Source : ?
On me dit que c’est pour mon bien qu’on me gouverne ; or,
comme je donne mon argent pour être gouverné, il s’ensuit que
c’est pour mon bien que je donne mon argent, ce qui est
possible ; mais ce qui mérite néanmoins d’être vérifié.
Outre, d’ailleurs, que nul ne peut être plus familier que moi
avec les moyens de me rendre heureux, je trouve encore qu’il
est étrange, incompréhensible, antinaturel, extra humain, de se
dévouer au bonheur de gens qu’on ne connaît pas ; et je déclare
que je n’ai pas l’honneur d’être connu des hommes qui me
gouvernent.
Il est juste dès lors de dire, qu’à mon point de vue, ils sont
vraiment trop bons, et, enfin, quelque peu indiscrets de se
préoccuper autant de ma félicité, alors, surtout, qu’il n’est
point prouvé que je sois incapable d’en poursuivre moi-même la
réalisation.
J’ajoute que le dévouement implique le désintéressement, et
que les soins officieux n’ont le droit d’être incommode qu’à la
condition de ne rien compter. Je suis trop bien appris pour
discuter ici une question d’argent, et me préserve Dieu de
mettre en doute le dévouement, et, par contre, le
désintéressement de nos hommes d’Etat. Cependant je demande
la permission d’attendre, pour leur exprimer ma gratitude, que
les délicates attentions dont ils daignent m’entourer coûtent
moins cher.
Toulouse, 1848.
I.
Si j’avais eu un ami, un seul ami - et, pour l’avoir, il ne m’a
manqué qu’un bon cuisinier ou une femme aimable, - je n’aurais
pas écrit ce qui va suivre ; j’en aurais fait l’objet d’une
confidence intime. Puis, une loi allégée du poids de mes
préoccupations, je me serais consolé des rigueurs
représentatives dans les bras fraternels du porteur de
contraintes.
Or, je n’ai ni cuisinier, ni femme aimable ; partant, pas d’ami,
et, par suite, pas de confident de sorte que, faute d’avoir à qui
parler, je m’adresse à tout le monde. Cette manière de me
taire sera. j’en ai la confiance, appréciée par la République.
Et, à propos de République, j’en demande humblement pardon à
très hauts et très puissants prosateurs de la rue Lepelletier,
je prends sur moi de déclarer que ce mot - j’ai dit : MOT -
commence à fatiguer plus que médiocrement la France, de
l’Océan aux Alpes et des Pyrénées à la Manche.
Le mot République pose assez bien sûr ses quatre syllabes
cadencées , mais un mot n’est, après tout, qu’un mot, comme un
son n’est qu’un son ; tandis qu’une chose est un fait ; et, le
peuple, c’est du moins ma croyance vit beaucoup plus de faits
que de mots.
Si donc, nous laissions là l’idée pour passer au fait, j’imagine
que l’évolution serait assez du goût de tout le monde ; quand je
dis tout le monde, j’entends très sérieusement exclure de ma
formule, cette classe polie de citoyens ordonnancés par le
Moniteur, cette congrégation laborieuse qui daigne passer son
temps à tirer le budget par la queue et sans laquelle on ne
saurait vraiment que faire ni des libertés publiques, ni des
écus du trésor.
Je voudrais savoir, - plaise à Dieu que je ne sois pas jugé
coupable de trop d’indiscrétion ! - je voudrais savoir ce que
l’on entend résolument par République.
II.
Il y a quelques mois, quand il s’agissait d’élire des
mandataires pour procéder à la liquidation des gouvernements
morts, ceux qui avaient vu des peuples sans tutelle, des
peuples majeurs ; ceux qui, trop fiers pour être ambitieux,
faisaient consister leur égoïsme démocratique à n’appartenir à
personne ; ceux enfin dont le visage n’avait jamais été vu dans
les antichambres d’aucun régime ; les vrais démocrates, les
gentilshommes de l’humanité ont pu parler de la République, et
son nom ne s’est pas souillé en passant sur leurs lèvres.
Ceux-là disaient, ou pouvaient dire, en parlant des membres du
gouvernement provisoire :
Ne comptons pas sur des théoriciens verbeux pour asseoir la
démocratie en France, pour introduire la liberté dans la
pratique des faits sociaux.
Il y a de grandes intelligences au conseil improvisé, mais ces
grandes intelligences ont conservé intacts et l’appareil
gouvernemental des monarchies, et l’organisme administratif
des constitutions condamnées ; mais ces grandes intelligences
n’ont point abrogé la législation organique, qui avait pour base
les constitutions condamnées ; mais ces grandes intelligences
se sont attribué tous les pouvoirs dont l’usurpation avait été
le crime des royautés condamnées.
Ils disaient encore ou pouvaient dire :
M. de Lamartine a écrit une Robespierréide où se trouve
consacré le principe autocratique de la personnification de la
démocratie, et cette doctrine ne peut cesser d’être un rêve de
poète que pour devenir un attentat à la façon russe ou
chinoise : - Jugé !
M. Ledru-Rollin fait de l’exclusivisme comme en faisait M.
Guizot : - Jugé !
M. Louis Blanc aristocratise l’atelier : - Jugé !
Tous ces hommes qui disent que la France a reconquis ses
libertés tiennent effectivement dans la main et ne veulent pas
lâcher les libertés de la France :
Tous ces hommes qui disent que le peuple doit se gouverner
gouvernent réellement le peuple.
Il y a là des rêveurs ou des ambitieux, mais pas un démocrate.
