�ditions de l'Idée Libre,brochure N°76
CONFLANS-HONORINE (Seine-et-Oise)
1924
Note de l'�diteur:
C'est à la bonne obligeance des petits-enfants de
notre grand disparu Elisée Reclus que je suis redevable de publier
ici l'intéressante étude d'�lie Reclus . Cette étude,
tirée en 1907 à un petit nombre d'exemplaires, est restée
peu connue et est devenue introuvable actuellement. Tous mes remerciements
à nos bons camarades pour leur amabilité.
A. LORULOT.
Puisque l'institution même du mariage civil est en cause,
nous en exposerons le développement historique. Les points en litige
seront mis à leur valeur relative ; par un seul fait que la situation
générale sera bien établie, plusieurs difficultés
d'ordre secondaire se dissiperont sans qu'on y touche, et la grande question
de droit s'élucidera en quelque sorte d'elle-même.
«L'homme est la mesure de toute chose», disait un sage de
l'antiquité, formulant une vérité dont les générations
qui se succèdent n'épuiseront pas la profondeur.
«Donc, je mesure tout à mon aune», — concluent certains
auxquels il ne vient pas à l'idée que la longueur physique
de leur individu, déjà bien petit en comparaison de la Terre,
est insuffisante pour métrer le système solaire, insuffisante
pour les espaces célestes. Le plus intelligent n'a qu'une valeur
mesquine, s'il compare son bagage intellectuel à celui des millions
qui peuplent le monde, des milliards qui l'ont peuplé. En comparaison
avec les périodes cosmiques, éphémères sont
nos vies, éphémères nos ans composés de treize
lunaisons. Ce qui n'empêche qu'avec une candeur parfaite, une innocence
naïve, le commun des mortels se figure comprendre l'univers parce
qu'il l'a réduit à sa propre taille, déclare immobile
ce qu'il n'a jamais vu changer, immuable ce qu'il n'a jamais senti bouger
; car il n'a jamais mis en question la prétendue évidence
des sens. C'est ainsi qu'on disait la Terre centre éternel des cieux,
la Terre, qui, depuis des cycles incomptés, se précipite
à travers les constellations avec une vélocité prodigieuse.
Comme il branlerait la tête, le paysan né dans son village,
si tout abruptement on lui déclarait qu'il laboure un fond de mer
; que de cette colline à l'horizon, il n'est pas un centimètre
cube qui n'aît grouillé dans la vase, nagé dans les
flots ; que la roche au milieu des luzernes est arrivée de deux
cent cinquante lieues, voiturée sur un glaçon ; que les montagnes
bleues à l'horizon, que ces montagnes sont en marche vers la mer,
et qu'elles roulent, emportées par les torrents et les rivières
! Il hochera la tête, votre bonhomme, si vous avancez qu'on n'a pas
toujours été marié par le ministère du prêtre
et de l'officier municipal. — Rien n'est plus vrai, cependant ; — mais
comment admettre ce qu'on ne peut comprendre ?
Il faut, en effet, une réflexion déjà aiguisée
par les modernes découvertes scientifiques pour accepter pleinement
le fait que l'Univers est engagé dans une série de transformations
incessantes, que nos institutions sociales, à l'instar des grands
phénomènes cosmiques, se modifient par leur action réciproque
dans le cours des longs âges ; que l'histoire et la géologie
se ressemblent, que la Nature et l'humanité se développent
parallèlement et suivant les mêmes lois.
Rapt, meurtre, esclavage, promiscuité brutale, tels furent les
débuts de l'institution matrimoniale, débuts peu glorieux,
mais dont nous n'avons aucune honte : plus bas nous avons commencé,
plus haut nous espérons monter. Par ce qui se pratique parmi les
populations contemporaines les plus arriérées, nous jugeons
des mœurs de notre propre race, aux temps reculés dans lesquels
elle n'avait pas d'histoire. Que nous apprennent cent et une relations
de voyageurs ?
Des guerriers, — aux cours d'assises on les qualifierait d'assassins,
— une bande de guerriers surprennent un village. La nuit est profonde ;
jusqu'aux huttes de roseaux, jusqu'aux gourbis tressés de ramées,
les envahisseurs se sont glissés à pas de loup, sans faire
crier une feuille sèche. Soudain, ils poussent des cris féroces,
des rugissements terribles, secouent les torches, brandissent des tisons.
En un clin d'œil s'embrasent les torches de pin, les toits de feuilles
flambent et pétillent. Les familles qui sommeillaient, les individus
accroupis, empaquetés, pressés les uns contre les autres,
les voilà saisis par le désastre ; ahuris, affolés,
ils brûlent déjà, et sont encore endormis. On se précipite
à l'ouverture qu'on avait faite étroite et basse pour la
pouvoir mieux défendre, on s'y heurte, on se pousse et s'embarrasse,
rôti par la flamme, ébloui par les gerbes incandescentes,
suffoqué par la fumée. Les premiers franchissent la porte
en rampant, et comme ils glissent encore sur le sol, ils ont les membres
transpercés, la tête fracassée. Aux vieillards moins
agiles, aux enfants sans vigueur, aux malheureux incapables de se défendre,
on ne fait pas même l'aumône d'un coup de massue, on les rejette
dans le brasier flambant. Tout est tué, tout est massacré,
sauf quelques grandes filles échappées à l'incendie,
épargnées par le casse-tête. Les vainqueurs, — on appelle
cela des vainqueurs, — se précipitent dans l'enceinte des troupeaux
qu'ils poussent devant eux pêle-mêle, avec les malheureuses
qui ont les mains attachées derrière le dos. Heureux et fiers,
les pillards s'annoncent de loin par des grognements de triomphe ; ils
gravissent les collines, dévalent les plaines. Les captives qui
trop souvent trébuchent et tombent, celles qui ont trop de peine
à se relever sont dépêchées d'un dernier coup,
ou laissées à expirer dans quelque marais, à pourrir
dans une fondrière. Pour activer la marche, pour ranimer les efforts
défaillants, ils piquent dans les épaules, dans la nuque
: «Avance ou crève !». Aux temps héroïques,
les braves, les vaillants et les admirés se pourvoyaient ainsi d'épouses
et de fiancées.
