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  Post� le jeudi 26 mai 2005 @ 19:57:57 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
Idéologie"L��galit�", N�28 � 31 (31 juillet - 21 ao�t 1869)



I.

La premi�re question que nous avons � consid�rer aujourd�hui est celle-ci : L��mancipation des masses ouvri�res pourra-t-elle �tre compl�te, tant que l�instruction que ces masses recevront sera inf�rieure � celle qui sera donn�e aux bourgeois, ou tant qu�il y aura en g�n�ral une classe quelconque, nombreuse ou non, mais qui, par sa naissance, sera appel�e aux privil�ges d�une �ducation sup�rieure et d�une �ducation (sic : instruction) plus compl�te ? Poser cette question, n�est-ce pas la r�soudre ? N�est-il pas �vident qu�entre deux hommes, dou�s d�une intelligence naturelle � peu pr�s �gale, celui qui saura davantage, dont l�esprit se sera plus �largi par la science, et qui, ayant mieux compris l�encha�nement des faits naturels et sociaux, ou ce que l�on appelle les lois de la nature et de la soci�t�, saisira plus facilement et plus largement le caract�re du milieu dans lequel il se trouve, - que celui-ci, disons-nous, s�y sentira plus libre et plus puissant que l�autre ? Celui qui sait davantage dominera naturellement celui qui saura moins ; et n�exist�t-il d�abord entre deux classes que cette seule diff�rence d�instruction et d��ducation, cette diff�rence produirait en peu de temps toutes les autres, le monde humain se retrouverait � son point actuel, c�est-�-dire qu�il serait divis� de nouveau en une masse d�esclaves et un petit nombre de dominateurs, les premiers travaillant comme aujourd�hui pour les derniers.

On comprend maintenant pourquoi les socialistes bourgeois ne demandent que del�instruction pour le peuple, un peu plus qu�il n�en a maintenant et que nous, d�mocrates-socialistes, nous demandons pour lui l�instruction int�grale, toutel�instruction, aussi compl�te que la comporte la puissance intellectuelle du si�cle, afin qu�au-dessus des masses ouvri�res, il ne puisse se trouver d�sormais aucune classequi puisse en savoir davantage, et qui, pr�cis�ment parce qu�elle en saura davantage, puisse les dominer et les exploiter. Les socialistes bourgeois veulent le maintien des classes, chacune devant repr�senter, selon eux, une diff�rente fonction sociale, l�une, par exemple, la science et l�autre le travail manuel ; et nous voulons au contraire l�abolition d�finitive et compl�te des classes, l�unification de la soci�t�, et l��galisation �conomique et sociale de tous les individus humains sur la terre. Ils voudraient, tout en les conservant, amoindrir, adoucir et enjoliv� l�in�galit� et l�injustice, ces bases historiques de la soci�t� actuelle, et nous, nous voulons les d�truire. D�o� il r�sulte clairement qu�aucune entente, ni conciliation entre les socialistes bourgeois et nous n�est possible.

Mais, dira-t-on, et c�est l�argument qu�on nous oppose le plus souvent et que Messieurs les doctrinaires de toutes les couleurs consid�rent comme un argument irr�sistible, mais il est impossible que l�humanit� tout enti�re s�adonne � la science ; elle mourrait de faim. Il faut donc que, pendant que les uns �tudient, les autres travaillent, afin de produire les objets n�cessaires � la vie, pour eux-m�mes d�abord, et ensuite pour les hommes qui se sont vou�s exclusivement aux travaux de l�intelligence ; car les hommes ne travaillent pas seulement pour eux-m�mes ; leurs d�couvertes scientifiques, outre qu�elles �largissent l�esprit humain, s�appliquent � l�industrie et � l�agriculture, et, en g�n�ral, � la vie politique et sociale, n�am�liorent-elles pas la condition de tous les �tres humains, sans aucune exception ? Les cr�ations artistiques n�ennoblissent-elles pas la vie de tout le monde ?

Mais non, pas du tout. Et le plus grand reproche que nous ayons � adresser � la science et aux arts, c�est pr�cis�ment de ne r�pandre leurs bienfaits et de n�exercer une influence salutaire que sur une portion tr�s minime de la soci�t�, � l�exclusion, et par cons�quent aussi au d�triment, de l�immense majorit�. On peut dire aujourd�hui des progr�s de la science et des arts ce qu�on a dit d�j� avec tant de raison du d�veloppement prodigieux de l�industrie, du commerce, du cr�dit, de la richesse sociale en un mot, dans les pays les plus civilis�s du monde moderne. Cette richesse est tout exclusive, et tend chaque jour � le devenir davantage, en se concentrant toujours entre un plus petit nombre de mains et en rejetant les couches inf�rieures de la classe moyenne, la petite-bourgeoisie, dans le prol�tariat, de sorte que le d�veloppement [de cette richesse] est en raison directe de la mis�re croissante des masses ouvri�res. D�o� il r�sulte que l�ab�me qui d�j� s�pare a minorit� heureuse et privil�gi�e des millions de travailleurs qui la font vivre du travail de leurs bras, s�ouvre toujours davantage, et que plus les heureux, les exploiteurs du travail populaire, sont heureux, plus les travailleurs deviennent malheureux. Qu�on mette seulement en pr�sence de l�opulence fabuleuse du grand monde aristocratique, financier, commercial et industriel de l�Angleterre, la situation mis�rable des ouvriers de ce m�me pays ; qu�on relise la lettre si na�ve et si d�chirante �crite tout derni�rement par un intelligent et honn�te orf�vre de Londres, Walter Dungan, qui vient de s�empoisonner volontairementavec sa femme et ses six enfants, seulement pour �chapper aux humiliations de l mis�re et aux tortures de la faim, et on sera bien forc� d�avouer que cette civilisation tant vant�e n�est, au point de vue mat�riel, rien qu�oppression et ruine pour le peuple.

