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  Post� le dimanche 13 novembre 2005 @ 14:45:57 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
ÉcologieTexte de 1866, extrait de la revue "�cologie politique" n� 5, hiver 1993, et r��dit� par les "Cahiers Libertaires" de la CNT de Pau.

Il se manifeste depuis quelque temps une v�ritable ferveur dans les sentiments d'amour qui rattachent les hommes d'art et de science � la nature. Les voyageurs se r�pandent en essaims dans toutes les contr�es d'un acc�s facile, remarquables par la beaut� de leurs sites ou le charme de leur climat. Des l�gions de peintres, de dessinateurs, de photographes, parcourent le monde des bords du Yang-Tse Kiang � ceux du fleuve des Amazones ; ils �tudient la terre, la mer, les for�ts sous leurs aspects les plus vari�s ; ils nous r�v�lent toutes les magnificences de la plan�te que nous habitons, et gr�ce � leur fr�quentation de plus en plus intime avec la nature, gr�ce aux �uvres d'art rapport�es de ces innombrables voyages, tous les hommes cultiv�s peuvent maintenant se rendre compte des traits et de la physionomie des diverses contr�es du globe. Moins nombreux que les artistes, mais plus utiles encore dans leur travail d'exploration, les savants se sont aussi faits nomades, et la terre enti�re leur sert de cabinet d'�tude : c'est en voyageant des Andes � l'Alta� que Humboldt a compos� ses admirables Tableaux de la nature,d�di�es, comme il le dit lui-m�me, � �ceux qui, par amour de la libert�, ont pu s'arracher aux vagues temp�tueuses de la vie�.

La foule des artistes, des savants et de tous ceux qui, sans pr�tendre � l'art ni � la science, veulent simplement se restaurer dans la libre nature, se dirige surtout vers les r�gions de montagnes. haque ann�e, d�s que la saison permet aux voyageurs de visiter les hautes vall�es et de s'aventurer sur les pics, des milliers et des milliers d'habitants des plaines accourent vers les parties des Pyr�n�es et des Alpes les plus c�l�bres par leur beaut� ; la plupart viennent, il est vrai, pour ob�ir � la mode, par d�s�uvrement ou par vanit�, mais les initiateurs du mouvement sont ceux qu'attire l'amour des montagnes elles-m�mes, et pour qui l'escalade des rochers est une v�ritable volupt�. La vue des hautes cimes exerce sur un grand nombre d'hommes une sorte de fascination ; c'est par un instinct physique, et souvent sans m�lange de r�flexion, qu'ils se sentent port�s vers les monts pour en gravir les escarpements. Par la majest� de leur forme et la hardiesse de leur profil dessin� en plein ciel, par la ceinture de nu�es qui s'enroule � leurs flancs, par les variations incessantes de l'ombre et de la lumi�re qui se produisent dans les ravins et sur les contreforts, les montagnes deviennent pour ainsi dire des �tres dou�s de vie, et c'est afin de surprendre le secret de leur existence qu'on cherche � les conqu�rir. En outre on se sent attir� vers elles par le contraste qu'offre la beaut� virginale de leurs pentes incultes avec la monotonie des plaines cultiv�es et souvent enlaidies par le travail de l'homme. Et puis les monts ne comprennent-ils pas, dans un petit espace, un r�sum� de toutes les splendeurs de la terre ? Les climats et les zones de v�g�tation s'�tagent sur leur pourtour : on peut y embrasser d'un seul regard les cultures, les for�ts, les prairies, les rochers, les glaces, les neiges, et chaque soir la lumi�re mourante du soleil donne aux sommets un merveilleux aspect de transparence, comme si l'�norme masse n'�tait qu'une l�g�re draperie rose flottant dans les cieux.

