peu de temps, exactement les m�mes opinions quant au parlementarisme, que les � Jeunes � de Berlin d�fendent � pr�sent.
Au Congr�s de Gotha, en 1876, il disait : � Si la d�mocratie socialiste prend part � cette com�die, elle deviendra un parti socialiste officieux. Mais elle ne prendra pas part � un jeu de com�die quelconque �. Aurait-il cru, � cette �poque, qu�un jour viendrait o� on l�accuserait d�avoir lui-m�me jou� cette com�die ? Et Bebel ne s�est-il pas �galement prononc� contre la tactique actuelle, lorsque, au Congr�s de Saint-Gall, il d�clarait ne pas regretter le petit nombre des d�put�s �lus, car -disait-il - s�il y en avait eu plus, il aurait consid�r� cette position s�duisante comme tr�s dangereuse ; les tendances vers des compromis et le soi-disant � travail pratique � se seraient probablement � accentu�s �, ce qui aurait provoqu� des scissions. Le reproche de l�opposition actuelle est que l�on ait abandonn� ces th�ories, et cela surtout � la suite du succ�s obtenu.
Liebknecht pr�tend aussi que Wildberger n�avait que r�p�t� au Congr�s ce qui avait �t� d�j� dit mille fois mieux et plus �nergiquement. Il en accepte m�me une grande partie. Ce qui ne l�emp�che nullement d�ajouter que, si l�on se place � ce point de vue, il faudra rompre compl�tement avec le parlementarisme et avoir le courage de son opinion en se disant carr�ment anarchiste.
Tr�s adroitement Auerbach lui r�pond l�-dessus : � Nous consid�rons comme juste encore aujourd�hui une grande partie des id�es d�velopp�es par Liebknecht dans sa brochure de 1869, et je ne crois pourtant pas que l�on ait jamais reproche au d�put� Liebknecht de pencher vers l�anarchie ou qu�il ait voulu devenir anarchiste. Pourtant, en 1869, on aurait pu lui reprocher, en se basant sur sa brochure, la m�me tactique anarchiste dont aujourd�hui il nous fait un reproche ! �
Cette accusation d�anarchisme parait �tre une douce manie chez Liebknecht : elle se manifeste envers chaque adversaire. L�anarchisme qu�il assure toujours � n�avoir aucune importance � - on pourrait fourrer tous les anarchistes de l�Europe dans une couple de paniers � salade - semble �tre un cauchemar qui le poursuit partout. D�s que l�on n�est pas du m�me avis que lui, on devient � anarchiste �, et de l� � �tre trait� de mouchard il n�y a qu�un pas. Nous n�avons pas besoin de d�fendre les anarchistes, mais nous protestons contre une telle fa�on d�agir et nous d�clarons qu�on ne saurait consid�rer le mot anarchiste comme une injure dont on aurait � rougir. Les noms des martyrs de Chicago, d�Elis�e Reclus
, de Kropotkine
et de tant d�autres devraient suffire pour �carter � jamais ces insinuations malveillantes.
Nous laissons de c�t� toutes les questions personnelles, lesquelles, ne nous touchant ni de pr�s ni de loin, ne nous inspirent pas le moindre int�r�t et parce que, probablement, il y a des torts de part et d�autre. Mais personne ne peut reprocher � Wildberger et � Auerbach de ne pas avoir soutenu une discussion s�rieuse et serr�e.
Une preuve, par exemple, que l�on s�enfonce de plus en plus dans le bourbier parlementaire : Wildberger citait entre autres l�attitude de la fraction du Reichstag � propos de la journ�e de huit heures. Au Congr�s international de Paris, on avait d�cid� � l�unanimit� d�entreprendre une agitation commune pour l�introduction imm�diate de la journ�e de huit heures. Les d�put�s socialistes au Reichstag y firent la proposition d�introduire en 1890 la journ�e de dix heures, en 1894 celle de neuf et finalement en 1898 celle de huit. Il aurait donc fallu attendre huit ann�es avant d�arriver par le Reichstag � la journ�e de huit heures !
