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PR�FACE d��mile Gautier
Chapitre Premier : La Question Sociale
I - Diverses fa�ons de la poser. - Il est n�cessaire d�en pr�ciser les termes. - Diverses mani�res fausses ou incompl�tes de poser la question.
II. - Le probl�me � r�soudre. - Commentaire d�taill� de chacun de ces termes : Instaurer - un milieu social - qui assure � chaque individu - toute la somme de bonheur - ad�quate, � toute �poque, au d�veloppement progressif de l�humanit�.
III. - Cons�quences � tirer de ce qui pr�c�de. - Justice, R�publique, �galit�, Fraternit�. La Question sociale est n�e avec la premi�re forme de soci�t� et ne dispara�tra qu�avec la derni�re. La Question sociale sera toujours pendante. D�fauts, en sociologie, de toute syst�matisation.
Chapitre Second : La douleur universelle
I. - Prol�tariat manuel. - Labeur excessif ; privations ; salaire insuffisant ; vieillesse indigente ; sans-travail ; �pouvantable d�tresse ; mendiants ; vagabonds ; voleurs ; prostitu�es ; morts par la faim ; suicides.
II. - Prol�tariat intellectuel. - Employ�s d�administrations publiques et priv�es ; monotonie de leurs occupations ; difficult�s de l�avancement ; absence d�id�al ; suj�tion ; routine ; honoraires d�risoires ; m�diocrit� ; mis�re en redingote. Employ�s de commerce et d�industrie ; pris entre le patron et la client�le ; ins�curit� du lendemain ; sans place.
III. - Classe moyenne. - Petit commerce : souci perp�tuel ; lutte concurrentielle ; menaces de faillite ; ruine totale. Petite industrie : inf�riorit� r�sultant de l�outillage ; �crasement certain. Petite propri�t� : imp�t ; usure ; hypoth�que ; mauvaises r�coltes ; anxi�t� constante ; ruine.
IV.- Classe �lev�e. - Souffrance d�une autre nature mais tr�s r�elle. Bonheur impossible au litt�rateur, � l�artiste, au savant, au riche. C�urs broy�s. Douleur partout en haut comme en bas. Pessimisme universel.
Chapitre Troisi�me : Cause de la douleur universelle (causes fausses)
I.- La nature. - Langage de ceux qui accusent la nature d�insuffisance. Insuffisance incontestable aux �poques primitives, au temps des civilisations gr�co-romaines, et m�me aux si�cles derniers. Mais aujourd�hui, il y a suffisance.
A. Nos richesses mat�rielles. - D�veloppement agricole : provisions alimentaires consid�rables ; outillage industriel formidable ; puissance de production �norme ; nombre, s�curit� et rapidit� des communications mondiales.
B. Nos richesses intellectuelles. - Progr�s scientifiques : astronomie, math�matiques, physique, chimie, histoire naturelle, physiologie, anatomie, m�decine, philosophie, sociologie, langage, po�sie, litt�rature, th��tre, musique, peinture, sculpture, architecture.
C. Quelques chiffres. - Production agricole, exc�dent de cette production sur les besoins nutritifs ; production industrielle, exc�dent des produits industriels sur les besoins � satisfaire.
D. Conclusion. - La cause de la douleur universelle n�est pas dans la Nature ; consid�rations tr�s importantes : pourquoi jamais �t� aussi urgent de r�soudre le probl�me social.
II.- L�individu. - Acte d�accusation contre l�individu.
A.- Questions pr�judicielles. - En quoi consiste le vice et la vertu : R�ponses contradictoires des moralistes. Ce qu�est la conscience. Libre arbitre et d�terminisme. Moralistes pris dans leur propre pi�ge. Dieu, loi, conscience ne sont que des abstractions. D�finition exacte du bien et du mal. Autorit�s � l�appui de cette d�finition. L�homme, �tre social et sociable, n�est qu�un produit du milieu. Par nature il n�est ni bon ni mauvais, il est neutre. Mais il devient bon ou m�chant en raison du nombre et de la puissance des motifs qui le portent � �tre ceci ou cela. Voyons donc pourquoi il est :
B. -
- (1) Paresseux.
- (2) �go�ste.
- (3) Violent.
- (4) Menteur.
- (5) Cupide.
- (6) Dominateur.
C. - Conclusion. - L��tre social est le produit n�cessaire des trois facteurs suivants : h�r�dit�, �ducation, milieu. S�il est mauvais c�est qu�il a int�r�t � l��tre. Nombreuses citations � l�appui de cette opinion. Inutilit� de la r�pression et des pr�dications moralistes. Constatation rassurante pour l�avenir.
Chapitre Quatri�me : Cause de la douleur universelle (causes secondes et diverses
L�iniquit� �conomique. - � Tout appartient � quelques-uns �
I. - Appropriation individuelle du sol et du sous-sol. - C�est le point de d�part de toutes les spoliations. La l�gende r�volutionnaire de 1789. Dangers de la fausse libert� alors proclam�e. Servitude et mis�re du prol�tariat agricole. �pouvantable existence des ouvriers mineurs. Richesse des soci�t�s houill�res.
II. - Appropriation individuelle des instruments de travail. -Tout progr�s augmente la mis�re du peuple. La division du travail : ses origines, ses tendances, ses r�sultats. Loi des salaires. Abaissement graduel du taux des salaires. Origine des gr�ves. La surproduction : comment elle se produit, ses cons�quences.
III - Appropriation individuelle des produits. - D�pendance absolue du consommateur pour la satisfaction de n�importe quel besoin, circulation inutile et co�teuse d�une foule de produits. Chantage commercial. Intervention de la concurrence ; ses avantages, ses dangers ; sophistication des produits ; invraisemblable gaspillage, voyages, publicit�, r�clame.
IV. - La Concentration capitaliste. - Cons�quence grave de la concurrence : (a) sur l�industrie : exemple de concentration industrielle. - (b) sur le commerce : ruine de la boutique ; triomphe des grands magasins - (c) sur la propri�t� terrienne : quelques chiffres concluants.
R�le de la haute finance : Condensation des capitaux. Drainage de l��pargne, accaparement de la fortune publique, statistiques probantes. Cons�quence sociale de la concentration capitaliste.
V. - quelques autorit�s. - Marmontel, Smith, Pecqueur, Stuart Mill, Adolphe Blanqui, Lamennais, Proudhon , Engels, B�chner.
PR�FACE D��MILE GAUTIER
Mon cher confr�re,
Vous voyez en moi un homme fort embarrass�.
Vous
m�avez fait l�honneur de me demander - et je vous ai promis -
d�expliquer, en toute franchise, au grand public, ce que je pense de
votre formidable livre, de son fond et de sa forme, de son esprit, de
ses tendances, de sa port�e sociale et de sa moralit�.
L�heure
est venue, para�t-il, o� il faut que, sans d�lai, je m�ex�cute... Je ne
demande pas mieux - car, observateur respectueux des lois que je me
suis volontairement impos�es, j�ai l�intransigeante religion de la
parole donn�e. Mais, en v�rit�, vous me prenez de bien court et le
prot�t dont est menac�e, par minist�re d�ami, ma signature, tombe
inopin�ment tout de m�me � trop br�ve �ch�ance...
Comment ! Vous
ne vous �tes propos� rien de moins - apr�s avoir refait une fois de
plus, � un point de vue nouveau, la critique facile de la civilisation
d�hier et d�aujourd�hui - que d�instituer la philosophie, en quelque
sorte, et la morale de la civilisation de demain ! Et pour juger cette
�uvre, o� vous avez d� mettre, non seulement toute la flamme de votre
votre foi courageuse, toute votre patience document�e, toute votre �me
d�ap�tre, mais encore cette merveilleuse �loquence � laquelle nagu�re,
dans des circonstances particuli�rement tragiques, vos plus
irr�conciliables adversaires �taient oblig�s de rendre hommage ; pour
juger, dis-je, cette �uvre, qui m�riterait d��tre �pluch�e ligne par
ligne et mot par mot, vous ne m�accorderez pas huit jours de d�lai ! A
peine le temps de lire, de dig�rer et de comprendre !...