Il en est de m�me des progr�s modernes de la science et des arts. Ces progr�s sont immenses ! Oui, c�est vrai. Mais plus ils sont immenses, et plus ils deviennent une cause d�esclavage intellectuel, et par cons�quent aussi mat�riel, une cause de mis�re et d�inf�riorit� pour le peuple ; car ils �largissent toujours davantage l�ab�me qui s�pare d�j� l�intelligence populaire de celle des classes privil�gi�es. La premi�re, au point de vue de la capacit� naturelle, est aujourd�hui �videmment moins blas�e, moins us�e, moins sophistiqu�e et moins corrompue par la n�cessit� de d�fendre des int�r�ts injustes, et par cons�quent elle est naturellement plus puissante que l�intelligence bourgeoise ; mais, par contre, cette derni�re a pour elle toutes les armes de la science, et ces armes sont formidables. Il arrive tr�s souvent qu�un ouvrier fort intelligent est forc� de se taire devant un sot savant qui le bat, non par l�esprit qu�il n�a pas, mais par l�instruction, dont l�ouvrier est priv�, et qu�il a pu recevoir, lui, parce que, pendant que sa sottise se d�veloppait scientifiquement dans les �coles, le travail de l�ouvrier l�habillait, le logeait, le nourrissait et lui fournissaient toutes les choses, ma�tres et livres, n�cessaires � son instruction.

Le degr� de science r�parti � chacun n�est point �gal, m�me dans la classe bourgeoise, nous le savons fort bien. L� aussi il y a une �chelle, d�termin�e non par la capacit� des individus, mais par le plus ou moins de richesse de la couche sociale dans laquelle ils ont pris naissance ; par exemple, l�instruction que re�oivent les enfants de la tr�s petite bourgeoisie, tr�s peu sup�rieure � celle que les ouvriers parviennent � se donner eux-m�mes, est presque nulle en comparaison de celle que la soci�t� r�partit largement � la haute et moyenne bourgeoisie. Aussi, que voyons-nous ? La petite-bourgeoisie, qui n�est actuellement rattach�e � la classe moyenne que par une vanit� ridicule d�un c�t�, et, de l�autre, par la d�pendance dans laquelle elle se trouve vis-�-vis des gros capitalistes, se trouve pour la plupart du temps dans une situation plus mis�rable et bien plus humiliante encore que le prol�tariat. Aussi, quand nous parlons des classes privil�gi�es, n�entendons-nous jamais cette pauvre petite-bourgeoisie, qui, si elle avait un peu plus d�esprit et de c�ur, ne tarderait pas � se joindre � nous, pour combattre la grande et moyenne bourgeoisie [qui] ne l��crase pas moins aujourd�hui qu�elle �crase le prol�tariat. Et si le d�veloppement �conomique de la soci�t� allait continuer dans cette direction encore une dizaine d�ann�es, ce qui nous para�t d�ailleurs impossible, nous verrions encore la plus grande partie de la bourgeoisie moyenne tomber dans la situation de la petite-bourgeoisie d�abord, pour aller se perdre un peu plus tard dans le prol�tariat, toujours gr�ce � cette concentration fatale de [la richesse en un] nombre de mains de plus en plus restreint ; ce qui aurait pour r�sultat infaillible de partager le monde social d�finitivement en une petite minorit� excessivement opulente, savante, dominante, et une immense majorit� de prol�taires mis�rables, ignorants et esclaves.

Il est un fait qui doit frapper tous les esprits consciencieux, c�est-�-dire tous ceux qui ont � c�ur la dignit� humaine, la justice, c�est-�-dire la libert� de chacun dans l��galit� et par l��galit� de tous. C�est que toutes les inventions de l�intelligence, toutes les grandes applications de la science � l�industrie, au commerce et g�n�ralement � la vie sociale, n�ont profit� jusqu�� pr�sent qu�aux classes privil�gi�es, aussi bien qu�� la puissance des �tats, ces protecteurs �ternels de toutes les iniquit�s politiques et sociales, jamais aux masses populaires. Nous n�avons qu�� nommer les machines, pour que chaque ouvrier et chaque partisan sinc�re de l��mancipation du travail nous donne raison. Par quelle force les classes privil�gi�es se maintiennent encore aujourd�hui, avec tout leur bonheur insolent et toutes leurs jouissances iniques, contre l�indignation si l�gitime des passes populaires ? Est-ce par une force qui leur serait inh�rente � elles-m�mes ? Non, c�est uniquement par la force de l��tat, dans lequel d�ailleurs leurs enfants remplissent aujourd�hui, comme il l�ont fait toujours, toutes les fonctions dominantes, et m�me toutes les fonctions moyennes et inf�rieures, moins celle des travailleurs et des soldats. Et qu�est-ce qui constitue aujourd�hui principalement toute la puissance des �tats ? C�est la science.

Oui, c�est la science. science de gouvernement, d�administration et science financi�re ; science de tondre les troupeaux populaires sans trop les faire crier, et quand ils commencent � crier, science de leur imposer le silence, la patience et l�ob�issance par une force scientifiquement organis�e ; science de tromper et de diviser les masses populaires, afin de les maintenir toujours dans une ignorance salutaire, afin qu�elles ne puissent jamais, en s�entraidant et en r�unissant leurs efforts, cr�er une puissance capable de les renverser ; science militaire avant tout, avec toutes ses armes perfectionn�es, et ces formidables instruments de destruction qui � font merveille � ; science du g�nie enfin, celle qui a cr�� les bateaux � vapeur, les chemins de fer et les t�l�graphes ; les chemins de fer qui, utilis�s par la strat�gie militaire, d�cuplent la puissance d�fensive et offensive des �tats ; et les t�l�graphes, qui, en transformant chaque gouvernement en un Briar�e � cent, � mille bras, lui donnent la possibilit� d��tre pr�sent, d�agir et de saisir partout, cr�ent les centralisations politiques les plus formidables qui aient jamais exist� au monde.

Qui peut donc nier que tous les progr�s de la science sans aucune exception, n�aient tourn� jusqu�ici qu�� l�augmentation de la richesse des classes privil�gi�es et de la puissance des �tats, au d�triment du bien-�tre et de la libert� des masses populaires, du prol�tariat ? Mais, objectera-t-on, est-ce que les masses ouvri�res n�en profitent pas aussi ? Ne sont-elles pas beaucoup plus civilis�es qu�elles ne l��taient dans les si�cles pass�s ?