Jadis les peuples adoraient les montagnes ou du moins les r�v�raient comme le si�ge de leurs divinit�s. A l'ouest et au nord du mont M�rou, ce tr�ne superbe des dieux de l'Inde, chaque �tape de la civilisation peut se mesurer par d'autres monts sacr�s o� s'assemblaient les ma�tres du ciel, o� se passaient les grands �v�nements mythologiques de la vie des nations. Plus de cinquante montagnes, depuis l'Ararat jusqu'au mont Athos, ont �t� d�sign�s comme les cimes sur lesquelles serait descendue l'arche contenant dans ses flancs l'humanit� naissante et les germes de tout ce qui vit � la surface de la terre. Dans les pays s�mitiques, tous les sommets �taient des autels consacr�s soit � J�hovah, soit � Moloch ou � d'autres dieux : c'�tait le Sina�, o� les tables de la Loi juive apparurent au milieu des �clairs ; c'�tait le mont N�bo, o� une main myst�rieuse ensevelit Mo�se ; c'�tait le Morija portant le temple de J�rusalem, le Garizim o� montait le grand-pr�tre pour b�nir son peuple, le Carmel, le mont Thabor et le Liban couronn� de c�dres. C'est vers ces "hauts lieux", o� se trouvaient leurs autels, que Juifs ou Chanan�ens se rendaient en foule pour aller �gorger leurs victimes et br�ler leurs holocaustes. De m�me pour les Grecs chaque montagne �tait une citadelle de titans ou la cour d'un dieu : un pic du Caucase servait de pilori � Prom�th�e, le p�re et le type de l'humanit� ; le triple d�me de l'Olympe �tait le magnifique s�jour de Jupiter, et quant un po�te invoquait Apollon, c'�tait les yeux tourn�s vers le sommet du Parnasse.

(...) Il importe d'autant plus que le sentiment de la nature se d�veloppe et s'�pure que la multitude des hommes exil�s des campagnes par la force m�me des choses augmente de jour en jour. Depuis longtemps d�j� les pessimistes s'effraient de l'incessant accroissement des grandes cit�s, et pourtant ils ne se rendent pas toujours bien compte de la progression rapide avec laquelle pourra s'op�rer d�sormais le d�placement des populations vers les centres privil�gi�s.

Il est vrai, les monstrueuses Babylones d'autrefois avaient aussi r�uni dans leurs des centaines de mille ou m�me des millions d'habitants : les int�r�ts naturels du commerce, la centralisation despotique de tous les pouvoirs, la grande cur�e des faveurs, l'amour des plaisirs, avaient donn� � ces puissantes cit�s la population de provinces enti�res : mais, les communications �tant alors beaucoup plus lentes qu'elles ne le sont aujourd'hui, les crues d'un fleuve, les intemp�ries, le retard d'une caravane, l'irruption d'une arm�e ennemie, le soul�vement d'une tribu, suffisaient parfois pour retarder ou pour arr�ter les approvisionnements, et la grande cit� se trouvait sans cesse, au milieu de toutes ses splendeurs, expos�e � mourir de faim. D'ailleurs, pendant ces �ges d'impitoyables guerres, ces vastes capitales finissaient toujours par devenir le th��tre de quelque immense tuerie, et parfois la destruction �tait si compl�te que la ruine d'une ville �tait en m�me temps la fin d'un peuple. R�cemment encore on a pu voir, par l'exemple de quelques unes des cit�s de la Chine, quel sort �tait r�serv� aux grandes agglom�rations d'hommes sous l'empire des anciennes civilisations. La puissante ville de Nanking est devenue un monceau de d�combres, tandis qu'Ouchang, qui para�t avoir �t�, il y a une quinzaine d'ann�es, la cit� la plus populeuse du monde entier, a perdu plus des trois quarts de ses habitants.

Aux causes qui faisaient affluer jadis les populations vers les grandes villes et qui n'ont pas cess� d'exister, il faut ajouter d'autres causes, non moins puissantes, qui se rattachent � l'ensemble des progr�s modernes. Les voies de communication, canaux, routes ordinaires et chemins de fer, rayonnent en nombre de plus en plus consid�rable vers les centres importants et les entourent d'un r�seau de mailles incessamment rapproch�es. Les d�placements s'op�rent de nos jours avec tant de facilit� que du matin au soir les voies ferr�es peuvent jeter 500 000 personnes sur le pav� de Londres ou de Paris, et qu'en pr�vision d'une simple f�te, d'un mariage, d'un enterrement, de la visite d'un personnage quelconque, des millions d'hommes ont parfois gonfl� la population flottante d'une capitale. Quant au transport des approvisionnements, il peut s'op�rer avec la m�me facilit� que celui des voyageurs. De toutes les campagnes environnantes, de toutes les extr�mit�s du pays, de toutes les parties du monde, les denr�es affluent par terre et par eau vers ces estomacs �normes qui ne cessent d'absorber et d'absorber encore. Au besoin, si les app�tits de Londres l'exigeaient, elle pourrait en moins d'une ann�e se faire apporter plus de la moiti� des productions de la terre.

