Les deux sens du mot "politique"
Il existe deux mani�res de comprendre le mot politique. La premi�re et la plus r�pandue d�finit la politique comme un syst�me de rapports de pouvoir g�r� de fa�on plus ou moins professionnelle par des gens qui s'y sont sp�cialis�s, les soi-disant "hommes politiques". Ils se chargent de prendre des d�cisions qui concernent directement ou indirectement la vie de chacun d'entre nous et ils administrent ces d�cisions au moyen des structures gouvernementales et bureaucratiques.
Ces "hommes politiques" et leur "politique" sont habituellement consid�r�s avec un certain m�pris par les gens ordinaires. Ils acc�dent le plus souvent au pouvoir � travers des entit�s nomm�es "partis", c'est-�-dire des bureaucraties fortement structur�es qui affirment "repr�senter" les gens, comme si une seule personne en "repr�sentait" beaucoup d'autres, consid�r�es comme de simples "�lecteurs". En traduisant une vieille notion religieuse dans le langage de la politique, on les appelle des �lus et ils forment en ce sens une v�ritable �lite hi�rarchique. Quiconque pr�tend parler au nom des gens n'est pas les gens. Lorsqu'ils affirment qu'ils sont leurs repr�sentants, ils se placent eux-m�mes en-dehors de ceux-ci. Souvent, ce sont des sp�culateurs, des repr�sentants des grandes entreprises, des classes patronales et de lobbies en tout genre.
Souvent aussi, ce sont des personnages tr�s dangereux, parce qu'ils se conduisent de fa�on immorale, malhonn�te et �litiste, en utilisant les m�dia et en r�pandant des faveurs et des ressources financi�res pour �tablir un consensus public autour de d�cisions parfois r�pugnantes et en trahissant habituellement leurs engagements programmatiques au "service" des gens. Par contre, ils rendent ordinairement de grands services aux couches financi�rement les mieux nanties, gr�ce auxquelles ils esp�rent am�liorer leur carri�re et leur bien-�tre mat�riel.
Cette forme de syst�me professionnalis�, �litiste et instrumentalis� appel� ordinairement politique est, en fait, un concept relativement neuf. Il est apparu avec l'�tat-nation, il y a quelques si�cles, quand des monarques absolus comme Henry VIII en Angleterre et Louis XIV en France ont commenc� � concentrer entre leurs mains un �norme pouvoir.
Avant la formation de l'�tat-nation, la politique avait un sens diff�rent de celui d'aujourd'hui. Elle signifiait la gestion des affaires publiques par la population au niveau communautaire ; des affaires publiques qui ne sont qu'ensuite devenues le domaine exclusif des politiciens et des bureaucrates. La population g�rait la chose publique dans des assembl�es citoyennes directes, en face-�-face, et �lisait des conseils qui ex�cutaient les d�cisions politiques formul�es dans ces assembl�es. Celles-ci contr�laient de pr�s le fonctionnement de ces conseils, en r�voquant les d�l�gu�s dont l'action �tait l'objet de la d�sapprobation publique.
Mais en limitant la vie politique uniquement aux assembl�es citoyennes, on risquerait d'ignorer l'importance de leur enracinement dans une culture politique fertile faite de discussions publiques quotidiennes, sur les places, dans les parcs, aux carrefours des rues, dans les �coles, les auberges, les cercles, etc. On discutait de politique partout o� l'on se retrouvait, en se pr�parant pour les assembl�es citoyennes, et un tel exercice journalier �tait profond�ment vital. � travers ce processus d'autoformation, le corps citoyen faisait non seulement m�rir un grand sens de sa coh�sion et de sa finalit�, mais il favorisait aussi le d�veloppement de fortes personnalit�s individuelles, indispensables pour promouvoir l'habitude et la capacit� de s'autog�rer. Cette culture politique s'enracinait dans des f�tes civiques, des comm�morations, dans un ensemble partag� d'�motions, de joies et de douleurs communes, qui donnaient � chaque localit� (village, bourg, quartier ou ville) un sentiment de sp�cificit� et de communaut� et qui favorisait plus la singularit� de l'individu que sa subordination � la dimension collective.
Un �cosyst�me politique
Une politique de ce genre est organique et �cologique et non formelle ou fortement structur�e (dans l'acception verticale du terme) comme elle le deviendra par la suite. Il s'agissait d'un processus constant et non d'un �pisode occasionnel comme les campagnes �lectorales. Chaque citoyen m�rissait individuellement � travers son propre engagement politique et gr�ce � la richesse des discussions et des interactions avec les autres. Le citoyen avait le sentiment de contr�ler son destin et de pouvoir le d�terminer, plut�t que d'�tre d�termin� par des personnes et des forces sur lesquelles il n'exer�ait aucun contr�le. Cette sensation �tait symbiotique : la sph�re politique renfor�ait l'individualit� en lui donnant un sentiment de possession et, vice versa, la sph�re individuelle renfor�ait la politique en lui procurant un sentiment de loyaut�, de responsabilit� et d'obligation.
