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  Post� le mardi 03 janvier 2006 @ 02:28:53 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
AutoritéLa Plume, 1895

C�est sur la v�ritable, l�unique, la premi�re cause de tous les maux sociaux que ne s�entendent pas les socialistes. La lutte vient de l�.

Libertaires et autoritaires disent volontiers, les uns et les autres que cette cause, c�est l�organisation sociale ; mais ce terme est extr�mement vague, il y a cent fa�ons - parfois contradictoires - de le comprendre et c�est lorsqu�on sort de cette banale g�n�ralit� que le d�saccord na�t soudain.

Quand, afin de mieux �tudier le corps d�un animal, le naturaliste en examine une � une chaque partie isol�ment - comme si elle pouvait se s�parer de l�ensemble, - le fait ne peut se produire qu�� l�aide d�une abstraction qui n�existe que dans la pens�e de l�op�rateur mais que d�ment la r�alit� des choses. C�est par un proc�d� du m�me genre que j�ai pu analyser successivement nos diverses institutions sociales ; mais il est bien certain que, en fait, les unes et les autres font partie d�un tout compl�tement homog�ne et dont il est impossible autrement que par la pens�e, de d�tacher les multiples �l�ments.

Si les institutions �conomiques p�sent principalement et directement sur les besoins mat�riels de l�individu ; si les politiques atteignent plus sp�cialement ses besoins intellectuels ; si les morales frappent plus particuli�rement ses besoins psychiques, l�indissoluble lien qui unit tous ces besoins chez l��tre social se retrouve dans ces diverses institutions.

C�est que, au fond, et malgr� ces adjectifs de distinction : �conomique, politique, morale, l�iniquit� est une comme l�individu est un.

L�agencement social est extr�mement complexe ; il comporte un outillage et des proportions gigantesques ; il peut �tre compar� � un colossal chantier comprenant les machines les plus diverses et les produits les plus vari�s. Ici l�on travaille le fer, l� le bois, ailleurs les tissus. De formidables arbres de couche, reli�s par des milliers de courroies, de tubes, d�axes, de cylindres, d�engrenages � une multitude de m�canismes, communiquent le mouvement � ces derniers. Chaque appareil semble distinct, s�par�, et pourtant tout se tient, se commande, s�encha�ne. La force motrice est une ; c�est elle qui distribue la vie � tous ces ouvriers m�talliques. Que le moteur �clate, et le silence se fera, le repos se produira.

Assourdi par le vacarme, distrait par la vari�t� du spectacle qui s�offre � sa vue, perdu dans le nuage de poussi�re et de fum�e qui l�enveloppe, le visiteur oublie facilement, dans cette inqui�tante complexit�, que tous ces appareils ob�issent � la m�me force. Mais, qu�il sorte de cette fournaise, qu�il gravisse la montagne voisine, et l�, dominant toute la r�gion travailleuse, il sera frapp� par cette admirable unit� au sein d�une diversit� dont les merveilles l�auront, une � une �bloui.

De m�me, pour bien envisager l�immense laboratoire o� se pr�pare la souffrance humaine, il faut que le penseur fasse l�ascension ; qu�il s��loigne du fracas, s�isole et se recueille, apr�s avoir vu et examin�.

Ainsi regard�es de haut et se pr�sentant d�ensemble, les choses se simplifient �trangement. Le philosophe, alors, acquiert la certitude que l�organisation d�une soci�t� n�est que le d�veloppement n�cessaire d�un principe primog�niteur ; qu�elle est la r�alisation, dans le domaine des faits sociaux, d�une id�e-m�re ; que les diverses institutions reposent sur cette base unique, qu�elles en d�pendent en tout et pour tout, que ce premier principe est aux institutions sociales ce que la force motrice est aux divers ateliers d�une usine, ce que le principe vital est aux organes d�un animal, qu�en un mot c�est lui, et lui seul qui les anime, les d�veloppe, les mouvemente, les met en action ; qu�il en est la raison d��tre ; que, sans lui, elles se pulv�riseraient.

