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Post� le mercredi 23 novembre 2005 @ 01:21:08 by AnarchOi Contributed by: AnarchOi
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Source : http://www.lesmeutesnoires.org
Dans son célèbre roman de politique-fiction,
1984, Georges Orwell nous donne à voir combien le pouvoir s'établit et
se maintient toujours à travers le contrôle qu'il exerce sur le
langage, sur la capacité à imposer l'usage de certains mots ou de
certaines expressions, à fortiori de certains slogans, tout en en
interdisant l'usage d'autres. Le tout aboutissant à la création d'une
nouvelle langue qu'il appelle novlangue C'est que les mots sont rien
moins qu'innocents : chacun véhicule une ou plusieurs pensées, idées
toutes faites ou présupposés subtils ; et chaque pensée est un acte en
puissance C'est dire qu'à travers les mots, ce sont aussi des
comportements et des attitudes en définitive que l'on fait naître, que
l'on prescrit ou proscrit selon le cas.
Cela vaut aujourd'hui pour la manière dont la classe dominante
continue à dominer. Parmi les conditions qui ont assuré, au cours des
deux dernières décennies, le succès de son offensive néo-libérale,
destinée à renforcer sa domination et aggraver son exploitation, figure
en effet la mise en circulation, par de multiples biais, parmi lesquels
comptent évidemment au premier chef les médias, d'un langage
spécifique: des mots, des expressions, des tournures de phrase, etc,
progressivement passés dans le langage courant Ce langage est destiné,
selon le cars, à faire accepter le monde tel que les intérêts de la
classe dominante le façonnent en gros comme dans le détail; ou à
désarmer ceux qui auraient tout intérêt à lutter contre ce monde pour
en faire advenir un autre, en le rendant incompréhensible, en répandant
un épais brouillant sur les rapports sociaux qui le structurent et qui
en déterminent le cours; ou tout simplement encore en rendant
inutilisable tout autre langage, d'emblée critique à l'égard du monde
existant
Sous la rubrique « la novlangue du néo-libéralisme », « A Contre
Courant » se propose de passer régulièrement au filtre de la critique
les mots clefs de cette langue qui enseigne la soumission volontaire au
monde actuel, en le faisant passer pour le meilleur aces mondes ou, du
moins, le seul monde possible En espérant ainsi permettre à tous ceux
qui subissent ce monde et éprouver comme une prison de se (réapproprier
un langage adéquat à leurs propres intérêts et aux combat pour s'en
libérer. Et la première édition de cette rubrique sera consacrée au
maître mot de cette novlangue : le marché.
LE MARCHE
Au sein du panthéon du néolibéralisme, le marché occupe en effet la
première place. Au sein de cette idéologie, il constitue en fait un
véritable fétiche. Ce fétichisme ayant essentiellement pour effet et
fonction de travestir les rapports de production sur lesquels repose le
marché.
Le fétichisme libéral du marché
Le fétichisme est l'attitude qui consiste pour des hommes à
conférer aux résultats de leur propre activité, résultats matériels
(par exemple les produits de leur travail), résultats institutionnels
(par exemple une règle sociale ou l'�tat), résultats immatériels (par
exemple une image ou une idée, celle de dieux ou de Dieu), une
puissance surhumaine voire surnaturelle qui les domine jusqu'à les
écraser, et dans laquelle ils ne reconnaissent plus leur propre oeuvre.
Tel est bien le statut que la pensée libérale confère au marché.
Dans son sens premier, un marché est le lieu où se rencontre
acheteurs et vendeurs pour procéder à des échanges marchands (cf. la
place du marché). Métaphoriquement, au sein de l'économie politique, il
désigne un système de rapports marchands, possédant une certaine
capacité d'autorégulation du fait de la pression qu'exercent les uns
sur les autres acheteurs (porteurs d'une demande) et vendeurs (porteurs
d'une offre) ainsi que de la concurrence qui s'établit aussi bien entre
acheteurs qu'entre vendeurs.
