Un journal purement révolutionnaire  
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  Post� le dimanche 04 d�cembre 2005 @ 00:50:39 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
PrécurseursSource : http://www.1848.fr.st (fichier RTF )
avec une br�ve biographie de l'auteur.



Sommaire :
CHAPITRE I L'ANARCHIE, C'EST L'ORDRE
CHAPITRE II QUE LA RAISON COLLECTIVE TRADITIONNELLE EST UNE FICTION
CHAPITRE III QUE LE DOGME INDIVIDUALISTE EST LE SEUL DOGME FRATERNEL
CHAPITRE IV QUE LE CONTRAT SOCIAL EST UNE MONSTRUOSIT�
CHAPITRE V DE L'ATTITUDE DES PARTIS ET DE LEURS JOURNAUX
CHAPITRE VI LE POUVOIR. C'EST L'ENNEMI
CHAPITRE VII QUE LE PEUPLE NE FAIT QUE PERDRE SON TEMPS ET PROLONGER SES SOUFFRANCES EN EPOUSANT LES QUERELLES DES GOUVERNEMENTS ET DES PARTIS
CHAPITRE VIII QUE LE PEUPLE N'A RIEN � ATTENDRE D'AUCUN PARTI
CHAPITRE IX DE L'ELECTORAT POLITIQUE OU SUFFRAGE UNIVERSEL
CHAPITRE X QUE L'ELECTORAT N'EST ET NE PEUT ETRE ACTUELLEMENT QU'UNE DUPERIE ET UNE SPOLIATION
CHAPITRE XI LE DROIT D'AINESSE ET LES LENTILLES DU PEUPLE FRAN�AIS
CHAPITRE XII QUE CE QUI FAIT NAITRE N'EST PAS CE QUI FAIT VIVRE LES GOUVERNEMENTS
CHAPITRE XIII QUE DEMASQUER LA POLITIQUE C'EST LA TUER
CONCLUSION


CHAPITRE I
L'ANARCHIE, C'EST L'ORDRE

Si je me pr�occupais du sens commun�ment attach� � certains mots, une erreur vulgaire ayant fait d'anarchiele synonyme de guerre civile,j'aurais horreur du titre que j'ai plac� en t�te de cette publication, car j'ai horreur de la guerre civile.
Je m'honore et je me flatte tout � la fois de n'avoir jamais fait partie d'un groupe de conspirateurs ni d'un bataillon r�volutionnaire ; je m'en honore et je m'en flatte, parce que cela me sert � �tablir, d'un c�t�, que j'ai �t� assez honn�te pour ne pas duper le peuple, et, de l'autre, que j'ai �t� assez habile pour ne pas me laisser duper par les ambitieux J'ai regard� passer, je ne dirai pas sans �motion, mais au moins puis-je dire avec le plus grand calme, les fanatiques et les charlatans, prenant en piti� les uns et m�prisant souverainement les autres. Et quand, ayant dress� mon enthousiasme � ne bondir que dans l'�troite circonscription d'un syllogisme, j'ai voulu, apr�s des luttes sanglantes, additionner la somme de bien-�tre que m'avait rapport�e chaque cadavre, j'ai trouv� z�ro au total; or, z�ro c'est n�ant.

J'ai horreur du n�ant; j'ai donc horreur de la guerre civile.

Que si j'ai �crit ANARCHIE sur le frontispice de ce journal, ce ne peut �tre, par cons�quent, pour laisser � ce mot la signification que lui ont donn�, fort � tort, ainsi que je l'expliquerais tout � l'heure, les sectes gouvernementalistes, mais pour lui restituer, tout au contraire, le droit �tymologique que lui conc�dent les d�mocraties.

L'anarchie est le n�ant des gouvernements. Les gouvernements, dont nous sommes les pupilles, n'ont naturellement trouv� rien de mieux � faire qu'� nous �lever dans la crainte et l'horreur du principe de leur destruction. Mais comme, � son tour, les gouvernements est le n�ant des individus ou du peuple, il est rationnel que le peuple, devenu clairvoyant � l'endroit des v�rit�s essentielles, reporte sur son n�ant propre toute l'horreur qu'il avait d'abord ressentie pour le n�ant de ses instituteurs.

L'anarchie est un vieux mot, mais ce mot exprime pour nous une id�e moderne, ou plut�t un int�r�t moderne, car l'id�e est la fille de l'int�r�t. L'histoire a appel� anarchique l'�tat d'un peuple au sein duquel se trouvaient plusieurs gouvernements en comp�tition, mais autre chose est l'�tat d'un peuple qui, voulant �tre gouvern�, manque de gouvernement pr�cis�ment parce qu'il en a trop, et autre chose l'�tat d'un peuple qui, voulant se gouverner lui-m�me, manque de gouvernement pr�cis�ment parce qu'il n'en veut plus. L'anarchie antique a �t� effectivement la guerre civile et, cela, non parce qu'elle exprimait l'absence, mais bien la pluralit� des gouvernements, la comp�tition, la lutte des races goubernatives.

La notion moderne de la v�rit� sociale absolue ou de la d�mocratie pure a ouvert toute une s�rie de connaissances ou d'int�r�ts qui renversent radicalement les termes de l'�quation traditionnelle. Ainsi, l'anarchie, qui au point de vue relatif ou monarchique signifie guerre civile, n'est rien de moins, en th�se absolue ou d�mocratique, que l'expression vraie de l'ordre social.


En effet
Qui dit anarchie, dit n�gation du gouvernement
Qui dit n�gation du gouvernement, dit affirmation du peuple;
Qui dit affirmation du peuple, dit libert� individuelle;
Qui dit libert� individuelle, dit souverainet� de chacun;
Qui dit souverainet� de chacun, dit �galit�;
Qui dit �galit�, dit solidarit� ou fraternit�;
Qui dit fraternit�, dit ordre social;
Donc qui dit anarchie, dit ordre social.

Au contraire:
Qui dit gouvernement, dit n�gation du peuple;
Qui dit n�gation du peuple, dit affirmation de l'autorit� politique;
Qui dit affirmation de l'autorit� politique, dit d�pendance individuelle;
Oui dit d�pendance individuelle, dit supr�matie de caste;
Qui dit supr�matie de caste, dit in�galit�;
Qui dit in�galit�, dit antagonisme;
Qui dit antagonisme, dit guerre civile;
Donc qui dit gouvernement, dit guerre civile.

Je ne sais si ce que je viens de dire est ou nouveau, ou excentrique, ou effrayant. Je ne le sais ni ne m'occupe de le savoir.

Ce que je sais c'est que je puis mettre hardiment mes arguments en jeu contre toute la prose du gouvernementalisme blanc et rouge pass�, pr�sent et futur. La v�rit� est que, sur ce terrain, qui est celui d'un homme libre, �tranger � l'ambition, ardent au travail, d�daigneux du commandement, rebelle � la soumission, je d�fis tous les arguments du fonctionnarisme, tous les logiciens de l'�margement et tous les folliculaires de l'imp�t monarchique ou r�publicain, qu'il s'appelle d'ailleurs progressif, proportionnel, foncier, capitaliste, rentier ou consommateur.

Oui, l'anarchie c'est l'ordre; car, le gouvernement c'est la guerre civile.

Quand mon intelligence p�n�tre au-del� des mis�rables d�tails sur lesquels s'appuie la pol�mique quotidienne, je trouve que les guerres intestines qui ont, de tout temps, d�cim� l'humanit� se rattachent � cette cause unique, c'est-�-dire le renversement ou la conservation du gouvernement.

En th�se politique, s'�gorger a toujours signifi� se d�vouer � la dur�e ou � l'av�nement d'un gouvernement. Montrez-moi un endroit o� l'on s'assassine en masse et en plein vent, je vous ferais voir un gouvernement � la t�te du carnage. Si vous cherchez � vous expliquer la guerre civile autrement que par un gouvernement qui veut venir et un gouvernement qui ne veut pas s'en aller, vous perdrez votre temps: vous ne trouverez rien.

