source : ?
I
Pareil à la sève d'avril, le sang monte au renouveau séculaire dans le vieil arbre humain ( le vieil arbre de misère ).
Sous
l'humus des erreurs qui tombent pour s'entasser pareilles à des
feuilles mortes, voici les perce-neige et les jonquilles d'or, et le
vieil arbre frissonne aux souffles printaniers.
Les
fleurs rouges du joli bois sortent saignantes des branches ; les
bourgeons gonflés éclatent : voici les feuilles et les fleurs nouvelles.
C'est une étape de la nature.
Cela
deviendra les fourrés profonds où s'appelleront les nids, où mûriront
les fruits ; et tout retournera au creuset de la vie universelle.
Ainsi souffle la brise matinière à la vermeille aurore du Monde nouveau.
Les
religions et les �tats sont encore là, devant nos yeux, mais les
cadavres n'ont-ils pas gardé l'apparence humaine quand on les ensevelit
pour les confier à la terre ?
La pâleur,
la rigidité des morts, l'odeur de la décomposition, n'indiquent-elles
pas que tout est fini pour l'être qui a cessé de vivre ?
Cette pâleur, cette décomposition, la vieille société les a déjà dans les affres de son agonie.
Soyez tranquille, elle va finir.
Elle se meurt la vieille ogresse qui boit le sang humain depuis les commencements pour faire durer son existence maudite.
Ses
provocations, ses cruautés incessantes, ses complots usés, tout cela
n'y fera rien ; c'est l'hiver séculaire, il faut que ce monde maudit
s'en aille : voici le printemps où la race humaine préparera le nid de
ses petits, plus malheureux jusqu'à présent que ceux des bêtes.
Il
faut bien qu'il meure ce vieux monde, puisque nul n'y est plus en
sûreté, puisque l'instinct de conservation de la race s'éveille, et que
chacun, pris d'inquiétude et ne respirant plus dans la ruine
pestilentielle, jette un regard désespéré vers l'horizon.
On
a brûlé les étapes ; hier encore, beaucoup croyaient tout cela solide ;
aujourd'hui, personne autre que des dupes ou des fripons ne nie
l'évidence des faits. -- La Révolution s'impose. L'intérêt de tous
exige la fin du parasitisme.
Quand un
essaim d'abeilles, pillé par les frelons, n'a plus de miel dans sa
ruche, il fait une guerre à mort aux bandits avant de recommencer le
travail.
Nous, nous parlementons avec les
frelons humains, leur demandant humblement de laisser un peu de miel au
fond de l'alvéole, afin que la ruche puisse recommencer à se remplir
pour eux.
Les animaux s'unissent contre
le danger commun ; les bœufs sauvages s'en vont par bandes chercher des
pâtures plus fertiles : ensemble, ils font tête aux loups.
Les
hommes, seuls, ne s'uniraient pas pour traverser l'époque terrible où
nous sommes ! Serions-nous moins intelligents que la bête ?
Que
fera-t-on des milliers et des milliers de travailleurs qui s'en vont
affamés par les pays noirs dont ils ont déjà tiré tant de richesses
pour leurs exploiteurs ?
Vont-ils se laisser abattre comme des bandes de loup ?
Les
Romains, quand ils n'étaient pas assez riches pour envoyer le
trop-plein de leurs esclaves à Carthage, les enfouissaient vivants ;
une hécatombe eût fait trop de bruit ; le linceul du sable est muet.
Est-ce ainsi que procédera la séquelle capitaliste?
Emplira-t-on les prisons avec tous les crève-de-faim? Elles regorgeraient bientôt jusqu'à la gueule.
En
bâtira-t-on de nouvelles ? Il n'y a plus assez d'argent même pour le
mal : les folies tonkinoises et autres ont absorbé les millions, les
fonds secrets sont épuisés pour tendre des traquenards aux
révolutionnaires.
Essaiera-t-on de bercer, d'endormir encore les peuples avec des promesses ?
Cela
est devenu difficile. Les Don Quichotte revanchards qui soufflent dans
leurs clairons au moindre signe des Bismarck ( pour les protéger en
donnant l'illusion qu'ils les menacent ) ne trompent heureusement pas
la jeunesse entière : l'esprit de l'Internationale a survécu aux
fusillades versaillaises.
Plus hauts et
plus puissants que le cuivre tonnent de cime en cime les appels de la
Liberté, de l'�galité, dont la légende éveille des sens nouveaux.
Il faut maintenant la réalité de ces mots partout inscrits, et qui, nulle part, ne sont en pratique.