Les économistes se félicitent ordinairement de cette capacité
d'autorégulation du marché, qui lui conférerait une certaine
rationalité. Les néo-libéraux vont bien plus loin en faisant du marché
le modèle de toute rationalité, que toute activité sociale devrait
tenter d'imiter (tout devrait fonctionner à l'image du marché) ou, à
défaut, auquel toute activité sociale devrait se subordonner. A leurs
yeux, le marché présente en effet deux vertus essentielles.
En premier lieu, non seulement le marché disposerait d'une
capacité d'autorégulation qui en assurerait en permanence l'équilibre;
mais encore cet équilibre serait optimal, en ce sens qu'il assurerait
la conjonction des intérêts particuliers et de l'intérêt général. Dans
une «économie de marché», une économie régulée par le marché (comme est
censée l'être l'économie capitaliste), chacun n'est tenu que de
poursuivre la réalisation de son intérêt particulier, propre,
personnel, conformément à la vision individualiste (égocentrique,
égoïste) du monde social qui est celle du néo-libéralisme. Et,
pourtant, ce faisant, ce dernier affirme que chacun travaille, à son
insu et de surcroit, à la réalisation de l'intérêt général: à la
réalisation de l'intérêt de tous les autres membres de la société. Du
fait de l'équilibre général vers lequel tendraient spontanément les
marchés, «l'économie de marché» assurerait donc la conjonction entre
les multiples intérêts particuliers et l'intérêt général. Une bonne
nouvelle qui ira sans doute droit au coeur de tous les damnés de la
Terre.
Dans le livre IV de son ouvrage intitulé Recherches sur la nature
et les causes de la richesse des nations (publié en 1776), Adam Smith a
livré une formule restée célèbre de cette croyance en la conjonction
entre intérêts particuliers et intérêt général, l'image de «la main
invisible» du marché. Formule qui a été reprise sous de multiples
formes différentes depuis, dans la tradition libérale
«Ce n'est que dans la vue d'un profit qu'un homme emploie son
capital à faire voir l'industrie, et par conséquent il tâchera toujours
d'employer son capital à faire valoir le genre dindustrie dont le
produit promettra la plus grande valeur, ou do»t o» pourra espérer le
plus d'argent ou d'autres marchandises en retour (... ) A la vérité,
son intention en général n'est pas en cela de servir l'intérêt public,
et il ne sait même pas jusqu'à quel point il peut être utile à la
société (...) et en dirigeant cette industrie de manière que son
produit ait le plus de valeur possible, é ne pense quà son propre gain;
en cela, comme dans beaucoup d'autres cas, il est conduit par une main
invisible à remplir une fin qui ne rentre nullement dans ses
intentions; et ce n'est pas toujours ce qu'il y a de plus mal pour la
société, que cette fin n'entre pour rien dans ses intentions. Tout en
ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d'une
manière bien plus efficace pour l'intérêt de la société que sil avait
réellement pour but d'y travailler. » Ainsi, selon Smith et la pensée
libérale en général, le mécanisme du marché, par son caractère
autorégulateur et harmonieux - c'est cela qu'il appelle en définitive
«la main invisible» - fait de la poursuite égoïste par chacun des
échangistes de son seul intérêt particulier la condition et le moyen de
la réalisation de l'intérêt général.
Nulle nécessité par conséquent que s'en mêle la main visible du
pouvoir d'�tat. Et c'est là la seconde vertu majeure du marché selon
les libéraux. En effet, non seulement l'intervention de l'�tat n'est
pas nécessaire, puisque le marché est censé s'équilibrer de lui-même;
mais encore elle n'est pas souhaitable. Car le marché ne peut être
autorégulateur qu'à l'expresse condition que rien ne vienne faire
obstacle à la concurrence entre les acheteurs et entre vendeurs ni 'à
la pression réciproque des uns sur les autres. Toute intervention
extérieure dans le jeu de la concurrence ne peut que perturber ce jeu
et nuire à l'efficacité réputée de sa règle.
