L'homme aime � vivre dans le r�ve ; l'effort que
doit exercer la pens�e pour saisir les r�alit�s lui
para�t trop difficile, et il tente d'�chapper � cette
lutte par le refuge en des opinions toutes faites. Si �le doute est
l'oreiller du sage�, la foi b�ate est celui du pauvre d'esprit.
Il fut un temps o� la puissance d'un dieu supr�me, qui sentait
� notre place, voulait, agissait en dehors de nous et menait �
son caprice la destin�e des hommes, nous suffisait amplement et
nous faisait accepter notre sort fatal avec r�signation ou m�me
gratitude. Maintenant ce dieu personnel, dans lequel les humbles avaient
confiance, agonise dans ses temples, et les mortels ont d� le remplacer.
Mais ils n'ont plus de Puissance Auguste � leur service : ils n'ont
que des mots auxquels ils cherchent � donner comme une vertu secr�te,
comme un pouvoir magique : exemple le mot �Progr�s�.
Sans doute, il est vrai qu'� maints �gards l'homme a progress�
: ses sensations sont devenues plus exquises, je le crois, ses pens�es
plus aigu�s et plus profondes, et la largeur de son humanit�,
embrassant un monde plus vaste, s'est prodigieusement accrue. Mais aucun
progr�s ne peut se faire sans r�gression partielle. L'�tre
humain grandit, mais en grandissant il se d�place et en avan�ant
perd une partie du terrain qu'il occupait jadis. L'id�al serait
que l'homme civilis� e�t gard� la force du sauvage,
qu'il en e�t aussi l'adresse, qu'il poss�d�t encore
le bel �quilibre des membres, la sant� naturelle, la tranquillit�
morale, la simplicit� de la vie, l'intimit� avec les animaux
des champs, le bon accord avec la terre et tout ce qui la peuple. Mais
ce qui jadis fut la r�gle est maintenant l'exception. Il nous est
prouv� par de nombreux exemples que l'homme d'�nergique volont�,
largement favoris� par son milieu, peut �galer compl�tement
le sauvage dans toutes ses qualit�s premi�res, tout en y
ajoutant par sa conscience tremp�e dans un �me sup�rieure
; mais combien sont-ils, ceux qui ont acquis sans perdre, qui sont �
la fois les �gaux du primitif dans sa for�t ou dans sa prairie
et les �gaux de l'artiste ou du savant moderne, dans les cit�s
laborieuses ?
Et si tel ou tel homme, isol� par la force du vouloir et par
la dignit� de la conduite, arrive � �galer ses anc�tres
dans leurs qualit�s natives, tout en les d�passant par les
qualit�s acquises, on peut dire avec chagrin que, dans son ensemble,
l'humanit� a certainement perdu quelques-unes de ses conqu�tes
premi�res. Ainsi le monde animal, duquel nous tirons nos origines
et qui fut notre �ducateur dans l'art de l'existence, qui nous enseigna
la chasse et la p�che, l'art de nous gu�rir et de nous construire
des demeures, la pratique du travail en commun, celle de l'approvisionnement,
nous est devenu plus �tranger. Tandis qu'� l'�gard
des b�tes, nous parlons aujourd'hui d'�ducation ou de domestication
dans le sens d'asservissement, le primitif pensait fraternellement �
l'association. Il voyait dans ces �tres vivants des compagnons et
pas des serviteurs, et en effet les b�tes, � chiens, oiseaux, serpents,
� �taient venues au-devant de lui dans des cas de commune d�tresse,
surtout aux temps d'orage ou d'inondation. L'Indienne du Br�sil
s'entoure volontiers de toute une m�nagerie, et telle cabane a dans
la clairi�re environnante des tapirs, des chevreuils, des sarigues
et m�me des jaguars domestiques. On y voit des singes gambader dans
les branches au-dessus de la hutte, des p�caris fouiller dans le
sol, des toucans, des hoccos et des perroquets se percher ��
et l� sur les branches mobiles, prot�g�es par les
chiens et les grands oiseaux agamis. Et toute cette r�publique se
