L'invincible roi d'Angleterre, Henri, huiti�me du nom, prince d'un g�nie rare et sup�rieur, eut, il n'y a pas longtemps, un d�m�l� de certaine importance avec le s�r�nissime Charles, prince de Castille. Je fus alors d�put� orateur en Flandre, avec mission de traiter et arranger cette affaire.
J'avais pour compagnon et coll�gue l'incomparable Cuthbert Tunstall, qui a �t� �lev� depuis � la dignit� de ma�tre des Archives royales aux applaudissements de tous. Je ne dirai rien ici � sa louange. Ce n'est pas crainte qu'on accuse mon amiti� de flatterie ; mais sa science et sa vertu sont au-dessus de mes �loges, et sa r�putation est si brillante que vanter son m�rite serait, comme dit le proverbe, faire voir le soleil une lanterne � la main.
Nous trouv�mes � Bruges, lieu fix� pour la conf�rence, les envoy�s du prince Charles, tous personnages fort distingu�s. Le gouverneur de Bruges �tait le chef et la t�te de cette d�putation, et George de Thamasia, pr�v�t de Mont-Cassel, en �tait la bouche et le coeur. Cet homme, qui doit son �loquence moins encore � l'art qu'� la nature, passait pour un des plus savants jurisconsultes en mati�re d'�tat ; et sa capacit� personnelle, jointe � une longue pratique des affaires, en faisaient un tr�s habile diplomate.
D�j� le congr�s avait tenu deux s�ances, et ne pouvait convenir sur plusieurs articles. Les envoy�s d'Espagne prirent alors cong� de nous pour aller � Bruxelles, consulter les volont�s du prince. Moi, je profitai de ce loisir, et j'allai � Anvers.
Pendant mon s�jour dans cette ville, je re�us beaucoup de monde ; mais aucune liaison ne me fut plus agr�able que celle de Pierre Gilles, Anversois d'une grande probit�. Ce jeune homme, qui jouit d'une position honorable parmi ses concitoyens, en m�rite une des plus �lev�es, par ses connaissances et sa moralit�, car son �rudition �gale la bont� de son caract�re. Son �me est ouverte � tous ; mais il a pour ses amis tant de bienveillance, d'amour, de fid�lit� et de d�vouement, qu'on pourrait le nommer, � juste titre, le parfait mod�le de l'amiti�. Modeste et sans fard, simple et prudent, il sait parler avec esprit, et sa plaisanterie n'est jamais blessante. Enfin, l'intimit� qui s'�tablit entre nous fut si pleine d'agr�ment et de charme, qu'elle adoucit en moi le regret de ma patrie, de ma maison, de ma femme, de mes enfants, et calma les inqui�tudes d'une absence de plus de quatre mois.
Un jour, j'�tais all� � Notre Dame,�glise tr�s v�n�r�e du peuple, et l'un de nos plus beaux chefs-d'oeuvre d'architecture ; et apr�s avoir assist� � l'office divin, je me disposais � rentrer � l'h�tel, quand tout � coup je me trouve en face de Pierre Gilles, qui causait avec un �tranger, d�j� sur le d�clin de l'�ge. Le teint basan� de l'inconnu, sa longue barbe, sa casaque tombant n�gligemment � demi, son air et son maintien annon�aient un patron de navire.
A peine Pierre m'aper�oit-il qu'il s'approche, me tire un peu � l'�cart alors que j'allais lui r�pondre et me dit en d�signant son compagnon :
� Vous voyez cet homme ; eh bien! j'allais le mener droit chez vous.
� Mon ami, r�pondis-je, il e�t �t� le bienvenu � cause de vous.
� Et m�me � cause de lui, r�pliqua Pierre, si vous le connaissiez. Il n'y a pas sur terre un seul vivant qui puisse vous donner des d�tails aussi complets et aussi int�ressants sur les hommes et sur les pays inconnus. Or, je sais que vous �tes excessivement curieux de ces sortes de nouvelles.
� Je n'avais pas trop mal devin�, dis-je alors, car, au premier abord, j'ai pris cet homme pour un patron de navire.
� Vous vous trompiez �trangement ; il a navigu�, c'est vrai ; mais ce n'a pas �t� comme Palinure. Il a navigu� comme Ulysse, voire comme Platon. �coutez son histoire :
Rapha�l Hythloday (le premier de ces noms est celui de sa famille) conna�t assez bien le latin, et poss�de le grec en perfection. L'�tude de la philosophie, � laquelle il s'est exclusivement vou�, lui a fait cultiver la langue d'Ath�nes, de pr�f�rence � celle de Rome. Il n'ignorait pas qu'en cette mati�re les latins n'ont rien laiss� d'important sauf quelques passages de S�n�que et de Cic�ron. Le Portugal est son pays. Jeune encore, il abandonna son patrimoine � ses fr�res ; et, d�vor� de la passion de courir le monde, il s'attacha � la personne et � la fortune d'Am�ric Vespuce. Il n'a pas quitt� d'un instant ce grand navigateur, pendant les trois derniers des quatre voyages dont on lit partout aujourd'hui la relation. Mais il ne revint pas en Europe avec lui. Am�ric, c�dant � ses vives instances, lui accorda de faire partie des vingt-quatre hommes qui rest�rent lors du dernier voyage � Castel, le point le plus �loign� qu'atteignit l'exp�dition.
Il fut donc laiss� sur ce rivage, suivant son d�sir ; car notre homme ne craint pas la mort sur la terre �trang�re ; il tient peu � l'honneur de pourrir dans un tombeau ; et souvent il r�p�te cet apophtegme : Le cadavre sans s�pulture a le ciel pour linceul ; partout il y a un chemin pour aller � Dieu.Ce caract�re aventureux pouvait lui devenir fatal, si la Providence divine ne l'e�t prot�g�. Quoi qu'il en soit, apr�s le d�part de Vespuce, il parcourut avec cinq de ses compagnons du Castel une foule de contr�es, d�barqua � Taprobane comme par miracle, et de l� parvint � Calicut, o� il trouva des vaisseaux portugais qui le ramen�rent dans son pays, contre toute esp�rance.
D�s que Pierre eut achev� ce r�cit, je lui rendis gr�ces de son obligeance et de son empressement � me faire jouir de l'entretien d'un homme extraordinaire ; puis j'abordais Rapha�l, et apr�s les saluts et compliments d'usage � une premi�re entrevue, je le conduisis chez-moi avec Pierre Gilles. L�, nous nous ass�mes dans le jardin, sur un banc de gazon, et la conversation commen�a.
Rapha�l me dit d'abord comment, apr�s le d�part de Vespuce, lui et ses compagnons, par leur douceur et leurs bons offices, s'attir�rent l'amiti� des indig�nes, etcomment ils v�curent avec eux en paix et dans la meilleure intelligence. Il y eut m�me un prince, dont le pays et le nom m'�chappent, qui leur accorda la protection la plus affectueuse. Sa lib�ralit� leur fournissait barques et chariots, et tout ce qu'il fallait pour continuer leur voyage. Un guide fid�le avait ordre de les accompagner et de les pr�senter aux autres princes avec d'excellentes recommandations.
