Source : http://www.1848.fr.st (fichier RTF )
avec une br�ve biographie de l'auteur.
I
En th�orie, la R�volution est le d�veloppement du bien-�tre (1).
En pratique la R�volution n'a �t� que l'extension du malaise.
La R�volution doit enrichir tout le monde: voil� l'ID�E.
La R�volution a ruin� tout le monde : voil� le FAIT.
Savez-vous pourquoi le fait r�volutionnaire se trouve aussi fort en dissidence avec l'id�e ?
Rien de plus simple : en th�orie, la r�volution doit se faire elle-m�me, c'est-�-dire que chaque int�r�t social doit lui fournir sa part d'action; en pratique, la R�volution a �t� faite par une poign�e d'individus et soumise � l'autorit� d'un groupe de rh�teurs.
Le g�nie essentiel de la R�volution est l'acquisition de la richesse ; l'instinct dominant des r�volutionnaires est la haine des riches, et c'est pr�cis�ment pour cela qu'en devenant riches, les r�volutionnaires cessent d'�tre r�volutionnaire. Pendant que chacun cherche � s'enrichir par le travail et l'industrie, pendant que tout le monde demande � grands cris le calme qui multiplie les transactions et d�place incessamment la richesse en la mobilisant et en la d�veloppant ; pendant que, de cette sorte, la v�ritable R�volution, celle des besoins et des int�r�ts individuels, lutte avec vigueur contre les embarras et les digues de la r�glementation tyrannique des gouvernements, arrivent les r�volutionnaires, tribu fatale qui, pour la seule et sordide satisfaction qu'ils veulent se donner de remplacer au pouvoir des hommes d�j� d�bord�s par la force des choses, arr�tent la marche des choses, suspendent la solennelle manifestation des int�r�ts publics, paralysent la R�volution, embrouillent les d�tails l�gislatifs dont les faits sociaux poursuivaient la suppression et consolident la ma�trise gouvernementale que les affaires �taient en train de subjuguer.
Il n'est, en v�rit�, pires contre-r�volutionnaires que les r�volutionnaires ; car il n'est pires citoyens que les envieux.
Ce n'est pas ici le lieu d'examiner en d�tail la p�riode ambitionnairecomprise entre 1789 et 1848. Je n'ai ni assez de temps ni assez d'espace pour me livrer � cette revue r�trospective de laquelle, il r�sulterait, comme cela r�sulte des faits accomplis, que la R�volution europ�enne a �t� arr�t�e et que les gouvernements europ�ens ont �t� consolid�s par les r�volutionnaires doctrinaires, gens de la plus sinistre esp�ce qui fut jamais. Je ferai quelque jour l'histoire de ces soixante ann�es, et l'on sera surpris de voir � quelle lugubre plaisanterie le monde occidental a d� plus d'un demi-si�cle de troubles ruineux et de sanglantes mystifications.
Pour le moment, born� par l'histoire contemporaine, j'interrogerai l'�v�nement de 1848, que j'appellerai d'autant moins une R�volution, qu'� mon point de vue, la R�volution doit �tre la ruine non pas d'un gouvernement, mais du gouvernement, et que l'�volution de 1848 n'a �t� que la consolidation de ce qu'il s'agissait de d�truire et de ce qui, en effet, serait d�truit aujourd'hui, Si le mouvement du 24 f�vrier n'e�t pas eu lieu. Je n'irai pas toutefois jusqu'� dire que ce mouvement, accept� par l'universalit� des citoyens, n e�t pas pu tourner au profit de la R�volution; loin d'argumenter dans ce sens, je m'attacherai au contraire � d�montrer qu'il n'e�t tenu qu'aux chefs de ce mouvement de convertir son caract�re gouvernemental en caract�re r�volutionnaire, industriel ou anarchique, ce qui est tout un.
II
Dans les derni�res ann�es du r�gne de Louis-Philippe, la R�volution, - et par ce mot j'entends le d�veloppement des int�r�ts, - avait tellement min� le gouvernement, qu'il craquait de toutes parts, et que, par ses nombreuses fissures, mal radoub�es � l'aide des lois d'urgence, s'introduisait � jets continus le flot libre qui devait l'emporter.
L'enseignement se sentait g�n� dans la r�glementation universitaire.
Le culte regimbait sous le joug de l'Etat.
La justice avait honte de ses accointances avec la politique.
Le commerce et l'industrie, fatigu�s de la tutelle gouvernementale, cherchaient d�j� les moyens de s'affranchir de la routine des r�glements et du monopole financier.
Les arts et les lettres criaient contre une protection tyrannique qui accordait des primes � la faveur et � l'incapacit�, tout en emp�chant le vrai m�rite de se produire.
Et, concurremment avec tous ces �l�ments de l'existence publique, l'agriculture, m�re commune, r�clamait un d�gr�vement qui ne pouvait s'obtenir que par la suppression des sections diverses du protectorat et des budgets allou�s � ce protectorat.
La manifestation des besoins publics avait rendu les abus de la tutelle tellement saillants le remous social occasionn� par les digues administratives s'�tait fait si lourde les existences flottantes que les entraves r�glementaires avaient cr�� formaient une phalange Si formidable, que M. Guizot, pour �viter le d�bordement, avait �t� forc� d'acheter, non pas seulement le lit parlementaire, mais encore et surtout la source de ce fleuve Politique qui portait la nef gouvernementale; le ministre de Louis-Philippe avait achet� l'�lecteur lui-m�me:
La France officielle �tait sienne, du censitaire au l�gislateur. de la base au sommet.
Parvenu � ce point supr�me d'appropriation politique, le gouvernement se trouva accul�; la R�volution devait n�cessairement lui faire rendre gorge, je veux dire que le flot des int�r�ts devait le submerger; il n'y avait plus d'issues pour lui dans des empi�tements nouveaux: tout �tait pris, tout except� le pays social, la France r�elle, l'ascendance industrielle, l'app�tit du confort. la R�volution, pour tout dire en un mot.
Or cet adversaire inexpugnable et inconqu�rable en la pr�sence duquel se trouvait enfin le gouvernement; cet ennemi naturel qui le pressait de toutes parts, la R�volution, � il faut bien comprendre ceci, � n'a jamais eu, ne peut jamais avoir un nom d'homme.
On l'a appel�e Mirabeau, elle protesta.
On l'a appel�e Danton, elle s'indigna.
On l'a appel�e Marat, elle trembla.
On l'a appel�e Robespierre, elle rugit.
De nos jours, on lui a donn� les noms de Ledru-Rollin, de Louis Blanc, de Raspail; voyez ce qu'elle en a fait.
Malheur � l'homme qui se fait R�volution ; car la R�volution c'est le peuple, et quiconque a l'audace de personnifier le peuple commet le plus grand attentat dont l'histoire ait jamais t�moign�!
La R�volution c'est le flux des int�r�ts: nul ne peut repr�senter les int�r�ts, ils sont repr�sent�s par eux-m�mes la force d'intensit� de leur pers�v�rante et calme manifestation est la seule force r�volutionnaire raisonnable et possible. Rien n'est plus affligeant, rien n est plus ruineux que de voir dans les assembl�es, dans le journalisme ou dans la rue quelques individus se vanter de repr�senter les int�r�ts du peuple, et localiser ainsi la R�volution dans un rayon de quelques pieds carr�s. L'int�r�t est une notion qui ressort du besoin, du go�t et de l'aptitude de chacun; c'est donc un fait purement personnel qui r�pugne � toute d�l�gation; nul ne peut �tre apte � r�aliser un autre int�r�t que son int�r�t propre. Quand un homme se pr�sente qui d�t � un autre homme : Je vais faire vos affaires, il est clair qu'en th�se politique ou de non-garantie, l'homme d'affaires fera ses affaires propres de celles du mandant.