Dans ces
conditions, pris comme je le suis � l�improviste, au milieu du tumulte
des affaires, dans la fi�vre absorbante d�un travail enrag�, j�aurais
peut-�tre le droit de me d�rober par la tangente.
J�aurais m�me
beau jeu, pour excuser et couvrir ma retraite, me retrancher derri�re
la th�se qui vous est ch�re, en accusant l�ordre social et les
fatalit�s �conomiques. N�est-ce pas en effet parce que, condamn� �
tourner sans merci la roue du labeur professionnel, je suis pris dans
l�implacable engrenage du struggle for life, parce que, manquant du
loisir qu�une civilisation �quitable devrait assurer aux philosophes et
aux artistes, je ne suis le ma�tre ni de mon temps ni de ma besogne,
tandis que vous-m�me, tyrannis� par les n�cessit�s commerciales, vous
ne pouvez pas vous payer le luxe d�attendre ind�finiment, n�est-ce pas
parce que tous deux nous courbons le dos sous le joug du Capital et de
l�Autorit�, que j�ai tant de peine � tenir les engagements dont vous
venez de me rappeler l��ch�ance, vos � bonnes feuilles � sous la gorge ?
Mais
� quoi bon rapetisser, en essayant de l�adapter � un cas particulier,
le plaidoyer magistral dont vous avez si puissamment �tabli
l�universelle port�e ?
Je pr�f�re m�ex�cuter de mon mieux, s�r
d�avance que vous ne m�en voulez pas de ce que cette pr�face (puisque
pr�face il y a), improvis�e en toute h�te sur un coin de table, pourra
avoir de tronqu�, d�insuffisant et de superficiel. La plus belle fille
du monde ne peut donner que ce qu�elle a...
Un point m�a
particuli�rement frapp� en feuilletant d�une main rapide les �preuves
de votre livre, dont, entre tant de publications r�volutionnaires ou
pr�tendues telles, il constitue l�originalit�. C�est que, rompant avec
la mesquine tradition des sectaires, syst�matiquement confin�s sur le
terrain de la guerre des classes, qui m�a toujours fait l�effet d�un
champ de bataille pour micrographes, vous savez su �largir le probl�me
social au point de l��tendre � l�humanit� tout enti�re. Vous avez su
comprendre et poser en fait que ce n�est pas seulement une question
prol�tarienne, une question ouvri�re, mais une question humaine, que
les heureux de la terre, les riches, les puissants, jusques et y
compris ceux qu�on fl�trit du nom d�exploiteurs, sont aussi int�ress�s
� r�soudre que les pauvres, les humbles, les salari�s et les parias.
Peut-�tre fallait-il une certaine audace - plus pr�cieuse et plus rare
que la bravoure de la barricade ou du pr� - pour oser �crire, dans un
livre qui, dans une certaine mesure, para�t s�int�resser de pr�f�rence
aux r�volt�s d�en bas, que personne n��chappe au mal de vivre et que
ceux-l� m�me qui semblent b�n�ficier exclusivement de l�iniquit� des
lois, peuvent �tre les premiers � en souffrir.
Ce courage
civique, sup�rieur aux aux vaines querelles des � petits-boutiens � et
des � gros-boutiens � du socialisme banal, vous l�avez au au plus haut
degr�, et, sans souci d�une popularit� d��quivoque aloi, vous en
fournissez la preuve.
Telle est pour moi l�impression ma�tresse qui se d�gage, de prime vue, de la lecture de votre livre.
Je
ne vous suivrai pas - vous savez pourquoi - dans le d�veloppement des
variations si suggestives que vous avez, avec un art infini, brod�es
sur ce th�me, qui semblera peut-�tre paradoxal � certains fanatiques
irr�conciliables, mais qui n�en est pas moins l�expression strictement
exacte et fid�le de la v�rit� scientifique. Peut-�tre est-il une foule
de menus d�tails sur lesquels nous aurions � nous mettre d�accord.
Mais, c�est sans r�serves, en revanche, que je me rallie - et tous les
hommes de bons sens et de bonne foi qui voudront prendre la peine d�y
r�fl�chir sans parti pris se rallieront avec moi - � votre conclusion,
d�une philosophie si profonde, � savoir que le mal social ne r�sulte
pas autant de la mauvaise distribution de la richesse que de la
mauvaise distribution de la libert�.
Le capital, en effet, dans
la plus large acception du mot, le capital n�est qu�un instrument, qui
ne fait pas le bonheur. L�important pour l�individu, c�est d��tre
libre, c�est de pouvoir s��panouir dans la pl�nitude de sa
personnalit�, sans autres limites que la personnalit� du voisin. Il
n�est pas, au surplus, un seul des progr�s relatifs enregistr�s par
l�histoire, qui ne se traduise par la suppression d�une g�ne, par la
conqu�te d�une libert� : c�est donc logiquement que l�aboutissant id�al
de cette �volution ind�fectible et constante, c�est la libert� absolue,
dont le � Fays ce que veulx � de ce vieil anarchiste de Rabelais reste
le dernier mot.
La revendication du capital � laquelle
s�acoquinent les socialistes sp�cialis�s peut �tre une �tape n�cessaire
; mais, au point de vue hautement philosophique, qui est le v�tre comme
il est le mien, ce n�est qu�un tout petit c�t� du grand �uvre, un
incident �pisodique de l��ternelle bataille entre l�avenir et le pass�.
Il
ne faut pas qu�on m�em...b�te ! Voil� l�alpha et l�om�ga de l��vangile
des �ges nouveaux. Plus de fils - pas m�me de fils d�or - � la patte !
Il ne faut pas qu�on m�em...b�te !
Le jour o� tous ceux qui
pensent, tous ceux qu�une s�culaire discipline n�a pas irr�m�diablement
domestiqu�s au point d��touffer toute volont�, tous ceux qui, de toute
classe et de tout rang, ne sont pas un simple b�tail, auront p�n�tr� le
sortil�ge de ce cri du c�ur du p�re Duch�ne, ce jour-l�, les temps
seront proches, et la R�volution (qui doit s�accomplir dans les
consciences avant de s�accomplir dans les faits) sera � nos portes.
Je
ne sais pas si les �mancip�s en seront plus riches ; mais ce que je
sais, c�est qu�ils pourront �tre plus heureux. Et comme vous aurez �t�
des pr�curseurs qui leur aurez montr� la route, vous aurez le droit
d�entonner le cantique de Sim�on...
Cordialement
�MILE GAUTIER
Chapitre I: LA QUESTION SOCIALE
I - Diverses fa�ons de la poser. - Il est n�cessaire d�en pr�ciser
les termes. - Diverses mani�res fausses ou incompl�tes de poser la
question.
II. - Le probl�me � r�soudre. - Commentaire d�taill� de
chacun de ces termes : Instaurer - un milieu social - qui assure �
chaque individu - toute la somme de bonheur - ad�quate, � toute �poque,
au d�veloppement progressif de l�humanit�.
III. - Cons�quences �
tirer de ce qui pr�c�de.- Justice, R�publique, �galit�, Fraternit�. La
Question sociale est n�e avec la premi�re forme de soci�t� et ne
dispara�tra qu�avec la derni�re. La Question sociale sera toujours
pendante. D�fauts, en sociologie, de toute syst�matisation.
---
I.- Diverses fa�ons de la poser.
Il
y a quelque quinze ans, un tribun, fameux par la rapidit� foudroyante
de son extraordinaire fortune politique, osait dire : � Il n�y a pas de
question sociale � et cette parole trouvait de l��cho dans presque tous
les rangs de la soci�t�.