Et ceux qui argumentaient ainsi exprimaient une opinion bien
respectable, car c’était l’opinion de la France, de cette France
qui ne veut que deux choses toutes simples et fort légitime :
être libre et payer peu.
À cette époque dont je viens de parler, époque que j’appellerai
républicaine puisque l’autorité était publique, puisque tous les
citoyens au lieu de se rattacher à un gouvernement qui
n’existait que de nom, se rattachaient au pays, seul fait
immuable, et éprouvaient le besoin de se serrer
fraternellement la main ; à cette époque, dis-je, qui a précédé
la réunion de l’Assemblée Nationale, on pouvait parler de la
République : il n’y avait plus de partis alors, il n’y avait que le
parti du bon sens, le parti de la moralité publique établie, en
fait, sur la loi démocratique de la confiance en chacun, et
sanctionnée par la sécurité de tous.
Alors, quand on parlait de la République, tout le monde savait
ce que cela voulait dire.
Aujourd’hui, dès que j’ai prononcé ce mot, on se demande
autour de moi de quelle couleur est la république dont je veux
parler ; et le maire de ma commune, qui n’est quelqu’un qu’à la
condition d’être quelque chose, demande au préfet
l’autorisation de me faire arrêter.
III.
On parle de république rouge, on parle de république tricolore,
on parle de république modérée, on parle de république violente,
on parle aussi de république orléaniste, impérialiste,
légitimiste même.
S’explique-t-on bien tout ce que cela veut dire ? À mon avis,
c’est fort simple
Cela signifie que des citoyens qu’on appelle rouges s’opposent
à ce que la France soit exploitée par les tricolores que les
tricolores s’opposent à ce qu’elle soit exploitée par les
rouges que les orléanistes, les impérialistes, les légitimistes
s’opposent à ce qu’elle soit exploitée par les rouges et les
tricolores. Mais cela signifie aussi, disons-le pour êtres
justes, que les uns et les autres accepteraient volontiers la
patriotique tâche de l’exploiter soit pour leur compte
particulier et nominalement, soit in extremis, sous une raison
sociale.
Mais, à moins de donner aux loups le nom de bergeries, je ne
vois point que l’on doive appeler tous ces messieurs des
républiques.
La République n’accepte pas le ridicule grossier des
dénominations officielles que je viens d’énumérer. Il n’y a
qu’une république dont je suis, dont nous sommes citoyens,
nous, honnêtes gens, qui ne briguons pas, mais qui payons
l’irrévérencieuse domesticité nationale. La République c’est
nous, c’est la France réelle, la matière exploitable et
exploitée ; la curée de toutes ces républiques forcenées, de
tous ces partis qui ont le bien d’autrui pour rêve et la paresse
pour idole.
La République est aux partis ce que l’arbre est aux parasites ;
les partis sont la vermine des nations, et il importe de ne pas
oublier que c’est aux prétentions diverses de ces
religionnaires politiques que nous devons de marcher par
saccades de révolutions en insurrections, et d’insurrections en
état de siège, pour aboutir périodiquement à l’inhumation des
morts, et au paiement des factures révolutionnaires qui sont
les primes accordées par l’imbécillité de tous à l’audace de
quelques-uns.
Nos aïeux ont vu la France des grands vassaux et celle des
rois absolus ; nos pères ont vu celle de Marat, celle de Danton,
celle de Robespierre, celle de Barras, celle de Bonaparte et
celle de Napoléon. Nous avons vu, nous, la France de Louis
XVIII, la France de Charles X, la France de Louis-Philippe, la
France du gouvernement provisoire, la France de l’Assemblée
Nationale ; mais la France de personne, c’est-à-dire la France
de tout le monde, la France de la France, personne ne l’a vue
encore, personne, donc, n’a vu la République ; car la République
n’est autre chose que l’affranchissement de la France de la
tutelle des gouvernements.
IV.
Ne demandez pas à un démocrate s’il est socialiste et de
quelle secte ; s’il est conservateur et de quelle secte ; s’il
est orléaniste, impérialiste, légitimiste et de quelle secte. Au
fond de toutes ces doctrines sociales et politiques on a beau
chercher l’homme libre et le respect des deniers privés, on n’y
trouvera que des maîtres payés et des valets payants ; or, le
démocrate n’est pas de ceux qui commandent, car il est celui
qui n’obéit point.
S’il est des gens timides ou serviles qui s’abritent dans
Fourier, s’il en est qui se logent dans M. Cabet ou dans M.
Proudhon , s’il en est qui se réfugient dans Louis-Philippe, dans
Bonaparte, dans Henri de Bourbon, je déclare, pour ma part,
que je ne sais habiter que dans moi-même et que je ne propose
à personne d’accepter la renonciation de mon identité.
Que d’autres appellent tous leurs vœux l’avènement d’une
autorité souveraine devant laquelle on se courbe ! Je proclame
mon avènement propre à la souveraineté de fait.
Je ne m’oppose point à ce que, par reconnaissance, par
dévouement ou par charité, quelques hommes sacrifient une
partie de leur temps, de leur travail, de leur intelligence, de
leur vie, pour procurer un bien-être à des princes nécessiteux
ou à des philosophes mal logés ; chacun peut faire, comme il
l’entend, l’aumône de ce qu’il a à qui il veut ; et puisque,
renonçant à être lui-même et à agir de leur action propre, il
est des gens qui se déterminent à vivre, penser et produire au
profit des rêveurs, des soldats ou des princes libres à eux !
