Source : ?
Je dois commencer par des questions de définition. Le mot maison ne
pose aucun problème, mais celui de chez-soi en présente quelque peu,
car il ajoute au premier terme une touche émotionnelle. On possède une
maison et on en fait son chez-soi.
Mes difficultés surgissent avec le
terme anarchiste. Le héros de Pnin, roman de Vladimir Nabokov, se voit
demander : "Êtes-vous anarchiste?" Et très imprudemment, il répond à
son examinateur par une question : "Premièrement, qu'est-ce que vous
entendez par anarchisme? L'anarchisme pratique, métaphysique,
théorique, mystique, abstractif, individuel, social?" Mal lui en prend.
Il passera deux semaines à Ellis Island avant d’être autorisé à entrer
aux USA. J'ai un problème similaire. Je veux rester ouvert à toute
définition possible de l'anarchisme, mais je dois exclure beaucoup
d’interprétations pour pouvoir dire quelque chose d’utile.
Le
premier lest qu’il me faut jeter par-dessus bord, c’est l’idée qu’il
existe une esthétique anarchiste opposée à une esthétique bourgeoise.
Depuis un siècle, dans tous les arts, visuels, littéraires ou oraux, il
a été présumé que la tâche des artistes révolutionnaires était de
choquer le bourgeois. Après avoir été choquée pendant des décennies,
durant lesquelles la vie réelle a été autrement choquante que les arts,
c’est encore la bourgeoisie qui forme la seule clientèle avérée de tout
cet art révolutionnaire. A part, bien sûr, l’Etat.
Dans les arts
visuels, par exemple, les alliés les plus évidents des anarchistes
furent les surréalistes mais, avec de notables exceptions, les liens
politiques les plus étroits qu’ils recherchèrent furent avec le parti
communiste. En Grande-Bretagne, l’artiste le plus célébré qui avait des
liens avec le mouvement anarchiste était un peintre académique aux
mœurs bohèmes, dont la réputation ne se propagea probablement pas à
l’étranger. Augustus John (1878-1961) est remémoré comme le dernier des
grands dessinateurs classiques, et non pas en tant qu’anarchiste. Et le
plus fameux des artistes anarchistes, Camille Pissarro (1831-1903),
bien qu’ayant été étroitement lié au mouvement anarchiste de son temps,
refusa résolument de spécifier le contenu d’une esthétique anarchiste.
Ses lettres ne prêtent aucune attention à la syntaxe ni à la grammaire
et sont des documents humains captivants. Là où il se rapproche le plus
de la définition d’une esthétique anarchiste, c’est dans le volume III
de sa correspondance complète, où il s’exprime :
"Y a-t-il un
art anarchiste ? Quoi décidément ils ne comprennent pas. Tous les arts
sont anarchistes quand c’est beau et bien !"
A considérer le côté
artistique de l’architecture, l’hypothèse d’une esthétique
spécifiquement anarchiste devient encore plus discutable. Beaucoup
d’entre nous se souviennent d’une curiosité de champ de foire ou de
parc d’attractions, nommée "La Maison biscornue". Nous dépensions nos
sous pour faire l’expérience d’une maison fictive où les planchers et
les plafonds n’étaient pas parallèles et où les murs, portes et
fenêtres n’étaient pas rectilignes.
Plus récemment, le genre
architectural de la Maison biscornue a été édifié pour de vrai dans la
vie réelle. Par exemple, dans les années 1970 à Montréal, au Canada,
Moshe Safdie conçut pour la Foire mondiale des appartements
d’habitation où chaque étage tombait, apparemment par hasard, sur une
pile de conteneurs qui paraissait accidentelle. En pratique, bien sûr,
chaque aspect de cet arrangement aléatoire avait été soigneusement
calculé par des ingénieurs du génie civil. De même, dans le secteur de
Oude Haven (Vieux Port) de Rotterdam, on peut visiter un petit groupe
de maisons inclinées, dessinées par l’architecte Piet Blom, qui
rappellent en substance la Maison biscornue de la fête foraine.
