Avec le succès des logiciels libres, la presse
«branchée» s'est emparée d'un nouveau scoop : une horde de hackers
«anarchistes» (dixit certains magazines) peut mettre en péril les
world-companies centrées sur l'édition du logiciel comme Microsoft. Et
en effet, le fait que ces logiciels, développés en quelques années avec
une logique non-commerciale, anti-hiérarchique et anti-propriétaire,
puissent être technologiquement très supérieurs à des produits
commerciaux classiques est une forte remise en cause des «lois du
marchés» actuelles : propriété intellectuelle, secret commercial et
management ... En outre, leur caractère «gratuit» (par Internet, ou par
des copains qui ont déjà le CD) et surtout «libre» (personne ne peut
prétendre avoir des droits d'auteurs ou autres dessus, et les textes
des programmes sont accessibles par tous) peut permettre aux
utilisateurs de ne plus être dans l'état de consommateur soumis, imposé
par Microsoft & co. Au contraire, les utilisateurs ont désormais la
possibilité de modifier les logiciels pour leurs besoins personnels, et
d'en faire profiter le reste du monde. Ceci pourrait bien influer sur
un avenir qui dans ce domaine s'annonçait plutôt totalitaire.
Néanmoins, cette communauté de «hackers» (1)
(composée de chercheurs universitaires ou de bénévoles passionnés à
travers le monde) n'a pas d'ambition révolutionnaire, et est tout à
fait prête à s'accommoder au capitalisme, si celui-ci s'adapte à elle.
1. — Historique
La
production informatique mondiale a essentiellement trois origines :
militaire, commerciale et «indépendante». Cette dernière est due à des
universitaires (relativement libres de l'orientation de leurs
recherches) et des informaticiens passionnés indépendants («hackers»),
qui développent par plaisir ou pour la gloire. Historiquement, beaucoup
de grandes avancées de l'informatique (comme Internet, Unix, le langage
Ada, ...) ont comme origine des vastes projets du gouvernement
américain (ou de l'armée américaine) qui n'arrivant pas à terme à cause
de leur démesure, ont été laissé comme «jouets» à des universitaires.
Mais, depuis quelques années des grandes entreprises commerciales (IBM,
Intel, Microsoft, ...), qui ont la capacité de s'accaparer toutes les
innovations, menacent d'asservir totalement l'informatique : un certain
nombre de logiciels commerciaux risquent de devenir des «standards»
incontournables.
En
réaction, les «indépendants» en impulsant le projet GNU et de la Free
Software Foundation (fondation pour le logiciel libre) ont développé
leurs propres logiciels avec des copyrights (appelés avec humour
«copyleft» (2) ) qui
permettent leur diffusion libre (et généralement gratuite), sans que
quiconque ne puisse se les approprier. Et ces logiciels comme GNU-Linux
ou Gimp concurrencent largement leur principaux «équivalents»
commerciaux Windows-NT ou Photoshop. Par exemple, le serveur Web le
plus utilisé dans le monde est un logiciel libre (nommé Apache).
2. — Mode de production du «logiciel libre»
Si un mode de production «alternatif» (cf. [10])
a pu se développer sur une large échelle dans l'édition du logiciel,
cela tient au fait que le coût de copie et de distribution d'un
logiciel (par opposition au matériel) est quasi-nul : n'importe quel
particulier peut inventer un programme qui va se propager sur
l'ensemble de la planète. C'était déjà vrai dans les années 80 (le coût
de copie de logiciels se comptait en disquettes), mais c'est encore
plus vrai depuis les années 90 avec l'avènement mondial d'Internet :
n'importe qui peut mettre ses logiciels sur sa page Web, et n'importe
qui d'autre peut le télécharger (au prix de la télécommunication).
L'essentiel du coût de production d'un logiciel réside donc dans la
matière grise qu'il a fallu mettre en activité pour le «développer»
(c'est-à-dire l'écrire). Au contraire, même si les universitaires
participent à l'innovation matérielle, leurs inventions ne peuvent être
produites en masse que par des entreprises.