Les princes sont pauvres et les rêveurs plus pauvres encore
que les princes ; les rêveurs sont paresseux et les princes
plus paresseux encore que les rêveurs ; les soldats sont
vaniteux et les rêveurs et les princes plus vaniteux encore que
les soldats. Mais que ceux-là qui se donnent aux rêveurs, aux
soldats ou aux princes, s’arrogent le droit d’aliéner, avec les
leurs, mon temps à moi, mon travail, mon intelligence, ma vie,
ma liberté ; qu’il y ait obligation pour moi d’accepter et de
payer le maître que se donne mon voisin ; que, par cela seul,
qu’un rêveur, un soldat ou un prince auront été installés à
l’Hôtel de Ville ; je sois tenu, moi, de devenir le serviteur
dévoué de ce rêveur, de ce soldat ou de ce prince, c’est ce qui
dépasse les limites de ma compréhension
Si cela s’appelle un métier que de gouverner, je demande à voir
les produits de ce métier, et si ces produits ne sont pas à ma
convenance, je déclare que me forcer à les consommer est le
plus étrange abus d’autorité qu’un homme puisse exercer sur
un autre homme. Il est vrai que cet abus s’exerce par la force
et que c’est moi qui entretiens, de mes deniers, cette force
dont je me plains. Cela considéré, je me replie sur moi-même et
je reconnais qu’en même temps que je suis une victime, je suis
un sot aussi.
Mais ma sottise tient à mon isolement, et c’est pour cela que
je dis à mes concitoyens : Redressons la tête ; n’ayons
confiance qu’en nous-mêmes ; disons : que la liberté soit, et la
liberté sera.
V.
Dans cette France des hauts seigneurs, princes, philosophes et
généraux ; dans cette France gourmandée et fouettée, comme
un enfant mutin, par on ne sait qui, pour on ne sait quoi ; dans
cette France au sein de laquelle les gouvernements ont inoculé
un cancer administratif de plusieurs milliards dont chaque
franc sert d’anneau aux chaînes qui nous lient ; dans cette
France enfin, où tout nous est dénié, depuis la liberté de nous
instruire jusqu’au droit d’assaisonner gratuitement notre
alimentation, chacun, pour ce qui le touche, doit secouer sa
torpeur et se proclamer ministre de lui-même, gouverneur de sa
France.
La France de chacun c’est le fait égoïste et indéniable de son
individualité avec tout ce qui y adhère, pensée, production,
débouché, propriété.
Ma France, à moi, écrivain, c’est ma pensée, dont je veux avoir
la direction suprême, la production de ma pensée que je veux
administrer ; le débouché de cette production qu’il
m’appartient de surveiller, la propriété du résultat acquis que
je veux conserver et dont je veux user à ma convenance et
dans la limite du respect que je dois à la pensée, à la
production, au débouché, à la propriété dont se compose la
France des autres, quelle que soit d’ailleurs leur profession ou
leur mode d’être.
Dans le nombre infini des pensées diverses qui se traduisent
socialement par des productions diverses aussi, chaque
producteur porte, infailliblement, l’instinct du goût public ;
car, le producteur, qui cherche le consommateur. n’ignore pas
que celui-ci n’échange son argent que contre une production qui
lui plaît et dont il a besoin. La production ne saurait être
gouvernée par celui qui n’y trouve pas son intérêt immédiat,
c’est-à-dire par le producteur, sans être inquiétée et tronquée
; mais si chacun gouverne sa pensée, comme producteur, la
production tendra nécessairement vers un but unique : la
satisfaction du consommateur qui est tout le monde ; de la
même manière, si chacun gouverne sa pensée comme
consommateur, un débouché certain est préparé aux résultats
du travail, et la production tendra, à son tour, vers un but
unique : la satisfaction du producteur, qui est aussi tout le
monde.
De cette sorte, chacun est le ministre bénéficiaire de tous, et
tous sont les ministres bénéficiaires de chacun, c’est-à-dire
que le producteur fait son bien en faisant celui du
consommateur, et que le consommateur réconforte son
existence en faisant la fortune du producteur. Et cela, sans
efforts, sans que nul ait à s’occuper d’autre chose que de son
intérêt individuel, qui ressort nécessairement de l’intérêt de
tous. Telle est l’harmonie sociale dans sa simplicité
démocratique, dans ce que les Américains appellent, comme ils
le pratiquent, le self-government, le gouvernement de
soi-même.
Que je me gouverne, et je ne puis manquer à mon instinct qui
est de chercher mon bien ; qu’on me gouverne, et je suis
sacrifié, car les instincts de mon gouverneur qui, soumis à la
même loi que moi, cherche aussi son bien, non seulement ne sont
pas et ne peuvent pas être les miens, mais encore sont et
doivent être opposés aux miens.
Que ma pensée soit libre, et je vais produire, et ma production
aura un débouché et le débouché m’apportera des ressources
dont l’échange amènera chez moi et pour ma consommation le
produit des autres. Que ma pensée soit, au contraire, tenue en
échec par une autorité ; qu’il me soit interdit de l’émettre
conformément à la loi infaillible de mon instinct, et je ne
produis pas ou je produis mal ; n’ayant pas de production
valable, je ne puis opérer d’échange. d’où il suit que je ne
consomme point ; je suis à charge aux autres et à moi-même :
je suis le centre d’un rayon paralysé.
Faisons de ce fait isolé une application générale, et nous allons
trouver ce remous tourbillonnant d’un résidu social inconnu
aux Etats-Unis, mais avec lequel les digues gouvernementales
ont rendu la France familière cette collection d’existences
stationnaires, qui passent et repassent devant
l’administration, comme des corps qui flottent sur un cours
comprimé, retournent à l’obstacle, et nous n’avons plus qu’une
société où tout se heurte et se choque, ou bien une société
immobile, interdite, anéantie, cadavérisée.
