Biblioth�que de l'Art Social, 1896
I
Appliqu�e � l'�tat �conomique et politique actuel, le mot Soci�t� n'a point de sens. rien ne ressemble moins, en effet, � l'association, � la combinaison des forces physiques, intellectuelles et naturelles pour le bien-�tre g�n�ral, que la m�l�e ardente o�, bon gr� mal gr�, les hommes se trouvent actuellement engag�s. Aujourd'hui nul effort qui n'ait pour but, ou, tout au moins, pour cons�quence, d'annihiler d'autres efforts ; chacun ne songe et ne s'occupe qu'� entraver le libre exercice des facult�s de son voisin ; partout r�gnent la concurrence, la rivalit�, l'envie, avec leur ins�parable cort�ge : la calomnie et la violence.
Le m�decin appelle la maladie ; le soldat, la guerre ; le commer�ant, quelque cataclysme qui rar�fie les produits : l'industriel, une surabondance de bras qui abaisse le taux des salaires ; le pr�tre et l'h�ritier souhaitent de nombreux et opulents morts ; le rentier, peu d'enfants ; l'enfant, peu de fr�res et de s�urs. Et de tous ces souhaits contradictoires na�t une lutte perp�tuelle et sans merci � qui se taillera dans le patrimoine social la plus belle et la plus large part, sans ignorer que l'exc�dent du bien-�tre est fait de l'exc�dent de mis�re, que des hommes meurent parce que d'autres vivent trop. Rechercher de cet �tat antagoniste la cause, les cons�quences (tant au point de vue �conomique qu'au point de vue politique) et, si c'est possible, le rem�de : tel est l'objet de cette �tude.
La cause d'un tel �tat, c'est l'existence d'une valeur d'�change, c'est-�-dire d'un signe (que ce signe poss�de ou non une valeur intrins�que) charg� de repr�senter une valeur soi-disant correspondante de produits.
En effet, ce signe a deux vices capitaux : tout d'abord, il se pr�te � l'accaparement et � la capitalisation ; puis, au lieu de garantirle travail, pr�sent ou pass�, de celui qui le poss�de, il ne fait que le pr�sumer.
Le signe d'�change se pr�te � l'accaparement et � la capitalisation parce qu'au lieu de rester signe, c'est-�-dire l'�quivalent fiduciaire et toujours exact des produits, il devient � la fois valeur, c'est-�-dire marchandise, objet de trafic, et instrument indispensable du travail. Comme un homme ne peut gagner qu'un autre ne perde (suivant l'expression d'un docteur de l'�glise), du jour o� la violence brutale a introduit l'in�galit� dans la possession de ce signe, de ce jour est n�e la loi de l'offre et de la demande, c'est-�-dire l'augmentation inversement proportionnelle et toujours croissante de la richesse et de la mis�re, et de leurs cons�quences : l'autorit� et la servitude.
Si la possession des instruments de production, tout au moins des instruments naturels, le sol, par exemple, �tait demeur�e libre pour tous au lieu de devenir le prix d'une certaine quantit� de valeurs d'�change, l'homme, qui, pour une cause quelconque, aurait succomb� � la mis�re, aurait cependant conserv� la facult� de s'en �vader en reprenant le travail, et l'acquisition d'une nouvelle somme de bien-�tre n'aurait d�pendu que de sa vigueur ou de son intelligence. Mais, en subordonnant l'acquisition des instruments de travail � la possession d'un signe, dont la valeur, nominalement fixe, est en r�alit� instable et arbitraire, on incita les hommes qui le poss�daient � le louer cher, d'abord, c'est-�-dire � n'en d�livrer une quantit� donn�e que contre une quantit� sup�rieurede travail (d'o� la plus-value, le surtravail, l'usure sous toutes ses formes), et en second lieu, � s'en procurer, co�te que co�te,la plus grande quantit� possible (d'o� la concurrence, le dol et la fraude).
Quant � garantir le travail de celui qui le poss�de, comment le signe d'�change le pourrait-il ? Puisque sa possession donne la facult� de ne l'�changer que contre une valeur sup�rieure de travail, qu'il r�gle, pour mieux dire, la valeur de la production, il est clair qu'apr�s quelques op�rations habiles qui auront fait donner peu d'or pour beaucoup de produits et recevoir beaucoup d'or pour peu de produits, l'heureux mercanti sera dispens� soit de tout travail, soit, au moins, d'une partie du travail qu'il aurait d� fournir si tous les hommes avaient �t� �gaux en puissance d'achat. En sorte qu'on peut dire que plus un homme est riche, moins il a travaill� ; sa production utile est inversement proportionnelle � sa richesse.