La chrysalide humaine évolue : on ne fera plus rentrer ses ailes dans l'enveloppe crevée.
Il
faut que tout s'en aille à l'Océan commun, sollicité par des besoins de
renouveau, par des sens jusqu'ici inconnus et dont rien ne peut arrêter
le développement fatal.
Comme la goutte
d'eau tient à la goutte d'eau d'une même vague et d'un même océan,
l'humanité entière roule dans la même tempête vers le grand but.
La
bête humaine qui, au fond des âges, avait monté de la famille à la
tribu, à la horde, à la nation, monte, monte encore, monte toujours ;
et la famille devient race entière.
Les
langues, qui ont évolué suivant les vicissitudes humaines, adoptent
pour leurs besoins nouveaux des mots semblables, parce que tous les
peuples éprouvent ce même besoin : la Révolution.
Et
la révolution dans la science, dans les arts, comme dans l'industrie,
rend de plus en plus nécessaire cette langue universelle qui déjà se
forme d'elle-même et qui sera le corollaire de la grande éclosion.
II
La société humaine n'en a plus
pour longtemps de ces guerres qui ne servent qu'à ses ennemis, ses
maîtres : nul ne peut empêcher le soleil de demain de succéder à notre
nuit.
Aujourd'hui nul homme ne peut vivre autrement que comme l'oiseau sur la branche, c'est-à-dire guetté par le chat ou le chasseur.
Les
�tats eux-mêmes ont l'épée de Damoclès suspendue sur leur tête : la
dette les ronge et l'emprunt qui les fait vivre s'use comme le reste.
Les
crève-de-faim, les dents longues, sortent des bois ; ils courent les
plaines, ils entrent dans les villes : la ruche, lasse d'être pillée,
bourdonne en montrant l'aiguillon. Eux qui ont tout créé, ils manquent
de tout.
Au coin des bornes, il y a
longtemps qu'ils crèvent, vagabonds, devant les palais qu'ils ont bâtis
: l'herbe des champs ne peut plus les nourrir, elle est pour les
troupeaux des riches.
Il n'y a de travail
que pour ceux qui s'accommodent d'un salaire dérisoire ou qui
s'abrutissent dans une tâche quotidienne de huit à dix heures.
Alors la colère monte : les exploités se sentent, eux aussi, un cœur, un estomac, un cerveau.
Tout
cela est affamé, tout cela ne veut pas mourir ; et ils se lèvent ! Les
Jacques allument la torche aux lampes des mineurs : nul prolétaire ne
rentrera dans son trou : mieux vaut crever dans la révolte.
La
révolte ! c'est le soulèvement des consciences, c'est l'indignation,
c'est la revendication des droits violés... Qui donc se révolte sans
être lésé ?
Plus on aura pesé sur les
misérables, plus la révolte sera terrible ; plus ceux qui gouvernent
commettront de crimes, plus on verra clair enfin, et plus
implacablement on fera justice...
III
-- Le Capital ! dit-on avec un respect craintif, -- on parle de détruire le capital ! Hein ? ...
Ah
! Il y a longtemps que la raison, que la logique en a fait justice du
Capital : est-il d'essence supérieure au travail et à la science ?
Supposez
des Rothschilds quelconques, possédant toutes les mines d'or et de
diamants de la terre, qu'en feraient-ils sans les mineurs ? Qui donc
extrairait l'or du sable, le diamant de la gemme ?
Donnez aux exploiteurs des carrières de marbre sans personne pour en tailler, pour en arracher les blocs...
Que
ces gens-là le sachent, ils sont incapables de tirer parti de rien sans
les travailleurs : mangeront-ils la terre si personne ne la fait
produire ?
Allez, allez ! il y a longtemps que la Bastille capitaliste ne compte plus pour l'avenir.
Et,
du reste, cette portion de biens qu'ils détiennent au détriment de la
foule des déshérités est infime en regard des prodigieuses richesses
que nous donnera la science !
Ce n'est
pas pour le reconstituer sur la terre qu'on a détruit l'enfer
d'outre-vie ; détruit, le jour où l'on a eu conscience qu'il serait
monstrueux, ce Dieu éternellement bourreau, qui, pouvant mettre partout
la justice, laisserait le monde se débattre à jamais dans tous les
désespoirs, dans toutes les horreurs ; et en même temps que l'enfer des
religions s'écroulent les enfers terrestres avec les amorces de
récompenses égoïstes qui n'engendrent que corruption.
C'est
avec ces récompenses corruptrices qu'on a fait patienter si longtemps
les uns que leur patience est usée, et si bien persuadé aux autres que
tout doit se passer ainsi de par l' injustice séculaire, qu'ils ont la conscience ankylosée et commettent ou subissent le crime.