VI.
L’organisation de la société c’est l’esclavage des individus, et
sa désorganisation amène la liberté qui déploie sur le corps
social ces règles d’harmonie providentielle dont l’observance,
étant dans l’intérêt de chacun, se trouve être le fait de tous.
Mais on dit que la liberté sans frein est menaçante.
Qui donc menace-t-elle ?
Qui donc doit craindre le coursier indompté, si ce n’est celui
qui le dompte ?
Qui donc a peur devant l’avalanche, si ce n’est celui qui veut
l’arrêter ?
Qui donc tremble devant la liberté, si ce n’est la tyrannie ?
La liberté menaçante... c’est le contraire qu’il faudrait dire.
Ce qui effraye en elle c’est le bruit de ses fers. Dès qu’elle
les a rompus, elle n’est plus tumultueuse ; elle est calme et
sage.
N’oublions pas l’ordre qui suivit le déchaînement du 24
février, et rappelons-nous surtout le désordre qui survint de
l’enchaînement de juin !
Les hommes de l’Hôtel de Ville gouvernèrent ; ce fut là leur
tort. Ils n’étaient que les simples gardiens des scellés
apposés par la révolution sur la succession gouvernementale
des royautés. Nous étions les héritiers de cette succession ;
ils crurent que c’était eux : - Folie ! Quel fut leur
rêve, qu’ils portaient des noms aimés, qu’ils étaient plus
honnêtes gens que les vaincus ? Comme si, dans les nations
libres, le gouvernement était une question de noms propres
; comme si, dans les démocraties, l’usurpation pouvait arguer
de la probité de l’usurpateur !
Qu’ils étaient plus capables ? Comme s’il était possible
d’avoir de l’intelligence pour tout le monde, quand tout le
monde fait réserve de son intelligence
Ils auraient dû comprendre une chose bien simple. bien
élémentaire, c’est que, depuis que le droit divin a été relégué
au fond du sacerdoce, nul n’a reçu mandat d’agir au nom de
tous et à la place de tous.
Mais ce que n’avait point fait le gouvernement provisoire,
l’Assemblée pouvait le faire ; on pouvait espérer qu’elle
démocratiserait la France ; car, quelles que pussent être les
dispositions d’esprit de la grande majorité des représentants,
il suffisait d’un seul homme véritablement démocrate,
c’est-à-dire d’un homme qui eût vécu dans la pratique de la
démocratie et de la liberté, pour éclairer la situation et
affranchir le pays. Or, cet homme, s’il y est, ne s’est pas
montré ; nul n’a parlé à la tribune le langage noble,
désintéressé, grandiose de la démocratie. Il y a sans doute au
Palais national de généreuses intentions ; mais les intentions
inintelligentes sont les avortons de la grandeur humaine, les
morts nés de Dieu, et l’Assemblée comme le Gouvernement
provisoire, dont elle a sanctionné la conduite, a méconnu son
mandat.
Nous avons vu jaillir de son sein que des hommes de parti, des
théoriciens, des casuistes politiques, qui n’ont pratiqué que la
Monarchie, l’exclusivisme administratif, les gouvernements
dirigeants ; des hommes qui n’ont jamais vu la liberté qu’à
travers le voile jaloux du royalisme.
Aussi, pouvons-nous dire de la majorité de l’Assemblée ce que
nous avons dit des membres du gouvernement provisoire : Ne
comptons pas sur ces théoriciens pour asseoir la démocratie en
France, pour introduire la liberté dans la pratique des faits
sociaux.
VII.
Les Représentants à l’Assemblée nationale ont été élus, ne
l’oublions pas, pour faire une constitution démocratique,
c’est-à-dire pour simplifier l’administration jusqu’à la
réduction de l’impôt et jusqu’au respect des individus ; ils ont
été élus pour constituer le pays.
Qu’ont-ils fait, cependant ?
Au lieu de constituer le pays, ils se sont empressés de se
constituer eux-mêmes en gouvernement ; ils ont déduit la
conséquence avant d’avoir posé le principe ; après quoi, et sans
pouvoir échapper au précédent funeste qu’ils venaient
d’établir, ils n’ont été occupés, comme ils ne pouvaient être
occupés, que du salut et de la conservation de ce gouvernement.
Ils ont agi ainsi et ils ont été conséquents ! Le pays n’a-t-il
pas, en effet, cessé d’exister le jour où les Représentants ont
été réunis dans le palais législatif ? L’assemblée ne s’est-elle
pas déclarée souveraine, souveraine absolue, prenons-y garde !
et tellement absolue qu’elle peut plus que nous, car elle peut
contre nous.
Elle peut rester à son poste indéfiniment.
Elle peut, par un décret, nous faire incarcérer ou nous
proscrire, un à un ou tous ensemble.
Elle peut vendre la France en partie ou tout entière à
l’étranger !
On m’objecte qu’elle ne le fera pas ; certes, c’est bien là ce
qui nous reste d’espoir, car je réponds qu’elle le peut ; et
j’ajoute que je ne comprends pas qu’un peuple libre puisse être
régulièrement à la discrétion d’une simple représentation
nationale qui jouit d’un modeste instrument d’action, composé
de cinq cent cinquante mille baïonnettes.
L’Assemblée nationale n’a que l’intelligence des rois ; le génie
démocratique lui est étranger.