Apr�s plusieurs jours de marche, ils d�couvrirent des bourgs, des villes assez bien administr�es, des nations nombreuses, de puissants �tats.
Sous l'�quateur, ajoutait Hythloday, et de part et d'autre, dans l'espace compris par l'orbite du soleil, ils ne virent que des vastes solitudes �ternellement d�vor�es par un ciel de feu. L�, tout les frappait d'horreur et d'�pouvante. La terre en friche n'avait d'autres habitants que les b�tes les plus f�roces, les reptiles les plus affreux ou des hommes plus sauvages que ces animaux. En s'�loignantde l'�quateur, la nature s'adoucit peu � peu ; la chaleur est moins br�lante, la terre se pare d'une riante verdure, les animaux sont moins farouches. Plus loin encore, l'on d�couvre des peuples, des villes, des bourgs, o� un commerce actif se fait par terre et par mer, non seulement dans l'int�rieur et avec les fronti�res, mais entre des nations� grande distance.
Ces d�couvertes enflammaient l'ardeur de Rapha�l et de ses compagnons. Et ce qui entretenait leur passion des voyages, c'est qu'ils �taient admis sans difficult� sur le premier navire en partance, quelle que f�t sa destination.
Les premiers vaisseaux qu'ils aper�urent �taient plats, les voiles form�es d'osiers entrelac�s ou de feuilles de papyrus, et quelques-unes en cuir. Ensuite, ils trouv�rent des vaisseaux termin�s en pointe, les voiles faites de chanvre ; enfin des vaisseaux enti�rement semblables aux n�tres, et d'habiles nautoniers connaissant assez bien le ciel et la mer, mais sans aucune id�e de la boussole.
Ces bonnes gens furent ravis d'admiration et p�n�tr�s de la plus vive reconnaissance, quand nos compagnons du Castel leur montr�rent une aiguille aimant�e. Avant, ils ne se livraient � la mer qu'en tremblant, et encore n'osaient-ils naviguer que pendant l'�t�. Aujourd'hui, la boussole en main, ils bravent les vents et l'hiver avec plus de confiance que de s�ret� ; car, s'ils n'y prennent garde, cette belle invention,qui semblait devoir leur procurer tous les biens, pourrait devenir, par leur imprudence,une source de maux.
Je serais trop long si je rapportais ici tout ce que Rapha�l a vu dans ses voyages. D'ailleurs, ce n'est pas le but de cet ouvrage. Peut-�tre compl�terai-je son r�cit dans un autre livre, o� je d�taillerai principalement les moeurs, les coutumes et les sages institutions des peuples civilis�s qu'il a visit�s.
Sur ces graves mati�res nous le pressions d'une foule de questions, et lui prenait plaisir � satisfaire notre curiosit�. Nous ne lui demandions rien de ces monstres fameux qui ont d�j� perdu le m�rite de la nouveaut�. Des Scylles, des C�l�nes, des Lestrigons mangeurs de peuples, et autres harpies de m�me esp�ce, On en trouve presque partout. Ce qui est rare, c'est une soci�t� sainement et sagement organis�e.
A vrai dire, Rapha�l remarqua chez ces nouveaux peuples des institutions aussi mauvaises que les n�tres ; mais il y a observ� aussi un grand nombre de lois capablesd'�clairer, de r�g�n�rer les villes, nations et royaumes de la vieille Europe.
Toutes ces choses, je le r�p�te, feront le sujet d'un autre ouvrage. Dans celui-ci, je rapporterai seulement ce que Rapha�l nous raconta des moeurs et des institutions du peuple utopien. Auparavant, je veux apprendre au lecteur de quelle mani�re la conversation fut amen�e sur ce terrain.
Rapha�l accompagnait son r�cit des r�flexions les plus profondes. Examinant chaque forme de gouvernement, il analysait avec une sagacit� merveilleuse ce qu'il y a de bon et de vrai dans l'une, de mauvais et de faux dans l'autre. A l'entendre discuter si savamment les institutions et les moeurs des diff�rents peuples, il semblait qu'il e�t v�cu toute sa vie dans les lieux o� il n'avait fait que passer. Pierre ne put contenir son admiration.
� En v�rit�, dit-il, mon cher Rapha�l, je m'�tonne que vous ne vous attachiez pas au service de quelque roi. Certes, il n'en est pas un qui ne trouv�t en vous utilit� et agr�ment. Vous charmeriez ses loisirs par votre connaissance universelle des lieux et des hommes, et une foule d'exemples que vous pourriez citer lui procurerait un enseignement solide et des conseils pr�cieux. En m�me temps, vous feriez une brillante fortune pour vous et les v�tres.
� Je m'inqui�te peu du sort des miens, reprit Hythloday. Je crois avoir passablement rempli mon devoir envers eux. Les autres hommes n'abandonnent leurs biens que vieux et � l'agonie, et encore l�chent-ils en pleurant ce que leur main d�faillante ne peut plus retenir. Moi, plein de sant� et de jeunesse, j'ai tout donn� � mes parents et � mes amis. Ils ne se plaindront pas, j'esp�re, de mon �go�sme ; ils n'exigeront pas que, pour les gorger d'or, je me fasse esclave d'un roi.
� Entendons-nous, dit Pierre, je ne voulais pas dire que vous deviez vous asservir aux rois, mais leur rendre service.
� Les princes, mon ami, y mettent peu de diff�rence ; et, entre ces deux mots latins servireet inservire,ils ne voient qu'une syllabe de plus ou de moins.
� Appelez la chose comme il vous plaira, r�pondit Pierre ; c'est le meilleur moyen d'�tre utile au public, aux individus, et de rendre votre condition plus heureuse.
� Plus heureuse, dites-vous! et comment ce qui r�pugne � mon sentiment, � mon caract�re ferait-il mon, bonheur? Maintenant, je suis libre, je vis comme je veux, et je doute que beaucoup de ceux qui rev�tent la pourpre puissent en dire autant. Assez de gens ambitionnent les faveurs du tr�ne ; les rois ne s'apercevront pas du vide, si moi et deux ou trois de ma trempe manquons parmi les courtisans.
Alors, je pris ainsi la parole
� Il est �vident, Rapha�l, que vous ne cherchez ni la fortune, ni le pouvoir, et, quant � moi, je n'ai pas moins d'admiration et d'estime pour un homme tel que vous que pour celui qui est � la t�te d'un empire. Cependant, il me semble qu'il serait digne d'un esprit aussi g�n�reux, aussi philosophe que le v�tre, d'appliquer tous ses talents � la direction des affaires publiques, dussiez-vous compromettre votre bien-�tre personnel ; or, le moyen de le faire avec le plus de fruit, c'est d'entrer dans le conseil de quelque grand prince ; car je suis s�r que votre bouche ne s'ouvrira jamais que pour l'honneur et pour la v�rit�. Vous le savez, le prince est la source d'o� le bien et le mal se r�pandent comme un torrent sur le peuple ; et vous poss�dez tant de science et de talents que, n'eussiez-vous pas l'habitude des affaires, vous seriez encore un excellent ministre sous le roi le plus ignorant.
� Vous tombez dans une double erreur, cher Morus, r�pliqua Rapha�l ; erreur de fait et de personne. Je suis loin d'avoir la capacit� que vous m'attribuez ; et quand j'en aurais cent fois davantage, le sacrifice de mon repos serait inutile � la chose publique.