L'int�r�t �tant un fait purement personnel et individuellement r�alisable, son objet r�volutionnaire est d'aboutir � la libert� d'action. Or, cette libert� n�cessaire � la r�alisation de l'int�r�t, peut-elle �tre personnifi�e � titre public dans un ou plusieurs d�l�gu�s ? Nonon n'est pas plus le repr�sentant de la libert� que de l'int�r�t d'autrui. La libert� n'est pas un principe politique, elle est un fait individuel : l'homme est libre dans la d�pendance de ce qu'il aime; il sacrifie journellement sa libert� � son int�r�t, et il n'est v�ritablement libre qu'autant qu'il lui est facultatif de ne l'�tre pas.
De cette sorte, nul ne peut se poser comme repr�sentant de la libert� ou des int�r�ts d'autrui sans devenir au m�me instant une autorit� et sans �tre, par cons�quent, en flagrant d�lit de gouvernement.
En localisant donc dans une assembl�e, ou dans un club, ou dans un journal, ou sur la place publique, ou derri�re une barricade l'int�r�t et la libert� qui appartiennent essentiellement au domaine public, on a localis� la R�volution, comme je l'ai d�j� dit, n'est autre chose que le flux des int�r�ts et de la libert�, et en localisant la R�volution, on l'a ch�tr�e, on l'a neutralis�e.
J'ai donc raison de dire qu'il n'est pires contre-r�volutionnaires que les r�volutionnaires.
III
Les gouvernementalistes de la monarchie et de la R�publique se sont admirablement entendus pour persuader au peuple que sa fortune �tait dans les mains de l'autorit�; c'est exactement le contraire qui est vrai. Le pouvoir ne poss�de que ce qu'il prend au peuple, et pour que les citoyens en soient venus � croire qu'ils devaient commencer par donner ce qu'ils poss�dent pour arriver au bien-�tre, il faut que leur bon sens ait subi une profonde perturbation.
Il est vrai que la combinaison pr�sent�e a pour r�sultat infaillible d'aveugler les populations en r�veillant les instincts grossiers et en agitant les passions basses.
Il y a quelque chose � faire, disent les monarchistes, le peuple est dans le malaise: nous songerons � lui. Voil� d�j� les monarchistes se posant comme la Providence des masses d�nu�es et provoquant naturellement dans ces masses un ferment d'envie.
Les riches ne s'occupent pas de vous, s'�crient les r�publicains en s'adressant � la population inf�rioris�e, nous allons les forcer � vous donner une partie de ce qu'ils ont! Voici maintenant les r�volutionnaires qui abondent dans le sens des monarchistes et qui les proclament la Providence des masses.
Ainsi, les r�publicains et les monarchistes constatent d'un commun accord que la richesse doit rester immobilis�e dans une certaine classe de citoyens et que tout le reste de la population doit vivre d'aum�nes; erreur honteuse et d�gradante qui a engendr� le droit au travail et � l'assistance, dont la contrepartie est in�vitablement le monopole des capitaux ; car il est impossible que j'aie � demander � quelqu'un le droit de travailler. Si je n'ai pr�alablement reconnu � ce quelqu'un le droit de poss�der, � titre immuable, ce avec quoi et sur quoi je travaille il ne faut pas avoir beaucoup de p�n�tration pour comprendre cela: le simple bon sens peut y suffire.
C'est de cette erreur, qui a divis� la nation fran�aise en privil�gi�s et en mendiant, qu'est issue l'id�e de localiser la R�volution et d'en faire l'apanage d'une secte de doctrinaires. En niant � l'initiative individuelle la facult� de d�placer et de g�n�raliser la richesse par la multiplication, en tournant dans le cercle �troit des capitaux existants sans se pr�occuper de ceux � cr�er, en faisant de la question sociale une question de jalousie au lieu d'en faire une question d'�mulation et de courage, on a fait croire � l'efficacit� de l'initiative gouvernementale sur la r�partition du bien-�tre; d'o� la n�cessit� du gouvernement. Mais plus les r�volutionnaires veulent du gouvernement pour r�partir, autrement dit pour monopoliser, plus aussi les monarchistes veulent du gouvernement pour monopoliser, autrement dit pour r�partir. On ne peut pas �tre ma�tre de r�partir la richesse sans s'�tre fait pr�alablement ma�tre de la richesse; la r�partition c'est donc tout d'abord le monopole; d'o� il suit que le citoyen Barb�s et M. L�on Faucher professent exactement la m�me doctrine. De cette sorte, la consolidation du gouvernement est due � la double action des royalistes et des r�volutionnaires. Or, il faut qu'on sache bien que le gouvernement est, dans les mains de qui que ce soit, le n�ant de la R�volution, par une raison bien simple: c'est que le gouvernement est le monopole forc�. Le plus grand �nergum�ne de la r�partition arriverait au gouvernement, que je le d�fie de r�partir. Voyez plut�t.
Nul ne peut gouverner sans s'appuyer sur la richesse; la richesse est au gouvernement ce que les colonnes sont � l'�difice, ce que les jambes sont � l'individu. Aussit�t donc que, sous pr�texte de faire le bien des pauvres, un individu est pouss� au gouvernement, cet individu, pour garder l'�quilibre, besoin de s'appuyer sur les riches. Or, comment songerait-il d�sormais � d�pouiller les riches au profit des pauvres, puisque sa propre conservation est dans le maintien int�gral sinon du personnel, du moins du monopole financier ?
On le voit donc, d�s que la R�volution a �t� r�duite aux minces et mis�rables proportions d'un d�placement d'individus, d'une mutation de noms propres, elle a fait fausse route; elle est tomb�e dans un ab�me; le pire des ab�mes, celui de l'envie, de la paresse et de la mendicit�.
Si, durant la p�riode du r�gne de Louis-Philippe, les r�volutionnaires s'�taient attach�s � exalter l'initiative industrielle des individus, au lieu de d�velopper des th�ses stupides de munificence d'Etat; s'ils avaient appris aux individus � ne compter que sur eux-m�mes au lieue de leur enseigner � tout attendre de la Providence �clop�e des gouvernements s'ils avaient cherch� � faire des gagneurs d'argent au lieu de pousser le peuple � la st�rilit� de la controverse et � la honte de la mendicit�, la libert� qui, quoi qu en disent les sophistes, est une question d'�cus; le bonheur qui quoi qu'en disent les oisifs, est une question de moralit� et de travail, se seraient �tablis en France � titre universel et le gouvernement, oubli� dans son coin, nous occuperait peu. Un peuple qui fait ses affaires est un peuple qui se gouverne, et un peuple qui se gouverne abroge, par ce seul fait, et frappe de d�su�tude tout le fatras l�gislatif dont l'agitation populaire avait, bien plus que le g�nie des hommes d'Etat, favoris� la conception.
Apr�s avoir indiqu� ce qui, dans ma conviction, est la v�rit�, c'est-�-dire: que l'institution gouvernementale us�e, d�cr�pite et corrompue en 1848, allait, pouss�e par la force des choses et le flux des int�r�ts, dispara�tre doucement et � jamais, Si le mouvement inopportun de la population ne l'e�t relev�e et rajeunie, il me reste � d�montrer comment ce mouvement, de gouvernemental qu'il fut, e�t pu n'�tre que r�volutionnaire, industriel ou anarchique.
IV
Le 24 f�vrier, � deux heures de l'apr�s-midi, les Tuileries, le palais l�gislatif, les h�tels minist�riels, l'H�tel de Ville, la Pr�fecture de police �taient d�serts ; la hi�rarchie officielle s'�tait �clips�e ; l'autorit� avait mat�riellement disparu, le peuple �tait libre.
Et que l'on comprenne bien ce que veut dire le mot peuple sous ma plume: quand je me sers de ce mot, j'entends d�signer tout le monde, blouses et habits, bottes vernies et souliers ferr�s.
Le 24 f�vrier, dis-je, le peuple �tait libre, c'est-�-dire, que nul n'ayant ni plus ni moins d'autorit� que les autres chacun avait la m�me autorit� ; or, c'est quand l'autorit� de chacun est �gale � celle de tous que l'�quilibre social se trouve forc�ment acquis.
Ceci est d'une exactitude math�matique et d'une simplicit� native: tout le monde comprend la neutralisation des forces par leur parit�; tout le monde comprend, par cons�quent, comment, dans un groupe d'hommes �galement investis de la facult� d'asservir, la libert� se fonde. Si je puis contre vous ce que vous pouvez contre moi notre mutuel respect est assur�: la paix est avec nous.