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Observateur et dou� d�une logique p�n�trante, le monde socialiste a compris cette v�rit� ; il a compris qu�ainsi les institutions sociales de toute nature : �conomiques, politiques, morales, ne sont en r�alit�, par rapport � la souffrance universelle, que des causes d�riv�es ; qu�il faut chercher au dessus la cause premi�re de cette organisation ; que, maintenue cette cause, toute la structure sociale garderait l�empreinte des m�mes vices ; que le seul moyen de rem�dier au mal, c�est d�en d�noncer l�origine et d�attaquer r�solument celle ci.

L��l�ment socialiste autoritaire voit cette origine dans le principe de � propri�t� individuelle �.

L��l�ment libertaire la d�couvre dans le principe � d�autorit� �.

Ma conviction est que cette derni�re opinion est fond�e.

Je vais donc indiquer d�abord o� g�t l�erreur ; je justifierai ensuite mon appr�ciation.

Cette question est de premier ordre, car c�est de sa solution que d�pend tout le probl�me.

Je r�p�te les termes de celui-ci : L�humanit� souffre ; elle est accabl�e par la douleur. Quelle est la source de ce fleuve d�infortune ? � C�est la propri�t� individuelle, parce qu�elle fait les uns riches et les autres pauvres � disent les socialistes autoritaires ; et les libertaires de r�pondre : � C�est l�Autorit�, parce qu�elle engendre toutes les servitudes et s�oppose � la libre satisfaction de tous les besoins : physiques, intellectuels et moraux, satisfaction qui constitue, pour chaque individu, le bonheur, � tout le bonheur ! �

Telles sont les deux r�ponses ; voyons quelle est la bonne ; examinons qui a tort, qui a raison.

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Malgr� les obscurit�s dont on semble s��tre plu � envelopper cette question, il est assez simple d�y apporter la lumi�re. La cause r�elle, premi�re, unique de la mondiale adversit� se reconna�t au caract�re � d�universalit� � qu�elle doit n�cessairement rev�tir. Toute cause qui ne portera pas ce trait distinctif devra �tre repouss�e ; seule, devra �tre accept�e pour telle celle qui pr�sentera ce � signe de reconnaissance �.

Mais comment distinguer ce cachet � d�universalit� � ?

En soumettant la cause pr�sum�e aux deux �preuves suivantes :

1� Examiner si les souffrances humaines se rattachent toutes � cette cause, et multiplier les exp�riences dans le domaine physique, intellectuel et moral, pour arriver � une certitude en remontant de l�effet � la cause.

2� Contr�ler le r�sultat de cette premi�re constatation par la preuve inverse, c�est-�-dire en descendant de la cause � l�effet, pour voir si, en l�absence de la premi�re, le second dispara�t.

On voit que rien n�est plus simple ni plus concluant.

Ce crit�rium admis - et il me semble impossible de le contester, - exp�rimentons en premier lieu sur la propri�t� individuelle.

L�observation �tablit que la forme actuelle de la propri�t� - ce que j�ai appel� l�iniquit� �conomique - donne naissance aux in�galit�s les plus choquantes, � des comp�titions sans nombre, � un �pouvantable paup�risme. J�ai �num�r� et d�crit trop complaisamment ces plaies sociales pour que vienne � l�esprit du lecteur la pens�e de me reprocher d�avoir cel� quoi que ce soit de ces tortures.

J�ai d�j� eu l�occasion de dire et je ne saurais trop r�p�ter qu��tant donn� l�imbrisable cha�ne que forment les diverses institutions sociales, il est facile de retrouver en chacune d�elles le stigmate de toutes les autres. Aussi, n��prouv�-je aucune difficult� � convenir que notre syst�me du � tout appartient � quelques-uns � p�se, tant directement qu�indirectement, d�un poids �norme sur les destin�es de l�individu.

Mais peut-on, quelle que soit la souffrance examin�e et quel qu�en soit le sujet, soutenir que c�est l�application de cette unique formule qui la d�termine ?

Si l�individu n�avait que des besoins �conomiques � satisfaire ; si, pour �tre et se sentir heureux, il suffisait de poss�der bonne table, bon g�te, bon v�tement ; si le plaisir se bornait aux jouissances dites mat�rielles, on pourrait hardiment r�pondre par l�affirmative.