D'abord, les princes ne songent qu'� la guerre (art qui m'est inconnu et que je n'ai aucune envie de conna�tre). Ils n�gligent les arts bienfaisants de la paix. S'agit-il de conqu�rir de nouveaux royaumes, tout moyen leur est bon ; le sacr� et le profane, le crime et le sang ne les arr�tent pas. En revanche, ils s'occupent fort peu de bien administrer les �tats soumis � leur domination.
Quant aux conseils des rois, voici � peu pr�s leur composition :
Les uns se taisent par ineptie, ils auraient eux-m�mes grand besoin d'�tre conseill�s. D'autres sont capables, et le savent ; mais ils partagent toujours l'avis du pr�opinant qui est le plus en faveur, et applaudissent avec transport aux plates sottises qu'il lui plait de d�biter ; ces vils parasites n'ont qu'un seul but, c'est de gagner par une basse et criminelle flatterie, la protection du premier favori. Les autres sont les esclaves de leur amour-propre, et n'�coutent que leur avis ; ce qui n'est pas �tonnant ; car la nature inspire � chacun de caresser avec amour les produits de son invention. C'est ainsi que le corbeau sourit � sa couv�e, et le singe � ses petits.
Qu'arrive-t-il donc au sein de ces conseils, o� r�gnent l'envie, la vanit� et l'int�r�t? Quelqu'un cherche-t-il � appuyer une opinion raisonnable sur l'histoire des temps pass�s, ou les usages des autres pays? Tous les auditeurs en sont comme �tourdis et renvers�s ; leur amour-propre s'alarme, comme s'ils allaient perdre leur r�putation de sagesse, et passer pour des imb�ciles. Ils se creusent la cervelle, jusqu'� ce qu'ils aient trouv� un argument contradictoire, et si leur m�moire et leur logique sont en d�faut, ils se retranchent dans ce lieu commun : � Nos p�res ont pens� et fait ainsi ; eh ! pl�t � Dieu que nous �galions la sagesse de nos p�res! � Puis ils s'assoient en se rengorgeant, comme s'ils venaient de prononcer un oracle. On dirait, � les entendre, que la soci�t� va p�rir, s'il se rencontre un homme plus sage que ses anc�tres. Cependant, nous restons froids, en laissant subsister les bonnes institutions qu'ils nous ont transmises ; et quand surgit une am�lioration nouvelle, nous nous cramponnons � l'antiquit�, pour ne pas suivre le progr�s. J'ai vu presque partout de ces jugeurs moroses, absurdes et fiers. Cela m'arriva une fois en Angleterre...
� Pardon, dis-je alors � Rapha�l, vous auriez �t� en Angleterre ?
� Oui, j'y ai s�journ� quelques mois, peu apr�s la guerre civile des Anglais occidentaux contre le roi, guerre qui se termina par un affreux massacre des insurg�s. Pendant ce temps, je contractai de grandes obligations envers le tr�s r�v�rend p�re Jean Morton, cardinal-archev�que de Canterbury, et chancelier d'Angleterre.
C'�tait un homme (je m'adresse seulement � vous, mon cher Pierre, car Morus n'a pas besoin de ces renseignements), c'�tait un homme encore plus v�n�rable par son caract�re et sa vertu que par ses hautes dignit�s. Sa taille moyenne ne se courbait pas sous le poids de l'�ge ; son visage, sans �tre dur, imposait le respect ; son abord �tait facile, en m�me temps s�rieux et grave. Il prenait plaisir � �prouver les solliciteurs par des apostrophes quelquefois un peu rudes, quoique jamais offensantes ; et il �tait enchant� de trouver chez eux de la pr�sence d'esprit et de vives saillies sans impertinence. Cette �preuve l'aidait � juger le m�rite, et � le placer suivant sa sp�cialit�. Son langage �tait pur et �nergique ; sa science du droit profonde, son jugement exquis, sa m�moire prodigieuse. Ces brillantes dispositions naturelles, il les avait encore d�velopp�es par l'exercice et par l'�tude. Le roi faisait grand cas de ses conseils et leregardait comme l'un des plus fermes soutiens de l'�tat. Transport� fort jeune du coll�ge � la cour, m�l� toute sa vie aux �v�nements les plus graves, ballott� sans rel�che sur la mer orageuse de la fortune, il avait acquis, au milieu de p�rils toujours renaissants, une prudence consomm�e, une connaissance profonde des choses qui s'�tait, pour ainsi dire, identifi�e avec lui.
Le hasard me fit rencontrer un jour, � la table de ce pr�lat, un la�que r�put� tr�s savant l�giste. Cet homme, je ne sais � quel propos, se mit � combler de louanges la justice rigoureuse exerc�e contre les voleurs. Il racontait avec complaisance comment on les pendait �� et l� par vingtaine au m�me gibet.
� N�anmoins, ajoutait-il, voyez quelle fatalit�! � peine si deux ou trois de ces brigands �chappent � la potence, et l'Angleterre en fourmille de toutes parts.
Je dis alors, avec la libert� de parole que j'avais chez le cardinal :
� Cela n'a rien qui doive vous surprendre. Dans ce cas, la mort est une peine injuste et inutile ; elle est trop cruelle pour punir le vol, trop faible pour l'emp�cher. Le simple vol ne m�rite pas la potence, et le plus horrible supplice n'emp�chera pasde voler celui qui n'a que ce moyen de ne pas mourir de faim. En cela, la justice d'Angleterre et de bien d'autres pays ressemble � ces mauvais ma�tres qui battent leurs �coliers plut�t que de les instruire. Vous faites souffrir aux voleurs des tourments affreux ; ne vaudrait-il pas mieux assurer l'existence � tous les membres de la soci�t�, afin que personne ne se trouv�t dans la n�cessit� de voler d'abord et de p�rir apr�s ?
� La soci�t� y a pourvu, r�pliqua mon l�giste. L'industrie, l'agriculture offrent au peuple une foule de moyens d'existence ; mais il y a des �tres qui pr�f�rent le crime au travail.
- C'est l� o� je vous attendais, r�pondis-je. Je ne parlerai pas de ceux qui reviennent des guerres civiles ou �trang�res, le corps mutil� de blessures. Cependant, combien de soldats, � la bataille de Cornouailles ou � la campagne de France, perdirent un ou plusieurs membres au service du roi et de la patrie! Ces malheureux �taient devenus trop faibles pour exercer leur ancien m�tier, trop vieux pour en apprendre un nouveau. Mais laissons cela, les guerres ne se rallument qu'� de longs intervalles.
Jetons les yeux sur ce qui se passe chaque jour autour de nous.
La principale cause de la mis�re publique, c'est le nombre excessif des nobles, frelons oisifs qui se nourrissent de la sueur et du travail d'autrui, et qui font cultiver leurs terres, en rasant leurs fermiers jusqu'au vif, pour augmenter leurs revenus ; ils ne connaissent pas d'autre �conomie. S'agit-il, au contraire, d'acheter un plaisir? Ils sont prodigues jusqu'� la folie et la mendicit�. Ce qui n'est pas moins funeste, c'est qu'ils tra�nent � leur suite des troupeaux de valets fain�ants, sans �tat et incapables de gagner leur vie.