Tel �tait l'�tat de Paris et de la France au 24 f�vrier 1848
La R�volution �tait faite. Et, cependant, le mouvement r�volutionnaire avait �t� une erreur ; erreur que le peuple e�t pay�e tr�s cher Si ce mouvement n'e�t pas abouti; erreur que le peuple paie tr�s cher depuis que ce mouvement, qui n'a abouti que d'une mani�re factice, se trouve avoir consolid� ce que les int�r�ts voulaient d�truire: la tutelle.
Le mouvement de f�vrier 1848 a �t� une erreur parce que, d'une part, les besoins publics poursuivent l'abrogation de la tutelle, et parce que, d'autre part, tout mouvement de rue, �tant une mutinerie, r�clame et, par cons�quent, confirme la tutelle. Je d�fie qu'un fait d'armes s'accomplisse sans discipline ; or, pas de discipline sans chef, pas de chef, non plus, sans subalterne. Le mouvement de f�vrier, comme celui de 1830, fut un fait d'armes, il eut donc ses chefs, ses tuteurs, autrement dit son gouvernement n�cessaire et in�vitable mais c'est pr�cis�ment contre le gouvernement, non pas de Charles X, non pas de Louis-Philippe, mais de qui que ce soit, c'est contre le gouvernement en principe que militent les int�r�ts, que lutte la R�volution, le mouvement de f�vrier, qui portait le gouvernement dans ses flancs, ne fut d'accord ni avec les int�r�ts, ni avec la R�volution d'o� il suit qu'il fut une erreur.
D'o� vient cependant que ce mouvement satisfit un instant la R�volution ? Cela vient de ce qu'avant cette manifestation, le gouvernement, qui n'est ni aux Tuileries, ni � l'H�tel de Ville, ni � l'Elys�e, mais qui se trouve dans les int�r�ts desquels prend conseil l'opinion publique, �tait d�j� condamn�e par l'opinion publique: cela vient de ce qu'avant d'avoir �t� accompli par le mouvement, la R�volution avait �t� faite par les int�r�ts, que les doctrinaires appellent la foi.
Mais, entre le g�nie des int�r�ts ou de la foi et celui du mouvement il y avait une diff�rence essentielle qui devait bient�t se traduire en m�compte : la force industrielle visait aux institutions, la foi se s�parait de l'autorit�; le mouvement ne visait qu'aux hommes. On sait de quelle mani�re �clatante les int�r�ts ont protest� contre le mouvement et ses r�sultats. Disons comment il e�t fallu s'y prendre pour assimiler le mouvement � la R�volution.
V
Le fait r�volutionnaire �tait accompli.
Les antagonismes, enfants difformes des gouvernements, s'�taient effac�s dans le sein de la R�publique, qui fut vraiment la R�publique tant qu'elle n'eut pas de parrains.
L'�quit�, cette supr�me justice du peuple, planait seule sur la Cit�, suppl�ant la loi qu'elle venait d'abroger.
La banque et le palais des finances eurent le rare bonheur de voir la Libert� faire faction � leur porte et ils ne s'en plaignirent point.
Le vol, averti, du reste, par des inscriptions improvis�es du sort exp�ditif qu'on lui r�servait, �tait puni de mort sur l'heure. Le vol, d'ailleurs, n'existe qu'� l'�tat de privil�ge la libre concurrence l'efface radicalement.
Les partis, vermine qui na�t dans la pourriture des cours hautes et basses s'�taient �vanouies avec la cause qui les produit.
L'oubli complet du pass� avait rapproch� tous les citoyens.
La Fraternit� �tait universelle.
La plus grande courtoisie s'�changeait dans les rues, sur les places publiques.
La joie et l'esp�rance illuminaient tous les visages.
Chacun, n'�tant plus d�fendu que par lui-m�me, cherchait un appui dans tout le monde et trouvait sans peine, dans le sentiment de son isolement, la raison du respect qu'il devait aux autres.
L'ordre le plus parfait r�gnait partout en m�me temps que la cohue.
Nul n'eut peur, car tout le monde �tait roi.
Nul n'ayant eu peur, la confiance fut g�n�rale.
Je tiens pour parfaitement exact ce tableau de la situation publique au 24 f�vrier 1848. Je suppose que le peuple de Paris e�t plac� sur le premier plan de ce tableau une simple commission urbaine ou municipale et un magistrat qui, le visage tourn� vers la fronti�re, se f�t particuli�rement occup� de notifier � l'�tranger et le nouvel �tat de la France et son attitude pacifique dans cette hypoth�se, je l'affirme, sauf � le d�montrer tout � l'heure, le r�sultat du mouvement restait conforme aux exigences de la R�volution, la souverainet� demeurait en son lieu, la libert� �tait acquise et la paix domestique assur�e.
Que fallait-il de plus en effet ? Un ministre de l'int�rieur ? Mais, c'�tait remettre en question la libert� individuelle et municipale et reconstituer une tyrannie et un budget dont les int�r�ts poursuivent l'abolition.
Un ministre de l'instruction ? Mais c'�tait remettre en question la libert� de l'enseignement et reconstituer une tyrannie et un budget dont les int�r�ts poursuivent l'abolition.
Un ministre des cultes? Mais c'�tait remettre en question la libert� de conscience et reconstituer une tyrannie et un budget dont les int�r�ts poursuivent l'abolition.
Un ministre du commerce? Mais c'�tait remettre en question la libert� des transactions et reconstituer une tyrannie et un budget dont les int�r�ts poursuivent l'abolition.
Un ministre de l'agriculture ? Mais c'�tait remettre en question la libert� fonci�re et reconstituer une tyrannie et un budget dont les int�r�ts poursuivent l'abolition. Un ministre des travaux publics ? Mais c'�tait remettre en question la libert� des entreprises priv�es et reconstituer le communisme des travaux d'Etat et une tyrannie dont les int�r�ts poursuivent l'abolition.
Un ministre des finances ? Mais c'�tait remettre en question la libert� du cr�dit et reconstituer un monopole et un budget dont les int�r�ts poursuivent l'abolition.
Un ministre de la justice ? Mais c'�tait remettre en question la justice des jur�s et reconstituer les juridictions politiques et un budget dont les int�r�ts poursuivent l'abolition.
Une pr�fecture de police ? Mais c'�tait remettre en question la souverainet� des communes, substituer encore � leur propre police une police d'Etat et reconstituer une tyrannie et un budget dont les int�r�ts poursuivent l'abolition.
Un ministre de la guerre et un ministre de la marine ? Soit. Ces offices sont des annexes naturels des affaires �trang�res et les hommes qui les exercent sont les commis du chef de la chancellerie d�sign� plus haut ; le peuple n'avait pas plus � s'en inqui�ter que du comptable qui aurait tenu registre des minces recettes et des minces d�penses qu'e�t n�cessit�es cette mince administration.
Une municipalit� et une chancellerie telle devaient donc �tre et telle e�t �t� la face officielle du gouvernement du peuple, si tant d'ambitieux, r�pugnant � la condition d�mocratique de simples citoyens, ne s'�taient obstin�s � vouloir �tre ministres; pr�fets, sous-pr�fets, receveurs, inspecteurs, etc., etc. La d�mocratie ne consiste pas � faire gouverner toutes les communes par une commune, tous les individus par un ou plusieurs individus, elle consiste � laisser chaque commune et chaque individu se gouverner sous leur propre responsabilit�. Or, en face du maire et du conseil municipal, l'individu se gouverne ; car il ne viendra pas � l'esprit d'une assembl�e communale, non appuy�e par un pr�fet, de r�genter dans leurs affaires et dans leurs int�r�ts industriels les citoyens qui l'ont �lue. La tyrannie vient de la centralisation communiste ou monarchique, la libert� individuelle est dans la municipalit� ; la municipalit� est essentiellement d�mocratique. Il ne faut rien mettre au-dessus d'elle sous peine de r�tablir la monarchie.
