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ANTIS�MITISME
n. m. [1]
[Article paru en 1934 dans l’Encyclopédie anarchiste
de Sébastien Faure, t. I. – Paris : Œuvre internationale des éditions
anarchistes, Libr. internationale : Impr. La Fraternelle, s. d.. – 608
p. ; 33 cm.]
Ce terme composé de deux mots : préfixe anti, du
grec anti (contre), et sémitisme (voir le mot), désigne une tendance,
une idéologie, une doctrine ou un mouvement dirigés particulièrement
contre l’un des peuples de la race sémitique : les Juifs.
Le fait matériel qui a permis à ces sentiments
d’animosité de se manifester depuis les temps anciens jusqu’à nos
jours, dans presque tous les pays du monde, est fourni par le sort,
unique dans l’histoire humaine, du peuple juif. Tandis que les autres
peuples d’origine sémitique (les Phéniciens, les Assyriens, les
Chaldéens, les Arables, etc.), ont disparu, ou bien sont restés dans
une région déterminée, ou, enfin, se sont complètement assimilés à
telle ou telle nation, la destinée du peuple juif fut tout autre :
malgré les malheurs, les calamités, les fléaux de toute sorte subis par
lui au cours de son ancienne histoire, le peuple juif, définitivement
vaincu et chassé de son pays d’origine, ne disparut pas, ni ne s’effaça
devant d’autres nations. Il conserva toute sa vitalité. Il se dispersa
à travers le monde, peupla différents pays, s’installa à peu près
partout, mais ne s’assimila nulle part complètement : dans sa grande
majorité, il garda partout ses mœurs et coutumes, ses liens de
solidarité, sa religion, sa langue, les traits les plus
caractéristiques de sa race.
La mentalité populaire des temps anciens où l’on
regardait tout homme n’appartenant pas au clan, à la même tribu, à la
même religion, à la même communauté nationale ou civique comme un "
étranger " méprisable et traitable en paria, servit de base à toute
sorte de tracasseries, de restrictions et de persécutions déclenchées
contre les Juifs.
La mentalité surannée, – malsaine, perverse,
stupide, mais répandue encore de nos jours sous forme de nationalisme
et de chauvinisme (voir ces mots), d’une part, héritée des temps
anciens, d’autre part soutenue à dessein par les classes possédantes et
dirigeantes, pousse, aujourd’hui encore, à des actes d’hostilité envers
les Juifs dans tel ou tel pays " civilisé ".
" Le fait d’être séparés par des signes distinctifs des
autres citoyens ou sujets d’un pays signale les Israélites aux haines
de la foule. En effet, quoique ne possédant point de territoire en
commun et ne parlant point le même langage, les Juifs constituent, à
certains égards, une nation, puisqu’ils ont conscience d’un passé
collectif de joies et de souffrances, le dépôt de traditions identiques
ainsi que la croyance plus ou moins illusoire à une même parenté. Unis
par le nom, ils se reconnaissent comme formant un seul corps, sinon
national du moins religieux, au milieu des autres hommes ". [Reclus , L'Homme et la Terre, t. VI, p. 373).">2]
C’est avec un certain sentiment de fierté, de
supériorité même,– sentiment parfois trop souligné,– que, généralement,
les Juifs gardent et portent, à travers le temps et l’espace, leurs
qualités … et leurs défauts (car toutes les nations en possèdent les
unes comme les autres). Et c’est ce qui fait augmenter les colères et
les haines des gens qui n’admettent que pour eux le droit d’être fiers
ou qui se croient dépourvus de défauts et bourrés de qualités.
L’animosité et les actes d’hostilité envers les
Juifs prirent, cependant, un caractère et un aspect assez variés à
travers les siècles et les pays divers.
Soumise, depuis assez longtemps déjà, à l’autorité
de l’Empire Romain, la Judée fut définitivement vaincue et dévastée par
les empereurs Vespasien et Titus (Ier siècle avant J.-C.). Le sort des
Juifs fut épouvantable. Voici dans quels termes il est peint par �lisée Reclus (œuvre citée, t. II, p. 515) :
" Les Juifs, qui, mille ans auparavant, défiaient les
forces de la nature, comme tous les peuples des alentours, et, comme
eux aussi, adoraient spécialement une divinité nationale,
personnification de leur race, avaient fini par donner à leur religion
un caractère absolument exclusif : les malheurs successifs dont ils
furent frappés : défaites, bannissements en masse, exodes et
oppression, les avaient, pour ainsi dire, déracinés du sol ; ils
s’étaient désintéressés des choses de la terre qui leur échappaient et,
groupés autour de leurs prêtres, ils s’exaltaient de plus en plus dans
leurs espérances de l’au-delà, dans leur confiance aux promesses de
Yahveh, le seul Dieu, le Vivant qui tient en sa main droite les choses
éternelles. Comme d’autres, ils eussent pu s’accommoder de l’immense
paix romaine et cheminer de leur mieux sur le pénible sentier de la vie
; mais, élevés par la foi au-dessus de l’existence banale, extasiés
dans leur idée fixe, ils croyaient plus au miracle qu’à la réalité.
