Source : http://endehors.org/news/7594.shtml
Les idéologues du système marchand ont coutume de confondre marché et
responsabilité. Le marché, ou plutôt, les lois du marchés, seraient le
meilleur moyen afin que s’«exprime l’esprit d’initiative et de
responsabilité de l’être humain».Cette vision qui constitue un des
socles les plus solides et les plus convainquant de la «pensée unique»
est en passe de constituer dans l’inconscient collectif le fondement de
tout comportement individuel et collectif.Et pourtant … Il n’en a
pas été toujours ainsi. La «rationalité» du comportement humain,
forcément social, n’a pas toujours, dans l’Histoire, été déterminée de
la manière dont elle l’est aujourd’hui. Ceci permet de prendre
conscience de la relativité des «évidences», et doit nous permettre de
prendre un recul nécessaire pour porter un jugement sur le «sens» de ce
que l’on voit, et donc des jugements que l’on est amené à porter sur
soi et/ou sur les autres. L’ IRRESISTIBLE ASCENSION DE L’«ESPRIT» DU MARCHE
La
conception sociale de la responsabilité ou de l’irresponsabilité de
l’individu est toujours fonction du rapport social dominant. Quiconque
transgresse ses lois est taxé d’irrationalité voire de folie. Quiconque
les respecte est qualifié d’individu «normal». L’Histoire est pleine de
ces individus qui, contre «toute évidence» se sont élevés ou ont
dénoncé des principes sociaux et économiques, ont été condamnés pour
cela, pour… être réhabilités quelques siècles plus tard, voire
considérés comme des précurseurs, voire des devins (?).
C’est
durant le Moyen Age (et oui!) qu’ont été jetées les bases de ce qui
constitue aujourd’hui le «comportement rationnel de l’être social»,
c’est à dire de ce qui est perçu, convenu, accepté, comme un
comportement «économiquement normal» ou dit autrement «socialement
normal». En effet, face à une conception sociale et politique dominée
par la religion durant les siècles de cette époque, s’est peu à peu
développé un comportement, une activité, une manière de faire et d’être
tout à fait nouvelle. Les «marchands», de l’an 1000 au 18e
siècle, donnent un autre sens à l’activité sociale et à l’image sociale
de l’individu. On passe de l’individu «sujet de Dieu» à l’«être social
sujet de sa propre histoire». Ainsi la notion de responsabilité se
«laïcise»… l’être humain du Moyen Age, responsable de ses actes devant
Dieu, et craignant ce dernier dans tous ses actes de la vie, cède peu à
peu la place à un individu pour lequel le «sens des affaires » devient
la préoccupation dominante. Faire de l’argent devient alors au moins
aussi important que de «faire plaisir à Dieu». D’ailleurs l’Eglise ne
s’y est pas trompé et à vu très rapidement les risques que représentait
ce nouveau comportement qui, en quelque sorte, la concurrençait dans sa
domination sociale. Ce processus bien entendu affecte toutes les
instances de la société et même, et surtout, le Pouvoir. La Renaissance
d’abord et ensuite, et surtout, le Siècle des Lumières sont les étapes
de cette «mutation mentale» et c’est la bourgeoisie commerçante qui est
le fer de lance du changement politique et économique qui aboutit à
l’instauration et à la généralisation de l’économie marchande au 18 et
surtout au 19 e siècle. Sans pour cela renier Dieu, celui-ci
prend tout de même un sérieux «coup de vieux» et se voit relégué aux
marges des préoccupations humaines. D’un Dieu fondateur de valeurs, on
passe ainsi à un Dieu caution des nouvelles valeurs. Celles ci se
fondent dans le moule utilisé à fabriquer l’essence de la nouvelle
société: l’argent.