La raison est simple

Un gouvernement est fond�. � l'instant m�me o� le gouvernement est fond�, il a ses cr�atures, et, par suite, ses partisans; et au m�me moment o� il a ses partisans, il a aussi ses adversaires. Or, le germe de la guerre civile est f�cond� par ce seul fait, car vous ne pouvez point faire que le gouvernement, investi de la toute puissance, agisse � l'�gard de ses adversaires comme � l'�gard de ses partisans. Vous ne pouvez point faire que les faveurs dont il dispose soient �galement r�parties entre ses amis et ses ennemis. Vous ne pouvez point faire que ceux-l� ne soient choy�s, que ceux-ci ne soient pers�cut�s. Vous ne pouvez donc point faire que, de cette in�galit�, ne surgisse t�t ou tard un conflit entre le parti des privil�gi�s et le parti des opprim�s. En d'autres termes, un gouvernement �tant donn�, vous ne pouvez pas �viter la faveur qui fonde le privil�ge, qui provoque la division, qui cr�e l'antagonisme, qui d�termine la guerre civile.

Donc, le gouvernement, c'est la guerre civile.

Maintenant s'il suffit d'�tre, d'une part, le partisan, et, de l'autre, l'adversaire du gouvernement pour d�terminer un conflit entre citoyens; s'il est d�montr� qu'en dehors de l'amour ou de la haine qu'on porte au gouvernement, la guerre civile n'a aucune raison d'exister, cela revient � dire qu'il suffit, pour �tablir la paix, que les citoyens renoncent, d'une part, � �tre les partisans, et, de l'autre, � �tre les adversaires du gouvernement.

Mais, cesser d'attaquer ou de d�fendre le gouvernement pour impossibiliser la guerre, civile, ce n'est rien de moins que n'en plus tenir compte, le mettre au rebut, le supprimer afin de fonder l'ordre social.

Or, si supprimer le gouvernement c'est, d'un c�t�, �tablir l'ordre, c'est, d'un autre c�t�, fonder l'anarchie ; donc, l'ordre et l'anarchie sont parall�le.

Donc, l'anarchie c'est l'ordre.

Avant de passer aux d�veloppements qui vont suivre, je prie le lecteur de se pr�munir contre la mauvaise impression que pourrait faire sur lui la forme personnelle que j'ai adopt� dans le but de faciliter le raisonnement et de pr�cipiter la pens�e. Dans cet expos�, MOI signifie bien moins l'�crivain que le lecteur ou l'auditeur; MOI c'est l'homme.


CHAPITRE II
QUE LA RAISON COLLECTIVE TRADITIONNELLE
EST UNE FICTION

Pos�e en ces termes, la question se trouve avoir, pardessus le socialisme et l'inextricable chaos que lui ont fait les chefs d'�cole, le m�rite de la clart� et de la pr�cision. Je suis anarchiste, c'est-�-dire homme de libre examen, huguenot politique et social, je nie tout, je n'affirme que moi ; car la seule v�rit� qui me soit d�montr�e mat�riellement et moralement, par des preuves sensibles, appr�hensibles et intelligibles, la seule v�rit� vraie, frappante, non arbitraire et non sujette � interpr�tation, c'est moi. Je suis : voil� un fait positif; tout le reste est abstrait et tombe dans 1'X math�matique, dans l'inconnu : Je n'ai pas � m'en occuper.

La soci�t� a toute sa raison d'�tre dans une vaste combinaison d'int�r�ts mat�riels et priv�s; l'int�r�t collectif ou d'�tat, en consid�ration duquel le dogme, la philosophie et la politique r�unis ont jusqu'� ce jour r�clam� l'abn�gation int�grale ou partielle des individus et de leur avoir, est une fiction pure, dont l'invention th�ocratique a servi de base � la fortune de tous les clerg�s, depuis Aaron jusqu'� M. Bonaparte. Cet int�r�t n'existe pas en tant que l�gislativement appr�hensible.

Il n'a jamais �t� vrai, il ne sera jamais vrai, il ne peut pas �tre Vrai qu'il y ait sur la terre un int�r�t sup�rieur au mien, un int�r�t auquel je doive le sacrifice, m�me partiel, de mon int�r�t, il n'y a sur la terre que des hommes, je suis homme, mon int�r�t est �gal � celui de qui que ce soit; je ne puis devoir que ce qui m'est d�; on ne peut me rendre qu'en proportion de ce que je donne, mais je ne dois rien � qui ne me donne rien ; donc, je ne dois rien � la raison collective, soit le gouvernement, car le gouvernement ne me donne rien, et il peut d'autant moins me donner qu'il n'a que ce qu'il me prend. En tout cas, le meilleur juge que je connaisse de l'opportunit� des avances que je dois faire et de la probabilit� de leur rentr�e, c'est moi ; je n'ai, � cet �gard, ni conseil, ni le�on, ni surtout d'ordre � recevoir de personne.

Ce raisonnement, il est non seulement du droit, mais il est encore du devoir de chacun de se l'appliquer ou de le tenir. Voil� le fondement vrai, intuitif, incontestable et indestructible du seul int�r�t humain dont il faille tenir compte: de l'int�r�t priv�, de la pr�rogative individuelle.

Est-ce � dire que je veuille nier absolument l'int�r�t collectif ? Non, certes. Seulement, n'aimant pas � parler en vain, je n'en parle pas. Apr�s avoir pos� les bases de l'int�r�t priv�, j'agis � l'�gard de l'int�r�t collectif comme je dois agir vis-�-vis de la soci�t� quand j'y ai introduit l'individu. La soci�t� est la cons�quence in�vitable et forc�e de l'agr�gation des individus ; l'int�r�t collectif est, au m�me titre, une d�duction providentielle et fatale de l'agr�gation des int�r�ts priv�s. L'int�r�t collectif ne peut �tre complet qu'autant que l'int�r�t priv� reste entier car, comme on ne peut entendre par int�r�t collectif que l'int�r�t de tous, il suffit que, dans la soci�t�, l'int�r�t d'un seul individu soit l�s� pour qu'aussit�t l'int�r�t collectif ne soit plus l'int�r�t de tous et ait, par cons�quent, cess� d'exister.

Il est si vrai que l'int�r�t collectif est une d�duction, naturelle de l'int�r�t priv� dans l'ordre fatal des choses, que la communaut� ne me prendra mon champ pour y tracer une route ou ne demandera la conservation de ma for�t pour assainir l'air qu'en m'indemnisant de la fa�on la plus large. C'est ici mon int�r�t qui gouverne, c'est le droit individuel qui p�se sur le droit collectif; j'ai le m�me int�r�t que la communaut� � avoir une route et � respirer l'air sain, toutefois j'abattrais ma for�t et je garderais mon champ si la communaut� ne m'indemnisait pas, mais comme son int�r�t est de m'indemniser, le mien est de c�der, Tel est l'int�r�t collectif qui ressort de la nature des choses.

Il en est un autre accidentel et anormal : la guerre, celui-l� �chappe � la loi, il fait la loi et il la fait toujours bien ; il n'y a pas plus � s'en occuper que de celui qui est permanent. Mais quand vous appelez int�r�t collectif celui en vertu duquel vous fermez mon �tablissement, vous m'interdisez l'exercice de telle industrie, vous confisquez mon journal ou mon livre, vous violez ma libert�, vous me d�fendez d'�tre avocat ou m�decin par la vertu de mes �tudes priv�es et de ma client�le, vous m'intimez l'ordre de ne pas vendre ceci, de pas acheter cela ; lorsque enfin vous appelez int�r�t collectif celui que vous invoquez pour m'emp�cher de gagner ma vie au grand jour, de la mani�re qui me pla�t le mieux et sous le contr�le de tout le monde, je d�clare que je ne vous comprends pas, ou, mieux, que je vous comprends trop.