Plutôt mourir que de partager leur adoration entre le vrai dieu et les
aigles romaines, que de dresser à côté de l’autel des statues à Rome et
à César. L’histoire de leur résistance suprême les montre vraiment
incomparables dans l’énergie de la résistance, tant la folie collective
les arrachait aux conditions ordinaires de la vie. Le drame final fut
horrible. Les rangées de crucifiés que les assiégeants dressaient
au-devant des remparts, les poussées de faméliques, ivres de chants et
de prières, se ruant contre les glaives des Romains, le temple qui
déborde de sang, tels sont les tableaux que nous représentent les
annales de la guerre. Puis on nous montre les milliers d’êtres
lamentables qui se traînent sur les routes poudreuses et que Titus, les
" Délices du Genre humain ", fait égorger, aux applaudissements de la
foule, dans le vaste amphithéâtre du Colisée, construit par son père.
Le siège de Jérusalem aurait coûté la vie, disent les historiens, à
onze cent mille êtres humains et le nombre de prisonniers juifs, hommes
valides dont on pouvait faire des esclaves ou des gladiateurs,
atteignit neuf cent mille hommes. Titus les avait distribués dans
toutes les parties de l’Empire, partout où l’on avait besoin de
victimes pour les fêtes, de bras pour les travaux publics. Une
véritable chasse aux Juifs s’organisa, non seulement dans la Palestine,
mais encore en Syrie, dans l’Asie mineure, en �gypte, à Cyrène,
jusqu’en Libye. Il n’en restait plus un seul dans la Judée : c’est loin
de la patrie que se trouvaient désormais leurs principales communautés.
Ce qui restait de la nation eût été bien près de la mort, si des
colonies n’avaient existé dans toutes les grandes villes riveraines de
la Méditerranée orientale, ainsi qu’à Rome même et en d’autres cités de
l’Occident ".
Tel fut le premier acte de grande tragédie du peuple
juif, tragédie qui se déroule, depuis lors, à travers toute l’histoire
de l’humanité, jusqu’à nos jours. Reclus avait bien raison de dire que
l’écrasement définitif des juifs comme ensemble politique et
l’expatriation complète de la nation furent l’un des faits les plus
tragiques dans l’histoire des grands drames de l’humanité. C’est là que
prend naissance l’image connue du " Juif errant ", fuyant éternellement
à travers le monde, persécuté partout, frappé de malheurs, haï, ne
pouvant trouver nulle part ni paix, ni repos physique ou moral. Car, le
drame s’éternisa. Le drame continue toujours à la honte de l’humanité
moderne …
Mais revenons à ses phases consécutives.
Après une accalmie relative, durant laquelle les
Juifs, tout en jouissant officiellement des mêmes droits civiques que
tous les autres citoyens de l’Empire, avaient une situation sociale
extrêmement pénible, attachés aux travaux les plus lourds et subissant
des privations et des humiliations de toute sorte,– après cette
accalmie momentanée, les répressions aiguës contre les Juifs
recommencèrent, dans les différentes parties de l’Empire romain, avec
l’établissement du christianisme comme religion officielle, sous le
règne de Constantin Ier, dit le Grand (commencement du IVe siècle de
notre ère). Cette fois, les persécutions prirent un caractère nettement
religieux, doublé de mesures d’ordre politique. D’une part, la foule se
ruait contre les Juifs comme anti-chrétiens, ennemis du Christ, "
impurs ", etc., en les calomniant, en les accusant de toute sorte de
monstruosités, meurtres rituels et ainsi de suite. C’est à cette époque
que surgit la fameuse légende sur l’emploi par les Juifs du sang
d’enfants chrétiens à la préparation du pain de la Pâque.
" Il est curieux,– dit Reclus,–
que cette accusation soit précisément une vieille arme employée jadis
par les païens contre les chrétiens eux-mêmes. Les calomnies féroces
sont de tous les temps et servent à tous les partis. Qu’il y ait eu, de
part et d’autre, des scélératesses commises, infanticides et autres, on
ne saurait en douter ; mais il est non moins certain qu’elles furent
surtout le fait des Chrétiens puisque ceux-ci ont presque toujours
disposé de la force et furent les persécuteurs ". (Œuvre citée, t. III,
p. 265).
Il est curieux aussi qu’à cette époque les Juifs
devenus chrétiens se soient nettement séparés des Juifs restés fidèles
à la religion de leurs ancêtres : désormais " la haine la plus sombre
s’est allumée entre la mère et la fille ". [3]
Les Juifs Chrétiens se rangèrent du côté des persécuteurs des Juifs.
D’autre part, les empereurs chrétiens, cédant à l’opinion publique,
créèrent pour les Juifs une législation restrictive exceptionnelle,
donnant ainsi à l’oppression des Juifs, pour la première fois dans
l’histoire, un aspect nettement politique et social. Le motif religieux
continuait, certes, de jouer son rôle dans les persécutions. Il le
jouera même, en certains pays, presque jusqu’à nos jours (Russie). Mais
ce seront, désormais, les raisons d’ordre politique, économique et
social qui prévaudront de plus en plus.
Dans les royaumes barbares qui s’étaient formés sur
les ruines de l’Empire Romain, les Juifs n’étaient pas trop inquiétés.