Fête de la victoire. Magnifique boucherie des bêtes razziées.
Tapage, vacarme et vociférations, danses frénétiques,
énorme bombance, glorieuse ivresse, orgie digne des Immortels. Encore
fourbues de fatigue, leurs blessures fermant à peine, les filles,
les femmes butinées attendent, jetées dans les coins, le
dernier acte de la ripaille : tous les mâles de la horde leur passeront
sur le corps. — Au préalable, le sorcier, bizarrement accoutré,
l'homme aux incantations, les lavera, les fumiguera, les désenguignonnera,
exorcisera les démons de la tribu native, inoculera les divinités
du foyer nouveau ; il leur mettra au cou un collier de graines bénites,
à la narine un bouton porte-bonheur. Le saint homme, ses acolytes
l'assistant, et toute la jeune école des prophètes, de ces
malheureuses filles feront des femmes, prenant tous les risques de l'opération
— car ils enseignent que la femme est de nature impure et venimeuse — ils
prononceront des formules sacrées, afin de garantir contre le mauvais
sort les futurs époux qui attendent pour faire prouesse à
leur tour.
Sur ce premier patron, les populations les plus diverses ont taillé
l'innombrable variété de leurs rites nuptiaux, qu'elles se
sont transmis, plus ou moins modifiés, jusqu'à nos jours.
Le mariage, que nous sommes accoutumés à considérer
comme d'ordre individuel, absolument privé, fut communautaire à
l'origine, et d'ordre collectif ; les femmes appartenaient à la
bande par indivis ; tous avaient les mêmes droits sur toutes, nul
guerrier qui n'ait sa part du butin. La captive appartenait à ceux
qui avaient brûlé son village, étouffé ses oncles,
flambé ses frères, éventré sa mère.
Encore si les ravisseurs n'eussent été que ses maîtres
! encore si elle n'eut été payée qu'en coups et sévices
! Mais non ! leur fureur de meurtre tournait en rage amoureuse, leur ivresse
en lascivetés plus brutales et effrayantes que leur rage dans les
combats. A pareils seigneurs pouvait-on répondre autrement que par
la ruse et la perfidie, que par des tentatives de meurtre ou d'empoisonnement
? — Eh bien non ! L'on aima ces brigands, on en vint à chérir
ces assassins, à se dévouer pour ces cannibales... — Par
la bénigne influence de l'oubli ? Par l'effet de l'accoutumance
qui stupéfie même les atroces douleurs, étouffe les
vives sensibilités ? — Cela n'eût pas suffi.
Mais elle vint, guérissant les blessures, calmant les irritations,
endormant les rancœurs, elle vint, la maternité, opératrice
des merveilles, elle vint, tenant dans ses bras l'Enfant, le doux et prodigieux
miracle de la Nature. A peine est-il né, l'Enfant, que toutes choses
sont faites nouvelles, que toutes vieilleries sont oubliées. Que
parlez-vous de remords, de crime et d'ignominie, quand il est là,
innocent et suave ! Que vous souvenez-vous de ces histoires de violences
et de cruautés, quand il égare dans vos cheveux sa main caressante
? Que vous chaut les malheurs passés quand il vous regarde de ses
yeux doux et purs ? Le sourire de l'Enfant illumine le monde ; il n'est
âme assombrie dans laquelle il ne déverse à flots la
lumière, n'épanche les tranquilles profondeurs des cieux
azurés. Il paraît, et le Passé, avec sa longue séquelle
de regrets et de repentirs, de dépits et d'amertumes, le Passé
s'évanouit, s'oublie, et l'Avenir, frais et souriant, fait son entrée
avec le radieux cortège d'espérances. Et ces prodiges, comment
l'Enfant les accomplit-il ? Quel est le mystère de son pouvoir ?
C'est que le faible, désarmé, incapable de se défendre,
impuissant à se suffire, le petit être ne vit que par votre
bonté, ne subsiste que par votre faveur. Le seul fait de son existence
prouve que ce n'est point le Droit du plus fort, comme ont dit les philosophes
de faible envergure, mais le Droit du plus faible, qui l'emporte dans l'humanité
comme dans les espèces animales. L'Enfant moralise la mère,
moralise le père, moralise les alentours ; autour du berceau nichent
d'aimables génies qui se posent sur les têtes, vont et viennent
en blanches volées ; aux battements de leurs ailes éclosent
pensers de paix, bons vouloirs, paroles de concorde. Interprète
de la naïve science populaire, tout autrement profonde que celle des
moralistes de profession, le peintre Raphaël, voulant montrer à
l'humanité son vrai Rédempteur, modela de son trait le plus
caressant, de sa couleur la plus lumineuse, le «Bambino», un
enfant, un tout petit enfant, souriant dans les bras de sa mère,
rayonnante de bonheur.
L'Enfant a été la cause première et directe
de nos progrès sociaux. En vue de l'Enfant, s'établirent
les institutions matriarcales qui, politiques et religieuses, sociales
et civiles, avaient l'enfant pour objet déclaré ou sous-entendu.
Il n'y avait alors de filiation que la filiation maternelle. Cela s'explique.
La paternité est un acte mystérieux, un fait incertain ;
mais quoi de plus saisissable que le drame de la parturation, avec les
douleurs et les cris de la femme angoissée, avec l'explosion de
joie qui salue le nouveau concitoyen ! Tout enfant se connaissait une mère,
mais de père, point ; la paternité collective des hommes
de la tribu suffisait ; peu importait l'un plutôt que l'autre. Longtemps,
il n'y eut de fils que de sa mère. Il n'y eut de clans, il n'y eut
de «gentes» que les métronymiques : on eut la «matrie»
avant la patrie. Chose singulière ! Durant cette phase historique,
les notions de stabilité, de durée, de perpétuité
se groupaient autour de la Maternité et du principe féminin.