Pour sauvegarder l'int�r�t collectif, on condamne un homme qui a gu�ri son semblable ill�galement -; � c'est un mal que de faire le bien ill�galement; � sous le pr�texte qu'il n'a pas re�u ses grades, on emp�che un homme de d�fendre la cause d'un citoyen (souverain) qui l'a investi de sa confiance on arr�te un �crivain; on ruine un imprimeur: on incarc�re un colporteur ; on traduit en cour d'assises un homme qui a pouss� un cri, ou qui s'est coiff� d'une certaine fa�on. Qu'est-ce que je gagne � toutes ces infortunes ?

Qu'y gagnez-vous ? Je cours des Pyr�n�es � la Manche et de l'Oc�an aux Alpes, et je demande � chacun des trente-six millions de Fran�ais quel profit ils ont retir� de ces cruaut�s stupides exerc�es en leur nom sur des malheureux dont les familles g�missent, dont les cr�anciers s'inqui�tent, dont les affaires p�rissent et qui se suicideront peut-�tre de d�sespoir ou deviendront criminels de rage quand ils auront �chapp� aux rigueurs qu'on leur fait subir. Et, � cette question, nul ne sait ce que j'ai voulu dire, chacun d�cline sa responsabilit� dans � ce qui s'est fait ; le malheur des victimes n'a rien rapport� � personne: des larmes ont �t� vers�es, des int�r�ts ont �t� l�s�s en pure perte. Eh c'est cette monstruosit� sauvage que vous appelez l'int�r�t collectif. J'affirme, pour ma part, que si cet int�r�t collectif n'�tait pas une honteuse erreur, je l'appellerais le plus vil des maraudages.

Mais laissons l� cette furieuse et sanglante fiction, et disons que la seule mani�re de parfaire l'int�r�t collectif consistant � sauvegarder les int�r�ts priv�s, il reste d�montr� et surabondamment prouv� que la chose la plus importante, en mati�re de sociabilit� et d'�conomie, c'est de d�gager, avant tout, l'int�r�t priv�.

J'ai donc raison de dire que la seule v�rit� sociale, c'est la v�rit� naturelle, c'est l'individu, c'est moi.


CHAPITRE III
QUE LE DOGME INDIVIDUALISTE EST LE SEUL DOGME FRATERNEL

Qu'on ne me parle point de la r�v�lation, de la tradition, des philosophies chinoise, ph�nicienne, �gyptienne, h�bra�que, grecque, romaine, tudesque ou fran�aise; en dehors de ma foi ou de ma religion dont je ne dois compte � personne, je n'ai que faire des divagations de l'anc�tre ; je n'ai pas d'anc�tres ! Pour moi, la cr�ation du monde est dat�e du jour de ma naissance; pour moi, la fin du monde doit s'accomplir le jour o� je restituerais � la masse �l�mentaire l'appareil et le souffle qui constituent mon individualit� Je suis le premier homme, je serai le dernier. Mon histoire est le r�sum� complet de l'histoire de l'humanit� ; je n'en connais pas, je n'en veux pas conna�tre d'autre. Quand je souffre, quel bien me revient-il des jouissances d'autrui? Quand je jouis, que retirent de mes plaisirs ceux qui souffrent ? Que m'importe ce qui s'est fait avant moi? En quoi suis-je touch� par ce qui se fera apr�s moi? Je n'ai � servir ni d'holocauste au respect des g�n�rations �teintes, ni d'exemple � la post�rit�. Je me renferme dans le cercle de mon existence, et le seul probl�me que j'aie � r�soudre, c'est celui de mon bien-�tre. Je n'ai qu'une doctrine, cette doctrine n'a qu'une formule, cette formule n'a qu'un mot : JOUIR !

Juste qui l'avoue; imposteur qui le nie.

C'est l� de l'individualisme cru, de l'�go�sme natif, je n'en disconviens pas, je le confesse, je le constate, je m'en vante ! Montrez-moi, pour que je l'interroge, celui qui pourrait s'en plaindre et me bl�mer. Mon �go�sme vous cause-t-il quelque dommage? Si vous dites non, vous n'avez rien � objecter, car je suis libre en tout ce qui ne peut vous nuire. Si vous dites oui, vous �tes un filou, car mon �go�sme n'�tant que la simple appropriation de moi � moi-m�me, un appel � mon identit�, une affirmation de mon individu, une protestation contre toute supr�matie; si vous vous reconnaissez l�s� par l'acte que je fais de ma prise de possession propre, par la retenue que j'op�re de ma propre personne, c'est-�-dire de la moins contestable de mes propri�t�s, vous avouez que je vous appartiens ou tout au moins que vous avez des vues sur moi; vous �tes un propri�taire d'hommes �tabli ou en voie d'�tablissement, un accapareur, un convoiteur du bien d'autrui, un filou.
Il n'y a pas de milieu : ou c'est l'�go�sme qui est de droit, ou c'est le vol ; ou il faut que je m'appartienne, ou il faut que je tombe en la possession de quelqu'un. On ne peut point dire que je me renonce au profit de tous, puisque tous devant se renoncer comme moi, nul ne gagnerait � ce jeu stupide que ce qu'il aurait d�j� perdu, et resterait par cons�quent quitte, c'est-�-dire sans profit, ce qui rendrait �videmment cette renonciation absurde. Du moment donc que l'abn�gation de tous ne peut profiter � tous, elle doit n�cessairement profiter � quelques-uns; ces quelques-uns sont alors les possesseurs de tous, et ce sont probablement ceux-l� qui se plaindront de mon �go�sme.

Eh bien qu'ils encaissent les valeurs que je viens de souscrire en leur honneur.

Tout homme est un �go�ste; quiconque cesse de l'�tre est une chose. Celui qui pr�tend qu'il ne faut pas l'�tre est un filou.
Ah oui, j'entends. Le mot est mal sonnant; vous l'avez jusqu'� ce jour appliqu� � ceux qui ne se contentaient pas de leur bien propre, � ceux qui attiraient � eux le bien d'autrui ; mais ces gens-l� sont dans l'ordre humain, c'est vous qui n'y �tes pas. En vous plaignant de leur rapacit�, savez-vous ce que vous faites? Vous constatez votre imb�cillit�, Vous avez cru jusqu'� ce jour qu'il y avait des tyrans ! Eh bien vous vous �tes tromp�s, il n'y a que des esclaves : l� o� nul n'ob�it, personne ne commande.

�coutez bien ceci: le dogme de la r�signation, de l'abn�gation, de la renonciation de soi a �t� pr�ch� aux populations.

Qu'en est-il r�sult�?

La papaut� et la royaut� par la gr�ce de Dieu, d'o� les castes �piscopales et monacales, princi�res et nobiliaires. Oh ! le peuple s'est r�sign�, s'est annihil�, s'est renonc� longtemps.

�tait-ce bon? Que vous en semble?

Certes, le plus grand plaisir que vous puissiez faire aux �v�ques un peu d�contenanc�s, aux assembl�es qui ont remplac� le roi, aux ministres qui ont remplac� les princes, aux pr�fets qui ont remplac� les ducs grands vassaux, aux sous-pr�fets qui ont remplac� les barons petits vassaux, et � toute la s�quelle des fonctionnaires subalternes qui nous tiennent lieu de chevaliers, vidames et gentill�tres de la f�odalit� ; le plus grand plaisir, ai-je dit, que vous puissiez faire � toute cette noblesse budg�taire, c'est de rentrer au plus vite dans le dogme traditionnel de la r�signation, de l'abn�gation et de la renonciation de vous-m�mes. Vous trouverez encore l� pas mal de protecteurs qui vous conseilleront le m�pris des richesses au risque de vous en d�barrasser; vous trouverez l� pas mal de d�vots qui, pour sauver votre �me, vous pr�cheront la continence, sauf � tirer d'embarras vos femmes, vos filles ou vos s�urs. Nous ne manquons pas, gr�ce � Dieu, d'amis d�vou�s qui se damneraient pour nous si nous nous d�terminions � gagner le ciel en suivant le vieux chemin de la b�atitude, duquel ils s'�cartent poliment, afin, sans doute, de ne pas nous barrer le passage.