Certes c'est l� un immense avantage que n'avaient pas les grandes villes de l'Antiquit�, et cependant la r�volution que les chemins de fer et les autres moyens de communication ont introduite dans les m�urs est � peine commenc�e. Qu'est-ce vraiment qu'une moyenne de deux ou trois voyages par an pour chacun des habitants de la France, alors surtout qu'une simple excursion qu'un quart d'heure faite dans la banlieue de Paris ou de telle autre grande ville est consid�r�e comme un voyage par la statistique ? Il est certain que chaque ann�e les multitudes qui se d�placent s'accro�tront dans des proportions �normes, et probablement toutes les pr�visions seront d�pass�es sous ce rapport, comme elles l'ont �t� depuis le commencement du si�cle. C'est ainsi que, pour la seule ville de Londres, le mouvement des voyageurs est actuellement aussi fort en une seule semaine que vers 1830 il l'�tait dans toute l'ann�e pour la Grande-Bretagne enti�re. Gr�ce aux chemins de fer, les contr�es se rapetissent sans cesse, et l'on peut m�me �tablir math�matiquement dans quelle proportion s'op�re cet amoindrissement du territoire, puisqu'il suffit pour cela de comparer la vitesse des locomotives � celle des diligences et des pataches qu'elles ont remplac�es. L'homme, de son c�t�, se d�tache du sol natal avec une facilit� de plus en plus grande ; il se fait nomade, non pas � la fa�on des anciens pasteurs, qui suivaient toujours les sentiers accoutum�s et ne manquaient jamais de retourner
p�riodiquement aux m�mes p�turages avec leurs troupeaux, mais d'une mani�re beaucoup plus compl�te, puisqu'il se dirige indistinctement vers l'un ou l'autre point de l'horizon, partout o� le pousse l'int�r�t ou le bon plaisir : un bien petit nombre de ces expatri�s volontaires reviennent mourir au pays natal. Cette migration des peuples incessamment croissante s'op�re maintenant par millions et par millions, et c'est pr�cis�ment vers les fourmili�res humaines les plus populeuses que se dirige la grande multitude des �migrants. Les terribles invasions des guerriers francs dans la Gaule romaine n'avaient peut-�tre pas, au point de vue ethnologique, autant d'importance que ces immigrations silencieuses des balayeurs du Luxembourg et du Palatinat qui viennent gonfler chaque ann�e la population de Paris.

Pour se faire une id�e de ce que pourront devenir un jour les grandes cit�s ommerciales du monde, si d'autres causes agissant en sens inverse ne doivent pas t�t ou tard �quilibrer les causes d'accroissement, il suffit de voir quelle �norme importance prennent les villes dans les colonies modernes relativement aux villages et aux maisons isol�es. Dans ces contr�es, les populations d�barrass�es des liens de l'habitude et libres de se grouper � leur guise, sans autre mobile que leur volont� propre, s'entassent presque en entier dans les villes. M�me dans les colonies sp�cialement agricoles, telles que les jeunes �tats am�ricains du Far-West, les r�gions de la Plata, le Queen's-Land d'Australie, l'�le septentrionale de la Nouvelle-Z�lande, le nombre des citadins l'emporte de beaucoup sur celui des campagnards : en moyenne, il est au moins trois fois sup�rieur, et ne cesse de s'accro�tre � mesure que le commerce et l'industrie se d�veloppent. Dans les colonies comme Victoria et la Californie, o� des causes sp�ciales, telles que les mines d'or et de grands avantages commerciaux, attirent des multitudes de sp�culateurs, l'agglom�ration des habitants dans les villes est encore beaucoup plus consid�rable. Si Paris �tait relativement � la France ce que San Francisco est � la Californie, ce que Melbourne est � l'Australie-Heureuse, la "grand'ville" vraiment digne alors de son nom, n'aurait pas moins de 9 � 10 millions d'�mes. �videmment c'est dans tous ces nouveaux pays o� l'id�al ext�rieur de la soci�t� du XIX� si�cle, puisque nul obstacle n'emp�chait les nouveau-venus de s'y distribuer par petits groupes sur toute la surface de la contr�e, et qu'ils ont pr�f�r� se r�unir en de vastes cit�s.

