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Je viens de lire un extrait de lettre de notre vaillant camarade A. Petrini, qui se trouve en U.R.S.S., dans une situation de proscrit. J'y trouve les lignes suivantes :
�... Un par un on nous emprisonne tous. Les vrais r�volutionnaires ne peuvent pas jouir de la libert� en Russie. La libert� de la presse et celle de la parole sont supprim�es, aucune diff�rence donc entre Staline et Mussolini�.
J'ai soulign� expr�s la derni�re phrase, car elle est parfaitement juste.
Cependant, pour bien comprendre toute la justesse de cette br�ve formule, pour bien saisir tout son terrible r�alisme, il est indispensable d'avoir du fascisme une notion profonde et nette : plus profonde et plus nette que celle qui est g�n�ralement admise dans les milieux de gauche.
Ayant cette notion, le lecteur comprendra la phrase de Petrini non pas comme une sorte de boutade, mais comme l'expression exacte d'une tr�s triste r�alit�.
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Lorsque il y a douze ans, le mouvement de Mussolini � le fascisme italien remporta sa victoire, on croyait g�n�ralement que celle-ci n'�tait qu'un �pisode local, passager, sans lendemain.
Depuis, non seulement le �fascisme� s'est consolid� en Italie, mais des mouvements analogues se d�clench�rent et l'emport�rent dans plusieurs pays. Dans d'autres, le �fascisme�, sous tel ou tel aspect, forme un courant d'id�es mena�ant. Le terme lui-m�me, d'abord purement national, est devenu g�n�ral, international.
Cet �tat de choses nous impose la conclusion que voici : le mouvement dit �fasciste� doit avoir des bases historiques concr�tes, profondes et vastes. Dans le cas contraire, il ne serait pas ce qu'il est.
Quelles seraient donc ses bases? Quelles seraient les raisons principales de la naissance et, surtout, des succ�s du fascisme?
Pour ma part, j'en con�ois trois, que je consid�re, dans leur ensemble, comme raisons fondamentales de son triomphe.
1� Raison �conomique. Elle est assez nette et g�n�ralement bien comprise. En quelques mots la voici : Le capitalisme priv� (dont la base �conomique est la libre concurrence des app�tits pour le maximum de profits, et dont l'expression politique est la d�mocratie bourgeoise) est en pleine d�composition, en pleine faillite. Violemment attaqu� par tous ses ennemis, de plus en plus nombreux, il s'�croule dans la boue, dans le crime, dans l'impuissance. Les guerres, la crise, les arm�es de ch�meurs, la mis�re des masses, face � l'abondance des richesses mat�rielles et � la possibilit� illimit�e de les augmenter encore, d�montrent cette impuissance du capitalisme priv� � r�soudre les probl�mes �conomiques de l'�poque. D'une fa�on de plus en plus g�n�rale, on est, aujourd'hui, conscient de son agonie, de sa mort imminente. Alors instinctivement ou sciemment, on pense � lui substituer un capitalisme nouveau mod�le, dans l'espoir que ce dernier pourra �sauver le monde�. On pense � une fois de plus dans l'histoire humaine � � la haute mission d'un �tat fort, tout-puissant, � base dictatoriale. On pense � un capitalisme d'�tat, dirig� par une dictature �au-dessus des int�r�ts priv�s�. Telle est la nouvelle orientation du capitalisme qui alimente le mouvement fasciste �conomiquement.
2� Raison sociale. Elle est aussi tr�s nette et, g�n�ralement, bien comprise. La faillite du capitalisme priv�, avec toutes ses cons�quences effroyables, cr�e une situation nettement r�volutionnaire. Les masses, de plus en plus malheureuses, s'agitent. Les courants r�volutionnaires gagnent du terrain. Les travailleurs organis�s se pr�parent, de plus en plus activement, � combattre le syst�me qui les �crase au profit de bandes de malfaiteurs. La classe ouvri�re, librement et combativement organis�e (politiquement, syndicalement, id�ologiquement) devient de plus en plus g�nante, de plus en plus mena�ante pour les classes poss�dantes.
Ces derni�res se rendent compte de leur situation pr�caire. Elles ont peur. Alors, instinctivement ou sciemment, elles cherchent le salut. Elles s'efforcent de maintenir, � tout prix, leur situation privil�gi�e, bas�e sur l'exploitation des masses laborieuses. Il importe surtout que ces derni�res restent un troupeau exploit�, salari�, tendu par les ma�tres.