Toutefois, leur situation générale restait celle de serfs et de parias
de la société. En outre, les périodes des persécutions aiguës se
renouvelaient sporadiquement, surtout à l’approche du moyen âge, avec
l’Inquisition et l’intolérance religieuse qui caractérisent cette
époque. Ainsi, en France, des expulsions de Juifs en masses, des
confiscations de leurs biens-fonds, ainsi que des mouvements divers de
la foule contre les Juifs ont eu lieu au cours du IXe et du Xe siècles.
(Exemples : l’expulsion des Juifs de Sens, en 883 ; confiscation de
leurs biens à Narbonne, en 899 ; quelques lapidations aux dimanches des
Rameaux ou de Pâques, etc. …). Mêmes faits se produisaient de temps à
autre en Italie, en Espagne et ailleurs. Les motifs fondamentaux de ces
persécutions étaient toujours d’ordre religieux et, en partie social.
Mais, souvent, une explosion plus ou moins accidentelle des colères
aveugles d’une foule hostile, gonflées par une sorte de psychose
collective, suffisait pour amener les masses à de pires excès. Cet
élément de psychose, contagion collective, peu étudié encore par la
science sociologique, joue dans les actes de fureur publique contre les
Juifs, comme du reste dans toutes les actions des masses, un rôle
considérable.
Au Moyen Âge (jusqu’au XVIe siècle environ), les
persécutions religieuses et les mesures politiques contre les " impurs
" continuèrent de plus belle. C’est à cette époque, notamment, que les
persécutions prirent peu à peu, dans les pays occidentaux (France,
Italie, Espagne), un caractère mélangé, plus compliqué. Les motifs
sociaux commencèrent à y jouer un grand rôle. Et puis, le sentiment
national, une récidive aiguë de la haine de race, s’y mêla.– Le mode
d’existence des Juifs, les lois restrictives, les besoins de la vie les
obligeaient à s’occuper surtout des affaires d’ordre strictement privé,
personnel : du commerce, des finances. A part, bien entendu, tous ceux
d’entr’eux– et ils étaient nombreux– qui exerçaient des petits métiers
peu rémunérateurs ou devenaient les travailleurs les plus pauvres, les
plus exploités et les plus malheureux de l’époque, ils formaient une
couche, assez nombreuse aussi, d’intermédiaires d’affaires, de
créanciers, de banquiers, de commerçants, de financiers, d’usuriers.
Certains d’entre eux accumulèrent déjà des richesses considérables, ce
qui les signala à l’attention spéciale et intéressée des gouvernants et
de l’�glise. Ce qui est particulièrement intéressant, c’est que
l’�glise et les grands �tats naissants, assoiffés d’argent, ayant grand
besoin des Juifs et de leurs capitaux, " pompant " leurs richesses tant
qu’ils le pouvaient, apprenaient déjà, en même temps, à faire canaliser
contre les mêmes Juifs " voleurs " et " accapareurs " le mécontentement
social, les colères des masses se produisant par-ci par-là. " Quand
l’�glise n’empruntait pas,– dit Reclus,– elle faisait emprunter par le
Juif ; elle en était quitte pour le maudire et le dépouiller comme
voleur et comme impie après l’avoir utilisé comme prêteur d’argent.– A
cette époque de transition, alors que la richesse se mobilisait
rapidement par la monnaie, par le crédit et par la banque, les Juifs
furent de précieux auxiliaires pour les gouvernements. De tout temps,
les pouvoirs royaux, que leur politique, même inconsciente, porte à
diviser pour régner, eurent intérêt à disposer d’une classe de sujets
sur lesquels ils puissent, dans les circonstances difficiles, détourner
la colère et les violences du peuple. C’est ainsi que les Juifs furent
pour les �tats de la chrétienté médiévale les " précieux déicides "
qu’il était légitime de frapper quand d’autres étaient coupables : ils
n’eussent pas existé que l’�glise les aurait fait naître sous le nom
d’hérésiarques ou de schismatiques. Pendant les grandes expéditions des
Croisades, dans les villes conquises, les chefs donnaient aux bandes
armées des Juifs à massacrer ; lorsque les guerres civiles étaient à
craindre, on avait soin, comme de nos jours en Russie– ce fut écrit
avant la Révolution de 1917– de guider, de canaliser la fureur
populaire en poussant les faméliques loin des riches abbayes et des
somptueux châteaux vers les comptoirs des Juifs maudits ; mais à moins
qu’on eût des vengeances personnelles à exercer, on se gardait bien de
désigner à la foule les riches usuriers ou collecteurs de taxes, qui
plaçaient à gros deniers l’argent des nobles et des prêtres. Comme
étranger de race et de religion, le Juif était haï, mais comme agent
d’affaires il était indispensable : telle fut l’origine de la théorie
juridique d’après laquelle le Juif fut considéré comme " serf " du roi
et des seigneurs. Sur une grande étendue du monde féodal, chaque
seigneur avait son Juif, comme il avait son tisserand, son forgeron. Le
Juif était une véritable propriété qui s’inféodait, que l’on vendait,
et que lui-même ne pouvait avoir aucun bien en propre, son maître
disposant de tout ce qui lui appartenait. Telle était la doctrine que
professait l’illustre Thomas d’Aquin et que la plupart des puissants
d’Europe mettaient en pratique. Les souverains anglais surtout
procédèrent avec méthode, organisant, systématisant l’usure au moyen de
leurs instruments, de leurs " meubles ", les Juifs, que William de
Newbury appelle les " usuriers royaux ". Toutefois, ces agents spéciaux
du roi, très méthodiques dans leurs procédés, réussissaient à garder
pour eux une forte part des richesses qu’ils étaient chargés d’extraire
de la nation. En 1187, déjà, on évaluait approximativement leur fortune
mobilière en pays anglais à 240.000 livres sterling, tandis que tous
les autres habitants du royaume, incomparablement plus nombreux
n’avaient ensemble que 700.000 livres.– Naturellement, les Juifs durent
porter la peine de leur fortune, et que de fois le peuple s’ameuta
contre eux ; que de fois les souverains, se retournant contre leurs
usuriers, qui s’enrichissaient en proportion même de l’appauvrissement
du royaume, leur firent rendre l’or dont ils s’étaient gorgés ; enfin,
que de fois aussi, les foules fanatisées et les prêtres, prirent-ils
prétexte de l’usure exercée par les Juifs pour satisfaire leur haine
religieuse en torturant, en brûlant les Juifs à petit feu !