Ayant
des liens profonds avec le monde universitaire, cette production
«indépendante» est souvent publique et collective. Chacun peut regarder
le texte des programmes et y apporter ses propres modifications. Unix,
un système d'exploitation (logiciel qui permet de gérer un ordinateur)
créé dans les années 70, pour fonctionner en réseau, en multi-tâche et
multi-utilisateur, est un bel exemple de ce type de production. Aussi,
lorsque dans les années 80, AT&T (société américaine privée de
télécommunications) s'approprie le copyright de ce logiciel, la
communauté universitaire américaine est désemparée de se faire «voler»
son bébé. Elle réagit en créant GNU (acronyme de «GNU is Not Unix»), un
projet de continuer l'aventure Unix, en logiciel libre, c'est-à-dire
protégé par la GPL (licence publique générale, cf. [5]) empêchant ainsi des individus de prendre contrôle d'un projet collectif de développement de logiciel.
Cette
création collective de logiciel jusqu'alors cantonnée autour de grands
centres universitaires (comme Berkeley ou le MIT) s'est étendue à
l'ensemble du monde avec Internet. Des milliers de particuliers ont
participé au développement de Linux, un système d'exploitation pour PC
de type Unix, gratuit, mais qui dépasse largement son commercial et
onéreux concurrent Windows-NT. Et même s'il manque encore (mais plus
pour longtemps) d'applications libres de bureautiques
(traitement de textes, tableur, ...) «grand public», il compte
aujourd'hui des dizaines de millions d'utilisateurs dans le monde.
Ainsi, le mode de développement même de Linux est une petite révolution
dans le milieu. Il va à l'encontre des principes fondamentaux de
l'organisation traditionnelle de la production : hiérarchie des
décideurs jusqu'aux exécutants, secret commercial et propriété
intellectuelle. En effet, n'importe qui peut développer son propre
Linux dans le sens où il le désire. Mais, ce projet individuel ne peut
prendre de l'envergure que si on parvient à convaincre le reste de la
communauté de l'intérêt de ses idées. Pour cela, il faut communiquer...
La
communication passe en général par les forums de discussions internet,
et éventuellement le courrier électronique. Les participants de ces
forums s'échangent des problèmes, des conseils, des solutions, ... :
chacun participe suivant son temps et ses connaissances pour retirer
des connaissances de ces forums en faisant partager les siennes.
Cette
forme chaotique de communication est le coeur d'une des principales
forces de Linux : sa grande évolutivité. Cela se traduit notamment par
la fréquence élevée de ses mises à jour : jusqu'à plusieurs fois par
semaine pour les versions instables (versions dans lesquelles ils
restent pas mal d'erreurs), et de l'ordre d'une fois tous les deux mois
pour les versions stables (versions utilisables par des utilisateurs
novices). Traditionnellement, la fréquence des mises à jour se mesurent
plutôt en année. Ce phénomène fait de GNU-Linux un système extrêmement
fiable : étant donné le nombre de développeurs les erreurs sont
détectées très rapidement, et elles sont presque aussitôt corrigées.
Ainsi, les corrections du dernier bug du pentium (erreur matérielle au
niveau du microprocesseur) étaient prêtes sous GNU-Linux quelques jours
seulement après sa découverte.
La réussite
de ce mode d'organisation tient au fait que la production du logiciel
est hautement technique et évolue très rapidement. Un mode de
production basé sur la compétition, la hiérarchie et le secret
commercial est dans ce cadre nettement moins efficace qu'un mode de
production basé sur la collaboration et la communication. En fait,
c'est particulièrement évident pour la majeure partie des chercheurs
universitaires, qui ont l'expérience qu'aucune recherche scientifique fondamentale
de haut niveau n'est envisageable hors d'un cadre non-propriétaire
(sans droits d'auteur) et ouvert (les recherches sont rendues
publiques).
Le mode de développement du
logiciel libre mérite donc sans doute le qualitif d'«anarchiste». Mais
cet anarchisme est assez individualiste. Les individualités qui ont des
projets se lancent de ans avec le mot d'ordre «qui m'aime me suive», et
si effectivement ils sont suivis, ils deviennent dans la pratique assez
incontournables dans les prises de décisions fondamentales. C'est le
cas de Linux, projet lancé par un étudiant nommé Linus Torvald (Linux
vient de «Linus Unix»). Bien sûr, rien n'empêche ceux qui seraient en
désaccord avec ces «leaders charismatiques» du projet, de continuer
celui-ci dans leur coin selon leur guise.