A ceci nous r�pondrons par une observation de Lassalle, le c�l�bre socialiste allemand. Pour juger des progr�s des masses ouvri�res, au point de vue de leur �mancipation politique et sociale, il ne faut point comparer leur �tat intellectuel dans le si�cle pr�sent avec leur �tat intellectuel dans les si�cles pass�s. Il faut consid�rer si, � partir d�une �poque donn�e, la diff�rence qui avait exist� alors entre elles et les classes privil�gi�es ayant �t� constat�e, elles ont progress� dans la m�me mesure que ces derni�res. Car s�il y a eu �galit� dans les deux progr�s respectifs, la distance intellectuelle qui les s�pare aujourd�hui du monde privil�gi� sera la m�me ; si le prol�tariat progresse plus vite davantage et plus vite que les privil�gi�s, cette distance est devenue n�cessairement plus petite ; mais si au contraire le progr�s de l�ouvrier est plus lent et par cons�quent moindre que celui des classes dominantes, dans le m�me espace de temps, cette distance s�agrandira ; l�ab�me qui les avait s�par� est devenu plus large, l�homme privil�gi� est devenu plus puissant, l�ouvrier est devenu plus d�pendant, plus esclave qu�� l��poque qui a �t� prise pour point de d�part. Si nous quittons tous les deux, � la m�me heure, deux points diff�rents, et que vous ayez eu 100 pas d�avance sur moi, vous faisant 60, et moi seulement 30 pas par minute, au bout d�une heure, la distance qui nous s�parera ne sera plus de 100, mais de 280 [1900] pas.

Cet exemple donne une id�e tout � fait juste des progr�s respectifs de la bourgeoisie et du prol�tariat jusqu�ici. Les bourgeois ont march� plus vite dans la voie de la civilisation que les prol�taires, non parce que leur intelligence ait �t� naturellement plus puissante que celle de ces derniers , - aujourd�hui � bon droit on pourrait dire tout le contraire, - mais parce que l�organisation �conomique et politique de la soci�t� a �t� telle, jusqu�ici, que les bourgeois seuls ont pu s�instruire, que la science n�a exist� que pour eux, que le prol�tariat s�est trouv� condamn� � une ignorance forc�e, de sorte que si m�me il avance - et ses progr�s sont indubitables -, ce n�est pas gr�ce � elle, mais bien malgr� elle.

Nous nous r�sumons. Dans l�organisation actuelle de la soci�t�, les progr�s de la science ont �t� la cause de l�ignorance relativedu prol�tariat, aussi bien que les progr�s de l�industrie et du commerce ont �t� la cause de sa mis�re relative.Progr�s intellectuels et progr�s mat�riels ont donc �galement contribu� � augmenter son esclavage. Qu�en r�sulte-t-il ? C�est que nous devons rejeter et combattre cettescience bourgeoise, de m�me que nous devons rejeter et combattre la richesse bourgeoise. Les combattre et les rejeter dans ce sens que, d�truisant l�ordre social qui [en] fait le patrimoine d�une ou de plusieurs classes, nous devons les revendiquer comme le bien commun de tout le monde.



II.

Nous avons d�montr� que, tant qu�il y aura deux ou plusieurs degr�s d�instruction pour les diff�rentes couches de la soci�t�, il y aura n�cessairement des classes, c�est-�-dire des privil�ges �conomiques et politiques pour un petit nombre d�heureux, et l�esclavage et la mis�re pour le grand nombre.

Membres de l�Association internationale des Travailleurs, nous voulons l��galit� et, parce que nous la voulons, nous devons vouloir aussi l�instruction int�grale, �gale pour tout le monde.

Mais si tout le monde est instruit, qui voudra travailler ? demande-t-on. Notre r�ponse est simple : tout le monde doit travailler et tout le monde doit �tre instruit. A ceci on r�pond fort souvent que ce m�lange du travail industriel avec le travail intellectuel ne pourra avoir lieu qu�au d�triment de l�un et de l�autre : les travailleurs feront de mauvais savants et les savants ne seront jamais que de bien tristes ouvriers. Oui, dans la soci�t� actuelle, o� le travail manuel aussi bien que le travail de l�intelligence sont �galement fauss�s par l�isolement tout artificiel auquel n les a condamn�s tous les deux. Mais nous sommes convaincus que dans l�homme vivant et complet, chacune de ces deux activit�s, musculaire et nerveuse, doit �tre �galement d�velopp�e, et que, loin de se nuire mutuellement, chacune doit appuyer, �largir et renforcer l�autre ; la science du savant deviendra plus f�conde, plus utile et plus large quand le savant n�ignorera plus le travail manuel, et le travail de l�ouvrier instruit sera plus intelligent et par cons�quent plus productif que celui de l�ouvrier ignorant.

D�o� il suit que, dans l�int�r�t m�me du travail aussi bien que dans celui de la science, il faut qu�il n�y ait plus ni ouvriers ni savants, mais seulement des hommes.

Il en r�sultera ceci, que les hommes qui, par leur intelligence sup�rieure, sont aujourd�hui entra�n�s dans le monde exclusif de la science et qui, une fois �tablis dans ce monde, c�dant � la n�cessit� d�une position toute bourgeoise, font tourner toutes leurs inventions � l�utilit� exclusive de la classe privil�gi�e dont ils font eux-m�mes partie, - que ces hommes, une fois qu�ils deviendront r�ellement solidaires de tout le monde, solidaires, non en imagination ni en paroles seulement, mais dans le fait, par le travail, feront tourner tout aussi n�cessairement les d�couvertes et es applications de la science � l�utilit� de tout le monde, et avant tout � l�all�gement et � l�ennoblissement du travail, cette base, la seule l�gitime et la seule r�elle, de l�humaine soci�t�.

Il est possible et m�me tr�s probable qu�� l��poque de transition plus ou moins longue qui succ�dera naturellement � la grande crise sociale, les sciences les plus �lev�es tomberont consid�rablement au-dessous de leur niveau actuel ; comme il est indubitable aussi que le luxe, et tout ce qui constitue les raffinements de la vie, devra dispara�tre de la soci�t� pour longtemps, et ne pourra repara�tre, non plus comme jouissance exclusive mais comme un ennoblissement de la vie de tout le monde, que lorsque la soci�t� aura conquis le n�cessaire pour tout le monde. Mais cette �clipse temporaire de la science sup�rieure sera-t-elle un si grand malheur ? Ce qu�elle peut perdre en �l�vation sublime, ne le gagnera-t-elle pas en �largissant sa base ? Sans doute, il y aura moins de savants illustres, mais en m�me temps il y aura infiniment moins d�ignorants. Il n�y aura plus ces quelques hommes qui touchent les cieux, mais, par contre, des millions d�hommes, aujourd�hui avilis, �cras�s, marcheront humainement su la terre ; point de demi-dieux, point d�esclaves. Les demi-dieux et les esclaves s�humaniseront � la fois, les uns en descendant un peu, les autres en montant beaucoup. Il n�y aura donc plus de place ni pour la divinisation ni pour le m�pris. Tous se donneront la main, et, une fois r�unis, tous marcheront avec un entrain nouveau � de nouvelles conqu�tes, aussi bien dans la science que dans la vie.