La folie s’en mêlait parfois. C’est ainsi qu’en
1321, une rumeur insensée parcourut la France, incitant le peuple aux
plus cruelles abominations. Le bruit s’était répandu que les Juifs
avaient imaginé un poison assez virulent pour détruire toute la
chrétienté, à condition qu’il fût administré par les " mésiaulx " ou
lépreux. L’horrible histoire ne trouva pas d’incrédules et de toutes
parts on se précipita sur les maladreries pour y " bouter le feu : en
Aquitaine et en une grande partie de la Franche-Comté tout le mésiel
furent ars ". La peur instinctive de la contagion contribuait sans
doute à jeter le peuple dans cette atroce frénésie, mais le roi
lui-même, qui eut " si grande volonté de tenir ses sujets en bone paiz
et en bone amour ", lança trois ordonnances successives pour livrer les
" lépreux fétides ", hommes, femmes, enfants au-dessus de quatorze ans,
aux rigueurs de la " justice ", de la torture et du bûcher : à Chinon,
160 lépreux et lépreuses furent brûlés le même jour.
A un point de vue tout à fait général, on peut dire
que les Israélites auraient certainement fini par s’accommoder
graduellement au milieu chrétien, parmi les nations de l’Europe au
Moyen Age, s’ils avaient continué à être indispensables et si l’âpre
concurrence des banques chrétiennes ne les avait écartés. Les grandes
persécutions se produisent à l’époque où l’on commence à n’avoir plus
besoin d’eux. Les moines Templiers, les " Lombards ", les changeurs
florentins, ayant appris à manier l’or, l’argent et les pierres
précieuses avec autant d’habileté que les Juifs, découvrirent également
tous les secrets du crédit et, par leurs agents et correspondants,
établis dans toutes les villes de l’Orient, sur la route des Indes et
de la Chine, ils s’enhardirent bientôt à soutenir la lutte contre les
Juifs. Ceux-ci, devenus inutiles, furent fatalement écartés : ils
succombèrent, et leurs rivaux triomphants purent se laver les mains des
supplices en les attribuant à l’exaspération populaire. Il en fut de
même quand on fit rendre le sang dont ils s’étaient gorgées d’autres
sangsues : " pour remplacer les Templiers brûlés, il ne manqua pas de
Lombards ni de Flamands ! " (Œuvre citée, t. IV, p. 117-120)
C’est à cette époque précisément (XVIe siècle), que
les fameux ghettos– quartiers où les Juifs d’une ville étaient tenus à
résider– furent établis en Italie, dans le but de séparer la population
juive totalement des autres habitants, de l’isoler, de pouvoir mieux la
soumettre aux lois restrictives et spéciales.– En Espagne, cent
soixante mille Juifs furent tout simplement expulsés vers la fin du XVe
siècle. D’autres milliers fuirent devant la menace des persécutions
atroces et la ruine absolue. Quatre-vingt mille Juifs cherchent un
passage vers la mer, à travers le Portugal, et le roi Joâo leur vend le
transit au prix de huit écus d’or par tête. Deux à trois cent mille
proscrits se dispersent en Afrique et en Orient.– En Allemagne, les
conditions civiles et sociales de la population juive étaient aussi
lamentables.
L’époque de la Réforme et de la Renaissance (XVe et
XVIe siècles) ne changea en rien le terrible sort des Juifs. Vexations
et tortures de toutes sortes, légales ou arbitraires, continuaient de
s’exercer contre eux, avec quelques intermittences, dans presque tous
les pays d’Europe. Non seulement en Espagne, mais aussi en Portugal et
en Angleterre, on procédait à leur expulsion totale.
Ce ne fut qu’au cours du XVIIIe siècle, (en
Angleterre un peu plus tôt, à l’époque de la révolution de Cromwell,
fin du XVIIe siècle), qu’un mouvement de réforme contre la situation
abominable des Juifs se fit jour en Europe et aboutit à l’abolition, à
peu près partout, des lois restrictives, du moins les plus horribles.–
En France, ce fut par la loi du 27 septembre 1791, que la Constituante
déclara abolies toutes les lois d’exception concernant les Juifs.