Le masculin ne représentait alors que fragilité et inconstance
; mais la justice et l'équité, le besoin d'ordre dans le
progrès et de progrès dans l'ordre, les idées de paix,
de conciliation et d'arbitrage, se rattachaient à la mère,
de laquelle, comme d'un centre, rayonnaient les principales manifestations
de la vie morale. Autre que l'actuelle était alors la conception
maîtresse, autre l'explication générale des choses
; le monde intellectuel, différemment équilibré, ne
gravitait point suivant la même orbite. Car les idées, car
les sentiments sont loin d'avoir la fixité qu'on leur attribue,
et les lois même de l'évolution ont une histoire. L'antique
dicton : mobile comme l'onde, eût jadis semblé dépourvu
de saveur et privé de sens, si l'on l'eût appliqué
à d'autres qu'au sexe fort.
Peu à peu le rapt s'était consolidé en mariage.
De même la rapine, prenant assiette et consistance, était
devenue propriété par sa transmission à l'enfant,
et cette transmission dans la même lignée, de mère
en fille, ou d'oncle à neveu, constitua le groupe familial. Longtemps
la famille se ressentit des actes de violence qui l'avait inaugurée
; son chef, investi du droit de vie et de mort, l'exerçait à
sa fantaisie ; la «famille» signifiait alors chiourme domestique,
popote d'esclave. La liberté relative dont elle jouit présentement
ne fut conquise que par de persévérants efforts ; de longtemps
ce mot de liberté n'eût pas ce caractère moral que
nous lui avons attribué, et quand nous l'appliquons aux périodes
primitives, ce devrait être à bon escient. Maintes fois, la
mère des héritiers ou des héritières resta
dans la condition servile, et les maisons princières de l'Orient
contemporain nous en montrent de fréquents exemples. Toutefois,
les institutions matriarcales relevèrent sensiblement la situation
sociale faite à la mère et la situation civile faite à
la femme.
Le rapt était si bien entré dans les mœurs, paraissait
chose si décente et convenable, que lorsque les filles ne furent
plus enlevées de force, les mariages étaient précédés
par un simulacre d'enlèvement, comédie qu'on se donne toujours
en plusieurs de nos cantons. Quand les femmes ne furent plus «gagnées
à la pointe de la lance», le père les livrait au futur
genre contre des bêtes à cornes, contre des cuirs ou des fourrures.
Les bonnes maisons ne se défaisaient qu'à bon prix de leurs
demoiselles, qui elles-mêmes mettaient vanité à se
faire payer cher. Pour ne pas déprécier la marchandise, les
parents veillaient à ne pas encombrer le marché, et les mères
— les mères, disons-nous — calculaient qu'il valait mieux étouffer
leurs fillettes en bas âge que, plus tard, les vendre au rabais.
Les plus entichées de noblesse supprimaient d'emblée toutes
celles qui leur naissaient, assurées d'avance qu'aucun acquéreur
ne pourrait solder ce riche morceau. Si les garçons eussent été
en nombre, ils auraient poussé aux enchères, mais on avait
pris la précaution d'éclaircir les rangs : on les avait fait
s'entr'assommer gaillardement en maintes rencontres et escarmouches. Ces
époques reculées avaient aussi leur question sociale, qu'elles
non plus ne savaient résoudre qu'en taillant et rognant dans les
vies humaines, et surtout parmi les procréatrices de l'espèce.
Le meurtre des filles eut pour conséquence la polyandrie ou l'adjonction
de plusieurs époux à une seule épouse, et la polyandrie
à son tour appela l'infanticide, précédant nos économistes,
nos libéraux et philanthropes, dans l'invention des procédés
malthusiens pour équilibrer les populations et les subsistances.
Concurremment aux mariages exogamiques par rapt et par achat, se faisaient
aussi des mariages on ne peut plus simplistes entre frères et sœurs
— notons qu'en plusieurs contrées l'adelphogamie est toujours en
honneur comme prérogative des hautes familles et maisons royales.
Plus tard, on se plut à marier un lot de frères avec un lot
de sœurs ; aucune distinction n'étant faite entre les enfants, tous
cohéritiers d'un domaine qui restait la possession inaliénable
d'une seule famille. Du système polyandrique est issu le lévirat,
coutume que nous connaissons par l'histoire de Booz et de Ruth, et le sigisbéisme,
dont l'existence légale — pas plus loin qu'en Italie — passait pour
un paradoxe, parce qu'on en ignorait l'explication.
Ménagère de plusieurs maris, condamnée aux grossesses
sans trêve, à la gestation perpétuelle, à peine
interrompue par de fréquents infanticides, la femme aspirait à
fuir son bagne conjugal, à esquiver les travaux forcés de
la polyandrie. Sa force et sa puissance étant dans l'amour, c'est
à l'amour qu'elle demanda son affranchissement. Au préféré
parmi les maris, au plus jeune des frères, lui-même souvent
rudoyé par les aînés, un jour elle confia le doux secret
: «Cet enfant est à nous deux ! à moi, à toi,
à
nul autre».
A partir de ce moment, l'institution matriarcale fut compromise et entra
dans une décadence qui, de jour en jour, s'accéléra
jusqu'à complète et entière abolition. Se jetant d'un
extrême à l'autre, l'Humanité semble incapable de comprendre
les faits les plus simples avant de les avoir niés avec fureur,
puis de les avoir faussés en les exagérant à outrance.
On dirait que nous devons épuiser la série des paradoxes
avant de nous accommoder aux solutions que dictent l'évidence et
le bon sens. Du moment qu'on eut découvert que l'enfant est le fils
de son père, on ne voulut plus qu'il fut aussi le fils de sa mère.