Loin donc de redouter cette �clipse, d�ailleurs tout � fait momentan�e, de la science, nous l�appelons au contraire de tous nos v�ux, puisqu�elle aura pour effet d�humaniser les savants et les travailleurs � la fois, de r�concilier la science et la vie. Et nous sommes convaincus qu�une fois cette base nouvelle conquise, les progr�s de l�humanit�, tant dans la science que dans la vie, d�passeront bien vite tout ce que nous avons vu et tout ce que nous pouvons imaginer aujourd�hui.

Mais ici se pr�sente une autre question : Tous les individus sont-ils �galement capables de s��lever au m�me degr� d�instruction ? Imaginons-nous une soci�t� organis�e selon le mode le plus �galitaire et dans laquelle tous les enfants auront d�s leur naissance le m�me point de d�part, tant sous le rapport politique, qu��conomique et social, c�est-�-dire absolument le m�me entretien, la m�me �ducation, la m�me instruction ; n�y aurait-il pas, parmi ces millions de petits individus, des diff�rences infinies d��nergie, de tendances naturelles, d�aptitudes ?

Voici le grand argument de nos adversaires bourgeois purs et socialistes bourgeois. Ils le croient irr�sistible. T�chons donc de leur prouver le contraire. D�abord, de quel droit se fondent-ils sur le principe des capacit�s individuelles ? Y a-t-il place pour le d�veloppement de ces capacit�s dans la soci�t� telle qu�elle est ? Peut-il y avoir une place pour leur d�veloppement dans une soci�t� qui continuera d�avoir pour base �conomique le droit d�h�ritage ? �videmment non, car, du moment qu�il y aura h�ritage, la carri�re des enfants ne sera jamais le r�sultat de leurs capacit�s et de leur �nergie individuelle ; elle sera avant tout celui de l��tat de fortune, de la richesse ou de la mis�re de leurs familles. Les h�ritiers riches, mais sots, recevront une instruction sup�rieure ; les enfants les plus intelligents du prol�tariat continueront � recevoir en h�ritage l�ignorance, tout � fait comme cela se pratique maintenant. N�est-ce donc pas une hypocrisie que de parler non seulement dans la pr�sente soci�t�, mais m�me en vue d�une soci�t� r�form�e, qui continuerait seulement d�avoir pour bases la propri�t� individuelle et le droit d�h�ritage, n�est-ce pas une inf�me tromperie que d�y parler de droits individuels fond�s sur des capacit�s individuelles ?

On parle tant de libert� individuelle aujourd�hui, et pourtant ce qui domine, c n�est pas du tout l�individu humain, l�individu pris en g�n�ral, c�est l�individu privil�gi� par sa position sociale, c�est donc la position, c�est la classe. qu�un individu intelligent de la bourgeoisie ose seulement s��lever contre les privil�ges �conomiques de cette classe respectable, et l�on verra combien ces bons bourgeois, qui n�ont � la bouche � cette heure que la libert� individuelle, respecteront la sienne ! Que nous parle-t-on de capacit�s individuelles ! Ne voyons-nous pas chaque jour les plus grandes capacit�s ouvri�res et bourgeoises forc�es de c�der le pas et m�me de courber le front devant la stupidit� des h�ritiers du veau d�or ? La libert� individuelle, non privil�gi�e mais humaine, les capacit�s r�elles des individus ne pourront recevoir leur plein d�veloppement qu�en pleine �galit�. Quand il y aura l��galit� du point de d�part pour tous les hommes sur la terre, alors seulement - en sauvegardant toutefois les droits sup�rieurs de la solidarit�, qui est et qui restera toujours le plus grand producteur de toutes les choses sociales : intelligence humaine et biens mat�riels - alors on pourra dire, avec bien plus de raison qu�aujourd�hui, que tout individu est le fils de ses �uvres. D�o� nous concluons que, pour que les capacit�s individuelles prosp�rent et ne soient plus emp�ch�es de porter tous leurs fruits, il faut avant tout que tous les privil�ges individuels, tant politiques qu��conomiques, c�est-�-dire toutes les classes, soient abolis. - Il faut la disparition de la propri�t� individuelle et du droit d�h�ritage, il faut le triomphe �conomique, politique et social de l��galit�.

Mais une fois l��galit� triomphante et bien �tablie, n�y aura-t-il plus aucune diff�rence entre les capacit�s et les degr�s d��nergie des diff�rents individus ? Il y en aura, pas autant qu�il en existe aujourd�hui peut-�tre, mais il y en aura toujours sans doute. C�est une v�rit� pass�e en proverbe, et qui probablement ne cessera jamais d��tre une v�rit� : qu�il n�y a pas sur le m�me arbre deux feuilles qui soient identiques. A plus forte raison sera-ce toujours vrai par rapport aux hommes, les hommes �tant des �tres beaucoup plus complexes que les feuilles. Mais cette diversit�", loin d��tre un mal, est, au contraire, comme l�a fort bien observ� le philosophe allemand Feuerbach, une richesse de l�humanit�. Gr�ce � elle, l�humanit� est un tout collectif, dans lequel chacun compl�te tous et a besoin de tous ; de sorte que cette diversit� infinie des individus est la cause m�me, la base principale de leur solidarit�, un argument tout-puissant en faveur de l��galit�.

Au fond, m�me dans la soci�t� actuelle, si l�on excepte deux cat�gories d�hommes, les hommes de g�nie et les idiots, si l�on fait abstraction des diff�rences cr��es artificiellement par l�influence de mille causes sociales, telle qu��ducation, instruction, position �conomique et politique, qui diff�rent non seulement dans chaque couche de la soci�t�, mais presque dans chaque famille, on reconna�tra qu�au point de vue des capacit�s intellectuelles et de l��nergie morale, l�immense majorit� des hommes se ressemble beaucoup ou qu�au moins ils se valent, la faiblesse de chacun sous un rapport �tant presque toujours compens�e par une force �quivalente sous un autre rapport, de sorte qu�il devient impossible de dire qu�un homme pris dans cette masse soit beaucoup au-dessus ou au-dessous de l�autre. L�immense majorit� des hommes ne sont pas identiques, mais �quivalents et par cons�quent �gaux. Il ne reste donc, pour l�argumentation de nos adversaires, que les hommes de g�nie et les idiots.