LE REGNE DE LA MORALE MARCHANDE
Aujourd’hui c’est chose
acquise et intégrée, la morale marchande nous pénètre toutes et tous et
nous détermine dans notre comportement social ainsi que dans le
jugement et la perception que nous avons de l’Autre. De manière
générale il ne nous viendrait pas à l’idée d’accréditer une rationalité
autre que celle qui préside à la cohérence du système marchand
dominant. Remettre en question cette rationalité demande un énorme
effort d’«arrachement» à la norme sociale… effort aussi important que
celui que devaient fournir celles et ceux de nos ancêtres remettant en
cause la conception déiste de la société. Remettre en question cette
rationalité c’est être montré du doigt, considéré comme un «hérétique»,
un utopiste ou un fou (ce qui est considéré comme la même chose ou à
peu prés), voire un être dangereux…
Sans parler des
conservateurs, c’est à dire celles et ceux qui souhaitent perpétuer le
système dominant, les «progressistes» tombent dans le piège du
caractère indépassable de la norme dominante. Le «changement» n’est
alors conçu que comme un «aménagement» du système dominant, c’est à
dire dans le plus grand respect de ce qui constitue son fondement. Qui
en effet aujourd’hui remet en question (en dépit de la frénésie des
discours essentiellement incantatoires) la marchandise et ses principes
d’existence et son fonctionnement? Peu, très peu, et d’ailleurs le
critère de responsabilité se fonde sur ce respect, c’est à dire sur la
reconnaissance explicite ou implicite du fondement de sa rationalité.
Remettre en question la marchandise est socialement considéré comme
parfaitement irresponsable. On conteste, on fustige le marché pour ses
excès, parce que «on ne le contrôle pas suffisamment», mais en aucun
cas on ne remet en question son existence, son essence. Ainsi se
développe une espèce de «contestation molle», de «pseudo radicalité»,
qui donne l’impression de la radicalité à celles et ceux qui la
tiennent ou qui la reçoivent, contestation qui devient l’alibi
démocratique de la perpétuation du système marchand. La plus
grande des mystifications a été d’assimiler «citoyenneté et «économie
de marché» (voir l’article «LA MARCHANDISE CONTRE LA CITOYENNETE»). En
effet, qu’un système, qui a pour principe d’instrumentaliser l’être
humain, puisse se parer, idéologiquement, du concept de citoyenneté a
quelque chose d’extraordinairement mensonger, manipulateur. Et ça
marche. Ca marche au point que le rapport marchand structure notre
rapport social dans ce qu’il a de plus intime et personnel. Prenons
le cas du respect de l’autre et du civisme: le respect de l’autre, dans
notre activité sociale est garanti, non par le respect qu’on lui porte,
mais la crainte que l’on a d’avoir un «malus» par notre compagnie
d’assurance. Ainsi, l’entreprise d’assurance devient implicitement la
garante du respect des codes de bonne conduite. Sans parler de nos
besoins qui sont dictés non par nos goûts ou notre besoin nutritionnel
mais par les services marketing des grosses entreprises de l’industrie
agro-alimentaire… il est évident qu’un gamin qui mange, aujourd’hui,
pour son goûter du pain et du chocolat est un ridicule passéiste aux
yeux des autres. Ainsi, globalement, la rationalité marchande ne
nous agresse plus parce que nous l’avons intégré, elle est en nous.
Nous l’avons intégré comme nos ancêtres avaient intégré les valeurs de
leur époque. Elle est en passe de constituer, que dis-je? elle
constitue, l’essentiel du fondement de notre comportement social… Elle
constitue, ne nous en déplaise, la principale force de résistance au
changement. Mais, de même que la Foi (quelle que soit
la religion, mono ou polythéiste) était prétexte à toutes les excès et
atrocités, l’Argent et le système qui le sous tend va être, et est, le
prétexte à tous les conflits et de toutes les aberrations telle que (et
ce n’est pas la seule), l’accroissement des inégalités et de la
pauvreté dans un monde de plus en plus à même de pouvoir satisfaire les
besoins de chaque individu… et c’est là, par la prise de conscience de
ces situations, que réside le salut de l’humain, autrement dit c’est
là, et par là, que l’Histoire se fait.
Patrick MIGNARD
|