Si nous voulions �tre m�chants, nous demanderions s�il y a peut-�tre corr�lation entre cette ann�e et la fixation, par Engels, de l��poque de la � grande catastrophe � en 1898. S�il en �tait ainsi, on serait tent� de croire que l�obtention de la journ�e de huit heures est consid�r�e comme l�heureux aboutissant de cette catastrophe. Nous laissons au lecteur impartial le soin de juger si cela n��quivaut pas � l�abandon du but final. Mais en tout cas nous consid�rons comme une faute impardonnable d�avoir fait une pareille proposition de loi. Et le bien-fond� des dires de l�opposition ressort indubitablement de la d�claration de Molkenbuhr ; celui-ci d�nie � cette opposition toute raison d��tre, vu que la journ�e de dix heures serait actuellement d�j� un grand progr�s. Molkenbuhr ajoute que le projet de loi de la fraction socialiste est plus radical que ce qui est d�j� applique en Suisse et en Autriche ! En d�autres termes : nous devons d�j� �tre tr�s contents si nous obtenons la journ�e de dix heures, et celle de huit heures n�est pour nous qu�une question secondaire ! Et nous demandons encore si apr�s de telles paroles l�accusation d�avachissement par le parlementarisme est tellement d�nu�e de v�rit� ?
Tout le monde est de l�avis de Liebknecht lorsqu�il met si judicieusement en garde contre l�opportunisme, en r�clamant le maintien du caract�re r�volutionnaire du parti et lorsqu�il d�clare � qu�un compromis entre le capitalisme et le socialisme n�est pas possible, vu que tous les partis bourgeois se trouvent bas�s sur le capitalisme. (Comme cela diff�re de son discours � minist�riel � de Halle, ou il dit � qu�en Allemagne les choses en sont l� qu�une action parall�le avec les partis bourgeois ne peut pas �tre �vit�e jusqu�� un certain point ! �) M�me en abandonnant pour un instant la phrase de � la masse r�actionnaire, une et indivisible �, nous ne devons pourtant point perdre de vue que tous les autres partis constituent une masse compacte, formant une forteresse, qui ne peut �tre ras�e ni par la douceur, ni par de belles paroles. Elle doit �tre prise d�assaut par le peuple arriv� � la conscience de sa situation particuli�re de classe �. Personne non plus ne veut faire un grief � Singer de ce qu�il d�clara �tre convaincu que � du moment que les democrates-socialistes pourraient arriver par leurs efforts � faire adopter dans le Reichstag quelques projets de loi, les classes dirigeantes jetteraient par dessus bord, sans la moindre h�sitation, le suffrage universel, et se serviraient de tous les moyens politiques et mat�riels � leur disposition pour emp�cher qu�un trop grand nombre de socialistes n�arriv�t au Reichstag �. Il d�clare en outre que � m�me en supposant - bien gratuitement du reste - qu�il f�t possible d�aboutir � quelque chose d�intelligent (sic) (comme c�est encourageant lorsqu�on s�aper�oit soi-m�me qu�il n�y a rien d�intelligent � faire !) par notre action parlementaire, cette action conduirait in�luctablement � l��masculation du parti, �tant donn� qu�elle ne peut se r�aliser que par l�alliance avec d�autres partis �. Et qui voudrait condamner Bebel lorsqu�il maintient et d�fend fermement le principe r�volutionnaire de la d�mocratie socialiste en face de tous les autres partis politiques ?
Il y a pourtant beaucoup de v�rit� dans les paroles d�Auerbach s�adressant � ceux de la fraction et � tous leurs fid�les : � Avec la politique d�fendue par Bebel on peut �tre d�accord jusqu�� un certain point. Mais le parti n�agit point conform�ment � cette tactique ! Il suit celle que Vollmar a non seulement expos�e, mais encore appliqu�e �.
Nous arrivons ici � quelque chose d�ind�fini, ni chair ni poisson, � l�accouplement de la th�orie de Wildberger avec la pratique de Vollmar. Ce dualisme est jug�. Et � nos yeux la dissolution du parti moyen - celui de Bebel et de Liebknecht - n�est plus qu�une question de temps. Une fraction ira aux � Jeunes �, la plus grande partie s�alliera peut-�tre � Vollmar, et la fraction du Reichstag restera isol�e, � moins qu�elle n�aille carr�ment � gauche ou � droite.