Cela est fini : les voiles de tous les tabernacles se déchirent.
Finis les trônes, finies les chamarreries de dignités illusoire, finis les grelots humains.
Toute chose à laquelle on ne croit plus est morte.
On
commence à s'apercevoir que les oiseaux, les fourmis, les abeilles se
groupent librement, pour faire ensemble le travail et résister au
danger qui pourrait surgir ; et que les animaux donnent aux hommes
l'exemple de la sociabilité.
Comment tombera la geôle du passé que frappent de toutes parts les tempêtes populaires ?
Nul ne le sait.
Croulera-t-elle dans les désastres ?
Les privilégiés, acculés par le malheur commun, feront-ils une immense nuit du 4 Août ?
La marée populaire couvrira-t-elle le monde ?...
Ce
qui est sûr, c'est que le siècle ne se couchera pas sans que se lève
enfin l'astre de la Révolution : l'homme, comme tout être, veut vivre,
et nul -- pas même l'exploiteur -- ne pourra bientôt plus vivre si le
droit ne remplace la force.
Prolétaires,
employés, petits commerçants, petits propriétaires, tous sentent que
d'un bout à l'autre de la société, chacun, dans son âpre lutte pour
l'existence, est, à la fois, dévorant et dévoré.
Le
grand propriétaire, le grand capitaliste, pèse sur le petit de la même
manière que les petits boutiquiers pèsent sur les travailleurs,
lesquels travailleurs s'infligent entre eux les mêmes lois fatales de
la concurrence et ont de plus à supporter tout le poids des grands et
petits exploiteurs ; aussi, comme le grain sous la meule, sont-ils
finalement broyés.
On s'aperçoit, d'autre
part, que le soleil, l'air, appartenant à tous ( parce qu'on n'a pas pu
les affermer au profit de quelques-uns ), n'en continuent pas moins à
vivifier la nature au bénéfice de tous ; qu'en prenant le chemin de
fer, aucun voyageur n'empêche les autres de parvenir à destination ;
que les lettres ou télégrammes reçus par les uns n'entravent nullement
l'arrivée des lettres ou télégrammes au profit des autres.
Au contraire, plus les communications s'universalisent et mieux cela vaut pour chacun.
On
n'a que faire, pour toutes ces choses, de gouvernement qui entrave,
taxe, impose, en gros et en détail, on même qui gaspille, mais on a
besoin de travail, d'intelligence, de libre essor qui vivifient.
En somme, le principe de tout pour tous se simplifie, se formule clairement dans les esprits.
On
pourrait dire, cependant, que le soleil et l'air n'appartiennent pas
également à tout le monde, puisque les uns ont mille fois plus d'espace
et de lumière qu'il ne leur en faut, et que les autres en ont mille
fois moins ; mais la faute en étant aux inégalités sociales, doit
disparaître avec elles.
L'ignorance qui les engendre, quelle calamité !
L'ignorance
des premières notions d'hygiène est cause que tant de citadins -- qui
succombent faute d'air -- diminuent encore cette quantité d'air.
Comme
si la santé -- le premier des biens -- n'exigeait pas qu'on balayât,
par la ventilation, les miasmes du bouge où l'on nous entasse, de
l'usine où l'on nous dépouille !
Comme si pour assainir, l'air pur n'était pas le complément du feu !
«
Courants d'air ! courants d'air ! » quelle sempiternelle rengaine
déchire l'oreille de ceux dont l'enfance s'est épanouie aux douces
senteurs des champs, dont les poumons se sont trempés dans l'atmosphère
rustique de la belle Nature !
Heureux le riche !
Il
est de fait que la naissance et la mort, ces grandes égalitaires, ne se
présentent pas de la même façon pour le riche que pour le pauvre. �tant
donné nos lois iniques, il n'en peut être autrement.
Mais
ces lois iniques disparaîtront avec le reste : il faut bien arracher le
chaume et retourner la terre pour semer le blé nouveau.
IV
Supposons que la chose soit
faite, que dans la tempête révolutionnaire, l'épave sur laquelle nous
flottons ait enfin touché le rivage, malgré ceux qui, stupidement,
préfèrent s'engloutir avec la société actuelle.
Supposons que la ruche travailleuse, se répande libre dans l'espace, voici ce qu'elle dirait :
--
Nous ne pouvons plus vivre comme nos aïeux de l'âge de pierre, ni comme
au siècle passé, puisque les inventions successives, puisque les
découvertes, de la science ont amené la certitude que tout produira au
centuple quand on utilisera ces découvertes pour le bien-être général,
au lieu de ne laisser qu'une poignée de rapaces s'en servir pour
affamer le reste.