Dans un tel processus de r�ciprocit�, le moi individuel et le nous collectif n'�taient pas subordonn�s l'un � l'autre mais se soutenaient mutuellement. La sph�re publique fournissait la base collective, le sol pour le d�veloppement de fortes personnalit�s et ceux-ci, � leur tour, se rassemblaient dans une sph�re publique cr�ative, d�mocratique, institutionnalis�e de fa�on transparente. C'�taient des citoyens au plein sens du terme, c'est-�-dire des acteurs agissants de la d�cision et de l'autogestion politique de la vie communautaire, y compris l'�conomie, et non des b�n�ficiaires passifs de biens et de services fournis par des entit�s locales en �change d'imp�ts et de taxes. La communaut� constituait une unit� �thique de libres citoyens et non une entreprise municipale institu�e par "contrat social".
La commune : un enjeu moderne
Il y a beaucoup de probl�mes qui se posent � ceux qui cherchent � tracer les caract�ristiques d'une intervention au niveau communal, mais, en m�me temps, les possibilit�s d'imaginer de nouvelles formes d'action politique, qui r�cup�reraient le concept classique de citoyennet� et ses valeurs participatives, sont consid�rables.
� une �poque o� le pouvoir des �tats-nations augmente, o� l'administration, la propri�t�, la production, les bureaucraties et les flux de pouvoir et de capitaux tendent � la centralisation, est-il possible d'aspirer � une soci�t� fond�e sur des options locales, � base municipale, sans avoir l'air d'utopistes ingu�rissables ? Cette vision d�centralis�e et participative n'est-elle pas absolument incompatible avec la tendance � la massification de la sph�re publique ? La notion de communaut� � l'�chelle humaine n'est-elle pas une suggestion atavique d'inspiration r�actionnaire qui se r�f�re au monde pr�moderne (du genre de la communaut� du peuple du nazisme allemand) ? Et ceux qui la soutiennent n'entendent-ils pas rejeter ainsi toutes les conqu�tes technologiques r�alis�es au cours des diff�rentes r�volutions industrielles depuis deux si�cles ? Ou encore, est-ce qu'une "soci�t� moderne" peut �tre gouvern�e sur des bases locales � une �poque o� le pouvoir centralis� semble �tre une option irr�versible ?
� ces questions � caract�re th�orique, s'en ajoutent beaucoup d'autres � caract�re pratique. Comment est-il possible de coordonner des assembl�es locales de citoyens pour traiter de questions comme le transport ferroviaire, l'entretien des routes, la fourniture de biens et ressources provenant de zones �loign�es ? Comment est-il possible de passer d'une �conomie bas�e sur l'�thique du business (ce qui inclut sa contrepartie pl�b�ienne : l'�thique du travail) � une �conomie guid�e par une �thique bas�e sur la r�alisation de soi au sein de l'activit� productive ? Comment pourrions-nous changer les instruments de gouvernement actuels, notamment les constitutions nationales et les statuts communaux, pour les adapter � un syst�me d'autogouvernement bas� sur l'autonomie municipale ? Comment pourrions-nous restructurer une �conomie de march� orient�e sur le profit et bas�e sur une technologie centralis�e, en la transformant en une �conomie morale orient�e sur l'homme et bas�e sur une technologie alternative d�centralis�e ? Et, de plus, comment toutes ces conceptions peuvent-elles confluer au sein d'une soci�t� �cologique qui cherche � �tablir une relation �quilibr�e avec le monde naturel et qui veut se lib�rer de la hi�rarchie sociale, de la domination de classe et sexiste et de l'homog�n�isation culturelle ?
La conception suivant laquelle les communaut�s d�centralis�es sont une sorte d'atavisme pr�moderne, ou mieux antimoderne, refl�te une incapacit� � reconna�tre qu'une communaut� organique ne doit pas n�cessairement �tre un organisme, dans lequel les comportements individuels sont subordonn�s au tout. Cela rel�ve d'une conception de l'individualisme qui confond individualit� et �go�sme. Il n'y a rien de nostalgique ou de novateur dans la tentative de l'humanit� d'harmoniser le collectif et l'individuel. L'impulsion � r�aliser ces buts compl�mentaires (surtout en un temps comme le n�tre, o� tous deux courent le risque d'une dissolution rapide) repr�sente une recherche humaine constante qui s'est exprim�e tant dans le domaine religieux que dans le radicalisme la�c, ans des exp�riences utopistes comme dans la vie citoyenne de quartier, dans des groupes ethniques ferm�s comme dans des conglom�rats urbains cosmopolites. Ce n'est que gr�ce � une connaissance qui s'est s�diment�e au fil des si�cles qu'on a pu emp�cher la notion de communaut� de verser dans le gr�garisme et l'esprit de clocher et celle d'individualit� de verser dans l'atomisme.
Une politique en-dehors de l'�tat et des partis
N'importe quel programme qui essaye de r�tablir et d'�largir la signification classique de la politique et de la citoyennet� doit clairement indiquer ce que celles-ci ne sont pas, ne f�t-ce qu'� cause de la confusion qui entoure ces deux mots...