Pourquoi tous ces continuateurs de l'hypocrisie antique ne se sentent-ils plus en �quilibre sur les tr�teaux �chafaud�s par leurs devanciers ?

Pourquoi ? Parce que l'abn�gation s'en va et que l'individualisme pousse ; parce que l'homme se trouve assez beau pour oser jeter le masque et se montrer enfin tel qu'il est.

L'abn�gation, c'est l'esclavage, l'avilissement, l'abjection ; c'est le roi, c'est le gouvernement, c'est la tyrannie, c'est la lutte, c'est la guerre civile.

L'individualisme, au contraire, c'est l'affranchissement, la grandeur, la noblesse; c'est l'homme, c'est le peuple, c'est la libert�, c'est la fraternit�, c'est l'ordre.


CHAPITRE IV
QUE LE CONTRAT SOCIAL EST UNE MONSTRUOSIT�

Que chacun dans la soci�t� s'affirme personnellement et n'affirme que lui, et la souverainet� individuelle est fond�e, le gouvernement n'a plus de place, toute supr�matie est d�truite, l'homme est l'�gal de l'homme.

Cela fait, que reste-t-il ? Il reste ce que tous les gouvernements ont vainement tent� de truffi�re; il reste la base essentielle et imp�rissable de la nationalit� ; il reste la commune que tous les pouvoirs perturbent et d�sorganisent pour en faire leur chose; il reste la municipalit�, organisation fondamentale, existence primordiale qui r�siste � toutes les d�sorganisations et � toutes les destructions La commune a son administration, son jury, ses judicatures ; elle les improviserait si elle ne les avait pas.

La France, �tant donc municipalement organis�e par elle-m�me, est d�mocratiquement organis�e de soi. Il n'y a, quant � l'organisme int�rieur, rien � faire, tout est fait ; l'individu est libre et souverain dans la commune; la commune, individu complexe est libre et souverain dans la nation.

Maintenant, la nation, ou les communes, doivent-elles avoir un organe synth�tique et central pour r�glementer certains int�r�ts communs, mat�riels et d�termin�s,et pour servir d'interlocuteur entre la communaut� et l'�tranger? Cela n'est une question pour personne; et je ne vois pas qu'il y a fort � s'inqui�ter de ce que tout le monde admet comme rationnel et n�cessaire. Ce qui est en question, c'est le gouvernement; mais un arbitrage et une chancellerie, dus � l'initiative des communes, rest�es ma�tresses d'elles-m�mes, peuvent constituer, Si l'on veut, une commission administrative, mais non pas un gouvernement.

Savez-vous ce qui fait qu'un maire est agressif dans la commune? C'est le pr�fet. Supprimez le pr�fet, et le maire ne s'appuie plus que sur les individus qui l'ont nomm�e; la libert� de chacun est garantie.

Une institution qui d�pend de la commune n'est pas un gouvernement; un gouvernement � c'est une institution � laquelle la commune ob�it. On ne peut pas appeler un gouvernement ce sur quoi p�se l'influence individuelle; on appelle un gouvernement ce qui �crase les individus sous le poids de son influence.

Ce qui est en question, en un mot, ce n'est pas l'acte civil,dont j'exposerai prochainement la nature et le caract�re, c'est le contrat social.

Il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de contrat social, d'abord parce que la soci�t� n'est pas un artifice, un fait scientifique, une combinaison de la m�canique; la soci�t� est un ph�nom�ne providentiel et indestructible; les hommes, comme tous les animaux de m�urs douces, sont en soci�t� par nature. L'�tat de nature est d�j� l'�tat de soci�t�; il est donc absurde, quand il n'est pas inf�me, de vouloir constituer, par un contrat, ce qui est constitu� de soi et � titre fatal. En second lieu, parce que mon mode d'�tre social, mon industrie, ma croyance, mes sentiments, mes affections, mes go�ts, mes int�r�ts, mes habitudes �chappent � l'appr�hensibilit� de toute stipulation; par la raison simple, mais p�remptoire, que tout ce que je viens d'�num�rer est variable et ind�termin�; parce que mon industrie d'aujourd'hui peut n'�tre pas mon industrie de demain; parce que mes croyances, mes sentiments, mes affections, mes go�ts, mes int�r�ts, mes habitudes changent, ou chaque ann�e, ou chaque mois, ou chaque jour, ou plusieurs fois par jour, et qu'il ne me pla�t pas de m'engager vis-�-vis de qui que ce soit, ni par parole, ni par �crit, � ne jamais changer ni d'industrie, ni de croyance, ni de sentiment, ni d'affection, ni de go�t, ni d'int�r�t, ni d'habitude; d�clarant que si je prenais un pareil engagement ce ne serait que pour le rompre, et affirmant que, Si on me le faisait prendre de force, ce serait la plus barbare en m�me temps que la plus odieuse des tyrannies.

Cependant, notre vie sociale � tous est engag�e par contrat. Rousseau a invent� la chose, et depuis soixante ans le g�nie de Rousseau se tra�ne dans notre l�gislation. C'est en vertu d'un contrat, r�dig� par nos p�res et renouvel� tout derni�rement par les grands citoyens de la Constituante, que le gouvernement nous enjoint de ne voir, de n'entendre, de ne parler, de n'�crire, de ne faire que ce qu'il nous permettra. Telles sont les pr�rogatives populaires dont l'ali�nation constitue le gouvernement des hommes; ce gouvernement, je le mets en question pour ce qui me concerne, laissant d'ailleurs aux autres la facult� de le servir, de le payer, de l'aimer, et finalement de mourir pour lui. Mais quand bien m�me tout le peuple fran�ais consentirait � vouloir �tre gouvern� dans son instruction, dans son culte, dans son cr�dit, dans son industrie, dans son art, dans son travail, dans ses affections, dans ses go�ts, dans ses habitudes, dans ses mouvements, et jusque dans son alimentation, je d�clare qu'en droit, son esclavage volontaire n'engage pas plus ma responsabilit� que sa b�tise ne compromet mon intelligence; et si, en fait, sa servitude s'�tend sur moi sans qu'il me Soit possible de m'y soustraire; s'il est notoire, comme je n'en saurais douter, que la soumission de six, sept ou huit millions d'individus � un ou plusieurs hommes entra�ne ma soumission propre � ce m�me ou � ces m�mes hommes, je d�fie qui que ce soit de trouver dans cet acte autre chose qu'un guet-apens, et j'affirme que, dans aucun temps, la barbarie d'aucun peuple n'a exerc� sur la terre un brigandage mieux caract�ris�. Voir, en effet, une coalition morale de huit millions de valets contre un homme libre est un spectacle de l�chet� contre la sauvagerie duquel on ne saurait invoquer la civilisation sans la ridiculiser ou la rendre odieuse aux yeux du monde.

Mais je ne saurais croire que tous mes compatriotes �prouvent d�lib�r�ment le besoin de servir. Ce que je sens, tout le monde doit le sentir; ce que je pense, tout le monde doit le penser; car je ne suis ni plus ni moins qu'un autre homme; je suis dans les conditions simples et laborieuses du premier travailleur venu. Je m'�tonne, je m'effraie de rencontrer � chaque pas que je fais dans la vie, � chaque pens�e que j'accueille dans ma t�te, � chaque entreprise que je veux commencer, � chaque �cu que j'ai besoin de gagner, une loi ou un r�glement qui me dit: On ne passe pas par l�; on ne pense pas ainsi; on n'entreprend pas cela; on laisse ici la moiti� de cet �cu. � ces obstacles multiples, qui s'�l�vent de toutes parts, mon esprit intimid� s'affaisse vers l'abrutissement ; je ne sais de quel c�t� me retourner; je ne sais que faire, je ne sais que devenir.

Qui donc a ajout� aux fl�aux atmosph�riques, aux d�compositions de l'air, aux insalubrit�s des climats, � la foudre que la science a su dompter, cette puissance occulte et sauvage, ce g�nie malfaisant qui attend l'humanit� au berceau pour la faire d�vorer par l'humanit� ? Qui ? Mais ce sont les hommes eux-m�mes qui, n'ayant pas assez de l'hostilit� des �l�ments, se sont encore donn� les hommes pour ennemis.

