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Post� le lundi 05 d�cembre 2005 @ 17:50:53 by AnarchOi Contributed by: AnarchOi
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D'apr�s l'�dition Alfred Costes de 1921
SOMMAIRE
Notice biographique, par Victor DAVE
Pr�face, par Georges SOREL
DOCUMENTS COMPL�MENTAIRES
DOCUMENTS ANNEXES
Notice biographique par Victor Dave
Fernand-L�once-�mile Pelloutier est n� � Paris le 1er octobre 1867 et il est mort dans la m�me ville le 13 mars 1901.
Il avait donc � peine trente-trois ans lorsqu'il mourut.
A l'encontre de beaucoup qui se s�par�rent du peuple pour aller � la bourgeoisie, Pelloutier abandonna la bourgeoisie pour vivre de la vie populaire. Il descendait de Simon Pelloutier, dont le grand'p�re avait �t� forc� de quitter la France, lors de la R�vocation de l'�dit de Nantes, et qui, n� � Leipzig le 29 octobre 1694, fut successivement gouverneur des fils du duc de W�rtemberg, prince de Montb�liard, pasteur de l'�glise fran�aise de Berlin, conseiller eccl�siastique et assesseur du Consistoire sup�rieur, �phore du Coll�ge fran�ais, membre et biblioth�caire de l'Acad�mie des Sciences et des Belles-Lettres de Prusse. Il laissa de nombreux �crits, au nombre desquels on cite surtout une remarquable Histoire des Celtes,en huit volumes, qu'il publia en 1733.
L�once Pelloutier, son grand-p�re paternel, exer�a, par ses ouvrages, une influence consid�rable, peut-�tre d�cisive, sur les id�es de son petit-fils. Il �tait avocat � Nantes et s'occupait tr�s activement de politique et de journalisme. Quoique issu d'une famille l�gitimiste et ultra-cl�ricale, il embrassa de bonne heure les id�es lib�rales, collabora pendant de longues ann�es au Phare de la Loire,s'affilia aux ventes des carbonari, � d'autres organisations secr�tes, fit partie de la Soci�t� des Droits de l'homme avec Godefroy Cavaignac, F�lix Avril, Astruc, et offrit, en 1835, la r�daction en chef de l'Alliance lib�rale,journal qui du reste ne devait jamais para�tre, � Auguste Blanqui. L'offre lui en fut faite par l'interm�diaire de Philippon, qui dirigeait le R�formateur,et de Fran�ois-Vincent Raspail, amis tous les deux de L�once Pelloutier. En 1870, toujours sur la br�che, il fonda � Niort le Progr�s des Deux-S�vres et de la Vend�e,o�, chose curieuse, on put lire des articles sign�s Jules Guesde. Le vieux d�mocrate lib�ral mourut en 1879 et fut enterr� civilement, au grand scandale de la tr�s cl�ricale population nantaise.
Un des fr�res de L�once, Ulrich Pelloutier, fut par contre royaliste ardent et militant. Enti�rement d�vou� � Charles X, il fut cr�� par lui baron de Boisrichard. Il prit une part active � l'insurrection de 1832, fut arr�t� comme agent de la duchesse de Berry, au ch�teau de Launay, pr�s Ch�teaubriand, en compagnie d'un cor�ligionnaire du nom de Clemenceau, parent, si je ne me trompe, du c�l�bre homme politique actuel. Au sujet de cette arrestation, il existe des lettres curieuses du pr�fet de la Loire-Inf�rieure et du commissaire central de Nantes de cette �poque, ainsi que de Montalivet, pair de France et ministre de l'Int�rieur.
Fernand Pelloutier rompit, � l'exemple de son grand'p�re, avec les traditions familiales et marcha dans la voie que lui avait trac�e celui-ci, malgr� l'�ducation cl�ricale que ses parents lui firent donner. Il fit en effet ses �tudes primaires � Paris, chez les Fr�res de la doctrine chr�tienne. Puis, ses parents ayant quitt� Paris pour s'installer � Nantes d'abord et ensuite � Saint-Nazaire, Fernand fut envoy�, en 1880, ainsi que son fr�re Maurice au petit s�minaire de Gu�rande. Ils y rest�rent trois ans. Fernand dont la complexion fut de tout temps faible, d�licate, y contracta les germes de la maladie qui devait l'emporter plus tard. La nourriture y �tait m�diocre et insuffisante, les soins nuls, l'hygi�ne d�plorable ; les ma�tres infligeaient, pour les moindres peccadilles, des corrections s�v�res qui d�g�n�raient en v�ritables mauvais traitements. Le jeune Pelloutier tenta deux fois, mais sans succ�s, de s'�vader de ce mauvais lieu. Un jour, on trouva dans le pupitre de son voisin d'�tude une diatribe violente contre les hommes d'�glise, � laquelle il avait largement collabor�. Ce m�fait le sauva de la griffe des pr�tres : le principal coupable fut renvoy�, et on conseilla aux parents de Pelloutier de retirer du s�minaire leur fils, �l�ve insoumis et d�j� imbu d'id�es �subversives�. C'est ainsi qu'il put, de 1883 � 1886, achever ses �tudes classiques au coll�ge de Saint-Nazaire.
D�s 1885, � peine �g� de dix-neuf ans, et encore sur les bancs de l'�cole, Pelloutier collaborait d�j� � La D�mocratie de l'Ouest,que venait de fonder un ouvrier typographe, Eug�ne Courronn�. Il �crivait aussi dans plusieurs feuilles litt�raires qui lui ouvraient volontiers leurs colonnes, mais les ann�es suivantes furent plut�t cependant des ann�es d'attente et de pr�paration. Il m�rit ses id�es, il lit beaucoup, �norm�ment, le jour et la nuit, non pas seulement pour accro�tre et augmenter ses connaissances qui deviendront tr�s remarquables, tr�s �tendues, mais d�j� aussi pour chercher une consolation au mal affligeant et ostensibledont il vient d'�tre atteint et que le docteur Poisson, de Nantes, diagnostiquera, en 1890, comme �tant un lupus tuberculeux de la face. Vraisemblablement, ajoutera-t-il quelques mois plus tard, le malade ne vivra pas plus de deux ans, et bien que la sombre pr�diction ne se soit pas r�alis�e � la lettre, elle faisait pressentir cependant que la maladie aurait une issue fatale et pr�matur�e.