Imaginons
que vous soyez ouvrier du bâtiment, vivant à l’étroit dans un
appartement d’immeubles, et employé pour bâtir une de ces fantaisies
architecturales, vous reconnaîtriez promptement que cette architecture
fantaisiste n’est pas une construction anarchiste. Elle n’offre aucune
libération aux gens qui sont impliqués dans son édification, et ses
futurs habitants oublieront vite le côté plaisant d’une rupture avec
les présupposés esthétiques. L’enjeu n’est pas une affaire de
conception mais une question de contrôle, caractéristique bien plus
importante dans l’éventail des options anarchistes.
Selon moi, le
principe premier d’un logement dans n’importe quelle société,
indépendemment de l’idéal social anarchiste, c’est le contrôle par les
habitants. Par bonheur, ce principe a été clairement énoncé par
l’architecte anarchiste John Turner. Il passa de nombreuses années, au
cours des années 1950 et 1960, dans les collectifs de squatters
d’Amérique latine, aidant les gens qui construisaient leurs propres
maisons. Il se rendit ensuite aux États-Unis et découvrit que les idées
qu’il avait élaborées dans le monde des pauvres étaient valables pour
la nation la plus riche du monde. Et quand il retourna enfin en Grande
Bretagne, il s’aperçut que la situation du logement dans son propre
pays correspondait, elle aussi, à sa formulation . L’intuition
essentielle de Turner est la suivante :
"Quand les habitants
contrôlent les décisions majeures et sont libres d’établir leur propre
contribution à la conception, à la construction ou à la gestion de leur
logement, tant le processus que l’environnement qui en résultent
stimulent le bien-être individuel et social. Inversement, quand les
gens n’ont aucun contrôle ni responsabilité dans les décisions clé du
processus d’habitation, le cadre du logement peut, au contraire,
devenir un obstacle à la réalisation personnelle et un poids pour
l’économie."
Ceci est une déclaration soigneusement formulée qui
ne dit ni plus ni moins que ce qu’elle signifie. Remarquons que Turner
se réfère à "la conception, la construction ou la gestion". Il
n’implique pas que nous devions tous devenir des bricoleurs, même si,
bien sûr, en pratique, c’est souvent ce que les gens doivent être. Il
érige en principe que les habitants devraient être au poste de commande.
J’aimerais
particulièrement mettre en évidence sa dernière phrase, à propos de
l’environnement des habitations devenu "un obstacle à la réalisation
personnelle et un poids pour l’économie." N’est-ce pas l’expérience des
immenses et coûteux projets d’habitat entrepris par les gouvernements
centraux et locaux, tant aux Etats-Unis que dans toute l’Europe
occidentale ? La seule solution aux problèmes posés par de tels grands
ensembles consiste à développer des systèmes de contrôle des résidents
grâce aux diverses formes de coopératives de logement.
Parfois,
dans ces grands ensembles aux franges des cités européennes et
américaines, héritières d’un socialisme bureaucratique et gestionnaire,
le contrôle par les locataires est adopté en dernier ressort face à
l’abandon et au délabrement. Il se trouve à Bruxelles un architecte
très réputé, Lucien Kroll, de l’Atelier d’Urbanisme et d’Architecture.
On fait souvent appel à ses conseils en France, en Allemagne et en
Hollande, quand on cherche à réhabiliter de grands ensembles, négligés
par les municipalités. Les résultats sont souvent décrits comme
l’expression d’une architecture anarchiste. Lucien Kroll, quant à lui,
insiste pour parler d’architecture contrôlée par les résidents. Il m’a
dit que la première tâche, et non la dernière, consiste à présenter aux
habitants un budget propre, afin qu’ils décident eux-mêmes des dépenses
prioritaires. Veulent-ils investir l’argent pour améliorer d’abord
l’isolation des murs, ou préfèrent-ils rendre le bâtiment si visible au
public qu’il dissuade les trafiquants de drogue de s’y infiltrer? Une
des priorités générales est de réduire l’échelle des bâtiments en
supprimant quelques étages du haut et à construire davantage au niveau
du sol dans les espaces entre les immeubles. Une autre consiste à
"modérer le trafic". Est-il raisonnable d’utiliser les gravats de
béton, qui proviennent de la réduction de hauteur des bâtiments, pour
construire un petit tertre, planté de buissons et d’arbres, sur un
rond-point, afin qu’il crée un risque incontournable pour les véhicules
et détourne ainsi le trafic ? Et pourquoi ne pas creuser le jardin
municipal pour y faire des aires de jeux et des jardins potagers ?