De m�me qu'en face du maire l'individu se gouverne, de m�me aussi, en face de la chancellerie ou administration diplomatique. la commune, individu complexe, se gouverne; car il ne viendra pas � l'esprit de celui qui a re�u pour mission unique de repr�senter la nation � l'�tranger de s'immiscer dans les affaires communales.
La tyrannie vient de l'accaparement par l'Etat des �l�ments domestiques de la soci�t� ; la libert� communale est garantie quand l'autorit� centrale n'a qu'un caract�re purement diplomatique et des attributions vierges de toute atteinte � la pr�rogative des individus ; car tout ce qui se fait � l'int�rieur doit �tre fait par le peuple lui-m�me, par les particuliers ; ce qu'il est mat�riellement impossible au peuple d'ex�cuter par lui-m�me, c'est-�-dire par chacun de ses membres, c'est un acte international, c'est un trait� de paix ou de commerce. Voil� des cas o� le besoin de la d�l�gation se fait sentir. Voil� pourquoi l'unique magistrature qui e�t r�volutionnairement le droit de surgir du mouvement du 24 f�vrier 1848, �tait la magistrature externe.
VI
Mais quoi ! une municipalit� et une chancellerie, pour tout gouvernement, parurent aux grands r�volutionnaires, amis du peuple, des institutions trop peu savantes et surtout trop pacifiques.
Comment le citoyen Ledru-Rollin aurait-il fait repara�tre les royalistes qu'il voulait combattre, s'il ne les e�t pas rappel�s en prenant la place de M. Duch�tel ? Ledru-Rollin est l'auteur de Baroche.
Comment le citoyen Garnier-Pag�s aurait-il �touff� la confiance qui venait de na�tre, s'il n'e�t pas rouvert le minist�re des finances et fulmin� un nouvel imp�t ? Garnier-Pag�s est l'auteur de Fould.
O� le citoyen Carnot se serait-il fait battre par les j�suites, s'il n'avait pas relev� l'universit� ? Carnot est l'auteur de Falloux.
Comment le citoyen Cr�mieux e�t-il conserv� la magistrature des monarchies, s'il ne s'�tait pas install� � la justice ? Cr�mieux est l'auteur de Rouher.
Est-ce que l'inquisition d'Etat ne serait pas morte si le citoyen Caussidi�re n'�tait pas devenu pr�fet de police ? Caussidi�re est l'auteur de Carlier.
Des choses bien plus �tranges se seraient pass�es, Si le citoyen Louis Blanc, l'Ignace du socialisme, n'e�t pas quotidiennement pr�ch� la croisade du travail contre le capital ; Louis Blanc est l'auteur de Montalembert.
Tous ces r�publicains qui, en cette qualit�, devaient avoir une aveugle confiance dans le bon sens public, commenc�rent par se d�fier du bon sens public, qui s'avisait d'�tre tellement r�publicain que les r�publicains eux-m�mes p�lissaient � c�t� de lui.
En pr�sence du r�publicanisme universel, le Nationalne sut que devenir, et la R�formese sentit menac�e d'asphyxie. Depuis la disparition de l'autorit�, chaque citoyen ayant int�r�t � m�nager tout le monde, il n'y avait plus d'animosit� dans le pays: la politique ayant fui avec le gouvernement, la question devenait tout � fait �conomique, les chiffres succ�daient � la controverse.
Mais les doctrinaires ne trouvaient pas leur b�n�fice � cela ; ils sentaient bien que, du moment o� chacun s'occuperait de ses propres affaires, les affaires de tous iraient fort bien ; mais, � ce compte, le premier venu allait �tre autant qu'eux, et ils se trouvaient dans l'obligation de travailler comme le premier venu ; � ce compte, il n'y aurait plus eu de partis, et l'agitation qui fait vivre les vagabonds et les hommes d'Etat allait cesser; � ce compte, il n'y avait plus de politique, et ceux qui vivent sans rien faire n'avaient plus rien � faire De l�, la n�cessit� de relever le Gouvernement.
Mais comment s'y prendre ? Le Gouvernement a pour mission unique de mettre les gens d'accord ; or, tout le monde �tait d'accord Pas donc de gouvernement possible, et cependant il fallait un gouvernement; il en fallait un. La d�mocratie avait son �tat-major comme la royaut� ; comme la royaut�, elle avait des hommes dont le d�vouement � la patrie pouvait aller jusqu'� occuper les cuisines et les palais minist�riels ; comme la royaut�, elle avait de grands citoyens tout pr�ts � faire le sacrifice de leur obscurit� pour atteindre une pr�fecture, au risque d'attraper 40 ou 80 francs par jour ; comme la royaut�, elle avait des h�ros plus modestes, mais non moins m�ritants, capables de renoncer � de vulgaires travaux pour aller si�ger dans des sous-pr�fectures. Il fallait, sinon pour la France, alors fort heureuse, du moins pour ceux qui voulaient lui faire l'honneur de vivre � ses d�pens, un gouvernement. Il le fallait, en outre, pour sauver le principe gouvernemental. Ne pas relever le gouvernement, c'e�t �t� admettre un pr�c�dent qui compromettait tous les gouvernements de l'Europe, c'e�t �t� enlever aux derniers rejetons des dynasties tout espoir de retour: or, �ter aux princes l'espoir de revenir, c'�tait �ter aux r�publicains la facult� de combattre les princes, et les r�publicains ne peuvent cesser de combattre les princes sans cesser d'�tre des r�publicains.
Aussi les r�publicains de F�vrier allaient-ils p�rir, absorb�s par l'accord universel, quand tout � coup le National,� bout de forces, jeta dans l'ar�ne ce d�fi :
Aux r�publicains du lendemainpar les r�publicains de la veille.
De ce moment, les cat�gories furent cr��es, la discorde chanta victoire et le gouvernement des amis du peupleput s'�tablir. Ainsi, pour gouverner, les r�publicains, comme les rois, se mirent � diviser la population. M. Marrast institua l'ordre de la veilleet M. de Lamartine celui des mod�r�s;vingt-quatre heures auparavant, il n'y avait que des fr�res, vingt-quatre heures apr�s, il n'y avait que des ennemis.
VII
Si la R�volution e�t �t� comprise, nul ne se serait occup� de gouvernement ; car la R�volution, �trang�re � la politique, �tait simplement une question d'�conomie. Le peuple aurait d� faire subir aux politiques le sort qu'il infligeait aux malfaiteurs; pour pendant � l'inscription : mort aux voleurs,on e�t d� lire sur les murs de Paris: mort aux politiques! Malheureusement le peuple ne savait pas encore, comme il le sait aujourd'hui, que la politique est de la haute filouterie.
La question �conomique, chaque citoyen est appel� � la r�soudre pour ce qui le concerne ; quand la politique a disparu, ce sont les int�r�ts, ce sont les affaires qui triomphent, et, pour veiller � ses int�r�ts et � ses affaires, nul n'a besoin de ministre, chacun est son propre gouvernement.
Supprimez la dictature de l'H�tel de Ville au 25 f�vrier, et le peuple n'a rien � faire dans la rue; il n'y a que la politique qui tient le peuple dans la rue; les affaires le ram�nent imm�diatement chez lui, car c'est chez soi qu'on vit.
Or, vous imaginez-vous l'immense mouvement �conomique qui serait r�sult� de la suppression de la politique � la suite des barricades ? Le travail, cette moralit� par excellence, se serait r�v�l� sous toutes ses formes au capital, et le capital, que la politique effraie, mais que le travail attire forc�ment, se serait jet� de confiance dans l'industrie. Rien n'est plus rassurant qu'une population qui applique son activit� � la production, car rien n'est plus digne d'int�r�t qu'un homme occup� � gagner sa vie. La confiance qu'inspire cet homme est g�n�rale, on contracte volontiers un engagement avec lui, on le recherche m�me pour lui ouvrir un cr�dit, car ceux qui font cr�dit veulent des garanties, et la premi�re garantie d'une transaction c'est la moralit� ; or, tout le monde sait que le travail et la moralit� sont synonymes. Les seuls honn�tes gens qu'il y ait et qu'il puisse y avoir dans le monde ce sont les travailleurs.