Les masses, encore trop dociles, sont innocentes de toutes les brutalit�s qui se commettent en leur nom et � leur pr�judice ; elles en sont innocentes, mais elles n'en sont pas ignorantes ; je crois que, comme moi, elles les Sentent et s'en indignent; je crois que, comme moi, elles ont h�te d'en finir; seulement, n'en distinguant pas bien les causes, elles ne savent comment agir. Je vais essayer de les fixer sur l'un et l'autre point.

Commen�ons par signaler les coupables


CHAPITRE V
DE L'ATTITUDE DES PARTIS ET DE LEURS JOURNAUX

La majest� du Peuple n'a pas d'organe dans la presse fran�aise. Journaux bourgeois, journaux nobles, journaux sacerdotaux, journaux r�publicains, journaux socialistes : livr�es ! domesticit� pure.

Toutes ces feuilles astiquent, frottent, �poussettent les harnais de quelque chevalier politique en expectative d'un tournoi, dont le pouvoir est le prix, dont, par cons�quent, ma servitude, la servitude du Peuple sont le prix.

Except� La Pressequi, parfois, quand son r�dacteur oublie d'�tre orgueilleux pour rester fier, sait trouver quelque �l�vation de sentiments ; except� La Voix du Peuplequi, de temps � autre, sort de la vieille routine pour jeter quelques clart�s sur les int�r�ts � g�n�raux, � je ne puis lire un journal fran�ais sans ressentir, pour celui qui l'a �crit, une fort grande piti� ou un tr�s profond m�pris.

D'une part, je vois venir le journalisme gouvernemental, le journalisme puissant par l'or du budget et par le fer de l'arm�e, celui qui a la t�te ceinte de l'investiture de l'autorit� supr�me et qui tient dans sa main les foudres que cette investiture consacre. Je le vois venir, dis-je, la flamme dans l'�il, l'�cume sur les l�vres, les poings ferm�s comme un roi des halles, comme un h�ros de pugilat; apostrophant � l'aise et avec une l�chet� brutale, un adversaire d�sarm� contre lequel il peut tout et duquel il n'a rien, absolument rien � craindre; le traitant de voleur, d'assassin, d'incendiaire; le parquant comme b�te fauve, lui refusant la pitance, le jetant dans les prisons sans savoir comment, sans lui dire pourquoi et s'applaudissant de ce qu'il fait, vantant la gloire qu'il en retire, comme si, en luttant contre des gens d�sarm�s, il risquait quelque chose et courait quelque p�ril.

Cette couardise me r�volte.

D'autre part, se pr�sente le journalisme de l'opposition, � esclave grotesque et mal �lev� � passant son temps � geindre, � pleurnicher et � demander gr�ce; disant � chaque crachat qu'il re�oit, � chaque coup de poing qu'on lui applique: Vous vous conduisez mal envers moi, vous n'�tes pas justes, je n'ai rien fait pour vous f�cher; et discutant b�tement, comme pour les l�gitimes, les invectives qui lui sont adress�es: Je ne suis pas un voleur, je ne suis pas un assassin, je ne suis point un incendiaire; je v�n�re la religion, j'aime la famille, je respecte la propri�t� ; c'est plut�t vous qui faites m�pris de toutes ces choses. Je suis meilleur que vous et vous m'opprimez ! Vous n'�tes pas g�n�reux.

Ce terre-�-terre m'indigne!

Contre des pol�mistes pareils � ceux que je rencontre dans l'opposition, je comprends la brutalit� du pouvoir; je la comprends, car, apr�s tout, quand le faible est abject, on peut oublier sa faiblesse pour ne se souvenir que de son abjection; or, l'abjection est une chose irritante, comme ce qui rampe et qu'on broie sous le pied, comme on �crase un ver de terre. Ce que je ne comprends pas dans un groupe d'hommes qui s'intitulent d�mocrates et qui parlent au nom du Peuple, principe de toute grandeur et de toute dignit�, c'est l'abjection.

Celui qui parle au nom du peuple, parle au nom du droit; or, je ne comprends pas que le droit s'irrite, je ne comprends pas davantage qu'il daigne discuter avec l'erreur, � plus forte raison dois-je ne pas comprendre qu'il puisse descendre jusqu'� la plainte et � la supplique. On subit l'oppression, mais on ne discute pas avec elle quand on veut qu'elle meurt; car discuter c'est transiger.

Le pouvoir est institu�; vous vous �tes donn� un ma�tre ; vous vous �tes mis (tout le pays, par vos adorables conseils et par votre initiative, s'est mis) � la disposition de quelques hommes; ces hommes usent de la puissance que vous leur avez donn�e; ils en usent contre vous et vous vous plaignez?

Pourquoi?

Est-ce que vous aviez pens� qu'ils allaient s'en servir contre eux-m�mes ?

Vous n'avez pas pu penser cela ; qu'avez-vous d�s lors � bl�mer ?

La puissance doit n�cessairement s'exercer au profit de ceux qui l'ont et au pr�judice de ceux qui ne l'ont pas; il n'est pas possible de la mettre en mouvement sans nuire d'une part et favoriser de l'autre.

Que feriez-vous si vous en �tiez investis ?

Ou vous n'en useriez pas du tout, ce qui serait renoncer purement et simplement � l'investiture; ou vous en useriez � votre b�n�fice et au d�triment de ceux qui l'ont maintenant et qui ne l'auraient plus; alors vous cesseriez de geindre, de pleurnicher et de demander gr�ce pour prendre le r�le de ceux qui vous insultent et pour leur passer le v�tre; mais que me fait � moi, Peuple, qui n'ai jamais le pouvoir et qui, cependant, le fait ; � moi, qui paie sang et argent � l'oppresseur, quel qu'il soit et d'o� qu'il vienne, et qui suit toujours l'opprim� de quelque fa�on que la chose retourne; que me fait � moi cette bascule qui, tour � tour, abaisse et exalte la couardise et l'abjection ?

Qu'ai-je � dire touchant le gouvernement et l'opposition, sinon que celle-ci est une tyrannie en surnum�rariat, et que celui-l� est une tyrannie en exercice ?

Et en quoi me convient-il de m�priser moins ce champion-ci que l'autre, quand tous les deux ne s'occupent que d'�difier leurs plaisirs et leurs fortunes sur mes douleurs et ma ruine ?


CHAPITRE VI
LE POUVOIR. C'EST L'ENNEMI

Il n'y a pas un journal en France qui ne couve un parti, il n'y a pas de parti qui n'aspire au pouvoir, il n'y a pas de pouvoir qui ne soit l'ennemi du Peuple.

Il n'y a pas de journal qui ne couve un parti, car il n'y a pas de journal qui s'�l�ve � ce degr� de dignit� populaire, o� tr�ne le d�dain calme et supr�me de la souverainet� ; le Peuple est impassible comme le droit, fier comme la force, noble comme la libert�, les partis sont turbulents comme l'erreur, hargneux comme l'impuissance, vils comme le servilisme.

Il n'y a pas de parti qui n'aspire au pouvoir, car un parti est essentiellement politique et se forme, par cons�quent, de l'essence m�me du pouvoir, source de toute politique. Que Si un parti Cessait d'�tre politique, il cesserait d'�tre un parti et rentrerait dans le peuple, c'est-�-dire dans l'ordre des int�r�ts, de la production, de l'industrie et des affaires.

Il n'y a pas de pouvoir qui ne soit l'ennemi du peuple, car quelles que soient les conditions dans lesquelles il se trouve plac�, quel que soit l'homme qui en est investi, de quelque nom qu'on l'appelle, le pouvoir est toujours le pouvoir, c'est-�-dire le signe irr�fragable de l'abdication de la souverainet� du peuple; la cons�cration d'une ma�trise supr�me.
Or, le ma�tre, c'est l'ennemi.

La Fontaine l'a dit avant moi.

Le pouvoir, c'est l'ennemi dans l'ordre social et dans l'ordre politique.