Ces valets tombent-ils malades ou bien leur ma�tre vient-il � mourir, on les met � la porte ; car on aime mieux les nourrir � ne rien faire que les nourrir malades, et souvent l'h�ritier du d�funt n'est pas de suite en �tat d'entretenir la domesticit� paternelle.
Voil� des gens expos�s � mourir de faim, s'ils n'ont pas le coeur de voler. Ont-ils, en effet, d'autres ressources ? Tout en cherchant des places, ils usent leur sant� et leurs habits ; et quand ils deviennent p�les de maladie et couverts de haillons, les nobles en ont horreur et d�daignent leurs services. Les paysans m�mes ne veulent pas les employer. Ils savent qu'un homme �lev� mollement dans l'oisivet� et les d�lices, habitu� � porter le sabre et le bouclier, � regarder fi�rement le voisinage et � m�priser tout le monde, ils savent qu'un tel homme est peu propre � manier la b�che et le hoyau, � travailler fid�lement, pour un mince salaire et une faible nourriture, au service d'un pauvre laboureur.
L�-dessus mon antagoniste r�pondit ;
�C'est pr�cis�ment cette classe d'hommes que l'�tat doit entretenir et multiplier avec le plus de soin. Il y a chez eux plus de courage et d'�l�vation dans l'�me que chez l'artisan et le laboureur. Ils sont plus grands et plus robustes ; et partant, ils constituent la force d'une arm�e, quand il s'agit de livrer bataille.
� Autant vaudrait dire, r�pliquai-je alors, qu'il faut, pour la gloire et le succ�s de vos armes, multiplier les voleurs. Car ces fain�ants en sont une p�pini�re in�puisable. Et, de fait, les voleurs ne sont pas les plus mauvais soldats, et les soldats ne sont pas les plus timides voleurs ; il y a beaucoup d'analogie entre ces deux m�tiers. Malheureusement, cette plaie sociale n'est pas particuli�re � l'Angleterre ; elle ronge presque toutes les nations.
La France est infect�e d'une peste bien plus d�sastreuse. Le sol y est enti�rement couvert et comme assi�g� par des troupes innombrables, enr�giment�es et pay�es par l'�tat. Et cela en temps de paix, si l'on peut donner le nom de paix � des tr�ves d'un moment. Ce d�plorable syst�me est justifi� par la m�me raison qui vous porte � entretenir des myriades de valets fain�ants. Il a sembl� � ces politiques peureux et chagrins que la s�ret� de l'�tat exigeait une arm�e nombreuse, forte, constamment sous les armes, et compos�e de v�t�rans. Ils n'osent se fier aux conscrits. On dirait m�me qu'ils font la guerre pour apprendre l'exercice au soldat, et afin, comme a �crit Salluste, que, dans cette grande boucherie humaine, son coeur ou sa main ne s'engourdissent pas au repos.
La France apprend � ses d�pens le danger de nourrir cette esp�ce d'animaux carnassiers. Cependant, elle n'avait qu'� jeter les yeux sur les Romains, les Carthaginois et une foule d'anciens peuples. Quels fruits ont-ils retir�s de ces arm�es immenses et toujours debout ? le ravage de leurs terres, la destruction de leurs cit�s, la ruine de leur empire. Encore, s'il avait servi aux Fran�ais d'exercer, pour ainsi dire, leurs soldats d�s le berceau ; mais les v�t�rans de France ont eu affaire avec les conscrits d'Angleterre, et je ne sais s'ils peuvent se vanter d'avoir eu souvent le dessus. Je me tais sur ce chapitre ; j'aurais l'air de faire la cour � ceux qui m'�coutent.
Revenons � nos valets soldats.
Ils ont, dites-vous, plus de courage et d'�l�vation que les artisans et les laboureurs. Je ne crois pas, moi, qu'un valet fasse grand'peur ni aux uns ni aux autres, except� ceux dont la faiblesse du corps paralyse la vigueur de l'�me, et dont l'�nergie est bris�e par la mis�re. Les valets, ajoutez-vous, sont plus grands et plus robustes. Mais n'est-il pas dommage de voir des hommes forts et beaux (car les nobles choisissent les victimes de leur corruption), de les voir se consumer dans l'inaction, s'amollir dans des occupations de femmes, tandis qu'on pourrait les rendre laborieux et utiles, en leur donnant un m�tier honorable, et en les habituant � vivre du travail de leurs mains ?
De quelque mani�re que j'envisage la question, cette foule immense de gens oisifs me para�t inutile au pays, m�me dans l'hypoth�se d'une guerre, que vous pourrez au reste �viter toutes les fois que vous le voudrez. Elle est, en outre, le fl�au de la paix ; et la paix vaut bien qu'on s'occupe d'elle autant que de la guerre.
La noblesse et la valetaille ne sont pas les seules causes des brigandages qui vous d�solent ; il en est une autre exclusivement particuli�re � votre �le.
� Et quelle est-elle? dit le cardinal.
� Les troupeaux innombrables de moutons qui couvrent aujourd'hui toute l'Angleterre. Ces b�tes, si douces, si sobres partout ailleurs, sont chez vous tellement voraces et f�roces qu'elles mangent m�me les hommes, et d�peuplent les campagnes, les maisons et les villages. En effet, sur tous les points du royaume, o� l'on recueille la laine la plus fine et la plus pr�cieuse, accourent, pour se disputer le terrain, les nobles, les riches, et m�me de tr�s saints abb�s. Ces pauvres gens n'ont pas assez de leurs rentes, de leurs b�n�fices, des revenus de leurs terres ; ils ne sont pas contents de vivre au sein de l'oisivet� et des plaisirs, � charge au public et sans profit pour l'�tat. Ils enl�vent de vastes terrains � la culture, les convertissent en p�turages, abattent les maisons, les villages, et n'y laissent que le temple, pour servir d'�table � leurs moutons. Ils changent en d�serts les lieux les plus habit�s et les mieux cultiv�s. Ils craignent sans doute qu'il n'y ait pas assez de parcs et de for�ts, et que le sol ne manque aux animaux sauvages.
Ainsi un avare affam� enferme des milliers d'arpents dans un m�me enclos ; et d'honn�tes cultivateurs sont chass�s de leurs maisons, les uns par la fraude, les autres par la violence, les plus heureux par une suite de vexations et de tracasseries qui les forcent � vendre leurs propri�t�s. Et ces familles plus nombreuses que riches (car l'agriculture a besoin de beaucoup de bras), �migrent � travers les campagnes, maris et femmes, veuves et orphelins, p�res et m�res avec de petits enfants. Les malheureux fuient en pleurant le toit qui les a vus na�tre, le sol qui les a nourris, et ils ne trouvent pas o� se r�fugier. Alors, ils vendent � vil prix ce qu'ils ont pu emporter de leurs effets, marchandise dont la valeur est d�j� bien peu de chose. Cette faible ressource �puis�e, que leur reste-t-il ? Le vol, et puis la pendaison dans les formes.