La politique n'est pas l'art de g�rer l'�tat, et les citoyens ne sont pas des �lecteurs ou des contribuables. L'art de g�rer l'�tat consiste en des op�rations qui engagent l'�tat : l'exercice de son monopole de la violence, le contr�le des appareils de r�gulation de la soci�t� � travers la fabrication de lois et de r�glements, la gouvernance de la soci�t� au moyen de magistrats professionnels, de l'arm�e, des forces de police et de la bureaucratie. L'art de g�rer l'�tat acquiert un vernis politique lorsque les soi-disant "partis politiques" s'efforcent, � travers divers jeux de pouvoir, d'occuper les postes o� l'action de l'�tat est con�ue et ex�cut�e. Une "politique" de ce genre est � ce point typ�e qu'elle en est presque assommante. Un "parti politique", c'est habituellement une hi�rarchie structur�e, aliment�e par des adh�rents et qui fonctionne de fa�on verticale. C'est un �tat en miniature et dans certains pays, comme l'ex-Union Sovi�tique et l'Allemagne nazie, le parti constitue r�ellement l'�tat lui-m�me.
Les exemples sovi�tique et nazi du Parti/�tat ont repr�sent� l'extension logique du parti fonctionnant � l'int�rieur de l'�tat. Et de fait, tout parti a ses racines dans l'�tat et non dans la citoyennet�. Le parti traditionnel est accroch� � l'�tat comme un v�tement � un mannequin. Aussi vari� que puisse �tre le v�tement et son style, il ne fait pas partie du corps politique, il se contente de l'habiller. Il n'y a rien d'authentiquement politique dans ce ph�nom�ne : il vise pr�cis�ment � envelopper le corps politique, � le contr�ler et � le manipuler, et non � exprimer sa volont� - ni m�me � lui permettre de d�velopper une volont�. En aucun sens, un parti "politique" traditionnel ne d�rive du corps politique ou n'est constitu� par lui. Toute m�taphore mise � part, les partis "politiques" sont des r�pliques de l'�tat lorsqu'ils ne sont pas au pouvoir et sont souvent synonymes de l'�tat lorsqu'ils sont au pouvoir. Ils sont form�s pour mobiliser, pour commander, pour acqu�rir du pouvoir et pour diriger. Ils sont donc tout aussi inorganiques que l'�tat lui-m�me - une excroissance de la soci�t� qui n'a pas de r�elles racines au sein de celle-ci, ni de responsabilit� envers elle au-del� des besoins de faction, de pouvoir et de mobilisation.
Un nouveau corps politique
La politique, au contraire, est un ph�nom�ne organique. Elle est organique au vrai sens o� elle repr�sente l'activit� d'un corps public - une communaut� si on pr�f�re - de m�me que le processus de la floraison est une activit� organique de la plante enracin�e dans le sol. La politique, con�ue comme une activit�, implique un discours rationnel, l'engagement public, l'exercice de la raison pratique et sa r�alisation dans une activit� � la fois partag�e et participative.
La red�couverte et le d�veloppement de la politique doit prendre pour point de d�part le citoyen et son environnement imm�diat au-del� de la famille et de la sph�re de sa vie priv�e. Il ne peut pas y avoir de politique sans communaut�. Et par communaut�, j'entend une association municipale de gens renforc�e par son propre pouvoir �conomique, sa propre institutionnalisation des groupes de base et le soutien conf�d�ral de communaut�s similaires organis�es au sein d'un r�seau territorial � l'�chelle locale et r�gionale. Les partis qui ne s'impliquent pas dans ces formes d'organisation populaire de base ne sont pas politiques au sens classique du mot. Ce sont plut�t des partis bureaucratiques et oppos�s au d�veloppement d'une politique participative et de citoyens participatifs. La cellule v�ritable de la vie politique est, en effet, la commune, soit dans son ensemble, si elle est � l'�chelle humaine, soit � travers ses diff�rentes subdivisions, notamment les quartiers.
Un nouveau programme politique ne peut �tre un programme municipal que si nous prenons au s�rieux nos obligations envers la d�mocratie. Autrement, nous serons ligot�s par l'une ou l'autre variante de gestion �tatique, par une structure bureaucratique qui est clairement hostile � toute vie publique anim�e. La commune est la cellule vivante qui forme l'unit� de base de la vie politique et de laquelle tout provient : la citoyennet�, l'interd�pendance, la conf�d�ration et la libert�. Le seul moyen de reconstruire la politique est de commencer par ses formes les plus �l�mentaires : les villages, les villes, les quartiers et les cit�s o� les gens vivent au niveau le plus intime de l'interd�pendance politique au-del� de la vie priv�e. C'est � ce niveau qu'ils peuvent commencer � se familiariser avec le processus politique, un processus qui va bien au-del� du vote et de l'information. C'est � ce niveau aussi qu'ils peuvent d�passer l'insularit� priv�e de la vie familiale - une vie qui est souvent c�l�br�e au nom de la valeur de l'int�riorit� et de l'isolement - et inventer des institutions publiques qui rendent possible la participation et la cogestion d'une communaut� �largie.
En bref, c'est � travers la commune que les gens peuvent se transformer eux-m�mes de monades isol�es en un corps politique innovateur et cr�er une vie civique existentiellement vitale car protoplasmique, inscrite dans la continuit� et dot�e tant d'une forme institutionnelle que d'un contenu citoyen. Je me r�f�re ici � des organisations de blocs d'habitations, � des assembl�es de quartier, � des r�unions de ville, � des conf�d�rations civiques et � un espace public pour une parole qui aille au-del� de manifestations ou de campagnes monoth�matiques, aussi valable qu'elles puissent �tre pour redresser les injustices sociales. Mais protester ne suffit pas. La protestation se d�termine en fonction de ce � quoi elle s'oppose et non par les changements sociaux que les protestataires peuvent souhaiter mettre en place. Ignorer l'unit� civique �l�mentaire de la politique et de la d�mocratie, c'est comme jouer aux �checs sans �chiquier, car c'est sur le plan citoyen que les objectifs � long terme de r�novation sociale doivent d'abord se jouer.
