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Post� le lundi 14 novembre 2005 @ 19:21:39 by AnarchOi Contributed by: AnarchOi
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Source : ?
Le Manifeste
Communiste a 150 ans...
et cela
fait 150 ans qu'on attend que le communisme se manifeste...
Quelle
actualité pour le marxisme aujourd’hui ? Le capitalisme.
La sinistra in Europa
non è da rinnovare, o da ricostruire, o da ripensare, o da ricomporre,
ma da inventare. Radicalmente et dacapo.
(Paolo Flores d’Arcais)
1
Quelle actualité pour le marxisme
aujourd’hui ? nous demande-t-on. Quelle actualité ? D’abord, le
capitalisme. Ensuite, le refus de s’en accommoder. Enfin, la volonté
de s’organiser pour le dépasser. L’actualité du marxisme
est donc dans l’objet (le capitalisme) et le contenu (la volonté
de changement et l’exigence d’action) du marxisme lui-même.
2
Mais de quoi, et de qui, parlons nous
lorsque nous posons la questions «quelle actualité de Marx
aujourd’hui ?» ? Nous parlons de Marx, et nous parlons de nous. Nous
parlons de Marx, et non de ceux qui se sont réclamés de lui
; et nous parlons de nous, puisque nous parlons de l’ «actualité»
de Marx — comme nous pourrions parler de celle de Bakounine , heureusement
(pour lui, d’abord) moins encombré de disciples que son vieux frère
ennemi.... Bref , il faut s’entendre sur les termes de la question comme
sur ceux de la réponse : il y a ce que Marx a dit, écrit,
et ce que les «marxistes», ou présumés tels,
ou autoproclamés tels, en ont fait — et le rapport de l’un aux autres
tient plus souvent de l’interprétation hasardeuse et du bégaiement
rituel que de la compréhension et de l’adaptation : les meilleurs
d’entre les «marxistes», je veux dire ceux qui d’entre eux
ont le mieux compris Marx, quitte à la réinterpréter
et à le «réviser» (comme Bernstein ou Kautsky)
ont été dénoncés, idéologiquement déshérités,
politiquement diabolisés, par les pires caricaturistes de Marx —
à commencer par Lénine.
Tout le reste, à commencer
par le léninisme, est de l’histoire : Lénine prétend
certes au marxisme, mais Lénine prend le pouvoir avec les méthodes
de Blanqui et le garde avec celles de Robespierre. Staline prétend
certes continuer Lénine (et donc Marx), mais Staline prend le pouvoir
avec les méthodes de Fouché et le garde avec celles d’Yvan
le Terrible. On aurait d’ailleurs fort surpris Marx en lui annonçant
qu’en se réclamant de lui, une force politique totalement minoritaire
arrivée au pouvoir par un putsch allait prétendre instaurer
le socialisme dans le dernier pays d’Europe où lui-même le
pensait possible...
Marx n’est pas pour grand chose dans
ce que quelques uns de ses disciples ont fait du marxisme, et dans le succès
du putsch bolchevik de novembre 1917, la social-démocratie d’août
1914 porte une part de responsabilité infiniment plus grande que
la référence des bolcheviks à Marx. La chute de l’Union
Soviétique, de ce point de vue, éclaire singulièrement
notre paysage politique et intellectuel : on peut (re)lire Marx sans se
retrouver dans le même camp que les professeurs de Diamat
stalinien, comme on peut (re)lire Bakounine
sans se retrouver dans la même cellule que l’assassin de Sissi, et
(re)lire Rousseau sans se retrouver siégeant au Comité de
Salut Public. Et lire Marx (comme Bakounine ou Rousseau, comme Machiavel
ou La Boëtie ), ce peut être
(et, de son propre point de vue, ce doit être) s’apprêter à
le critiquer (à critiquer son déterminisme, son mécanisme,
ses certitudes...). La critique de Marx sera d’ailleurs d’autant plus radicale
qu’elle s’appuiera sur lui.
En outre, ni l’analyse du capitalisme,
ni la volonté de l’abattre, ne sont réductibles au seul Marxisme.