L�idiotisme est, on le sait, une maladie psychologique et sociale. Il doit donc �tre trait�, non dans les �coles, mais dans les h�pitaux, et l�on a droit d�esp�rer que l�introduction d�une hygi�ne sociale plus rationnelle et surtout plus soucieuse de la sant� physique et morale des individus que celle d�aujourd�hui, et l�organisation �galitaire de la nouvelle soci�t�, finiront par faire compl�tement dispara�tre de la surface de la terre cette maladie si humiliante pour l�esp�ce humaine. quant aux hommes de g�nie, il faut d�abord observer qu�heureusement ou malheureusement, comme on veut, ils n�ont jamais apparu dans l�histoire que comme de tr�s rares exceptions � toutes les r�gles connues, et on n�organise pas les exceptions. Esp�rons toutefois que la soci�t� � venir trouvera dans l�organisation r�ellement d�mocratique et populaire de sa force collective, l moyen de rendre ces grands g�nies moins n�cessaires, moins �crasants et plus r�ellement bienfaisants pour tout le monde. Car il ne faut jamais oublier le mot profond de Voltaire : � Il y a quelqu�un qui a plus d�esprit que les plus grands g�nies, c�est tout le monde. � Il ne s�agit donc plus que d�organiser ce tout le monde par la plus grande libert� fond�e sur la plus compl�te �galit�, �conomique, politique et sociale, pour qu�il n�y ait plus rien � craindre des vell�it�s dictatoriales et de l�ambition despotique des hommes de g�nie.

Quant � produire des hommes de g�nie par l��ducation, il ne faut pas y penser. D�ailleurs, de tous les hommes de g�nie connus, aucun ou presque aucun ne s�est manifest� comme tel dans son enfance, ni dans son adolescence, ni m�me dans sa premi�re jeunesse. Ils ne se sont montr� tels que dans la maturit� de leur �ge, et plusieurs n�ont �t� reconnus qu�apr�s leur mort, tandis que beaucoup de grands hommes manqu�s, qui avaient �t� proclam�s pendant leur jeunesse pour des hommes sup�rieurs, ont fini leur carri�re dans la plus compl�te nullit�. Ce n�est donc jamais dans l�enfance, ni m�me dans l�adolescence, qu�on peut d�terminer les sup�riorit�s et les inf�riorit�s relatives des hommes, ni le degr� de leurs capacit�s, ni leurs penchants naturels. Toutes ces choses ne se manifestent et ne se d�terminent que par le d�veloppement des individus, et, comme il y a des natures pr�coces et d�autres fort lentes, quoique nullement inf�rieures et m�me souvent sup�rieures, il est �vident qu�aucun professeur, aucun ma�tre d��cole ne pourra jamais pr�ciser d�avance la carri�re et le genre d�occupations que les enfants choisiront lorsqu�ils seront arriv�s � l��ge de la libert�.

D�o� il r�sulte que la soci�t�, sans aucune consid�ration pour la diff�rence r�elle ou fictive des penchants et des capacit�s, et n�ayant aucun moyen de d�terminer, ni aucun droit de fixer la carri�re future des enfants, doit � tous, sans exception, une �ducation et une instruction absolument �gales.



III.

L�instruction � tous les degr�s doit �tre �gale pour tous, par cons�quent elle doit �tre int�grale, c�est-�-dire qu�elle doit pr�parer chaque enfant des deux sexes aussi bien � la vie de la pens�e qu�� celle du travail, afin que tous puissent �galement devenir des hommes complets.

La philosophie positive, ayant d�tr�n� dans les esprits les fables religieuses et les r�veries de la m�taphysique, nous permet d�entrevoir d�j� quelle doit �tre, dans l�avenir, l�instruction scientifique. Elle aura la connaissance de la nature pour base et la sociologie pour couronnement. L�id�al, cessant d��tre le dominateur et le violateur de la vie, comme il l�est toujours dans tous les syst�mes m�taphysiques et religieux, ne sera d�sormais rien que la derni�re et la plus belle expression du monde r�el. Cessant d��tre un r�ve, il deviendra lui-m�me une r�alit�.

Aucun esprit, quelque puissant qu�il soit, n��tant capable d�embrasser dans leur sp�cialit� toutes les sciences, et comme, d�un autre c�t�, une connaissance g�n�rale de toutes les sciences est absolument n�cessaire pour le d�veloppement complet de l�esprit, l�enseignement se divisera naturellement en deux parties : la partie g�n�rale, qui donnera les �l�ments principaux de toutes les sciences sans aucuneexception, aussi bien que la connaissance, non superficielle, mais bien r�elle, de leur ensemble ; et la partie sp�ciale, n�cessairement divis�e en plusieurs groupes ou facult�s, dont chacune embrassera dans toute leur sp�cialit� un certain nombre de sciences qui, par leur nature m�me, sont particuli�rement appel�s � se compl�ter.

La premi�re partie, la partie g�n�rale, sera obligatoirement pour tous les enfants ; elle constituera, si nous pouvons nous exprimer ainsi, l��ducation humaine de leur esprit, rempla�ant compl�tement la m�taphysique et la th�ologie, et pla�ant en m�me temps les enfants � un point de vue assez �lev� pour qu�une fois parvenus � l��ge de l�adolescence, ils puissent choisir en pleine connaissance de cause la facult� sp�ciale qui conviendra [le] mieux � leurs dispositions individuelles, � leur go�t.

Il arrivera sans doute qu�en choisissant leur sp�cialit� scientifique, les adolescents, influenc�s par quelque cause secondaire, soit ext�rieure, soit m�me int�rieure, se tromperont quelquefois et qu�ils pourront opter d�abord pour une facult� ou une carri�re qui ne seront pas pr�cis�ment celles qui conviendraient le mieux � leurs aptitudes. Mais comme nous sommes, nous, les partisans non hypocrites mais sinc�res de la libert� individuelle ; comme, au nom de cette libert�, nous d�testons de tout notre c�ur le principe de l�autorit� ainsi que toutes les manifestations possibles de ce principe divin, anti-humain ; comme nous d�testons et condamnons, de toute la profondeur de notre amour pour la libert�, l�autorit� paternelle aussi bien que celle du ma�tre d��cole ; comme nous les trouvons �galement d�moralisantes et funestes, et que l�exp�rience de chaque jour nous prouve que le p�re de famille et le ma�tre d��cole, malgr� leur sagesse oblig�e et proverbiale, et � cause m�me de cette sagesse, se trompent sur les capacit�s de leurs enfants encore plus facilement que les enfants eux-m�mes, et que, d�apr�s cette loi tout humaine, loi incontestable, fatale, que tout homme qui domine ne manque jamais d�abuser, les ma�tres d��cole et les p�res de famille, en d�terminant arbitrairement l�avenir de leurs enfants, interrogent beaucoup plus leurs propres go�ts que les tendances naturelles des enfants ; comme enfin les fautes commises par le despotisme sont toujours plus funestes et moins r�parables que celles qui sont commises par la libert�, nous maintenons, pleine et enti�re, contre tous les tuteurs officiels, officieux, paternels et p�dants du monde, la libert� des enfants de choisir et de d�terminer leur propre carri�re.