Mais l�homme n�est-il donc qu�un ventre ? N�est-il donc qu�un estomac qui dig�re ? N�est-il qu�un compos� de sens qui jouissent ou souffrent ? Est-il heureux par le fait seul qu�il mange lorsqu�il a faim, boit quand il a soif, se repose lorsqu�il est fatigu�, dort quand il a sommeil et.... aime quand il est en rut ?

Sans doute, tout cela, c�est du bonheur ; c�est une partie du bonheur ; je ne le nie pas, mais ce n�est pas tout le bonheur.

Car l��tre social du XIX� si�cle ressent, parall�lement � ces besoins de nutrition, de v�tement, d�habitat, de reproduction, toute la gamme des besoins c�r�braux et affectifs.

Il pense, il sait, il veut, il aspire, il sympathise, il affectionne. Si la suppression du travail excessif, de l�excessive privation et de l�ins�curit� du lendemain suffit � la joie de vivre, ainsi que semblent le croire les � anti-propri�taires �, comment se fait-il qu�ils ne soient pas parfaitement heureux, ceux qui, vivant dans l�opulence et � l�abri des coups de la fortune, peuvent ne rien refuser, de ce qu�ils d�sirent, � leur tube digestif, � leurs sens, � leur amour du bien-�tre, du confortable, du luxe ?

Pourtant ces privil�gi�s connaissent, eux aussi, la douleur. Ils ignorent les angoisses des estomacs affam�s, des membres grelottant de froid, des bras tombant de harassement, c�est vrai, mais ils sont en proie aux affres de la jalousie, aux d�ceptions de l�ambition, aux inqui�tudes de la conscience, aux morsures de la vanit�, aux tyrannies du � qu�en dira-t-on �, aux suj�tions du convenu, aux obligations familiales, aux exigences mondaines ; ils se d�battent au sein des �c�urements, des d�go�ts. des indignations, des r�voltes.

Ceux-l� ne souffrent point, n�est-ce pas, de la forme propri�taire, puisqu�ils en accaparent tous les avantages ? Et pourtant ils sont malheureux aussi. Voil� donc que sur le premier point nous trouvons en d�faut la propri�t� individuelle consid�r�e comme cause premi�re et unique.

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Il est vrai que les dialecticiens anti-propri�taires ne sont pas embarrass�s pour si peu. Ils r�pondent que ceux dont je viens de parler ne souffrent pas directement de l�organisation �conomique, que tout au contraire ils en b�n�ficient ; mais qu�ils en p�tissent indirectement, parce que c�est la susdite organisation qui a suscit� et qui n�cessite les institutions politiques et morales dont ils ont � se plaindre, et qui jettent tant d�ombre dans la clart� de leur existence

Eh bien ! si l�on admet cette hypoth�se - je me sers du mot hypoth�se parce que cette opinion m�me historiquement, n�est nullement d�montr�e, - il suffit d�examiner si la transformation de la seule organisation �conomique suffirait � faire dispara�tre les tourments dont il est question. Si oui, c�est que la propri�t� individuelle est bien r�ellement la cause premi�re et unique de tous les maux, puisque. celle-ci supprim�e, la souffrance universelle est conjur�e. Si non, c�est que cette cause est ailleurs.

C�est n�cessairement le second point de ma d�monstration.

Or les socialistes qui d�noncent la propri�t� individuelle comme l�unique cause de la douleur sociale sont partisans de l�autorit�.

Ils n�entendent en aucune fa�on briser toutes les entraves, toutes les contraintes. Croyant la r�glementation n�cessaire ils se proposent, le pouvoir conquis, de le faire servir � l�application de leur syst�me et de r�tablir sous l �euph�misme d�� administration des choses � un syst�me �tatiste - le quatri�me �tat, l��tat socialiste, l��tat ouvrier, - dont le r�le sera de g�rer la richesse sociale, d��laborer et de prendre pour cela des d�cisions d�ordre g�n�ral et cons�quemment de les faire respecter.