L’égalité civile des Juifs fut ainsi établie et confirmée par les
gouvernements postérieurs.– En Allemagne, le mouvement se dessina
également vers la fin du XVIIIe siècle et aboutit aux mêmes résultats.–
De même en Italie et ailleurs.
On peut dire qu’au seuil du XXe siècle, les Juifs
jouissaient, dans tous les grands �tats d’Europe, à l’exception de la
Russie (dont nous parlerons plus bas), des mêmes droits civiques,
politiques et économiques que tous les autres citoyens. (Toutefois, en
Roumanie, en Turquie, au Maroc, en Algérie, leur capacité civique
restait restreinte).
Notons que dans quelques grands pays du monde,
l’antisémitisme n’a jamais existé d’une façon tant soit peu prononcée.
Telle, par exemple, la Chine où la grande majorité des Juifs (immigrés
très vraisemblablement après la prise de Jérusalem et la perte
définitive de leur indépendance), vu le manque de relations avec les
coreligionnaires du monde occidental et l’ignorance grandissante du
passé religieux et historique, finirent, après avoir maintenu leurs
communautés isolées pendant le Moyen Age, par s’accommoder complètement
à l’ambiance du monde chinois. Tel le Japon où l’on gardait toujours
une tolérance envers les Juifs, peu nombreux du reste. Tel aussi les
�tats-Unis d’Amérique, pays jeune, qui s’était formé et développé après
et en dehors des haines et des luttes religieuses de l’Europe.
Mais, hélas, malgré l’amélioration considérable
survenue dans la situation misérable des Juifs avec l’abolition des
lois d’exception, l’antisémitisme ne mourut nullement dans les pays
d’Europe. Au contraire, une nouvelle vague d’hostilité contre les Juifs
monte en plein XIXe siècle et se maintient, s’accroît même jusqu’à nos
jours. Ce terme lui-même– antisémitisme– surgit à cette époque
précisément. Cependant, le mouvement porte aujourd’hui un tout autre
caractère. Il a changé d’aspect. Le sentiment religieux n’y joue plus
qu’un rôle secondaire et auxiliaire, ou même ne joue plus aucun rôle du
tout. Les véritables ressorts du mouvement antisémite moderne gisent
dans un tout autre domaine.
L’antisémitisme de nos jours a deux bases. D’une
part, il est l’expression d’une nouvelle vague de nationalisme, du
chauvinisme le plus écœurant, dont la poussée fut favorisée par les
événements de la fin du siècle passé (guerre franco-allemande), ceux du
commencement du XXe siècle (guerre russo-japonaise, rivalités et luttes
coloniales et économiques entre plusieurs grands pays capitalistes,
nouvel élan du mouvement internationaliste et révolutionnaire stimulant
les tendances opposées) et, surtout, par la guerre et les mouvements
divers de 1914-1918. D’autre part, il est le résultat d’un calcul et
d’une action politiques de certains gouvernements qui cherchent ainsi,
comme ce fut déjà le cas aux temps lointains, à faire dévier le
mécontentement, les colères populaires. La situation se complique de
l’aggravation de toutes sortes de maux et de malheurs sociaux et
économiques, poussant, d’un côté, à une croissance des tendances
révolutionnaires, de l’autre, à la réaction et la contre-révolution
nationaliste et fasciste. Les masses populaires elles-mêmes ne sont pas
si chauvines et antisémites que ça. Mais les gouvernants, l’�glise,
l’école et la presse bourgeoise savent bien profiter des maux actuels
pour exciter, pour réchauffer ces sentiments et obtenir ainsi le
résultat recherché : transformation de la haine juste et saine contre
les bases mêmes de la société actuelle en une haine stupide de race.
Ce fut, d’abord et surtout, la Russie tzariste qui,
dans la seconde moitié du XIXe siècle, reprit la vieille recette et
s’engagea dans la voie de l’action antisémite, aussitôt que le trône
des tzars commença à chanceler. Vers la fin du siècle, la Russie devint
le pays classique de l’antisémitisme. Par ses agents et avec tous les
moyens à sa disposition, le gouvernement du tsar inspirait, organisait,
commandait, dirigeait les massacres des Juifs– les " pogromes "– dont
les plus terribles sont connus à travers le monde (celui de Biélostok,
en 1905, ceux– plusieurs– de KIchinev, et autres). En outre, toute une
législation restrictive fut créée contre les Juifs. Vexations,
humiliations, tracasseries de toute sorte formaient leur vie normale de
tous les jours. Une zone spéciale– genre de " ghetto " italien
médiéval– fut établie dans le sud-ouest du pays et assignée à la
résidence des Juifs, avec mise à l’index du reste du territoire. La
presse réactionnaire déchaînée, la propagande des prêtres,
l’enseignement dans les écoles– tout cela servait à exciter les esprits
contre " le sale youpin ". Toutes les souffrances sociales de la
population travailleuse et pauvre étaient expliquées par l’action juive
et, chaque fois que l’occasion se présentait, la fureur populaire était
invariablement lancée contre les quartiers israélites où le sang
coulait alors à flots. La méthode était enracinée à un tel point que
l’un des premiers actes des généraux réactionnaires qui s’emparaient de
telle ou telle autre ville durant la guerre civile de 1918-1920 était,
presque toujours, l’ordre d’un massacre des Juifs en règle. C’est ainsi
que le commandant réactionnaire Grigorieff (exécuté plus tard par
l’�tat-Major de l’armée révolutionnaire insurrectionnelle makhnoviste),
s’étant emparé de la ville d’Ielisabethgrad, y ordonna un " pogrome "
de trois jours dont l’auteur de ces lignes fut témoin, et où trouvèrent
la mort plus de 2500 êtres humains parce que Juifs (juillet 1919). La
route de l’armée " victorieuse " du général Denikine (1919) était semée
de massacres juifs effroyables, comme celui de Kiev, qui dura trois
jours, ou celui, encore plus terrible, de Fastov, ville du Gouvernement
de Kiev, où le " pogrome " dura huit jours et coûta la vie à 3000
Juifs, sans parler de ceux qui, frappés ou blessés, eurent toutefois la
vie sauve, et dont le chiffre total atteignit 10 000 hommes et femmes.