Mais, si j'en excepte les hommes politiques et les vagabonds, il n'y a que des travailleurs dans la soci�t� ; le capitaliste, d�barrass� du protectorat politique qui daigne lui donner 4 pour cent, est l'associ� naturel de l'industrie qui peut lui donner 10, 15 et 20 pour cent. Quand le capital et le travail adh�rent entre eux sans l'interm�diaire politique qui les exploite l'un et l'autre, ils s'entendent � merveille, car ils ne peuvent vivre l'un sans l'autre, ils sont compl�mentaires l'un de l'autre et si le travail ne peut marcher sans le capital, je ne sais ce que signifie le capital sans le travail.
Au point o� en �tait la libert� au 24 f�vrier 1848, il n'y avait comme ne pouvait y avoir que des hommes dispos�s � s'entraider. Chacun faisait volontiers des sacrifices pour son voisin; le cr�ancier allongeait les �ch�ances ; le propri�taire aidait le locataire; on partageait son d�ner avec des gens qu'on connaissait � peine et si la restauration du gouvernement n'e�t pas jet� la moiti� de la population dans la mendicit� des antichambres, si, d�sillusionn�s � l'endroit de la politique, les citoyens s'�taient appliqu�s aux industries utiles, dans peu de temps chacun, � titre d�finitif ou provisoire, e�t trouv� sa place et son pain, et le gouvernement de tous serait depuis longtemps fond�.
Pour r�sumer ma pens�e � l'�gard du mouvement de f�vrier et de l'issue d�mocratique qu'il e�t pu avoir, je dirai qu'il a manqu� � ce mouvement un homme qui, comme Washington, ait compris la justice des aspirations publiques. Le peuple n'a pas besoin d'hommes qui l'aiment, le peuple a �t� beaucoup trop aim� jusqu'� ce jour; ce qu'il veut c'est qu'on le laisse s'aimer lui-m�me. La philanthropie est une usine dont les produits ont �t� plus profitables aux entrepreneurs qu'aux actionnaires. Je n'en veux pour preuve que M. Thiers, auquel l'amour de la soci�t� a rapport� d'assez beaux dividendes au dire de ceux qui ont connu autrefois le lustre de ses habits et le sourire de ses bottes.
Quand je vois un homme qui s'intitule ami du peuple,je commence par mettre en s�ret� ce que j'ai dans mes poches, et je me consid�re comme fort bien avis�.
Cela dit, je reprends mon sujet.
VIII
La R�volution est l'�mancipation de l'individu o� elle n'est rien ; elle est le terme de la tutelle politique et sociale ou elle n'a pas de sens. En cela, je dois �tre et je suis, en effet, d'accord avec tous les hommes, m�me avec ceux que l'on est convenu d'appeler r�actionnaires et qui ne sont, apr�s tout, que des mineurs promis � la tutelle des soi-disant d�mocrates, comme ceux-ci sont aujourd'hui des mineurs acquis � la tutelle des pr�tendus r�actionnaires. En th�se nationale, la d�nomination des partis importe peu ; je ne connais ici que des hommes, lesquels veulent s'emparer les uns des autres, pr�cis�ment pour s'affranchir les uns des autres. Le moyen est brutal et d'une inefficacit� d�montr�e par l'exp�rience ; mais un fait certain, c'est que le d�sir de s'�manciper est partout : la R�volution est donc universelle, et c'est pour cela, c'est parce qu'elle ne veut pas �tre localis�e, qu'elle est la R�volution.
La R�volution �tant le terme de la tutelle, quelle doit �tre la logique r�volutionnaire ?
Sera-ce l'opposition politique ?
Sera-ce l'opposition insurrectionnelle ?
Ni la politique, ni l'insurrection, r�pondrai-je, et je prouve :
La politique, dans l'acception usuelle du mot et en tant que question sociale ou d'int�rieur, est l'art de gouverner les hommes ; elle est la cons�cration de la minorit� publique, le code de la tutelle, la tutelle elle-m�me. Combattre la politique par la politique, combattre le gouvernement par le gouvernement, c'est faire de la politique et du gouvernement, c'est, au lieu de l'abolir, confirmer la tutelle, c'est arr�ter la R�volution, au lieu de l'accomplir. Car, enfin, qu'est-ce que l'opposition, si ce n'est la critique, en d'autres termes, le gouvernement du gouvernement ?
Devant la R�volution, toutes les politiques, comme tous les gouvernements, se ressemblent et sont �gaux, car la R�volution est, par principe, par nature, par caract�re et par temp�rament. l'ennemie de toute politique et de tout gouvernement social, domestique ou d'int�rieur. La R�volution a d�vor� les Etats-g�n�raux, la Constituante, la Convention, le Directoire, l'Empire, la Restauration, Louis-Philippe, le gouvernement provisoire et M. Cavaignac, comme elle d�vorera M. Louis Bonaparte et tous les tuteurs qui pourront ult�rieurement venir, car la R�volution, je le r�p�te, est la n�gation de la tutelle politique.
La politique et le gouvernement ne sont donc pas, ne peuvent pas �tre des moyens r�volutionnaires. Robespierre �tait aussi hostile � la R�volution que le fut M. Guizot; et M. Ledru-Rollin ne l'a pas moins arr�t�e que M. Baroche; car Robespierre et M. Ledru-Rollin �taient des hommes politiques, des hommes de gouvernement, aussi bien que MM. Guizot et Baroche, d'o� il suit qu'en th�se r�volutionnaire, les uns et les autres appartiennent � la cat�gorie traditionnelle des tuteurs publics qu'il s'agit d'�carter. Les hommes qui, soit au Parlement, soit dans la presse, font de l'opposition � la politique et au gouvernement, sont forc�ment anti-r�volutionnaires, car, ils font de la politique et du gouvernement; ils sont impliqu�s dans la haute complicit� politique et gouvernementale ; ils servent la cause de la tutelle et plaident contre l'�mancipation.
Cela peut para�tre tout d'abord paradoxal, c'est cependant tr�s vrai. Lorsqu'un orateur de l'opposition prend la parole contre un projet de loi qui porte atteinte au droit commun ou � la libert�, et quand les �crivains de l'opposition prennent la plume pour combattre la mesure gouvernementale, ils donnent � cette mesure qu'ils ne sauraient emp�cher la sanction en dernier ressort du d�bat contradictoire ; ils lui donnent sa raison d'�tre l�gale. Discuter, c'est combattre, et quiconque combat souscrit d'avance � la loi qui doit r�sulter de sa d�faite ; or, la d�faite de l'opposition n'est jamais douteuse : le gouvernement ne peut pas avoir tort.
Toutes les oppressions, suppressions, prohibitions l�gales qui se sont accomplies depuis la malencontreuse invention du r�gime parlementaire, sont dues beaucoup plus � l'opposition qu'aux gouvernements ; je dis beaucoup plus, parce que c'est � deux titres que ces mesures tyranniques incombent � l'opposition, premi�rement parce que c'est elle qui les a provoqu�s, en second lieu, parce qu'elle s'est rendue r�guli�rement complice de leur adoption en les discutant.
IX
L'opposition parlementaire est n�e d'une erreur de logique que l'ambition des hommes a malheureusement eu un grand int�r�t � propager. Les esprits irr�guliers, les c�urs ardents, stimul�s par la g�n�rosit� et, trop souvent aussi, par une envie dont, peut-�tre, ils ne se rendaient pas compte. ont cru et persistent � croire que la R�volution ou la Libert� peuvent �tre repr�sent�es et localis�es dans une enceinte l�gislative. C'est l�, je l'ai dit plus haut et je le r�p�te, un travers fatal de l'esprit moderne. La libert� n'est pas un principe social, elle n'est qu'un fait individuel ; nul ne peut repr�senter une autre libert� que sa libert� personnelle ; d�s qu'un homme se pose comme repr�sentant de la libert� des autres, il est d�j� une autorit�. Or, l'autorit� de la libert� se transforme et devient tout � coup la libert� de l'autorit�; il n'y a plus de libre, dans ce cas, que le d�l�gu� ; le magistrat absorbe la cit�.