Marx lui-même s’appuie sur les économistes anglais pour analyser
le capitalisme. Et d’entre les multiples courants politiques et/ou intellectuels
du socialisme, le marxisme n’est ni le plus virulent à l’égard
du capitalisme, s’il prétend être le seul à l’analyser
scientifiquement, ni le plus volontariste : l’exigence anticapitaliste
est plus encore présente chez les anarchistes, et n’est pas moins
forte chez les socialistes chrétiens. Marx est anticapitaliste,
certes — mais Lamennais aussi, et Bakounine l’est plus encore... enfin,
l’anticapitalisme n’est pas le socialisme : après tout, et à
leur manière, le fascisme et l’intégrisme religieux sont
anticapitalistes...
3
Marx est-il d’actualité, nous
demande-t-on ? Il l’est donc, puisque son objet (le capitalisme) l’est
toujours. Marx est d’actualité, mais comme Machiavel, et pour les
mêmes raisons instrumentales : l’un analyse le capitalisme, l’autre
le pouvoir politique, et ni le capitalisme ni le pouvoir politique n’ont
déserté ni le champ de l’analyse, ni celui de l’action. Nous
avons donc à récuser le marxisme comme idéologie,
tout en pouvant continuer d’user de la pensée de Marx comme d’une
méthode, ou d’une référence, non exclusive, non totalisante
(il n’y a pas, n’en déplaise à Sartre, d’ «horizon
indépassable» dans l’histoire des idées, si un
«horizon indépassable» est pour le reste un beau pléonasme).
Nous n’avons pas affaire avec le
marxisme, et moins encore avec la pensée de Marx, à un corpus
théologique clos, mais à une pensée sociale — au double
sens d’une analyse de la société, et d’une volonté
de transformer la société : «Les philosophes n’ont
fait qu’interpréter le monde de diverses manières ; il s’agit
maintenant de le changer». Pour Marx l’interprétation
et la volonté de changement sont indissociables : on interprète
pour pouvoir changer, on ne peut changer que si on a interprété.
Que vaut le meilleur des programmes
si l’on ne dispose d’aucun moyen de l’appliquer ? Marx (mais aussi Bakounine )
répond par l’engagement à la pratique. L’utopie n’est pas
l’île de Thomas More, elle est concrète,
et elle se concrétise dans la lutte politique, et l’organisation
pour cette lutte. Mais que vaut une lutte sans programme ? Que vaut d’être
au pouvoir si on ne sait pas qu’en faire, ni qu’y faire, si on n’y fait
rien ou qu’on n’y fait que ce que d’autres pourraient y faire (aménager
le capitalisme, par exemple ?) Marx (mas pas Marx seulement) répond
par l’engagement au programme. Cette double exigence, celle du programme
et celle de la pratique, est une double critique : une critique du pragmatisme
et de l’activisme (des pratiques sans programme) et une critique de l’utopisme
(un programme sans pratique). L’île d’Utopie est parfaite, en son
genre quelque peu carcéral. Mais elle n’est nulle part, et elle
est hors du temps. Elle n’est pas une alternative, mais un rêve —
un opium du peuple comme les autres. Quant au pragmatisme, qui calibre
constamment l’action aux possibilités offertes d’agir ici et maintenant
sans sortir du cadre donné par les institutions existantes, à
quoi mène-t-il, sinon à pérenniser ces institutions,
et donc à faire le contraire de ce qu’une force de changement est
supposée faire ?
4
Il y a dans Marx une analyse scientifique
(ou voulant l’être) de la réalité sociale, et une critique
éthique de cette réalité, de quoi découle la
volonté de la changer. Il y a l’ «analyse concrète
des situations concrètes», pour reprendre une expression léniniste,
et la volonté de mettre cette analyse au service d’un projet de
changement. De ce point de vue, Marx condense les deux figures de l’intellectuel
selon Max Weber, le savant et le politique, et les deux éthiques
intellectuelles, l’éthique de la responsabilité et l’éthique
de la vérité, la première reposant sur la seconde,
aucune des deux n’ayant de légitimité sans l’autre.
Analyse et pratique (praxis et
poiesis, pour faire pédant...) sont des exigences au présent
: Il s’agit bien aujourd’hui de comprendre la mondialisation capitaliste,
puisque c’est elle qui impose son rythme et ses critères, et de
la comprendre pour y opposer une alternative, puisque ces critères
(la mercantilisation généralisée) sont inacceptables,
et leurs conséquences catastrophiques. Comprendre la mondialisation
et s’en tenir là, c’est se contenter d’un travail d’autopsie ; s’opposer
à la mondialisation sans la comprendre, c’est se condamner à
l’impuissance.