En outre, presque toutes les femmes et jeunes filles juives au-dessus
de 10 ans y furent violées.
Ce n’est qu’après la victoire de la révolution de
1917 que changea la situation des Juifs en Russie. Actuellement, toutes
les lois restrictives y sont abolies, le " ghetto " n’existe plus, les
massacres ou toute autre action antisémite sont impossibles. Mais,
malheureusement, une réserve sérieuse doit être faite. La révolution
n’ayant pas réussi dans le sens voulu par les classes travailleuses,
les conditions générales de la vie étant restés extrêmement pénibles
pour les vastes masses populaires, une nouvelle couche de privilégiés,
de bureaucrates,d’exploiteurs,denouveaux-riches s’étant formée, et un
grand nombre de Juifs appartenant justement à cette couche ainsi qu’au
parti gouvernant, y compris plusieurs chefs suprêmes (Zinoviev, Trotski
et autres),– le mécontentement des masses, leur haine contre les
nouveaux maîtres, leur humeur générale sont orientés en partie, contre
les Juifs. La tendance antisémite sommeille et se répand sourdement,
clandestinement. C’est un fait incontestable que les " Juifs " sont
haïs en Russie, par les masses ignorantes qui ne savent pas mieux et,
peut-être, plus mal encore, distinguer les choses qu’avant la
révolution. La chute du gouvernement bolcheviste (événement fort
possible) et même le premier mouvement sérieux contre l’état actuel des
choses, pourraient faire revivre les horreurs des temps passés et
amener des massacres en masse des Juifs. Ce sont les bolcheviks
eux-mêmes, ces faussaires de la véritable révolution sociale, qui en
seraient les premiers responsables. Car, ce sont les conséquences
désastreuses d’une révolution faussée, qui y amèneraient. En tout cas,
on ne peut pas encore affirmer que l’antisémitisme soit définitivement
mort en Russie.
Ce ne fut pas, cependant, la Russie toute seule qui
retourna à la pratique antisémite au cours du XXe siècle. L’Allemagne,
l’Autriche, la Hongrie, les Pays Balkaniques, la France virent renaître
les mêmes tendances, les mêmes haines, quoique, bien entendu, dans des
formes plus douces, plus " civilisées ". Le cri : " A bas les Juifs ! "
retentit de nouveau, tous les jours davantage, d’un bout du monde à
l’autre. La propagande antijuive, la littérature antisémite prennent
des forces à vue d’œil. Cette fois, il ne s’agit pas d’égarements, de
fanatisme quelconque, d’instincts religieux ou autres. Il ne s’agit que
d’un calcul froid et conscient, d’une propagande au service de la
réaction politique et sociale. Il faut trouver, devant les masses
malheureuses et mécontentes, le bouc émissaire responsable de leurs
malheurs. Il faut détourner leur attention des vrais coupables. Il faut
chercher à égarer la conscience qui s’éveille. " C’est la puissance
juive qui est la cause de tous les maux. Il faut l’abattre, et ce ne
sont que les véritables nationalistes qui sont capables de le faire.
Alors, tout ira pour le mieux. Rangez-vous donc autour du nationalisme
intégral, contre le radicalisme et la révolution qui se sont vendus aux
Juifs ! " Tel est l’appel du jour dans plus d’un pays du XXe siècle. La
Pologne, à peine renée, se distingua déjà récemment, par des
répressions contre les Juifs.
Il est curieux que même les pays qui, auparavant,
n’avaient jamais péché par la tare de l’antisémitisme, y prennent goût
aujourd’hui. Aux �tats-Unis, par exemple, certains cercles bourgeois,
ayant constaté pendant la guerre qu’un nombre considérable
d’antimilitaristes et de révolutionnaires se recrutaient parmi les
Juifs, mettent en branle la propagande antisémite, et le fameux Ford
devient le père spirituel de la campagne antijuive entamée en Amérique
aujourd’hui.
Dans certains pays, des " théoriciens " et des "
savants " surgissent qui font de l’" antisémitisme scientifique "
(biologique et sociologique). Ils s’apprêtent à prouver, à ce qu’il
paraît, que la race juive est, non seulement une race inférieure, mais
qu’elle peut à peine compter comme race humaine, se trouvant plus près
des intermédiaires entre le singe et l’homme que de l’homme, proprement
dit ! L’antisémitisme trouve ainsi sa justification historique,
scientifique et sociale !… Il devient une doctrine.