Pr�voyant, d�s ce moment, que sa carri�re ne serait pas longue, Pelloutier se multiplia en tous sens ; bient�t son activit� ne connut plus de bornes. Aux �lections l�gislatives de 1889, il cr�a l'Ouest r�publicain,feuille �ph�m�re dans laquelle il soutint, sans succ�s du reste, la candidature radicale d'Aristide Briand. En 1891, il prit la direction de la D�mocratie de l'Ouest,� laquelle il n'avait pas cess� de collaborer depuis sa premi�re apparition, en 1881. Il fit appel, pour le seconder, � des �crivains connus appartenant � divers partis politiques : Caumeau, alors conseiller municipal socialiste de Paris, d�c�d� depuis ; Brunelli�re, conseiller municipal socialiste de Nantes ; Vaillant, Landrin, Guesde, d'autres encore. Toute la cuisine du journal incombait � Pelloutier, r�dacteur en chef d'une feuille qui... ne comptait pas un seul r�dacteur. Aussi dut-il suffire � tout : la chronique locale et la chronique r�gionale, la politique int�rieure et les �v�nements du dehors, le mouvement maritime et commercial, tout, jusqu'aux moindres faits divers, y compris m�me les rares annonces et quelque vague publicit�, �tait r�dig� par lui. Sa plume incisive et mordante trouva encore l'occasion de malmener les autorit�s, dont il devint d�s lors la b�te noire. Leur animosit� contre lui redoubla lorsqu'il fonda � Saint-Nazaire, avec quelques amis, l'Emancipation,section du parti ouvrier fran�ais. La bourgeoisie, sentant que son r�gne est pr�s de finir, est sans c�ur pour tout ce qui n'est pas elle ; elle est surtout sans c�ur et sans entrailles pour ceux d'entre ses fils qui, comprenant que son empire est d�sormais impossible, ont embrass� la cause de la r�volution sociale. Ceux qui, n�s dans son sein, l'ont abandonn� � cause de ses impuret�s, sont d'avance d�sign�s � ses coups : les pers�cutions des familles, celles des pr�tendus amis les accablent ; la mis�re les attend, la faim les �treint, la maladie, sinistre messag�re de la caste d�laiss�e, les enveloppe de toutes parts, et la mort, pr�matur�ment, les ach�ve, comme pour donner raison � leurs bourreaux. C'est dans les villes de province surtout qu'il est grand le nombre de ceux que la bourgeoisie ch�tieainsi � cause de leur sinc�rit� et de l'ind�pendance de leur caract�re, et ce sera son �ternel d�shonneur d'avoir appel� la mort � son aide pour ressaisir un pouvoir qui lui �chappe. Depuis le jour o� il devint membre du Parti ouvrier fran�ais, et surtout depuis le 3 septembre 1892 o�, comme d�l�gu� des Bourses du Travail de Saint-Nazaire et de Nantes au Congr�s de Tours, organis� par la F�d�ration des travailleurs socialistes de l'Ouest(parti broussiste), il fit voter la gr�ve g�n�rale (1) (cette gr�ve g�n�rale que le parti r�pudie et qu'en 1901 il r�pudiera encore), Pelloutier fut en butte � toutes les tracasseries, � toutes les pers�cutions, � toutes les mis�res (2). Aussi, dans les premiers mois de 1893, il quitta Saint-Nazaire pour aller se fixer � Paris. Il ne tarda pas � se s�parer du parti marxiste, s�duit par les id�es libertaires qu'il ignorait presque au fond de sa province et qu'il embrassa sous l'influence des �crivains et des camarades anarchistes qu'il eut l'occasion de fr�quenter d�s son arriv�e dans la capitale au centre m�me du mouvement. Il chercha cependant sa voie pendant toute une ann�e, tout en collaborant d�j� � l'Avenir socialde Dijon, et � l'Art social,de Gabriel de la Salle. D�l�gu� par la F�d�ration des Bourses, o� il �tait entr� au commencement de 1894, au Congr�s national ouvrier qui se tint � Nantes, au mois de septembre de cette ann�e, il y soutint encore une fois la gr�ve g�n�rale. L'ardeur qu'il apporta � la d�fense de ses id�es attira sur lui l'attention. La presse ne le m�nagea pas, elle l'attaqua au contraire d'autant plus violemment qu'il affirmait hautement son d�dain des formules politiques et pr�conisait la lutte sur le terrain purement �conomique. Les fureurs des journaux ne parvenaient pas � la d�tourner de la voie qu'il s'�tait trac�e ; il r�pondit � leurs criailleries par une brochure (3) : Qu'est-ce que la gr�ve g�n�rale ?dont voici la conclusion : �Ou la gr�ve g�n�rale est impossible, et il est stupide de la combattre, parce que la conspiration du silence la d�truirait, tandis que les attaques la fortifient. Opposer une digue � un torrent, c'est accro�tre sa puissance d�vastatrice ; �largir son lit, c'est le rendre inoffensif et le r�duire aux proportions d'un ruisseau. Il en est de m�me pour la gr�ve g�n�rale. Ou bien elle est possible, et criminel qui la combat parce qu'elle est la ruine du syst�me autoritaire.�
En 1895, Fernand Pelloutier, membre des Chevaliers du Travail fran�ais, collaborateur � la Revue Socialiste,de Paris, � la Soci�t� Nouvelle,de Bruxelles, aux Temps Nouveauxavec Grave et Delesalle, � l'Enclosavec Lumet, fut nomm� secr�taire de la F�d�ration des Bourses. A partir de cette nomination � ce poste important, il entra dans la phase particuli�rement active de sa vie. Il semble que, se rendant compte qu'il ne saurait plus avoir de longues ann�es � vivre, il veuille faire tenir dans un court espace de temps le maximum de travail qu'un homme est � m�me de fournir. Il fait tous les travaux du Comit� f�d�ral, pr�pare les Congr�s, organise les grands services de la F�d�ration, remplit les fonctions de secr�taire du Comit� d'action de la Verrerie ouvri�re, �crit une M�thode pour la cr�ation et le fonctionnement des Bourses du Travail, en un mot, se prodigue sans compter, de mille mani�res.
Voici comment l'appr�cie, dans un article �mu paru, au lendemain de sa mort, dans les Temps Nouveaux(4), son ami Paul Delesalle : �Opposer � l'action politique une action �conomique forte, puissante, tel �tait le r�ve qu'il avait con�u et qui, prenant corps, est devenu un peu une r�alit�. Il savait et il aimait � r�p�ter que la bourgeoisie capitaliste n'accorde aux travailleurs que ce qu'ils sont capables d'exiger, et voyait dans l'organisation et dans la force des syndicats ouvriers un moyen de contraindre la soci�t� bourgeoise � capituler.
�Dans une �Lettre aux Anarchistes�, il a, en quelques lignes, fort bien d�fini sa pens�e, la n�tre aussi : �Partisans de la suppression de la propri�t� individuelle, nous sommes en outre ce qu'ils ne sont pas (les politiciens), des r�volt�s de toutes les heures, hommes vraiment sans dieu, sans ma�tre et sans patrie, les ennemis irr�conciliables de tout despotisme, moral ou collectif, c'est-�-dire des lois et des dictatures (y compris celle du prol�tariat) et les amants passionn�s de la culture de soi-m�me.�
�Libertaire dans le grand sens du mot, il demandait, dans cette m�me lettre, aux anarchistes qui n'admettent pas l'id�e de l'efficacit� de l'action syndicale, �de respecter ceux qui croient � la mission r�volutionnaire du prol�tariat �clair�, de poursuivre plus activement, plus m�thodiquement et plus obstin�ment que jamais l'�uvre d'�ducation morale, administrative et technique n�cessaire pour rendre viable une soci�t� d'hommes libres�.