5
Opposer une alternative à la
mondialisation capitaliste, ce n’est pas seulement y résister, et
dans l’appel à «résister» à la mondialisation
capitaliste, il semble qu’il entre aujourd’hui plus de Proudhon
ou de Lassalle que de Marx, plus de conservatisme, de corporatisme, de
fétichisme étatique, que de volonté de changement.
Marx n’appelait pas à «résister» à la
marche du capitalisme, mais à la poursuivre jusqu’à la faire
sortir de ses rails et de ses limites; il n’appelait pas à la défense
de l’État-Nation, mais applaudissait la force révolutionnaire
qui, après l’avoir édifié, menaçait de le mettre
à bas. Les mots du «Manifeste communiste» sont
clairs — et ils ne décrivent pas seulement l’état du capitalisme
en 1848, mais aussi, toujours, sa force en 2001 :
«Le marché mondial accéléra
prodigieusement le développement du commerce, de la navigation,
de tous les moyens de communication. Ce développement réagit
à son tour sur la marche de l’industrie ; et au fur et à
mesure que l’industrie, le commerce, la navigation, les chemins de fer
se développaient, la Bourgeoisie grandissait, décuplant ses
capitaux et refoulant à l’arrière plan les classes transmises
par le moyen âge. (...) Chaque étape de l’évolution
parcourue par la Bourgeoisie était accompagnée d’un progrès
correspondant. (...) La Bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle
essentiellement révolutionnaire. (...) La Bourgeoisie n’existe qu’à
la condition de révolutionner sans cesse les instruments de travail,
ce qui veut dire le mode de production, ce qui veut dire tous les rapports
sociaux».
Ce faisant, la bourgeoisie (c’est-à-dire
le capitalisme) a à la fois «cassé» les vieilles
structures et rendu possible l’avènement de nouveaux rapports sociaux
— le socialisme, c’est-à-dire, pour Marx mais aussi pour l’ensemble
des autres courants du socialisme, des anarchistes aux sociaux-démocrates
en passant par les socialistes chrétiens, la propriété
collective, sociale (et non pas, ou pas forcément, l’étatisation)
des moyens de production et des circuits financiers.
6
Il n’y a pas aujourd’hui de meilleurs
«marxistes», au sens de praticiens des hypothèses de
Marx, que les principaux acteurs du capitalisme mondialisé. Jean-Marie
Meissier ou Bill Gates sont de meilleurs «marxistes» que Robert
Hue ou Fausto Bertinotti. Berlusconi est meilleur «gramscien»
que ses adversaires (lui au moins a compris le sens concret de l’exigence
d’hégémonie culturelle : en diffusant de la merde, certes,
mais en transformant dans le même temps les citoyens en mouches).
Marx est un critique du capitalisme,
mais un critique admiratif, et un critique qui, animé de la volonté
de dépasser le capitalisme, et d’un refus éthique absolu
d’admettre sa légitimité et la «normalité»
de ses conséquences, affirme que ce dépassement, ce refus
et l’abolition de ces conséquences s’inscrivent dans le prolongement
du capitalisme, non dans le retour à des formes anciennes de rapports
sociaux (comme les rêvait Proudhon ) ou dans la défense des
rapports sociaux existants. Le capitalisme créée les conditions
du socialisme.
Reste que ces conditions ne sont
pas des nécessités, et que le passage du capitalisme au socialisme
se fait par l’action humaine. Au centre de la pensée de Marx, il
y a bien l’homme (l’humain), non comme concept métaphysique mais
comme acteur — non comme être pensant, mais comme être agissant,
n’étant que parce qu’il est agissant. Ce qui constitue l’humain
est son action sur les choses, sur d’autres humains, sur son milieu, sur
sa société — non une âme ou une essence spirituelle.
Et l’une des critiques les plus radicales du capitalisme est précisément
celle qui se fonde sur ce constat qu’en «chosifiant» l’action
des hommes, et la réduisant et en réduisant leurs relations
à des actions et des relations marchandes, le capitalisme transforme
l’homme lui-même en marchandise.