Les temps sont bien chang�s ! De nos
jours, il n�est pas un personnage politique, pas un ministre, pas un
homme d��tat qui ne se croie tenu de parler peu ou prou de cette
importante question. Il convient de dire que tous ces � honorables � se
bornent � affirmer que le gouvernement et les chambres rivalisent de
z�le en vue d�arriver � la solution la plus prompte et la meilleure des
probl�mes complexes que soul�ve cette formidable question ; et qu�ils
se gardent bien de sortir de cette formule vague, aussi bien faite pour
dissiper les craintes des uns que pour entretenir les esp�rances des
autres.
Il n�emp�che que l�existence d�une � question sociale �
s�est, depuis peu, si imp�rieusement affirm�e que nul n�aurait l�audace
de la nier aujourd�hui. Inutile d�insister.
Il convient toutefois
de se demander d�abord en quoi consiste cette question, et, laissant de
c�t� toute phras�ologie impr�cise, d��tablir nettement la position de
la question.
Tout le monde sait qu�une foule de discussions
seraient �vit�es ou abr�g�es si l�on avait soin, au pr�alable, de se
mettre d�accord sur la signification des mots, sur les termes du
litige. Sur ce point - une fois n�est pas coutume - je pense comme �
tout le monde �.
Donc, il y a une question sociale ;
En quoi consiste-t-elle ? Quel est le probl�me qu�elle soul�ve et doit �lucider ?
Il est de toute n�cessit� d�en pr�ciser cat�goriquement les termes, si l�on veut �viter toute logomachie.
*
* *
S�agit-il
d�am�liorer le sort des classes laborieuses ? d��tablir ou de r�tablir
la bonne intelligence entre patrons et ouvriers ? d�instaurer un
�quitable � modus vivendi � entre le Capital et le Travail ? d�assurer
au prol�taire le droit au travail quand il est valide, le droit �
l�assistance lorsqu�il est vieux, malade ou infirme ? d�emp�cher qu�on
meure de faim ou qu�on cherche dans le suicide un refuge contre la
mis�re ? d�appeler le producteur � participer aux b�n�fices de
l�entreprise � laquelle il est attach� ? de r�pandre l�instruction �
tous les degr�s avec tant de largesse, que la � libre concurrence �
mette en pr�sence des adversaires munis, sous ce rapport du moins,
d�armes �gales ? d�ouvrir r�ellement l�acc�s de toutes les carri�res �
tous les citoyens et m�me au sexe dont la faiblesse fait parfois la
force ?
S�agit-il de fournir � chaque individu, par une sorte de
cr�dit populaire, les moyens de se soustraire aux exigences
draconiennes du capitaliste ? de mettre � la disposition des syndicats
agricoles et industriels, ruraux et urbains, les ressources et
l�outillage qui leur permettront de se passer du patron et du
propri�taire ?
Ou bien encore, le suffrage universel �tant devenu
la clef de vo�te de la soci�t�, s�agit-il d�en assurer le libre
exercice, tant et si bien que la vie politique et �conomique devienne
v�ritablement l�expression des besoins, des aspirations, des tendances
du peuple tout entier et r�alise pratiquement ces tendances, ces
aspirations, ces besoins ?...
Au cours de cet ouvrage, et en
examinant en d�tail ces diverses fa�ons de poser la question et de la
r�soudre, j�aurai l�occasion de d�montrer ce que valent ces plans de
r�forme.
Au point ou nous en sommes, il me suffira de dire que,
tous, outre qu�ils rapetissent singuli�rement la question, ont, � mes
yeux, le tort impardonnable de consacrer implicitement les bases de
l�organisation sociale moderne, de les placer en dehors de toute
discussion, et d��carter par une sorte de question pr�alable toute
controverse sur ce point.
Parler de � classes laborieuses � c�est
laisser entendre qu�il doit en subsister d�autres, lesquelles ne sont
pas � laborieuses �. Les mots � patrons � et � ouvriers �, �
capitalistes et prol�taires �, impliquent logiquement le concept d�une
soci�t� divis�e en ceux-ci et ceux-l�. Les expressions � libre
concurrence �, � cr�dit �, � carri�res �, � suffrage universel �,
comportent n�cessairement l�antagonisme des int�r�ts, le facteur �
propri�t� individuelle �, l�id�e d�une position sociale plus ou moins
lucrative, lib�rale ou �lev�e, du syst�me parlementaire.
Il faut
en convenir : proc�der de la sorte, c�est refuser par avance d�aller au
del� des limites �troites trac�es par l�organisation moderne, c�est
emprisonner la question sociale dans ce cadre mesquin, c�est se
condamner � �voluer au sein d�un nombre restreint d�id�es �-prioriques
; c�est borner l�horizon ; c�est s�interdire l�exploration des espaces
� au-del� � ; pour tout dire, c�est proc�der de fa�on irrationnelle et
anti-scientifique.
Mais il en est qui ont la vue moins courte et
ne craignent pas de soumettre � l�examen les bases m�mes de l�organisme
social. Pour ces derniers, assurer � chacun le d�veloppement int�gral
de ses facult�s, le produit entier de son travail, - et, pour cela,
exproprier, avec ou sans indemnit�, la classe poss�dante et remettre
aux soins des organisations corporatives tous les instruments de
production : sol, sous-sol, outillage, immeubles, etc., avec mission
pour celles-ci, de distribuer le travail � ses membres et de r�partir
la valeur des produits obtenus, au prorata du nombre d�heures de
travail ex�cut�es par chacun ; convertir en services publics toutes les
manifestations collectives de la vie sociale ; enfin rendre �lectives
toutes les fonctions depuis les plus modestes jusqu�aux plus �lev�es, -
le tout sous le contr�le, la surveillance, la direction de l��tat, IVe
du nom ; bref, fonder l��galit� �conomique, - c�est solutionner la
question sociale.
Je me livrerai plus loin � une �tude aussi
impartiale et aussi approfondie que possible du socialisme �tatiste, et
de ses divers courants ; pour le moment, je dois me borner � repousser,
pour les m�mes motifs que pr�c�demment, cette fa�on de poser la
question.
Sans doute en mettant en jeu la forme de la propri�t�,
les � �tatistes � �vitent une partie des cercles vicieux dans lesquels
sont condamn�s � tourner ceux dont j�ai donn� tout d�abord la m�thode
inadmissible ; mais, parce que les iniquit�s �conomiques sont les plus
tangibles et les besoins purement physiques les premiers � satisfaire,
ils ont eu le tort grave de faire de la question sociale une question
purement �conomique et de ne voir en l�homme qu�un appareil digestif.
R�duire
la question sociale � une simple affaire de ventre, comme on l�a fait
en Allemagne, c�est la r�tr�cir consid�rablement. L� encore, c�est
�lever des murs au-del� desquels l��il ne pourra librement scruter les
r�gions infinies ; une fois de plus, c�est irrationnel et
anti-scientifique.
� L�iniquit� �conomique, dit le savant auteur
du � Socialisme int�gral � [1] est la plus criante ; mais elle n�est
pas la seule iniquit� � combattre. Or le socialisme doit attaquer tous
les maux sociaux et moraux et mettre fin, non seulement �
l�exploitation de l�homme par l�homme, � toutes les oppressions et
iniquit�s religieuses, familiales et politiques, mais encore � tous les
�go�smes, toutes les duret�s nuisibles, par suite, � toutes les
souffrances �vitables. �
La question sociale n�est pas seulement
une question politique comme le pr�tendent les hommes d��tat, elle
n�est pas seulement une question �conomique ainsi que l�affirment
certaines �coles socialistes ; elle n�est pas seulement une question
morale, comme ne cessent de le r�p�ter les pr�tres et certains
sp�cialistes de la psychologie ; elle est � la fois politique,
�conomique et morale, parce qu�elle embrasse l�homme tout entier ;
touche aux rapports de toute nature qui le mettent en contact avec ses
semblables, et comprend ses besoins moraux aussi bien que les
intellectuels et au m�me titre que les physiques ; parce que, comme le
dit Guillaume de Greef dans son � Introduction � la sociologie : � la
science sociale a pour objet l��tude des ph�nom�nes de toute nature qui
concernent l�organisme individuel et le superorganisme social. �
Incontestablement
tous ceux qui ont �tudi� la question ont reconnu que le probl�me
consistait � diminuer la somme des souffrances humaines et � augmenter
le total des satisfactions.