�Organisateur, la F�d�ration des Bourses du Travail, qui a d�j� rendu et est appel�e � rendre de si importants services � la classe ouvri�re, fut son �uvre ma�tresse, �uvre pour laquelle il v�cut et dont il mourut un peu par le surcro�t de travail qu'il s'�tait impos�. Pendant que certains individus prenaient la Verrerie ouvri�re d'Albi pour tremplin et la faisaient servir � leurs petites ambitions, Pelloutier, dans ses modestes fonctions de secr�taire, gr�ce � ses qualit�s d'administrateur, parvint � �difier l'usine ouvri�re. Et dans cette mare � purin que fut le comit� d'action de la Verrerie ouvri�re, o� tant d'exploiteurs du socialisme se compromirent irr�m�diablement, il dut rester propre, et la boue dont voulurent le salir de malhonn�tes adversaires ne parvint jamais qu'� les salir un peu plus eux-m�mes. Il fut l'un des rares qui en sortirent les mains nettes et la t�te haute (5).�
Au mois de juin 1895, Pelloutier fut d�l�gu� au congr�s de N�mes o� il fit, sur la F�d�ration des Bourses, deux rapports importants, qui furent tr�s discut�s, l'un surtout o� il d�fendit cette id�e qu'il est n�cessaire, pour que la R�volution triomphe, que les forces ouvri�res soient temporairement group�es en un faisceau compact et disciplin�. Malgr� cette concentration des forces quelque peu autoritaire, il n'en affirmait pas moins tr�s r�solument, comme toujours, les id�es libertaires. C'est cette m�me id�e qui se retrouve dans le manifeste qu'il lan�a le 1er mai 1896, au nom des 41 Bourses du travail f�d�r�es et dans lequel il dit :
�Volontairement confin�es jusqu'� ce jour dans le r�le d'organisatrices du prol�tariat, les Bourses du Travail de France entrent d�sormais dans la lutte �conomique, et � cette date du 1er mai, choisie depuis quelques ann�es par le socialisme international pour formuler les volont�s de la classe ouvri�re, viennent exposer ce qu'elles pensent et le but qu'elles poursuivent.
�Convaincues qu'au mal social les institutions ont plus de part que les hommes, parce que ces institutions, en conservant et accumulant les fautes des g�n�rations, font les hommes vivants prisonniers des fautes de leurs pr�d�cesseurs, les Bourses du Travail d�clarent la guerre � tout ce qui constitue, soutient et fortifie l'organisme social. Confidentes des souffrances et des plaintes du prol�tariat, elles savent que le travailleur aspire, non pas � prendre la place de la bourgeoisie, � cr�er un �tat �ouvrier�, mais � �galiser les conditions, et � donner � chaque �tre la satisfaction qu'exigent ses besoins. Aussi m�ditent-elles, avec tous les socialistes, de substituer � la propri�t� individuelle et � son effroyable cort�ge de mis�res et d'iniquit�s, la vie libre sur la terre libre !
�Dans ce but, et sachant que la virilit� de l'homme se proportionne � la somme de son bien-�tre, elles s'associent � toutes les revendications susceptibles, � en am�liorant, si peu peu que ce soit, la condition imm�diate du prol�tariat, � de le lib�rer des soucis d�moralisants du pain quotidien et d'augmenter, par suite, sa part contributive � l'�uvre commune d'�mancipation.
�Elles r�clament la r�duction de la dur�e du travail, la fixation d'un minimum de salaire, le respect du droit de r�sistance � l'exploitation patronale, la concession gratuite des choses indispensables � l'existence : pain, logement, instruction, rem�des ; elles s'efforceront de soustraire leurs membres aux angoisses du ch�mage et aux inqui�tudes de la vieillesse en arrachant au Capital la d�me inique qu'il pr�l�ve sur le Travail.
�Mais elles savent que rien de tout cela n'est capable de r�soudre le probl�me social ; que jamais le prol�tariat ne sortirait triomphant de luttes o� il n'opposerait � la formidable puissance de l'argent que l'endurance acquise, h�las !, par des si�cles de privations et de servitude. Aussi, adjurent-elles les travailleurs demeur�s jusqu'� ce jour isol�s de venir � elles, de leur apporter l'appoint de leur nombre et de leurs �nergies. Le jour (et il n'est pas �loign�) o� le prol�tariat aura constitu� une gigantesque association, consciente de ses int�r�ts et du moyen d'en assurer le triomphe, ce jour-l�, il n'y aura plus de capital, plus de mis�re, plus de classes, plus de haines. La R�volution sociale sera accomplie !�
En 1896, l'Art socialpublie un travail int�ressant de Pelloutier sur l'organisation corporative et l'anarchie.Il y �tablit la concordance qui existe entre l'union corporative qui s'�labore et la soci�t� communiste et libertaire, � sa p�riode initiale. �Nous voulons, dit-il, que toute la fonction sociale se r�duise � la satisfaction de nos besoins ; l'union corporative le veut aussi, c'est son but, et de plus en plus elle s'affranchit de la croyance en la n�cessit� des gouvernements ; nous voulons l'entente libre des hommes ; l'union corporative (elle le discerne mieux chaque jour) ne peut �tre qu'� condition de bannir de son sein toute autorit� et toute contrainte ; nous voulons que l'�mancipation du peuple soit l'�uvre du peuple lui-m�me ; l'union corporative le veut encore : de plus en plus, on y sent la n�cessit�, on y �prouve le besoin de g�rer soi-m�me ses int�r�ts ; le go�t de l'ind�pendance et l'app�tit de la r�volte y germent ; on y r�ve des ateliers libres o� l'autorit� aurait fait place au sentiment personnel du devoir ; on y �met sur le r�le des travailleurs dans une soci�t� harmonique des indications d'une largeur d'esprit �tonnante et fournies par les travailleurs m�mes. Bref, les ouvriers, apr�s s'�tre crus si longtemps condamn�s au r�le d'outil, veulent devenir des intelligences pour �tre en m�me temps les inventeurs et les cr�ateurs de leurs �uvres. Qu'ils �largissent donc le champ d'�tude ouvert devant eux. Que, comprenant qu'ils ont entre leurs mains toute la Vie sociale, ils s'habituent � ne puiser qu'entre eux l'obligation du devoir, � d�tester et � briser toute autorit� �trang�re. C'est leur r�le, c'est le but de l'anarchie.�
Dans l'Art et la R�volte,paru la m�me ann�e, il nous montre la bourgeoisie disparaissant peu � peu comme une coul�e de boue qui emporte p�le-m�le pr�jug�s, croyances et morales. �Il y a aux pays du soleil des fruits malsains qui, m�ris vite, se g�tent encore plus vite ; des v�g�tations sans pareilles, dont la vie n'est qu'une h�te vers la mort et qui brillent d'un �clat d'autant plus vif qu'il sera plus �ph�m�re. Ces v�g�tations, ces fruits, c'est notre bourgeoisie. A peine n�e, elle fut riche et puissante. A l'�ge o� races et castes s'arment encore d'habitude contre les retours de la fortune et l'instabilit� des pouvoirs, elle �tait d�j� en pleine possession de sa force. Cinquante ann�es elle a joui, et la voici mourante. Quelle plus terrible le�on ! On chercherait vainement ailleurs qu'en elle-m�me la raison de son agonie. Il y a cent ans, les peuples avaient encore, pour les gouvernants, les religions, la famille, la patrie, le m�me respect qu'il y a trente si�cles. Ils avaient renvers� des dynasties, coup� des t�tes couronn�es, d�truit des autels et viol� des territoires, mais ils courbaient encore le front devant l'autorit�. Le ma�tre tu�, ils criaient : �Vive le ma�tre !�. Un dieu disparu, ils pliaient le genou devant d'autres dieux, et la patrie �tait pour eux le monstre indien de qui l'app�tit sanguinaire est une faveur passionn�ment d�sir�e. Cent ans, et tout cela s'en est all�. On subit encore des gouvernements ; l'autorit� est honnie, et l'on crache sur la barbe des ma�tres ; les religions vivent ; Dieu est mort, et l'ath�e a fait place au sceptique ; la famille subsiste ; l'autorit� en est proscrite, et l'homme dit : �Amour � qui m'aime ; indiff�rence � qui, f�t-il de mon sang, exige mon affection sans la m�riter.� Les nations demeurent et parfois s'affirme la haine des races ; le patriotisme n'est plus et �le petit doigt qui sert � d�tacher la cendre du cigare� para�t enfin plus pr�cieux que la conqu�te d'un empire.�
En 1897, Fernand Pelloutier fonda l'Ouvrier des Deux-Mondes,revue mensuelle d'�conomie sociale qui renferme de nombreuses �tudes d'une r�elle valeur dues � sa plume. Et cependant les conditions mis�rables dans lesquelles il fut souvent oblig� de faire cette revue ne devaient pas le pr�disposer favorablement au travail de l'esprit. Lorsque les m�moires de l'imprimeur se furent �lev�s � des chiffres fantastiques pour la bourse d'un prol�taire, Pelloutier prit un parti h�ro�que : il composalui-m�me enti�rement sa revue et il consacra � ce labeur fatigant jusqu'� dix heures cons�cutives par jour, apr�s quoi, en mani�re de d�lassement, il �tait oblig� de donner plusieurs heures encore � la correspondance tr�s �tendue de la F�d�ration. Entretemps il trouvait encore le loisir n�cessaire pour collaborer � plusieurs revues fran�aises et �trang�res. C'est � cette �poque qu'il fit, avec son fr�re Maurice, une grande partie de sa Vie Ouvri�re,qui ne devait �tre publi�e qu'en 1900, quelques mois avant sa mort.