7
Le capitalisme n’est pas une «simple»
forme de production : il est un système global, soumettant toute
la société, tout fonctionnement social, toute règle
et toute norme sociale à ses lois. C’est-à-dire transformant
tout rapport humain en chose, et toute chose en marchandise. La gauche
ne se plie-t-elle pas elle-même à cette «loi»
en admettant comme mesure essentielle de son efficacité politique
les critères mêmes du capitalisme : équilibres macro-économiques,
équilibre budgétaire, croissance quantitative et mesurable
monétairement, augmentation du niveau de vie mesurée par
celle du revenu ?
8
Dans le grand jeu de masques idéologiques
auquel il paraît que l’on joue depuis dix ans, l’on voit donc des
masques «marxistes» défendre l’État-Nation comme
rempart contre le capitalisme (mais qui donc a constitué l’État
nation ?), la gauche révolutionnaire en appeler à la défense
de l’État social (c’est-à-dire du capitalisme socialisé
par la social-démocratie, que la même gauche révolutionnaire
il y a dix ans dénonçait précisément comme
gestionnaire du capitalisme), des forces se proclamant «alternative»
proposer le capitalisme des années cinquante du XXème siècle
comme alternative au capitalisme des premières années du
XXIème siècle (il est vrai que nous avons fait encore mieux,
encore plus «alternatif», en proposant d’en revenir au IIIème
siècle — mais c’était en usant du calendrier républicain...)
et une partie de la social-démocratie s’autoproclamer «moderniste»
en se donnant pour programme celui de la Migros et de l’Alliance des Indépendants
de Gottlieb Duttweiler : «le capital à but social».
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Ou en est on à «gauche
de la gauche» (pendant qu’à la «droite de la gauche»
on se livre à la chasse aux «bobos» et à la caresse
des classes moyennes dans le sens du poil fiscal et patrimonial...) ? A
affirmer qu’il n’y a pas de meilleur «anticapitalisme» que
celui qui consiste à défendre deux des trois instruments
du capitalisme : le salariat et l’État (non pas la collectivité
publique, non pas la commune, mais l’État central). A accuser la
social-démocratie (héritière, qu’elle l’admette ou
non, du marxisme...) de basculer dans le social-libéralisme, mais
en même temps à proclamer l’ardente obligation de reprendre
des mains de la social-démocratie défaillante le flambeau
de l’État social — bref, à transformer l’ancienne gauche
révolutionnaire en succédané de l’ancienne social-démocratie.
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La gauche, depuis bientôt cinquante
ans, concentre dans nos pays son action, ses forces, ses capacités
de projets, sur les institutions politiques et sociales, sur le travail
législatif et constituant, sur l’action dans, par et sur l’État.
Bref, sur ce que Marx concevait comme étant la «superstructure»
; or celle-ci (les lois, les institutions, les idéologies, leurs
appareils) est toujours «en retard» sur l’infrastructure économique,
que le capitalisme constitue «globalement», à marche
forcée et avec une efficacité (de son point de vue) remarquable.
De quel poids face à la puissance de l’infrastructure économique
capitaliste peuvent être les efforts (admettons qu’efforts il y ait)
consacrés par la gauche traditionnelle à «moderniser»
les appareils politiques et sociaux, sans plus se poser la question de
leur transformation radicale (et pour certains d’entre eux, de leur abolition)
?
11
Pour Marx, le «moteur de l’histoire»
est la lutte des classes. La fin de cette lutte est désormais proclamée,
avec la fin des classes, et la fin de l’histoire, dans une société
réconciliée autour d’une massive classe moyenne (certes flanquée
d’une frange d’exclus et d’une marge de milliardaires) qu’il conviendrait
désormais d’entretenir, de préserver, de laisser prospérer
pour sur elle construire un ordre social stable, paisiblement démocratique
et respectueux de quelques droits fondamentaux. Mais à supposer
même que cette vision ait quelque réalité hors du centre
du morceau de monde où elle est proclamée, quelles sont les
conditions nécessaires à la prospérité de ce
petit paradis de petits bourgeois ? D’entre les conditions de cette société
«réconciliée», n’y a-t-il pas la multiplication
des sociétés désagrégées ? La fin de
la lutte des classes dans les pays du «centre» développé
ne se paie-t-elle pas de la constitution d’une gigantesque classe d’exclus
à leurs portes ? Et quel sens cela peut-il avoir pour des socialistes
de combattre pour le maintien ici de conditions et de normes sociales dont
la contrepartie reste l’exclusion de la majorité des habitants de
la planète des droits les plus fondamentaux ?