L'exemple de la Hongrie ou de la Russie oppos� � celui de la Californie ou de telle autre colonie moderne peut servir � montrer quel laps de si�cles s�pare les pays dont les populations sont encore distribu�es comme au Moyen-Age, et ceux o� les ph�nom�nes d'affinit� sociale d�velopp�s par la civilisation moderne ont un libre jeu. Dans les plaines de la Russie, dans la puszta hongroise, il n'y a gu�re de cit�s proprement dites, il y a seulement des villages plus ou moins vastes ; les capitales sont des centres administratifs, des cr�ations artificielles dont les habitants se seraient bien pass�s, et qui perdraient aussit�t une notable partie de leur importance, si le gouvernement n'y entretenait une vie factice aux d�pens du reste de la nation. Dans ces pays, la population qui travaille se compose d'agriculteurs, et les villes n'existent que pour les employ�s et les hommes de loisir. En Australie, en Californie, au ontraire, la campagne n'est jamais qu'une banlieue, et les paysans eux-m�mes, bergers et cultivateurs, ont l'esprit tourn� vers la cit� : ce sont des sp�culateurs qui dans l'int�r�t de leurs affaires se sont momentan�ment �loign�s du grand centre commercial, mais qui ne manqueront pas d'y revenir. T�t ou tard, on ne saurait en douter, les paysans russes, aujourd'hui si bien enracin�s dans le sol natal, apprendront � se d�tacher de la gl�be, � laquelle hier encore ils �taient asservis ; comme les Anglais, comme les Australiens, ils deviendront
nomades et se porteront vers les grandes villes o� les appelleront le commerce et l'industrie, o� les poussera leur propre ambition de voir, de conna�tre, ou d'am�liorer leur condition.

Les plaintes de ceux qui g�missent de la d�population des campagnes ne peuvent donc arr�ter le mouvement ; rien n'y fera, toutes les clameurs sont inutiles. Devenu, gr�ce � une plus grande aisance et au bon march� relatif des voyages, possesseur de cette libert� primordiale "d'aller et de venir", de laquelle pourraient � la longue d�couler toutes les autres, le cultivateur non propri�taire ob�it � une impulsion bien naturelle lorsqu'il prend le chemin de la cit� populeuse dont on lui conte tant de merveilles. Triste et joyeux tout � la fois, il dit adieu � la masure natale pour aller contempler les miracles de l'industrie et de l'architecture ; il renonce au salaire r�gulier sur lequel il pouvait compter pour le travail de ses bras, mais peut-�tre aussi parviendra-t-il � l'aisance ou � la fortune comme tant d'autres enfants de son village, et s'il revient un jour au pays, ce sera pour se faire b�tir un ch�teau � la place de la sordide demeure o� il est n�. Bien peu nombreux sont les �migrants qui peuvent r�aliser leurs r�ves de fortune, il en est beaucoup qui trouvent la pauvret�, la maladie, une mort pr�matur�e dans les grandes villes ; mais du moins ceux qui vivent ont pu �largir le cercle de leurs id�es, ils ont vu des contr�es diff�rentes les unes des autres, ils se sont form�s au contact d'autres hommes, ils sont devenus plus intelligents, plus instruits, et tous ces progr�s individuels constituent pour la soci�t� toute enti�re un avantage inestimable.