Il �tait impossible que sa constitution, min�e par la tuberculose, r�sist�t longtemps � ces multiples travaux. D�j�, au retour du Congr�s de Rennes, en septembre 1898, il avait eu une premi�re h�moptysie qui l'avait compl�tement ext�nu�. Il se r�tablit pourtant, mais comme il se trouvait dans une situation p�cuniaire difficile, il avait d�, pour en sortir, solliciter quelques travaux d'�criture. Je me le rappelle � alors qu'il aurait d� se reposer � en novembre, rue des Deux-Ponts, envelopp� dans une couverture, copiant un cours d'�conomie sociale, puis traduisant de l'anglais un ouvrage de m�canique ! On finit cependant, sur les conseils des m�decins, par l'envoyer � la campagne ; au mois d'avril 1899, il alla occuper, aux Bruy�res-de-S�vres, un pavillon compos� de deux pi�ces dans l'une desquelles il installa sa ch�re biblioth�que, qu'il avait mis tant de soin et qu'il avait eu tant de peine aussi � composer. L�, au milieu d'un site ravissant, � deux pas du bois de Meudon, sa sant� parut s'am�liorer un peu. On fut d'autant plus port� � le croire autour de lui, qu'il ne se plaignait jamais. Il n'e�t pas voulu qu'on surpr�t chez lui la plus l�g�re d�faillance, et de fait, m�me au milieu des plus atroces souffrances, il ne fit jamais entendre la moindre plainte. Dans les derniers jours de sa vie seulement, affaibli par la maladie, d�prim� par l'abus de la morphine, il lui arriva � plusieurs reprises de verser quelques larmes, larmes de regret allant � tout ce qu'il laissait d'inachev�, � cette F�d�ration qui fut son �uvre, et qu'il aima au point de lui faire le sacrifice de sa vie.
Au mois d'ao�t de la m�me ann�e, une seconde h�moptysie, beaucoup plus grave que la premi�re, mit ses jours en danger. Les soins d�vou�s de sa famille, et surtout son endurance r�ellement �tonnante, triomph�rent une fois de plus du mal. C'est peu de temps apr�s que, par l'entremise d'un excellent ami, il obtint cette modeste place d'enqu�teur � l'Office du Travail (minist�re du Commerce) qui le sauva de la mis�re, mais qui dut par la suite lui �tre si am�rement et si injustement reproch�e. On sait en effet qu'au huiti�me congr�s des Bourses du Travail, en 1900, le d�l�gu� de Lyon, un guesdiste, posa la question de la pr�sence de Pelloutier au minist�re. La discussion tourna � la confusion du farouche interpellateur. On n'avait pas oubli� que, dans sa s�ance du 25 mars 1900, le Comit� f�d�ral avait eu � s'occuper de la question de la r�glementation des gr�ves et de l'arbitrage obligatoire et que Pelloutier, comme d�l�gu� de Nevers et secr�taire du Comit�, avait violemment combattu le projet, que c'�tait en grande partie gr�ce � ses efforts que celui-ci avait �t�, � une tr�s grande majorit�, rejet�. On n'avait pas oubli� non plus que le projet minist�riel sur les retraites ouvri�res avait subi le m�me sort, toujours gr�ce � la pers�v�rante �nergie de Pelloutier ! Et c'�tait pendant qu'il remplissait � l'Office du Travail les fonctions d'enqu�teur qu'il battait ainsi en br�che les projets hybrides du ministre pseudo-socialiste Millerand !
L'hiver de 1899 se passa pour le pauvre malade relativement bien, quoiqu'une toux incessante lui f�t venue, r�sultant de la laryngite tuberculeuse que le surmenage, l'abus de la parole publique, peut-�tre aussi l'abus du tabac, mais plus encore l'�volution du lupus, allant se loger par infiltration dans le larynx, avaient d�termin�e. Il n'en continuait pas moins ses travaux. Pendant toute l'ann�e 1900, il fut absorb� par l'�tablissement du Viaticum ou secours de route, par la cr�ation de l'Office national ouvrier de statistique et de placement, par les pr�paratifs du Congr�s de cette ann�e et par la publication de son beau livre : la Vie Ouvri�re en France.
Ce qu'il souffrit pendant tout ce temps est vraiment inimaginable ; des crises d'�touffement prolong�es, des acc�s de toux irritants, des sueurs abondantes et continuelles l'affaiblirent de plus en plus. Appuy� sur sa canne, s'arr�tant pour respirer, � chaque instant, on e�t dit d'un vieillard. La vie semblait s'�tre r�fugi�e dans sa t�te, qui avait pris une ampleur exag�r�e. Il r�ussit cependant, � force de volont�, � assister � ce Congr�s o�, pendant quatre jours, il prit une part active � la discussion de toutes les questions � l'ordre du jour et eut � se d�fendre encore contre les attaques d'ennemis sans cesse terrass�s, mais toujours renaissants.
Ce fut son dernier effort. Au lendemain du Congr�s, il s'alita pour ne plus se relever. Pendant pr�s de six mois, il endura un v�ritable martyre, crachant le sang presque sans interruption, �touffant sans cesse, n'obtenant quelques instants de r�pits et de soulagement qu'� l'aide de piq�res r�p�t�es de morphine. Pourtant, jusqu'au dernier moment, il ne cessa de s'int�resser � la F�d�ration, guidant son fr�re qui s'occupait de la correspondance et le rempla�ait pour tout ce qui concernait le secr�tariat. Quelques semaines avant de mourir, il s'�tait fait transporter dans son cabinet de travail, o� un lit avait �t� dress� devant sa ch�re biblioth�que et o� il �prouva sa derni�re joie d'enfant, de se retrouver au milieu de ses livres. Le 13 mars, � onze heures du matin, il expirait apr�s une agonie qui durait depuis minuit et pendant laquelle il ne reprit pas une seule fois connaissance.
Il ne nous reste plus qu'� affirmer � cette place la parfaite communion d'id�es et l'indestructible solidarit� qui unissaient notre courageux ami au parti de la R�volution sociale, au mouvement libertaire international. Nous avons conscience de la grande loi du progr�s et nous n'avons pas le droit d'oublier ; nous croyons, avec Auguste Comte, que l'humanit� compte plus de morts que de vivants et chaque fois que le travail, la mis�re ou la maladie fauchent dans nos rangs, nous retournons � notre �uvre plus forts et plus vaillants, parce que nous emportons avec nous les �mes de nos morts.