En particulier, toute fixation administrative des prix (par
exemple sous forme d'un salaire minimum), toute manipulation de l'offre
ou de la demande par des moyens administratifs (contrôle du crédit,
redistribution des revenus, constitution d'entreprises publiques
fonctionnant en marge des marchés concurrentiels, etc.) est une hérésie
économique d'un point de vue libéral. Une pareille intervention, quels
qu'en soient les intentions et les motifs, ne peut, selon lui, que se
révéler néfaste, voire désastreuse, en perturbant le mécanisme
régulateur et harmonieux du marché et en aggravant en définitive les
maux qu'elle prétend corriger. L'Etat doit se contenter d'une part,
d'écarter tout ce qui fait ou peut faire obstacle au marché (à la libre
circulation des marchandises et des capitaux) et à la régulation
marchande (par la concurrence): les barrières légales ou coutumières,
les privilèges de droit ou de fait, les situations de monopole, etc.;
d'autre part, de garantir les instruments de fonctionnement du marché,
en l'occurrence la monnaie et le droit (l'exécution des contrats).
Autrement dit, d'assurer le cadre monétaire et juridique
(éventuellement judiciaire) à l'intérieur duquel le marché peut et doit
fonctionner. Et c'est tout.
Le libéralisme tend donc à réduire l'Etat à ses seules fonctions
dites régaliennes: battre la monnaie (garantir l'équivalent général
monétaire); dire le droit (rendre justice); exercer le monopole de la
violence légitime, à l'intérieur (assurer la police) comme à
l'extérieur (par la diplomatie et la force armée). L'Etat doit se
limiter à être le garant (monétaire, juridique et répressif) du bon
fonctionnement des marchés. Et c'est là d'ailleurs toute la vertu du
marché selon les libéraux: il nous libérerait de l'Etat, toujours
suspect à leurs yeux d'être potentiellement synonyme d'arbitraire ou
même de tyrannie.
Soit dit en passant, cela revient malgré tout à reconnaître que le
marché n'est pas un mécanisme autosuffisant, puisqu'il lui faut les
garanties et l'appui de l'Etat pour établir et maintenir un certain
nombre de conditions (externes) de son fonctionnement. En fait, il faut
bien d'autres conditions sociales encore au fonctionnement
(apparemment) autonome (autorégulateur) des marchés. Mais le
libéralisme les ignore purement et simplement.
L'irrationalité foncière du marché
II y a en fait bien d'autres choses que les libéraux ignorent ou,
du moins, feignent d'ignorer. Tout simplement parce que, comme tout
bons fétichistes qu'ils sont, ils concentrent leur attention sur le
résultat (les produits du travail humain dans leurs rapports marchands
réciproques) en omettant de scruter et d'analyser les processus
producteurs de ce résultat, en l'occurrence les rapports de production
qui sous-tendent le marché et qui rendent compte de son existence et de
ses limites foncières.
Ainsi commencent-ils par omettre et occulter que le marché
présuppose, tout à la fois, la propriété privée des moyens de
production; et l'éclatement du procès social de production, de
l'activité économique de la société dans son ensemble, en une myriade
de procès de travail privés (les différentes entreprises indépendantes
ou capitalistes), résultant d'initiatives et d'activités individuelles
ou collectives non coordonnées les unes avec les autres et s'opposant
dans et par la concurrence, chacun produisant dans son coin en portant
le produit de son travail sur le marché en espérant pouvoir l'y vendre.
La production sociale ne répondant ainsi à aucun plan d'ensemble, cela
ne peut aboutir qu'à des déséquilibres sur le marché (ce qui correspond
aux crises, sectorielles ou générale, conjoncturelles ou
structurelles), se traduisant selon le cas par des pénuries ou par des
excès d'offre, que le marché est certes en état de rééquilibrer mais en
vouant régulièrement une partie de la production sociale à la
destruction et une partie des producteurs à la ruine.
Ainsi tout marché et sa soi-disant rationalité harmonieuse
reposent-ils fondamentalement sur l'aliénation des producteurs: sur la
perte de leur maîtrise de leur propre produit, du produit de leur
propre activité, qui non seulement leur échappe mais peut se retourner
contre eux pour les réduire à la misère. Autrement dit, derrière et
dans la pseudo-rationalité du marché se manifeste l'irrationalité de
rapports de production dans lesquels le produit commande au producteur
et les choses dominent les hommes. Et c'est cette irrationalité qui
donne naissance au fétichisme du marché dont les penseurs néo-libéraux
sont les grands prêtres.