Remarquons, en outre, qu'en se pla�ant avec l'opposition parlementaire sur le terrain de la discussion des actes du pouvoir, les �crivains de la presse opposante font de la politique, c'est-�-dire du pouvoir, et qu'en imitant le gouveernement dans le soin qu'il prend d'appeler le pays en garantie de ses actes, ils d�placent v�ritablement le pays qui est social et non pas politique, qui fait de l'industrie et des affaires et non pas de la controverse.
Je r�p�terai donc, apr�s l'avoir suffisamment d�montr�, que la politique n'est pas un moyen r�volutionnaire. Les faits, du reste, viennent � l'appui de mon raisonnement. L'histoire politique des soixante derni�res ann�es confirme tout ce que j'ai dit : gr�ce � la politique, la question est aujourd'hui ce qu'elle �tait la veille de la prise de la Bastille.
Vient la deuxi�me question relative � l'insurrection. J'ai presque dit, en parlant de la politique, tout ce qu'il y a � dire de l'insurrection. L'insurrection, c'est l'opposition dans la rue ; ici elle ne discute plus, elle agit ; c'est toujours le m�me combat, seulement il a pris des proportions mat�rielles. Victorieuse ou vaincue, son triomphe ou sa d�faite se r�sument dans le gouvernement, c'est-�-dire dans la n�gation de la R�volution.
L'opposition insurrectionnelle se trouve avoir exactement le m�me caract�re que l'opposition parlementaire, en ce sens qu'elle affirme la tutelle au lieu de la nier, qu'elle nie la R�volution au lieu de l'affirmer, seulement, dans l'enceinte d'une assembl�e, l'opposition ne confirme que le principe gouvernemental, tandis que, dans la rue, elle confirme le fait.
Pas plus donc que la politique, l'insurrection n'est un moyen r�volutionnaire et, ici encore, les faits viennent � l'appui de mon raisonnement. Il est acquis, en effet, � l'exp�rience que toute insurrection n'a servi qu'� affermir et m�me, puis-je dire, � envenimer la tutelle.
Si bien qu'il est devenu aussi urgent que rationnel de renoncer, pour accomplir la R�volution, aux, moyens, reconnus inefficaces, de la politique et de l'insurrection.
Ces moyens. recours supr�me des ambitionnaires mal-�-propos d�nomm�s r�volutionnaires, une fois �cart�s, que reste-t-il? Voil� ce qui va faire l'objet d'un dernier examen.
X
J'ai dit que la R�volution �tait la substitution de l'individu � l'Etat traditionnel ; cette d�finition sera � la port�e de tout le monde quand j'aurai expliqu� ce que c'est que l'Etat traditionnel.
La notion d'Etat, telle qu'elle nous est parvenue par l'h�r�dit�, incruste dans une magistrature supr�me, roi, empereur, pr�sident, comit�, assembl�e, tous les �l�ments de la vie sociale. Conform�ment � cette notion, rien ne se fait, rien ne se dit, rien ne bouge dans le pays qu'en vertu des lois �man�es de la personne officielle la raison du fonctionnaire est la raison d'Etat et, d�sormais, avant de penser, avant d'agir, avant de se mouvoir en vue de leur bien propre, les individus doivent penser, agir et se mouvoir en vue de la conservation du magistrat, cl� de vo�te de l'�difice public. C'est le communisme ou la monarchie, ce qui revient au m�me.
Dans cette �trange combinaison d'une m�canique barbare, chaque individu, tenu par un mors, dirig� par des r�nes et pouss� par un fouet, se trouve attel�, b�te de labeur, au char de l'Etat ou de la supr�matie. L'Etat. conducteur universel, arr�te ou fait marcher, rappelle en arri�re ou pousse en avant, � son gr� et selon son caprice, l'art, la science, l'enseignement, le culte, l'industrie, le commerce, le cr�dit, sans se pr�occuper d'autre chose que de sa s�curit� propre. La logique d'Etat, telle que l'a d�velopp�e Rousseau et telle que l'ont pratiqu�e Robespierre, M. Guizot, M. Ledru-Rollin. M. Thiers, et M. Louis Blanc, admet cette �normit� � savoir : que la supr�me magistrature restant sauve, la destruction de tous les Fran�ais ne compromettrait en rien le salut de l'Etat ; car l'Etat. c'est cette magistrature m�me ; quiconque l'attaque attaque l'Etat, et, pourvu qu'elle reste debout, tout peut p�rir autour d'elle sans que l'Etat coure aucun p�ril.
Tel est l'Etat traditionnel. MM. Thiers, Cabet, Berryer, Pierre Leroux, de Broglie, Louis Blanc, Laroche-Jaquelein, Consid�rant n'en connaissent pas d'autre. Eh bien l'objet de la R�volution est de d�gager l'individu des longes de cet attelage ; l'objet de la R�volution est de substituer l'arbitre r�el ou individuel � l'arbitre public ou fictif. En th�se traditionnelle, je suis conduit au profit de mon guide ; en th�se r�volutionnaire, je me conduis moi-m�me � mon profit ; en th�se traditionnelle, le magistrat cesse d'�tre un individu en devenant l'Etat ; en th�se r�volutionnaire, l'individu devient magistrat ; l'Etat, c'est l'individu.
Arriv� � ce, point de notre d�monstration, nous pouvons jeter un jour d�cisif sur le vice des moyens politiques et insurrectionnels mis en usage jusqu'� ce jour.
L'Etat �tant donn�, quand, je groupe mes concitoyens dans une enceinte ou sur une place publique pour leur demander l'investiture de leur confiance, afin de livrer, oralement ou par les armes, combat � l'Etat, je ne me propose nullement de renverser l'institution � leur profit, j'ai simplement en vue de substituer ma personne � la personne que je vais combattre ; mon objet est uniquement de soustraire � ceux qui l'exercent la direction des affaires publiques pour m'en emparer; je puis croire que je dirigerai mieux qu'eux, mais je me trompe in�vitablement ; car, comme il s'agit pr�cis�ment de ne pas diriger, la direction, quelle qu'elle soit et d'o� qu'elle vienne, est n�cessairement mauvaise.
L'institution d'Etat ne peut �tre renvers�e que par l'institution contraire. Or, le contraire de l'Etat, c'est l'individu, comme le contraire de la fiction, c'est le fait. Que l'individu s'institue et l'Etat p�rit; que la libert� se fonde et l'autorit� dispara�t.
Mais comment, demande-t-on, doit se fonder la libert� ? Comment s'instituera l'individu ?
L'individu s'institue en s'appliquant � faire lui-m�me ce qui, jusqu'� ce jour, a �t� laiss� � l'initiative de l'Etat ; la libert� se fonde sur le travail, la production, la richesse et pas ailleurs.
XI
Je ne connais rien de plus obscur que la d�monstration de l'�vidence, l'analyse d'une notion simple demande des soins tels que je perdrais courage Si je ne me sentais aid� par l'attention que le public pr�te aujourd'hui � ces questions.
Quand je parle de la substitution de l'individu � l'Etat, je veux dire que la l�gislation r�glementaire au moyen de laquelle l'Etat s'est appropri� la direction des affaires publiques doit �tre abrog�e, et que chaque individu doit d�sormais faire ses propres affaires, non plus en conformit� de la loi d'Etat, mais en vertu de son propre instinct dirig� par son propre int�r�t.
Mais on ne peut pas demander aux assembl�es d'abroger les lois ; l'abrogation de la loi d'Etat ne peut pas appartenir � l'initiative de l'Etat, l'Etat ne peut pas se d�pouiller lui-m�me ; cette op�ration revient de droit et de fait � l'initiative des individus qui ont investi l'Etat.
Une loi d'Etat s'abroge d�s qu'on met les faits sociaux en opposition avec elle. Toutes les lois de police, par exemple, sont abrog�es, et tous les agents de police disparaissent le jour o� le fait social devient g�n�ralement et compl�tement calme.
Or, le fait social sera g�n�ralement et compl�tement calme, quand l'opposition de parti ou de verbiage dispara�tra pour laisser librement agir l'opposition mat�rielle des int�r�ts r�els et du travail effectif, autrement dit l'opposition populaire ou individuelle. Contre la force des besoins sociaux les lois de l'Etat ne peuvent rien.