Au milieu de la vieille soci�t� que tant d'�l�ments gangren�s d�sorganisent de plus en plus, une seule classe, aux yeux de Pelloutier, �tait rest�e pure et digne d'int�r�t : la classe populaire ; d'apr�s lui, la soci�t� o� nous vivons, et qui �tale avec un orgueilleux cynisme ses plaies hideuses � la lumi�re du jour, ne sera sauv�e et r�g�n�r�e que par l'�nergie et le courage des classes laborieuses, et il avait vou� aux d�sh�rit�s toute son �me, tout son c�ur. Il n'a eu de confiance et d'espoir que dans les masses populaires, et le peuple, qu'il a profond�ment aim�, n'oubliera pas son souvenir.
Admettant rigoureusement toutes les d�ductions de l'exp�rience et de l'observation, il ne permettait pas � son imagination de se lancer dans les r�ves d�sordonn�s du suprasensible ; son esprit �tait trop positif pour se laisser attirer par les mirages d�cevants de la m�taphysique. Aussi est-il mort comme il avait v�cu : sans ma�tre et sans Dieu, en vrai libertaire.
Victor DAVE.
(1) D�s le 27 mai 1869, le journal l'Internationale, organe officiel des sections belges de l'Association internationale des Travailleurs, pr�conisait en ces termes l'id�e de gr�ve g�n�rale : �Lorsque les gr�ves s'�tendent, se communiquent de proche en proche, c'est qu'elles sont bien pr�s de devenir une gr�ve g�n�rale et une gr�ve g�n�rale, avec les id�es d'affranchissement qui r�gnent aujourd'hui, ne peut qu'aboutir � un grand cataclysme, qui ferait faire peau neuve � la soci�t�.�
(2) Il y eut � ce sujet une controverse v�h�mente, dans la D�mocratie,entre Jules Guesde et Fernand Pelloutier, controverse sur laquelle crut devoir revenir Guesde au lendemain de la mort de son adversaire, ce qui amena Eug�ne Gu�rard, dans la Voix du Peuple,a faire observer au �j�suite rouge� que Pelloutier n'�tait plus l� pour lui r�pondre.
(3) �crite en collaboration avec Henri Girard.
(4)Temps Nouveaux,n� du 23 mars 1901. Fernand Pelloutier,par Paul Delesalle.
(5) Il n'est pas inutile de rappeler ici que ce fut Pelloutier qui, en sa qualit� de secr�taire du Comit� d'action de la Verrerie ouvri�re, prit �nergiquement la d�fense de quatre ouvriers, cong�di�s pour s'�tre �lev�s contre le r�glement par trop draconien de l'usine.
Pr�face par Georges Sorel
Dans les derni�res ann�es de sa vie, Fernand Pelloutier avait con�u le projet de faire profiter ses camarades de la grande exp�rience qu'il avait acquise dans sa pratique des organisations ouvri�res ; il aurait voulu leur montrer ce qu'elles peuvent quand elles sont bien p�n�tr�es de la port�e de leur v�ritable mission ; il esp�rait convaincre les travailleurs qu'ils trouveront facilement parmi eux les hommes capables de diriger leurs institutions, le jour o� ils cesseront d'�tre hypnotis�s par les utopies politiques. Apprendre au prol�tariat � vouloir, l'instruire par l'action et lui r�v�ler sa propre capacit�, � voil� tout le secret de l'�ducation socialiste du peuple. Pelloutier ne songeait pas � apporter une nouvelle dogmatique : il n'avait aucune pr�tention � devenir un th�oricien du socialisme ; il estimait qu'il y avait d�j� trop de dogmes et trop de th�oriciens. Tous ceux qui ont fr�quent� ce grand serviteur du peuple savent qu'il apportait dans l'accomplissement de ses fonctions un instinct singuli�rement avis� des affaires et qu'il �tait vraiment l'homme qui convenait � la place que la confiance des Bourses du travail lui avait assign�e (1). Ses appr�ciations poss�dent donc une valeur toute sp�ciale aux yeux des personnes qui s'occupent d'observer les ph�nom�nes sociaux et qui cherchent � tirer parti de l'exp�rience.
Pelloutier consid�rait les Bourses f�d�r�es comme le type le plus parfait que l'on puisse adopter pour l'organisation ouvri�re ; quelques personnes trouveront probablement cette opinion un peu absolue ; toutes les �tudes faites de notre temps am�nent, en effet, � reconna�tre qu'il n'y a point de r�gles universelles dans les sciences sociales, que les traditions exercent une grande influence sur les divers modes de groupement et que les institutions d'un pays se transportent difficilement dans un autre (2). Il faut entendre la th�se de Pelloutier dans un sens relatif ; d'ailleurs, tous les hommes d'action ne parlent jamais d'une mani�re absolue ; leurs jugements sont toujours d�termin�s par certaines pr�occupations pratiques qu'ils omettent parfois d'�noncer et qu'il est facile de d�couvrir en se reportant � leur vie.
Quand des socialistes parlent des institutions ouvri�res, ils ne s�parent jamais leurs appr�ciations de trois ordres de consid�ration : tendances qu'ils croient d�couvrir dans la soci�t� capitaliste, conditions dans lesquelles s'op�rera d'apr�s eux la rupture mettant fin au monde actuel, conjectures sur l'avenir. Quand on n'a pas une connaissance exacte de cette triple racine des jugements socialistes, on s'expose � mal comprendre ce qu'on lit. � Il est tr�s facile de voir que Pelloutier n'a pas cherch� � dissimuler un seul instant l'influence que sa conception personnelle du devenira exerc�e sur ses jugements.
Il est impossible d'�chapper � cette n�cessit� du relativisme : par exemple la th�orie de la lutte des classes dans Marx d�pend de l'id�e que Marx s'est faite du processus historique par lequel le prol�tariat devra s'�manciper. Que l'on supprime l'id�e que l'auteur s'est construite de cet avenir du monde et la lutte des classes devient seulement la notion vague d'un antagonisme existant entre des groupes d'int�r�ts ; enfin toutes les d�terminations de l'�conomie marxiste deviennent elles-m�mes inintelligibles. Tout, dans son syst�me, est li� et d�pend d'une id�e r�volutionnaire pr�con�ue.
D�s que les th�ories subissent l'�preuve de la pratique, il devient difficile de maintenir cach�es les hypoth�ses qu'elles comportent sur l'avenir ; les �v�nements qui se sont d�roul�s dans les derni�res ann�es ont plus fait pour �clairer la vraie nature des diverses doctrines socialistes que n'auraient pu le faire vingt ans de discussion ; le jour o� des socialistes ont poss�d� une parcelle de pouvoir, il est devenu facile de comprendre ce qu'ils entendaient par la destruction de l'�tat, l'�mancipation des travailleurs, la lutte politique, etc.
S'il y a une science sociale, elle doit nous apprendre � lire dans les tableaux historiques et nous amener � des conclusions pouvant servir dans la vie, en d�finissant exactement la valeur r�elle de ces conclusions. Il ne faut pas esp�rer trouver jamais dans une philosophie de l'histoire des lois analogues aux lois du monde physique ; mais il serait d�j� bien beau de d�couvrir des r�gles de prudence.�Ces r�gles, ai-je �crit ailleurs (3), ne nous disent pas ce qu'il adviendra... ; mais elles nous avertissent de certains dangers et nous tracent une route � l'abri de certains �cueils reconnus... Ces r�gles ne valent pas pour tous les temps ; mais � chaque jour sa peine ; l'essentiel est qu'elles soient utiles pour le temps pr�sent.� Il est certain que les formules que l'on a extraites des �uvres de Marx doivent �tre interpr�t�es de cette mani�re : �Il nous offre, dit un savant commentateur italien (4), le contraste �trange d'affirmations qui prises rigoureusement sont inexactes et qui nous semblent (et elles le sont en effet) charg�es et pleines de v�rit�. Marx �tait port�, en somme, vers une sorte de logique concr�te.�On pourrait faire la m�me observation sur tous les livres �crits par des hommes d'action.