On sait avec quelle rapidit� s'accomplit en France ce ph�nom�ne de l'�migration des campagnards vers Paris, Lyon, Toulouse et les grands ports de mer. Tous les accroissements de la population se font au profit des centres d'attraction, et la plupart des petites villes et des villages restent stationnaires ou m�me d�clinent quant au nombre des habitants. plus de la moiti� des d�partements sont de moins en moins peupl�s, et l'on peut en citer un, celui des Basses-Alpes, qui depuis le Moyen-Age a certainement perdu un bon tiers de ses habitants. Si l'on tenait compte des voyages et des �migrations temporaires, qui ont pour r�sultat d'accro�tre n�cessairement la population flottante des grandes villes, les r�sultats seraient bien plus frappants encore. Dans les Pyr�n�es de l'Ari�ge, il est certains villages que tous les habitants, hommes et femmes, abandonnent compl�tement pendant l'hiver pour descendre dans les cit�s de la plaine. Enfin la plupart des Fran�ais qui s'occupent d'op�rations commerciales ou qui vivent de leurs revenus, sans compter des multitudes de paysans et d'ouvriers, ne manquent pas de visiter Paris et les principales cit�s de la France, et le temps est bien loin o�, dans les provinces recul�es, on d�signait un ouvrier voyageur par le nom de la grande ville qu'il avait habit�e. En Angleterre et en Allemagne s'accomplissent les m�mes ph�nom�nes sociaux. Bien que dans ces deux contr�es l'exc�dant des naissances sur les morts soit beaucoup plus consid�rable qu'en France, cependant l� aussi des pays agricoles, tels que le duch� de Hesse-Cassel et le comt� de Cambridge, se d�peuplent au profit des grandes cit�s. M�me dans l'Am�rique du Nord, o� la population s'accro�t avec une si �tonnante rapidit�, un grand nombre de districts agricoles de la Nouvelle-Angleterre ont perdu une forte proportion de leurs habitants par suite d'une double �migration, d'un c�t� vers les r�gions du Far-West, de l'autre vers les villes commerciales de la c�te, Portland, Boston, New York.

Et cependant c'est un fait bien connu que l'air des cit�s est charg� des principes de mort. Quoique les statistiques officielles n'offrent pas toujours � cet �gard la sinc�rit� d�sirable, il n'en est pas moins certain que dans tous les pays d'Europe et d'Am�rique la vie moyenne des campagnards d�passe de plusieurs ann�es celle des citadins, et les immigrants, en quittant le champ natal pour la rue �troite et naus�abonde d'une grande ville, pourraient calculer d'avance d'une mani�re approximative de combien de temps ils abr�gent leur vie suivant les r�gles de probabilit�. Non seulement le nouveau venu souffre dans sa propre personne et s'expose � une mort anticip�e, mais il condamne �galement sa
descendance. On n'ignore pas que dans les grandes cit�s, comme Londres ou Paris, la force vitale s'�puise rapidement, et que nulle famille bourgeoise ne s'y continue au-del� de la troisi�me ou tout au plus de la quatri�me g�n�ration. Si l'individu peut r�sister � l'influence mortelle du milieu qui l'entoure, la famille du moins finit par succomber, et sans de continuelles immigrations de provinciaux et d'�trangers qui marchent ga�ment � la mort, les capitales ne pourraient recruter leur �norme population. Les traits du citadin s'affinent, mais le corps faiblit et les sources de la vie tarissent. De m�me, au point de vue intellectuel, toutes les facult�s brillante que d�veloppe la vie sociale sont d'abord surexcit�es, mais la pens�e perd graduellement de sa force ; elle se lasse, puis enfin s'affaisse avec le temps. Certes le gamin de Paris, compar� au jeune rustre des campagnes, est un �tre plein de vivacit� et d'entrain ; mais n'est-il pas le fr�re de ce "p�le voyou" que l'on peut comparer au physique et au moral � ces plantes maladives v�g�tant dans les caves au milieu des t�n�bres? Enfin c'est dans les villes, surtout dans celles qui sont les plus c�l�bres par leur opulence et leur civilisation, que se trouvent certainement les plus d�grad�s de tous les hommes, pauvres �tres sans esp�rance que la salet�, la faim, l'ignorance brutale, le m�pris de tous, ont mis bien au-dessous de l'heureux sauvage parcourant en libert� les for�ts et les montagnes. C'est � c�t� de la plus grande splendeur qu'il faut chercher l'abjection la plus infime; non loin de ces mus�es o� se montre dans toute sa gloire la beaut� du corps humain, des enfants rachitiques se r�chauffent � l'atmosph�re impure exhal�e de la bouche des �gouts.