C'est l� l'origine du syst�me social moderne tout entier. Assur�ment, la violence, le despotisme, la fraude ont pr�c�d� la cr�ation des signes d'�changes ; mais ce sont les signes d'�change qui ont d�velopp�, compliqu� les rouages sociaux, cr��, peut-on dire, la complexe organisation actuelle, et l'histoire ancienne, notamment l'histoire grecque, abonde en t�moignages du r�le n�faste jou� par eux et des efforts faits par d'illustres l�gislateurs pour en diminuer la malfaisance, soit en variant la nature et la forme, soit en les rendant d'accumulation difficile.
II
Le jour o� (la propri�t� individuelle constitu�e, les instruments de production devenus la proie des valeurs d'�change), le propri�taire put vendre ces instruments pour une somme sup�rieure � leur valeur ou les acqu�rir pour une somme inf�rieure, ce jour-l� naquit la classe des interm�diaires, c'est � dire des habiles, qui, possesseurs d'assez de valeurs d'�change pour �tre d�sormais dispens�s d'une production personnelle, ne s'occup�rent plus qu'� acheter au plus bas et � revendre au plus haut prix possible les produits fabriqu�s par les autres. Et comme ces op�rations ne cessaient de s'accro�tre d'�ge en �ge l'in�galit� �conomique entre l'interm�diaire, le commer�ant, et le producteur-consommateur, plus t�t arrivait l'�poque o� chaque individu avide de remplacer le travail par le n�goce pouvait cesser la production utile et devenir � son tour parasite social.
A quel point en est arriv�e la disproportion entre le prix d'achat des produits et leur prix de vente, on le sait � sans y r�fl�chir suffisamment ou sans avoir l'�nergie n�cessaire pour y mettre un terme. Quelques exemples entre mille.
Certains vins d'Italie, qui valent sur place 6 fr. 50, sont achet�s par le commerce en gros 48 francs et revendus 70 � 80 francs, soit pr�s de quinze fois leur valeur initiale.
L'hectolitre d'alcool achet� � 90� 52 francs est revendu � 45� jusqu'� 3 francs le litre.
Certains articles de lingerie, dont la production (mati�re et main-d'oeuvre comprises) a co�t� de 15 � 20 francs par douzaine, sont vendus de 60 � 80 francs en gros, soit quatre fois, et de 7 � 8 francs le pi�ce, soit pr�s de cinq fois leur valeur.
Et ainsi de m�me dans toutes les branches de la production, cette plus-value �tant absorb�e par les droits de douane, les transits compliqu�s, la r�mun�ration des inutiles commissionnaires, et surtout l'int�r�t du capital avanc�.
III
La cr�ation, le d�veloppement et, enfin, la syst�matisation de cet �tat de choses ont eu pour r�sultats la division de l'humanit� en deux classes : l'une, peu nombreuse, et comprenant les hommes devenus capables de vivre et de jouir sans travail personnel ; l'autre, compos�e de millions d'hommes que leur �tat de mis�re oblige � produire de plus en plus pour une quantit� de moins en moins forte de valeurs d'�change.
Comme cette in�galit� num�rique des classes laissait � craindre que la seconde n'e�t un jour l'id�e de secouer le joug de la premi�re ; comme, en fait, chaque �ge a vu des r�voltes, parfois formidables, parmi les esclaves, les serfs, les prol�taires, la caste de riche, � peine constitu�e, sentit le besoin de se grouper autour du pouvoir cr�� � l'origine de chaque �tat, de le consolider, de l'�tendre, d'en faire son �uvre et son instrument.
D�s lors, progressivement, se constitu�rent les milices, les arm�es, les magistratures, la police, charg�es de prot�ger l'organisme social, les parlements, les minist�res, charg�s de l'administrer. Et comme ces diverses fonctions co�taient beaucoup sans rien produire, les pauvres durent redoubler d'efforts pour satisfaire les besoins des parasites. De m�me que dans l'ordre �conomique il y avait le mercanti dont toute la peine (peine st�rile et inutile) consistait � transmettre du producteur au consommateur ou inversement l'offre et la demande que ceux-ci auraient pu se communiquer directement, de m�me il y eut dans l'ordre politique, et pour la moindre comme pour la plus importante r�forme, l'interm�diaire charg� d'en recevoir la demande, l'interm�diaire charg� de l'examiner, l'interm�diaire charg� d'en ratifier ou d'en d�noncer l'approbation, l'interm�diaire charg� de l'ex�cuter, sans compter mille et un interm�diaires de second ordre, mobilisant des mois, souvent des ann�es, des centaines d'hommes pour la r�alisation d'�uvres que l'entente libre et directe des int�ress�s aurait con�ues et accomplies en quelques semaines. Et tout cela cr��, perfectionn� par la classe pauvre, condamn�e � ainsi forger de ses propres mains les instruments de sa servitude, si bien garrott�e aujourd'hui qu'il lui est devenu impossible de s'�vader des rets sociaux autrement qu'en les brisant.