Ce qu'il y aurait de plus essentiel � conna�tre pour formuler des r�gles de prudence fond�es sur l'exp�rience serait le degr� de n�cessit� des divers changements qui s'entre-croisent dans la soci�t� ; il est clair, en effet, qu'il y a des n�cessit�s pratiques contre lesquelles il serait fort inutile d'essayer la lutte ; par exemple, il serait insens� de vouloir emp�cher le progr�s machinal ; il y a d'autres n�cessit�s moins imp�rieuses contre lesquelles on peut se mettre en garde, � la condition de s'enfermer dans un cercle d'activit� convenablement restreint ; par exemple, les socialistes peuvent rejeter beaucoup de traditions patriotiques provenant des grandes guerres r�volutionnaires, traditions encore tr�s fortes dans les partis radicaux tr�s avanc�s ; mais, pour garder leur compl�te ind�pendance, il leur faut vivre � l'�cart des organisations officielles.
D�s que l'on aborde l'�tude des institutions socialistes modernes, il faut se demander pourquoi tant de tentatives de refonde sociale ont �chou�, pourquoi tant de brillantes esp�rances ont �t� d��ues, pourquoi les hommes jug�s les plus fermes ont parfois sembl� d�sesp�rer de la cause qu'ils avaient embrass�e : les accusations de trahison n'expliquent rien ; il est clair que, le plus souvent, les hommes ont �t� les jouets de causes g�n�rales.
Les id�es sociales ne d�pendent pas seulement des conditions de l'�conomie, des �v�nements historiques et de l'intervention de certains inventeurs (5); elles d�pendent aussi des lois in�luctables de notre esprit, qui leur imposent un certain rythme, � peu pr�s constant, de d�veloppement. Il y a d�j� longtemps que j'appelle (6) l'attention sur l'importance des th�ses que Vico a pr�sent�es � propos des suiteset des recommencements; Toujours l'esprit passe de l'instinctif � l'intellectuel, de l'empirisme � la connaissance raisonn�e, de la passion au droit ; et au bout d'un certain temps il y a recommencement par r�g�n�ration des �tats psychologiques primitifs. On est loin de conna�tre exactement toutes les suites qui int�ressent l'histoire : Engels a signal� dans le socialisme moderne une tr�s curieuse transformation qu'il a appel�e un passage de l'utopie � la science (7), mais qu'il n'a pas analys�e d'une mani�re tr�s approfondie.
L'histoire nous montre que l'homme est �ternellement dupe d'une illusion qui lui fait croire qu'il augmente sa force d'action sur le monde et peut atteindre le principe myst�rieux du devenir des choses en se pla�ant en dehors de la r�alit�, construisant des th�ses unitaires, absolues, id�ales : quand il veut rejoindre le r�el, il se heurte � des impossibilit�s, qui l'am�nent � transformer ses conceptions ou, tout au moins, � cantonner son id�al,de mani�re � pouvoir agir. Ce passage du spirituel � la vie pratique est plein de complexit� ; quand l'humanit� l'a effectu� durant un certain temps, elle revient � l'origine et reconstruit un nouvel id�al. La connaissance de ces passages serait de la plus haute importance pour �clairer la conduite des socialistes modernes. Je vais essayer de montrer comment on peut les �tudier.
Ce qui rend difficile � comprendre les grandes utopies socialistes du XIX� si�cle, c'est qu'on ne les rattache pas assez aux �v�nements et aux id�es de la R�volution ; j'estime, pour ma part, qu'il y a entre l'utopie politique de 1789, l'utopie sentimentale de Fourier, et l'utopie �conomique de Saint-Simon des affinit�s tr�s profondes qui permettent de les ranger dans un m�me genre, en se pla�ant au point de vue de leur signification psychologique.
A la fin de l'Ancien R�gime, tout le monde semblait �tre d'accord sur le principe de la transformation qui allait s'op�rer ; apr�s avoir �t� le fid�lede l'�glise et le sujetdu roi, l'homme se sentait assez fort pour devenir citoyen; mais que fallait-il entendre par ce terme ? Les philosophes se demandaient ce qui resterait en eux quand ils auraient d�truit les liens qui les avaient subordonn�s � l'�glise et au roi ; ce r�sidu �tait l'homme naturel, abstraction form�e avec les qualit�s et les d�fauts du lettr� du XVIII� si�cle. L'�glise avait eu sa th�ologie ; la royaut� avait fond� sa th�orie du pouvoir sur une interpr�tation du droit romain ; on cherchait � justifier la Cit� nouvelle sans recourir explicitement � la tradition ; mais on continuait � raisonner comme les anciens philosophes politiques : l'on voyait dans la doctrine qui r�sumait les principes essentiels d'un gouvernement, ce qu'il y avait de plus important � conna�tre et � d�terminer avec pr�cision : formuler des constitutions �tait le but de toutes les recherches des grands penseurs.
Je n'insiste pas sur ce qu'avait d'utopique la conception politique de nos p�res, qui croyaient changer le cours de l'histoire avec des feuilles de papier (8) ; il est certain qu'on s'aper�ut bient�t que tout cela ne conduisait pas � grand'chose ; le grand succ�s du fouri�risme tient sans doute � ce qu'il semblait apporter la solution du probl�me pos� tout d'abord sous une forme trop abstraite par les fabricants de constitutions. Pour bien comprendre la valeur de cette utopie et les causes de sa grande popularit�, il faut se reporter � l'histoire militaire de la R�volution. Le gouvernement de 1793 avait tout mis en �uvre pour d�truire l'arm�e royale et tr�s peu fait pour organiser la nouvelle arm�e ; cependant des bandes indisciplin�es avaient spontan�ment engendr� le plus formidable engin de guette que le monde e�t jamais connu. Puisque les abstractions des profonds fabricants de constitutions n'avaient pu r�ussir � construire la Cit� politique conforme aux principes de la raison, pourquoi ne pas chercher � organiser une Cit� sentimentale en se servant de l'exp�rience acquise ? Pourquoi ne pas tirer parti de l'enthousiasme qui avait tant de fois assur� la victoire aux bandes r�volutionnaires ? Pourquoi, si le m�tier militaire, jadis si rebutant, �tait devenu aimable, le travail ne pourrait-il pas devenir attrayant ? Pourquoi ne verrait-on pas se r�v�ler dans les ateliers des chefs de g�nie, analogues aux mar�chaux de France qui avaient eu besoin de la R�volution pour sortir de l'obscurit� ? Pourquoi se m�fier des combinaisons naturelles des passions alors que de pareilles combinaisons avaient donn� � l'arm�e fran�aise une sup�riorit� incontestables sur les autres arm�es, conduites suivant des r�gles p�dantesques ?
On n'a pas bien compris toujours l'�uvre de Fourier parce que, le gouvernement n'�tant pas explicitement mis au premier plan, on a vu en lui un libertaire ; mais on pourrait relever beaucoup de passages qui montrent que l'appui de l'autorit� ne lui aurait pas r�pugn�. Nous savons d'ailleurs que, dans toutes les organisations sentimentales, une discipline de fer s'impose d'elle-m�me : c'est ce que nous montrent les corps monastiques, les bandes sauvages, etc.