S'il est impossible de maintenir le mode d'exploitation actuel, il faudra changer le mode (ce qui n'est pas grave), pourvu que le fond reste. Les ma�tres d'aujourd'hui pourront rester tels s'ils acceptent de devenir membres d'un vaste appareil dirigeant, �conomique, social et politique, essentiellement �tatiste. Or, pour r�aliser cette nouvelle structure sociale, il faut disposer, avant tout, d'un �tat omnipotent, men� par un homme fort, un homme � poigne, un dictateur, un Mussolini, un Hitler ! Telle est la nouvelle orientation du capitalisme qui alimente le fascisme socialement.
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Si le fascisme n'avait que ces deux bases : base �conomique et base sociale, il n'aurait jamais acquis la puissance que nous lui connaissons. Sans aucun doute, les masses travailleuses organis�es lui auraient, rapidement et d�finitivement barr� la route. En effet, les moyens avec lesquels la classe laborieuse lutte g�n�ralement contre le capitalisme resteraient valables sauf quelques remaniements de d�tails, pour lutter efficacement contre la r�action et le fascisme. Ce ne serait que la continuation de la grande lutte historique des travailleurs contre leurs exploiteurs. Combien de fois, d�j�, au cours de l'histoire, l'ennemi changea de m�thode, de fa�ade ou d'armes! Ceci n'emp�chait nullement les travailleurs de continuer leur lutte, sans perdre l'�quilibre ou l'assurance, sans se laisser d�monter par les man�uvres de et les volte-face de l'adversaire.
Or, voici ce qui est important. Le fascisme, tout en �tant consid�r� comme une nouvelle man�uvre (d�fensive et offensive) du capitalisme remporta partout o� il s'est mis s�rieusement � l'�uvre, un tel succ�s � �blouissant, extraordinaire, fantastique � que la lutte de la classe laborieuse s'av�ra du coup et partout, � en Italie comme en Allemagne, en Allemagne comme en Autriche, en Autriche comme en d'autres pays, � non seulement difficile, mais absolument inefficace et impuissante. Non seulement la d�mocratie lib�rale bourgeoise ne sut se d�fendre, mais aussi le socialisme, le communisme (bolcheviste) ; le mouvement syndical, etc., furent absolument impuissants � combattre le capitalisme aux abois man�uvrant pour se sauver. Et non seulement toutes ces forces ne purent livrer une r�sistance victorieuse au capitalisme r�organisant ses rangs boulevers�s, mais ce fut ce dernier qui, rapidement, se regroupa et �crasa tous ses ennemis.
Impuissance du socialisme, qui �tait si fort en Allemagne, en Autriche, en Italie. Impuissance du �communisme�, tr�s fort, lui aussi, surtout en Allemagne. Impuissance des organismes syndicaux. Comment expliquer cela ?
Le probl�me, d�j� assez compliqu�, le devient davantage si l'on songe � la situation actuelle en U.R.S.S. Comme on sait, ce fut le communisme autoritaire et �tatiste (le bolchevisme) qui y remporta une victoire compl�te et assez facile lors des �v�nements de 1917. Or, de nos jours, presque 17 ans apr�s cette victoire, non seulement ce communisme s'av�re impuissant � r�sister au fascisme dans d'autres pays, mais m�me en ce qui concerne le r�gime de l'U.R.S.S., on qualifie ce dernier, de plus en plus fr�quemment, de plus en plus sciemment, de �fascisme rouge�. On compare Staline � Mussolini. On constate dans ce pays l'exploitation f�roce des masses travailleuses par l'appareil dirigeant, comprenant un million de privil�gi�s qui s'appuient, comme partout ailleurs, sur une force militaire et polici�re. On y constate l'absence de toute libert�. On y constate des pers�cutions arbitraires et impitoyables. Et ce qui importe, c'est que de pareilles constatations ou appr�ciations �manent non pas des milieux bourgeois, mais surtout des rangs r�volutionnaires : socialistes, syndicalistes, anarchistes, et m�me des rangs de l'opposition communiste (trotskiste) qui, pour cette raison, �reprend la lutte �mancipatrice� et forme la IVe Internationale.