Pour la d�centralisation
En �cartant toutes les objections d'inspiration �tatiste, le probl�me du r�tablissement des assembl�es municipales semble cependant difficilement r�alisable si l'on reste dans le cadre des formes administratives et territoriales actuelles. New York ou Londres n'auraient pas les moyens de s'assembler si elles voulaient imiter l'Ath�nes antique, avec son corps relativement peu nombreux de citoyens. Ces deux villes ne sont plus, en fait, des cit�s au sens classique du terme, ni m�me des municipalit�s selon les standards urbanistiques du XIXe si�cle. Vues sous un angle �troitement macroscopique, ce sont de sauvages prolif�rations urbaines qui ingurgitent chaque jour des millions de personne � une grande distance des centres commerciaux. Mais New York et Londres sont form�es de quartiers, c'est-�-dire de plus petites communaut�s qui poss�dent jusqu'� un certain point un caract�re organique et une certaine identit� propre, d�finie par un h�ritage culturel partag�, des int�r�ts �conomiques, une communaut� de vues sociales et parfois aussi une tradition artistique comme dans le cas de Greenwich Village � New York ou de Camden Town � Londres. Aussi �lev� que soit le degr� n�cessaire de coordination de leur gestion logistique, sanitaire et commerciale par des experts et leurs assistants, elles sont potentiellement ouvertes � une d�centralisation politique et m�me, avec le temps, physique. Sans aucun doute, il faudra du temps pour d�centraliser r�ellement une m�tropole comme New York en plusieurs municipalit�s v�ritables et, finalement, en communes, mais il n'y a pas de raison pour qu'une m�tropole de cette taille ne puisse progressivement se d�centraliser au niveau institutionnel. Il faut toujours bien distinguer entre d�centralisation territoriale et d�centralisation institutionnelle. On a avanc� d'excellentes propositions pour implanter au niveau local la d�mocratie dans de telles entit�s m�tropolitaines, en restituant le pouvoir aux gens, mais elles ont �t� bloqu�es par les centralisateurs qui, avec leur cynisme habituel, ont �voqu� toute sorte d'emp�chements mat�riels pour r�aliser une telle entreprise. On pr�tend r�futer les arguments des partisans de la d�centralisation en jetant la confusion entre la d�centralisation institutionnelle et la d�sagr�gation territoriale effective de ces m�tropoles. Il faut, au contraire, toujours bien faire la distinction entre d�centralisation institutionnelle et d�centralisation territoriale, en comprenant clairement que la premi�re est parfaitement r�alisable alors qu'il faudrait quelques ann�es pour r�aliser la seconde.
En m�me temps, je voudrais souligner que les conceptions municipalistes (ou, c'est la m�me chose, communalistes) libertaires que je propose ici s'inscrivent dans une perspective transformatrice et formatrice - un concept de la politique et de la citoyennet� qui cherche � transformer finalement les cit�s et les m�galopoles urbaines �thiquement aussi bien que spatialement, et politiquement aussi bien qu'�conomiquement.
Des assembl�es populaires ou m�me de quartiers peuvent �tre constitu�s ind�pendamment de la taille de la cit�, pourvu qu'on en identifie les composantes culturelles et qu'on fasse ressortir leur sp�cificit�. Les d�bats sur leur dimension optimale sont politiquement irrelevants, c'est l'objet de discussion pr�f�r� de sociologues entich�s de statistique. Il est possible de coordonner les assembl�es populaires � travers des d�l�gu�s pourvus d'un mandat imp�ratif, soumis � rotation, r�vocables et, surtout, munis d'instructions �crites rigoureuses pour approuver ou rejeter les points � l'ordre du jour des conseils locaux conf�d�r�s compos�s de d�l�gu�s des diff�rentes assembl�es de quartiers. Il n'y a aucun myst�re dans cette forme d'organisation. La d�monstration historique de son efficacit� a �t� faite � travers sa r�apparition constante aux �poques de transformation sociale acc�l�r�e. Les sections parisiennes de 1793, en d�pit de la taille de Paris (entre 500.000 et 600.000 habitants) et des difficult�s logistiques de l'�poque (o� le cheval �tait ce qu'il y avait de plus rapide) ont �uvr� avec beaucoup de succ�s, en �tant coordonn�es par des d�l�gu�s de sections au sein de la Commune de Paris. Elles �taient r�put�es non seulement pour leur efficacit� dans le traitement des probl�mes politiques, en se basant sur des m�thodes de d�mocratie directe, mais elles ont aussi jou� un r�le important dans l'approvisionnement de la ville, dans la s�curit� alimentaire, dans l'�limination de la sp�culation, dans le contr�le du respect du maximum des prix et dans beaucoup d'autres t�ches administratives complexes.