Pourqui ne pas construire un tas d’ateliers et de cafés comme des
extensions en appentis à la base des tours ? Le résultat ne sera
peut-être pas une architecture anarchiste, mais ce sera certainement
une architecture post-autoritaire.
Si la Grande-Bretagne est
considérée comme le pays d’origine du mouvement coopératif, les
coopératives de logement sont beaucoup plus récentes que dans bien
d’autres pays. Dans les années 1970, il n’y en avait que deux ou trois.
Aujourd’hui, il en existe près d’un millier. C’est un nombre
ridiculement faible, qui montre combien nous sommes loin de dissocier
contrôle et propriété, car en Grande-Bretagne le mode préféré de
résidence est celui de l’occupation par le propriétaire (66%).
Néanmoins,
la composition de ce mouvement est intéressante. Certaines coopératives
ont débuté en légitimant l’occupation d’immeubles vacants par des
squatters. D’autres ont pris naissance avec "la résidence à court
terme" dans des constructions promues à la démolition. Lorsque les
habitants avaient le contrôle sur ces bâtiments, la courte vie que l’on
pronostiquait est devenue très longue, tout simplement parce que les
occupants avaient de bonnes raisons pour les améliorer. D’autres
habitations encore, à Liverpool et à Londres, sont des constructions
nouvelles, où l’architecte a travaillé sous les directives de gens
pauvres qui, pour la première fois de leur vie, ont pu obtenir le
service d’un expert.
Mais les plus intéressantes se trouvent là
où les habitants ont construit leurs propres habitations. Tout au long
de l’histoire, partout dans le monde, les pauvres gens ont bâti leur
maison, qui s’est améliorée et agrandie tout au long des décennies et
des siècles, à mesure que les familles changeaient leur labeur en
capital. Les fermes paysannes traditionnelles que l’on trouve dans
toute l’Europe ou presque en sont la preuve. Au vingtième siècle, cette
façon de construire simple et naturelle est devenue de plus en plus
difficile, pour toute une série de raisons.
La première est la
question cruciale de l’accès à la terre. En Grande-Bretagne, le
processus que l’on appelle "Enclosure" a attribué des titres de
propriété à des terres auparavant considérées comme "communales" ou "en
friche". La seconde raison réside dans la nature du matériau de
construction. Jadis, celui qui bâtissait son logis utilisait
spontanément la pierre, l’argile, le bois et la paille en provenance de
sa région, de sorte que la maison, comme l’a dit un poète anglais, "
s’élevait du sillon comme une alouette ". Les maisons du vingtième
siècle, sont construites avec des matériaux qui doivent, qu’ils soient
naturels ou synthétiques, être achetés sur le marché. La troisième
raison, bien entendu, est que nous avons circonscrit le processus avec
une montagne de lois et de règlements que le citoyen ne peut comprendre
sans l’aide d’un professionnel.
Un architecte anglais d’origine
allemande, Walter Segal (1907-1985), a surmonté ces obstacles. Notons,
n passant, qu’il fut élevé dans la communauté anarchiste de Ticino en
Suisse . Tard dans la vie, il développa une méthode de construction en
cadre de charpente de bois léger, utilisant des éléments de
construction standard, dans les tailles usuelles, et il élimina les
métiers "humides" de bétonnier, de poseur de briques et de plâtrier.
Cela était éminemment adapté au constructeur amateur. Segal aspirait
vivement à rendre ces habitations disponibles aux gens en quête de
logement. Une municipalité londonienne décida de lui en offrir
l’occasion, sur des lots de terre trop petits ou trop en pente pour
être utilisés par le conseil municipal.