12
Face à la mondialisation capitaliste,
nous avons à opposer notre propre «mondialisation» :
l’internationalisme — et un internationalisme aussi concret que ce à
quoi il s’oppose. Un tel internationalisme suppose à la fois des
instruments (des organisations internationales, politiques et syndicales)
et une traduction des principes de solidarité dans chaque action
politique concrète, à tous les niveaux de l’action politique,
jusqu’au plus local, jusqu’au plus trivial, jusqu’au plus impopulaire.
Car s’il n’y a plus grand monde, dans ce pays, dont on puisse dire ce que
Marx disait des prolétaires de son temps : «ils n’ont à
perdre que leurs chaînes»,des millions d’hommes et de femmes
de par le monde n’ont toujours à perdre que leurs chaînes,
quand la fameuse et improbable «classe moyenne» occidentale
aux basques de laquelle court toute la social-démocratie européenne
a de toute évidence «quelque chose» à perdre
à être solidaire des gueux. Que craignent de perdre les jeunes
manifestants de Kabylie ? Et de quelle solidarité avec eux croit-on
que nos bobossoient capables ?
L’internationalisme n’est pas une
solidarité entre les «riches» et les «pauvres»,
mais une organisation solidaires des «pauvres» contre les «riches».
C’est là, finalement, dans
l’exigence internationaliste, dans la certitude qu’on ne sortira pas du
capitalisme sans en sortir ensemble, après l’avoir combattu ensemble,
que nous pouvons aujourd’hui retrouver le meilleur de l’héritage
marxien. Le capitalisme est mondialisé ? L’alternative au capitalisme
doit l’être aussi. Les internationalismes passés ont échoué
? Un nouvel internationalisme doit recevoir l’enseignement de ces échecs.
13
Le Manifeste Communistede Marx
et Engels a donc été publié pour la première
fois il y a plus de 150 ans. À la relecture de ce texte, aujourd'hui,
on pensera sans doute moins aux intentions et aux projets de ses auteurs
qu'à ce qu'en firent ceux qui s'en emparèrent. Ce n’est pas
à tort que ce lien se fait, entre Marx et les marxistes, même
les pires : après tout, un «intellectuel» doit tout
de même est tenu pour un peu responsable de ce que l’on fait de son
travail, sauf à considérer celui-ci comme inconsistant. Mais
ce serait tout de même évidemment à tort qu’on réduirait
l’apport de Marx à ce qu’en firent Lénine, Staline ou Mao
— d’autant que cette réduction est généralement faite
par des gens qui n’ont jamais pris la peine de lire une seule ligne du
vieux Karl, et ne retiennent de lui que le titre de son texte le plus court
: le Manifeste communiste,précisément — et en donnant
au mot «communiste» le sens que nous lui donnons aujourd’hui,
plus de 80 ans après le putsch de novembre 1917.
14
De quel «communisme» Marx
et Engels écrivent-ils ? Evidemment pas du collectivisme d'État
né de ce putsch, mais bien plutôt du vieux projet utopiste
de réconciliation des hommes, des classes et des peuples. La Révolution
à laquelle se réfèrent Marx et Engels est au fond,
toujours, la Grande Révolution de 1789, qu'il faut faire là
où elle n'a pas encore été faite, refaire là
où elle a été défaite, parfaire partout où
elle n'a pas été conduite à son terme. Bref : ils
reprennent la révolution là où Robespierre et Saint-Just
l'ont laissée.
150 ans après son «Manifeste»,
le communisme ainsi projeté (la société sans classe,
sans État, sans frontières et sans propriété
privée) ne s'est évidemment toujours pas manifesté.