3. — Enjeux sur l'émancipation de l'utilisateur
Un
autre aspect de la «révolution GNU-Linux» est la remise en question de
l'utilisation du logiciel. En ayant le texte des programmes (et le
droit juridique de les modifier), les utilisateurs ont désormais la
possibilité de comprendre comment marche le système d'exploitation, et
éventuellement d'aller modifier ce texte pour l'adapter à leurs
besoins. Bien sûr, tous les utilisateurs n'ont peut-être pas le temps
ni l'envie de devenir programmeur système, mais ils peuvent espérer
avoir une plus grande indépendance vis-à-vis des développeurs du
système. Par exemple, quand on est chez soi, on aime pouvoir bricoler
un petit peu sans être plombier ou électricien. Ben là c'est pareil :
on a la possibilité de bricoler ses logiciels sans être un «expert». Et
si on bricole souvent, on peut finir par devenir soi-même un «expert».
Cela
peut sembler peu de chose, mais cette possibilité est probablement ce
qui fait la différence entre un monde technico-totalitaire, où les
individus sont dépendants de quelques experts mondiaux qui protègent
jalousement le secret de leur «magie», et un monde où la technique est
au service des individus qui peuvent apprendre librement à la dominer.
Pour
mesurer l'ampleur de cette ambivalence de l'informatique, à la fois
outil de domination ou d'émancipation, on peut s'intéresser au rapport
entre l'édition du logiciel et l'école. En effet, celle-ci peut
justement soit servir à asservir les individus, soit leur apporter les
connaissances et l'esprit critique qui en feront des êtres pluslibres.
Par exemple la «professionnalisation» de l'école, à la mode dans les
ministères, qui vise en réalité à donner aux étudiants des
connaissances immédiatement rentables pour le monde de l'industrie
risque de former des individus ultra-spécialisés, moins capables de
reconversion, et donc plus dépendants de l'entreprise dans laquelle ils
ont du travail. Mais, pour les ministres, ce qui importe, c'est de
soumettre l'éducation aux lois du marché : la marchandise étant la
«qualification professionnelle» que l'on va vendre aux étudiants, comme
aux entreprises à la recherche d'une main d'oeuvre docile. L'éducation
représente un énorme marché (voire LE marché du XXIième
siècle). Et, le «passage aux nouvelles technologies» ou «la nécessité
de combler le retard français» est un prétexte rêvé (par nos
gouvernants) pour privatiser l'école. Bill Gates (chef de Microsoft, et
«self made man» le plus riche du monde), qui est politiquement très
proche de Tony Blair a déjà passé des accords avec les travaillistes
pour équiper les 32.000 écoles britanniques (sans doute en échange de
soutiens financiers pendant la campagne électorale).
En
France, depuis mars 1998, Microsoft propose un «label Microsoft» aux
établissements d'enseignements supérieurs qui le désire. Les conditions
d'obtention de ce label sont les suivants : «la formation sur les
produits Microsoft doit être dispensée sur la base des supports de
cours Microsoft disponibles» (à 350 frs HT par module et par élève), et
«l'établissement doit répondre aux conditions de MICROSOFT CORPORATION,
en matière de certification des instructeurs, d'installations et
d'équipements des salles de cours». En échange «Microsoft ne garantit
pas que les supports de cours Microsoft sont aptes à répondre à des
besoins ou des usages particuliers, ni qu'ils permettent d'atteindre
des résultats déterminés» (cf. [4]).
En clair, pour obtenir ce label, il faut se soumettre totalement aux
conditions financières, techniques et pédagogiques de Microsoft.
Pourtant, dans la folle course à l'emploi, ce genre de label risque
d'être un passage obligé pour les établissements du type IUT ou école
d'ingénieur, dont les étudiants sont destinés à servir les entreprises.
Plus
concrètement, à quoi va ressembler un cours Microsoft ? Cela va
consister à apprendre à utiliser des logiciels Microsoft de bureautique
ou de navigation à Internet. Autant de choses aussi peu enrichissantes
que peu utiles : quand les élèves sortiront de l'école, les outils
qu'ils auront utilisés en classe seront périmés depuis longtemps, et il
leur faudra apprendre en utiliser de nouveaux. Maîtriser l'outil
informatique ne se résume pas à connaître les détails et les astuces
d'utilisation de tel ou tel logiciel. En particulier, il est important
d'avoir une attitude critique vis-à-vis des logiciels et du matériel,
pour mieux les utiliser, et éventuellement les modifier, en fonction de
ses besoins. Mais, l'enjeu pour Microsoft n'est pas d'apprendre aux
élèves à se former des jugements sur les outils informatiques; au
contraire, il s'agit de leur faire croire que les logiciels Microsoft
sont merveilleux, et qu'en dehors d'eux, il n'y a rien.