Sur ce point, pas de divergence
possible ; mais, tandis que les uns, n�gligeant de rechercher si le
bonheur universel est compatible avec la structure sociale existante,
le plus souvent m�me se refusant de parti pris � l�examen de cette
question pr�judicielle, ont, cette structure admise comme immuable,
�tudi� le moyen de s�cher quelques larmes, au lieu de s�efforcer �
tarir la source de tous les pleurs ; les autres, frapp�s d�un
accroissement de paup�risme ici, correspondant � une accumulation de
richesses l� ; en face des effets terribles d�une concurrence
meurtri�re, appel�s � constater que plus se d�veloppent le nombre, la
puissance, le perfectionnement de l�ouvrier en fer et en fonte, plus
s�intensifie la d�tresse de l�ouvrier en chair et en os, enregistrant
scrupuleusement le processus capitaliste qui aboutit � une formidable
concentration, mis en pr�sence d�une �limination graduelle et fatale de
la classe bourgeoise rejet�e dans la prol�tarienne, sous l�inspiration
enfin d�un livre magistral � le Capital �, de Marx, interpr�t� par des
�crivains de talent et de puissants orateurs, ont adopt� ce qu�ils
appellent les � donn�es du fatalisme �conomique � et se sont jet�s dans
une lutte ardente mais exclusive contre la propri�t� capitaliste.
Les
premiers ont ferm� les yeux ; aussi n�ont-ils rien vu ; les seconds les
ont ouverts ; ils ont bien aper�u quelque chose, mais fascin�s par le
spectacle qui se pr�sentait au premier plan, ils n�ont pas tout
distingu�.
L��tude de la question sociale demande une largeur
d�id�es, une tendance synth�tique, une ind�pendance et une impartialit�
que rendent radicalement impossibles et l�aveuglement volontaire ou
inconscient des uns et l�esprit de classe ou d��cole des autres.
II. - Le Probl�me � r�soudre.
Instaurer
un milieu social qui assure � chaque individu toute la somme de bonheur
ad�quate, � toute �poque, au d�veloppement progressif de l�humanit�.
Voil�
le probl�me � r�soudre. Quel devra �tre ce milieu ? Quel sera son degr�
de plasticit� ? A quelle organisation donnera-t-il naissance ? De quels
�v�nements sortira t-il ?
Toutes ces questions seront examin�es et r�solues dans l�ordre qui leur convient.
Il
suffit, pr�sentement, qu�il soit bien entendu que : la science sociale
a pour but la recherche du bonheur de tous les �tres humains, sans
exception aucune ; que la condition indispensable � l�obtention de ce
but, c�est l�instauration d�un milieu social favorable.
Mais
comme on pourrait objecter que les termes du probl�me manquent de
clart� ou de pr�cision, je vais, sans plus tarder, les d�finir, les
expliquer en les commentant pour ainsi dire un par un et en indiquant
pourquoi je les ai pr�f�r�s � tous autres.
INSTAURER. - Tout,
dans la nature, �volue sans cesse, rien n�est fixe ; l�individu, comme
le reste, se transforme perp�tuellement ; il ne demeure pas un instant
identique � lui-m�me ; son aujourd�hui est fait n�cessairement de tous
ses hiers et contient � l��tat potentiel tous ses demains. L�agr�gat
humain n�est donc qu�une forme passag�re de l��ternelle mati�re et cet
agr�gat lui-m�me subit chaque jour, � toute seconde, les modifications
les plus diverses.
Or, dit Spencer (L�individu contre l��tat) : �
La nature des agr�gats est n�cessairement fix�e par la nature des
unit�s composantes. �
D�o� il r�sulte que pour �tre moins
visibles, les incessantes modifications de l�agr�gat collectif, n�en
sont pas moins tout aussi r�elles que les modifications des
individuels. Compos� d��l�ments constamment mouvement�s, le corps
social se transforme sans aucun repos. Son pr�sent est fait de tous les
mat�riaux de son pass� et contient en germe toutes les �volutions
futures.
La nature ne proc�de pas par bonds, mais chaque
ph�nom�ne est amen� par un travail lent, graduel, imperceptible
souvent, parfois myst�rieux. L��volution sociale ne saurait proc�der
diff�remment.
� Chaque individu, chaque peuple, chaque science et
l�humanit� m�me, passent par toutes les phases �, dit A. Comte ; et
ailleurs : � La Sociologie est la recherche des lois de la soci�t� dans
les ph�nom�nes sociaux eux-m�mes. �
� Les id�es qui caract�risent
une seule p�riode naissent des id�es de p�riodes pr�c�dentes, se
d�veloppent et grandissent insensiblement aux d�pens de ces id�es et
puis, � leur tour, d�croissent insensiblement apr�s avoir donn�
naissance aux id�es de la p�riode suivante � [2].
Quelqu�un a
pr�tendu que les id�es gouvernent le monde. Je ne saurais admettre
cette opinion, bien qu�elle contienne une part notable de v�rit� ; mais
si les id�es ne gouvernent pas le monde, elles n�en sont pas moins
partie int�grante ; elles ne peuvent en �tre s�par�es ; il existe, de
fait, entre une phase historique quelconque et les id�es qui germent,
se d�veloppent et d�p�rissent parall�lement � cette phase, un
ind�niable rapport d�actions et de r�actions incessantes.
Les paroles de Comte qui pr�c�dent, s�appliquent donc bien � la pens�e que j�exprime.
�
La vie sociale, dit G. de Greef, c�est-�-dire la correspondance
toujours compl�te et parfaite de ses organes et de ses fonctions � des
conditions de plus en plus nombreuses et particuli�res, est un �ternel
devenir ; en cela, elle ne fait que se conformer aux lois universelles
de la mati�re et de la force � [3].
Et encore : � La soci�t� est
un organisme dont l��quilibre, toujours instable, comporte des organes
et des fonctions qui la rattachent au pass� et d�autres qui la
relieront � l�avenir � [4].
Etranget� remarquable de l�optique
humaine ! Deux ph�nom�nes qui, rapproch�s, font na�tre tout d�abord
dans l�intellect une sorte de contradiction par leur allure
antith�tique, voilent � nos yeux l�indissoluble encha�nement des faits
qui relie toutes les pages de l�histoire humaine : c�est l�immensit� du
chemin parcouru, compar� � la lenteur de l��volution sociale.
Si
br�ve est la vie de chacun de nous et si faible est notre vue, que nous
n�apercevons pas les �l�ments innombrables qui se meuvent autour de
nous, tuant ceci et donnant naissance � cela. Nous croyons avoir sous
les yeux le spectacle de l�immobilit�. C�est cette sensation
inconsid�r�e de la stagnation sociale ou tout au moins de la lenteur
�volutionnelle qui, par un effet en quelque sorte r�flexe, contribue �
cette lenteur m�me.
� Cela ne changera jamais ; en tous cas, si
�a change, nous ne le verrons pas. � Voil� ce que disent une foule de
gens. Et les d�sh�rit�s se r�signent, prennent leur mal en patience,
acceptent ce qu�ils regardent comme une sorte de fatalit� : � Il n�y a
rien � faire ! � et les privil�gi�s se rassurent, s�aveuglent et se
cuirassent d�indiff�rence : � apr�s nous le d�luge ! �
Et
pourtant, quelle incalculable s�rie de transformations, depuis les
�bauches grossi�res des premi�res agglom�rations humaines jusqu��
l�organisation si complexe, si merveilleusement agenc�e des soci�t�s
modernes !
L�esprit reste stup�fait et les yeux �blouis devant le spectacle grandiose d�un d�veloppement aussi admirable.