Dans l'ordre social:

Car l'industrie agricole, la m�re nourrici�re de toutes les industries nationales, est �cras�e par l'imp�t dont la frappe le pouvoir et d�vor�e par l'usure issue fatalement du monopole financier, dont le pouvoir garantit l'exercice � ses disciples ou agents;

Car le travail, c'est-�-dire l'intelligence, est confisqu� par le pouvoir, aid� de ses ba�onnettes, au profit du capital, �l�ment brut et stupide en soi, qui serait logiquement le levier de l'industrie Si le pouvoir ne faisait point obstacle � leur mutuelle association, qui n'en est que l'�teignoir, gr�ce au pouvoir qui le s�pare d'elle, qui ne paie qu'� demi et qui, s'il ne paie pas du tout, a, pour son usage, des lois et des tribunaux, d'institution gouvernementale dispos�e � ajourner � plusieurs ann�es la satisfaction de l'app�tit du travailleur l�s�;

Car le commerce, musel� par le monopole des banques, dont le pouvoir a la cl�, et garrott� par le n�ud coulant d'une r�glementation turpide, dont le pouvoir tient le bout, peut, en vertu d'une contradiction qui serait un certificat d'idiotisme Si elle existait ailleurs que chez le peuple le plus spirituel de la terre, s'enrichir frauduleusement sur le chef indirect des femmes et des enfants, pendant qu'il lui est interdit de se ruiner sous peine d'infamie;

Car l'enseignement est �court�, cisel�, rogn� et r�duit aux �troites dimensions du moule confectionn� � cet effet par le pouvoir, de telle sorte que toute intelligence qui n'a pas �t� poin�onn�e par le pouvoir est absolument comme Si elle n'�tait pas;

Car celui-l� pr�cis�ment paie, au moyen de le pouvoir, le temple, l'�glise et la synagogue, qui ne va ni au temple, ni � l'�glise, ni � la synagogue;

Car, pour tout dire en peu de mots, celui-l� est criminel qui entend, voit, parle, �crit, sent, pense, agit autrement qu'il ne lui est enjoint par le pouvoir d'entendre, de voir, de parler, d'�crire, de sentir, de penser, d'agir.

Dans l'ordre politique:

Car les partis n'existent et n'ensanglantent le pays que par et pour le pouvoir.

Ce n'est pas le jacobinisme que craignent les l�gitimistes, les orl�anistes, les bonapartistes, les mod�r�s,c'est le pouvoir des jacobins;

Ce n'est pas encore le l�gitimisme que guerroient les jacobins, les orl�anistes, les bonapartistes, les mod�r�s,c'est contre le pouvoir des l�gitimistes.

Et r�ciproquement.

Tous ces partis que vous voyez se mouvoir � la surface du pays, comme flotte, l'�cume sur une mati�re en �bullition, ne se sont pas d�clar�e la guerre � cause de leurs dissidences doctrinales ou de sentiment, mais bien � cause de leurs communes aspirations au pouvoir ; si chacun de ces partis pouvait se dire avec certitude que le pouvoir d'aucun de ses antagonistes ne p�serait plus sur lui, l'antagonisme cesserait instantan�ment, comme il cessa, le 24 f�vrier 1848, � l'�poque o� le peuple ayant d�vor� le pouvoir, s'�taient assimil� les partis.

Il est donc vrai qu'un parti, quel qu'il soit, n'existe et n'est craint que parce qu'il aspire au pouvoir; il est donc vrai que nul n'est dangereux qui n'a pas le pouvoir; il est vrai, par cons�quent, que quiconque a le pouvoir est tout aussit�t dangereux; il est, par contre, surabondamment d�montr� qu'il ne peut exister d'autre ennemi public que le pouvoir.

Donc, socialement et politiquement parlant, le pouvoir, c'est l'ennemi.

Et comme j'ai prouv� plus haut qu'il n'y avait pas de parti qui n'aspir�t au pouvoir, il s'ensuit que tout parti est pr�m�ditement l'ennemi du peuple.


CHAPITRE VII
QUE LE PEUPLE NE FAIT QUE PERDRE SON TEMPS ET PROLONGER SES SOUFFRANCES EN EPOUSANT LES QUERELLES DES GOUVERNEMENTS ET DES PARTIS

C'est ainsi que s'explique l'absence de toutes les vertus populaires dans le sein des gouvernements et des partis ; c'est ainsi que, dans ces groupes nourris de petites haines, de mis�rables rancunes, de mesquines ambitions, l'attaque est tomb�e dans la l�chet� et la d�fense dans l'abjection.

Il faut fl�trir le vieux journalisme ; il faut destituer ces ma�tres sans noblesse qui tremblent de devenir valets ; il faut renvoyer ces valets sans fiert� qui guettent le moment de se faire les ma�tres.

Pour comprendre combien il est urgent de tuer le vieux journalisme, il est n�cessaire que le peuple voie clairement deux choses.

Premi�rement, qu'il ne fait que n�gliger ses affaires et prolonger ses souffrances en �pousant la querelle des gouvernements et des partis, en dirigeant son activit� vers la politique au lieu de l'appliquer � ses int�r�ts mat�riels.

Secondement, qu'il n'a rien � attendre d'aucun gouvernement ni d'aucun parti.

Sauf � le d�montrer ult�rieurement d'une mani�re plus pr�cise, je pose en fait qu'un parti, d�pouill� de cet �tat et de ce prestige patriotiques dont il s'environne pour attraper les sots, n'est tout simplement qu'un assemblage d'ambitieux vulgaires, faisant la chasse aux emplois. Cela est si vrai que la R�publique n'a paru supportable aux royalistes que du moment o� les fonctions publiques ont �t� occup�es par les royalistes qui, j'en fais le serment, ne demanderont jamais � r�tablir la royaut� si on les laisse occuper en paix tous les emplois de la R�publique. Cela est si vrai que les r�publicains n'ont trouv� le royalisme supportable que d�s l'instant o�, sous le nom de R�publique, ils l'ont g�r� et administr�. Cela est enfin si vrai que le parti bourgeois a fait de 1815 � 1833 la guerre aux nobles, parce que les bourgeois �taient �cart�s des emplois que les nobles et les r�publicains ont fait de 1830 � 1848 la guerre aux bourgeois, parce que les uns et les autres �taient �cart�s des emplois et que, depuis l'av�nement au pouvoir des royalistes, le grand grief des r�publicains contre eux c'est qu'ils ont destitu� des fonctionnaires de formation soi-disant r�publicaine, avouant ainsi, avec une na�vet� touchante que, pour eux, la R�publique est une question d'�margement.

Par la m�me raison qu'un parti se meut pour s'approprier les emplois ou le pouvoir, le gouvernement, qui en est nanti, s'agite pour les conserver. Mais comme un gouvernement se trouve, � tort ou � raison, entour� d'un appareil de forces qui lui permet de traquer, de pers�cuter, d'opprimer ceux qui veulent le d�pouiller, le peuple qui, par contrecoup, subit les mesures oppressives provoqu�es par l'agitation des ambitieux et dont, d'ailleurs, la grande �me s'ouvre aux tribulations des opprim�s, suspend ses affaires, marque un point d'arr�t dans la voie progressive qu'il parcourt, s'informe de ce qui se dit, de ce qui se fait, s'�chauffe, s'irrite et finalement pr�te main-forte pour aider au renversement de l'oppresseur.

Mais le peuple ne s'�tant pas battu pour lui, attendu que le droit, comme je l'expliquerai plus loin, n'a pas, pour triompher, besoin de combat, il a vaincu sans profit ; mis au service des ambitieux, son bras, a pouss� au pouvoir une nouvelle coterie � la place de l'ancienne et bient�t les oppresseurs de la veille, devenant les opprim�s, le peuple qui, comme devant, re�oit encore le contrecoup des mesures oppressives provoqu�es par l'agitation du parti vaincu et dont, comme toujours, la grande �me s'ouvre aux tribulations des victimes, suspend de nouveau ses affaires, et finit par pr�ter une fois de plus main-forte aux ambitieux.