On décréta que désormais le père compterait
pour tout, la mère pour rien. Mais pour faire adopter la doctrine
nouvelle, il fallut bouleverser l'âme jusque dans ses profondeurs
; et si jamais révolution troubla les esprits, ce fut assurément
celle qui substitua le patriarcat aux institutions matrimoniales.
Cérès, au dire des poètes et des historiens, fut
la législatrice des peuples. Les tribus de pêcheurs, chasseurs
et pasteurs s'oubliaient dans la vieille sauvagerie dont émergèrent
les colonies d'agriculteurs, orgueilleux de leur charrue autant que de
leur lance et de leur épée. Notre civilisation émane
de l'homme des champs, qui initia le monde à des institutions juridiques
déjà compliquées, à tout un système
de science rudimentaire, qui formule un ensemble de lois politiques, civiles
et religieuses, instaura un code resté en vigueur dans nos campagnes,
un droit coutumier qu'observent nos paysans.
L'agriculteur antique se considérait comme l'époux de
la terre, qu'il croyait, presque sans métaphore, féconder
de ses sueurs. Le mariage, tel qu'il s'établit, ne s'explique clairement
que comme institution agricole. Autant le cultivateur se sentait supérieur
à la glèbe, autant il croyait l'emporter sur son épouse,
dont le sein, prétendait-il, n'est que le champ dans lequel le semeur
dépose la semence. Quelles qu'elles soient, orge ou blé,
épeautre ou millet, la terre les accepte indifféremment,
leur transmet ses sucs ou son humidité ; mais elle ne produit elle-même,
disait-il, qu'une végétation folle et désordonnée,
qu'une animalerie sauvage et féroce. Des mottes prennent forme organique
; la boue tiédit, la poussière s'anime : serpents, crapauds,
grenouilles, rats et fourmis de surgir, insectes de pulluler, vermine de
grouiller ; baies âpres, fruits âcres de se nouer aux buissons
et sauvageons ; alors d'apparaître orties méchantes, houx
et chardons piquants, rue infecte, chiendent envahisseur, ciguë vireuse,
belladone empoisonnée. Symboles du prolétariat, images du
commun peuple, les joncs des vasières, les prêles et les roseaux
foisonnant dans les marais, toute une démocratie végétale.
Par ses goûts, ses passions et ses instincts, la foule est toujours
femme, la femme est elle-même fille de la Terre et son incarnation
directe. Une progéniture spécialement féminine «sont
les enfants naturels», les champis trouvés sous un buisson,
les bâtards ramassés dans un carrefour, les adultérins
nés dans la fange du ruisseau. De même procréation
sort la multitude mal nourrie, l'engeance pauvre et misérable, que
les riches et puissants, la voyant faible, traitent facilement de lâche.
Deux races sont en présence, celle des Eupatrides, ou hidalgos de
l'Antiquité, glorieux maintenant d'avoir un père, et cette
prolification anonyme pondue par la mère Gigogne, tourbe de «gens
qui ne sont pas nés», comme s'expriment agréablement
ceux qui se sont donnés la peine de naître. Les deux espèces,
prétendait-on, reproduisent les qualités des sexes, dont
elles sont issues ; ne différant pas moins par l'intelligence et
la moralité que par l'organisme physique ; car autre est l'âme
virile, autre l'âme féminine. L'homme est de principe actif,
la femme de principe passif ; le premier est d'essence spirituelle, et
par les éléments qui le constituent, allié au feu,
à l'éther, aux substances lumineuses ; mais la seconde, foncièrement
matérielle, est formée de molécules aqueuses et terreuses,
imprégnée de choses obscures. Les mâles par excellence,
guerriers et laboureurs, chefs de clans ou de tribus, possesseurs de champs
et de troupeaux, fiers de leur famille héroïque, de leurs quartiers
de noblesse ou de paysannerie, de leurs ancêtres et dieux lares,
de leur autel domestique, rois en ce monde et se préparant à
être dieux dans l'autre, se donnaient comme représentant la
raison dominatrice de l'Instinct, comme personnifiant la civilisation qui
asservit la Nature, comme domptant la tourbe humaine et animale.
Qui leur a valu ces grandioses prérogatives ? L'hérédité,
la transmission des vertus divines, de père en fils. Sachez qu'ils
sont, chacun de son côté, les rejetons des Immortels qui,
à l'aurore du monde, se plurent à féconder les belles
d'entre les filles de Demêter ; apprenez qu'ils sont de race solaire,
enfants de l'Astre du jour, lequel renaît chaque matin, du sein de
la nuit, et chaque printemps du sommeil de l'hiver ; ils portent l'incorruptibilité
en eux-mêmes, ils ont les promesses de la résurrection. Mais
le peuple, lui, mais la femme, mais la Terre, ressortissent à la
Lune, dont la lumière subtile et froide pleut la corruption dans
notre atmosphère. En conséquence, les orthodoxes de la doctrine
brûlaient les cadavres des hommes et des guerriers dont l'esprit
était censé, sur les ailes de la flamme, ascendre les espaces
célestes, pour s'y mélanger avec la lumière astrale.
Quant à la dépouille mortelle des filles et des mères,
ils l'enfouissaient mêlant l'argile à l'argile et la poudre
à la poudre. D'où les hésitations de l'�glise
Chrétienne, qui eut peine à décider que la femme,
aussi bien que l'homme, jouit d'une âme immortelle.
La femme ayant été décrétée
d'infériorité, ne pouvait manquer d'être aussi chargée
d'iniquité et de malice. Si elle est passive par essence, elle ne
saurait franchir les étroites limites à elle assignées
que pour tomber dans la perversité, que pour gâter et détériorer
ce qu'elle touche. On lui prouve qu'étant matière, et rien
que matière, elle ne peut que se mettre en hostilité avec
l'esprit ; qu'elle est impudique avant même l'éveil des sens,
que sa chair est pécheresse plus que toute autre chair. On
enseigna que par elle la mort est entrée dans le monde, on démontre
qu'elle propage et perpétue le péché originel, qu'elle
est la fontaine même du mal.