Wildberger soutenait les diff�rents points d�accusation formul�s dans une brochure publi�e � Berlin, et qui avaient tellement indign� certains chefs du parti qu�ils n�avaient pu cacher leur grande col�re. S�imaginaient-ils peut-�tre avoir, eux exclusivement, le droit de tonner contre Vollmar en d�niant � d�autres le droit d�en faire autant contre eux-m�mes ? Vollmar avait parfaitement raison de dire qu�il �tait difficile de faire un grief � l�opposition berlinoise d�avancer l�accusation d�avachissement (Versumpfung), l� o� l�on se permettait la m�me licence envers lui.
Envisageons � pr�sent les chefs d�accusation formules par les � Jeunes � :
1� L�esprit r�volutionnaire du parti est syst�matiquement tu� par certains chefs ;
2� La dictature exerc�e �touffe tout sentiment et toute pens�e d�mocratiques ;
3� Le mouvement entier a perdu de plus en plus son allure virile (verflacht geworden) et il est devenu purement et simplement un parti de r�formes � tendances � petit-bourgeoises � ;
4� Tout est mis en �uvre pour arriver � une conciliation entre prol�taires et bourgeois ;
5� Les projets de loi demandant une l�gislation ouvri�re et l��tablissement de caisses de retraite et d�assurances, ont fait dispara�tre l�enthousiasme parmi les membres du parti ;
6� Les r�solutions de la majorit� de la fraction sont g�n�ralement adopt�es en tenant compte de l�opinion des autres partis et classes de la soci�t� et facilitent ainsi des virements � droite ;
7� La tactique est mauvaise et n�faste.
Auerbach explique �galement pourquoi l�on croit que la tendance, de plus en plus mi-bourgeoise, devient dangereuse et comment l�on craint la politique opportuniste. Il trouve risible que l�on se demande toujours ce que pensent les adversaires de telle ou telle mesure. Lorsque Liebknecht et Bebel d�fendirent, dans le Parlement de la F�d�ration de l�Allemagne du Nord, le programme d�mocratique socialiste jusque dans ses extr�mes cons�quences, ils furent hu�s et ridiculis�s par les partis adverses ; s�en sont-ils jamais �mus ? Auerbach cite �galement une lettre du Suisse Lang, de Zurich, dans laquelle ce dernier exprimait ses appr�hensions par rapport � l�attitude de Vollmar, � �tant donn� que les chances pour l�apparition d�un parti possibiliste dans tous les pays sont tr�s grandes �.
Et qu�est-ce que Bebel r�pondit � tout cela ?
A l�accusation de l�existence d�une dictature dans le parti, il r�pondit que tout ce que Wildberger citait � l�appui de cette affirmation datait d�avant le Congr�s de Halle, et m�me en partie du d�but de la loi d�exception. Au reproche que la fraction r�clamait ces r�formes mi-bourgeoises, il r�pondit seulement que, pendant les �lections, Wildberger, dans ses affiches, avait dit exactement les m�mes choses que les autres candidats. C�est ainsi qu�il se d�barrassa de la question en incriminant la forme des interpellations. La d�fense de Bebel est tr�s faible, cela saute aux yeux de tous ceux qui, attentivement, et sans parti pris, relisent les discussions publi�es dans le compte-rendu du Congr�s. Si Bebel et Liebknecht disent vrai quand ils pr�tendent qu�ils pr�f�rent �tre du c�t� des ultra-revolutionnaires que du c�t� des endormeurs, alors nous ne comprenons pas pourquoi la proposition d�agir �nergiquement et la franche et ouverte critique de l�attitude de la fraction aient �t� accueillies avec tant de d�plaisir. Point de fum�e sans feu. S�il y a une opposition, c�est qu�il existe une raison pour cela, et, au lieu de la rechercher, l�on se d�m�ne comme un diable dans un b�nitier pour donner le change, pour faire croire qu�une opposition quelconque n�a aucune raison d��tre, et que celle-ci n�existe que pour faire de l�obstruction quand m�me ! La pr�tention de Liebknecht donne pour preuve de l�efficacit� de la direction le succ�s si merveilleusement affirm�. Ceci cr�e un ant�c�dent tellement dangereux, que l�on ne peut pas trop �nergiquement protester contre une pareille conception. L�aventurier Napol�on III ne choisit-il pas pour devise : � Le succ�s justifie tout ? � En d�autres termes : l�adoration du succ�s est le comble de l�impudence, chez Napol�on III comme chez Liebknecht.