Face à cela, les logiciels libres offrent une vraie alternative (cf. [7])
: les élèves pourront librement les copier pour les utiliser chez eux
(la seule condition financière sera alors d'avoir un ordinateur), et
les profs auront la possibilité de montrer ce qu'il y a derrière les
petits boutons et les machins qui clignotent. Le fait que GNU-Linux
soit une alternative crédible à leurs équivalents commerciaux a motivé
en France la création de lobbies universitaires afin que l'éducation
nationale utilise les logiciels libres pour s'équiper (cf. [1]).
Mais la partie est très loin d'être gagnée pour ces lobbies, Microsoft
ayant une large avance auprès de la majeure partie des technocrates
européens.
4. — Remise en cause de la propriété intellectuelle
En
général, les logiciels sont, comme les oeuvres artistiques, protégés
par le droit d'auteur, avec un «copyright». Le fait que ce soit la propriété littéraire et artistique, plutôt que la propriété industrielle (3)
, qui s'applique, semble assez naturel, car un logiciel est un texte
écrit dans un certain langage : c'est donc quelque chose de
relativement «immatériel». Ce «copyright» est caractérisé par une
licence qui définit ce que l'auteur du logiciel exige de l'utilisateur
: la licence est donc une sorte de contrat imposé par l'auteur, que
l'utilisateur est plus ou moins obligé d'accepter lorsqu'il acquiert le
logiciel.
La propriété intellectuelle est
censée favoriser les inventions, en protégeant les voleurs d'idées. Ce
concept peut sans doute être remis en cause pour lui-même, dans la
mesure où toute idée en utilise beaucoup d'autres qui appartiennent au
patrimoine de l'humanité, ne serait-ce que les mots qui permettent de
la formuler : on est tous des voleurs d'idées. De plus, dans le cas du
logiciel, la législation sur la propriété intellectuelle aboutit à une
situation où l'utilisateur n'a pas de droit (droit de modifier le
logiciel pour ses besoins, droit de choisir ses logiciels, ...), et où
ses données sont prisonnières d'un format propriétaire, et donc du
bon-vouloir de la société qui possède ce format... (cf [4]). C'est contre cette logique exacerbée de la propriété intellectuelle, que les logiciels libres se sont développés.
Néanmoins
dans la pratique, le logiciel libre s'appuie lui-aussi sur la
législation concernant le droit d'auteur pour se protéger. En effet,
dans les années 70, les logiciels libres comme Unix était dans le domaine public.Tout
le monde pouvait donc les utiliser comme bon lui semblait. En
particulier, les compagnies commerciales pouvait étendre Unix de
quelques fonctionnalités nouvelles et mettre une licence propriétaire
sur le nouveau produit ainsi obtenu. Et c'est comme ça qu'Unix a fini
par être volé en toute légalité par AT&T. Du coup, les logiciels
libres sont désormais protégés par une licence. Dans celle-ci, les
auteurs stipulent que quiconque a le droit de copier ou de modifier les
programmes, y compris à des fins commerciales. Les seules restrictions
(dans le cas de la GPL) portent sur le fait que les sources des
programmes (modifiés) doivent être accessibles au public, et que les
programmes modifiés doivent être mis sous la licence GPL. Ainsi, aucun
programme sous GPL ne peut-être mis sous une licence propriétaire. Ces
informaticiens ont donc réussi à «patcher» (4)
la loi sur le droit d'auteur de manière à le rendre inutilisable à leur
encontre. Mais ce patch n'est pas d'une robustesse à toute épreuve.
D'abord,
la législation n'est pas la même dans tous les pays. La GPL est par
exemple un peu hors-la-loi en France, car elle dégage l'auteur de toute
responsabilité vis-à-vis du produit qu'il fournit, ce qui est contraire
à la législation française de protection des consommateurs.
Ensuite, le logiciel libre est menacé par une autre composante de la propriété intellectuelle : les brevets (cf [6]).