L’Assemblée est un gouvernement ; elle ne devait être qu’un
notaire.
Nous avons élu des représentants pour rédiger un contrat qui
déterminât, par des clauses précises, la ligne suprême où finit
le peuple et où commence l’administration, elle a décidé, sans
l’écrire, que le peuple finissait partout et que le
Gouvernement commençait partout aussi.
Si l’Assemblée était l’expression fidèle de la souveraineté
nationale, les lois ou décrets qu’elle rend s’appliqueraient
immédiatement à la sauvegarde du droit des citoyens, au lieu de
ne s’appliquer qu’à sa sécurité propre. L’essence de la loi est
d’exprimer la volonté et de protéger les intérêts de tout le
monde ; car, la loi, tout le monde est censé la faire ; eh bien !
examinons tous les décrets rendus par l’Assemblée et nous
n’en trouverons pas un seul qui ne soit conçu en vue de sauver
l’inviolabilité administrative, en paralysant les libertés
publiques ; nous n’en trouverons pas un seul qui ne consacre
l’enchaînement du pays social au profit de la sécurité du pays
officiel.
VIII
Je ne crois point à l’efficacité des révolutions armées et je
dirai tout à l’heure pourquoi je n’y crois point. Cependant, dès
qu’une révolution de cette sorte est accomplie, dès qu’elle est
acceptée, sans conteste, par le pays tout entier, je conçois la
possibilité de la faire tourner au profit de la nation.
Que faut-il pour cela ?
Il faut que l’action révolutionnaire intervienne dans les
choses, il faut qu’elle s’applique aux institutions !
La Révolution de février, comme celle de 1830, n’a tourné qu’au
profit de quelques hommes, parce que cette Révolution, comme
celle de 1830, n’a aboli que des noms propres. Alors, comme
aujourd’hui, la machine gouvernementale garda, comme elle
garde, les mêmes rouages, et je n’y vois de changé que la main
qui fait tourner la manivelle.
Que voulait-on dire, lorsqu’au 24 février on affichait dans les
rues et l’on imprimait dans les journaux que la France avait
renversé le gouvernement et reconquis ses libertés ?
Cela signifiait-il simplement que le National avait pris la
place du Journal des Débats ?
Quelqu’un a-t-il dit que les conséquences de cet événement qui
a remué le monde, dussent avoir pour bornes le triomphe de M.
Marrast et de ses amis ?
C’eût été, en vérité, beaucoup de bruit pour une assez pauvre
besogne !
Quand la Révolution nous a dit : Le peuple français a reconquis
ses libertés, nous avons pris la Révolution au mot et nous
avons proclamé dans notre cœur l’abolition, non pas de la
royauté seulement, mais du gouvernement royal, du
gouvernement qui tenait étroitement enchaîné dans ses serres
administratives les libertés de la France.
Ainsi, en reconquérant la liberté de la pensée, la liberté de la
presse et la liberté du vote, nous avons aboli, avec son budget,
le gouvernement de l’intérieur qui avait été institué pour nous
tenir en suspicion au profit du gouvernement du roi.
Ainsi, en reconquérant la liberté des études, nous avons aboli.
avec son budget, le gouvernement de l’instruction publique, qui
avait été institué pour poinçonner notre intelligence et pour
diriger notre éducation au profit du gouvernement du roi.
Ainsi, en reconquérant la liberté de conscience, nous avons
aboli, avec son budget, le gouvernement des cultes. qui avait
été institué pour n’introduire dans le temple que des hommes
dont l’influence était acquise aux intérêts du gouvernement du
roi.
Ainsi, en reconquérant la liberté des échanges, nous avons
aboli, avec son budget, le gouvernement du commerce, qui avait
été institué pour tenir incessamment le crédit public sous la
main du gouvernement du roi.
Ainsi, en reconquérant la liberté du travail et de l’industrie,
nous avons aboli, avec son budget, le gouvernement des travaux
publics, qui avait été institué pour créer de gros bénéfices aux
amis du gouvernement du roi.
Ainsi, en reconquérant la liberté des transactions et la liberté
du territoire, nous avons aboli, avec son budget, le
gouvernement de l’agriculture, qui avait été institué pour
tenir le possesseur du sol, c’est-à-dire celui en qui réside la
raison de l’alimentation publique, sous la dépendance immédiate
du gouvernement du roi.
Ainsi. en reconquérant la liberté d’être, nous avons aboli, avec
son budget, le gouvernement des casernes qui, en temps de paix,
n’a été institué que pour nous acculer dans le néant politique
au profit du gouvernement.
Ainsi, enfin, en reconquérant toutes nos libertés, nous avons
aboli, avec ses budgets multiples, cette administration
complexe des monarchies bâtardes cette tutelle exorbitante
qui a pris naissance aux jours ombrageux de la tyrannie
impériale qui est morte, écrasée par la discussion, depuis plus
de trente ans. et dont le cadavre corrompu, faute par nous
d’avoir su où et comment l’enterrer, asphyxie la liberté.
S’il est vrai qu’une Révolution abolit quelque chose. voilà ce
que flous avons aboli le 24 février.
S’il est vrai que les peuples se révolutionnent pour conquérir
leurs libertés, voilà les libertés que nous avons reconquises le
24 février.
IX.
L’appel démocratique de la dernière Révolution n’a pas été
entendu par nos représentants.