Un
des hommes qui, � notre �poque, ont le plus contribu� � la
vulgarisation de l�id�e mat�rialiste, L. B�chner, s�exprime ainsi :
�
Il viendra un temps o� la distance entre le point de d�part et le point
d�arriv�e s��largira tellement que les savants de l�avenir eux-m�mes se
refuseraient � admettre la possibilit� d�un lien entre eux, si les
�crits et les vestiges du pass� ne leur fournissaient les mat�riaux
n�cessaires pour les guider dans leur jugement � [5].
Il m�a paru
n�cessaire d�insister sur les consid�rations qui m�ont amen� � me
servir de l�expression � instaurer � de pr�f�rence � celle de cr�er par
exemple, et ce, non seulement parce que le terme est infiniment plus
exact, mais encore et surtout parce que je me propose d�indiquer les
ph�nom�nes qui poussent triomphalement les pr�sentes g�n�rations vers
cette instauration et les moyens qu�il convient d�employer pour h�ter
celle-ci [6].
UN MILIEU SOCIAL. - Ces mots demandent � peine une explication, tellement ils sont clairs par eux-m�mes.
Le
milieu social est comme la synth�se des innombrables rapports des
individus, des sexes, des groupes entre eux. Il est la r�sultante de
toutes les organisations, institutions et coutumes. C�est une sorte
d��tre impersonnel - comme la soci�t� elle-m�me - constitu� par les
relations de toute nature : physiques, intellectuelles, morales,
qu�engendre la pratique de la sociabilit�.
S�il est une th�orie
aujourd�hui hors de conteste et splendidement mise en lumi�re par les
naturalistes, c�est assur�ment celle de � l�adaptation de l��tre au
milieu �.
Il est constant que dans le monde physique, le milieu
exerce sur tout et sur tous une influence d�cisive ; qui oserait
pr�tendre que dans le monde psychique, il n�en est pas ainsi ?
D�aucuns
affirment que si le milieu social agit sur l�individu celui-ci est
capable de r�agir. Cette opinion est juste dans une certaine mesure.
Soutenir le contraire, ce serait reconna�tre � la fois, d�une fa�on
implicite, que le milieu social est en quelque sorte ind�pendant des
personnalit�s qui le composent, ce qui serait une absurdit�, et que,
l�individu ne pouvant rien sur le milieu, tout effort �tant vain, il
n�a qu�� se croiser les bras.
Nulle doctrine ne serait plus
dangereuse, et il convient de la combattre avec la derni�re �nergie,
non point tant parce qu�elle est dangereuse que parce qu�elle est
contraire � la v�rit�, � l�observation.
Mais, il n�en est pas
moins vrai que, tout comme la faune et la flore emprunte � l�ambiance
cosmique les �l�ments de leur vie, et qu�un observateur attentif et
clairvoyant pourrait en examinant un animal ou une plante, en
d�terminer les conditions d��poque, de climat, d�atmosph�re et de
topographie, de m�me l�individu emprunte � la structure sociale ses
id�es, ses sentiments, ses aspirations, ses coutumes.
On comprend
par l� de quelle importance est ce milieu social dont il est question
d�amener l��tablissement, puisqu�il devra pour ainsi dire poser sa
griffe sur toutes les manifestations de la vie sociale et priv�e ;
puisque tant vaut le milieu, tant vaut l�homme ; puisque l�un est
l�arbre et l�autre le fruit ; puisqu�enfin il serait aussi illogique de
songer � transformer l�individu sans toucher au milieu, qu�il est
rationnel de pr�voir avec certitude, sans qu�il soit besoin d��tre
proph�te, que, modifi� le milieu, modifi�s aussi seront les hommes,
QUI
ASSURE � CHAQUE INDIVIDU. - Les formes sociales qui se sont succ�d�es
jusqu�� ce jour, ont eu pour invariable cons�quence, en hi�rarchisant
les fonctions et les �tres, d�assurer tous les avantages � un nombre
plus ou moins restreint de ceux-ci, au d�triment de tous les autres.
Or,
convient-il de chercher � renverser l�ordre des facteurs dans le but de
favoriser le plus grand nombre ? La question sociale s�applique-t-elle
� quelques-uns, � la majorit� ou � l�universalit� des �tres humains ?
Il suffit de poser la question : chacun peut r�pondre.
J�aurais
pu, � la place de ces trois mots : � � chaque individu �, �crire
ceux-ci : � au peuple � ; ou encore ceux-l� : � l�humanit� ; ou m�me
ces derniers : � tous. Mais je me m�fie de ces expressions par trop
g�n�rales et qui caract�risent des entit�s. L�exp�rience m�a enseign�
qu�elles cachent presque toujours un pi�ge, qu�elles en sont tout au
moins capables.
Pauvre � peuple, � pauvre � humanit�, � pauvre �
tout le monde, � a-t-on assez us� et abus� de vous, pour mieux
dissimuler les honteuses combinaisons des gouvernements et des classes !
Il
existe d�ores et d�j� une foule de fictions qui, par un jeu de glaces
savamment dispos�es, donnent l�illusion de la r�alit� : telle, par
exemple, l��galit� de tous devant la loi. Il suffit de passer derri�re
les glaces pour d�couvrir le � truc �.
L�expression � � chaque
individu �, a l�avantage de couper court � toute interpr�tation ambigu�
et de bien �tablir que le probl�me social n�a pas seulement pour but
cette formule tant soit peu vague : � le bonheur commun �, mais
celle-ci bien autrement significative et exacte : � le bonheur de
chaque individu. �
Oui, que pas un enfant, pas un adulte, pas un
vieillard, pas un homme, pas une femme, pas un invalide, pas un �tre
humain, pas un seul ne puisse �tre frustr� de la plus minime part de
jouissances que comporte le droit � l�existence dans son int�gralit�.
Tel est le probl�me que scrute et doit r�soudre le penseur tourment�
par la question sociale.
Pas un, ai-je dit, parce qu�il suffirait
que le droit d�un seul f�t m�connu pour que le droit de tous f�t menac�
; parce qu�il existe, quoiqu�en pensent certains, une telle solidarit�
entre toutes les parties du corps social, que si un organe, un seul, ne
re�oit pas sa part de vie, le mal gagne de proche en proche et
l�organisme tout entier lentement s�en ressent, s�affaisse et d�p�rit.
R�solu
pour tous except� pour un seul, le probl�me social se r�fugierait en ce
dernier, lequel, protestation vivante, se dresserait contre tous les
autres, et sa voix, ne tardant pas � �tre entendue, s��l�verait
discordante au sein de l�harmonieux concert que doit former une soci�t�
vraiment heureuse.
Il faut que cela soit �vit�, et j�ajoute qu�il
faut que cela ne puisse pas se produire, car si l�axiome de l��cole est
vrai : ab actu ad posse valet consecutio, du fait � la possibilit� la
cons�quence est bonne, on peut hardiment avancer que de la possibilit�
au fait, la cons�quence n�est pas moins bonne, et l�on peut �tre
certain qu�il suffirait que la chose f�t possible pour qu�elle se
r�alis�t.
Aussi, n�ai-je pas employ� � la l�g�re le mot assurer et c�est pour �tre ainsi compris que j�en ai fait usage.
TOUTE
LA SOMME DE BONHEUR. - C�est toujours le spectacle des infortunes plus
ou moins imm�rit�es, des mis�res plus ou moins injustifi�es qui a
incit� les philosophes, les penseurs et les moralistes � rechercher les
causes de ces souffrances pour en combattre les effets.
Abaisser
le taux des douleurs sociales, att�nuer les in�galit�s choquantes,
am�liorer les conditions de la vie, en d�autres termes rechercher le
bonheur universel, tel a �t�, de tout temps, le but de tous les plans,
de tous les syst�mes de r�novation sociale.
Sur ce point, tout
ceux qui se sont occup�s de la question se montrent unanimes. Je
pourrais en citer des centaines, je me bornerai � quelques-uns.
Je
laisse de c�t� tous les auteurs anciens, pour faire aux modernes une
place plus grande dans ces citations que je ne veux pas multiplier afin
de ne pas fatiguer le lecteur :
� Le but de la Soci�t�, est le bien de ses membres. � GROTIUS.