Le droit d'auteur concerne une oeuvre donnée (par exemple le texte
source d'un programme), que l'auteur a signée (il n'y a pas de démarche
administrative à faire). Au contraire, un brevet protège une
idée ayant des applications industrielles, et nécessite une démarche
administrative onéreuse. A l'origine, les brevets étaient censés n'être
déposés que sur les idées réellement nouvelles et non-triviales. Mais,
aux �tats-Unis et au Japon, les brevets sur les logiciels (plusieurs
dizaines de milliers par an) sont le plus souvent des formules
mathématiques ou des algorithmes relativement élémentaires. La fonction
mathématique «ou exclusif» a ainsi été brevetée (cf [9])
pour son application dans les interfaces graphiques. Ainsi, pendant 20
ans, le possesseur de ce brevet pourra réclamer des «royalties» à tout
programmeur utilisant un «ou exclusif» dans une interface graphique
(c'est la base, par exemple, pour faire clignoter le curseur à
l'écran). Dans cette course aux brevets, seul les multinationales
seront gagnantes, vu le prix du dépôt (100.000 Frs pour un brevet
international) et de sa défense en cas de violation (250.000 Frs). Le
logiciel libre qui a peu de moyens n'a aucune chance sur ce terrain.
En
France et dans de nombreux pays européens, on ne peut pas déposer de
brevets dans le domaine de l'édition du logiciel. Le logiciel libre
peut donc s'appuyer pour exister sur le fait que les brevets déposées
aux �tats-Unis ou Japon ne s'appliquent pas en Europe (de nombreux
logiciels libres, comme Linux, sont d'ailleurs d'origine européenne).
Mais la commission européenne a publié en 1997 un livre Vert (cf. [3]),
qui fait part de son projet d'aligner l'Europe sur la législation
américaine en matière de brevets dans l'édition du logiciel. Ce projet
qui prétend «favoriser l'innovation» est à rapprocher des projets de
Claude Allègre qui visent à faire des centres de recherche publique
(universités, instituts, ...) des «incubateurs d'entreprises». La
recherche publique est ainsi encouragée à «valoriser» ses découvertes
en les cédant à des entreprises qui se chargeront de les faire
fructifier et d'en empocher les bénéfices. Dans le cas du logiciel,
cela aboutit à une situation, où le contribuable paye des chercheurs
pour développer des prototypes de logiciels, et il devra re-payer ces
logiciels aux entreprises qui seront chargées de sa commercialisation.
Au contraire, dans un système où la recherche produit des logiciels
libres, le contribuable ne paye qu'une fois ces logiciels.
En
fait, le modèle du logiciel libre pourrait peut-être s'appliquer à
d'autres productions de la recherche publique. Il y a donc là sans
doute deux luttes à rapprocher : la lutte contre les brevets sur le
logiciel, et la lutte contre la privatisation partielle de la recherche
publique (c'est-à-dire, comme dans toute privatisation, la
privatisation des profits et la nationalisation des coûts).
5. — Incorporation du logiciel libre dans une logique commerciale
Les
partisans du logiciel libre ne sont pas anticapitalistes (certains sont
même ultra-libéraux, voire libertariens). Ce sont en général des
programmeurs, qui n'ont pas envie de voir le monde du logiciel soumis à
quelques grandes multinationales. Même si à l'heure actuelle, leur
pratique est essentiellement non-commerciale, ils ne sont pas hostiles
à la logique commerciale, surtout si celle-ci peut briser l'hégémonie
des éditeurs de logiciels propriétaires. Pour beaucoup, l'essentiel du
combat est d'obliger les éditeurs de logiciel à faire des profits non
pas sur la diffusion des logiciels, via le secret commercial et le
flicage des utilisateurs, mais sur l'aide technique, la maintenance,
l'«expertise», etc ...
Un bon exemple de
cet état d'esprit est l'enthousiasme qu'a suscité au sein de la
communauté l'annonce de la compagnie Netscape de rendre publique les
sources de son navigateur Web. Mais c'est pour résister à la
concurrence de Microsoft qui à incorporé son navigateur à son système
d'exploitation, que Netscape a décidé au printemps dernier de faire
suivre à son navigateur le même mode de développement que Linux.