Si la vapeur apporte dans les villes des foules incessamment grandissantes, d'un autre c�t� elle remporte dans les campagnes un nombre de plus en plus consid�rable de citadins qui vont pour un temps respirer la libre atmosph�re et se rafra�chir la pens�e � la vue des fleurs et de la verdure. Les riches, ma�tres de se cr�er des loisirs � leur gr�, peuvent �chapper aux occupations ou aux fatigants plaisirs de la ville pendant des mois entiers. Il en est m�me qui r�sident � la campagne, et ne font dans leurs maisons des grandes cit�s que des apparitions fugitives. Quant aux travailleurs de toute esp�ce qui ne peuvent s'�loigner pour longtemps � cause des exigences de la vie journali�re, la
plupart d'entre eux n'en arrachent pas moins � leurs occupations le r�pit n�cessaire pour aller visiter les champs. Les plus favoris�s se donnent des semaines de cong� qu'ils vont passer loin de la capitale, dans les montagnes ou sur le bord de la mer. Ceux qui sont le plus asservis par leur travail se bornent � fuir de temps en temps pendant quelques heures l'�troit horizon des rues accoutum�es, et l'on sait qu'ils profitent avec bonheur de leurs jours de f�te quand la temp�rature est douce et que le ciel est pur : alors chaque arbre des bois voisins des grandes villes abrite une famille joyeuse. Une proportion consid�rable des n�gociants et des employ�s, surtout en Angleterre et en Am�rique, installent bravement femmes et enfants � la campagne et se condamnent eux-m�mes � faire deux fois par jour le trajet qui s�pare le comptoir du foyer domestique. Gr�ce � la rapidit� des communications des millions d'hommes peuvent cumuler ainsi les deux qualit�s de citadin et de campagnard, et chaque ann�e
le nombre de personnes qui font ainsi deux moiti�s de leur vie ne cesse de s'accro�tre. Autour de Londres, c'est par centaines de mille que l'on doit compter ceux qui plongent tous les matins dans le tourbillon d'affaires de la grande ville et qui retournent tous les soirs dans leur paisible home de la banlieue verdoyante. La Cit�, le vrai centre du monde commercial, se d�peuple de r�sidents ; le jour, c'est la ruche humaine la plus active ; la nuit, c'est un d�sert.

Malheureusement, ce reflux des villes vers l'ext�rieur ne s'op�re pas sans enlaidir les campagnes : non seulement les d�tritus de toute esp�ce encombrent l'espace interm�diaire compris entre les cit�s et les champs ; mais chose plus grave encore, la sp�culation s'empare de tous les sites charmants du voisinage, elle les divise en lots rectangulaires, les encl�t de murailles uniformes, puis y construit par centaines et par milliers des maisonnettes pr�tentieuses. Pour les promeneurs errant par les chemins boueux dans ces pr�tendues campagnes, la nature n'est repr�sent�e que par les arbustes taill�s et les massifs de fleurs qu'on entrevoit � travers les grilles. Sur le bord de la mer, les falaises
les plus pittoresques, les plages les plus charmantes sont aussi en maints endroits accapar�es soit par des propri�taires jaloux, soit par des sp�culateurs qui appr�cient les beaut�s de la nature � la mani�re des changeurs �valuant un lingot d'or. Dans les r�gions de montagnes fr�quemment visit�es, la
m�me rage d'appropriation s'empare des habitants : les paysages sont d�coup�s en carr�s et vendu au plus fort ench�risseur ; chaque curiosit� naturelle, le rocher, la grotte, la cascade, la fente d'un glacier, tout, jusqu'au bruit de l'�cho, peut devenir propri�t� particuli�re. Des entrepreneurs afferment les cataractes, les entourent de barri�res en planches pour emp�cher les voyageurs
non-payants de contempler le tumulte des eaux, puis, � force de r�clames, transforment en beaux �cus sonnants la lumi�re qui se joue dans les gouttelettes bris�es et le souffle du vent qui d�ploie dans l'espace des �charpes de vapeurs.