Tous ces faits sont extr�mement troublants. Ils nous m�nent fatalement � cette conclusion, paraissant paradoxale, que m�me en U.R.S.S., quoique sous des apparences diff�rentes, c'est le fascisme qui l'emporte ; que c'est un nouveau capitalisme (capitalisme d'�tat dirig� par un homme � poigne, un dictateur, un Staline !) qui s'installe.
Comment expliquer tout cela ?
Y aurait-il donc encore un �l�ment, encore une base, encore une raison d'�tre qui donnerait au fascisme une force tout � fait particuli�re ?
Je r�ponds : oui. C'est la troisi�me raison : celle, pr�cis�ment, qu'il me reste � examiner. Je la consid�re comme la plus importante, en m�me temps que la plus compliqu�e et la moins comprise. C'est elle, cependant, qui nous explique tout.
3� Raison psychologique (ou id�ologique). La raison fondamentale des succ�s fascistes et de l'impuissance des forces �mancipatrices est, � mon avis, l'id�e n�faste de la dictature. Je dirai m�me plus. Il existe une id�e r�pandue � un tel point qu'elle est devenue presque un axiome. Des millions et des millions d'hommes s'�tonneraient, aujourd'hui encore, si on la mettait en doute. Mieux encore : bon nombre d'anarchistes et de syndicalistes ne la tiendraient pas, eux non plus, pour suspecte. Pour ma part, je la consid�re comme fonci�rement fausse. Or, toute id�e fausse accept�e comme juste est un grand danger pour la cause qu'elle touche. L'id�e en question est celle-ci : Pour gagner dans la lutte et conqu�rir leur �mancipation, les masses travailleuses doivent �tre guid�es, conduites par une ��lite�, par une �minorit� �clair�e�, par des hommes �conscients� et sup�rieurs au niveau de cette masse.
Qu'une pareille th�orie, � qui, pour moi, n'est qu'une expression adoucie de l'id�e de dictature car, en fait, elle enl�ve aux masses toute libert� d'action et d'initiative � , qu'une pareille th�orie soit pr�conis�e par des exploiteurs, rien d'�tonnant. Pour �tre exploit�es, les masses doivent �tre men�es et soumises comme un troupeau. Mais qu'une telle id�e soit ancr�e dans l'esprit de ceux qui se pr�tendent �mancipateurs et r�volutionnaires, c'est un des ph�nom�nes les plus �tranges de l'histoire. Car � ceci me para�t �vident, � pour ne plus �tre exploit�es, les masses ne doivent plus �tre men�es. Tout au contraire: les masses travailleuses arriveront � se d�barrasser de toute exploitation seulement lorsqu'elles auront trouver le moyen de se d�barrasser de toute tutelle, d'agir par elles-m�mes, de leur propre initiative, pour leurs propres int�r�ts, � l'aide et au sein de leurs propres et v�ritables organismes de classe : syndicats, coop�ratives, etc., f�d�r�s entre eux.
L'id�e de la dictature � brutale ou adoucie � �tant universellement r�pandue et adopt�e, la route est toute pr�te pour la psychologie, l'id�ologie et l'action fascistes. Cette psychologie p�n�tre, empoisonne et d�compose tout le mouvement ouvrier et l'engage dans une voie p�rilleuse.
Si la dictature est jug�e n�cessaire pour mener la lutte �mancipatrice de la classe ouvri�re, la lutte des classes devient, en r�alit�, lutte des dictateurs entre eux. Au fond, il s'agit, dans cette lutte, de savoir qui conservera ou gagnera l'emprise d�cisive sur les masses. L'issue de la lutte d�pend alors de toutes sortes de circonstances, d'un caract�re plut�t accessoire. Ici, c'est le dictateur X, l� le dictateur Y ou Z qui l'emporte. L'un ou l'autre peuvent afficher des id�als tr�s diff�rents, m�me oppos�s. Il n'en reste pas moins qu'au lieu d'une libre et vaste activit� des masses elles-m�mes, c'est le vainqueur qui va mener les masses, forc�es de le suivre, sous peine de r�pression terrible. Il est �vident qu'une telle perspective ne peut avoir rien de commun avec l'�mancipation r�elle des masses travailleuses.