� La soci�t� est tenue de rendre la vie commode � tous. � BOSSUET.
�
Mably [7] consid�re la communaut� des biens comme le seul ordre
conforme au vrai but de la soci�t� qui est le bonheur durable de tous
ses membres. Selon lui tous les maux qui affligent la soci�t� humaine
�tant des effets de l�avarice et de l�ambition, la politique se r�duit
� l�art de comprimer efficacement ses passions ; l�avarice ne peut �tre
�touff�e que par la communaut� des biens � VILLEGARDELLE [8].
�
Quel est l�objet de la science de la morale ? ce ne peut �tre que le
bonheur g�n�ral. Si l�on exige des vertus dans les particuliers, c�est
que les vertus des membres font la f�licit� du tout �. HELV�TIUS [9].
�
Rechercher le bonheur en faisant le bien, en s�exer�ant � la
connaissance du vrai, en ayant toujours devant les yeux qu�il n�y a
qu�une seule vertu : la justice, un seul devoir : se rendre heureux. �
DIDEROT.
� Le but de la soci�t� est le bonheur commun. � D�claration des droits de l�Homme, art. Ier.
� Le but de la r�volution est de d�truire l�in�galit� et d��tablir le bonheur commun. � Conspiration Babouviste [10].
�
Que la vari�t� infinie de d�sirs, de sentiments et d�inclinations se
r�unisse en une seule volont� ; qu�elle ne meuve les hommes que vers un
unique but : le bonheur commun. � MORELLY [11]
� Le plaisir sans
�gal, serait de fonder la f�licit� publique.... Je ne sais si je me
trompe dans mes v�ux ; mais je pense que la chimie pourra trouver un
jour de tous les corps un principe nutritif, et alors, il sera aussi
facile � l�homme de se nourrir que de se d�salt�rer � l�eau d�un fleuve
; que deviendront alors les combats de l�orgueil, de l�ambition, de
l�avarice, toutes les cruelles institutions des grands empires ? Un
aliment facile, abondant, � la disposition de l�homme, sera le gage de
sa tranquillit� et de sa vertu. � MERCIER [12].
� Si la premi�re
voix de la nature, c�est de d�sirer notre propre bonheur, les voix
r�unies de la prudence et de la bienveillance se font entendre et nous
disent : cherchez votre bonheur dans le bonheur d�autrui. Si chaque
homme, agissant avec connaissance de cause dans son int�r�t individuel,
obtenait la plus grande somme de bonheur possible, alors l�humanit�
arriverait � la supr�me f�licit� et le but de toute morale, le bonheur
universel, serait atteint � BENTHAM.
� Le principe g�n�ral auquel
toutes les r�gles de la pratique devraient �tre conformes, n�est autre
que le bonheur du genre humain et de tous les �tres sensibles � J. S.
MILL.
� La soci�t� doit �tre organis�e de telle sorte (et ce
n�est pas souvent le cas aujourd�hui, malheureusement) que le bonheur
des uns ne prenne pas sa source dans la ruine des autres, mais que
chaque individu trouve son bien dans celui de la collectivit�, le bien
de la collectivit� r�sultant uniquement, vice versa, de l�individu. �
L. B�CHNER [Force et Mati�re, page 514.]].
� Le probl�me du
bonheur universel, par l�effet de la solidarit� toujours plus grande,
est domin� plus que jamais aujourd�hui par le probl�me du bonheur
social. Ce ne sont plus seulement nos douleurs pr�sentes et
personnelles, mais celles de l�humanit� � venir qui deviennent pour
nous un sujet de troubles. � MARC GUYAU [13]
� Le pur id�al, ce
serait que la totalit� universelle des �tres devint une soci�t�
consciente, unie, heureuse. � ALFRED FOUILL�E [14].
� Le plus
grand bonheur du plus grand nombre par la science, la justice, la
bont�, le perfectionnement moral, on ne saurait trouver plus vaste et
plus humain motif �thique. � BENO�T MALON [15].
Pardon, mon cher
Malon, il y a un motif �thique plus puissant et plus humain que le
bonheur du plus grand nombre ou de presque tous, c�est le bonheur de
tous absolument. N�est-ce pas vrai ?
Ici se pose un formidable
point d�interrogation. Qu�est-ce que le bonheur ? En quoi consiste-t-il
? De quels �l�ments est-il fait ? Quelle en est la base ? O� en est la
mesure ?
Car si tous les sociologues reconnaissent que le but �
atteindre, c�est le bonheur universel, bien peu sont d�accord sur la
fa�on de comprendre cette expression. C�est cependant de ce concept que
d�pendent forc�ment et l�aboutissement des efforts � faire,
c�est-�-dire l�objectif v�ritable, et la direction � donner � ces
efforts, c�est-�-dire la tactique � suivre.
Aussi, persuad� del�importanced�cisive de ce point, je vais y insister.
Tous
ceux qui ont observ� avec pers�v�rance cet �tre qu�est l�homme, �tre
�minemment complexe et capricieux, ont acquis la conviction absolue que
le mobile unique de toutes ses actions, des moindres comme des plus
importantes, c�est la recherche du plaisir ou la fuite de la
souffrance, c�est, entre deux plaisirs, la recherche du plus grand ;
entre deux souffrances, la fuite de la plus vive.
Cette
constatation serait on ne peut plus facile � faire s�il n�existait
forc�ment dans la mani�re d��tre de l�individu social une s�rie
d�actions qui, � premi�re vue, semblent contredire ce fait : services
rendus, actes de g�n�rosit�, de d�vouement, de sacrifice, allant
parfois jusqu�au sacrifice le plus grand et le seul d�finitif : celui
de la vie.
De l�, la querelle, querelle de mots le plus souvent, entre � �go�stes � et � Altruistes �.
Dans
cette derni�re cat�gorie d�actes, le sentiment du � moi �, l��go�sme au
sens vulgaire du mot, est peut-�tre bien un peu difficile � d�chiffrer
; mais, en fin de compte, on y arrive, pour peu qu�on veuille se
souvenir que l�ego a des besoins intellectuels et moraux, non moins que
des besoins physiques
Je n�glige une foule d�actions de minime
importance : pr�venances, d�marches, petits services que n�cessite la
vie en soci�t� et qui, bien loin de la rendre d�sagr�able, contribuent
� l�embellir, et par leur caract�re de r�ciprocit�, forment un des
c�t�s les plus s�duisants de l�existence.
Qui n�a go�t� le charme
de ces mille riens, que l�habitude rend quasi spontan�s, riens
insignifiants s�ils sont pris isol�ment, et qui, additionn�s les uns
aux autres, forment comme le tissu de la vie sociale et, sur le fond
trop souvent sombre de cette vie, jettent la note claire et gaie ?
Il
est vrai, que parall�lement � ces � petites choses � se d�roulent des
faits plus notables, et dans lesquels il semble difficile de surprendre
le souci du � moi �. Ici le probl�me se complique.
Je vais
pourtant essayer de montrer que si, dans cette s�rie d�actions, le
sentiment personnel s�efface en apparence, il s�affirme en r�alit�.