D'où la supériorité du célibat sur le mariage,
de la vie monastique sur la vie familiale : dogme professé par la
plupart des religions, notamment par celle qui règne et gouverne
dans nos parages. D'où la croyance en la sainteté du prêtre,
parce qu'il crie à la femme : «Ne me touche point ! Noli me
tangere». D'où les commentaires sur la parole du Maître
reprochant à la malheureuse qui avait frôlé le bord
de la tunique sans couture : «Une vertu est sortie de moi».
D'où les louanges décernées par l'�glise à
des marmots singulièrement précoces, dont la sainteté
monstrueuse s'offusquait à voir les seins de la nourrice et qui
même refusaient de se laisser allaiter par leur mère.
Puisque la femme est, disait-on, un être inférieur, et
même un être pervers, il eut été absurde de lui
témoigner respect et estime, de lui reconnaître aucun droit,
de la laisser maîtresse de ses actions, libre d'aller et de venir.
Sauf l'antique �gypte, sur laquelle planait le doux génie
d'Isis, déesse toujours compatissante, toujours aimante et généreuse
: sauf le Bouddhisme, qui eut des trésors de compassion pour toute
la création, protégea la femme — non toutefois sans quelque
défiance, montrant, en somme moins de pitié, moins de tendresse
pour elle que pour les animaux ; — sauf encore quelques sectes, parmi lesquelles
la Pythagoricienne, toutes les civilisations, toutes les religions à
nous connues, qui envahirent la scène du monde pour s'entredéchirer,
ne s'accordèrent que sur un point : la haine et le mépris
de la femme. Brahmanes, Sémites, Hellènes, Romains, Chrétiens,
Mahométans, jetèrent à la malheureuse chacun sa pierre
: tous se firent une page dans cette histoire de honte et de douleur, de
souffrance et de tyrannie. Nous le disons très sérieusement,
sur ce point, notre humanité, si vaine de sa culture, se ravala
au-dessous de la plupart des espèces animales. Des Grecs, les plus
policés de leur époque, édictèrent l'abominable
formule : «Ménagère ou courtisane», que nous
avons eu la mortification d'entendre répéter en plein XIXè
siècle comme le dernier mot de la science sociale et même
révolutionnaire.
Des poètes, comme Euripide, reprochèrent aux Dieux qu'ils
eussent fait dépendre de la femme la procréation et l'entretien
de la famille. Le «divin Platon», qu'on dit le plus grand des
philosophes et le premier des pères de l'�glise, donna pour
sacrées les amours contre nature ; on les préconise comme
antidote à l'attrait naturel d'un sexe vers l'autre. Ne pouvant
supprimer la maternité, fait physique, on la nia, fait moral. Un
terrible procès posa la question en des termes comme on n'en pouvait
imaginer de plus crus ; l'antiquité discuta passionnément
de la légende d'Oreste : le fils d'Agamemnon avait assassiné
sa mère pour venger le meurtre de son père ; Clytemnestre,
de son côté, avait fait expier à son époux le
meurtre de leur fille Iphigénie... Eh bien ! le matricide fut absous,
Minerve elle-même descendit de l'Olympe pour plaider sa cause devant
l'Aéropage
Aréopage. Il fut décidé que ce fils avait agi droitement
et sainement, qu'il devait tout au père qui l'avait engendré,
rien à la mère qui l'avait porté dans ses entrailles
; une fois pour toutes, il fut admis que le fils n'est pas même parent
de sa mère et qu'il est de toute autre race. Contre cet arrêt
des Dieux s'élevèrent des protestations qu'on étouffa
comme impies : du reste, elles étaient impolitiques au premier chef,
mal vues par l'opinion dominante. Enregistrons celle des tziganes, misérable
tribu indoue, réputée vile parmi les viles : —Vantez-vous
d'être une race de héros, il nous suffit, Ô fils de
brigands, d'être chaudronniers et voleurs de chevaux ; vantez-vous
d'être les fils du mâle, nous nous glorifions de rester fils
de la mère ; fils de la femme nous étions, fils de la femme
nous resterons !»
Au premiers pères entichés de leur paternité, il
ne suffisait point que des enfants fussent nés, pour qu'ils daignassent
les reconnaître et les élever. Jusqu'à ce que le maître
fit sien, en le ramassant, le paquet que sa mère avait laissé
tomber, le rejeton n'existait pas, légalement parlant. De là,
les pratiques de la couvade, coutume extraordinaire, dont on ne peut trop
admirer la haute absurdité. Pour bien montrer que le nouveau-né
cesse d'appartenir à la mère, s'il lui a jamais appartenu,
le père se met au lit, absorbe potions et tisanes, se gare des courants
d'air, envoie la mère travailler aux champs, et majestueusement
tend son petit doigt au nourrisson pour qu'il le suce.