Netscape n'œuvre pas pour le bien-être de l'humanité, mais pour son
propre profit : grâce à la «mise en liberté» de son navigateur, cette
compagnie espère que celui-ci va survivre (il était fortement menacé)
et qu'elle va pouvoir faire des profits sur les ventes de livres à
propos du navigateur, ou les ventes de CD de ce navigateur (même si un
logiciel est gratuit sur internet, on préfère parfois acheter le CD,
car c'est plus simple à installer), ou sur les ventes de ses autres
logiciels (elle profitera de la publicité du navigateur).
Cette
stratégie commerciale de Netscape a fortement agité la communauté du
logiciel libre, car certains voudraient maintenant faire de la
publicité envers les éditeurs de logiciels commerciaux afin de les
inciter à passer sous la bannière du logiciel libre. Par exemple, ils
voudraient renommer le terme anglais du logiciel libre, «free
software», qui est ambigüe, car «free» signifie à la fois libre et à la
fois gratuit (ce qui évidemment a tendance à effrayer les marchands).
Le nouveau terme serait «open source» qui signifie que le texte des
programmes est public. Un point de polémique plus profond concerne le
point de la GPL qui stipule que toute modification d'un programme sous
GPL doit être sous GPL. Netscape était en effet géné par ce point, car
elle souhaitait continuer à développer des logiciels sous licence
propriétaire utilisant une partie du navigateur. Elle a donc mis son
navigateur sous une licence propre, qui ressemble à la GPL, hormis le
fait qu'elle s'autorise à commercialiser, sous une autre licence, des
programmes qui utilisent le navigateur (cf [8]).
Les partisans de l'«open source» ont donc remis en cause cet aspect de
la GPL, et favorisent l'apparition de licence qui laisse la possibilité
à l'auteur d'un logiciel libre d'utiliser ce logiciel libre à des fins
propriétaires.
Ceci dit, Internet garantit
que les logiciels libres resteront une alternative à la logique
commerciale. Ceux-ci pourront toujours être diffuser librement par
quiconque qui le voudra bien. Il faut néanmoins qu'Internet, condition
indispensable d'existence des logiciels libres, reste le «média»
relativement libre qu'il est aujourd'hui. C'est pour cela, que
certaines associations de promotion du logiciel libre, comme
l'Association de Promotion de la Recherche en Informatique Libre (cf. [2]), qui soutiennent aussi le développement d'un internet libre et non marchand (soutien à Altern, ...).
6. — Conclusion : ce n'est pas demain le grand soir
La
communauté du logiciel libre a remis en cause la notion de propriété
intellectuelle. Mais l'existence d'un moyen de communication, comme
Internet, qui permet un contact direct entre individus aux quatre coins
de la planète, a été déterminante. La GPL pourrait en fait s'étendre
facilement à tout produit de l'intelligence humaine (oeuvre littéraire,
musicale, multi-média, ...) qui est diffusable numériquement par
Internet, court-circuitant ainsi les intermédiaires entre le producteur
et le consommateur.
Plus généralement,
c'est le mode de production capitaliste classique dans le domaine qui
est remis en cause. En prenant des principes contraires à ceux des
capitalistes, la communauté du logiciel libre a été capable d'avoir une
production d'une plus grande qualité technique.
Ceci
dit, le logiciel libre n'est pas une révolution sociale. Le capitalisme
peut tout-à-fait le récupérer et l'adapter, comme le montre
l'«open-source». Pire, grâce à un changement de législation sur la
propriété intellectuelle, le logiciel libre pourrait disparaître.
Pour reprendre la conclusion de Jean-Paul Smets et Benoît Faucon (cf [9]), <<
il ne faut pas confondre copyleft (gauche de copie) et logiciel
gauchiste. Le logiciel libre ne doit pas nourrir les mêmes illusions
que l'Internet lors de son explosion du milieu des années 90, lorsque
certains prophètes voyaient dans le réseau mondial un moyen de faire
disparaître les conflits sociaux. Le logiciel libre ? Juste une goutte
de tempérance dans la rudesse de l'économie de marché. >>
Pour
apporter une note un peu plus positive (en fait, d'après le ton de ce
livre, cette conclusion est destinée à rassurer les lecteurs : le
logiciel libre est compatible avec le libéralisme), l'expérience du
logiciel libre est intéressante a deux points de vue. D'abord, elle
montre que l'asservissement par les «Nouvelles Technologies» n'est pas
une fatalité, et que la «révolution des télécommunications» ouvre des
brèches dans le système capitaliste dans lesquelles il est possible de
s'engouffrer. Ensuite, cette expérience montre que sur une production
hautement technique, un comportement libertaire n'est pas utopique.