Les machines, dont
chacune tue des centaines de travailleurs, parce qu'elles n'ont jamais
été employées que pour l'exploitation de l'homme par l'homme, seraient,
étant à tous, une des sources de richesses infinies pour tous.
Jusqu'à
présent le peuple est victime de la machine ; on n'a perfectionné que
les engrenages qui multiplient le travail : on n'a pas touché à
l'engrenage économique qui déchire le travailleur sous ses dents.
Dam
! comme on ne peut pas établir d'abattoirs pour se débarrasser des
prolétaires exténués avant l'âge, la machine s'en charge, et ce serait
dommage d'entraver d'aussi hautes œuvres.
Eh
bien ! au contraire, la machine, devenue l'esclave de l'ouvrier, ferait
produire à chacun, au bénéfice général, ce que produisent actuellement
un si grand nombre d'exploités au bénéfice des quelques-uns et souvent
du seul individu qui les exploite, et même alors chacun aurait tous les
jours, pour son repos ou ses études, plus de temps, plus de loisirs,
qu'il n'en peut avoir, aujourd'hui, dans toute sa semaine.
Le repos après le travail ! l'étude ! c'est si bon ! et si rare, excepté pour les riches qui en ont trop.
Autant celui qui ne travaille jamais ignore le bien-être d'un peu de repos, autant l'être surmené y aspire.
Celui dont le cerveau s'est rétréci, muré par l'égoïsme, n'a plus d'idées : elles ne jaillissent plus, elles sont mortes.
Au
contraire, le cerveau, comme l'estomac du travailleur, deviennent
avides par l'activité dévorante de toute une race sans pâture depuis
des siècles, activité mise encore en appétit par l'époque virile de
l'humanité : dans les cerveaux incultes germent des idées fortes et
fières pareilles aux poussées des forêts vierges.
C'est bien le temps du renouveau.
En attendant, vous savez ces vers du bon Lafontaine :
Pour un âne enlevé, deux voleurs se battaient :
Survint un troisième larron
Qui saisit maître Aliboron...
Telle est l'histoire des
gouvernements qui légifèrent et des Compagnies financières gloutonnes
qui affament le gréviste et se repaissent avec les détritus des
vieilles sociétés : gouvernements et Compagnies le harcèlent, toujours
tenant les fusils de l'ordre sur sa gorge, et discutent pour savoir si
c'est la Compagnie ou si c'est l'�tat qui reprendra l'exploitation (
comme à Decazeville ).
Survient le
troisième larron de la fable, sous forme de la ruine, qui détruit la
mine sans mineurs, la mine où s'enflamme la poussière des charbons
abandonnés, la mine envahie par l'eau qui s'engouffre dès qu'on cesse
de la combattre.
Partout où n'est plus
la main créatrice du pionnier, l'industrie meurt, et cette main
créatrice, cette main du pionnier seule la ressuscitera dès qu'il le
pourra sans forfaiture ; et il le pourra la mine étant à ceux qui la
fouillent, la terre à ceux qui la font produire, la machine à ceux qui
la font grincer, c'est-à-dire, à chacun et à tous, tous les moyens de
produire et tous les produits.
La Révolution, la Révolution violente est hâtée, soufflée, rendue inévitable par l'affolement du pouvoir.
La
propriété n'est plus si les prolétaires préfèrent crever de faim que
d'engraisser leurs maîtres, leurs sangsues, et le Capital aura vécu
comme les autres erreurs quand on le voudra.
S'il
plaît au travailleur de faire grève, s'il lui plaît de se révolter, la
terre est noire des fourmis humaines. Elles sont le nombre, le nombre
immense qui n'a jamais su sa force : le désespoir la lui apprendra.
Les
coups de cravache l'apprennent au lion en cage comme le coup de massue
l'apprend au taureau à l'abattoir : alors le lion prend sous ses ongles
l'histrion qui l'a cravaché ; le taureau brise la corde qui lui
courbait la tête à l'anneau du supplice, s'échappe et sème l'effroi sur
son passage.
On l'a vu en 1793 et au 18
Mars, on l'a vu à Decazeville quand la mesure a été comble : on le
verra ailleurs, peut-être un jour à Vierzon.
V
Rien n'est inutile dans la
nature : pas plus que les bourgeons printaniers qui couvrent les arbres
en avril, les sens nouveaux qui gonflent les cerveaux des foules ne
resteront sans germe et ne germeront en vain.