Aucune cit� n'est par cons�quent trop grande pour ne pas pouvoir �tre innerv�e d'assembl�es populaires avec des objectifs politiques. La vraie difficult� est dans une large mesure d'ordre administratif : comment entretenir les ressources mat�rielles de la vie de la cit� ? Comment affronter d'�normes charges logistiques et tout le poids de la circulation ? Comment pr�server un environnement salubre ? Ces probl�mes sont fr�quemment mystifi�s au moyen d'une confusion dangereuse entre la formulation d'une politique et sa gestion. Le fait pour une communaut� de d�cider de mani�re participative quelle orientation suivre dans une question donn�e n'implique pas que tous les citoyens participent effectivement � la mise en �uvre de la d�cision. Par exemple, la d�cision de construire une route n'implique pas que tous doivent savoir comment on con�oit et comment on r�alise une route. C'est le travail des ing�nieurs, qui peuvent pr�senter des projets alternatifs, et les experts remplissent donc par l� une fonction politique importante, mais c'est l'assembl�e des citoyens qui est libre de d�cider. L'�laboration du projet et la construction de la route sont des responsabilit�s strictement administratives, alors que la discussion et la d�cision sur la n�cessit� de cette route, y compris le choix de son emplacement et l'appr�ciation du projet rel�vent d'un processus politique. Si on garde clairement en t�te la distinction entre la formulation d'une politique et son ex�cution, entre la fonction des assembl�es populaires et celle des gens qui ssurent la gestion des d�cisions prises, il est alors facile de distinguer les probl�mes logistiques des probl�mes politiques, deux niveaux habituellement entrem�l�s.
Le citoyen v�ritable
Au premier coup d'�il, il peut sembler que le syst�me des assembl�es est proche de la formule du r�f�rendum, bas� sur le partage de la prise de d�cision entre toute la population et sur la r�gle majoritaire. Pourquoi, d�s lors, souligner l'importance de la forme de l'assembl�e pour l'autogouvernement ? Ne serait-il pas suffisant d'adopter le r�f�rendum, comme c'est aujourd'hui le cas en Suisse, et de r�soudre la question par une proc�dure d�mocratique apparemment beaucoup moins compliqu�e ? Ou alors pourquoi ne pas prendre les d�cisions politiques par la voie �lectronique - comme le sugg�rent certains enthousiastes de l'internet - o� chaque individu "autonome", apr�s s'�tre inform� des d�bats, prendrait part au vote dans l'intimit� de son foyer ?
Pour r�pondre � ces questions, il faut prendre en consid�ration une s�rie de th�mes vitaux qui touchent � la nature m�me de la citoyennet�. L'individu "autonome", qui, selon la th�orie lib�rale, repr�sente, en tant qu'"�lecteur", l'unit� �l�mentaire du processus r�f�rendaire, n'est qu'une fiction. Abandonn� � son destin personnel au nom de "l'autonomie" et de "l'ind�pendance", cet individu devient un �tre isol� dont la libert� v�ritable est d�pouill�e des traits politiques et sociaux sans lesquels l'individualit� est priv�e de chair et de sang... La notion d'ind�pendance, qui est souvent confondue avec celles de pens�e ind�pendante et de libert�, a �t� tellement impr�gn�e du pur et simple �go�sme bourgeois que nous avons tendance � oublier que notre individualit� d�pend largement des syst�mes de soutien et de solidarit� de la communaut�. Ce n'est ni en nous subordonnant de fa�on infantile � la communaut�, ni en nous d�tachant d'elle que nous devenons des �tres humains majeurs. Ce qui nous distingue comme �tres sociaux, de pr�f�rence dans des institutions rationnelles, d'�tres solitaires d�pourvus de toute affiliation s�rieuse, ce sont nos capacit�s d'exercer une solidarit� les uns par rapports aux autres, d'encourager l'autod�veloppement et la cr�ativit� r�ciproques, d'atteindre la libert� au sein d'une collectivit� socialement cr�atrice et institutionnellement enrichissante.
Une "citoyennet�" s�par�e de la communaut� peut �tre tout aussi d�bilitante pour notre personnalit� politique que l'est la "citoyennet�" dans un �tat ou une communaut� totalitaire. Dans les deux cas, nous sommes reconduits � un �tat de d�pendance caract�ristique de la petite enfance, qui nous rend dangereusement vuln�rables devant la manipulation, soit de la part de fortes personnalit�s dans la vie priv�e, soit de la part de l'�tat ou des grandes firmes dans la vie publique. Dans les deux cas, et l'individualit� et la communaut� nous font d�faut. Elles se retrouvent toutes deux dissoutes par la suppression du sol communautaire qui nourrit l'individualit� authentique. C'est au contraire l'interd�pendance au sein d'une communaut� solide qui peut enrichir l'individu de cette rationalit�, de ce sens de la solidarit� et de la justice, de cette libert� effective qui en font un citoyen cr�atif et responsable.
Bien que cela paraisse paradoxal, les �l�ments authentiques d'une soci�t� libre et rationnelle sont communautaires et non individuels. Pour le dire en termes plus institutionnels, la commune n'est pas seulement la base d'une soci�t� libre mais aussi le terrain irr�ductible d'une individualit� authentique. L'importance �norme de la commune est due au fait qu'elle constitue le lieu de parole au sein duquel les gens peuvent intellectuellement et �motionnellement se confronter les uns aux autres, s'�prouver r�ciproquement � travers le dialogue, le langage du corps, l'intimit� personnelle et des modalit�s directes, non-m�diatis�es, du processus de prise de d�cision collective. Je me r�f�re ici aux processus fondamentaux de socialisation, d'interaction continue entre les multiples aspects de l'existence qui rendent la solidarit� - et pas seulement la "convivialit�" - tellement indispensable pour des rapports interpersonnels vraiment organiques.