meut sans qu'une ma�tresse acari�tre ait � distribuer
des injures et des coups. Le berger quichua, parcourant le plateau des
Andes en compagnie de son llama de charge, n'a point tent� d'obtenir
l'aide de l'animal aim� autrement que par des caresses et des encouragements
: un seul acte de violence, et le llama, outrag� dans sa dignit�
personnelle, se coucherait de rage pour ne plus se relever. Il marche �
son pas, ne se laisse jamais charger d'un fardeau trop lourd, s'arr�te
longtemps au lever du soleil pour contempler l'astre naissant, demande
qu'on le couronne de fleurs et de rubans, qu'on balance un drapeau au-dessus
de sa t�te, et veut que les enfants et les femme, � son arriv�e
dans les cabanes, le flattent et le caressent. Le cheval du B�douin,
autre primitif, n'est-il pas dans la tente, et les nourrissons ne dorment-ils
pas entre ses jambes ? La sympathie naturelle existante entre tous ces
�tres les accordait en un large sentiment de paix et d'amour. L'oiseau
venait se poser sur la main de l'homme, comme il se pose encore de nos
jours sur les cornes du taureau, et l'�cureuil se jouait �
port�e de la main de l'agriculteur ou du berger. M�me pas
dans la communaut� politique, le primitif n'oubliait pas l'animal. Au
Fazogl, lorsque les sujets d�posent leur roi, ils ne manquent pas
de lui tenir ce discours : � Puisque tu ne plais plus aux hommes,
aux femmes, aux enfants, aux �nes, le mieux que tu puisses faire,
c'est de mourir, et nous allons t'y aider (1).�
Jadis l'homme et l'animal n'avaient pas de secrets l'un pour l'autre :
�Les b�tes parlaient�, dit la fable, mais surtout l'homme
comprenait. Est-il r�cits plus charmants que les contes de l'Inde
m�ridionale, les traditions peut-�tre les plus antiques du
monde, transmises par les aborig�nes aux Dravidiens envahisseurs
? �l�phants, chacals, tigres, lions, gerboises, serpents,
�crevisses, singes et hommes s'y entretiennent en toute libert�,
constituant, pour ainsi dire, la grande �cole mutuelle du monde
primitif, et, dans cette �cole, c'est le plus souvent l'animal qui
est le v�ritable �ducateur.
Les associations entre hommes et animaux embrassaient � ces �poques
premi�res un beaucoup plus grand nombre d'esp�ces qu'il n'en
existe maintenant dans notre monde domestique. Geoffroy Saint-Hilaire en
mentionnait 47, formant pour ainsi dire le cort�ge de l'homme ;
mais combien d'esp�ces non �num�r�es par lui
v�curent jadis dans l'intimit� de leur fr�re dernier-venu
! Il ne compte point tous les compagnons de l'Indienne guarani, ni les
serpents que le Denka du Nil appelle par leurs noms et avec lesquels ils
partage le lait de ses vaches, ni les rhinoc�ros qui paissaient
avec les autres bestiaux dans les prairies de l'Assam, ni les crocodiles
du Sind que les artistes hindous d�corent d'images religieuses.
Les arch�ologues ont constat� de mani�re indubitable
que les �gyptiens de l'ancien empire avaient dans leurs troupeaux
d'animaux domestiques trois, m�me quatre esp�ces d'antilopes
et un bouquetin, tous animaux qui, apr�s avoir �t�
associ�s � l'existence de l'homme, sont redevenus sauvages.
M�me les chiens hy�no�des et les gu�pards avaient
�t� transform�s par les chasseurs en compagnons fid�les.
Le Rig-V�da c�l�bre les pigeons messagers �plus
rapides que la nue�. Il voit en eux des dieux et des d�esses,
demande qu'on leur dresse des holocaustes et qu'on verse pour eux des libations.
Tr�s certainement le r�cit mythique du d�luge nous
rappelle la science de nos premiers anc�tres dans l'art d'utiliser
la vitesse du pigeon voyageur. C'est une colombe que No� fit partir
de l'arche pour explorer l'�tendue des eaux, les terres �merg�es,
et qui lui rapporta dans son bec le rameau d'olivier.