A cet appel, fidèlement interprété, la France pouvait passer la
barrière et rentrer chez elle, c’est-à-dire dans la commune. La
nation, ainsi rendue à son domicile naturel, il ne restait plus à
Paris qu’un symbole inoffensif, faisant de la diplomatie avec
les nations du monde, dirigeant la marine, acceptant ou
déclarant la guerre, dans des cas et à des conditions stipulées
signant des traités de paix et de commerce, veillant, à
l’intérieur, à l’exécution des lois, toujours simples et peu
nombreuses chez un peuple libre nommant, sous sa
responsabilité. un ministre des affaires étrangères, un
ministre de justice, un ministre de la marine et des colonies,
un ministre de la guerre et un comptable, et se tirant
d’affaires avec un budget qui aurait atteint, bon ou mal an,
sauf les cas d’hostilités et les intérêts de la dette. le chiffre
de quatre à cinq cent millions.
Je ne parle pas de la dette qui demeure en dessous, de cette
combinaison. La dette, la France peut d’autant plus la
reconnaître, qu’en rentrant dans la commune, elle est remise
en possession de sa propre richesse, qui se trouve dégrevée,
par ce seul fait, de toutes les charges administratives qui
absorbent le plus net de ses revenus. Je ne fais ici que la
liquidation du gouvernement royal. Je l’oblige, par la
suppression de sept budgets, à restituer annuellement à la
nation douze cents millions, au moins, avec lesquels elle peut
facilement éteindre la dette en peu d’années.
Mais le bénéfice le plus immédiat que doit retirer la France de
la suppression de ces budgets, c’est sa liberté d’action qui a
pour conséquence forcée la confiance des citoyens entre eux,
la cessation de la crise et l’établissement du crédit national
sur les ruines de ce crédit fiévreux des gouvernements, crédit
qui s’allume ou s’éteint, selon que le gouvernement se fixe ou
chancelle.
En dehors des départements ministériels de la marine et de la
guerre, qui sont des annexes de celui des affaires étrangères,
et, en dehors du grand juge, en qui se résume l’unité judiciaire,
tous les autres ministères sont incompatibles avec les libertés
publiques, car ils ne sont qu’un démembrement du despotisme
royal qui tenait tous les éléments sociaux sous sa main.
Si le commerce, si l’industrie, si l’instruction, si les cultes, si
l’agriculture, si, en un mot, les Français sont libres, qu’on me
dise ce que nous avons à faire des grands maîtres de
l’industrie, du commerce, de l’instruction, des cultes, de
l’agriculture, de l’intérieur ? Depuis quand la grande maîtrise
a-t-elle cessé d’être la sanction de la servitude ?
X.
Le gouvernement de la France établi sur les bases que je viens
d’indiquer, les partis s’évanouissent, les ambitions s’éteignent
et les mots Liberté, Egalité, Fraternité sortent enfin du
domaine des interprétations et des controverses pour passer
dans les faits.
Je m’explique et mes explications seront simples.
Qu’est-ce qui s’oppose de fait à l’établissement de la liberté,
de l’égalité, de la fraternité parmi nous ? L’ambition,
c’est-à-dire le désir de dominer, de gouverner le peuple.
Où réside l’ambition ? Dans les partis ; c’est-à-dire dans ceux
qui désirent dominer, gouverner le peuple.
Où un parti puise-t-il sa raison d’être ? Dans la certitude
qu’il a de pouvoir, victorieux, confisquer à son profit les
libertés et les contributions nationales ; c’est-à-dire dans la
possibilité qui lui est démontrée de se rendre maître de
l’autorité sur toutes choses et de s’imposer ainsi au peuple et
aux partis rivaux.
Comment un parti peut-il s’imposer ? En s’emparant de
l’administration.
Or, qu’est-ce que l’administration ?
L’administration est, je ne sais quoi d’abstrait, d’indéfini,
d’illogique, de contradictoire, d’obscur, d’incompréhensible,
d’arbitraire, d’absurde, de monstrueux.
Quelque chose qui ne dérive ni du cœur, puisque c’est aride et
sans sentiment ; ni de la science, puisque nul n’y comprend
rien ;
Un instrument sans forme, sans physionomie et sans
proportions.
Un mythe néfaste et poltron, dont le culte ruineux occupe un
million de prêtres tout aussi insolents que fanatiques.
Une chose aveugle et qui voient tout, sourde et qui entend
tout, impuissante et pouvant tout, impondérable et écrasant
tout, invisible et remplissant tout, impalpable et touchant à
tout, insaisissable et empoignant tout, inviolable et violant
tout ;
Une nébulosité incandescente portant les éclairs, la foudre et
l’asphyxie ;
Une invention féerique, démoniaque et infernale qui frappe,
frappe toujours, à tout propos et dans toutes les directions,
de telle sorte qu’il y a incessamment, entre ses agents et le
peuple, un rempart de tourbillons et de moulinets.
Voilà l’administration ! c’est-à-dire ce par quoi l’on gouverne ;
la cause première de l’exigence des partis, de l’ambition, de la
tyrannie, des privilèges, de la haine ! Voilà le monstre en litige
! Voilà le Minotaure qui boit du sang et dévore des milliards !
Voilà la forteresse tour à tour assiégée, conquise, ré-assiégée,
reconquise, et réas siégée encore, pour être de nouveau
re-reconquise par les partis !
Supprimez l’administration, étouffez le monstre, terrassez le
Minotaure, démolissez la forteresse, que reste-t-il ? des
doctrines, rien de plus ! Des doctrines individuelles n’ayant
plus aucun moyen de s’imposer ! Des doctrines isolées, timides
et décontenancées que vous allez voir courant, tout essoufflé,
se jeter, pour trouver protection et garantie, dans le sein de
cette grande doctrine humaine : l’�QUIT� !