La plus noble des institutions patriarcales, contre-partie de la polyandrie,
est la polygamie, dans laquelle versa en Orient tout ce qu'il y avait de
plus riche et de plus puissant. Ce fut un autre moyen d'émanciper
le sexe fort de la tyrannie du sexe faible. On disait, avec une certaine
raison, que trois femmes exercent moins d'empire sur un seul homme, qu'une
seule femme trois maris. La primitive �glise permit le mariage,
mais comme exutoire de la luxure, déclarant hautement ses préférences
pour la virginité, que de grands docteurs assurèrent efficacement
en interdisant aux jeunes chrétiennes de se baigner jamais, et leur
intiment l'ordre de ne se laver que d'une main seulement. L'antique loi
romaine, dure à l'encontre de la femme, dont elle faisait une éternelle
mineure, toujours sous la tutelle du père, du mari, du fils ou des
petits-fils, servit de type aux générations qui suivirent,
et nous régit encore. Le Moyen-Age, que certains ne veulent voir
que dans les Cours d'Amour et les joutes en l'honneur des dames, fut pour
les femmes une époque malheureuse entre toutes. Rappelez-vous une
légende bien connue, celle de Grisélidis. L'épouse
du comte de Saluces accepta sans murmure toutes les rebuffades, toutes
les injustices de son mari. Il la fit abreuver d'insultes par une rivale,
Grisélidis ne se révolta point. Grisélidis resta humble
et soumise quand le barbare lui enleva ses enfants soi-disant pour les
égorger... La patiente Grisélidis, comme on l'appelait, était
l'idéal de l'épouse vertueuse au temps où l'on bâtissait
les cathédrales. Si telle était la poésie, qu'était
donc la réalité ? Dirons-nous comment de jeunes barons, inopinément,
expédiaient leur mère à tel ou tel, auxquels ils en
faisaient cadeau pour épouse ? Dirons-nous les coups de pieds dont
en plusieurs cantons on gratifiait officiellement la nouvelle épouse,
les soufflets que lui administraient beau-père et belle-mère
? Quand le grand-duc de Moscovie mariait sa fille, il la remettait entre
les mains du futur époux, auquel il passait certain knout à
tresse de cuir : «Mon gendre, à ton tour !». Le knout,
instrument grossier, fut, avec le progrès des belles manières,
remplacé par un fouet à manche sculpté, avec cordes
en soie rouges, que les gentilshommes déposaient délicatement
dans la corbeille de leurs promises. Encore aujourd'hui, en telle tribu
bengalaise, le galant rive lui-même au bras de sa fiancée
un gros anneau, solidement forgé : s'il vient à divorcer,
il déboulonne la ferraille, l'assujettit à un autre poignet.
Et sans aller jusqu'en Asie, n'avons-nous pas tous remarqué dans
les cimetières ces petits mauvais tableaux : une main blanche émerge
de la dentelle, encastrée dans un bracelet d'où pendent les
maillons d'une chaîne brisée... ? Pas besoin d'appartenir
à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres pour expliquer
le gracieux symbole. Il ne s'agit pas ici d'un forçat vulgaire.
La défunte était dans les liens du mariage, liens que la
mort a rompue.
Exagérons-nous, en disant que la femme est toujours une captive
? Qu'elle est toujours opprimée par la réaction du patriarcat
contre les institutions matrimoniales ? Que le rapt et la violence ont
laissé d'ineffaçables traces dans le mariage dont ils ont
façonné les débuts ? Et que l'évolution dans
laquelle l'humanité est engagée depuis une trentaine de siècles
est toujours hostile à la femme ? Hostile, partant injuste. Mais
le système s'affaisse déjà sur lui-même ; nous
sommes en réaction contre lui, et du moment qu'il est contesté,
il ne fera plus longue vieillesse.
De par le code civil, en quoi consiste le mariage, chez nous autres,
Français ?
Devant le public assemblé et les représentants de la loi,
par une déclaration solennelle, la fille met son corps, sa vie,
sa fortune et son honneur en la possession d'un homme, tenu désormais
à donner sa protection — terme très vague — en retour de
l'obéissance — terme très net — qui lui est acquise. Cette
personne n'aura plus la libre disposition de soi-même. Si, à
tort ou à raison, elle déserte le toit conjugal, le mari
peut la faire ramener par les gendarmes. Le mari peut la débouter
de l'éducation de ses enfants, peut même les lui enlever entièrement,
s'il lui plaît ainsi, les expédier assez loin pour qu'elle
ne les revoie plus. Code en main, plus d'un misérable a menacé
sa femme, qui résistait à ses caprices, d'accomplir cette
basse vengeance. — Est-elle lésée dans ce qui lui est laissé
de droits ? — Le Tribunal ne lui accordera réparation que si le
mari y consent. — Et si le mari a perpétré l'offense? Elle
ne citera le coupable qu'avec l'assentiment du coupable. Toute créature
humaine qu'elle soit, elle n'a droit à la justice que sous le bon
vouloir du seigneur et maître. Aux yeux de tous, aux yeux de ses
propres enfants, la femme est un être manifestement inférieur
à son conjoint, cela en nos pays, plus heureux que les nombreuses
contrée où elle est esclave, équivalent légal
des pièces de bétail qu'on achète et qu'on vend.
Nous ne voulons rien exagérer, et, parce que nous critiquons
le mariage légal, nous ne prétendons point qu'il ne produise
que crime et malheur. Nous reconnaissons hautement que, dans les mariages
contractés sous les auspices de l'autorité civile, il est
des unions qui sont aussi heureuses que possible ; il en est plusieurs
qui font notre admiration, plusieurs que nous nous proposons d'imiter.
Les institutions sociales, choses d'une infinie complexité, produisent
des résultats singulièrement dissemblables. La pratique vaudra
toujours mieux que les systèmes erronés, toujours moins que
les belles théories. Ce qui n'empêche que, dans l'ensemble
des éléments qui concourent à un résultat,
un bon principe conduit au bien, un mauvais au mal. Aussi nous affirmons
qu'il n'est amitié véritable, qu'il n'est grand amour qu'entre
égaux et que, par elle-même, l'inégalité sociale
engendre abus, injustices et iniquités. La contrainte aboutit à
la révolte, et la subordination à l'insubordination. La tyrannie
a pour contre-coup la haine et la rancune, procrée une engeance
qui vaut ni plus ni moins qu'elle : vol, tromperie, perfidie. L'inégalité,
et surtout celle qu'imposent les lois et les mœurs, l'inégalité
factice et purement extérieure, aura toujours une influence funeste.
Deviendra-t-elle offensive, et même productrice de bien, parce qu'on
l'aura introduite entre époux ? Les vices et les défauts
qu'on a souvent, trop souvent, reprochés à la femme, nous
ne les nions pas, mais nous sommes persuadés qu'ils résultent
de la condition qu'on lui a faite ; nous affirmons qu'ils sont, non pas
sa faute, mais son malheur, en tant que serve ou esclave. Qu'on ose donc
supprimer la cause si on veut abolir les effets ! — Comment, on a exclu
la femme de l'enseignement supérieur, on lui a fabriqué une
histoire et une littérature spéciales, on lui sert la morale
«à l'usage des demoiselles», et après on se scandalise
que l'être ainsi façonné soit superficiel et frivole,
qu'elle intrigue et baguenaude ? Vous lui interdisez la science, et il
vous déplaît qu'elle s'adonne aux superstitions ?