Telle que nous la pratiquons aujourd'hui, la domestication t�moigne
aussi � maints �gards d'une v�ritable r�gression
morale, car, loin d'am�liorer les animaux, nous les avons enlaidis,
avilis, corrompus. Nous avons pu, il est vrai, par le choix des sujets,
augmenter dans l'animal telle ou telle qualit� de force, d'adresse,
de flair, de vitesse � la course, mais en notre r�le de carnassiers,
nous avons eu pour pr�occupation capitale d'augmenter les masses
de viande et de graisse qui marchent � quatre pieds, de nous donner
des magasins de chair ambulante qui se meuvent avec peine du fumier �
l'abattoir. Pouvons-nous dire que le cochon vaille mieux que le sanglier
ou la peureuse brebis mieux que l'intr�pide mouflon ? Le grand art
des �leveurs est de ch�trer leurs b�tes ou de se procurer
des hybrides qui ne peuvent se reproduire. Il dressent les chevaux �par
le mors, le fouet et l'�peron�, et se plaignent ensuite de
ne pas leur trouver d'initiative intellectuelle. M�me quand ils domestiquent
les animaux dans les meilleures conditions, ils diminuent leur force de
r�sistance aux maladies, leur puissance d'accommodation �
de nouveaux milieux, en font des �tres artificiels, incapables de
vivre spontan�ment dans la nature libre.
La corruption des esp�ces est d�j� un grand mal
; mais la science des civilis�s s'exerce aussi � l'extermination.
On sait combien d'oiseaux les chasseurs europ�ens ont d�truit
dans la Nouvelle-Z�lande et l'Australie, � Madagascar et
dans les archipels polaires, combien de morses et autres c�tac�s
ont d�j� disparu ! La baleine a fui nos mers temp�r�es,
et bient�t on ne la retrouvera pas m�me entre les champs de
glace de l'oc�an Arctique. Tous les grand animaux terrestres sont
�galement menac�s. On conna�t le sort de l'autruche
et du bison, on pr�voit celui du rhinoc�ros, de l'hippopotame
et de l'�l�phant. Puisque la statistique �value la
production de l'ivoire �l�phantin � 800 tonnes par
an, c'est dire que les chasseurs tuent 40.000 �l�phants,
sans compter ceux qui, apr�s avoir �t� bless�s,
s'en vont mourir au loin dans la brousse. Combien nous sommes loin des
Cinghalais d'autrefois, pour lesquels la �dix-huiti�me science
de l'homme �tait d'acqu�rir l'amiti� d'un �l�phant�,
loin des Assyriens de l'Inde qui donnaient deux brahmes pour compagnons
au colosse apprivois� afin qu'il appr�t � pratiquer
les vertus dignes de sa race ! Quel contraste entre les deux modes de civilisation
j'eus l'occasion de voir un jour dans une plantation du Br�sil !
Deux taureaux achet�s � grands frais dans l'ancien monde
faisaient l'orgueil du propri�taire. L'un, venu de Jersey, tirait
sur une cha�ne qui lui passait dans les naseaux, mugissant, fumant,
creusant la terre de son sabot, pointant la corne, regardait son gardien
d'un �il mauvais ; l'autre, z�bu, import� de l'Inde, nous
suivait comme un chien, implorant une caresse de son �il doux ! Nous, pauvres
ignorants �civilis�s�, vivant en nos maisons closes,
en dehors de la nature qui nous fait peur, parce que le soleil est trop
chaud ou parce que le vent est trop froid, nous avons m�me compl�tement
oubli� le sens des f�tes que nous c�l�brons
et qui toutes, � l'insu du christianisme lui-m�me, No�l,
P�ques, Rogations et Toussaint, furent primitivement des f�tes
de la nature. Connaissons-nous le sens des traditions qui placent le premier
homme en un jardin de beaut�, o� il se prom�ne librement
avec tous les animaux, et qui font na�tre le �fils de l'Homme�
sur un lit d'herbe des champs entre l'�ne et le b�uf, les deux associ�s
du laboureur ?
Et pourtant, quoique l'espace qui s�pare l'humanit� de
ses fr�res animaux se soit �largi, et que notre action directe
sur les esp�ces rest�es libres dans la nature sauvage ait
diminu�, il semble �vident qu'au moins un progr�s
s'est accompli, gr�ce � l'association plus intime conclue
avec ceux des animaux domestiques non destin�s � notre alimentation.