Remarquez
ceci : la plupart des grévistes soit de Decazeville, soit du Borinage,
ne savaient un mot de socialisme ; les mots de Liberté ou d'�galité,
qu'ils épellent au fronton des édifices, ne leur disaient rien.
Mais
ils ont jeté des effluves si chaudes, ces mots-là, que partout ils
deviennent des sens rudimentaires et font que partout la race humaine
doit remplacer le bétail humain que nous sommes encore.
Le
dernier des grands bardes solitaires est mort. Voici le choeur des
bardes, et les bardes ce sont les foules : comme chacun parle, comme
chacun marche, chacun se servira de son oreille, de sa voix, de ses
yeux.
L'oreille se développe par
l'éducation musicale ; les yeux deviennent justes chez les peintres ;
les mains, qui, chez le sculpteur, savent tailler le bois, le marbre et
la pierre, deviendront, par la pratique, expertes chez tous ; car nul
n'a des yeux, des oreilles, des mains pour ne pas s'en servir, de sorte
que les races atteindront à un degré difficile à comprendre.
Elle sera magnifique, la légende nouvelle chantée par ceux qui nous succéderont.
Tous
étant poètes, tous étant savants, tous sachant se servir de facultés
jusqu'alors rudimentaires, rien de nos sauvageries présentes ne
subsistera.
L'Humanité évoluant enfin en
pleine lumière de liberté, des objections, basées alors sur les mœurs
d'aujourd'hui, seraient encore moins valables.
-- Comment vivraient les paresseux ? Comment l'envie, la jalousie s'arrangeraient-elles de l'égalité ?
-- Est-ce que dans le bien-être général ces arguments ne tombent pas d'eux-mêmes ?
Eh parbleu ! comment vivront les fainéants ?
Est-ce
qu'il n'y aura pas encore pendant longtemps des estropiés de corps ou
d'esprit, des fainéants, des gens qui, par atavisme, hériteront des
infirmités présentes ?
Les paresseux,
comme les aveugles, ou les sourds, sont des infirmes qui ont droit à la
vie, et ils vivront, ou plutôt végéteront sans nuire à personne.
Quant
à la jalousie, quant à l'envie, etc., est-ce qu'il y aura de tels états
possibles ? Puisque la machine sera au service de l'homme, et au profit
de tous, à quoi donc servirait d'envier ce dont on serait toujours sûr
de jouir en toute plénitude ?
Est-ce que la science universalisée n'empêchera pas les folies de l'orgueil ?
Est-ce
que les travailleurs, alors, resteront enchaînés à un métier qu'ils ne
pourraient faire, par manque d'aptitudes ou parce qu'il ne leur
plairait pas de l'exercer ? Est-ce qu'en changeant de groupements ils
ne trouveraient pas toujours des ressources nouvelles ?
Au
lieu d'héritages qui font les parricides, chacun aura l'héritage de
l'humanité, héritage immense, et dont nous avons à peine une idée, sous
forme des richesses de chaque genre, ou plutôt de tous les genres de
travail, dans leurs incommensurables variétés.
Les
groupements libres d'individus libres, le travail fait pour le
bien-être de tous et de chacun : il faudra bien qu'on en arrive là (
par nécessité ), puisque quelques oisifs, quelques monstrueux
parasites, ne peuvent faire disparaître, à leur gré, les légions sans
nombre, les légions grondantes de ceux qui travaillent.
Faut-il que ceux dont la mort n'empêcherait rien de marcher causent la perte de l'espèce entière ?
Les
choses, du reste, seront bien simplifiées : l'Europe, l'univers
éprouvent, les mêmes anxiétés qui sont le prélude de l'enfantement du
Monde nouveau pur lequel toute entraille de penseur se sent déjà
tressaillir.
Les âges de pierre et de
bronze ont passé ; notre âge passera : nous ressentons les heurts
spasmodiques de son agonie, et c'est dans sa mort que nous voyons
l'histoire de toutes les époques disparues.
Chacune
d'elles emporte froides les choses qui l'ont passionnée ; elles sont
finies : alors dans le renouveau grandissent les choses regardées comme
utopies à la dernière étape.
Les idées
jetées en jalons par les sentinelles perdues servent à de nouveaux
explorateurs et, sans fin, on va vers des temps incomparablement plus
proches de l'Idéal.
Entre ces temps et le
nôtre justement est la période où l'humanité, devenant virile, ne
supporte plus qu'en regimbant les chaînes qui l'immobilisent dans
l'ornière.