IV
La R�volution sociale doit donc avoir pour objectif de supprimer la valeur d'�change, le capital qu'elle engendre, les institutions qu'elle cr�e. Nous partons de ce principe que l'�uvre r�volutionnaire doit �tre de lib�rer �galement et simultan�ment les hommes et toute autorit�, et de toute institution qui n'a pas essentiellement pour but le d�veloppement de la production mat�rielle et intellectuelle. Par cons�quent, nous ne pouvons imaginer la soci�t� future (soci�t� transitoire, car, si vive que soit notre imagination, le progr�s l'est plus encore, et demain peut-�tre notre id�al pr�sent nous para�tra bien vulgaire), nous ne pouvons imaginer la Soci�t� future que comme l'association volontaire, libre, des producteurs.
Deux choses qui nous paraissent �videntes : la premi�re, c'est que la vie sociale se r�duit � l'organisation de la production. Manger et penser, tirer de la terre les fruits, du cerveau les id�es ; ce doit �tre l� toute l'occupation humaine. Or quel r�le jouent dans la production les parasites (�conomiques et politiques) de l'�tat social actuel ? Supposons disparue la valeur marchande des instruments de production, c'est-�-dire l'obligation de poss�der des valeurs d'�change pour les acqu�rir, et d'en poss�der beaucoup pour les acqu�rir � bas prix ; voil� tous les hommes oblig�s pour vivre de travailler, mais en travaillant cent fois moins, parce qu'au lieu de travailler pour l'accroissement du capital, ils ne le font plus que pour leurs besoins imm�diats, et voil� du m�me coup supprim�s : le commer�ant dont la fonction sociale se borne � louer les valeurs d'�change qu'il a capitalis�es ; le soldat, fait pour conqu�rir au commer�ant de nouveaux d�bouch�s ou pour contenir la foule des prol�taires ; le magistrat charg� de punir les r�voltes ; l'�tat, enfin, � la fois source et produit de la classe dirigeante.
Une v�rit� non moins �vidente, et qui r�pond � une objection commune, c'est que plus s'accro�t la responsabilit� personnelle, plus s'affirme la raison inculqu�e � l'homme, et moins, par suite, celui-ci a besoin de lois et d'entraves pour remplir le devoir social qui est d'ordonner commod�ment sa vie sans nuire � autrui.
Voyez quelle diff�rence il existe ( � �galit� m�me de salaire) entre la production de l'homme qui travaille hors de toute surveillance et la production de celui qui se trouve constamment sous l'�il du ma�tre ; quelle diff�rence de travail entre deux dessinateurs industriels, par exemple, dont l'un op�re chez lui, l'autre � l'usine. Le second produit beaucoup moins que le premier. Et pourquoi ? parce qu'il existe au c�ur de l'homme, non pas ce sentiment pu�ril d'insubordination, qu'indique une observation superficielle, mais le noble et hautain d�sir d'affirmer sa force, son intelligence, le meilleur de soi � sa personnalit�.
Au lieu donc d'attendre pour les supprimer que l'homme ne songe plus � violer les lois, il nous para�t qu'il faut supprimer les lois pour que l'homme n'ait plus � s'insurger contre elles.
V
La rationnelle fonction de l'humanit� ainsi r�tablie, il reste � instituer l'association des producteurs : association librement consentie, toujours ouverte, limit�e m�me, si les associ�s le jugent utile ou simplement le d�sirent, � l'ex�cution de l'objet qui l'a fait na�tre, telle, en un mot, que nul n'y ait � redouter les cons�quences morales, non moins p�nibles que les contraintes mat�rielles ; les violences individuelles, plus sensibles encore que les violences collectives.