Nous faisons une opposition efficace � la police quand, sans autre pr�occupation, nous nous rapprochons de nos int�r�ts mat�riels ; car ces int�r�ts �tant ennemis de toute agitation d�sordonn�e ou d'Etat, il s'ensuit que s'occuper d'eux, c'est cesser de s'agiter ; or, cesser de s'agiter, c'est tout simplement supprimer la police, � moins, ce qui ne saurait se comprendre, que la police ait sa raison d'�tre en dehors de l'agitation.
La police une fois absorb�e par le travail et les int�r�ts, les suppressions de r�glements d'Etat, les abrogations de lois vont vite ; car la confiance qui porte le cr�dit se d�veloppe avec rapidit�.
Chacun s'occupe de ses int�r�ts propres ; donc, chacun travaille ; chacun travaille, donc, nul ne menace nul ne menace, donc, nul ne craint; personne ne craint, donc, la s�curit� est universelle.
La s�curit� �tant universelle, le capital, que la peur avait pr�cipit� dans les caves de la banque d'Etat, met le nez � la lucarne et, voyant passer l'industrie qui lui promet six, dix, quinze, vingt pour cent, se pose naturellement cette question Qu'est-ce que je fais ici ? Cette question ainsi pos�e, le capital se dit: La crainte d'�tre d�pouill� m'a emprisonn� dans un privil�ge qui me donne quatre du cent; il n'y a plus d'agitation � l'ext�rieur je n'ai plus peur et je puis avoir, au-dehors, le double b�n�fice de la libert� et d'un profit plus grand: sortons !
Le capital sort de la banque d'instinct, et le voil� s'abouchant avec l'intelligence et l'industrie pour savoir ce qu'il y a de mieux � faire pour r�aliser les plus gros b�n�fices ; l'association de l'argent avec le travail s'op�re progressivement ; le monopole financier est d�truit par l'int�r�t m�me de la finance: le cr�dit libre ou individuel est fond�. Le plus beau fleuron de la couronne d'Etat dispara�t ainsi tout doucement et sans que le gouvernement ait plus � se plaindre de son appauvrissement que les agents de police n'ont eu � crier contre leur Suppression.
XII
Oh quand, au lieu d'un seul magasin d'argent, le pays poss�de, pour la vente de cette marchandise, autant de boutiques qu'il y a de capitalistes, la denr�e m�tallique ne peut manquer d'�tre � bon compte. Le drap n'est pas cher en France gr�ce � l'extension qu'a donn�e � sa vente la libert� de son commerce ! Si le drap venait � �tre monopolis� comme l'est dans ce moment l'argent, la redingote deviendrait une rare distinction.
Le capital une fois affranchi voici le travail qui s'active. Le capital et le travail sont une seule et m�me chose; le capital vient du travail et y retourne ou plut�t il n'en sort pas, il s'y meut ; si le travail s'arr�te c'est que le capital est paralys�, le travail ne marche que sur les jambes du capital, mais aussi le capital ne pense que par la t�te du travail. Cette dualit� ne forme qu'un corps et n'a qu'un but : la production.
Ceux qui ont dit qu'il y avait antagonisme essentiel entre le capital et le travail n'ont voulu que se m�nager les moyens de les gouverner tous les deux ; or, gouverner c'est exploiter. En se d�fiant l'un et l'autre de ces tiers officieux, le capital et le travail communiquent entre eux sans interm�diaire, d�s qu'ils communiquent, ils se connaissent et quand ils se connaissent, ils adh�rent; car on ne se fait la guerre ici-bas que parce qu'on ne se conna�t pas.
Examinez bien la soci�t� apr�s la suppression de l'opposition officielle, apr�s la d�termination de l'inertie politique et du calme qui en r�sulte, apr�s la disparition de la police d'Etat et la conversion du syst�me financier, et vous allez remarquer avec quelle rapidit� se d�veloppe la transformation.
Plus de stupides d�clamations dans la presse ; l'ergotage abstrait qui n'a jamais rien prouv�es, qui ne peut rien prouver, qui n'a jamais fait que de l'agitation, qui ne peut jamais faire que de l'agitation, rentre dans les t�n�bres : un peuple qui tourne au positif ne pr�te plus son attention aux arguties. La publicit� se d�barrasse de cette tourbe d'ignorants qui ne savent parler que doctrine parce que la doctrine est comme Dieu, comme l'inconnu, comme l'insolubilit� : le th�me de la b�tise et le cheval de bataille des niais.
La presse tournant au positivisme et � l'industrie, comme le peuple, la l�gislation qui la g�ne et l'exploite n'a plus de raison d'�tre : elle se trouve abrog�e de fait ou inex�cutable, ce qui revient au m�me.
De la libert� individuelle garantie, non plus par un chiffon de papier mais par le fait autrement �loquent de la s�curit� g�n�rale et de la confiance priv�e ; de la libert� de l'industrie garantie par la meilleure des constitutions : celle du cr�dit anarchique ou non r�glement� ; de la libert� de la presse garantie par le plus auguste des princes : l'int�r�t ; de ces trois libert�s fondamentales doivent d�couler in�vitablement, fatalement toutes les libert�s de d�tail qui se trouvent aujourd'hui emprisonn�es dans les cartons de cinq � six minist�res. L'absorption de l'Etat par les individus sera l'affaire d'une ann�e tout au plus ; dans quelques mois le gouvernement d�pouill� du budget de l'int�rieur, du budget des cultes, du budget de l'instruction publique, du budget des travaux, du budget de l'industrie et du commerce, du budget de l'agriculture et du budget de la pr�fecture de police, va se trouver, par la force des choses et sans que la pens�e lui vienne de crier : au secours ! r�duit purement et simplement aux proportions d�mocratiques du minist�re des affaires �trang�res et de ses deux annexes, dont l'un est permanent et l'autre �ventuel la marine et la guerre. Le gouvernement sera enfin ce qu'il doit �tre, non plus un gouvernement interne ou domestique mais un gouvernement externe ou diplomatique : une chancellerie.
Nous appelons cela, quant � nous, avec ou sans la permission de messieurs les r�volutionnaires, la r�volution : car nous sommes celui qui veut, de fait et non pas par paroles, une r�volution honn�te, �quitable et belle, une r�volution qui soit une grande chose en m�me temps qu'une bonne affaire pour le noble, pour le bourgeois et pour l'ouvrier, car devant la r�volution comme devant Dieu il n'y a ni nobles, ni bourgeois, ni ouvriers, ou bien il n'y a que des ouvriers, il n'y a que des bourgeois, il n'y a que des nobles parce qu'il n'y a que des hommes et parce que ces hommes, en th�se anarchique ou libre, s'appauvrissent et s'enrichissent, s'�l�vent et s'abaissent, s'ennoblissent et se d�gradent selon que le sort ou leur g�nie les favorise ou les frappe.
XIII
Voici maintenant, autant qu'il est possible de l'indiquer, en quoi consiste le m�canisme r�volutionnaire :
Convaincu comme nous le sommes et comme l'exp�rience et la succession des temps nous ont forc� de l'�tre, que la politique, th�ologie nouvelle, est une basse intrigue, un art de rou�s, une strat�gie de caverne, une �cole de vol et d'assassinat ; persuad� que tout homme qui fait m�tier de politique, � titre offensif ou d�fensif, c'est-�-dire comme gouvernant ou opposant, en qualit� de directeur ou de critique, n'a pour objet que de s'emparer du bien d'autrui par l'imp�t ou la confiscation et se trouve pr�t � descendre dans la rue, d'une part avec ses soldats, de l'autre avec ses fanatiques, pour assassiner quiconque voudra lui disputer le butin; parvenu � savoir, par cons�quent, que tout homme politique est, � son insu, sans doute, mais effectivement, un voleur et un assassin; s�r comme du jour qui nous �claire que toute question politique est une question abstraite, tout aussi insoluble et, partant, non moins oiseuse et non moins stupide qu'une question de th�ologie, nous nous s�parons de la politique avec le m�me empressement que nous mettrions � nous affranchir de la solidarit� d'un m�fait.