Mais, en d�finitive, le peuple dans ce jeu brutal et cruel, ne fait que perdre son temps et aggraver sa situation il s'appauvrit et souffre. Il n'avance pas d'une semelle.

Il est difficile, je l'avouerai sans r�pugnance, que les fractions populaires qui sont tout sentiment, tout passion, se contiennent lorsque l'aiguillon de la tyrannie les pique trop avant; mais s'il est d�montr� que l'emportement des partis n'aboutit qu � empirer les choses, s'il est prouv� en outre, que le mal dont le peuple a � se plaindre lui est apport� par des groupes qui, par cela seul qu'ils n'agissent pas comme lui, agissent contre lui, il ne reste aux partis qu'� faire halte, au nom du peuple qu'ils oppriment, qu'ils appauvrissent, qu'ils abrutissent et qu'ils accoutument � ne faire que se quereller. Mais il n'y a pas � compter sur les partis. Le peuple ne doit compter que sur lui-m�me.

Sans remonter fort haut dans notre histoire, en prenant seulement les pages des deux derni�res ann�es qui viennent de s'�couler, il est facile de voir que les lois oppressives qui ont �t� rendues ont toutes, pour cause premi�re, la turbulence des partis. Il serait long et fastidieux d'en faire ici l'�num�ration, mais je dois dire, pour me conformer � l'exactitude des faits historiques, que si, depuis f�vrier 1848, une mesure tyrannique peut �tre cit�e qui ne s'appuie pas sur des provocations de parti, qui soit due au bon plaisir du pouvoir, c'est celle dont M. Ledru-Rollin enjoignit, dans ses circulaires, l'ex�cution � ses pr�fets.

Depuis cette �poque, les pr�rogatives populaires s'en sont all�es une � une, pour avoir �t� d�couvertes et livr�es par l'impatience et l'agitation des ambitieux. Le pouvoir ne pouvant sp�cialiser, la loi frappe tout le monde des coups, que seuls, les partis devraient subir, le peuple est opprim�, la faute n'en est qu'aux partis.

Si les partis ne sentaient pas le peuple sur leurs derri�res, si, tout au moins, le peuple, exclusivement occup� de ses int�r�ts mat�riels, de ses industries, de son commerce, de ses affaires, couvrait de son indiff�rence ou m�me de son m�pris cette basse strat�gie qu'on appelle la politique, s'il prenait, � l'�gard de l'agitation morale, l'attitude qu'il prit le 13 juin vis-�-vis de l'agitation mat�rielle, les partis, tout � coup isol�s, cesseraient de s'agiter ; le sentiment de leur impuissance glacerait leur audace; ils s�cheraient sur pied, s'�graineraient peu � peu dans le sein du peuple, s'�vanouiraient enfin et le gouvernement qui n'existe que par l'opposition, qui ne s'alimente que des querelles que les partis lui suscitent, qui n'a sa raison d'�tre que dans les partis, qui, en un mot, ne fait depuis cinquante ans que se d�fendre et qui, s'il ne se d�fendait plus, cesserait d'�tre, le gouvernement, dis-je, pourrirait comme un corps mort; il se dissoudrait de lui-m�me, et la libert� serait fond�.


CHAPITRE VIII
QUE LE PEUPLE N'A RIEN A ATTENDRE D'AUCUN PARTI

Mais la disparition du gouvernement, l'an�antissement de l'institution gouvernementale, le triomphe de la libert� dont tous les partis parlent, ne feraient r�ellement l'affaire d'aucun parti, car j'ai surabondamment prouv� qu'un parti, par cela seul qu'il est parti, est essentiellement gouvernemental. Aussi les partis se gardent-ils de laisser croire au peuple qu'il peut se passer de gouvernement. De leur pol�mique quotidienne, il r�sulte, en effet, que le gouvernement agit mal, que sa politique est mauvaise, mais qu'il pourrait agir mieux, que sa politique pourrait �tre meilleure. En fin de compte, chaque journaliste laisse au fond de ses articles cette pens�e: Si j'�tais l�, vous verriez comment je gouvernerais !

Eh bien! voyons si v�ritablement il y a une mani�re �quitable de gouverner; voyons s'il est possible d'�tablir un gouvernement dirigeant et d'initiative, un pouvoir, une autorit� sur les bases d�mocratiques du respect individuel. Il m'importe d'examiner � fond cette question, car j'ai dit tout � l'heure que le peuple n'avait rien � attendre d'aucun gouvernement ni d'aucun parti et j'ai h�te d'en venir aux preuves.

Nous voil� en 1852; le pouvoir que vous esp�rez avoir, vous montagne, vous socialisme, vous mod�r�s,m�me je n'y tiens pas vous l'avez. La majorit� est imposante � gauche, je m'en applaudis; soyez les bienvenus. Compliments faits, comment entendez-vous la besogne ?

Je vous fais gr�ce de vos divisions intestines; je m'abstiens de voir parmi vous Girardin. Proudhon. Louis Blanc, Pierre Leroux, Consid�rant, Cabet, Raspail ou leurs disciples ; je suppose qu'il r�gne parmi vous une parfaite union, pour vous servir je suppose l'impossible, car je veux, avant tout, faciliter le raisonnement.

Vous voil� donc d'accord, qu'allez-vous faire?

�largissement de tous les prisonniers politiques; amnistie g�n�rale. Bien. Vous n'excepterez pas les princes, sans doute, car vous auriez l'air de les craindre et cette crainte trahirait une d�faite de vous-m�mes ce serait avouer qu'on pourrait bien vous les pr�f�rer, aveu qui impliquerait l'incertitude d'accomplir le bien g�n�ral.

Les injustices une fois r�par�es dans l'ordre politique, abordons l'�conomie et la sociabilit�.

Vous ne ferez pas banqueroute, cela va sans dire, c'est vous qui avez r�crimin� contre M. Fould ; l'honneur national que vous entendez � la fa�on de Garnier-45 centimes vous fera un devoir de respecter la Bourse au d�triment de trente-cinq millions de contribuables la dette cr��e par les monarchies a un trop noble caract�re pour que tout le peuple, fran�ais ne doive pas se saigner annuellement de quatre cent cinquante millions au profit d'une poign�e d'agioteurs. Vous commencerez donc par sauver la dette, nous serons ruin�s mais honorables, ces deux qualifications ne s'accordent gu�re par le temps qui court; mais, enfin, c'est encore du vieux temps que vous faites, et le peuple ob�r�, comme devant, en pensera ce qu'il voudra.

Mais, j'y pense, vous devez avant tout exon�rer les pauvres, les travailleurs, les prol�taires ; vous arrivez avec une loi contributive sur les riches. � la bonne heure ! je suis capitaliste et vous me demandez un pour cent, diable comment me tirer de l�? Tout bien r�fl�chi, ce n'est pas moi qui utilise mon capital, je le pr�te � l'industrie ; l'industriel en ayant grand besoin, ne laissera pas de le prendre pour un pour cent en plus, c'est donc sur lui que je me d�chargerai de la contribution. L'imp�t sur le Capital tombe net sur le nez du travail.

Je suis rentier et vous frappez le coupon, ceci est inqui�tant, par exemple. � tout prendre, cependant, il y a un moyen de s'en tirer. Qui est-ce qui doit? C'est l'Etat. Puisque c'est l'Etat, le malheur n'est pas grand ; l'imp�t qui p�se sur le coupon d�pr�cie imm�diatement d'autant la valeur de ce coupon; le coupon �tant d�pr�ci� au pr�judice du d�biteur qui est l'Etat et au profit du tr�sor qui est l'Etat; l'Etat tire de sa poche pour mettre dans sa caisse et il reste quitte et moi aussi. Le tour est tr�s joli et j'avoue que vous �tes d'une belle force.

Je suis propri�taire de maisons de ville et vous imposez mes appartements; � cela je n'ai rien, absolument rien � dire. Vous vous arrangerez avec mes locataires car vous ne me supposez pas, sans doute, assez sot pour ne pas me couvrir de l'imp�t sur le loyer.