Il en résulta la plus
grande satisfaction pour les résidents. Des membres du groupe
décrivirent l’expérience comme un événement qui avait changé leur
existence et ils sentaient qu’ils avaient, eux, le contrôle. Et ce fut
le plus grand bonheur de la vie de cet ancien architecte. Segal se
souvint :
"L’aide était assurée mutuellement et volontairement,
sans contraintes, ce qui signifiait que la bonne volonté des gens
pouvait se donner libre cours. Moins vous essayiez de les contrôler,
plus vous libériez l’élément de bonne volonté... c’était étonnamment
clair. Les enfants étaient, bien entendu, supposés jouer sur le site,
et ils étaient autorisés à le faire. Et les plus âgés d’entre eux
pouvaient aussi aider s’ils le désiraient. Ainsi fut évitée toute forme
de friction. Chaque famille avait à construire à sa propre vitesse et
selon ses propres capacités. Il y avait pas mal de jeunes gens, mais
aussi certains qui avaient soixante ans et plus, et ils réussirent
aussi à construire leur propre maison... Ils avaient été prévenus que
je ne me mêlerais pas de leurs arrangements internes. Je les laissai
prendre leurs propres décisions ; il n’y eut donc aucun problème" .
Il
nota avec plaisir, plutôt qu’avec irritation, les "innombrables petites
variations, innovations et ajouts" que les bâtisseurs autonomes avaient
réalisés. Sa conclusion fut : "Il est étonnant qu’il y ait, chez les
habitants de ce pays, une telle richesse de talents". Depuis la mort de
cet architecte, le Walter Segal Self Build Trust a promu son approche
avec succès au sein de séries entières de groupes désavantagés, durant
le climat politique maussade des années 1990 . Il faut toujours plus de
temps pour surmonter les obstacles posés par la législation sur le
financement, les autorisations, la conception et la construction qu’il
n’en faut aux bâtisseurs autonomes pour construire et occuper leurs
maisons.
J’ai décrit la maison anarchiste d’après les expériences
réelles de citoyens ordinaires du monde d’aujourd’hui. Mais en raison
de la variété des définitions du mot "anarchisme", je devrais en
explorer quelques autres aspects. Certains d’entre nous s’efforcent
très sérieusement de rapprocher la théorie anarchiste de la réalité à
propos de problèmes courants comme le logement. Parmi les théoriciens
bien connus, Kropotkine
est particulièrement intéressant. Le chapitre
sur "Les Demeures" de son livre La Conquête du pain (paru en français
en 1892 et en anglais en 1906), est essentiellement un manuel sur ce
qui devrait se passer ans une société révolutionnaire : un partage
équitable, selon les besoins, des logements existants.
La plupart
d’entre nous ne vivons pas de situation révolutionnaire, mais nous
avons toujours le besoin de loger nos familles et de nous débrouiller,
quel que soit le type de société où nous avons l’occasion de vivre. Je
pense qu’ici un autre classique de l’anarchisme est une meilleure
référence. Il s’agit, bien sûr, de Pierre-Joseph Proudhon qui, dans un
livre célèbre mais illisible, Qu’est-ce que la propriété ? (1840)
inventa le slogan "la propriété c’est le vol".
Je suis comme tout
le monde. Je me suis réjoui ce jour de septembre 1969 quand des
squatters de l’ancienne résidence royale au 144 Picadilly, à Londres,
suspendirent une bannière sur laquelle était inscrit en lettres d’un
mètre de haut le slogan de Proudhon . Mais l’une des ironies, relevée
par les critiques de Proudhon , est qu’il est aussi à l’origine de la
formule "La propriété, c’est la liberté".
Il ne devrait pas être
nécessaire d’expliquer que le premier slogan vise le propriétaire
foncier absentéiste, que Woodcock définissait comme
"un homme
qui se sert de la propriété pour exploiter le travail des autres sans
aucun effort de sa part, propriété caractérisée par l’intérêt et la
rente, par les impositions du non-producteur sur celui qui produit."