S�ils se trompent, l�erreur m�me qu�ils auront commise leur servira d�enseignement efficace pour l�avenir, et l�instruction g�n�rale qu�ils auront re�ue servant de lumi�re, ils pourront facilement revenir dans la voie qui leur est indiqu�e par leur propre nature.

Les enfants, comme les hommes m�rs, ne deviennent sages que par les exp�riences qu�ils font eux-m�mes, jamais par celles d�autrui.

Dans l�instruction int�grale, � c�t� de l�enseignement scientifique ou th�orique, il doit y avoir n�cessairement l�enseignement industriel ou pratique. C�est ainsi seulement que se formera l�homme complet : le travailleur qui comprend et qui sait.

L�enseignement industriel, parall�lement avec l�enseignement scientifique, se partagera comme lui en deux parties : l�enseignement g�n�ral, celui qui doit donner aux enfants l�id�e g�n�rale et la premi�re connaissance pratique de toutes les industries, sans en excepter aucune, aussi bien que l�id�e de leur ensemble, qui constitue la civilisation en tant que mat�rielle, la totalit� du travail humain ; et la partie sp�ciale, divis�e en groupes d�industries plus sp�cialement li�es entre elles.

L�enseignement g�n�ral doit pr�parer les adolescents � choisir librement le groupe sp�cial d�industries, et parmi ces derni�res, l�industrie toute particuli�re, pour lesquels ils se sentiront plus de go�t. Une fois entr�s dans cette seconde phase de l�enseignement industriel, ils feront, sous la direction de leurs professeurs, les premiers apprentissages du travail s�rieux.

A c�t� de l�enseignement scientifique et industriel, il y aura n�cessairement aussi l�enseignement pratique, ou plut�t une s�rie successive d�exp�riences de la morale non divine, mais humaine. La morale divine est dond�e sur ces deux principes immoraux : le respect de l�autorit� et le m�pris de l�humanit�. La morale humaine, au contraire, ne se fonde que sur le m�pris de l�autorit� et sur le respect de la libert� et de l�humanit�. La morale divine consid�re le travail comme une d�gradation et comme un ch�timent ; la morale humaine voit en lui la condition supr�me du bonheur humain et de l�humaine dignit�. La morale divine, par une cons�quence n�cessaire, aboutit � une politique qui ne reconna�t de droits qu�� ceux qui, par leur position �conomiquement privil�gi�e, peuvent vivre sans travailler. La morale humaine n�en accorde qu�� ceux qui vivent en travaillant ; elle reconna�t que par le travail seul, l�homme devient homme.

L��ducation des enfants, prenant pour point de d�part l�autorit�, doit successivement aboutir � la plus enti�re libert�. Nous entendons par libert�, au point de vue positif, le plein d�veloppement de toutes les facult�s qui se trouvent en l�homme ; et, au point de vue n�gatif, l�enti�re ind�pendance de la volont� de chacun vis-�-vis de celle d�autrui.

L�homme n�est point et ne sera jamais libre vis-�-vis des lois naturelles, vis-�-vis des lois sociales ; les lois, qu�on divise en deux cat�gories pour la plus grande connaissance de la science, n�appartiennent en r�alit� qu�� une seule et m�me cat�gorie, car elles sont toutes �galement des lois naturelles, des lois fatales et qui constituent la base et la condition m�me de toute existence, de sorte qu�aucun �tre vivant ne saurait se r�volter contre elle sans se suicider.

Mais il faut bien distinguer ces lois naturelles des lois autoritaires, arbitraires, politiques, religieuses, criminelles et civiles, que les classes privil�gi�es ont �tablies dans l�histoire, toujours dans l�int�r�t de l�exploitation du travail des masses ouvri�res, � cette seule fin de museler la libert� de ces masses, et qui, sous le pr�texte d�une moralit� fictive, ont toujours �t� la source de la plus profonde immoralit�. Ainsi, ob�issance involontaire et fatale � toutes les lois qui, ind�pendantes de toute volont� humaine, sont la vie m�me de la nature et de la soci�t� ; mais ind�pendance aussi absolue que possible de chacun vis-�-vis de toutes les pr�tentions de commandement, vis-�-vis de toutes les volont�s humaines, tant collectives qu�individuelles, qui voudraient lui imposer, non leur influence naturelle, mais leur loi.

Quant � l�influence naturelle que les hommes exercent les uns sur les autres, c�est encore une de ces conditions de la vie sociale contre lesquelles la r�volte serait aussi inutile qu�impossible. Cette influence est la base m�me, mat�rielle, intellectuelle et morale, de l�humaine solidarit�. L�individu humain, produit de la solidarit� ou de la soci�t�, tout en restant soumis � ses lois naturelles, peut bien, sous l�influence de sentiments venus du dehors, et notamment d�une soci�t� �trang�re, r�agir contre elle jusqu�� un certain degr�, mais il ne saurait en sortit sans se placer aussit�t dans un autre milieu solidaire et sans y subir aussit�t de nouvelles influences. Car, pour l�homme, la vie en dehors de toute soci�t� et de toutes influences humaines, l�isolement absolu, c�est la mort intellectuelle, morale et mat�rielle aussi. La solidarit� est non le produit, mais la m�re de l�individualit�, et la personnalit� humaine ne peut na�tre et se d�velopper que dans l�humaine soci�t�.

La somme des influences sociales dominantes, exprim�e par la conscience solidaire ou g�n�rale d�un groupe humain plus ou moins �tendu, s�appelle l�opinion publique. Et qui ne sait l�action toute-puissante exerc�e par l�opinion publique sur tous les individus ? L�action des lois restrictives les plus draconiennes est nulle en comparaison avec elle. C�est donc elle qui est par excellence l��ducateur des hommes ; d�o� il r�sulte que, pour moraliser les individus, il faut moraliser avant tout la soci�t� elle-m�me, il faut humaniser son opinion ou sa conscience publique.