Qu�on le veuille ou qu�on ne le veuille pas, cette conception particuli�re d�une soci�t� socialiste est la continuation de notre syst�me gouvernemental. Car, pour �tre en mesure d�assurer l�ex�cution d�une d�cision quelconque, et a fortiori d�un ensemble de d�cisions simultan�es et successives embrassant la totalit� des manifestations de la vie individuelle et collective, il est indispensable d�employer la force. C�est donc le maintien fatal de ce formidable appareil r�pressif qui n�cessite : police, tribunaux et prisons ; c�est l�obligatoire perp�tuation de cette �crasante hi�rarchie qui va du pouvoir supr�me au plus humble repr�sentant du fonctionnarisme ; c�est enfin non moins forc�ment la compression douloureuse de tous les besoins intellectuels et psychiques pour que les individus ne soient pas tent�s d�enfreindre la r�gle.

Seraient-ils heureux ceux qui compara�traient devant ces tribunaux et seraient plus ou moins longtemps d�tenus dans les nouvelles bastilles ou encore condamn�s par la magistrature aux plus durs travaux ?

Les rivalit�s s�exerceraient-elles moins violemment qu�aujourd�hui, entra�nant � leur suite leur hideux cort�ge de haine, de rancune, d�envie, de calomnie, de bassesse, de flatterie, lorsque le champ commercial, industriel et financier leur �tant ferm�, elles se livreraient bataille pour les premi�res places dans la hi�rarchie administrative ?

Aurait-il plus que de nos jours la possibilit� de satisfaire tous ses besoins, c�est-�-dire de go�ter le bonheur, l�individu dont tous les app�tits seraient, comme aujourd�hui, plus qu�aujourd�hui peut-�tre, incessamment pr�vus, r�glement�s et mesur�s ?

Il est facile de concevoir une soci�t� dans laquelle n�existerait plus la propri�t� individuelle et survivraient pourtant avec toutes leurs cons�quences les institutions politiques et morales de notre �poque.

La transformation de l�organisation propri�taire n�am�nerait pas le moins du monde la suppression des iniquit�s politiques et morales. Ceux qui sont victimes du � Tous ob�issent � quelques-uns � continueraient � �tre tortur�s.

Donc les socialistes autoritaires une fois de plus ont tort.

Dans une �uvre admirablement document�e, �mile de Lavelaye, une de leurs autorit�s - en �tudiant � la propri�t� et ses formes primitives � d�montre que l�appropriation priv�e est de date relativement r�cente et que, en tous cas, elle a �t�, dans tous les pays, pr�c�d�e d�une appropriation plus ou moins commune. ? Si il �tait exact que le malheur social prov�nt du seul � Tout est � quelques uns �, il faudrait conclure que les peuples primitifs durent conna�tre la vie heureuse. Or l�histoire, la tradition et la science �tablissent qu�il n�en fut rien.

L�erreur des socialistes autoritaires g�t dans ce fait que, exasp�r�s par l�iniquit� qui accable le plus grand nombre et opprime les besoins les plus universels et les plus urgents � satisfaire : l�iniquit� �conomique, ils n�ont vu que celle-l� et, �tudiant ses rapports avec les deux autres, constatant son �vidente ing�rence dans le domaine politique et moral, ils l�ont prise - � la l�g�re - pour le point de d�part de tous les crucifiements.

Ce qui a contribu�, plus que tout autre chose � les faire verser dans cette orni�re, c�est l�influence d�cisive de l��cole socialiste Allemande et des �crits de Karl Marx consid�r�s comme l�Evangile du Parti, bien que, sur mille membres de celui-ci, il n�y en ait pas cinquante qui les aient lus, pas cinq qui les aient compris.

Je conclus en disant que les socialistes autoritaires se trompent : en prenant la propri�t� individuelle pour la cause unique de la douleur universelle, ils ont simplement pris la partie pour le tout.

Examinons maintenant la r�ponse des libertaires qui accusent l�Autorit� de tout le mal et proc�dons comme pour la propri�t� priv�e. [1]


[1] Nous n�avons pas trouv� trace d�une suite dans les exemplaires de La Plume num�ris�s sur Gallica


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