Nulle promesse endormeuse ne
bercera plus ceux qui auront vu les malheurs amoncelés sur notre espèce
par la crédulité, pas même les miroitements d'amélioration basés sur
des paroles vaines.
Les paroles s'envolent à tous les vents : serments et plaintes tombent ensemble dans le balayement éternel.
C'est ce qui, sous le nom de parlementarisme, allonge l'étape actuelle où nous piétinons.
�tape
tourmentée où le vertige habite de plus en plus les sommets du pouvoir
: l'impuissance, le parasitisme, la bêtise, la folie, étayés l'un sur
l'autre, sont encore debout.
Mais quelle ruine dure toujours ?
Aussi
n'y a-t-il pas de doute que la plus abominable de toutes les caducités
-- notre état social -- ne doive bientôt disparaître.
Avec cette société devenue coupe-gorge, il y a nécessité absolue d'en finir.
VI
Savez-vous comment on
s'apercevra que le vieux monde n'existe plus ? Ceux qui, d'une
oubliette, sont revenus à la lumière, à la sécurité, ceux-là, seuls,
pourraient le dire.
Les groupements
formés par le danger commun et survivant seuls à la ruine commune
reprendront naturellement les choses d'intérêt général, dont
aujourd'hui nos ennemis mortels sont les seuls à bénéficier :
Postes,
chemins de fer, télégraphes, mines, agriculture, seront d'autant plus
en activité que les communications entre les travailleurs auront la
surabondance de vie des foules délivrées -- enfin respirant libres.
Plus
de guerres, plus de parasites à gorger : la puissance de l'homme sur
les choses d'autant plus grande et d'autant plus salutaire que le
pouvoir des individus les uns sur les autres aura été détruit.
Plus
de luttes pour l'existence -- de luttes pareilles à celles des fauves :
toutes les forces pour multiplier les productions, afin que chaque être
nage dans l'abondance ; toutes les inventions nouvelles -- et la
science, enfin libre dans ses investigations -- servant, pour la
première fois, à l'humanité entière : rayonnantes, fécondes,
audacieuses, elles frapperont de leur fulgurance tout ce qu'à cette
heure encore on amoindrit, étouffe, enténèbre.
S'il
se dépense, hélas ! autant d'efforts pour entraver la marche
irrésistible du progrès, c'est que, outre ceux qui vivent d'ignorance,
d'erreur, d'injustice, il y a ceux qui en meurent et trouvent cela bien
; il y a aussi les retardataires s'entêtant sur des choses inutiles
parce qu'elles leur ont coûté beaucoup à conquérir -- c'est naturel --
et ce n'est pas avec des paroles qu'on guérira les gens de pareils
béguins : les catastrophes seules pourront y suffire.
On
discutera encore dans nos parlotes bourgeoises ( et même
révolutionnaires ) quand le ras de marée des crève-de-faim nous passera
sur la tête à tous.
Il monte vite, et,
par les trouées faites un peu partout : à Decazeville, en Belgique, en
Angleterre, en Amérique, le récif qui protège le monde vermoulu de jour
en jour s'ébrèche et c'est par ces brèches que passera l'océan de la
révolte qui partout mugit. ( Tout vient à son heure. )
C'est
dans cet océan-là que les fleuves humains se précipitent : ainsi s'en
vont : arts, littératures, sciences, ainsi tout se noie sous le flot de
la rouge aurore du vingtième siècle qui déjà reluit.
Et
sous le flot de cette aurore grandissante, comme un amas de poussières
en fusion les petites vanités deviennent l'immense amour du progrès
humain ; et les grelots de célébrité, d'honneurs, cessent de tinter
pour des oreilles, pour des coeurs brûlant d'une soif de
perfectibilité.
Tout ce qui nous semble
indéchiffrable : l'électricité, le magnétisme, aura, dans vingt-cinq
ans, donné des résultats tels, qu'en y joignant les découvertes sur la
chimie, l'agriculture, le mécanisme, on se demandera, stupéfait,
comment les hommes de notre époque pouvaient croire que la misère qui
décime les masses fût une calamité inévitable et fût nécessaire au
bien-être d'une poignée de privilégiés !
N'est-il
pas grandement temps que chacun le soit, privilégié ! N'y a-t-il pas
assez longtemps déjà que cela dure, assez longtemps que chacun traîne
son boulet, que chacun tire sur sa chaîne sans parvenir à la rompre !
Rompues ? Alors elles le seront toutes.
« Voici les rouges pâques », dit la chanson des Jacques.