Ces guerres eurent aussi une grande influence sur la propagation des id�es saint-simoniennes. La France avait �t� comme une grande cit� assi�g�e (9) et toutes ses �nergies �conomiques avaient �t� r�quisitionn�es en vue d'assurer l'existence des citoyens ; l'�tat avait s� prendre, parfois, presque compl�tement en main la direction de la production. Sous Napol�on, l'administration militaire avait conduit des op�rations aupr�s desquelles tout ce que faisait alors l'industrie �tait bien peu de chose. On devait se demander pourquoi on n'appliquerait pas aux arts de la paix le principe d'une direction unitaire qui avait si bien r�ussi dans la guerre. Il �tait certain que l'administration de la guerre avait �t� fort corrompue ; mais on rejetait cette corruption sur l'ignorance et l'incapacit� de fonctionnaires improvis�s ; d'ailleurs, la gloire couvrait tout. Depuis que nous avons fait l'exp�rience des vastes conceptions de Freycinet et ainsi mis � l'�preuve les grands plans unitaires des hommes d'�tat et de science, nous savons que les administrations les plus �clair�es sont incapables de concevoir et de mener � bonne fin un ensemble de travaux publics (10) : que serait-ce donc si elles avaient � s'occuper du d�tail de la production ?
Dans toutes ces utopies, on admettait que les faits historiques se d�veloppent comme cons�quence du principe � � peu pr�s comme les propositions de g�om�trie s'alignent � la suite des axiomes. On peut encore dire qu'on regardait la vie sociale d'un pays comme d�termin�e par son esp�ce constitutionnelle,comme les m�urs des animaux sont d�termin�es par leurs esp�ces naturelles; et � cette �poque les zoologistes s'occupaient plut�t de d�crire l'ensemble des actes se rapportant � l'�tre typique que de rechercher les lois physiologiques. Mais si puissantes que soient les analogies logiques, elles ne sauraient suffire pour expliquer l'illusion de nos p�res ; il faut tenir compte des consid�rations sur lesquelles avait �t� fond�e jusque-l� l'�tude historique : on avait surtout cherch� � conna�tre la mani�re de vivre des gens entourant soi le pape, soit le roi ; toute r�forme sociale avait �t� con�ue comme une r�forme morale des cours ; l'�ducation des princes avait �t� le grand objet des m�ditations des philosophes ; � ajoutons que la R�volution avait �t� une suite de journ�eset de coups d'�tat, et enfin que Napol�on avait donn� � l'autorit� un �clat incomparable.
Une fois de plus, il faut tenir compte de l'influence des guerres de la R�volution ; ces guerres constituent le fait capital de l'histoire du XIX� si�cle et elles p�sent encore sur nous ; il y eut une nouvelle conqu�te de la France par le pouvoir central et la notion d'autorit� se trouva r�g�n�r�e par la guerre. Quand la paix survint, les id�es unitaires se trouvaient plus fortes qu'elles n'avaient jamais �t� ; tout le monde se tournait vers le pouvoir pour lui demander d'organiser et de revivifier la vie sociale. Napol�on avait eu une v�ritable manie organisatrice ; il aurait voulu refondre tous les usages des hommes et les r�glementer par ce qu'il appelait des lois organiques; ses contemporains �taient persuad�s qu'il r�alisait le type du vrai gouvernement fond� sur la raison.
Dans tout ce travail nous voyons une seule et m�me tendance : le d�sir de traduire mat�riellement l'id�e d'une autorit� rationnelle, souveraine directrice du monde. Les Allemands ont conserv�, comme on le sait, beaucoup de conceptions qui sont d�mod�es chez nous ; on ne comprendrait rien aux th�ories actuelles des social-d�mocrates si on ne se reportait � ce qui se pensait en France il y a soixante ans ; ils disent, par exemple, qu'il faut conqu�rir l'�tat pour frapper au c�ur le mode de production capitaliste et r�g�n�rer la soci�t� par la dictature (11) ; chez eux, on ne s�pare jamais ces deux id�es : le changement absolu du principe et l'autorit� absolue. Les id�es de libert�, de justice et d'initiative personnelle ne sont pas encore bien acclimat�es en Allemagne.
Les constitutions politiques ont pass�, en grand nombre, sur la France, sans beaucoup changer notre pays ; elles n'ont m�me pas eu une tr�s grande influence sur les lois ; on peut en dire autant de toutes les utopies unitaires. Ce n'est pas que les utopistes n'aient souvent soulev� et �lucid� certains probl�mes int�ressants ; mais ce sont l� des �uvres accessoires, qui doivent �tre consid�r�es ind�pendamment de leur philosophie de la soci�t�.
A partir du milieu du r�gne de Louis-Philippe apparaissent des projets d'organisation de l'industrie que l'on a eu tort, en g�n�ral, de confondre avec les v�ritables utopies : la France �tait toujours le pays de Colbert et ses manufactures continuaient � se d�velopper � l'abri d'un r�gime hautement protectionniste ; on devait se demander si l'�tat d�mocratique ne pourrait pas faire pour les ateliers de travailleursce que les rois avaient fait par les manufacturiers privil�gi�s; les id�es de L. Blanc me semblent avoir d� une grande partie de leur succ�s � ce qu'elles se rattachaient �troitement � la tradition nationale.
L. Blanc se d�fend �nergiquement d'�tre un continuateur des saint-simonniens : �Il est certain, dit-il (12), que l'�tat, devenu entrepreneur d'industrie et charg� de pourvoir aux besoins de la consommation priv�e, succomberait sous le poids de cette t�che immense... Mais qu'y a-t-il de commun entre notre syst�me et les doctrines saint-simonniennes ? Nous avons dit que l'�tat devait fonder des ateliers sociaux, fournir aux travailleurs des instruments de travail, r�diger des statuts industriels ayant forme et puissance de loi ; cela veut-il dire que l'�tat doit se faire sp�culateur, entrepreneur d'industrie ?�
Il me para�t inutile de discuter, ni m�me d'essayer de classer tous les syst�mes imagin�s durant cette p�riode ; ils oscillent entre celui de L. Blanc et l'organisation du cr�dit que Proudhon a d�velopp� dans ses �crits de 1848 � 1851. Il semblait que la cause essentielle des souffrances qu'�prouvait la soci�t� provenait de l'intervention abusive des hommes d'argent, qui percevaient d'�normes commissions, se montraient parfois d'une t�m�rit� insens�e et en m�me temps opposaient la routine au progr�s scientifique : il semblait que des associations ouvri�res, qui renfermeraient l'�lite de chaque m�tier, seraient capables d'assurer une marche �conomique, sage et progressive � la production ; � la seule question �tait de leur procurer du capital.
Le second Empire a souvent pr�tendu qu'il a r�alis� tout ce que renfermaient de r�alisable les projets des r�formateurs sociaux. Est-ce que beaucoup des plus ardents r�formateurs n'�taient pas devenus ses auxiliaires ? Il est certain que l'Empire tira parti de l'�lucidation des id�es qui s'�taient faites avant lui ; il tira notamment parti des doctrines enseign�es sur le bon march� du cr�dit et des transports. Son �uvre �conomique n'est pas, du tout, n�gligeable : la construction d'un vaste r�seau de chemins de fer, les subventions donn�es � la grande navigation, la multiplication des voies vicinales ; � la cr�ation du Cr�dit Foncier ; � les encouragements donn�s aux cr�dits mobiliers qui, par leur concurrence, mat�rent l'orgueil de l'ancienne Haute-Banque et donn�rent tant de facilit�s aux cr�ateurs d'affaires. La troisi�me R�publique n'a fait que continuer l'�uvre du second Empire.