Les
lauriers de MM. Barr�s et Bourget ne troublent point mon sommeil ;
aussi ne psychologuerai-je pas � perte de vue. Il me suffira de faire
remarquer :
Qu�en pareille mati�re, nous r�ussissons bien
rarement � discerner le � pourquoi � v�ritable de nos propres actions,
et plus rarement encore � glisser un �il s�r dans le sanctuaire voisin
; ce qui explique la difficult� de r�soudre le point dont il s�agit ;
Que
ce qui vient ajouter � cette premi�re difficult�, c�est que nous avons
peine, en vertu d�une petite vanit�, apr�s tout bien humaine, � ne pas
nous donner le change � nos propres yeux, sur les v�ritables mobiles
d�un acte de ce genre ;
Que, n�anmoins, rationnellement, le
philosophe ne saurait admettre que l�individu, surtout quand il s�agit
d�une action destin�e � laisser une page dans sa vie, puisse s�oublier
compl�tement ;
Qu�� l�individu vivant au sein de l�agglom�ration
humaine il est absolument impossible, et cela chaque jour davantage,
d��chapper aux id�es et aux sentiments que lui inspire le contact
permanent de ses semblables ; que l��tre humain est un compos� de
besoins, d�app�tits, de tendances extraordinairement divers et parfois
m�me oppos�s, en sorte qu�il est emport� dans tel sens ou dans tel
autre, suivant qu�il est, dans le moment, domin� par les uns ou par les
autres ;
Que les besoins affectifs qui forment tout le courant
sentimental proprement dit, depuis l�originelle tendance � la
sociabilit� qui en est la source, jusqu`� l�altruisme le plus �lev� qui
en est l�embouchure, sont, chez certaines natures plus nerveuses, plus
d�licates, plus affin�es, beaucoup plus imp�rieux que les autres et
que, cons�quemment, celui qui en ressent l�aiguillon a autant de joie �
les satisfaire, m�me au p�ril de ses jours, que de peine il aurait �
les contenir ;
Que l�humanit� ou le � moi g�n�ral � n�est qu�une
sorte de prolongement de chaque � moi particulier � et que si chacun
peut, en ce qui le concerne, se consid�rer � juste titre comme le
centre de l�univers, ce moi individuel ne peut pas plus s�abstraire du
moi collectif que le centre de la circonf�rence ;
Que, par cons�quent, quiconque sert autrui se sert soi-m�me, quiconque rend service � autrui se rend service � soi-m�me ;
Qu�il
se passe dans le monde moral un fait analogue � celui que les biologues
signalent dans le monde physique : les corps organis�s ne cessent de
prendre et de restituer au tout ambiant : c�est l�assimilation et la
d�sassimilation. L�intelligence et le c�ur - et j�entends par l� les
facult�s intellectuelles et affectives - ne proc�dent pas diff�remment
; c�est un �change perp�tuel entre l�individu et le grand tout :
l�humanit� ;
Qu�enfin la vie, la vraie vie, comporte une certaine
part de f�condit� pour �tre v�ritablement heureuse ; que cette
f�condit� n�est autre chose qu�une exub�rance nous poussant
irr�sistiblement � nous r�pandre, � nous d�penser, � nous donner m�me,
en totalit� ou en partie, � quelqu�un ou � quelque chose. C�est le trop
plein qu�il faut d�verser ; c�est la s�ve g�n�reuse et abondante qui
monte en nous, en certaines circonstances particuli�rement favorables,
pour fleurir en sentiments �lev�s et m�rir en sublimes actions.
Voil�
ce � je ne sais quoi � autour duquel ont longtemps tourn� sans le
d�couvrir - parce que les �l�ments d�investigation leur manquaient -
tous les grands esprits qui, au cours des �ges, depuis les
civilisations fort anciennes jusqu�aux si�cles r�cents, ont recherch�
cette pierre philosophale des moralistes : l�union de l��go�sme et de
l�altruisme.
Ils n�ont pas compris, ils ne pouvaient pas
comprendre que les sentiments �go�stes et altruistes se combinent
harmoniquement dans la m�me individualit� arriv�e � un certain degr� de
d�veloppement ; que, d�s lors, il n�y a pas lieu de les opposer les uns
aux autres ; qu�ils constituent simplement deux s�ries de ph�nom�nes se
rattachant � des organes diff�rents.
C�est un point que n�a pas
manqu� d��claircir, dans une �uvre justement remarqu�e [16], un jeune
philosophe de large envergure, Marc Guyau :
� Il faut que la vie
individuelle se r�pande pour autrui, en autrui et au besoin se donne.
Eh bien ! cette expansion n�est pas contre sa nature ; elle est, au
contraire, selon sa nature ; bien plus, elle est la condition m�me de
la vraie vie. �
De ce qui pr�c�de, il appert qu��go�sme et
altruisme repr�sentent deux choses qui, bien loin de s�exclure, se
concilient sans effort ; que l�altruisme n�est en r�alit� que de
l��go�sme bien compris et, quoique, dans l��tat actuel de la soci�t�,
il semble difficile de les harmoniser, je ne suis pas du tout �loign�
de penser avec Bernardin de Saint-Pierre qu�� on ne fait son bonheur
qu�en s�occupant de celui des autres � et avec H. Spencer, qu�� un jour
viendra o� l�instinct altruiste sera si puissant que les hommes se
disputeront les occasions de l�exercer, les occasions de sacrifice et
de mort. �
Il appert en outre que tous ceux qui placent le
bonheur dans les seules satisfactions �go�stes, aussi bien que ceux qui
le placent dans les seuls contentements altruistes, se trompent ou sont
incomplets parce qu�ils n�aper�oivent dans l�individu, qu�une partie de
lui m�me, soit que, croyant mieux l��tudier, ils commettent la faute de
le s�parer du milieu social et de l�isoler, soit qu�ils n�envisagent
qu�une partie de la machine humaine, celle qui boit, mang�, dort,
travaille et procr�e, n�gligeant celle qui pense et qui aime.
Celle-ci
a ses besoins comme celle-l� ; d�une fa�on g�n�rale. les premiers ne
sont ni plus ni moins imp�rieux que les derniers, plus forts chez les
uns, ils sont plus faibles chez les autres. Seul, l�individu qui les
ressent en conna�t l��tendue, en mesure la robustesse, sait � quel
moment et dans quel ordre ils se pr�sentent, et peut ainsi calculer la
somme de bonheur � laquelle correspond leur satisfaction.
C�est
donc � l�individu qu�il faut revenir pour estimer le bonheur, � lui
qu�il faut laisser le soin de chercher et de trouver le sien propre. La
mesure et la base de ce dernier se trouvent en lui. Tout autre
substratum serait erron�, toute autre mesure arbitraire.
Je puis donc, maintenant, d�finir le bonheur par ces mots :
� C�est, pour chaque individu, la facult� de satisfaire librement tous ses besoins ; physiques, intellectuels, moraux. �
Plus
cette facult� s��tendra, plus diminueront le nombre et la puissance des
obstacles naturels et artificiels qui entravent son libre exercice, et
plus la somme de bonheur r�alis� s�accro�tra.
Mais, entendez-moi
bien : pour chaque individu, la facult�, c�est-�-dire tout ensemble,
non pas seulement le droit - ce qui pourrait �tre tout platonique et
qui existe d�j� - mais la possibilit� de satisfaire tous ses besoins et
la certitude que cette possibilit� ne lui sera jamais ravie par une
contrainte.
Car, c�est une souffrance pour l��tre humain, non
seulement d��prouver un besoin et de n�avoir pas les moyens de
l�assouvir, mais encore de pr�voir qu�en un jour plus ou moins
rapproch� une force ext�rieure pourra le priver de ces moyens. La
s�curit� du contraire donne � l�esprit cette tranquille s�r�nit� qui, �
elle seule, constitue d�j� un bonheur tr�s appr�ciable.
Il
importe de tourner nettement le dos � ceux qui nous pr�sentent un plan
social qui confierait � quelques-uns, fussent-ils les meilleurs - et
qui donc les garantirait tels ? - la mission d�assurer le bonheur de
chacun.
Ce bonheur pr�vu, uniforme, r�glement�, mesur�, ce serait
tout de suite la contrainte pour tous et promptement l�ennui pour le
plus grand nombre.
� Chacun prend son plaisir o� il le trouve, �
dit un vieux dicton populaire. Cet � on-dit � est parfaitement juste,
et comme les go�ts, les sentiments, les besoins forment un tout d�une
vari�t� quasi-infinie, non-seulement en ce qui concerne la multitude
des �tres, mais encore en ce qui touche le m�me individu, dou� d�une
extr�me mobilit�, comme la nature est essentiellement spontan�e et
capricieuse, le seul moyen qui soit de garantir � chacun toute la somme
de bonheur r�alisable, c�est de ne tol�rer aucune institution sociale �
m�me de mutiler chez qui que ce soit, cette adorable fantaisie des
aspirations et cette merveilleuse diversit� des go�ts.