Aiment-ils mieux tra�ner leur mis�re en mendiant? on ne tarde pas � les jeter en prison comme vagabonds et gens sans aveu. Cependant, quel est leur crime ? C'est de ne trouver personne qui veuille accepter leurs services, quoiqu'ils les offrent avec le plus vif empressement. Et d'ailleurs, comment les employer? Ils ne savent que travailler � la terre ; il n'y a donc rien � faire pour eux, l� o� il n'y a plus ni semailles ni moissons. Un seul p�tre ou vacher suffit maintenant � faire brouter cette terre, dont la culture exigeait autrefois des centaines de bras.
Un autre effet de ce fatal syst�me, c'est une grande chert� des vivres, sur plusieurs points.
Mais ce n'est pas tout. Depuis la multiplication des p�turages, une affreuse �pizootie est venue tuer une immense quantit� de moutons. Il semble que Dieu voulait punir l'avarice insatiable de vos accapareurs par cette hideuse mortalit�, qu'il e�t plus justement lanc�e sur leurs t�tes. Alors le prix des laines est mont� si haut que les plus pauvres des ouvriers drapiers ne peuvent pas maintenant en acheter. Et voil� encore une foule de gens sans ouvrage. Il est vrai que le nombre des moutons s'accro�t rapidement tous les jours ; mais le prix n'en a pas baiss� pour cela ; parce que si le commerce des laines n'est pas un monopole l�gal, il est en r�alit� concentr� dans les mains de quelques riches accapareurs, que rien ne presse de vendre et qui ne vendent qu'� de gros b�n�fices.
Les autres esp�ces de b�tail sont devenues d'une chert� proportionnelle par la m�me cause et par une cause plus puissante encore, car la propagation de ces animaux est compl�tement n�glig�e depuis l'abolition des m�tairies et la ruine de l'agriculture. Vos grands seigneurs ne soignent pas l'�levage du gros b�tail comme celui de leurs moutons. Ils vont acheter au loin des b�tes maigres, presque pour rien, les engraissent dans leurs pr�s, et les revendent hors de prix.
J'ai bien peur que l'Angleterre n'ait pas ressenti tous les effets de ces d�plorables abus. Jusqu'� pr�sent, les engraisseurs de b�tes n'ont caus� la chert� que dans les lieux o� ils vendent ; mais � force d'enlever le b�tail l� o� ils l'ach�tent, sans lui donner le temps de multiplier, le nombre en diminuera insensiblement et le pays finira par tomber dans une horrible disette. Ainsi, ce qui devait faire la richesse de votre �le en fera la mis�re, par l'avarice d'une poign�e de mis�rables.
Le malaise g�n�ral oblige tout le monde � restreindre sa d�pense et son domestique. Et ceux qu'on met � la porte, o� vont-ils? mendier ou voler, s'ils en ont le coeur.
A ces causes de mis�re vient se joindre le luxe et ses folles d�penses. Valets, ouvriers, paysans, toutes les classes de la soci�t� d�ploient un luxe inou� de v�tements et de nourriture. Parlerai-je des lieux de prostitution, des honteux repaires d'ivrognerie et de d�bauche, de ces inf�mes tripots, de tous ces jeux, cartes, d�s, paume, palet, qui engloutissent l'argent de leurs habitu�s et les conduisent droit au vol pour r�parer leurs pertes ?
Arrachez de votre �le ces pestes publiques, ces germes de crime et de mis�re. D�cr�tez que vos nobles d�molisseurs reconstruiront les m�tairies et les bourgs qu'ils ont renvers�s, ou c�deront le terrain � ceux qui veulent reb�tir sur leurs ruines. Mettez un frein � l'avare �go�sme des riches ; �tez-leur le droit d'accaparement et de monopole. Qu'il n'y ait plus d'oisifs pour vous. Donnez � l'agriculture un large d�veloppement ; cr�ez des manufactures de laine et d'autres branches d'industrie, o� vienne s'occuper utilement cette foule d'hommes dont la mis�re a fait jusqu'� pr�sent des voleurs, des vagabonds ou des valets, ce qui est � peu pr�s la m�me chose.
Si vous ne portez pas rem�de aux maux que je vous signale, ne me vantez pas votre justice ; c'est un mensonge f�roce et stupide.
Vous abandonnez des millions d'enfants aux ravages d'une �ducation vicieuse et immorale. La corruption fl�trit sous vos yeux ces jeunes plantes qui pouvaient fleurir pour la vertu, et vous les frappez de mort, quand, devenus des hommes, ils commettent les crimes qui germaient, d�s le berceau, dans leurs �mes. Que faites-vous donc? des voleurs, pour avoir le plaisir de les pendre.
Tandis que je parlais ainsi, mon adversaire se pr�parait � la r�plique. Il se proposait de suivre la marche solennelle de ces disputeurs cat�goriques qui r�p�tent plut�t qu'ils ne r�pondent, et placent tout l'honneur d'une discussion dans des efforts de m�moire.
� Vous avez tr�s bien parl�, me dit-il, vous surtout qui �tes �tranger, et qui ne pouvez conna�tre ces mati�res que par ou�-dire. Je vais vous donner de meilleurs renseignements. Voici l'ordre de mon discours : d'abord, je r�capitulerai tout ce que vous avez dit ; ensuite, je rel�verai les erreurs que vous a impos�es l'ignorance des faits ; enfin, je r�futerai vos arguments, je les pulv�riserai. Je commence donc, comme je l'ai promis. Vous avez, si je ne me trompe, �num�r� quatre...
� Je vous arr�te l�, interrompit brusquement le cardinal, l'exorde me fait craindre que le discours ne soit un peu long. Nous vous �pargnerons aujourd'hui cette fatigue. Mais je ne vous tiens pas quitte de votre harangue ; gardez-nous-la tout enti�re pour la prochaine entrevue que vous aurez avec votre partie adverse. Je souhaite que le jour de demain vous ram�ne ici tous les deux, � moins que vous ou Rapha�l ne soyez dans l'impossibilit� de venir. En attendant, mon cher Rapha�l, vous me feriez plaisir de m'apprendre pourquoi le vol ne m�rite pas la mort, et quelle autre peine vous y substitueriez qui garantit plus puissamment la s�ret� publique. Car vous ne pensez pas que l'on doive tol�rer le vol, et si la potence n'est pas aujourd'hui une barri�re pour le brigandage, quelle terreur imprimerez-vous aux sc�l�rats, quand ils auront la certitude de ne pas perdre la vie ? quelle sanction assez forte donnerez-vous � la loi? Une peine plus douce ne serait-elle pas une prime d'encouragement au crime ?
� Ma conviction intime, tr�s �minent p�re, est qu'il y a de l'injustice � tuer un homme pour avoir pris de l'argent, puisque la soci�t� humaine ne peut pas �tre organis�e de mani�re � garantir � chacun une �gale portion de bien.
On m'objectera, sans doute, que la soci�t�, en frappant de mort, venge la justice et les lois, et ne punit pas seulement une mis�rable soustraction d'argent. Je r�pondrai par cet axiome : Summum jus, summa injuria. L'extr�me droit est une extr�me injustice.La volont� du l�gislateur n'est pas tellement infaillible et absolue qu'il faille tirer le glaive pour la moindre infraction � ses d�crets. La loi n'est pas tellement rigide et sto�que, qu'elle place au m�me niveau tous les d�lits et tous les crimes, et n'�tablisse aucune diff�rence entre tuer un homme et le voler. Car, si l'�quit� n'est pas un vain mot, entre ces deux actions, il y a un ab�me.