Bien entendu, l’�glise détient une place honorable parmi les propagandistes de la haine du Juif.
" Quelques théologiens orthodoxes,– raconte Reclus,– se
dressant en pleine société moderne comme les " témoins " laissés par
les terrassiers dans une plaine nivelée, maintiennent pourtant avec
férocité la doctrine constante de l’�glise, relativement à la punition
des hérétiques : c’est ainsi que l’Histoire contemporaine peut établir
de très utiles comparaisons entre le présent et le passé. Le jésuite de
Luca, professeur à l’Université vaticane de Rome, dans son livre de
jurisprudence ecclésiastique, publié en 1901, s’exprime dans les termes
suivants :
‘L’autorité
civile doit appliquer à l’hérétique la peine de mort, sur l’ordre et
pour le compte de l’�glise ; dès que l’�glise le lui a livré,
l’hérétique ne peut plus être délivré de cette peine. En sont passibles
non seulement ceux qui ont renié leur foi, mais aussi ceux qui ont sucé
l’hérésie avec le lait maternel et y persistent avec opiniâtreté, ainsi
que les récidivistes, même s’ils veulent de nouveau se convertir.’
Et
n’a-t-on pas vu, encore, en 1898, le 17 juillet, le catholicisme
officiel représenté par les plus hauts dignitaires de l’�glise,
célébrer en pompe solennelle, les souvenirs d’un autodafé de cinq
Juifs, brûlés après tortures, sur une des places de Bruxelles ? Sous
prétexte de congrès eucharistique et d’une fête architecturale,
l’�glise, après un laps de cinq siècles, s’est déclarée solidaire d’un
abominable crime, produit de la plus ridicule ignorance, car ces Juifs
étaient accusés d’avoir poignardé des hosties desquelles ruissela le
sang de l’Homme-Dieu. En nos siècles de lumière, malgré la prétendue
séparation des pouvoirs, les tribunaux et les administrateurs se
mettent encore très volontiers au service de l’�glise pour condamner
ses ennemis. " (Œuvre citée, t. VI, p. 412).
Comme aux temps anciens, l’ignorance et l’illogisme
enfantin de millions de gens, ou bien une hypocrisie presque
inconsciente, fournissent aujourd’hui encore, un terrain excellent à la
propagande antisémite.
" Le Juif est aussi un de ces étrangers que l’on hait, non
point à cause de ses défauts, dont le prétendu Aryen d’Europe ou
d’Amérique serait indemne, mais précisément en vertu du vice que l’on
partage avec lui. On l’accuse d’aimer trop l’argent et de se le
procurer bassement. Or, n’est-ce pas là ce qu’on pourrait reprocher
aussi à tous ceux, de quelque race ou quelque religion qu’ils soient,
qui vendent à faux poids des marchandises avariées, à tous ceux qui
acceptent de celui qui les salarie des outrages ou du moins des
paroles, des gestes de mépris, à tous ceux qui ramassent l’argent dans
le sang et dans la boue ? Ils sont légion. Même l’éducation que l’on
donne presque universellement à la jeunesse consiste à lui enseigner de
réussir quand même. Et si, dans la concurrence, le Juif est plus
heureux que le soi-disant chrétien, celui-ci ne déteste-t-il pas son
rival parce qu’il obéit à une jalousie d’esclave ? On lui en veut à la
fois de ses vilenies personnelles et de celles que l’on commet en
essayant de le distancer dans la course vers la fortune ". (Œuvre
citée, t. VI, p. 372).
En effet, la chose est simple et claire. Mais combien ne la saisissent pas !…
" Le petit nombre de métiers et de professions exercées par
les Juifs, et surtout l’importance majeure donnée dans leur existence
au commerce de l’argent, a certainement contribué pour une très forte
part à leur créer un type particulier qui permet souvent de les
distinguer parmi les autres éléments ethniques et sociaux. La morale
professionnelle, qui se maintient durant un grand nombre de générations
et qui se fortifie du père au fils et de l’aïeul au petit-fils sans
être neutralisée ou combattue par une autre morale professionnelle,
finit par acquérir une puissance irrépressible ; l’amour du gain sans
scrupules finit par se lire dans chaque regard, dans chaque geste, dans
chaque expression des traits et mouvements du corps. Des millions de
caricatures représentent le Juif aux mains crochues, à l’échine souple,
au sourire captieux, au nez d’oiseau de proie ; mais ce n’est point là
un type de race : il faut y voir une déformation temporaire, destinée à
disparaître avec les causes qui l’ont fait naître, c’est-à-dire avec
les conditions de la propriété et la concurrence commerciale. ‘ C’est
le ghetto, a-t-on souvent répété, c’est le ghetto qui a fait le Juif
!’. En ouvrant les grilles du lieu maudit, on l’a plus qu’à demi
déjudaïsé ". (Œuvre citée, t. VI, p. 378).
En effet, le même Juif, ne fut-il pas aux temps
anciens, le type incarné d’un fanatique, d’un philosophe, d’un
enthousiaste, d’un rêveur, désintéressé de toutes choses de la terre ?