L’autre
type de propriété, explique-t-il, est celui du propriétaire-résident ou
du paysan cultivateur ; et la "possession", ou droit de contrôle de
l’habitat, de la terre et des outils nécessaires à la vie, est vue par Proudhon comme "la pierre de touche de la liberté", tandis que "sa
principale critique à l’égard des communistes était qu’ils souhaitaient
la détruire."
Les soixante-dix ans d’histoire de l’Union
soviétique, et la plus courte période des régimes qu’elle imposa en
Europe de l’Est, fournissent un terrain favorable à l’examen des
opinions de Kropotkine
et de Proudhon à la lumière de l’expérience. Il
y avait bien un partage du logement selon les besoins. La plupart des
observateurs remarquèrent que les besoins de la hiérarchie du parti
étaient plus urgents ue ceux des citoyens ordinaires, comme aussi, bien
sûr, leur besoin d’une datcha à la campagne. La collectivisation forcée
de l’agriculture par Staline fit littéralement disparaître la
paysannerie, ce qui provoqua la famine et des millions de morts.
Pendant ce temps, dans les cités, la politique de logement se
concrétisa dans une version grossière de l’engouement des urbanistes
pour les barres et les tours, mode que nous avons aussi connue à
l’Ouest.
Sous une forme lente et subversive, les attitudes
populaires proudhoniennes commencèrent à se réaffirmer. Comme Proudhon
l’aurait prédit, les lopins de terre personnels des paysans, autour de
leur maison, sauvèrent l’approvisionnement du Russe moyen bien des
années avant la perestroika :
"En 1963, les lots de terre des
particuliers couvraient environ 44.000 kilomètres carrés, soit quatre
pour cent de toute la terre arable des fermes collectives. Pourtant,
cette terre ‘privée’ produisait environ la moitié des légumes produits
en Union soviétique, alors qu’y vivaient 40% des vaches et 30% des
cochons du pays."
De même, dans les années 1970, l’économiste Hugh Stretton relatait :
"Il est pathétique que les citadins russes se rendent à la campagne et
la ratissent pour trouver des parcelles de terre délaissées où ils
peuvent planter, se rendre, se divertir, qu’ils peuvent s’approprier’,
même si c’est de manière précaire."
Leurs dirigeants marxistes,
bien sûr, possédaient leurs datchas, tandis que par toute la
Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Roumanie et la Yougoslavie, les
citadins construisaient leur vraie vie autour de ce qu’on appelait les
"installations sauvages" en dehors de la cité. Ainsi en 1979, un
géographe expliquait que "L’existence de terres appartenant aux paysans
aux abords des villes offrent des opportunités pour une évolution
progressive, en fait pour des installations sauvages qui apparaissent
brusquement comme les champignons d’une nuit, par exemple à Nowy Dwór
et ailleurs autour de Varsovie ou à Kozarski Bok et Trnje aux alentours
de Zagreb. De telles communautés ne sont pas encouragées, mais elles
sont tolérées et elles sont même pourvues de services publics et
sociaux du fait qu’elles soulagent la pression pour le logement et les
budgets des villes." Depuis les temps où l’on supposait encore que les
régimes communistes d’Europe de l’Est avaient un avenir, des
observations de cet ordre rappellent aux révolutionnaires de toutes
sortes l’importance de la distinction réfléchie de Proudhon entre la
propriété en tant qu’exploitation et la propriété comme possession.
Le
communisme, renforcé par la terreur, a engendré l’inévitable réaction
individualiste, et a terni toutes les formes d’aspirations socialistes.
Mais il y a toujours eu un plaidoyer libertaire, plus tranquille, plus
paisible, concernant la vie en communauté. Avec d’autres idéologues,
laïcs et religieux, beaucoup d’anarchistes ont remis en cause la
famille nucléaire et l’habitat réduit à une
seule famille,
universellement fixé pour assurer l’existence de celle-ci. Avec
d’autres critiques, ils ont dépeint la maison individuelle comme une
prison pour ses habitants et ont recherché une unité sociale plus
large. Ainsi Kropotkine
a-t-il déclaré :
" Aujourd’hui, nous
vivons trop isolés. La propriété privée nous a conduit à un
individualisme égoïste dans nos relations mutuelles. Nous ne nous
connaissons que peu ; nos occasions de contact sont trop rares. Mais
nous avons vu dans l’histoire des exemples de vie commune où les gens
sont plus intimement liés - la famille composée en Chine, les communes
agraires par exemple. Dans ces cas, les individus se connaissent
vraiment les uns les autres. Par la force des choses, ils se doivent
assistance matérielle et morale.