�gorgeons ce dragon hérissé de griffes que les nationaléens
veulent apprivoiser au profit de M. Cavaignac, pour nous faire
mordre.
Que les socialistes veulent apprivoiser au profit de M.
Proudhon , pour nous faire mordre.
Que les orléanistes veulent apprivoiser au profit de M. de
Paris, pour nous faire mordre.
Que les impérialistes veulent apprivoiser au profit de M.
Bonaparte, pour nous faire mordre.
Que les légitimistes veulent apprivoiser au profit de M. de
Bourbon, pour nous faire mordre.
Dispersons les ongles de l’animal dans les municipalités ;
gardons-les avec soin pour qu’on ne les puisse plus réunir en
corps, et la discorde s’enfuit avec sa cause unique ; il n’y a
plus en France que des hommes libres, ayant, pour le droit des
autres, le respect dû à leur propre droit, et s’embrassant dans
la fraternelle ambition de concourir au bien-être commun. La
défiance perd, ainsi, la garantie de ses inspirations haineuses
le capital s’incruste dans la production, la production s’appuie
sur le capital, et le crédit national ou individuel est fondé !
XI.
Arrivés à ce point d’affranchissement, nous sommes maîtres
chez nous ; nul n’est plus haut que tous ; nul n’est en dehors
du droit commun ; la souveraineté nationale est dès lors un
fait, et le suffrage universel a une signification démocratique.
Au lieu d’avoir le droit niais et puéril, de choisir nos maîtres,
comme cela vient de nous êtes permis, nous choisirons des
délégués qui, à leur tour, au lieu de s’inspirer du droit
administratif, comme cela se fait à l’heure où j’écris,
s’inspireront du droit national, dont la définition sera
précisée par les faits.
De là sortira une administration simple, et, par conséquent,
compréhensible ; vraie, et, par conséquent, juste. Le programme
de l’accession des Français à tous les emplois cessera d’être
un mensonge grossier, un leurre inique, dont la turpitude est
démontrée par l’impuissance même des études spéciales à
former des hommes capables de débrouiller le mécanisme d’une
seule section de l’administration formidable qui nous régit.
Et nos libertés une fois sauves, l’administration une fois
simplifiée, le Gouvernement une fois dépouillé de ses moyens
d’agression, mettez à sa tête un Français ; que ce Français
s’appelle Cavaignac, Proudhon , d’Orléans, Bonaparte, Bourbon ;
c’est à quoi j’attache vraiment une fort médiocre importance.
Pourvu qu’ils soient dans l’impossibilité d’usurper ma maîtrise,
pourvu qu’ils soient dans l’impossibilité de manquer à leurs
devoirs envers moi, les gens d’office ne me semblent point
mériter une attention sérieuse le nom de ceux qui me servent
m’importe peu. S’ils agissent mal, je les punis ; s’ils agissent
bien, ils n’ont fait que leur devoir ; je ne leur dois rien que ce
qui est coté à l’émargement.
Ce que je dis du nom, je le dis aussi du titre. Que le chef d’une
administration démocratique s’appelle président, roi, empereur,
satrape, sultan ; qu’il soit monsieur, citoyen ou majesté, peu
m’importent ! Quand la nation est réellement souveraine, je
suis sûr d’une chose, c’est que le chef de l’Etat, quel que soit
d’ailleurs son nom, ne peut jamais être que le premier
serviteur de la nation, et cela me suffit ; car, dès qu’il est
établi, en fait, qu’un fonctionnaire public, salarié par le
peuple, n’est rien que le serviteur du peuple, je sais que le
peuple restera couvert sur le passage du fonctionnaire, qui se
découvrira, lui, devant le peuple qui le paie, duquel
il vit, auquel il doit ses services, et qui, par conséquent, est
son maître. Cela connue, plus d’indécision dans la cité : le droit
public est défini, la nation est reine et le fonctionnaire n’est
plus qu’un membre hiérarchique et rétribué d’une domesticité
politique qui doit tout à tous, et à laquelle nul ne doit
personnellement rien.
Si la démocratie est le renversement du régime indigne des
bureaux ;
Si la démocratie est la consécration de la dignité du citoyen ;
Si la démocratie est le néant de l’ambition et de ses crimes, en
même temps que la source du désintéressement et de ses
vertus ;
Si la démocratie est le gouvernement du peuple, le
gouvernement de soi par soi-même ;
Si la démocratie n’est que le règne pur et simple et non pas la
tyrannie de l’administration :
Il me semble que je suis dans la question.
XIII.
Mais il y a des gens qui sont loin d’accepter ce raisonnement.
Les théoriciens, nos maîtres, trouvent que l’idée est
préférable au fait. Et cette doctrine qu’ils soutiennent leur
donne un dividende qui les encourage fort à le soutenir encore.
À leur avis, pourvu que l’impôt continue ses versements et
pourvu que la pluie respecte, sur le fronton des édifices
publics, les mots : République et Liberté, nous sommes
républicains et libres.
Ces gens-là sont très forts !
Aussi forts que ce personnage bien avisé des proverbes arabes
qui, sans toucher en aucune sorte au contenu du vase, crut
qu’en changeant l’étiquette, il changeait la liqueur.
Aussi forts que ces génies burlesques des farces de la foire,
qui se croient en sûreté contre le feu pris à leurs vêtements,
parce qu’ils ont sur la poitrine la plaque des assurances
contre l’incendie.
Ces gens-là, je le répète, sont démesurément forts !