On vit ainsi pratiquement qu'il faut dans la science sociale s�parer la production et tout ce qui se rapporte � l'�change (13) ; jadis, on voulait briser l'ordre capitaliste et on n'avait rien produit ; maintenant, on se bornait � r�former la circulation, la rendre plus �conomique pour les entrepreneurs, et on obtenait des r�sultats inattendus ; � au lieu de changer l'organisme vivant,on se bornait � am�liorer l'appareil m�caniquedont il se sert ; � on passait de la transformation par le changement du principe fondamental au perfectionnement empirique de ce qui est �tranger au principe de la soci�t�.
Ce passage si remarquable n'a pas �t� jusqu'ici d�fini d'une mani�re bien exacte ; on y a vu, trop souvent, un passage de la r�volution � l'�volution, ou � l'adaptation, ou au progr�s obtenu par de l�gers changements. Gambetta a donn� une formule c�l�bre : �Il n'y a pas de question sociale, il n'y a que des questions sociales ;� � il entendait dire qu'il faut se borner � �tudier les probl�mes dont la solution ne trouble pas le mode de production capitaliste. La politique du second Empire fut, presque tout enti�re, dirig�e dans cet esprit ; jamais l'industrie ne fut aussi prosp�re qu'apr�s l'accomplissement des r�formes que les contemporains de Louis-Philippe avaient consid�r�es comme r�volutionnaires ; on est souvent parti de cette constatation pour affirmer qu'au fond il y a moyen d'�tablir la paix sociale et d'harmoniser les int�r�ts (14).
On pourrait trouver dans l'histoire d'autres passages plus ou moins analogues au pr�c�dent : on, part e l'id�e d'une transsubstantiation de la soci�t� et, quand on veut sortir de la th�orie pour arriver � la pratique, on se trouve avoir travaill� � consolider le r�gime existant au lieu de le d�truire.
Le deuxi�me passage que je vais examiner est emprunt� � l'histoire du socialisme fran�ais de 1880 � 1899 ; ici nous trouverons un passage plus complexe et peut-�tre moins frappant que le pr�c�dent, parce que la grande concentration autoritaire provenant des guerres de la R�volution n'intervient plus avec autant de force pour maintenir l'illusion d'une unit� indissociable et n�cessaire entre les parties.
A l'origine, on �tait pleinement r�volutionnaire �Ce n'est pas un programme de r�formes que l'on a � dresser ; ce n'est pas l'entr�e de quelques socialistes dans le Parlement que l'on doit avoir en vue ; ce n'est pas une action parlementaire quelconque que l'on doit viser ; on ne doit chercher qu'un moyen de rallier la classe ouvri�re..., de l'organiser en force(15) distincte capable de briser le milieu social� (�galit�,21 juillet 1880). � �A l'�galit�on se vante de poursuivre une transformation �conomique impossible sans la prise de possession violente du pouvoir politique par le prol�tariat r�volutionnaire (�galit�,22 janvier 1882). Apr�s la rupture survenue au congr�s de Saint-�tienne, les guesdistes reprochaient aux possibilistesde corrompre le programme r�volutionnaire (16) en y introduisant des questions locales (construction du canal d�riv� du Rh�ne, dans le Midi ; ach�vement de la rue Monge, � Paris). Les affaires municipales �taient alors regard�es comme peu importantes ; et contre les d�fenseurs de l'autonomie des villes, l'�galit�se d�clarait franchement et scientifiquementcentralisatrice (11 d�cembre 1881).
Dix ans plus tard tout change ; les guesdistes font passer un assez grand nombre de candidats aux �lections municipales de 1892 et d�s lors ils s'occupent beaucoup plus des questions pratiques. Le congr�s de Marseille r�dige un programme agricole qui est d�finitivement arr�t� en 1894 � Nantes ; on a en vue �des r�formes imm�diatement faisables en soci�t� capitaliste� (Socialiste, 19 mai 1894). A ceux qui voulaient maintenir l'ancienne orientation, Ch. Bonnier r�pondait : �Si nous commen�ons � discuter sur les principes jusqu'� perdre haleine, nous oublierons d'�tudier notre terrain et nous serons repouss�s des campagnes avec la maigre satisfaction d'�tre rest�s fid�les � un programme qui n'�tait pas fait pour elle.� En 1881, on avait reproch� � Joffrin (17) d'avoir demand� seulement la r�duction l�gale de la journ�e du travail, sans avoir affirm� le chiffre fatidique de huit heures; en 1894, Bonnier disait �que parler de la journ�e de huit heures dans les campagnes est une singuli�re sorte d'utopie� (Socialiste, 24 novembre 1894)
Enfin arriva le fameux discours de Saint-Mand� en 1896, dans lequel Millerand (18) proposait de proc�der � une nationalisation progressive de quelques-unes des tr�s grandes industries, en commen�ant par les raffineries de sucre ; en 1897, les d�put�s socialistes demand�rent cette r�formeen vue de faire cesser la crise et de d�livrer cultivateurs et fabricants de la tyrannie exerc�e par une oligarchie sans scrupule. Nous voyons tous les jours la presse socialiste se donner beaucoup de mal pour fournir des conseils aux industriels et leur expliquer que l'augmentation des salaires, combin�e avec le raccourcissement de la journ�e, est r�clam�e pour leur plus grand bien : la presse socialiste veut proc�der � un �claircissementdes industries au plus grand profit des patrons qui comprennent le progr�s (19).
Ces transformations me semblent d�pendre des lois g�n�rales de notre esprit et je crois que nous parcourons ces chemins d'une mani�re � peu pr�s fatale. Nous partons d'une utopie unitaire et autoritaire fond�e sur un changement produit dans la soci�t� par la d�termination de nouveaux principes ; � nous aboutissons � un possibilismeplus ou moins confus, qui veut varier depuis la simple d�magogie jusqu'� un socialisme de professeurs,qui se donne pour but l'assainissement (20) du r�gime capitaliste.
Je ne chercherai pas ici � d�terminer les lois psychologiques qui expliquent ces mouvements ; je me bornerai � faire ressortir les caract�res de deux types principaux de conduite qu'ils engendrent :
1� Dans un premier mode, qui rappellerait assez une �volution compl�te, la doctrine reste cons�quente avec la conduite ; il y a une d�g�n�rescence progressive mais coh�rente, que l'on pr�tend justifier au moyen d'une philosophie plus ou moins nuageuse de l'histoire. que ne peut-on pas d�montrer par les grands enseignements de l'histoire, quand on se place assez haut pour ne plus distinguer les causes ? On croit d�velopper les principes, alors que l'on conserve seulement une terminologie, qui devient, tous les jours, moins intelligible, et on tue l'esprit.
2� Quelques-uns ne veulent pas se donner tant de peine ; ils conservent en bloc le vieux formulaire, tout en suivant une voie compl�tement opportuniste ; ils arrivent � concilier, par une subtile (et facile) casuistique, l'intransigeance la plus absolue avec un souci bien entendu des int�r�ts politiques imm�diats (21).
Restent des socialistes avis�s qui observent que le danger de la d�g�n�rescence est d'autant plus grave que l'on se m�le davantage � la vie des institutions politiques de la bourgeoisie et que les socialistes peuvent trouver sur les confins du capitalismeun champ d'activit� fort �tendu, o� il leur est facile de librement travailler, sans subir sensiblement l'influence du mode de production actuel. il est
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