A qui la faute ? Au capitalisme, sans doute, qui s'est acharné à
démentir la prédiction rituelle de son effondrement dans
une crise définitive, apocalyptique au sens strict du terme. La
baisse tendancielle du taux de profit a finalement agi sur le capitalisme
comme une provocation à l’innovation technologique, à la
rationalisation de la production, à l’ouverture de nouveaux marchés,
à la création de nouveaux «besoins» (c’est-à-dire
à la transformation d’anciennes envies en nouvelles consommation).
Mais de la pérennité du capitalisme la faute revient aussi
au mouvement ouvrier lui-même (du moins à sa part majoritaire)
qui, sociaux-démocrates et «communistes» sur ce point
au moins complices, n'a eu de cesse de renforcer ce que le communisme «théorique»
voulait abolir — à commencer par l'État, à poursuivre
par le salariat, à terminer par la propriété privée...
15
La première et la dernière
phrase du Manifeste sont célèbres, mais entre «un
spectre hante l'Europe, le spectre du communisme» et «prolétaires
de tous les pays, unissez-vous»,il y a quelque chose, l'essentiel,
qui s'est perdu en 150 ans : un souffle révolutionnaire romantique
pas encore ossifié dans la prétention scientifique, un volontarisme
et un optimisme politiques qui tranchent vigoureusement avec les plates
soumissions aux normes établies par quoi la gauche contemporaine
se manifeste si souvent. Que nous reste-t-il de ce souffle et de ce volontarisme
? Des réflexes, de la nostalgie, peut-être, mais encore ?
16
Un spectre hante la gauche européenne,
celui de son impotence, de sa propension à vouloir faire du social-capitalisme
neuf avec du corporatisme vieux, du socialisme moderne avec d'anciens modernismes
«radicaux», du mouvement social avec la défense du salariat,
de l'État et de la propriété privée contre
ce qui, venant du capitalisme lui-même, les menacent. Bref, les héritiers
du mouvement ouvrier adorent ce que le mouvement voulait brûler et
combattent pour la défense de ce qu'il voulait abolir.
150 ans après l'un de ses
manifestes fondateurs, pourquoi combat la gauche ? Pour la préservation
des normes sociales petites-bourgeoises (à commencer par l'emploi
et le salariat) et pour la défense des «bases nationales»
de l'économie, quand Marx applaudissait haut et fort à leur
destruction par la mondialisation (qu'il appelait de ses vœux et en quoi
il voyait une condition préalable et nécessaire au socialisme).
17
Il y a bien quelque chose de cruellement
exemplaire dans telle de nos querelles locales, où l'on peut voir
par exemple la «gauche de la gauche» combattre pour la défense
des petits propriétaires de villas menacées par un (modeste)
projet d'urbanisation sociale (partielle) de leur zone pavillonnaire...
Marx, encore (et en substance) : en soumettant la campagne à la
ville, en augmentant la population des villes aux dépens de celle
des campagnes, la bourgeoisie fait œuvre révolutionnaire...
Ainsi en sommes nous, ou plutôt
ainsi nous sommes-nous réduits à défendre le «vieux
monde» contre ce qui le menace. Quant à celles et ceux d'entre
nous qui ont peine à se satisfaire de cet avachissement du projet
et des pratiques, ils ont à répondre à cette autre
question, non moins inquiète que «pourquoi combattons-nous
?» : Pour qui, et avec qui combattons nous ?
18
Prolétaires de tous les pays,
unissez-vous ! Certes, mais où sont-ils passés, les prolétaires
? Dans la fonction publique ou au RMCAS (RMI) ? Et de quelle couche sociale
sont aujourd'hui représentatifs les héritiers de ceux qui
parlaient autrefois en leur nom — puisqu'aussi bien, le prolétariat
a toujours eu pour son malheur plus de porte-paroles que de droit à
la parole ?