En écoutant attentivement les subtilités de leur
argumentation, nous entendrons parler beaucoup et fort haut
de la souveraineté du peuple. Croyez-vous qu’il ait jamais été
permis d’insulter le souverain ? Vous dites Non ! Eh bien c’est
depuis qu’on vous dit que le peuple est souverain que vous
n’avez précisément le droit d’insulter que le peuple ! J’aime
bien mieux, pour ma part, nier la souveraineté du peuple et
croire à la souveraineté du gouvernement qu’il m’est prescrit
de respecter.
Je dis que j’aime mieux croire à la souveraineté du
gouvernement ; je suis bien forcé d’y croire ; tout le monde
est bien forcé d’y croire comme moi ; Je n’existe pas, nul ici
n’existe par lui-même : notre existence ne nous est point
propre. Nous ne vivons civilement, commercialement,
industriellement, religieusement, intellectuellement que par le
gouvernement !
Voyageons-nous sans un sauf-conduit signé de lui ?
Achetons-nous une propriété, faisons-nous une transaction où
il ne vienne s’interposer ? Professons-nous un culte qu’il n’ait
validé ? Nous instruisons-nous ailleurs que dans les écoles et
dans les livres approuvés par son université ? Publions-nous
autre chose que ce qu’il nous permet de publier ? Et, pour
pousser l’examen de cette tyrannie réglementaire, jusqu’aux
infimes détails de la trivialité fumons-nous un cigare qu’il ne
nous ait lui-même vendu ? Sommes-nous avocats, médecins,
professeurs, marchands, artistes, facteurs, crieurs publics,
sans qu’il nous en ait donné licence ? Non ! Nous n’existons
pas, vous dis-je, nous sommes des objets inertes, des pièces
d’adhérence d’une machine savante et compliquée dont la
manivelle est à Paris...
Eh bien, je dis que c’est là une situation irrégulière une
situation aussi embarrassante pour le gouvernement que fatale
pour la nation.
Je comprends qu’il fût possible à Richelieu de gouverner ainsi,
la France des derniers siècles était tout entière et de son
plein gré sous la couronne du roi. Mais malheur à ceux qui ne
tiennent pas compte de la différence des temps ! Aujourd’hui,
chaque citoyen se palpe et délibère, et le contrôle des actes
officiels est partout !
XIV.
Il y a. cependant, dans cette partie saine de la nation, dans ce
noyau du bon sens public, des gens qui craignent de voir clair
dans cette situation : des gens qui ne peuvent pas se résoudre
à comprendre qu’en se saignant désespérément pour entretenir
cinq cent mille employés et autant de mille soldats, ils
retirent un million d’hommes de la production et créent, au
profit de je ne sais quel Minotaure, un parasitisme officiel
dont l’attitude formidable dessèche dans le cœur du pays la
confiance et le crédit, source unique à laquelle ce même
parasitisme vient cependant se désaltérer.
Ceux-là perpétuent la crise et ils la perpétuent parce qu’ils
ont peur.
Ils ont peur des socialistes ; ils ont peur pour leur propriété ;
ils ont peur pour leur religion ; ils ont peur pour leur famille !
Ils ont peur des socialistes ?... De quels socialistes ont-ils
peur ?
Il y a les socialistes de Fourier.
Il y a les socialistes de Pierre Leroux.
Il y a les socialistes de Proudhon.
Il y a les socialistes de Considérant.
Il y a les socialistes de Louis Blanc.
Il y a les socialistes de Cabet.
Il y a, enfin, les socialistes que je connais et puis ceux que je
ne connais pas et que je ne connaîtrai jamais, car le socialisme
se morcelle, se subdivise, se diversifie et se sépare par
sectes, comme tout ce qui n’est pas défini or, le socialisme
n’est pas défini.
Le socialisme est, en somme, un système philosophique très
obscur, fort compliqué, extraordinairement embrouillé, que des
hommes d’érudition sont obligés d’étudier avec une attention
minutieuse pour en venir le plus souvent à n’y rien comprendre
du tout.
Le socialisme, d’après ce qu’il est possible de saisir dans
l’ensemble de ses propositions, veut faire de la société une
immense ruche dont chaque alvéole recevra un citoyen auquel il
sera enjoint de rester coi et d’attendre patiemment qu’on lui
fasse l’aumône de son propre argent. Les grands dispensateurs
de cette aumône, percepteurs suprêmes des revenus universels,
formeront un état-major, passablement renté, qui, en se levant
le matin, daignera satisfaire l’appétit public ; et qui, s’il dort
plus longtemps que de coutume, laissera trente-six millions
d’hommes sans déjeuner.
Le socialisme est une tentative d’équilibre géométrique dont la
démonstration, fondée sur un principe d’immobilité, - ne
saurait avoir pour base les sociétés humaines essentiellement
actives et progressives.
Le socialisme est une spéculation abstraite, comme
l’administration actuelle est une spéculation abstraite : le
peuple qui ne comprend pas celle-ci, ne comprend pas non plus
celle-là ; or, le peuple n’adopta jamais librement ce qu’il ne
comprit point.
Le socialisme, pour tout dire, veut faire les affaires du peuple
et il vient pour cela trop tard, ou je me trompe fort.
Mais les socialistes sont des philosophes qui ont, pour
professer leurs doctrines, le même droit qu’ont leurs
adversaires pour professer les leurs. De même qu’il appartient
au peuple de juger ceux-ci, de même aussi lui appartient-il
d’apprécier ceux-là.
Nul ne peut se mettre à la place du peuple pour pronon
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