Annexe pratique : faut-il s'équiper sous Linux ?
Linux
existe sur de nombreuses architectures (PC, Mac, ...). Un mécanisme de
«dual boot» lui permet de plus de cohabiter avec un autre système
d'exploitation (Windows, MacOS, ...) et de choisir au démarrage de
l'ordinateur quel système on souhaite utiliser. Il faut pour cela avoir
un peu de place sur son disque dur... De plus, sous Linux, on pourra
accéder au système de fichier de l'autre système de manière
transparente. Si on pourra lire des documents (textes, images, ...) de
l'autre système, on ne pourra pas en exécuter les applications (Word,
Excel, ...). En fait, grâce à des émulateurs en cours de développement,
ce sera peut-être possible dans un avenir plus ou moins proche.
Linux
peut donc être installer sans frais sur son ordinateur personnel. On
peut cependant avoir des problèmes pour faire reconnaître ses
périphériques par Linux. En effet, les constructeurs ne développent en
général pas les «pilotes» (programmes qui permettent d'intégrer le
périphérique dans le système d'exploitation) pour Linux. Ceux-ci sont
donc développés par des bénévoles un peu partout dans le monde. Le
problème est que parfois, les constructeurs refusent de rendre publique
les informations qui permettraient de créer le pilote. Parmi les
périphériques non supportés, on trouve aussi ceux de très bas de gammes
(clones de grandes marques pas très réussis) ou ceux de très haut de
gammes (matériel dernier cri sur lequel personne n'a eu le temps de
plancher). Malgré tout, les périphériques «standards» sont en grande
partie supportés sous Linux. Un autre aspect de Linux, est qu'il est
très bien documenté, via notamment les «HOWTO» («Comment faire ?»),
documents libres(au même sens que les logiciels) qui expliquent
comment réaliser certaines tâches précises, et que l'on trouve un peu
partout (distributions Linux, Web, cf. [12]...).
En particulier, avant de se lancer dans l'installation de Linux, il est
recommandé de consulter le «Hardware-HOWTO» qui énumère les problèmes
de compatibilités de matériels que l'on rencontre sous Linux.
Linux
est un système qui offre une très grande configurabilité. Le problème
est que les configurations offertes par les distributions de Linux sont
en général trop pauvres pour être immédiatement utilisable par un
«novice». Il faut donc mettre la main à la pâte pour obtenir un
environnement de travail «à la Windows». Ceci dit, avec le temps, les
distributions de Linux progressent de ce côté là.
Installer
Linux, c'est bien beau, mais il faut encore savoir faire quoi avec. Il
existe des logiciels de bureautiques (StarOffice, WordPerfect, ...)
sous Linux, compatibles avec le monde Microsoft, mais ceux-ci sont
propriétaires (mais gratuits pour l'instant dans le cadre d'une
utilisation personnelle). À part ça, c'est un peu le désert du coté de
ce type de logiciel. En effet, dans le monde universitaire le
«traitement de texte» standard est TeX, qui ressemble plus à un langage
de programmation qu'à un logiciel comme Word. Il n'y a aucun équivalent
de XPress.
Il existe par contre des
logiciels libres d'éditions graphiques comme Gimp (équivalent de
Photoshop), de modélisation 3D, de gestion de serveurs Web, ... (cf. [11]).
En fait, on trouve surtout sous Linux des outils pour développer et
gérer des logiciels ou des systèmes informatiques. Mais c'est
compréhensible, car à l'origine, c'est un système fait par des
informaticiens, pour des informaticiens. D'ici quelques années, on peut
cependant espérer que les utilisateurs «normaux» trouveront autant de
logiciels intéressants que sous Windows ou Mac.
Finalement,
pour une association (ou un syndicat), se mettre tout doucement à
Linux, peut être intéressant. Cela permet d'avoir des ordinateurs
destinés à la bureautique de base, très bon marchés, sans entorse à la
loi (sans piratage). Linux est de plus très adapté pour gérer quelques
ordinateurs utilisés par un grand nombre de personnes, en offrant
notamment la possibilité de mettre ces ordinateurs en réseau :
c'est-à-dire gagner en communicabilité interne, et réduire les coûts de
matériels informatiques.