L'histoire de toute société
jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire des luttes
de classes, assénaient nos deux barbus fondateurs. Fort bien -mais
quelles classes, ici et maintenant, sont-elles en lutte ? Marx et Engels
constataient que la société de leur temps se divisait «de
plus en plus en deux vastes camps opposés, et deux classes ennemies:
la Bourgeoisie et le Prolétariat»... Les deux vieux ennemis
se sont-ils réconciliés (ils se marièrent, créèrent
une start-up, vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants : les
bobos)ou plutôt l'un des deux a-t-il digéré l'autre
? De la bonne vieille dichotomie du Manifeste, il semble bien ne nous rester
qu’une contradiction qui n'est plus une lutte, entre une grande bourgeoisie
qui croit conduire le changement social parce qu'elle en célèbre
les vertus à Davos et une petite bourgeoisie qui ne craint rien
tant que sa paupérisation, et une contradiction qui n'est pas encore
une lutte, entre les «socialisés» et les exclus, et
les classes moyennes d’ «ici» et les sous-prolétarisés
de «là-bas» (contre qui se prêche un contrôle
de l’immigration dont le seul effet perceptible est de transformer des
immigrés légaux en immigrants illégaux, et de remplir
les poches des réseaux mafieux de passeurs).
19
Pour la plupart de ses habitants, notre
monde est invivable, et invivable aussi pour des millions d'Européens
(et d'Américains du nord) la société prévalant
sur leurs continents. Mais de l'édification de cette société,
les héritiers de Marx et d'Engels (sociaux-démocrates et
«communistes») ont pris leur part, considérable; ce
monde, les socialistes l'ont aussi construit, et ils en ont aussi défini
les règles. 150 après le Manifeste communiste,nous
ne sommes toujours pas sortis du capitalisme, nous avons même largement
contribué à le renforcer, en le «socialisant»,
et notre problème (quand encore nous consentons à nous le
poser) est toujours celui que se posaient les fondateurs du mouvement ouvrier
international : le problème du dépassement de la réalité
sociale par le projet politique, et par sa pratique — l’utopie concrète.
Pour Marx et Engels, le socialisme
était un projet — un projet logique, inscrit dans le capitalisme
comme une conséquence l'est dans une cause. Le socialisme est, reste
un projet, et peut-être est-il voué à n'être
que cela, aussi peu réalisable qu'un horizon est atteignable (cet
horizon là est, pour le coup, «indépassable»),
mais donnant une direction sans proposer une réalité «clef
en main». L'important, il est vrai, est le cheminement, pas d'atteindre
le terme du chemin. Le chemin se trace en cheminant — ce qui après
tout est encore le meilleur moyen de ne pas perdre en route ceux qui ont
oublié quel était le chemin (ce n’est plus du Marx, c’est
de l’Héraclite : tant qu’à être accusé d’archaïsme,
autant faire dans le présocratique...)
20
Relire le «Manifeste»(et
si le temps nous en est donné, «Le Capital », l’ «Introduction
à la critique du droit politique hégélien» et
«L'Idéologie allemande») s'impose certes, comme un acte
de culture ou de mémoire, non pour y trouver une réponse
pratique à la nécessité présente de faire resurgir
une «gauche»qui soit aussi radicalement socialiste que radicalement
anticapitaliste, et qui sache bien que ces deux radicalités ne se
confondent pas (il y a, présent, un anticapitalisme foncièrement
réactionnaire, lors même qu'il se pare de rhétoriques
révolutionnaire, et nous avons à nous en défaire dans
le même mouvement que nous avons à nous défaire de
nos fétiches modernistes).
Le reproche que nous avons à
faire aujourd’hui à la gauche n’est pas d’être réformiste,
mais de ne même plus l’être. Et apparemment de renoncer à
le redevenir.
Quand la posture moderniste tient
lieu de programme et que le corporatisme se proclame force de résistance,
ce n’est pas seulement «la gauche» qui s’efface devant le marché
triomphant, mais c’est le politique — tout le politique, du citoyen aux
institutions — qui s’efface devant l’économie — et plus précisément
: une certaine forme d’économie : celle-là même qui
fut l’objet du travail d’analyse et de l’appel à l’action de Marx,
ce capitalisme dont la persistance fonde, précisément, l’actualité
de ce travail et, avec d’autres, de cet appel.
Relisons le Manifeste Communiste,
non comme on relit un programme (et moins encore comme on bégaie
un catéchisme) mais pour la même raison que nous devons aussi
relire le Discours de la servitude volontaire : pour nous souvenir
de ce que nous voulions, comprendre pourquoi nous n'en avons rien obtenu,
et reprendre le cheminement interrompu.
Note : "Pascal Holenweg
15 Prairial CCIX, jour de la caille
(3 juin 2001)
"
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