La vie de famille, fondée sur
la communauté originelle, a disparu. Une nouvelle famille, fondée sur
la communauté d’aspirations, prendra sa place. Dans cette famille, les
gens seront obligés de se connaître réciproquement pour se soutenir
moralement en toute occasion..."
Kropotkine
, comme
Tolstoi, inspira une longue chaîne d’entreprises communales qui
visaient à combiner l’existence avec une horticulture intensive, et
leur courte durée de vie a été intensément étudiée rétrospectivement.
Elles nous donnent peu de lumière sur la nature de la maison
anarchiste, du fait que leurs initiateurs étaient pauvres et qu’ils
devaient utiliser n’importe quel bâtiment qui se trouvait être
disponible. Mais l’une de ses tentatives avortées, en Grande-Bretagne,
suscita un commentaire très significatif de la part de Kropotkine
.
C’était la Libre Colonie, communiste et coopérative, de Cloudsden Hill,
établie sur une ferme de huit hectares près de Newcastle-upon-Tyne en
1895. Ses fondateurs lui écrivirent pour lui demander conseil, et il
leur donna un avis intéressant. Il conseilla aux sociétaires d’éviter
l’isolement par rapport à la communauté environnante, il insista pour
que "l’on échappât au style de vie des casernes en faveur d’efforts
combinés de familles indépendantes" et il eut des paroles très
raisonnables sur la situation des femmes. Il était important,
écrivit-il,
"de faire tout ce qui était possible pour réduire le
travail ménager au minimum… Dans la plupart des communautés, ce point
est affreusement négligé. Les femmes et les jeunes filles demeurent
dans la nouvelle société ce qu’elles l’étaient dans l’ancienne, des
esclaves de la communauté. Il est aussi essentiel, pour le succès de la
communauté, de prendre des dispositions afin de réduire autant que
possible l’incroyable somme de labeur que les femmes passent
inutilement à élever les enfants comme à effectuer les tâches
ménagères, tout autant que pour les champs, les serres et les machines
agricoles. Et même davantage. Mais bien que chaque communauté rêve
d’avoir les machines agricoles ou industrielles les plus parfaites,
elle prête rarement attention au gaspillage des forces de l’esclave de
la maison, la femme."
A mon avis, c’est l’une des affirmations de Kropotkine
les moins connues mais des plus significatives de l’approche
anarchiste. Et elle est extrêmement pertinente dans tout essai de
définition de la maison anarchiste. Considérez les plans de la maison
classique : les villas palladiennes, les palazzi italiens, l’hôtel
particulier anglais de style géorgien. Contrairement à beaucoup
d’architectures modernes, elle était et demeure infiniment adaptable à
d’innombrables usages, parce qu’elle ne dépendait pas d’une innombrable
quantité de services techniques, tels que l’eau, le gaz, l’électricité,
les systèmes de chauffage et de télécommunications, que nous tenons
aujourd’hui pour acquis. Ainsi que le remarquait Le Corbusier, "Heureux
pour Ledoux : aucun tube". Au contraire, toutes ces commodités étaient
assurées par des moyens humains : des esclaves, des serviteurs, des
femmes de ménage, des lavandières, des garçons de course. Il nous
suffit de regarder Le Mariage de Figaro pour que nous soit rappelée la
manière dont les domestiques faisaient partie de l’architecture : ils
étaient vraiment le mortier qui la faisait tenir.
Par suite de la
réduction du personnel de maison, les concepteurs de bâtiments
continuèrent à donner la priorité à ce qu’aujourd’hui nous appelons
"les salons de réception" et "la chambre de maître", au nom
significatif, mais ils étriquèrent l’aire des services, la cuisine, la
salle de bain, la buanderie, en espaces toujours plus exigus.