Vous lui fermez l'accès aux sources de la haute moralité,
et vous lui reprochez qu'elle soit affriandée d'adultère
?
Ce n'est pas tout. Combien qui, viciées par un mariage vicieux,
vicient leur mari, le poussent au jeu, l'incitent aux aventures de ruelles
? Le malheureux voudrait fuir un intérieur suintant l'ennui, échapper
à un caquetage odieux, aux envies basses, à une vulgarité
repoussante, à une moralité sordide. C'est ainsi que les
mauvais mariages corrompent les familles et par les familles la communauté.
C'est ainsi qu'un sang cancéreux charrie la pourriture dans les
organes du corps social.
Les jeunes couples qui pensent ne pouvoir mieux faire que d'associer
leur vie, afin que, appuyés l'un sur l'autre, ils travaillent plus
courageusement et que plus douces soient leurs joies, moins amères
leurs peines ;
Ceux-là se marient — mais surtout devant l'autorité civile,
et s'abstiennent de tout contrat, serment ou instrument officiel.
Tout bien considéré, se disent-ils, nous ne débuterons
pas dans la vie par un acte que notre conscience réprouve. Le mariage
n'est-il vraiment qu'une coutume vieillie, mais pas encore démodée
? Certains l'assurent qui ont accepté le mariage officiel, sauf
à hausser les épaules avant et après. — Eh bien !
nous nous dispenserons de cette inutile cérémonie. — Le mariage
est-il, au contraire, comme nous le croyons, une réalité
de premier ordre, qu'il serait insensé de traiter à la légère
? — Alors notre déclaration impliquerait que nous acceptons et le
semblant de tyrannie et le semblant de servitude, deux semblants qui font
une lâcheté. Car nous supposons comme démontrée
l'entière et complète équivalence des deux facteurs
de la famille. Il nous répugne et que la femme soit déclarée
meuble conjugal, et que l'homme soit réputé le propriétaire
d'un pareil objet.
- «C'est de l'idéologie !», entendons-nous. Soit
! Mais il fait besoin que, de temps à autre, quelques-uns se renseignent
au juste sur leurs droits et leurs devoirs ; qu'ils sortent de la fiction,
et se cantonnent dans la réalité morale. Commençons
par la vérité, puisque nous la désirons comme fin.
D'excellents amis, des parents aimés font valoir des
raisons contraires, à peu près en ces termes :
— «L'intervention légale, passée dans l'habitude,
détermine seule la légitimité et l'illégitimité
des unions ; et qui s'en affranchit est réputé immoral. Cette
intervention, il faut l'accepter, sauf à être confondus avec
ceux qui tournent l'union sexuelle en incontinence. Ne courez donc pas
en dératés sur la route du progrès ! Hier, on n'osait
mourir sans se faire asperger d'eau sainte, on n'osait s'épouser
sans la bénédiction du prêtre ; menons d'abord ces
réformes-ci à bon point. Et bien que la législation
actuelle laisse beaucoup à désirer, on ne peut nier qu'elle
offre des garanties, des garanties nombreuses, dont voici les principales.
Au mari, que l'épouse respectera la sainteté du foyer conjugal
et tout au moins, n'affichera pas bruyamment son inconduite. A la femme,
que l'époux n'introduira pas une concubine sous leur toit. Aux enfants
surtout, qu'ils seront couverts par le nom du père, nom dont la
privation peut être funeste. Misérable, en effet, est la condition
faite à la progéniture extra-légale. La réprobation
s'attache à la mère non mariée, et poursuit les enfants
; la loi persécute ces innocents, les traite en coupables, les dépouille
par les moyens dont elle dispose : ce qu'elle montre fort bien au chapitre
«successions». Finalement, ajoute-t-on, «si toutes les
précautions sont inutiles, si le conjoint trahit la conjointe, ou
la conjointe le conjoint, si les parents eux-mêmes fraudent leurs
enfants, on peut, on doit invoquer la vindicte de la loi, qui punit la
perversité qu'elle n'a pas su prévenir.»
— Oui, tout est possible ! répondons-nous. Mais la vindicte
légale nous importe peu. Et nous demandons ce que garantissent tant
de garanties ? On parle de séductions, d'abandons et de trahisons
; on montre des serments viciés, d'ignobles parjures... — Allons
au fond des choses. A tromper ou être trompé, il n'est point
de remède. Que l'époux auquel on s'était fié
démasque sa mauvaise foi, qu'il soit assez lâche pour maltraiter
sa femme, et laisser souffrir des enfants auxquels il devrait donner le
pain du travail... eh bien ! sa vilenie constatée, une femme qui
se respecte le laissera partir sans regret, ne lui demandant qu'une chose
: ne reparais plus en ma présence ! Car si elle lui permettait de
renouer et de le fréquenter à nouveau, les honnêtes
gens auraient droit de les dire complices. — Et si l'épouse qu'on
croyait fidèle trahit promesses et devoirs, se montre menteuse et
perfide, si elle disparaît avec un mauvais compagnon..., voudrait-on
la réintégrer au foyer de la famille ? Tout de suite, ou
après l'après l'avoir logée entre les murs d'une prison,
pour y être moralisée par les bons soins d'un aumônier
et des porte-clefs? — «Tu es partie, lui dirait-on, ne reviens plus.»