Cependant les esp�rances de Liebknecht et celles de Bebel, concernant les �v�nements prochains, diff�rent de beaucoup entre elles. Lorsque Liebknecht dit : � Nous formons tout au plus 20 p. c. de la population et 80 p. c. sont contre nous �, il suppose �videmment qu�il faudra encore beaucoup de temps aux d�mocrates-socialistes avant de former la majorit�. Vollmar ajoute : � Il serait ridicule de notre part d�exiger, et comme d�mocrates nous n�en avons m�me pas le droit, que ces 80 p. c. se soumettent � nous. Tout ce que nous pouvons faire, c�est attirer graduellement � nous ces 80 p. c. �. Ceux-ci veulent donc suivre la voie l�gale et pacifique pour obtenir la majorit�. Mais y aurait-il un individu assez na�f, disons le mot, assez ignorant, pour croire que le jour o� nous aurions la majorit� de notre c�t�, la bourgeoisie c�derait et abdiquerait ses pr�rogatives ? La force se trouve entre les mains des autorit�s �tablies et, comme le disait le philosophe Spinoza : � Chacun a juste autant de droit qu�il a de pouvoir �. Est-ce que Bismarck n�a pas gouvern� pendant un certain temps sans budget et sans majorit� dans le Parlement de l�Allemagne du Nord ? Est-ce qu�en Danemark, pendant des ann�es, malgr� une majorit� parlementaire hostile au gouvernement, ce dernier ne se maintint pas comme si de rien n��tait ? Par cons�quent, les gouvernants ne s�inqui�tent gu�re d�avoir pour eux la majorit� ou la minorit�. Ils disposent de la force brutale et ils ne se g�neront nullement, le cas �ch�ant, pour supprimer violemment les majorit�s parlementaires et rester les ma�tres. Les minorit�s ont toujours �t�, dans l�histoire, une � force motrice � en quelque sorte, et si nous devions attendre jusqu�� ce que nous soyons arrives de 20 a 60 ou 80 p. c., nous aurions le temps.
Bebel envisage les choses autrement. Il est vrai qu�il met en garde contre les provocations et d�montre que, dans ce temps de fusils � r�p�tition et de canons perfectionn�s, une r�volution, entreprise par quelques centaines de mille individus, serait indubitablement �cras�e. N�anmoins, il dit avoir beaucoup d�espoir dans un avenir tr�s proche. Il s�exprime ainsi : � Je crois que nous n�avons qu�� nous f�liciter de la marche des choses. Ceux-l� seuls qui ne sont pas � m�me d�envisager l�ensemble des �v�nements, pourront ne pas accueillir cette appr�ciation. La soci�t� bourgeoise travaille avec tant d�acharnement � sa propre destruction qu�il ne nous reste qu�� attendre tranquillement pour nous emparer du pouvoir qu�il lui �chappe. Dans toute l�Europe, comme en Allemagne, les choses prennent une tournure dont nous n�avons qu�� nous r�jouir. Je dirai m�me que la r�alisation compl�te de notre but final est tellement proche qu�il y a peu de personnes dans cette salle qui n�en verront pas l�av�nement �.
Bebel s�attend donc � un prompt changement de l��tat des choses au profit de nos idees, ce qui ne l�emp�che pourtant nullement de parler de � l�insanit� d�une r�volution commenc�e par quelques centaines de mille individus �. Comment concilier ces deux raisonnements ?
En tout cas, il est beaucoup plus optimiste que Liebknecht et Vollmar, et il caresse de telles illusions qu�il se dit � c�t� d�Engels - quant aux pr�dictions de ce dernier qui fixe la date de la r�volution en 1898 - le seul � Jeune � dans le parti. Reste � savoir si cet optimisme ne va pas trop loin lorsqu�on �crit, comme Engels : � Aux �lections de 1895 nous pourrons au moins compter sur 2,500,000 voix ; vers 1900 le nombre de nos �lecteurs aura atteint 3,500,000 � 4,000,000, ce qui terminera ce si�cle d�une fa�on fort agr�able aux bourgeois [2]". Quant � nous, nous ne pouvons provisoirement partager ces esp�rances, qu�Engels nous pr�sente avec une confiance absolue, comme si la r�alisation du socialisme devait nous tomber du ciel, sans que nous ayons besoin de nous d�ranger.