Le mot le plus d�pourvu de sens qui ait �t� prononc� depuis la r�volution de f�vrier c'est celui-ci : L'IMP�T SUR LES RICHES. Mot, sinon pervers, du moins profond�ment irr�fl�chi. Je ne sais ce qu'on appelle les riches dans un pays comme celui-ci o� tout le monde est endett� et o� l'�tat des m�urs pousse la plupart des propri�taires, rentiers et capitalistes, � d�penser, par an, plus que leur revenu. En tout cas, le riche admis, ,je vous d�fie de l'atteindre, vos tentatives sur lui n'indiquent qu'une grossi�re ignorance des lois �l�mentaires de l'�conomie sociale et de la solidarit� des int�r�ts. Le coup que vous voudrez porter au riche ira frapper sur l'industriel, sur le prol�taire, sur le pauvre. Voulez-vous exon�rer le pauvre? N'imposez personne. Administrez la France avec 180 ou 200 millions, comme s'administrent les Etats-Unis; or, 200 millions dans un pays comme la France se trouve sans qu'on y prenne garde; n'en donnons-nous pas cent rien que pour fumer de mauvais cigares?

Mais, pour cela, il ne faudrait qu'administrer et vous voulez gouverner : C'est bien autre chose. Frappez donc les riches, apr�s quoi vous r�glerez vos comptes avec les pauvres.

D�j�, la formation de votre budget vous met sur les bras bon nombre de m�contents; ces questions d'argent, voyez-vous. sont fort d�licates. Enfin, passons outre.

Proclamez-vous la libert� illimit�e de la presse? Cela vous est interdit. Vous ne changerez pas la base de l'imp�t, vous ne toucherez pas � la fortune publique sans pr�ter le flanc � une discussion de laquelle vous ne sortiriez pas ingambes. Je me sens personnellement dispos� � prouver, clair comme le jour, votre imp�ritie sur ce point et votre propre conservation vous ferait un imp�rieux devoir de me faire taire, sans compter que vous feriez bien.

La presse ne serait donc pas libre, pour cause de budget. Aucun gouvernement � gros budget ne peut proclamer la libert� de la presse; cela lui est express�ment d�fendu. Les promesses ne vous manqueront pas , mais promettre n'est pas tenu, demandez � M. Bonaparte.

Vous garderez �videmment le minist�re de l'instruction publique et le monopole universitaire; seulement, vous dirigerez exclusivement l'enseignement dans le sens philosophique, d�clarant une guerre atroce au clerg� et aux j�suites, ce qui fait que je deviendrai j�suite contre vous, comme je me fais philosophe contre M. de Montalembert, au nom de ma libert�, qui consiste � �tre ce qu'il me pla�t d'�tre, sans que ni vous ni les j�suites aient rien � y voir.

Et les cultes, aboliriez-vous le minist�re des cultes? J'en doute. Je m'imagine que, dans l'int�r�t des gouvernomanes, vous cr�eriez plut�t des minist�res que d'en supprimer. Il y aurait un minist�re des cultes comme aujourd'hui et je payerai le cur�, le ministre et le rabbin parce que je ne vais ni � la messe, ni au pr�che, ni � la c�ne.

Vous conserveriez le minist�re du commerce, celui de l'agriculture, celui des travaux publics, celui de l'int�rieur surtout, car vous auriez des pr�fets, des sous-pr�fets, une police d'Etat, etc., et en gardant et dirigeant tous ces minist�res, qui constituent pr�cis�ment la tyrannie d'aujourd'hui ; cela ne vous emp�cherait pas de dire que la presse, l'instruction, les cultes, le commerce, les travaux publics, l'agriculture sont libres. Mais on en dit autant dans ce moment. Que feriez-vous qu'on ne fasse pas � l'heure qu'il est? Ce que vous feriez, je vais vous le dire: au lieu d'attaquer, vous vous d�fendriez.
Je ne vous vois d'autres ressources que de changer tout le personnel des administrations et des parquets, et d'agir � l'�gard des r�actionnaires comme les r�actionnaires agissent envers vous. Mais ceci ne s'appelle pas gouverner, ce syst�me de repr�sailles constitue-t-il le gouvernement? Si j'en juge par ce qui se passe depuis quelque soixante ans, Si je me rends bien compte de la seule chose que vous ayez � faire en devenant gouvernement, j'affirme que gouverner n'est rien autre chose que se battre, se venger, ch�tier. Or, Si vous ne vous apercevez pas que c'est sur nos �paules que vous �tes battus et que vous battez vos adversaires, nous ne saurions, pour notre part, nous le dissimuler et j'estime que le spectacle doit tirer � sa fin.

Pour r�sumer toute l'impuissance d'un gouvernement, quel qu'il soit, � faire le bien public, je dirai qu'aucun bien ne peut sortir que des r�formes, Or, toute r�forme �tant irr�missiblement une libert�, et toute libert� �tant une force acquise au peuple et, par contre, une atteinte � l'int�grit� du pouvoir, il s'ensuit que la voie des r�formes qui, pour le peuple, est la voie de la libert�, n'est, pour le pouvoir, que la voie fatale de la d�ch�ance. Si donc vous disiez que vous voulez le pouvoir pour op�rer des r�formes, vous avoueriez du m�me coup que vous voulez atteindre la puissance dans le but pr�m�dit� d'abdiquer la puissance. Outre, que je ne trouve pas dans moi assez de sottise pour vous croire autant d'esprit que cela, je d�couvre qu'il serait contraire � toutes les lois naturelles ou sociales et principalement � celle de la conservation propre, � laquelle nul �tre ne peut faillir, que des hommes investis de la puissance publique se d�pouillassent, de leur plein gr�, et de l'investiture et du droit princier qu'elle leur conc�de de vivre dans le luxe sans se fatiguer � le produire. Allez raconter vos balivernes ailleurs.

Votre gouvernement ne peut avoir qu'un objet : vous venger de celui-ci, tout comme celui qui vous suivra ne pourra avoir qu'un but: se venger de vous. L'industrie, la production, le commerce, les affaires du peuple, les int�r�ts de la multitude ne s'accommodent pas de ces pugilats ; je propose qu'on vous laisse seuls vous luxer les m�choires et que nous allions � nos affaires.

Si le journalisme fran�ais veut �tre digne du peuple auquel il s'adresse, il doit cesser d'ergoter sur les d�plorables reins de la politique. Laissez les rh�teurs fabriquer � leur aise des lois que les int�r�ts et les m�urs d�borderont, quand il vous plaira de ne pas interrompre, par vos criailleries inutiles, le libre d�veloppement des int�r�ts et la manifestation des m�urs. La politique n'a jamais appris � personne le moyen de gagner honorablement son d�ner ; ses pr�ceptes n'ont servi qu'� stipendier la paresse et � encourager le vice. Ne nous parlez donc plus de politique. Remplissez vos colonnes d'�tudes �conomiques et commerciales ; dites-nous ce qui a �t� invent� d'utile; ce que, dans un pays quelconque, on a d�couvert de mat�riellement ou de moralement profitable � l'accroissement de la production, � l'am�lioration du bien-�tre: tenez-nous au courant des progr�s de l'industrie, afin que nous puisions, dans ces renseignements, les moyens de gagner notre vie et de la placer dans un milieu confortable. Tout cela nous importe plus, je vous le d�clare, que vos dissertations stupides sur l'�quilibre des pouvoirs et sur la violation d'une Constitution qui, rest�t-elle vierge, ne me para�t pas, � vous parler franchement, fort digne de mon respect.


CHAPITRE IX
DE L'ELECTORAT POLITIQUE OU SUFFRAGE UNIVERSEL

Je suis naturellement conduit, par ce qui pr�c�de, � l'examen des causes qui engendrent les vices dont j'ai parl�. Ces causes, je les trouve dans l'�lectorat.

Voil� deux ans pass�s que, pour des raisons sordides, dont je veux bien croire que les partis ne se rendent pas compte, on entretient le peuple dans


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