Certes, les chiens ont �t� aussi partiellement corrompues
: la plupart d'entre eux, habitu�s � la schlague comme des
soldats, sont devenus d'abominables �tres qui tremblent devant le
fouet et rampent sous la parole mena�ante du ma�tre ; d'autres,
que l'on exerce � la fureur deviennent ces bouledogues qui mordent
les pauvres au mollet ou qui sautent � la gorge des esclaves ; d'autres
encore, �les levrettes en panetot�, contractent tous les vices
de leurs ma�tresses, la gourmandise, la vanit�, la luxure
et l'insolence ; ceux de Chine, qu'on �l�ve pour �tre
mang�s, sont d'une stupidit� sans pareille. Mais le chien
vraiment aim�, �lev� ans la bont�, la douceur
et la noblesse des sentiments, ne r�alise-t-il pas souvent l'id�al
humain, ou m�me surhumain, du d�vouement et de la grandeur
morale ? Et les chats, qui ont su mieux que les chiens sauvegarder leur
ind�pendance personnelle et l'originalit� du caract�re,
qui sont des �alli�s plut�t que des apprivois�s�,
n'ont-ils pas fait aussi, depuis l'�poque de sauvagerie primitive
dans les for�ts, des progr�s intellectuels et moraux qui tiennent
du merveilleux ? Il n'est pas un sentiment humain qu'� l'occasion
ils ne comprennent ou ne partagent, pas une id�e qu'ils ne devinent,
pas un d�sir qu'ils ne pr�viennent. Le po�te voit
en eux des magiciens ; c'est qu'en effet, ils semblent parfois plus intelligents
que leurs amis les hommes, dans la prescience de l'avenir. Et telle �heureuse
famille� montr�e par les bateleurs dans les foires ne nous
prouve-t-elle pas que rats, souris, cobayes et tant d'autres petits animaux
ne demandent que d'entrer avec l'homme dans le grand accord de bonheur
et de bont� ? Chaque cachot se transforme, si les gardiens n'y mettent
bon ordre, en une �cole d'animaux inf�rieurs, rats et souris,
mouches et puces. On conna�t l'histoire de l'araign�e de P�lisson
: le prisonnier avait repris go�t � l'existence, gr�ce
� l'amie dont il s'�tait fait l'initiateur ; mais un d�fenseur
de l'ordre survient, et, de sa botte vengeresse de la morale officielle,
il �crase l'animal qui vient consoler le malheureux !
Ces faits nous prouvent les immenses ressources poss�d�es
par l'homme pour la r�cup�ration de son influence sur tout
ce monde anim� qu'il laissait aller au gr� du destin, n�gligeant
de l'associer � sa propre vie. Lorsque notre civilisation, f�rocement
individualiste, divisant le monde en autant de petits �tats ennemis
qu'il y a de propri�t�s priv�es et de m�nages
familiaux, aura subi sa derni�re faillite et qu'il faudra bien avoir
recours � l'entr'aide pour le salut commun, lorsque la recherche
de l'amiti� remplacera celle du bien-�tre qui t�t ou
tard sera suffisamment assur�, lorsque les naturalistes enthousiastes
nous auront r�v�l� tout ce qu'il y a de charmant,
d'aimable, d'humain et souvent de plus qu'humain dans la nature des b�tes,
nous songerons � toutes ces esp�ces attard�es sur
le chemin du progr�s, et nous t�cherons d'en faire non des
serviteurs ou des machines, mais de v�ritables compagnons. L'�tude
des primitifs a singuli�rement contribu� � nous faire
comprendre l'homme polic� de nos jours ; la pratique des animaux
nous fera p�n�trer plus avant dans la science de la vie,
�largira notre connaissance des choses et notre amour. Qu'il nous
tarde de revoir le chevreuil de la for�t venir au devant de nous
pour e faire caresser en nous regardant de ses yeux noirs, et l'oiseau
se poser triomphalement sur l'�paule de la bien-aim�e, se
sachant beau, lui aussi, et demandant part au baiser !