Le type humain en général, ne dépend-il pas de l’ambiance ? Combien
encore ne le comprennent pas !… Même tous ceux qui veulent combattre le
" judaïsme ", auraient dû comprendre que le meilleur moyen pour cela
serait justement une parfaite tolérance. Et puis, combien de gens ne
pensent même pas à des millions de travailleurs juifs qui conservent
jusqu’à nos jours les meilleures qualités de la race ! On pourrait à
peine trouver dans un autre milieu les mêmes traits de dévouement, de
solidarité, de fraternité, de l’idéalisme plus pur que l’on constate
parmi les exploités de la population juive. Il est évident que,– comme
du reste dans toutes les nations et chez tous les peuples,– il y a
aussi dans le peuple juif des bourgeois, des accapareurs, des
malhonnêtes, des exploiteurs criminels, et, en même temps, des millions
de travailleurs honnêtes, de gens excellents, de braves… Combien,
pourtant, ne le voient pas et considèrent " le Juif " comme
l’incarnation de tous les vices et défauts de l’humanité !…
" Le feu, excellent moyen de désinfection, était employé,
non à détruire les cadavres et les objets contaminés de toute espèce,
mais à brûler les malheureux, surtout les Juifs, que l’on accusait de
répandre les maladies infectieuses : ainsi, pendant la grande épidémie
du XIVe siècle, on brûla deux mille Israélites à Hambourg et douze
cents à Mayence. Et jusqu’en ces derniers temps, l’ignorance populaire
a toujours cherché à se venger sur l’ennemi du mal qui lui venait de sa
propre incurie ". (Œuvre citée, t. VI, p. 470).
*
Une question surgit : l’antisémitisme,
disparaîtra-t-il un jour, et de quelle façon ? Comment faut-il lutter
contre cette honte de l’humanité contemporaine ?
Hélas, cette " honte " est loin d’être l’unique ou
la principale. Elle tient à tout un système général, à toute une
organisation sociale dont elle n’est qu’un des rouages naturels. Elle
ne pourra donc disparaître qu’avec ce système, avec cette organisation
: avec toute la société moderne.
Il y a aujourd’hui, pas mal de gens qui auraient
rougi à la seule pensée de pouvoir avoir quelque chose de commun avec
une telle barbarie, une telle stupidité que l’antisémitisme, des gens
qui le combattent, qui s’indignent de ses succès, mais qui, en même
temps, sont tout à fait d’accord, comme sur une chose absolument
normale sur les massacres des Marocains, des Géorgiens, des Indous, des
Nègres ou, tout simplement, des ouvriers de leur propre pays ; des gens
qui n’étant– pour rien au monde !– des antisémites, sont pourtant, le
plus naturellement et le plus illogiquement du monde, des " antiboches
" ou des " antifrançais " ou des " antianglais ", etc… C’est de
l’inconscience inconcevable ou de l’hypocrisie la plus exécrable. En
tout cas, c’est de l’illogisme criant.
L’antisémitisme n’est aujourd’hui qu’une des faces
les plus hideuses du nationalisme le plus bas ; une des manœuvres, un
des instruments de la réaction la plus farouche. Il est une des plaies
saignantes de notre société en pleine putréfaction. Il est une des
manifestations de la contre-révolution en marche qui, profitant de
l’ignorance, de l’inconscience des uns, de l’impuissance momentanée des
autres, joue sur les plus mauvais instincts pour arriver à ses buts.
La plus grande " honte " de l’humanité contemporaine
est toute cette société abominable, en son entier : société où les
guerres, les haines nationales, la comédie politique, la tromperie
systématique, l’exploitation effroyable, les massacres de toute espèce
sont de règle, sont des faits-divers de tous les jours, constituent
l’essence même de l’existence.
L’antisémitisme est un élément inhérent à cette
société ; il n’est donc ni plus ni moins honteux qu’elle-même. Il en
est inséparable ; il ne pourra donc disparaître qu’avec elle.
Lutter contre l’antisémitisme, c’est lutter contre toute cette société affreuse, en son ensemble.
C’est la destruction complète de la société actuelle
et sa réorganisation sur de tout autres bases sociales qui amèneront à
la disparition définitive de la peste nationaliste et, avec elle, de
l’antisémitisme. Il disparaîtra quand les vastes masses humaines, à
bout de leurs souffrances et malheurs et au prix des expériences
atroces, comprendront, enfin, que l’humanité devra sous peine de mort,
organiser sa vie sur les bases naturelles et saines d’une coopération
matérielle et morale fraternelle et juste, c’est-à-dire véritablement
humaine.
Alors viendra le jour où les hommes, vivant dans
cette société nouvelle, parleront de tous les beaux exploits
nationalistes de notre époque,– antisémites ou autres,– comme l’une des
pages les plus sombres de l’histoire humaine. Ils parleront de même que
nous, hommes du XXe siècle, nous parlons des exploits, pas moins beaux,
des empereurs farouches des temps de la décadence de Rome.– VOLINE.
Voir aussi : "L’anarchiste et le juif, histoire d’une rencontre", compte-rendu de F. Gomez
[1] Article aimable communiqué par Charles Jacquier.
[2] (�lisée Reclus, L’Homme et la Terre, t. VI, p. 373).
[3] (Ernest Renan, Les �vangiles et la seconde génération chrétienne, p. 111).
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