Le r�f�rendum, r�alis� dans l'intimit� de "l'isoloir", ou, comme le voudraient les partisans enthousiastes de l'internet, dans la solitude �lectronique de sa propre maison, privatise la d�mocratie et ainsi la mine. Le vote, de m�me que les sondages d'opinion sur les pr�f�rences en mati�re de savons et de d�tergents, repr�sente une quantification absolue de la citoyennet�, de la politique, de l'individualit� et une caricature de la formation v�ritables des id�es au cours d'un processus d'information r�ciproque. Le vote � l'�tat pur exprime un "pourcentage" pr�formul� de nos perceptions et de nos valeurs et non leur expression enti�re. C'est une r�duction technique des opinions en simples pr�f�rences, des id�aux en simples go�ts, de la compr�hension g�n�rale en pure quantification, de fa�on � pouvoir r�duire les aspirations et les convictions des hommes � des unit�s num�riques.
La vraie formation � la citoyennet�
En fin de compte, "l'individu autonome", priv� de tout contexte communautaire, de rapports de solidarit� et de relations organiques, se retrouve d�sengag� du processus de formation de soi - paideia - que les Ath�niens de l'Antiquit� assignaient � la politique comme l'une de ses plus importantes fonctions p�dagogiques. La vraie citoyennet� et la vraie politique impliquent la formation permanente de la personnalit�, l'�ducation et un sens croissant de la responsabilit� et de l'engagement public au sein de la communaut�, lesquels, en retour, sont seuls � donner une vraie substance � celle-ci. Ce n'est pas dans le lieu clos de l'�cole, et encore moins dans l'isoloir �lectoral, que des qualit�s personnelles et politiques vitales peuvent se former. Pour les acqu�rir, il faut une pr�sence publique, incarn�e par des individus parlants et pensants, dans un espace public responsable et anim� par la parole. Le "patriotisme", comme l'indique l'�tymologie du mot [patrie vient du mot latin pater, le p�re], est un concept typique de l'�tat-nation, o� le citoyen est consid�r� comme un enfant et est donc la cr�ature ob�issante de l'�tat-nation con�u comme paterfamilias, ou comme un p�re s�v�re qui impose la croyance et le d�vouement � l'ordre. Plus nous sommes les "fils" ou les "filles" d'une "patrie", plus nous nous situons nous-m�mes dans une relation infantile avec l'�tat.
La solidarit� ou philia, au contraire, implique le sens de la responsabilit�. Elle est cr��e par la connaissance, la formation, l'exp�rience et l'exercice d'une certaine sensibilit� - en bref, par une �ducation politique qui se d�veloppe � travers la participation politique. En l'absence d'une municipalit� � l'�chelle humaine, compr�hensible et accessible au point de vue institutionnel, il est tout simplement impossible d'assurer cette fonction fondamentale de la politique et de l'incarner dans la citoyennet�. En l'absence de philia, nous jaugeons "l'engagement politique" par le pourcentage des "votants" qui "participent" au processus "politique" : un avilissement des mots qui d�nature totalement leur signification authentique et les d�pouille de leur contenu �thique...
Qu'elles soient grandes ou petites, les assembl�es initiales et le mouvement qui cherche � les �tendre restent la seule �cole effective de citoyennet� que nous poss�dions. Il n'y a pas d'autre curriculum civique qu'un domaine politique vivant et cr�atif pour faire surgir des gens qui prennent la gestion des affaires publiques au s�rieux. � une �poque de marchandisation, de concurrence, d'anomie et d'�go�sme, cela signifie cr�er consciemment une sph�re publique qui inculquera des valeurs d'humanisme, de coop�ration, de communaut� et de service public dans la pratique quotidienne de la vie civique.
La polis ath�nienne, en d�pit de ses nombreux d�fauts, nous offre des exemples significatifs de comment le sens �lev� de la citoyennet� qui l'impr�gnait s'est trouv� renforc� non seulement par une �ducation syst�matique mais par le d�veloppement d'une �thique du comportement civique et par une culture artistique qui illustrait des id�aux de service civique par les faits de la pratique civique. Le respect des opposants au cours des d�bats, le recours � la parole pour obtenir un consensus, les interminables discussions publiques sur l'agora, au cours desquelles les personnalit�s les plus en vue de la polis �taient tenues � discuter des questions d'int�r�t public m�me avec les moins connus, l'utilisation de la richesse non seulement � des fins personnelles mais aussi pour embellir la polis (en attribuant ainsi une plus grande valeur � la redistribution qu'� l'accumulation de richesse), un grand nombre de festivit�s publiques, de trag�dies et de com�dies en grande partie centr�es sur des th�mes civiques et sur le besoin d'encourager la solidarit�... tout cela et bien d'autres aspects encore de la culture politique d'Ath�nes formaient les �l�ments qui ont contribu� � cr�er un sens de responsabilit� et de solidarit� civiques qui a produit des citoyens activement engag�s et profond�ment conscients de leur mission civique.