Puisque la nature est profan�e par tant de sp�culateurs pr�cis�ment � cause de sa beaut�, il n'est pas �tonnant que dans leurs travaux d'exploitation les agriculteurs et les industriels n�gligent de sa demander s'ils ne contribuent pas � l'enlaidissement de la terre. Il est certain que le "dur laboureur" se soucie fort peu du charme des campagnes et de l'harmonie des paysages, pourvu que le sol produise des r�coltes abondantes; promenant sa cogn�e au hasard dans les bosquets, il abat les arbres qui le g�nent, mutile indignement les autres et leur donne l'aspect de pieux ou de balais. De vastes contr�es qui jadis �taient belles � voir et qu'on aimait � parcourir sont enti�rement d�shonor�es, et l'on �prouve un sentiment de v�ritable r�pugnance � les regarder. D'ailleurs il arrive souvent que l'agriculteur, pauvre en science comme en amour de la nature, se trompe dans ses calculs et cause sa propre ruine par les modifications qu'il introduit sans le savoir dans les climats. De m�me il importe peu � l'industriel, exploitant sa mine ou sa manufacture en pleine campagne, de noircir l'atmosph�re des fum�es de la houille et de la vicier par des vapeurs pestilentielles. Sans parler de l'Angleterre, il existe dans l'Europe occidentale un grand nombre de vall�es manufacturi�res dont l'air �pais est presque irrespirable pour les �trangers ; les maisons y sont enfum�es, les feuilles m�mes des arbres y sont rev�tues de suie, et quand on regarde le soleil, c'est � travers une brume �paisse que se montre presque toujours sa face jaunie. Quant � l'ing�nieur, ses ponts et ses viaducs sont toujours les m�mes, dans la plaine la plus unie ou dans les gorges des montagnes les plus abruptes ; il se pr�occupe, non de mettre ses constructions en harmonie avec le paysage, mais uniquement d'�quilibrer la pouss�e et la r�sistance des mat�riaux.

Certainement il faut que l'homme s'empare de la surface de la terre et sache en utiliser les forces ; cependant on ne peut s'emp�cher de regretter la brutalit� avec laquelle s'accomplit cette prise de possession. Aussi, quand le g�ologue Marcou nous apprend que la chute am�ricaine du Niagara a sensiblement d�cru en abondance et perdu de sa beaut� depuis que l'on l'a saign�e pour mettre en mouvement les usines de ses bords, nous pensons avec tristesse � l'�poque, encore bien rapproch�e de nous, o� le "tonnerre des eaux", inconnu de l'homme civilis�, s'�croulait librement du haut de ses falaises, entre deux parois de rochers toutes charg�es de grands arbres. De m�me on se demande si les vastes prairies et les libres for�ts o� par les yeux de l'imagination nous voyons encore les nobles figures de Chingashook et de Bas-de-Cuir n'auraient pu �tre remplac�es autrement que par des champs, tous d'�gale contenance, tous orient�s vers les quatre points cardinaux, conform�ment au cadastre, tous entour�s r�guli�rement de barri�res de la m�me hauteur. La nature sauvage est si belle : est-il donc n�cessaire que l'homme, en s'en emparant, proc�de g�om�triquement � l'exploitation de chaque nouveau domaine conquis et marque sa prise de possession par des constructions vulgaires et des limites de propri�t�s tir�es au cordeau ? S'il en �tait ainsi, les harmonieux contrastes qui sont une des beaut�s de la terre feraient bient�t place � une d�solante uniformit�, car la soci�t�, qui s'accro�t chaque ann�e d'au moins une dizaine de millions d'hommes, et qui dispose par la science et l'industrie d'une force croissant dans de prodigieuses proportions, marche rapidement � la conqu�te de toute la surface plan�taire ; le jour est proche o� il ne restera plus une seule r�gion des continents qui n'ait �t� visit�e par le pionnier civilis�, et t�t ou tard le travail humain se sera exerc� sur tous les points du globe. Heureusement le beau et l'utile peuvent s'allier de la mani�re la plus compl�te, et c'est pr�cis�ment dans les pays o� l'industrie agricole est la plus avanc�e, en Angleterre, en Lombardie, dans certaines parties de la Suisse, que les exploiteurs du sol savent lui faire rendre les plus larges produits tout en respectant le charme des paysages, ou m�me en ajoutant avec art � leur beaut�. Les marais et les bou�es des Flandres transform�s par le drainage en campagnes d'une exub�rante fertilit�, la Crau pierreuse se changeant, gr�ce aux canaux d'irrigation en une prairie magnifique, les flancs rocheux des Apennins et des Alpes maritimes se cachant du sommet � la base sous le feuillage des oliviers, les tourbi�res rouge�tres de l'Irlande remplac�es par des for�ts
de m�l�zes, de c�dres, de sapins argent�s, ne sont-ce pas l� d'admirables exemples de ce pouvoir qu'a l'agriculteur d'exploiter la terre � son profit tout en la rendant plus belle ?