IV.

Pour moraliser les hommes, avons-nous dit, il faut moraliser le milieu social.

Le socialisme, fond� sur la science positive, repousse absolument la doctrine du libre arbitre ; il reconna�t que tout ce qu�on appelle vices et vertus des hommes sont absolument le produit de l�action combin�e de la nature proprement dite et de la soci�t�. La nature, en tant qu�action ethnographique, physiologique et pathologique, cr�e les facult�s et dispositions qu�on appelle naturelles, et l�organisation sociale les d�veloppe, ou en arr�te ou en fausse le d�veloppement. Tous les individus, sans aucune exception, sont � tous les moments de leur vie ce que la nature et la soci�t� les ont faits.

Ce n�est que gr�ce � cette fatalit� naturelle et sociale que la science statistique est possible. Cette science ne se contente pas de constater et d��num�rer seulement les faits sociaux, elle en cherche l�encha�nement et la corr�lation avec l�organisation de la soci�t�. La statistique criminelle, par exemple, constate que dans une p�riode de 10, de 20, de 30 ans et quelquefois davantage, si aucune crise politique et sociale n�est venue changer les dispositions de la soci�t�, le m�me crime ou le m�me d�lit se reproduit chaque ann�e, � peu de choses pr�s, dans la m�me proportion ; et ce qui est encore plus remarquable, c�est que le mode de leur perp�tration se renouvelle presque autant de fois dans une ann�e que dans l�autre ; par exemple, le nombre des empoisonnements, des homicides par le fer ou par les armes � feu, aussi bien que le nombre des suicides par tel ou tel moyen, sont presque toujours les m�mes. Ce qui fait dire au c�l�bre statisticien belge, M. Qu�telet, ces paroles m�morables : � La soci�t� pr�pare les crimes et les individus ne font que les ex�cuter. �

Ce retour p�riodique des m�mes faits sociaux n�aurait pu avoir lieu, si les dispositions intellectuelles et morales des hommes, aussi bien que les actes de leur volont�, avaient pour source le libre arbitre. Ou bien ce mot de libre arbitre n�a pas de sens, ou bien il signifie que l�individu humain se d�termine spontan�ment, par lui-m�me, en dehors de toute influence ext�rieure, soit naturelle, soit sociale. Mais s�il en �tait ainsi, tous les hommes ne proc�dant que d�eux-m�mes, il y aurait dans le monde la plus grande anarchie ; toute solidarit� deviendrait entre eux impossible, et tous ces millions de volont�s, absolument ind�pendantes les unes des autres et se heurtant les unes contre les autres, tendraient n�cessairement � s�entre-d�truire et finiraient m�me par le faire, s�il n�y avait au-dessus d�elles la despotique volont� de la divine providence, qui les � m�nerait pendant qu�elles s�agitent �, et qui, les an�antissant toutes � la fois, imposerait � cette humaine confusion l�ordre divin.

Aussi voyons-nous tous les adh�rents du principe du libre arbitre pouss�s fatalement par la logique � reconna�tre l�existence et l�action de la divine providence. C�est la base m�me de toutes les doctrines th�ologiques et m�taphysiques, un syst�me magnifique qui a longtemps r�joui la conscience humaine, et qui, au point de vue de la r�flexion abstraite ou de l�imagination religieuse et po�tique, vu de loin, semble en effet pleine d�harmonie et de grandeur. Il est malheureux seulement que la soci�t� historique qui a correspondu � ce syst�me ait toujours �t� affreuse, et que le syst�me lui-m�me ne puisse supporter la critique scientifique.

En effet, nous savons que tant que le droit divin a r�gn� sur la terre, l�immense majorit� des hommes a �t� brutalement et impitoyablement exploit�e, tourment�e, opprim�e, d�cim�e ; nous savons qu�encore aujourd�hui, c�est toujours au nom de la divinit� th�ologique ou m�taphysique qu�on s�efforce de retenir les masses populaires dans l�esclavage ; et il n�en peut �tre autrement, car, du moment qu�il est une divine volont� qui gouverne le monde, aussi bien la nature que l�humaine soci�t�, la libert� humaine est absolument annul�e. La volont� de l�homme est n�cessairement impuissante en pr�sence de la divine volont�. Qu�en r�sulte-t-il ? C�est qu�en voulant d�fendre la libert� m�taphysique abstraite ou fictive des hommes, le libre arbitre, on est forc� de nier leur libert� r�elle. En pr�sence de la toute-puissance et de l�omnipr�sence divines, l�homme est esclave. La libert� de l�homme en g�n�ral �tant d�truite par la providence divine, il ne reste plus que le privil�ge, c�est-�-dire les droits sp�ciaux accord�s par la gr�ce divine � tel individu, � telle hi�rarchie, � telle dynastie, � telle classe.

De m�me, la providence divine rend toute science impossible, ce qui veut dire qu�elle est tout simplement la n�gation de l�humaine raison, ou bien que, pour la reconna�tre, il faut renoncer � son propre bon sens. Du moment que le monde est gouvern� par la volont� divine, il ne faut plus y chercher d�encha�nement naturel des faits, mais une s�rie de manifestations de cette volont� supr�me, dont, comme dit la sainte �criture, les d�crets sont et doivent rester toujours imp�n�trables pour la raison humaine, sous peine de perdre leur caract�re divin. La divine providence n�est pas seulement la n�gation de toute logique humaine, mais encore de la logique en g�n�ral, car toute logique implique une n�cessit� naturelle, et cette n�cessit� serait contraire � la divine libert� ; c�est, au point de vue humain, le triomphe du non-sens. Ceux qui veulent croire doivent donc renoncer aussi bien � la libert� qu�� la science, et, en se laissant exploiter, b�tonner par les privil�gi�s du bon Dieu, r�p�ter avec Tertullien :� Je crois en ce qui est absurde �, en y ajoutant cet autre mot, aussi logique que le premier :� Et je veux l�iniquit� �.

Quant � nous, qui renon�ons volontairement aux f�licit�s d�un autre monde, et qui revendiquons le triomphe complet de l�humanit� sur cette terre, nous avouons humblement que nous ne comprenons rien � la logique divine, et que nous nous contenterons de la logique humaine fond�e sur l�exp�rience et sur la connaissance de l�encha�nement des faits, tant naturels que sociaux.