Pour notre part, nous ne pouvons pas faire moins - et, souhaitons-le, � terme, nous ferons consid�rablement plus. Le d�veloppement de la citoyennet� doit devenir un art et pas simplement une forme d'�ducation - et un art cr�ateur au sens esth�tique qui fasse appel au d�sir profond�ment humain d'expression de soi au sein d'une communaut� politique pleine de sens. Ce doit �tre un art personnel gr�ce auquel chaque citoyen est pleinement conscient du fait que sa communaut� confie sa destin�e � sa probit� morale et � sa rationalit�. Si l'autorit� id�ologique de l'�tatisme repose sur la conviction que le "citoyen" est un �tre incomp�tent, quelquefois infantile et g�n�ralement peu digne de confiance, la conception municipaliste de la citoyennet� repose sur la conviction exactement contraire. Chaque citoyen devrait �tre consid�r� comme comp�tent pour participer directement aux "affaires de l'�tat" et surtout, ce qui est le plus important, il devrait �tre encourag� � le faire.
Il faudrait fournir tous les moyens destin�s � favoriser une participation compl�te, comprise comme un processus p�dagogique et �thique qui transforme la capacit� latente des citoyens en une r�alit� effective. La vie politique et sociale devrait �tre orchestr�e de mani�re � promouvoir une sensibilit� diffuse, la capacit� r�elle � accepter les diff�rences, sans se soustraire, lorsque c'est n�cessaire au besoin de mener de vigoureuses disputes.
Le service civique devrait �tre consid�r� comme un attribut humain essentiel et non comme un "don" que le citoyen offre � la communaut� ou une t�che on�reuse qu'il est contraint � accomplir. La coop�ration et la responsabilit� civique devraient �tre vues comme des expressions de la sociabilit� et de la philia, et non comme des obligations auxquelles le citoyen essaye d'�chapper d�s qu'il le peut.
La municipalit� serait donc vue comme une sc�ne de th��tre o� se d�roule la vie publique sous sa forme la plus pleine de sens, un drame politique dont la grandeur s'�tend aux citoyens qui en sont les protagonistes. Tout au contraire, nos villes modernes sont devenues dans une large mesure des agglom�rations d'appartements-dortoirs dans lesquels les hommes et les femmes s'assoupissent spirituellement et trivialisent leurs personnalit�s dans le divertissement, la consommation et le bavardage mesquins.
L'�conomie municipale
Le dernier et un des plus intraitables probl�mes que nous rencontrons est celui de l'�conomie. Aujourd'hui, les questions �conomiques tendent � se centrer sur qui poss�de quoi, qui a plus que qui et, surtout, sur comment les disparit�s de richesse peuvent se concilier avec un sentiment de communaut� civique. Presque toutes les municipalit�s avaient dans le pass� �t� fragment�es par des diff�rences de statut �conomique, avec des classes pauvres, moyennes et riches dress�es les unes contre les autres jusqu'au point de ruiner les libert�s municipales, comme le montre clairement l'histoire sanglante des communes du Moyen-�ge et de la Renaissance en Italie.
Ces probl�mes n'ont pas disparu � l'�poque actuelle. Ils sont m�me assez souvent tout aussi graves que par le pass�. Mais ce qui est sp�cifique � notre �poque (et qui a peu �t� compris par beaucoup de gens de gauche et d'extr�me-gauche en Am�rique et en Europe), c'est le fait qu'ont commenc� � appara�tre des questions transclassistes totalement nouvelles qui concernent l'environnement, la croissance, les transports, la d�glingue culturelle et la qualit� de la vie urbaine en g�n�ral. Ce sont des probl�mes suscit�s par l'urbanisation et non par la constitution de la cit�. D'autres questions traversent aussi transversalement les int�r�ts conflictuels de classe, comme les dangers de guerre thermonucl�aire, l'autoritarisme �tatique croissant et finalement la possibilit� d'un effondrement �cologique de la plan�te. � une �chelle sans pr�c�dent dans l'histoire am�ricaine, une �norme vari�t� de groupes de citoyens ont rassembl� des gens de toute origine de classe dans des projets communs autour de probl�mes souvent � caract�re local mais qui concernent la destin�e et le bien-�tre de l'ensemble de la communaut�.
L'�mergence d'un int�r�t social g�n�ral par-del� les vieux int�r�ts particularistes d�montre qu'une nouvelle politique peut facilement prendre corps et qu'elle visera non seulement � reconstruire le paysage politique au niveau municipal mais aussi le paysage �conomique. Les vieux d�bats entre la propri�t� priv�e et la propri�t� nationalis�e sont devenus de la pure logomachie. Non que ces diff�rents genres de propri�t� et les formes d'exploitation qu'elles impliquent aient disparu, mais elles ont �t� progressivement rejet�es dans l'ombre par des r�alit�s et des pr�occupations nouvelles. La propri�t� priv�e, au sens traditionnel du terme, qui perp�tuait le citoyen en tant qu'individu �conomiquement autosuffisant et politiquement ind�pendant est en train de dispara�tre. Elle ne dispara�t pas parce que le "socialisme rampant" a d�vor� la "libre entreprise" mais bien parce que la "grande firme rampante" a tout d�vor� - ironiquement au nom de la "libre entreprise". L'id�al grec d'un citoyen politiquement souverain qui pouvait juger rationnellement des affaires publiques parce qu'il �tait lib�r� du besoin mat�riel et du client�lisme n'est plus qu'une moquerie. Le caract�re oligarchique de la vie �conomique menace la d�mocratie en tant que telle, pas seulement au niveau national mais aussi municipal, l� o� elle conservait encore un certain degr� d'intimit� et de souplesse.