L'id�e de la dictature, de l'�lite dirigeante, m�ne fatalement � la formation de partis politiques: Organismes qui enfantent et soutiennent le futur dictateur. Enfin, tel ou tel parti l'emporte sur les autres. C'est alors sa dictature install�e. Quelle qu'elle soit, elle cr�e rapidement des situations et, finalement, des couches privil�gi�es. Elle soumet les masses � sa volont�. Elle les opprime, les exploite, et, au fond, devient fatalement fasciste.
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Ainsi, je con�ois le fascisme d'une fa�on vaste. Pour moi, tout courant d'id�e qui admet la dictature � franche ou estomp�e, �droite� ou �gauche� � est au fond, objectivement et essentiellement, fasciste. Pour moi, le fascisme est surtout l'id�e de mener les masses par une �minorit�, par un parti politique, par un dictateur. Le fascisme, au point de vue psychologique et id�ologique, est l'id�e de la dictature. Tant que cette id�e est �mise, propag�e, appliqu�e par les classes poss�dantes, on la comprend. Mais quand la m�me id�e est saisie et mise en pratique par des id�ologues de la classe laborieuse comme le moyen de son �mancipation, on doit consid�rer ce fait comme une aberration funeste, comme une singerie aveugle et stupide, comme un �garement p�rilleux. Car �tant essentiellement fasciste, cette id�e, appliqu�e, m�ne fatalement � une organisation sociale fonci�rement fasciste.
Cette v�rit� a �t� justement d�montr�e � sans contestation possible � par �l'exp�rience russe�. L'id�e de la dictature comme moyen d'�mancipation de la classe ouvri�re y a �t� pratiquement appliqu�e. Eh bien ! son application produisit fatalement l'effet qui devient aujourd'hui de plus en plus net et que, bient�t, les plus ignorants, les plus aveugles, les plus obstin�s, seront oblig�s de constater : la r�volution triomphante, au lieu de mener � l'�mancipation de la classe ouvri�re, aboutit en fait, et en d�pit de toutes les th�ories des �mancipateurs-dictateurs, � l'esclavage et � l'exploitation les plus complets, les plus terribles, de cette classe ouvri�re par une classe dirigeante privil�gi�e.
Telle est la troisi�me et principale raison de la puissance particuli�re du fascisme. Il est aliment� surtout par l'id�ologie fonci�rement fasciste � inconsciemment fasciste � d'une multitudes de gens qui seraient les premiers �tonn�s et indign�s si on les accusait de fascisme. Cette id�ologie, r�pandue partout, voire parmi les ��mancipateurs� et les travailleurs eux-m�mes, empoisonne le mouvement ouvrier, le ramollit, le d�compose. Elle tue la vrai activit� des masses et r�duit � n�ant � ou plut�t au r�sultat fasciste � leurs luttes et m�me leurs victoires.
Voil� pourquoi � h�las ! � Petrini a raison. �Aucune diff�rence n'existe entre Staline et Mussolini�. Et voil� pourquoi le �fascisme rouge� n'est nullement une boutade, mais l'expression exacte d'une bien triste r�alit�.
Une consolation existe cependant. Les masses s'instruisent surtout par l'exp�rience v�cue, bien palpable. Cette exp�rience est l�. Elle est l� tous les jours, sur une sixi�me partie du globe. Ses v�ritables r�sultats commencent � �tre connus de plus en plus amplement, avec de plus en plus de pr�cisions. Il faut esp�rer que les masses travailleuses de tous les pays sauront en d�gager, en temps opportun, la le�on indispensable pour le succ�s de leurs luttes futures.
La r�alisation de cet espoir d�pend beaucoup de la conduite de tous ceux qui ont d�j� compris. Il est de leur devoir de s'employer, avec la plus grande �nergie, � faire comprendre aux vastes masses travailleuses le v�ritable sens n�gatif de l'exp�rience russe.
Nous, les anarchistes, nous qui avons compris, nous devons amplifier, intensifier notre propagande, en tenant compte surtout de cette exp�rience. Si nous remplissons notre devoir, si nous aidons les masses � la comprendre en temps opportun, alors �le fascisme rouge� de l'U.R.S.S. aura rempli, historiquement parlant, un r�le utile : celui d'avoir tu�, en l'appliquant, l'id�e de la dictature.
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