Cette exp�rience accumul�e, coordonn�e et r�fl�chie que nous appelons la science, nous d�montre que le libre arbitre est une fiction impossible, contraire � la nature m�me des choses ; que ce qu�on appelle la volont� n�est rien que le produit de l�exercice d�une facult� nerveuse, comme notre force physique n�est rien aussi que le produit de l�exercice de nos muscles, et que par cons�quent l�une et l�autre sont �galement des produits de la vie naturelle et sociale, c�est-�-dire des conditions physiques et sociales au milieu desquelles chaque individu est n�, et dans lesquelles il continue de se d�velopper ; et nous r�p�tons que tout homme, � chaque moment de sa vie, est le produit de l�action combin�e de la nature et de la soci�t�, d�o� il r�sulte clairement la v�rit� de ce que nous avons �nonc� dans notre pr�c�dent num�ro : que pour moraliser les hommes, il faut moraliser leur milieu social.

Pour le moraliser, il n�est qu�un seul moyen, c�est d�y faire triompher la justice, c�est-�-dire la plus compl�te libert� [1] de chacun, dans la plus parfaite �galit� de tous. L�in�galit� des conditions et des droits, et l�absence de libert� pour chacun, qui en est le r�sultat n�cessaire, voil� la grande iniquit� collective, qui donne naissance � toutes les iniquit�s individuelles. Supprimez-la, et toutes les autres dispara�tront.

Nous craignons bien, vu le peu d�empressement que les hommes du privil�ge montrent � se laisser moraliser, ou, ce qui veut dire la m�me chose, � se laisser �galiser, nous craignons bien que ce triomphe de la justice ne puisse s�effectuer que par la r�volution sociale. Nous n�avons pas � en parler aujourd�hui, nous nous bornerons cette fois � proclamer une v�rit�, d�ailleurs si �vidente, que tant que le milieu social ne se moralisera pas, la moralit� des individus sera impossible.

Pour que les hommes soient moraux, c�est-�-dire des hommes complets dans le plein sens de ce mot, il faut trois choses : une naissance hygi�nique, une instruction rationnelle et int�grale, accompagn�e d�une �ducation fond�e sur le respect du travail, de la raison, de l��galit� et de la libert�, et un milieu social o� chaque individu humain, jouissant de sa pleine libert�, serait r�ellement, de droit et de fait, l��gal de tous les autres.

Ce milieu existe-t-il ? Non. Donc, il faut le fonder. Si dans le milieu qui existe, on parvenait m�me � fonder des �coles qui donneraient � leurs �l�ves l�instruction et l��ducation aussi parfaites que nous pouvons nous les imaginer, parviendraient-elles � cr�er des hommes justes, libres, moraux ? Non, car, en sortant de l��cole, ils se trouveraient au milieu d�une soci�t� qui est dirig�e par des principes tout contraires, et, comme la soci�t� est toujours plus forte que les individus, elle ne tarderait pas � les dominer, c�est-�-dire � les d�moraliser. Ce qui est plus, c�est que la fondation m�me de telles �coles est impossible dans le milieu social actuel. Car la vie sociale embrasse tout, elle envahit les �coles aussi bien que la vie des familles et de tous les individus qui en font partie.

Les instituteurs, les professeurs, les parents sont tous membres de cette soci�t�, tous plus ou moins ab�tis ou d�moralis�s par elle. Comment donneraient-ils aux �l�ves ce qui leur manque � eux-m�mes ? On ne pr�che bien la morale que par l�exemple, et, la morale socialiste �tant toute contraire � la morale actuelle, les ma�tres, n�cessairement domin�s plus ou moins par cette derni�re, feraient devant leurs �l�ves tout le contraire de ce qu�ils leur pr�cheraient. donc, l��ducation socialiste est impossible dans les �coles, ainsi que dans les familles actuelles.

Mais l�instruction int�grale y est �galement impossible : les bourgeois n�entendent nullement que leurs enfants deviennent des travailleurs, et les travailleurs sont priv�s de tous les moyens de donner � leurs enfants l�instruction scientifique.

J�aime beaucoup ces bons socialistes bourgeois qui crient toujours : � Instruisons d�abord le peuple, et puis �mancipons-le �. Nous disons au contraire : Qu�il s��mancipe d�abord, et il s�instruira de lui-m�me. Qui instruira le peuple ? Est-ce vous ? Mais vous ne l�instruisez pas, vous l�empoisonnez en cherchant � lui inculquer tous ces pr�jug�s religieux, historiques, politiques, juridiques et �conomiques, qui garantissent votre existence contre lui, qui, en m�me temps, tuent son intelligence, �nervent son indignation l�gitime et sa volont�. Vous le laissez assommer par son travail quotidien et par sa mis�re, et vous lui dites : � Instruisez-vous ! � Nous aimerions bien vous voir tous, avec vos enfants, vous instruire apr�s 13, 14, 16 heures de travail abrutissant, avec la mis�re et l�incertitude du lendemain pour toute r�compense.

Non, Messieurs, malgr� tout notre respect pour la grande question de l�instruction int�grale, nous d�clarons que ce n�est point l� aujourd�hui la grande question pour le peuple. La premi�re question, c�est celle de son �mancipation �conomique, qui engendre n�cessairement aussit�t et en m�me temps son �mancipation politique et morale.

En cons�quence, nous adoptons pleinement la r�solution vot�e par le Congr�s de Bruxelles :

� Reconnaissant qu�il est pour le moment impossible d�organiser un enseignement rationnel, le Congr�s invite les diff�rentes sections � �tablir des cours publics suivant un programme d�enseignement scientifique, professionnel et productif, c�est-�-dire enseignement int�gral, pour rem�dier autant que possible � l�insuffisance de l�instruction que les ouvriers re�oivent actuellement. Il est bien entendu que la r�duction des heures de travail est consid�r�e comme une condition pr�alable indispensable. �

Oui, sans doute, les ouvriers feront tout leur possible pour se donner toute l�instruction qu�il pourront, dans les conditions mat�rielles dans lesquelles ils se trouvent pr�sentement. Mais, sans se laisser d�tourner par les voix de sir�ne des bourgeois et des socialistes bourgeois, ils concentreront avant tout leurs efforts sur cette grande question de leur �mancipation �conomique, qui doit �tre la m�re de toutes leurs autres �mancipations.

Michel Bakounine

Bas� sur Le Socialisme Libertaire, �tabli par Fernard Rude. Ed Deno�l, 1973 (Nous sommes n�anmoins rest�s sur l��dition originale de 1869.)


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