Nous en arrivons ainsi, soudainement, � l'id�e d'une �conomie municipale qui se propose de dissoudre de mani�re novatrice l'aura mystique qui entoure la propri�t� des firmes et la propri�t� nationalis�e. Je me r�f�re � la municipalisation de la propri�t�, comme oppos�e � sa privatisation ou � sa nationalisation. Le municipalisme libertaire propose de red�finir la politique pour y inclure une d�mocratie communale directe qui s'�tendra graduellement sous des formes conf�d�rales, en pr�voyant �galement une approche diff�rente de l'�conomie. Le municipalisme libertaire propose que la terre et les entreprises soient mises de fa�on croissante � la disposition de la communaut�, ou, plus pr�cis�ment, � la disposition des citoyens dans leurs libres assembl�es et de leurs d�put�s dans les conseils conf�d�raux. Comment planifier le travail, quelles technologies employer, quels biens distribuer ? Ce sont toutes des questions qui ne peuvent �tre r�solues que dans la pratique. La maxime de chacun selon ses capacit�s, � chacun selon ses besoins, cette exigence c�l�bre des diff�rents socialismes du XIXe si�cle, se trouverait institutionnalis�e comme une dimension de la sph�re publique. En visant � assurer aux gens l'acc�s aux moyens de vivre ind�pendamment du travail qu'ils sont capables d'accomplir, elle cesserait d'exprimer un credo pr�caire : elle deviendrait une pratique, une mani�re de fonctionner politiquement.
Aucune communaut� ne peut esp�rer acqu�rir une autarcie �conomique, ni ne devrait essayer de le faire. �conomiquement, la large gamme de ressources n�cessaires � la production de nos biens d'usage courant exclut l'insularit� referm�e sur elle-m�me et l'esprit de clocher. Loin d'�tre une contrainte, l'interd�pendance entre communaut�s et r�gions doit �tre consid�r�e - culturellement et politiquement - comme un avantage. L'interd�pendance entre les communaut�s n'est pas moins importante que l'interd�pendance entre les individus. Si elle est priv�e de l'enrichissement culturel mutuel qui a souvent �t� le produit de l'�change �conomique, la municipalit� tend � se refermer sur elle-m�me et s'engloutit dans une forme de privatisme civique. Des besoins et des ressources partag�s impliquent l'existence d'un partage et, avec le partage, d'une communication, d'un rajeunissement gr�ce � des id�es nouvelles et d'un horizon social �largi qui facilite une sensibilit� accrue aux exp�riences nouvelles.
Une question de survie �cologique
� la lumi�re de ces coordonn�es, il est possible d'envisager une nouvelle culture politique avec une nouvelle renaissance de la citoyennet�, d'institutions civiques populaires, un nouveau type d'�conomie, et un contre-pouvoir parall�le, dans un r�seau conf�d�ral, capable d'arr�ter et, esp�rons-le, de renverser la tendance � une centralisation accrue de l'�tat et des grandes firmes et entreprises. En outre, il est aussi possible d'envisager un point de d�part �minemment pratique pour d�passer la ville et la cit� telles que nous les avons connues jusqu'� pr�sent et pour d�velopper de nouvelles formes d'habitation r�ellement communautaires, capables de r�aliser une nouvelle harmonisation entre les gens et entre l'humanit� et le monde naturel. J'ai soulign� le mot "pratique" parce qu'il est �vident que n'importe quelle tentative d'adapter une communaut� humaine � un �cosyst�me naturel se heurte de plein fouet � la trame du pouvoir centralis�, que ce soit celui de l'�tat ou des grandes firmes.
Le pouvoir centralis� se reproduit inexorablement � tous les niveaux de la vie sociale, �conomique et politique. Il ne s'agit pas seulement d'�tre grand : il pense "en grand". Ainsi, ce mode d'�tre et de penser est non seulement la condition de sa croissance mais de sa survie m�me. Nous vivons d�j� dans un monde o� l'�conomie est excessivement mondialis�e, centralis�e et bureaucratis�e. Beaucoup de ce qui pourrait �tre fait au niveau local et r�gional, l'est � l'�chelle mondiale - en grande partie pour des raisons de profits, de strat�gie militaire et d'app�tits imp�riaux - avec une complexit� apparente qui pourrait en r�alit� �tre facilement simplifi�e.
Si toutes ces id�es peuvent sembler trop "utopiques" pour notre temps, alors on peut aussi consid�rer comme utopiques les exigences urgentes de ceux qui demandent un changement radical des politiques �nerg�tiques, une r�duction drastique de la pollution de l'atmosph�re et des mers et la mise en �uvre de programmes au niveau mondial pour arr�ter le r�chauffement de la plan�te et la destruction de la couche d'ozone. Est-ce qu'il est vraiment illusoire de poursuivre des changements institutionnels et �conomiques non moins drastiques mais qui se basent en r�alit� sur des traditions d�mocratiques profond�ment enracin�es ?