Que nous font les garanties, si déjà nous tenons en piètre
estime l'union qu'il faudrait garantir ? L'amour méprise, il refuse
tout autre répondant que lui-même. A l'amour, chose suave,
à l'amour, chose délicate et fière, qu'importent précautions,
autorisations et permissions ? Quoi qu'on veuille, quoi qu'on fasse, c'est
utopie que de garantir le dévouement par l'intérêt
personnel, absurdité d'asseoir l'affection sur l'égoïsme,
de minuter la sincérité sur papier timbré, de plomber
la tendresse avec les cachets de la douane. Comme nous préférons
dire : — «De ton amour, je ne veux autre preuve que ton charmant
sourire, autres garants que ta main loyale, que cet oeil au fond duquel
jai vu mon image... S'il m'avait menti, ce regard débordant de douces
promesses, que me feraient contrats notariés, diplômes contre-signés
par l'autorité municipale ! Alors je m'écrierais à
mon tour : «Plus ne m'est rien ! rien ne m'est plus !» — Mais
on n'irait point au procureur pour qu'il fouille dans les billets intimes,
pour qu'il promène son lorgnon sur des fleurs fanées, pauvres
fleurs qu'imprègne encore un vague parfum. On ne requerrait pas
séparation de corps et de biens, pour être vilipendés,
ridiculisés, traînés dans la boue par des avocats facétieux...
Car un procès, des procès, c'est encore la plus claire des
garanties qu'offre la législation aux époux qui cessent de
s'aimer et de s'estimer.
On reprend : «La loi, défavorable aux mariages qu'elle
ne sanctionne pas, la loi, plus dure encore que l'opinion publique, la
loi se venge sur les enfants qu'elle qualifie de bâtards, et s'applique
à écarter, à exclure des partages de famille.»
— Cela est incontestable. Mais puisque l'héritage est privilège,
on n'a pas à le rechercher ni pour soi, ni pour les siens, encore
moins à lui sacrifier une conviction. Et pour ce qui est de l'état
civil, quel mal à ce qu'on qualifie d'enfants naturels ceux qui
ne sont autre chose ?
On nous arrête : — Vous prenez la chose bien légèrement.
L'appellation de bâtard, simple médisance dans les grands
centres de population, est toujours fort redoutée dans les campagnes
et les petites villes. A ceux auxquels elle s'appliquera, elle sera pénible
en raison même de son injustice et de son absurdité.
«L'injure n'est que prétendue, mais elle est faite réelle
par l'intention, et reste dans le droit strict. L'enfant qui n'en peut
mais ne pourra s'en défendre, et n'aura qu'à courber la tête
quand des sots et des méchants la lui jetteront au visage...»
Et on nous adjure : « Parents en espérance, n'imprimez pas
ce stigmate au front de ceux qui sont à naître, ne leur rendez
pas plus difficile le combat pour l'existence : ne les chargez pas
d'un fardeau qu'il ne tiendrait qu'à vous de leur épargner
!»
Arrêtons-nous sur cette considération, la plus grave de
toutes aux yeux de plusieurs amis.
S'il ne dépendait que de nous, chacun épargnerait à
ceux qu'il aime, et surtout à ses enfants, toute peine et tout chagrin.
Nous savons cependant que la vie est tissue d'ennuis ; qu'on n'est véritablement
homme qu'à la condition d'avoir appris à souffrir ; qu'il
faut être prêt à payer de sa personne pour la cause
de la raison et de la justice. Ce serait donc rendre à la jeune
génération un mauvais service que de la traiter, avant même
qu'elle existe, comme devant être faible et incapable ; ce serait
lui faire injustice que de commettre une lâcheté, dès
qu'il faut agir en son nom. L'union libre étant illégitime
— officiellement — il est certain qu'à un quiconque il sera loisible
de donner les appellations de «bâtard» et «bâtarde»
tant qu'il lui plaira. Le cas échéant, nous voudrions que
notre fils, dominant l'injure, toujours bienveillant et tranquille, répondit
avec un sourire doux et fier : — «Libre à vous de prononcer
«bâtard» le mot que mon père et ma mère
prononcent : «enfant de l'amour». N'importe ! Bâtard
je suis, bâtard incontestable, puisque je ne le suis point par accident,
mais parce qu'on l'a bien voulu, bâtard j'étais avant ma naissance.
Des parents, les miens, ont compris que ce nom cesserait dêtre un
opprobe dès que d'honnêtes gens n'en auraient pas honte ;
ils m'ont voulu bâtard pour en diminuer le nombre. Donc gratifiez-moi
à votre aise du titre que j'ai encore l'honneur de porter, mais
qui va s'éteignant. Je suis un des derniers représentants
de la race, illustre, certes, autant que pas une.»
Nous sommes loin d'avoir voulu braver l'opinion publique, et ce n'est
pas à la légère que nous renonçons à
la considération que donne le mariage légal, et, s'il faut
l'avouer, nous désapprouvons tout éclat inutile, nous redoutons
la publicité malsaine. Mais hautement nous nous déclarons
responsables de notre acte dans toute sa portée, et nous le défendrons
volontiers auprès de qui voudra le discuter avec une sincérité
égale à la nôtre. Maris, nous comptons qu'on n'aura
jamais à nous confondre avec de vulgaires séducteurs, et
si nous agissions comme eux, nous n'aurions pas même leurs mauvaises
excuses à faire valoir. Femmes, nous espérons ne pas tromper
la confiance qu'on a mise en nous. Et si nous venions à être
trompées, on n'aurait pas à nous plaindre, car nous agissons
de notre plein gré, en entière connaissance de cause ; nous
déclarons faire résolument et de propos délibéré
ce que tant de filles séduites, nos sœurs malheureuses, n'ont fait
que par faiblesse, par légèreté ou par ignorance.
Dédaignant les fictions convenues, nous entrons dans la pleine
et sincère réalité des choses. La réforme du
mariage civil, nous la croyons appelée par le progrès des
idées et des moeurs ; pour peu qu'elle se généralise,
on ne manquera pas de dire qu'elle était si bien dans le mouvement
qu'on ne pouvait l'éviter ; et l'on s'étonnera qu'elle n'ait
pas été tentée bien plus tôt. Encore faut-il
commencer, et que se présentent les volontaires de l'Idée.
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