Dans leur imagination, nous voyons d�j� Bebel ou Liebknecht chanceliers de l�empire sous Guillaume II avec un minist�re compose de d�mocrates-socialistes.
Les voil� au travail ! Est-on assez na�f pour s�imaginer qu�il en r�sultera quoi que ce soit ?
Certes, si d�j� actuellement l�opportunisme ne leur r�pugne pas, nous ne serions pas du tout �tonn�s de les voir se perfectionner dans ce sens, une fois arrives au pouvoir. S�ils y parviennent, cela ne sera qu�au d�triment du socialisme, qui, en perdant tous ses c�t�s essentiels et caract�ristiques, ne ressemblera plus que fort peu � l�id�al que s�en cr�ent actuellement ses pr�curseurs. Une scission se produirait bien vite parmi ces millions d��lecteurs et un g�chis formidable en r�sulterait. On a devant soi l�exemple du christianisme au d�but de notre �re, avec l�empereur Constantin.
Pourquoi un empereur ne s�affublerait-il pas, dans un but politique, d�un manteau rouge-sang afin de gagner, comme empereur socialiste, la sympathie des masses ? Il y aurait ainsi un socialisme officiel, tout comme il y eut un christianisme officiel, et ceux qui resteraient fid�les aux v�ritables principes socialistes seraient poursuivis comme h�r�tiques.
Cela s�est vu. Et pourquoi ne pas profiter des enseignements de l�histoire ?
Il y a en chaque homme un peu de l�inquisiteur, et plus on est convaincu de la justice de ses opinions, plus aussi on tend � suspecter et � pers�cuter les autres. Jamais nous n�en v�mes un exemple plus frappant que celui de Robespierre, dont personne ne mettra en doute la probit�. Et ne constatons-nous pas, d�j� aujourd�hui, cette attitude inquisitoriale et intol�rante du parti socialiste officiel allemand envers les � Jeunes � ?
Cela provient moins des personnalit�s que de l�autorit� qui leur est accord�e.
Une personne rev�tue d�une autorit� quelconque veut et doit l�exercer, et de l� � l�abus il n�y a qu�un pas. voil� pourquoi nous constatons toujours le m�me mal dont la forme a �t� chang�e sans que l�on ait attaqu� le fond et c�est pour cela que l�on ne doit accorder que le moins d�autorit� possible aux individus et que ceux-ci ne doivent pas en r�clamer.
S�ilest vrai que, sauf l��ventualit� d�une guerre, le parti d�mocratique-socialiste en Allemagne est en mesure de � pr�dire avec une certitude quasi math�matique l��poque ou il arrivera au pouvoir �, la situation est vraiment merveilleuse ; mais, sans �tre d�pourvus d�un certain optimisme, il nous est impossible de partager cette opinion. Et c�est pr�cis�ment le Congr�s d�Erfurt qui nous a donn� la profonde conviction que l�Allemagne ne reprendra pas pour son compte le r�le lib�rateur traditionnel de la France. Nous sommes plut�t de l�avis de Marx lorsque celui-ci dit que � la r�volution �clatera au chant du coq gaulois. �
Avec l�histoire de l�Allemagne devant les yeux, nous croyons pouvoir affirmer que dans ce pays le sentiment r�volutionnaire est fort peu d�velopp�. Est-ce � la consommation d��normes quantit�s de bi�re qu�il faut attribuer ce manque presque absolu d�esprit r�volutionnaire en Allemagne ? Ce qui est certain, c�est que le mot � discipline � est beaucoup plus employ� dans ce pays que le mot � libert� �. Il en est ainsi dans tous les partis, sans en excepter la d�mocratie socialiste. Nous ne m�connaissons point le bon c�t� d�une certaine discipline, surtout dans un parti d�agitation, mais si l�on tombe dans l�exag�ration, la discipline devient forcement un obstacle � toute initiative et � toute ind�pendance.