Une fois s�par� de la politique qui lui avait appris � ha�r, � porter envie, � faire la guerre � ses concitoyens, � r�ver leur d�troussement, � s'annihiler au point de ne plus compter sur lui et de tout attendre d'un gouvernement qui ne peut lui rien donner qu'il ne l'ait pr�alablement Soustrait � d'autres, une fois, disons-nous, s�par� de la politique, l'individu recouvre l'estime de lui-m�me et se sent digne de la confiance d'autrui son activit�, arrach�e aux t�n�bres, se d�ploie au grand jour; il quitte l'embuscade et passe au travail.
Il est pauvre et sans cr�dit, le d�but sera difficile mais s'il ne d�bute jamais, o� le conduira le mauraudage ? Son intention est bonne, son activit� grande, sa volont� ferme, il prend son courage � deux mains, et, le voil�, cherchant une issue dans la soci�t� r�elle, son domaine naturel.
Cette issue il la trouvera in�vitablement proportionn�e � son m�rite. Il se peut qu'apte � l'horlogerie il ne trouve d'abord qu'� forger; il se peut qu'ayant l'intelligence de l'�b�nisterie, il soit forc� momentan�ment de faire de la charpente ; il se peut qu'avocat, l'absence de tout client le rel�gue d�s le principe dans une �tude de notaire, d'avou� ou d'huissier; il se peut que, journaliste, il ne puisse actuellement trouver de refuge que dans un pensionnat ou une tenue de livres. Qu'importe tout chemin m�ne au but. Il se cr�e, dans quelque position qu'il soit, des relations qu'il ne tient qu'� lui de rendre amicales. S'il a r�ellement des aptitudes sup�rieures � ce qu'il exerce, il doit t�t ou tard trouver quelqu'un qui aura int�r�t � utiliser son talent. Il poss�de lui-m�me et le temps et l'activit� et le discernement n�cessaires pour veiller � son classement. Pour le moment, il travaille, donc il sp�cule ; il sp�cule, donc il, gagne, il gagne, donc il poss�de; il poss�de, donc il est libre. Il s'institue en opposition de principe avec l'Etat, par la possession ; car la logique d'Etat exclut rigoureusement la possession individuelle ; en cela, les nouveaux ap�tres de la doctrine d'Etat s9nt beaucoup plus math�matiques que les anciens et M. Thiers n'est qu'un mince despote � c�t� de M. Louis Blanc. Il s'institue, donc, individuellement par la possession, sa libert� commence avec le premier �cu et il sera d'autant plus libre dans l'avenir qu'il aura plus d'�cus. Voil� la v�rit� na�ve et simple, la v�rit� du fait, qui se d�montre par elle-m�me comme la lumi�re et l'�vidence.
Les rh�teurs appelleront monarchie ou oligarchie, empire ou r�publique l'Etat dans lequel j'aurai des �cus dans ma poche, je me moque de leur raisonnement. Ils n'attirent mon attention que lorsqu'en vertu de je ne sais quelle loi d'�quilibre fantasmagorique, ils veulent prendre mes �cus. Alors, qu'ils s'appellent monarchistes, oligarques, imp�rialistes ou r�publicains, je constate que mon vocabulaire m'autorise � leur donner un autre nom infiniment plus intelligible et, surtout plus concluant : je les appelle des filous.
XIV
Mais qu'est-ce qui autorise la filouterie d'Etat ? Qu'est-ce qui fait que les gouvernements pr�l�vent une prime �norme sur le temps, sur l'industrie, sur l'avoir, sur la vie, sur le sang, des individus ? ta peur. Si nul n'avait peur dans la soci�t�, le gouvernement n'aurait � prot�ger, personne et si le gouvernement n'avait � prot�ger personne, il n'aurait plus aucun pr�texte pour caract�re de son industrie, de l'origine de son avoir ; il n'aurait plus � demander le sacrifice du sang ni de la vie de personne.
Quand, pour ne parler que de notre profession et toutes les professions sont g�n�es comme la n�tre nous cherchons la raison des nombreuses entraves qui Sont plac�es sous nos pas ; quand nous demandons pourquoi nous avons � consulter le ministre, et puis le procureur de la R�publique, et puis encore le pr�fet de police pour faire un journal, nous trouvons que le gouvernement a peur, mais nous d�couvrons en m�me temps que le gouvernement est plus fort que nous qui donne cette force au gouvernement ? L'argent de tout le monde, la richesse publique mais s'il est acquis que la richesse publique paye le gouvernement pour avoir peur, il reste d�montr� que c'est la richesse publique elle m�me qui a peur.
Pourquoi la richesse publique a-t-elle peur ? Pr�cis�ment parce qu'elle est l'enjeu des luttes politiques ou insurrectionnelles pr�cis�ment parce que la richesse publique qui, de sa nature, est r�volutionnaire ou circulante se trouve incessamment refoul�e par le piston gouvernemental de l'agitation et de l'oisivet�.
La richesse publique soutient le gouvernement non pas pour le bien qu'il fait, ce bien est partout et toujours introuvable, mais pour le mal qu'il est cens� emp�cher. Le mal qu'appr�hende la richesse publique et que le gouvernement est cens� emp�cher ne peut venir que du gouvernement lui-m�me ou de l'initiative des hommes qui peuvent apporter au gouvernement tel ou tel syst�me ; la richesse publique soutient donc un gouvernement pr�cis�ment parce qu'elle en craint un autre ; elle soutient la politique de Pierre parce qu'elle craint la politique de Paul. Que Paul-opposition se retire de la politique et Pierre-gouvernement est ruin� ; car la richesse ne soutenant Pierre que pour le mal qu'il emp�che Paul d'accomplir, d�s que Paul n'inspire plus de crainte et ne peut plus faire de mai, d�s qu'il travaille, la richesse circulante va droit � lui, Pierre n'est plus soutenu, son action devient nulle, son influence est morte, son autorit� s'�vanouit. La confiance rena�t dans tous les esprits, le cr�dit libre s'�tablit, les int�r�ts se d�veloppent sur la plus large �chelle, le bien-�tre se g�n�ralise, la prosp�rit� devient universelle, la civilisation s'�tend sur toutes les classes, et la R�volution est faite.
Abandon complet de la politique, retour s�rieux vers les affaires, voil� donc en quoi consiste la v�ritable tactique r�volutionnaire ; elle est simple comme tout ce qui est vrai, elle est facile comme tout ce qui est simple, et elle est simple, vraie et facile comme tout ce qui est juste.
Le gouvernement du peuple n'est ni une doctrine ni une id�e, c'est un fait ; ce gouvernement ne se r�sume ni dans une devise, ni dans une couleur, il a pour symbole un �cu.
LA LOI ELECTORALE
Dans le premier num�ro de ce journal, nous avons nettement, nous avons m�me audacieusement exprim� notre opinion touchant le caract�re actuel du droit �lectoral. L'attitude du peuple en face de la suppression partielle que le Parlement a voulu faire de ce droit nous a prouv� que notre doctrine �tait conforme au sentiment g�n�ral. L'�lectorat n'est pas un principe.
L'instinct populaire est plus s�r que le raisonnement des sophistes, car cet instinct porte sur les faits. Les partis soi-disant d�mocratiques ont beau crier que le suffrage universel est la seule garantie du progr�s, le seul principe d'o� doit d�couler le bien-�tre, les faits r�pondent que le suffrage universel, dont l'exercice a jusqu'� ce jour arrondi la position de quelques �lus, a consid�rablement compromis les int�r�ts des particuliers et, par cons�quent, la prosp�rit� publique.
Est-ce � dire que le suffrage restreint tel qu'il a plu � la majorit� de le formuler r�soudra la question ? Ce serait niais que de le supposer. La v�rit� n'est pas dans l'�lection rien ne peut venir de l'�lection, l'�lection est la garantie du gouvernement et le gouvernement est la cause du malaise, c'est donc dans l'abstention et non pas dans l'�lection que se trouve la solution de la difficu
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