Le
fait est bien mis en évidence par l’expérimentateur américain Stewart
Brand. Les lecteurs se souviennent peut être de lui en tant
qu’instigateur, dans les années 1960 et 1970, du Whole Earth Catalog
[Catalogue de la Terre entière] que beaucoup de pays imitèrent. Cet
homme est récemment réapparu en tant qu’auteur d’un livre, How
Buildings Learn : What Happens after They’re Built [Ce qu’apprennent
les bâtiments : Ce qui arrive après qu’ils sont construits], qui de
bien des manières peut être vu comme un manuel de la maison anarchiste.
Il y embrasse la philosophie d’une architecture de "longue vie, aux
structures souples, et avec de faibles besoins en énergie", exigeant
que chaque bâtiment, dès le jour où il apparaît, possède la capacité de
s’ajuster sans fin aux besoins de ses utilisateurs. Il y a bien des
années, l’architecte anarchiste Giancarlo De Carlo déclarait que les
résidents doivent attaquer le bâtiment pour se l’approprier, et
l’expression qu’utilise Brand pour définir ce genre d’anarchie est "un
chaos salutaire".
Faisant une observation importante sur la manière dont cette attitude change notre manière de voir les maisons, Brand explique :
"Une manière d’institutionnaliser un chaos salutaire est de vraiment
répartir le pouvoir de conception entre les utilisateurs individuels
d’un bâtiment durant la période où ils y résident. Notez la différence
entre les cuisines conçues pour être utilisées par des domestiques
impuissants, aires généralement sombres et encombrées, et les cuisines
claires, spacieuses, au centre de la maison et bourrées d’équipements,
destinées aux chefs de famille. Un bâtiment ‘apprend’ plus vite que des
organisations tout entières. Dans la hiérarchisation humaine d’une
construction, cela suggère une démarche "de bas en-haut" plutôt que "de
haut en bas"… A quoi ressemblerait et servirait un bâtiment qui serait
conçu pour un entretien facile par ses utilisateurs ? Une fois que les
gens sont à l’aise pour effectuer leur propre maintenance et les
réparations, sa réorganisation vient naturellement parce qu’ils sont en
relation avec leur entourage et qu’ils savent comment l’améliorer."
Il
y a plusieurs raisons pour prévoir que si, dans les pays riches du
vingtième siècle, les maisons anarchistes ont été marginales par
rapport à l’économie de l’habitat, elles deviendront plus importantes
au vingt et unième siècle. Et j’ai plusieurs raisons pour justifier
cette prévision.
La première est le cuisant échec économique de
la politique officielle de l’immobilier dans les pays occidentaux.
Celle-ci a été construite autour de la notion politique d’un noyau
familial. Mais en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et en France, la
plupart des ménages actuels ne correspondent pas à la norme
statistique. Le système ne répond pas à leurs besoins. Des collectifs
de familles alternatives vont inévitablement se développer.
La
seconde raison est la leçon des pays pauvres et des populations
indigentes des pays riches. La population officieuse des cités des
régions défavorisées est plus importante que son chiffre officiel.
Chaque fois que les pauvres gens peuvent accéder à la terre et aux
matériaux, ils construisent des logements gérés par les habitants et
ces habitations s’accroissent et s’adaptent selon les besoins et les
opportunités.
La troisième cause est l’impact du féminisme sur la
conception du domicile. Comme Kropotkine
l’avait indiqué, la moitié de
la population a toujours été exclue des décisions en matière de
logement. Mais comme Doilores Haydeen l’a montré, il a toujours existé
une démarche alternative, cachée de l’histoire.
Mon argument
final est fondé sur l’impact du mouvement des Verts et des
considérations de viabilité écologique. De nos jours, chaque maison
familiale particulière demande un immense investissement en services
coûteux en énergie et des équipements avec une obsolescence programmée.
Une utilisation rationnelle de l’énergie demande une économie d’énergie
durable et un partage des équipements.
Le critère technique de la
maison anarchiste est "longue vie, aux structures souples, et avec de
faibles besoins en énergie", mais l’exigence politique est le principe
du contrôle par le résident.
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