L'occultation du capital
L'occultation libérale des rapports de production ne s'en tient pas
là. L'exaltation libérale des vertus de « l'économie de marché » omet
encore de signaler que celle-ci ne se définit pas seulement par le fait
que la plus grande part, qui va d'ailleurs en s'accroissant, du produit
du travail social prend une forme marchande, devient marchandise pour
s'échanger sur le marché; mais encore par le fait que ce sont aussi et
même surtout les conditions même de la production qui sont devenues
marchandises : tant ses conditions matérielles (les moyens de
production: la terre et les richesses naturelles, les outils et les
machines, les infrastructures productives socialisées, etc.) que ses
conditions humaines (les forces de travail, les capacités physiques,
morale et intellectuelles que les hommes peuvent investir dans leurs
activités productives). Et que la condition même pour que forces de
travail et moyens de production deviennent eux aussi des marchandises
est que les producteurs aient été expropriés: privés de toute propriété
et possession de moyens de production, réduits à l'état d'individus
dépourvus de toute propriété économique hormis celle de leur force de
travail; tandis que, inversement, les moyens de production, bien que
produits du travail social dans son ensemble, leur font face comme
propriété privée d'une minorité de membres de la société. C'est de
cette situation d'expropriation seule que peut naître la nécessité pour
les uns de vendre leur force de travail et la possibilité pour les
autres de l'acheter. Et d'en user, c'est-à-dire de l'exploiter à des
fins de valorisation de leur capital.
Ainsi ce que masque l'apologie libérale de «l'économie de marché,
mettant unilatéralement l'accent sur la circulation des marchandises et
sa soi-disant rationalité, c'est l'expropriation des producteurs qui
est la condition même du capital comme rapport de production.
L'irrationalité foncière de cette «économie de marchés ne tient
pas seulement au fait que les producteurs y perdent en permanence la
maîtrise de leurs produits, dont la ronde infernale les menace
constamment de ruine ; mais encore, et plus fondamentalement, au fait
que l'immense majorité des producteurs y ont perdu la maîtrise de leurs
propres moyens de production, qui servent dans les mains d'autrui comme
moyens de leur propre domination et leur propre exploitation. Là
encore, le produit domine le producteur, le travail mort (passé,
matérialisé dans les moyens de producteur) exploite le travail vivant
(les dépenses actuelles de forces de travail).
Le fétichisme néo-libéral du marché est donc une religion barbare
dont le dieu caché, jamais dénommé comme tel par lui, n'est autre que
!e capital. Une religion qui exalte la soumission (pouvant aller
jusqu'au sacrifice) des hommes aux produits de leur propre travail;
ainsi que (exploitation (pouvant aller jusqu'à la mort) du travail des
hommes par !'intermédiaire des résultats antérieurs de leur travail sur
lesquels ils ont perdu toute maîtrise. Une religion qui exalte le
vampirisme du capital, cette divinité pétrifiée dans des objets (des
moyens de production et des moyens de consommation) ainsi que des
signes (des signes monétaires, des titres de crédit et de propriété)
qui exige pour rester en vie d'absorber en permanence le travail de
centaines de millions d'hommes et de femmes qu'il exploite de par le
monde, tout en en vouant autant (ou même plus) à la pauvreté, à la
misère et en définitive à la mort parce qu'il n'a pas la nécessité ou
la possibilité de !es exploiter tout en les privant (les expropriant)
de toute capacité à produire par eux-mêmes de quoi satisfaire leur
besoin vitaux.
La conclusion s'impose d'elle-même: le bonheur de l'humanité
suppose de renverser et de briser à jamais cette idole et d'enfouir ses
prêtres néo-libéraux sous les ruines fumantes de leur temple. Et la
première condition d'un pareil geste iconoclaste salutaire est de
refuser désormais l'usage des mots et expressions tels que : marché,
économie de marché, rationalité de marché, etc., en leur substituant
systématiquement ceux de capital, économie capitaliste, irrationalité
capitaliste, etc.
Alain Bihr
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