Quel doit �tre le r�le de ces associations ? Chacune d'elles a le soin d'une branche de la production : celle-ci, du logement ; celle-l�, de l'alimentation ; cette autre, de l'art. Les unes et les autres doivent s'enqu�rir tout d'abord des besoins de la consommation, puis des ressources dont elles disposent pour y satisfaire. Combien faut-il chaque jour extraire de granit, moudre de farine, organiser de spectacles pour une population donn�e ? Ces quantit�s connues, combien de granit, de farine, peuvent �tre obtenues sur place ? Combien de spectacles organis�s ? Combien d'ouvriers, d'artistes sont n�cessaires ? Combien de mat�riaux ou de producteurs faut-il demander aux associations voisines ? Comment faut-il diviser la t�che ? Comment utiliser, aussit�t connues, les d�couvertes scientifiques ?
Eh ! bien, ces associations, les Bourses du travail actuelles (nom malheureux : Chambres du travail serait plus digne) ne nous en donnent-elles pas une id�e ? Ces fonctions, ne sont-elles pas celles qu'ont � remplir, ou qu'aspirent � remplir les f�d�rations corporatives qui dans dix ans auront unis les travailleurs du monde entier ?
Que dis-je ? la mission actuelle de ces chambres du travail (bien que leur �ducation �conomique soit � peine �bauch�e) est beaucoup plus complexe que ne devrait l'�tre celle des groupes de producteurs dans une soci�t� diff�rente de celle-ci. Elles ont pour but de rechercher, non seulement le nombre de professions de chaque contr�e, la quantit� des produits r�colt�s, fabriqu�s ou extraits, la quantit� des produits n�cessaires � l'alimentation et � l'entretien, la somme de travail n�cessaire au maintien de l'�quilibre entre la production et la consommation, mais encore les causes si diverses, si insaisissables parfois, de la d�pr�ciation des salaires, la solution des perp�tuels conflits entre le capital et le travail ; de faire, en un mot, maintes �tudes absorbantes, qui, n�cessit�es par l'existence du capital, dispara�traient avec lui.
Et comment s'acquittent-elles de cette t�che ? tr�s imparfaitement, cela est incontestable, sous l'empire des pr�jug�s �conomiques, sans cette libert� d'esprit qu'on ne peut poss�der qu'apr�s avoir fait table rase de toutes les notions inculqu�es et de tous les respects impos�s par un syst�me social mill�naire, mais aussi avec cet instrument formidable, ce guide clairvoyant et s�r qui est la curiosit� de conna�tre. Les efforts qu'elles font peuvent s'�garer et les observateurs superficiels s'en d�sesp�rer ; mais le d�sir du mieux est en elles, leur bonne volont� est ferme, elles ont confus�ment la conscience de leur force et de leur r�le, n'est-ce pas le gage que t�t ou tard elles trouveront la voie qui nous para�t la meilleure ? qu'un jour ou l'autre elles d�couvriront dans l'homme qui produit l'unique moteur, et par cons�quent dans l'association des producteurs le seul rouage utile de la soci�t� ?
Entre l'union corporative qui s'�labore et la soci�t� communiste et libertaire, � sa p�riode initiale, il y a concordance. Nous voulons que toute la fonction sociale se r�duise � la satisfaction de nos besoins ; l'union corporative le veut aussi, c'est son but, et de plus en plus elle s'affranchit de la croyance en la n�cessit� des gouvernements ; nous voulons l'entente libre des hommes ; l'union corporative (elle le discerne mieux chaque jour) ne peut �tre qu'� condition de bannir de son sein toute autorit� et toute contrainte ; nous voulons que l'�mancipation du peuple soit l'�uvre du peuple lui-m�me : l'union corporative le veut encore ; de lus en plus on y sent la n�cessit�, on y �prouve le besoin de g�rer soi-m�me ses int�r�ts ; le go�t de l'ind�pendance et l'app�tit de la r�volte y germent ; on y r�ve des ateliers libres o� l'autorit� aurait fait place au sentiment du devoir ; on y �met sur le r�le des travailleurs dans une soci�t� harmonique des indications d'une largeur d'esprit �tonnante et fournies par des travailleurs eux-m�mes (1). Bref, les ouvriers, apr�s s'�tre crus si longtemps condamn�s au r�le d'outil, veulent devenir des intelligences pour �tre en m�me temps les inventeurs et les cr�ateurs de leurs �uvres.
Qu'ils �largissent donc le champ d'�tude ouvert devant eux. Que, comprenant qu'ils ont entre leurs mains toute la vie sociale, ils s'habituent � ne puiser qu'en eux l'obligation du devoir, � d�tester et � briser toute autorit� �trang�re. C'est leur r�le, c'est aussi le but de l'anarchie.
FIN
(1) Nous citerons notamment un rapport pr�sent� au dernier Congr�s des Bourses du travail par Claude Gignoux, secr�taire, et Victorien Bruguier, administrateur de la Bourse du travail de N�mes.
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