La direction d�un groupe, avec une telle discipline, aboutit fatalement au despotisme, qui est moins l��uvre de quelques personnalit�s que la cons�quence de l�esprit de soumission passive chez la masse. Ce ne sont pas les despotes qui rendent le peuple docile et soumis, mais l�absence d�aspirations libertaires chez la masse qui rend les tyrans possibles. Il en est ici comme pour les j�suites. A quoi bon les pers�cuter et les chasser ? Si une poign�e d�hommes pr�sente un tel danger pour une nation enti�re, celle-ci se trouve vraiment dans une situation pitoyable. Ce ne sont pas les j�suites qui cr�ent les tartufes, mais un monde hypocrite comme le n�tre est le champ le plus propice au d�veloppement du j�suitisme.
La discipline exag�r�e qui r�gne chez les socialistes-d�mocrates allemands s�explique tr�s naturellement par la vie nationale du peuple entier.
Tout, dans ce pays, est dress� militairement depuis la plus tendre jeunesse et si, au Congr�s de Bruxelles, on a envisag� quelle devait �tre l�attitude du socialisme envers le militarisme, il e�t �t� peut-�tre utile de traiter �galement des effets du militarisme dans le socialisme. Car ce ph�nom�ne existe en r�alit�. La Russie est toujours repr�sent�e - avec justice- comme le pays du knout, mais l�Allemagne peut �tre cit�e, non moins justement, comme le pays du b�ton. Cet instrument constitue en Allemagne l��l�ment �ducateur par excellence. Dans les familles, le b�ton a sa place � c�t� des tableaux suspendus au mur et g�n�ralement les parents s�en servent fort g�n�reusement envers leur prog�niture. A l��cole, le ma�tre non seulement l�emploie mais il a m�me le droit de s�en servir. Ce qui fait que les enfants, ayant quitt� l��cole et entrant � l�atelier ou � la fabrique, ne sont nullement �tonn�s de retrouver l� �galement leur ancienne connaissance, et c�est dans l�arm�e que le b�ton obtient son plus grand triomphe.
Et l�influence du b�ton, subie depuis la premi�re jeunesse, ne se ferait point sentir dans le d�veloppement du caract�re et ne ferait pas na�tre un esprit de soumission �touffant toute aspiration libertaire ! A qui voudrait-on le faire croire ?
Il est tout naturel que ces hommes militairement dress�s, en entrant dans un parti se soumettent la �galement � une discipline rigoureuse, telle qu�on la chercherait en vain dans un pays o� une plus grande libert� existe depuis des si�cles et o� l�on ne supporterait pas les frasques de l�autorit� avec la passivit� qui parait �tre de rigueur en Allemagne.
Engels pr�tend que, si l�Allemagne continue en paix son d�veloppement politico-�conomique, le triomphe l�gal de la d�mocratie socialiste peut �tre escompt� pour la fin de ce si�cle, et Bebel croit �galement que la plupart de nos contemporains verront la r�alisation int�grale de nos revendications. Mais une guerre quelconque peut compl�tement renverser ces belles esp�rances.
Cette r�flexion nous fait penser � l�attitude des chefs allemands lors de la discussion sur le militarisme au Congr�s de Bruxelles. Personne n�ignore combien la haine de la Russie est inn�e chez Marx et chez Engels, et comment elle a �t� transmise par eux au parti entier. Pendant que nous nous imaginions na�vement que la l�gende de � l�ennemie h�r�ditaire � devait �tre d�finitivement enterr�e, la Russie est constamment pr�sent�e comme l�ennemie h�r�ditaire de l�Allemagne. En 1876, Liebknecht publia une brochure si v�h�mente contre la Russie [3] (non contre le czarisme mais contre la Russie) qu�un autre d�mocrate-socialiste se crut oblig� d�en �crire une autre, intitul�e : La d�mocratie socialiste doit-elle devenir turque ? Actuellement encore Bebel, Liebknecht, Engels, et la Volkstrib�ne de Berlin r�clament en ch�ur, et recommandent m�me comme une n�cessit�, l�an�antissement de la Russi