Eh quoi! Dieu a d�fendu le meurtre, et nous, nous tuons si facilement pour un vol de quelques pi�ces de monnaie!
Quelqu'un dira peut-�tre : Dieu, par ce commandement, a �t� la puissance de mort � l'homme priv�, et non au magistrat, qui condamne en appliquant les lois de la soci�t�.
Mais, s'il en est ainsi, qui emp�che les hommes de faire d'autres lois �galement contraires aux pr�ceptes divins, et de l�galiser le viol, l'adult�re, et le parjure ? Comment!... Dieu nous a d�fendu d'�ter la vie non seulement � notre prochain, mais encore � nous-m�mes ; et nous pourrions l�gitimement convenir de nous entr'�gorger, en vertu de quelques sentences juridiques! Et cette convention atroce mettrait juges et bourreaux au-dessus de la loi divine, leur donnant le droit d'envoyer � la mort ceux que le code p�nal condamne � p�rir!
Il suivrait de l� cette cons�quence monstrueuse, que la justice divine a besoin d'�tre l�galis�e et autoris�e par la justice humaine, et que, dans tous les cas possibles, c'est � l'homme � d�terminer quand il faut ob�ir, ou non, aux commandements de Dieu.
La loi de Mo�se elle-m�me, loi de terreur et de vengeance, faite pour des esclaves et des hommes abrutis, ne punissait pas de mort le simple vol. Gardons-nous de penser que, sous la loi chr�tienne, loi de gr�ce et de charit�, o� Dieu commande en
p�re, nous avons le droit d'�tre plus inhumains et de verser � tout propos le sang de notre fr�re.
Tels sont les motifs qui me persuadent qu'il est injuste d'appliquer au voleur la m�me peine qu'au meurtrier. Peu de mots vous feront comprendre combien cette p�nalit� est absurde en elle-m�me, combien elle est dangereuse pour la s�ret� publique.
Le sc�l�rat voit qu'il n'a pas moins � craindre en volant qu'en assassinant ; alors, il tue celui qu'il n'aurait fait que d�pouiller ; et il le tue dans sa propre s�ret�. Car il se d�barrasse ainsi de son principal d�nonciateur, et court la chance de mieux cacher son crime. Le bel effet de cette justice implacable! en terrifiant le voleur par l'attente du gibet, elle en fait un assassin.
Maintenant, j'arrive � la solution de ce probl�me tant agit� : Quel est le meilleur syst�me p�nitentiaire ?
A mon avis, le meilleur �tait beaucoup plus facile � trouver que le pire. D'abord, vous connaissez tous la p�nalit� adopt�e par les Romains, ce peuple si avanc� dans la science du gouvernement. Ils condamnaient les grands criminels � l'esclavage perp�tuel, aux travaux forc�s dans les carri�res ou dans les mines. Ce mode de r�pression me parait concilier la justice avec l'utilit� publique, Cependant, pour vous dire l�-dessus ma fa�on de penser, je ne sache rien de comparable � ce que j'ai vu chez les Polyl�rites, nation d�pendante de la Perse.
Le pays des Polyl�rites est assez peupl�, et leurs institutions ne manquent pas de sagesse. A part le tribut annuel qu'ils payent au roi de Perse, ils jouissent de leur libert� et se gouvernent par leurs propres lois. Loin de la mer, entour�s de montagnes, ils se contentent des productions d'un sol heureux et fertile ; rarement ils vont chez les autres, rarement les autres viennent chez eux. Fid�les aux principes et aux coutumes de leurs anc�tres, ils ne cherchent point � �tendre leurs fronti�res et n'ont rien � craindre du dehors. Leurs montagnes, et le tribut qu'ils payent annuellement au monarque, les mettent � l'abri d'une invasion. Ils vivent commod�ment, dans la paix et l'abondance, sans arm�e et sans noblesse, occup�s de leur bonheur et peu soucieux d'une vaine renomm�e ; car leur nom est inconnu au reste de la terre, si ce n'est � leurs voisins.
Lorsque chez ce peuple un individu est convaincu de larcin, on lui fait d'abord restituer l'objet vol�, au propri�taire, et non au prince, comme cela se pratique ailleurs. Les Polyl�rites estiment en effet que le prince n'a pas plus de droits sur l'objet vol� que le voleur lui-m�me. Si l'objet est d�grad� ou perdu, on en prend la valeur sur les biens du coupable, et on laisse le reste � sa femme et � ses enfants. Lui, on le condamne aux travaux publics ; et, si le vol n'est pas accompagn� de circonstances aggravantes, on ne met le condamn� ni au cachot ni aux fers ; il travaille le corps libre et sans entraves.
Pour forcer les paresseux et les mutins, on emploie les coups pr�f�rablement � la cha�ne. Ceux qui remplissent bien leur devoir ne subissent aucun mauvais traitement. Le soir, on fait l'appel nominal des condamn�s et on les enferme dans des cabanons o� ils passent la nuit. Du reste, la seule peine qu'ils aient � souffrir, c'est la continuit� du travail ; car on leur fournit toutes les n�cessit�s de la vie ; comme ils travaillentpour la soci�t�, c'est la soci�t� qui les entretient.
Les coutumes � cet �gard, varient suivant les localit�s. Dans certaines provinces, l'on affecte aux condamn�s le produit des aum�nes et des collectes ; cette ressource, pr�caire par elle-m�me, est la plus f�conde en r�alit�, � cause de l'humanit� des habitants. Ailleurs, on destine � cet effet une portion des revenus publics ou bien une imposition particuli�re et personnelle.
Il y a m�me des contr�es o� les condamn�s ne sont pas attach�s aux travaux publics. Tout individu qui a besoin d'ouvriers ou de manoeuvres vient les louer sur place pour la journ�e, moyennant un salaire qui est un peu moindre que celui d'un homme libre. La loi donne au ma�tre le droit de battre les paresseux. De la sorte, les condamn�s ne manquent jamais d'ouvrage ; ils gagnent leurs v�tements et leur nourriture, et apportent chaque jour quelque chose au Tr�sor.
On les reconna�t facilement � la couleur de leur habit, qui est la m�me pour tous et qui appartient exclusivement � eux seuls. Leur t�te n'est pas ras�e, except� un peu au-dessus des oreilles, dont une est mutil�e. Leurs amis peuvent leur donner � boire, � manger, et un habit de couleur voulue. Mais un cadeau d'argent entra�ne la mort de celui qui donne et de celui qui re�oit. Un homme libre ne peut, sous aucun pr�texte, recevoir de l'argent d'un esclave (c'est ainsi qu'on nomme les condamn�s). L'esclave ne peut toucher des armes ; ces deux derniers crimes sont punis de mort.