Les
rouges pâques après lesquelles la chrysalide humaine aura évolué,
pressée par les souffles de germinal, pour être jetée ensuite sur la
terre, les ailes déchirées, peut-être. Qu'importe ! elle a senti l'air
libre : d'autres y voleront, et gagnés de la même fièvre sublime, tous
y voleront à leur tour.
VII
A quoi bon comparer toujours ce qui se passe sous ce régime infect à ce qui se passera dans des milieux salubres ?
Est-ce que les fenêtres fermées à la neige d'hiver ne s'ouvrent pas toutes grandes aux haleines chaudes de l'été ?
Est-ce que les âges de la vie ont les mêmes besoins, les mêmes aptitudes ?
Ne nous arrêtons donc plus à des arguments oiseux.
Est-ce
que les besoins nouveaux, les aptitudes nouvelles, ne sont pas, à leur
tour, les sources d'autres besoins éveillant d'autres aptitudes ?
L'homme
se façonne aux arts, aux sciences, aux idées de justice, comme chez les
protées aveugles évolue le sens visuel sollicité par la lumière ; et
malgré des milieux défavorables, la bête humaine, enfin, se sent, elle
aussi, appelée par des horizons lumineux.
Du
feu ravi au cratère fumant, de forêts enflammées par la foudre, ou même
du simple frottement de deux morceaux de bois, est venue une si grande
poussée en avant, qu'après avoir fixé les Prométhées au pic rocheux où
le dévorent les vautours, l'homme adora le feu et le divinisa.
Rien de plus expressif que cette légende.
Toujours ceux qui sont le plus intéressés au progrès se révoltent le plus farouchement contre ce progrès.
On
immola les premiers qui firent du feu ; on battit de verges le premier
qui, proclamant le mouvement de la terre autour du soleil, détruisait
la légende de Josué, comme on ôte une pierre à une citadelle.
Toujours
ceux qui s'attaquèrent aux dieux et aux rois furent brisés dans la
lutte ; pourtant les dieux sont tombés, les rois tombent, et bientôt se
vérifieront les paroles de Blanqui : « Ni Dieu ni maître ! »
Que
les Prométhées soient livrés aux vautours, est-ce que cela empêche la
tribu de se grouper au foyer commun ? Est-ce que cela empêche la vapeur
de faire des merveilles, l'électricité d'en promettre de plus grandes ?
Au contraire, l'idée arrosée de sang germe
plus vite et mieux, elle ramifie plus profondément ; dans les cerveaux
fouillés par la douleur, électrisés par les passions ardentes et
âprement généreuse, elle se fertilise ; et, pareille à la graminée
sauvage, elle deviendra froment.
Plus on brise les hommes, et plus profondément, sinon plus rapidement, les idées se répandent.
On
voit loin par les fenêtres des cellules. Au grand silence, l'être
grandit dans l'humanité entière. On vit en avant, le présent disparaît
: l'esprit, qui pressent l'Ère nouvelle, plane dans l'Avenir.
A
présent, la lutte s'est faite suprême par le concours d'événements, de
circonstances impérieuses, qui acculent, à notre fin de siècle, la
vieille société comme une bête enragée que le travail et la science
remplacent avant même qu'elle ne crève.
Qu'est-ce que cela fait qu'elle nous étouffe dans le spasme de son agonie, la bête maudite, puisqu'elle va mourir ?
Il
faudra bien que le droit triomphe, à moins qu'on n'abatte les
travailleurs, qu'on les assomme, qu'on les fusille comme des bandes de
loups qui hurlent la faim.
Et ceux qui
produisent tout, et qui n'ont ni pain, ni abri, commencent à sentir que
chaque que chaque être doit avoir sa place au banquet du trop-plein.
On ne peut pas plus empêcher ce grandissement des sociétés humaines qu'on ne fera remonter l'homme adulte à son berceau.
Le
monde a eu sa première enfance bercée de légendes, puis, sa jeunesse
chevaleresque, et le voilà à l'âge viril, qui déjà prépare le nid des
races à venir.
Des individualités se dessinent : l'humanité où vivent et pullulent tous les êtres est à la fois une et multiple.
Des figures étranges et hardies passent qui joignent l'idée nouvelle aux types d'autrefois.
S'il
est, hélas ! des pieuvres humaines à qui le sang du monde entier ne
suffirait pas : finances, pouvoir, ânerie, lâcheté, monstres grouillant
dans notre humus -- et ce n'est pas de trop de toutes les foules pour
les y étouffer -- nous avons aussi des fakirs jetant leur vie comme on
verse une coupe, les uns pour l'idée, les autres pour la science, mais
tous pour le grand triomphe.