N�obligez
personne � boire � la m�me coupe que vous ; vos l�vres y puisent un
d�licieux nectar ; les l�vres d�un autre pourraient y trouver du fiel.
Qe
chacun puisse en toute ind�pendance plonger ses mains avides dans le
colossal tr�sor de jouissances que nous ont l�gu� les g�n�rations
pass�es. Les pr�sentes et les futures sont et seront outill�es de
mani�re � l�alimenter et � le grossir toujours. Il y en a, il y en aura
pour tous, pour les grandes mains comme pour les petites ; mais de
gr�ce, si vous voulez voir tous les visages s��panouir dans la radieuse
joie de vivre, si vous ne voulez plus entendre les humains pousser des
cris de haine, prof�rer des menaces, si vous ne voulez plus les voir
batailler f�rocement entre-eux, n�entourez cet in�puisable tr�sor
d�aucun mur prohibitif, pas m�me de la plus fr�le barri�re, laissez-en
le libre acc�s � tous, pour que chacun y puisse trouver toute la somme
de bonheur que sollicitent ses d�sirs.
*
* *
Une seule
barri�re est l�, limitant les satisfactions. C�est celle qui s�pare les
biens acquis de ceux � conqu�rir, les jouissances vivables par les
g�n�rations actuelles de celles que pourront go�ter nos descendants.
Mais cette barri�re n�est pas pour contenir ou refr�ner les app�tits ;
elle est au contraire pour les exciter, elle n�est pas de ce c�t�-ci,
par devant nos richesses, mais derri�re. Sous le coup d�aile puissant
du d�sir insatiable, qui nous �l�ve toujours plus loin, elle s��loigne
et s�abaisse insensiblement, laissant d�couvrir � nos regards, chaque
jour, de nouvelles sources de plaisir et des perspectives de plus en
plus �blouissantes.
Cette limite, c�est celle qui marque le point
auquel, dans leur cause vertigineuse, en sont arriv�es les
irr�sistibles phalanges humaines en marche vers les r�gions toujours
plus vastes et plus f�condes de la f�licit�.
Voil� la justification de ces derni�res paroles : � ad�quates � toute �poque, au d�veloppement progressif de l�humanit�. �
Il
est dans la nature des individus et des soci�t�s, sortis depuis des
milliers d�ann�es des organismes les plus rudimentaires de s�acheminer
vers des formes de plus en plus perfectionn�es. Longtemps, bien
longtemps ent�n�br�s, hommes et choses se dessinent sur un fond dont
les teintes passent insensiblement du sombre au clair, de l�obscur au
lumineux.
L�obscurit�, c�est le pass�, l�ignorance, le malheur ;
la lumi�re, c�est l�avenir, le savoir, le bonheur. On ne retourne pas
au pass� ; on va, irr�sistible, vers l�avenir.
Fou serait celui qui voudrait pr�voir ou assigner une borne � ce � demain � aux espaces incommensurables.
L��ge d�or n�est pas derri�re nous ; il est devant : radieux et accessible !
III. - Cons�quences � tirer de ce qui pr�c�de.
Ainsi
: Instaurer un milieu social qui assure � chaque individu toute la
somme de bonheur ad�quate, � toute �poque, au d�veloppement progressif
de l�humanit�.
Tel est le but que doit poursuivre sans rel�che
quiconque est bien r�solu � �tudier le probl�me social, sans se laisser
arr�ter par des conceptions � �-prioriques �, ni enfermer dans un �
credo � d��cole.
Je crois devoir en tirer sur le champ les conclusions suivantes, qui ne pourront manquer de frapper le lecteur.
1�
- Laissons � leurs travaux souvent tr�s sinc�res, mais le plus
fr�quemment inutiles � ce qui nous occupe, ceux qui donnent pour but �
leurs efforts le triomphe de la Justice sociale ; l��closion d�une
R�publique du travail ou des travailleurs ; l��tablissement de
l��galit� sociale ; le r�gne de la fraternit� humaine.
Verba !
Verba ! Verba ! Mots que tout cela ! mots d�autant plus dangereux
qu�ils repr�sentent des choses plus d�sirables, mais pr�tent � mille
interpr�tations contradictoires.
O incontestable magie du Verbe !
A quels admirables �lans, Justice, tu as donn� naissance ! De quelles
sublimes actions tu as �t� le levier, �galit� ! Que de h�ros,
R�publique, ont vers� pour toi leur sang g�n�reux ! Fraternit�,
Fraternit� ! que de grandioses choses tes fid�les ont faites !
Mais
aussi, Fraternit�, que de coquins se sont r�clam�s de toi, que
d�exploitations tu favorises ! Ils sont � millions � ceux qu�on a
mitraill�s et ceux qu�on affame en ton nom, R�publique ! Quelles
iniquit�s ont �t� sanctionn�es par toi, �galit�, et par toi consacr�es
! Justice, Justice que de crimes on a commis et on perp�tre sous ton
�gide !
Eh oui ! la Justice, la R�publique, l��galit�, la
Fraternit� deviendront chez les peuples futurs autant de r�alit�s ;
mais ce sera comme par surcro�t, par voie de cons�quence, et pour ainsi
dire sans qu�on les ait cherch�es. Le bonheur, le bonheur de tous et de
chacun les fera na�tre sans effort ; tel le rosier se couvre de roses.
2�
- L�homme portant n�cessairement en soi l�instinct de la conservation
et la tendance au bonheur, la question sociale n�est pas, comme le
croient nombre de personnes, n�e d�hier. Elle a comme toutes choses
travers� une s�rie de stades qui sans cesse l�ont modifi�e ; mais elle
est n�e avec la premi�re forme de soci�t� et ne dispara�tra qu�avec la
derni�re.
3� - L�humanit� se d�veloppant d�une fa�on continue, la
question sociale suit fatalement une ligne parall�le et ind�finie.
C�est dire qu�elle a connu et conna�tra des phases multiples ; qu�elle
est dou�e de l��lasticit� des formes sociales auxquelles elle s�adapte
; mais qu�en r�alit� elle sera toujours pendante et que l�expression :
solution de la question sociale ne peut avoir qu�une valeur
essentiellement contingente � l��poque.
4� - Logiquement, en
sociologie, toute syst�matisation, si parfaite qu�elle paraisse, est le
r�sultat d�une m�thode fausse et, � ce titre, doit �tre impitoyablement
r�pudi�e, parce que TOUTE syst�matisation sociale comporte, de toute
n�cessit�, un certain nombre d�institutions concordantes qui, ayant
pour mission de pr�voir, de r�glementer, de mesurer, de r�partir, de
prohiber, d�ordonner, d�uniformiser, bref de comprimer peu ou prou les
individus ne sauraient avoir la souplesse d�sirable ; parce que ces
r�glements, d�fenses et prescriptions constituent fatalement un
empi�tement sur le bonheur individuel ; parce qu�enfin, bien loin de
favoriser le d�veloppement des initiatives personnelles et leur marche
parall�le au d�veloppement des sciences et des arts, elles sont un
obstacle aussi bien � cette initiative qu�au d�veloppement scientifique
et artistique.
Et maintenant, ami lecteur, que ce premier
chapitre soit le flambeau qui, plac� dans ta main, �claire ta marche
jusqu�au bout de ce livre.
Rappelle-toi bien ces quatre lignes
dont les pages qui vont suivre ne seront que la paraphrase aussi simple
et aussi lumineuse que me la permettront mes modestes forces :
�
Instaurer un milieu social qui assure � chaque individu toute la somme
de bonheur ad�quate, � toute �poque, au d�veloppement progressif de
l�humanit�. �
� TOUTE LA QUESTION EST L�, PAS AILLEURS !
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