Chaque province marque ses esclaves d'un signe particulier et distinctif. Le faire dispara�tre est pour eux un crime capital, ainsi que franchir la fronti�re et parler avec les esclaves d'une autre province. Le simple projet de fuir n'est pas moins dangereux que la fuite elle-m�me. Pour avoir tremp� dans un pareil complot, l'esclave perd la vie, l'homme libre, la libert�. Bien plus, la loi d�cerne des r�compenses au d�nonciateur ; elle lui accorde de l'argent, s'il est libre ; la libert�, s'il est esclave ; l'impunit�, s'il �tait complice, afin que le malfaiteur ne trouve pas plus de s�ret� � pers�v�rer dans un mauvais dessein qu'� s'en repentir.
Telle est la p�nalit� du vol chez les Polyl�rites. Il est facile d'y apercevoir une grande humanit� jointe � une grande utilit�. Si la loi frappe, c'est pour tuer le crime en conservant l'homme. Elle traite le condamn� avec tant de douceur et de raison, qu'elle le force � devenir honn�te et � r�parer, pendant le reste de sa vie, tout le mal qu'il avait fait � la soci�t�.
Aussi est-il excessivement rare que les condamn�s reviennent � leurs anciennes habitudes. Les habitants n'en ont pas la moindre peur, et m�me ceux d'entre eux qui entreprennent quelque voyage, choisissent leurs guides parmi ces esclaves, qu'ils changent d'une province � l'autre. En effet, qu'y a-t-il � craindre ? La loi �te � l'esclave la possibilit� et jusqu'� la pens�e du vol ; ses mains sont d�sarm�es ; l'argent est pour lui la preuve d'un crime capital ; s'il est pris, la mort est toute pr�te et la fuite impossible. Comment voulez-vous qu'un homme v�tu autrement que les autres puisse cacher sa fuite? Serait-ce en allant tout nu? Mais encore son oreille � demi coup�e le trahirait.
Il est �galement impossible que les esclaves puissent ourdir un complot contre l'�tat. Afin d'assurer � la r�volte quelque chance de succ�s, les meneurs auraient besoin de solliciter et d'entra�ner dans leur parti les esclaves de plusieurs provinces. Or, la chose est impraticable. Une conspiration n'est pas facile � des gens qui, sous peine de mort, ne peuvent se r�unir, se parler, donner ou rendre un salut. Oseraient-ils m�me confier leur projet � leurs camarades, qui connaissent le danger du silence et l'immense avantage de la d�nonciation ? D'un autre c�t�, tous ont l'espoir, en se montrant soumis et r�sign�s, en donnant par leur bonne conduite des garanties pour l'avenir, de recouvrer un jour la libert� ; car il ne se passe pas d'ann�e qu'un grand nombre d'esclaves, devenus excellents sujets, ne soient r�habilit�s et affranchis.
Pourquoi, ajoutai-je alors, n'�tablirait-on pas en Angleterre une p�nalit� semblable ? Cela vaudrait infiniment mieux que cette justice qui exalte si fort l'enthousiasme de mon savant antagoniste.
� Un pareil �tat de choses, r�pondit celui-ci, ne pourra jamais s'�tablir en Angleterre,sans entra�ner la dissolution et la ruine de l'empire.
Puis il secoua la t�te, se tordit la l�vre et se tut.
Tous les assistants d'applaudir avec transport � cette magnifique sentence, jusqu'au moment o� le cardinal f�t la r�flexion suivante :
� Nous ne sommes pas proph�tes, pour savoir, avant l'exp�rience, si la l�gislation polyl�riteconvient ou non � notre pays. Toutefois, il me semble qu'apr�s le prononc� de l'arr�t de mort, le prince pourrait ordonner un sursis, afin d'essayer ce nouveau syst�me de r�pression, en abolissant en m�me temps les privil�ges des lieux d'asile. Si l'essai produit de bons r�sultats, adoptons ce syst�me ; sinon, que les condamn�s soient envoy�s au supplice. Cette mani�re de proc�der ne fait que suspendre le cours de la justice et n'offre aucun danger dans l'intervalle. J'irai m�me plus loin ; je crois qu'il serait tr�s utile de prendre des mesures �galement douces et sages pour r�primer et d�truire le vagabondage. Nous avons entass� lois sur lois contre ce fl�au, et le mal est aujourd'hui pire que jamais.
A peine le cardinal avait-il cess� de parler, que les louanges les plus exag�r�es accueillirent les opinions appuy�es par Son �minence, qui n'avaient trouv� que m�pris et d�dain quand seul je les avais soutenues. L'encens pleuvait particuli�rement sur les id�es du pr�lat touchant le vagabondage.
Je ne sais s'il ne vaudrait pas mieux supprimer le reste de la conversation ; des choses bien ridicules y furent dites. N�anmoins, je vais vous en faire part ; ces choses n'�taient pas mauvaises, et elles se rattachent � mon sujet.
Il y avait � table un de ces parasites qui font honneur et m�tier de singer le fou. Quant � celui-ci, la ressemblance �tait si parfaite qu'on la prenait ais�ment pour la r�alit�. Ses plaisanteries �taient si insipides et froides que le rire s'adressait plus souvent � la personne qu'� ses bons mots. Cependant, il lui �chappait de temps � autre quelques paroles assez raisonnables. Il ne faisait pas mentir le proverbe : � A force de lancer les d�s, on fait quelquefois le coup de V�nus. �
L'un des convives observa que moi j'avais pourvu au sort des voleurs et le cardinal � celui des vagabonds ; mais qu'il y avait encore deux classes de malheureux dont la soci�t� devait assurer l'existence, parce qu'ils sont incapables de travailler pour vivre, savoir les maladeset les vieillards.
� Laissez-moi faire, dit le bouffon, j'ai l�-dessus un plan superbe. A vous parler franchement, j'ai grande envie de me d�livrer du spectacle de ces mis�rables et de les clo�trer loin de tous les yeux. Ils me fatiguent avec leurs pleurnicheries, leurs soupirs et leurs supplications lamentables, quoique cette musique lugubre n'ait jamais pu m'arracher un sou ; car il m'arrive toujours de deux choses l'une : ou, quand je peux donner, je ne le veux pas, ou, quand je le veux, je ne le peux pas. Aussi � pr�sent ils sont assez raisonnables ; d�s qu'ils me voient passer, ils se taisent pour ne pas perdre leur temps. Ils savent qu'il n'y a pas plus � attendre de moi que d'un pr�tre.
Voici donc l'arr�t que je porte :
Tous les mendiants vieux et malades seront distribu�s et class�s comme il suit : Les hommes entreront dans les couvents des b�n�dictins en qualit� de fr�res lais ; les femmes seront faites religieuses. Tel est mon bon plaisir.
Le cardinal sourit � cette saillie, l'approuve comme id�e plaisante, et les assistants, comme une parole s�rieuse et grave. Elle mit surtout en belle humeur un fr�re th�ologien qui se trouvait l�. Ce r�v�rend fr�re, d�ridant un peu sa face sombre et renfrogn�e, s'�gaya avec beaucoup de malice sur le compte des pr�tres et des moines, puis, s'adressant au bouffon :
- Vous n'avez pas an�anti la mendicit�, si vous ne pourvoyez � la subsistance denous autres fr�res mendiants.
- Monseigneur le cardinal y a parfaitement pourvu, r�pliqua celui-ci, quand il a dit qu'il fallait enfermer les vagabonds et les faire travailler. Or, les fr�res mendiants sont les premiers vagabonds du monde.