Après ses luttes, la race, voulant vivre, se groupera sur le sol délivré.
Les
astres s'attirent pour graviter ensemble dans les espaces stellaires :
ainsi les hommes, librement, prendront leur place par groupes.
Le travail libre, conscient, éclairé, fera les moissons fertiles là où sont les champs déserts.
La
force des tempêtes et des gouffres, portée comme un outil, broiera les
rochers, creusera des passages dans les montagnes pour ne faire qu'un
seul paradis humain des deux hémisphères.
Les
navires sous-marins explorant le fond de l'Océan mettront à découvert
des continents disparus : et l'Atlantide peut-être nous apparaîtra
morte sous son linceul de flots et gisant pâle dans des ruines
cyclopéennes enguirlandées de gigantesques coraux et d'herbes marines.
L'électricité
portera les navires aériens par-dessus les glaces des pôles, pour
assister aux nuits de six mois sous la frange rouge des aurores
polaires.
Que de choses quand on regarde
en avant, de choses tellement grandes que lorsqu'on y songe il devient
impossible de s'occuper de son misérable individu !
En y songeant, elles seront loin les personnalités !
Chacun vivra inoffensif et heureux, dans l'humanité entière, aidant à multiplier indéfiniment les forces, la pensée, la vie.
VIII
Les idées ayant germé sous notre
ombre, les voilà qui dardent leur flamme ; on voit partout sous leur
vrai jour les choses que l'obscurité faisait vagues et trompeuses.
Les voilà dans la vie, les idées de Liberté, d'�galité, de Justice, si longtemps affichées sur les geôles.
On
admire les oeuvres d'une réunion de savants, d'artistes, de
travailleurs ; on a admiré les monuments auxquels ont travaillé des
générations d'hommes.
Les idées s'allument, flamboient, remuées, fertilisées par la lutte, le coeur se dilate, la vie se multiplie.
Sur
les agglomérations des foules passent des souffles brûlants ; cela vous
empoigne, vous transfigure, vous jette au courant qui se précipite à
l'océan révolutionnaire, au creuset où la fange même s'irradie en
soleil.
Les hommes ne pèsent guère dans
ce cataclysme, le progrès seul y survit, le progrès juste, implacable,
celui qui bat en brèche les vieux récifs.
Quelle parcelle de terre n'est couverte de sang, quelle loi du réseau maudit ne sert de noeud coulant qui nous étrangle ?...
Rien n'est à garder.
Vous
avez vu le laboureur retourner les sillons pour semer le blé nouveau :
ainsi seront retournées toutes les couches humaines comme pour y
enfouir, pareilles aux vieux chaumes, toutes les iniquités sociales.
Il le faut !
Pour
qui seraient donc les découvertes, les sciences, pour qui seraient donc
les machines, si ce n'est pour créer le bonheur de tous en même temps
que multiplier les forces vivifiantes ?
A
quoi bon le sens des arts, si c'est pour l'étouffer chez les
multitudes, et ne le cultiver qu'à grands frais chez quelques vaniteux
artistes ?
Tous ont les mêmes sens,
excepté que les races qui ont trop joui ont le cerveau plus aride
encore que ne l'ont les autres sans culture.
Attendez
qu'un quart de siècle ait passé sur la race, qu'elle ait évolué en
pleine lumière de liberté, la différence entre la végétation
intellectuelle à cette époque et la végétation présente sera telle que
le vulgaire, imbu des sornettes dirigeantes, ne peut actuellement le
saisir.
Ni les �tats dont nous voyons les
derniers haillons trempés du sang des humbles flotter dans la
tourmente, ni les mensonges de carte géographique, de race, d'espèce,
de sexe, rien ne sera plus de ces fadaises.
Chaque caractère, chaque intelligence prendra sa place.
Les
luttes pour l'existence étant finies, la science ayant régénéré le
monde, nul ne pourra plus être bétail humain, ni prolétaire.
Et la femme dont la vie, jusqu'à présent, n'a été qu'un enfer ?...
Qu'il s'en aille, aussi cet enfer-là avec les songes creux des enfers mystiques !
Chaque
individu vivant en tout le genre humain ; tous vivant en chaque
individu et surtout vivant en chaque individu et surtout vivant en
avant, en avant toujours où flamboie l'idée, dans la grande paix, si
loin, si loin, que l'infini du progrès apparaîtra à tous dans le cycle
des transformations perpétuelles.
C'est ainsi qu'avant de retourner au creuset, chaque homme, en quelques ans, en quelques jours, aura l'éternité.
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