A cette violente sortie, tous les yeux se fix�rent sur le cardinal, qui ne parut pas formalis� ; l'�pigramme alors fut bruyamment applaudie. Quant au r�v�rend fr�re, il en demeura p�trifi�. Le trait de satire qu'on venait de lui jeter au visage alluma rapidement sa col�re ; et, rouge comme le feu, il se r�pandit en un torrent d'injures, traita le plaisant de fripon, calomniateur, bavard, enfant de damnation, assaisonnant tout cela des plus foudroyantes menaces de l'�criture sainte.
Alors, notre bouffon bouffonna s�rieusement, et il avait beau jeu :
� Ne nous f�chons pas, tr�s cher fr�re. Il est �crit Dans votre patience, vous poss�derez vos �mes.
Le th�ologien reprit aussit�t, et voici ses propres expressions :
� Je ne me f�che pas, coquin ; ou au moins je ne p�che pas ; car le psalmiste dit : Mettez-vous en col�re et ne p�chez point.
Le cardinal, dans une admonition pleine de douceur, engage le fr�re � mod�rer ses transports.
- Non, monseigneur, s'�cria-t-il, non, je ne puis me taire, je ne le dois pas. C'est un z�le divin qui me transporte, et les hommes de Dieu ont eu de ces saintes col�res. D'o� il est �crit : Le z�le de ta maison me d�vore.Ne chante-t-on pas dans les �glises : Ceux qui se moquaient d'�lis�e, pendant qu'il montait � la maison de Dieu, sentirent la col�re du chauve.La m�me punition frappera peut-�tre ce moqueur, ce bouffon, ce ribaud.
� Sans doute, dit le cardinal, votre intention est bonne. Mais il me semble que vous agiriez plus sagement, sinon plus saintement, d'�viter de vous compromettre avec un fou dans une querelle ridicule.
� Monseigneur, ma conduite ne saurait �tre plus sage. Salomon, le plus sage des hommes, a dit : R�pondez au fou selon sa folie. Eh bien! c'est ce que je fais. Je lui montre l'ab�me o� il va se pr�cipiter, s'il ne prend garde � lui. Ceux qui riaient d'�lis�e �taient en grand nombre, et ils furent tous punis, pour s'�tre moqu�s d'un seul homme chauve. Quel sera donc le ch�timent d'un seul homme qui tourne en ridicule un si grand nombre de fr�res, parmi lesquels il y a tant de chauves ? Mais ce qui doit surtout le faire trembler, nous avons une bulle du pape, qui excommunie ceux qui se moquent de nous.
Le cardinal, voyant que cela n'en finirait pas, renvoya d'un signe le bouffon parasite, et tourna prudemment le sujet de la conversation. Bient�t apr�s, il se leva de table, pour donner audience � ses vassaux, et cong�dia tous les convives.
Cher Morus, je vous ai fatigu� du r�cit d'une bien longue histoire. Vraiment, jeserais confus de l'avoir autant prolong�e, si je n'avais c�d� � vos instances, et si l'attention que vous pr�tiez � ces d�tails ne m'avait fait un devoir de n'en omettre aucun. Je pouvais abr�ger, mais j'ai voulu vous �clairer sur l'esprit et le caract�re des convives. Tant que seul je d�veloppais mes id�es, le m�pris g�n�ral accueillit mes paroles ; et d�s que le cardinal m'eut donn� son assentiment, l'�loge rempla�a le m�pris. Leur courtisanerie allait jusqu'� trouver judicieux et sublimes les lazzi d'un bouffon, que le cardinal tol�rait comme un badinage frivole.
Pensez-vous maintenant que les gens de cour auraient en grande consid�ration ma personne et mes conseils ?
Je r�pondis � Rapha�l :
� Votre narration m'a fait �prouver une jouissance bien vive. Elle r�unissait l'int�r�t et le charme � une sagesse profonde. En vous �coutant, je me croyais en Angleterre ; car j'ai �t� �lev�, enfant, dans le palais de ce bon cardinal, et son souvenir me ramenait aux premi�res ann�es de ma vie. Je vous avais d�j� donn� mon amiti�, mais tout le bien que vous avez dit � la m�moire du pieux archev�que vous rend encore plus cher � mon coeur. Du reste, je persiste dans mon opinion � votre �gard, et je suis persuad� que vos conseils seraient d'une haute utilit� publique, si vous vouliez surmonter l'horreur que vous inspirent les rois et les cours. N'est-ce pas un devoir pour vous, comme pour tout bon citoyen, de sacrifier � l'int�r�t g�n�ral des r�pugnances particuli�res? Platon a dit : L'humanit� sera heureuse un jour, quand les philosophes seront rois ou quand les rois seront philosophes.H�las ! que ce bonheur est loin de nous, si les philosophes ne daignent pas m�me assister les rois de leurs conseils!
� Vous calomniez les sages, me r�pliqua Rapha�l ; ils ne sont pas assez �go�stes pour cacher la v�rit� ; plusieurs l'ont communiqu�e dans leurs �crits ; et si les ma�tres du monde �taient pr�par�s � recevoir la lumi�re, ils pourraient voir et comprendre. Malheureusement, un fatal bandeau les aveugle, le bandeau des pr�jug�s et des faux principes, dont on les a p�tris et infect�s d�s l'enfance. Platon n'ignorait pas cela ; il savait aussi que jamais les rois ne suivraient les conseils des Philosophes, s'ils ne l'�taient pas eux-m�mes. Il en f�t la triste exp�rience � la cour de Denys le Tyran. Supposons donc que je sois ministre d'un roi. Voici que je lui propose les d�crets les plus salutaires ; je m'efforce d'arracher de son coeur et de son empire tous les germes du mal. Vous croyez qu'il ne me chassera pas de sa cour, ou ne m'abandonnera pas � la ris�e des courtisans ?
Supposons, par exemple, que je sois ministre du roi de France. Me voil� si�geant dans le Conseil, alors qu'au fond de son palais, le monarque pr�side en personne les d�lib�rations des plus sages politiques du royaume. Ces nobles et fortes t�tes sont en grand travail pour trouver par quelles machinations et par quelles intrigues le roi leur ma�tre conservera le Milanais, ram�nera le royaume de Naples qui le fuit toujours, comment ensuite il d�truira la r�publique de Venise et soumettra toute l'Italie ; comment enfin il r�unira � sa couronne la Flandre, le Brabant, la Bourgogne enti�re, et les autres nations que son ambition a d�j� envahies et conquises depuis longtemps.
L'un propose de conclure avec les V�nitiens un trait� qui durera autant qu'il n'yaura pas int�r�t � le rompre.
� Pour mieux dissiper leurs d�fiances �, ajoute-t-il, � donnons-leur communication des premiers mots de l'�nigme ; laissons m�me chez eux une partie du butin, nous la reprendrons facilement apr�s - l'ex�cution compl�te du projet. �
L'autre conseille d'engager des Allemands ; un troisi�me d'amadouer les Suisses avec de l'argent. Celui-ci pense qu'il faut se rendre propice le dieu imp�rial, et lui faire une offrande d'or en guise de sacrifice ; celui-l�, qu'il e