La question de savoir ce qui dans l'�uvre de l'homme sert � embellir ou bien contribue � d�grader la nature ext�rieure peut sembler futile � des esprits soi-disant positifs : elle n'en a pas moins une importance de premier ordre. Les d�veloppements de l'humanit� se lient de la mani�re la plus intime avec la nature environnante. Une harmonie secr�te s'�tablit entre la terre et les peuples qu'elle nourrit, et quand les soci�t�s imprudentes se permettent de porter la main sur ce qui fait la beaut� de leur domaine, elles finissent toujours par s'en repentir. L� o� le sol s'est enlaidi, l� o� toute po�sie a disparu du paysage, les imaginations s'�teignent, les esprits s'appauvrissent, la routine et la servilit� s'emparent des �mes et les disposent � la torpeur et � la mort. Parmi les causes qui dans l'histoire de l'humanit� ont d�j� fait dispara�tre tant de civilisations successives, il faudrait compter en premi�re ligne la brutale violence avec laquelle la plupart des nations traitaient la terre nourrici�re. Ils abattaient les for�ts, laissaient tarir les sources et d�border les fleuves, d�t�rioraient les climats, entouraient les cit�s de zones mar�cageuses et pestilentielles ; puis, quand la nature, profan�e par eux, leur �tait devenue hostile, ils la prenaient en haine, et, ne pouvant se retremper comme le sauvage dans la vie des for�ts, ils se laissaient de plus en plus abrutir par le despotisme des pr�tres et des rois. "Les grands domaines ont perdu l'Italie", a dit Pline ; mais il faut ajouter que ces grands domaines, cultiv�s par des mains esclaves, avaient enlaidi le sol comme une l�pre. Les historiens, frapp�s de l'�clatante d�cadence de l'Espagne depuis Charles-Quint, ont cherch� � l'expliquer de diverses mani�res. D'apr�s les uns, la cause principale de cette ruine de la nation fut la d�couverte de l'or d'Am�rique ; suivant d'autres, ce fut la terreur religieuse organis�e par la "sainte fraternit�" de l'inquisition, l'expulsion des Juifs et des Maures, les sanglants auto-da-f� des h�r�tiques. On a �galement accus� de la chute de l'Espagne l'inique imp�t de l'alcabala et la centralisation despotique � la fran�aise ; mais l'esp�ce de fureur avec laquelle
les Espagnols ont abattu les arbres de peur des oiseaux, "por miedo de los pajaritos", n'est-elle donc pour rien dans cette terrible d�cadence ? La terre, jaune, pierreuse et nue, a pris un aspect repoussant et formidable, le sol s'est appauvri, la population, diminuant pendant deux si�cles, est retomb�e partiellement dans la barbarie. Les petits oiseaux se sont veng�s.

C'est donc avec joie qu'il nous faut saluer maintenant cette passion g�n�reuse qui porte tant d'hommes, et, dirons-nous, les meilleurs, � parcourir les for�ts vierges, les plages marines, les gorges des montagnes, � visiter la nature dans toutes les r�gions du globe o� elle a gard� sa beaut� premi�re. On sent que, sous peine d'amoindrissement intellectuel et moral, il faut contre-balancer � tout prix par la vue des grandes sc�nes de la terre la vulgarit� de tant de choses laides et m�diocres o� les esprits �troits voient le t�moignage de la civilisation moderne. Il faut que l'�tude directe de la nature et la contemplation de ses ph�nom�nes deviennent pour tout homme complet un des �l�ments primordiaux de l'�ducation ; il faut aussi d�velopper dans chaque individu l'adresse et la force musculaires, afin qu'il escalade les cimes avec joie, regarde sans crainte les ab�mes, et garde dans tout son �tre physique cet �quilibre naturel des forces sans lequel on n'aper�oit jamais les plus beaux sites qu'� travers un voile de tristesse et de m�lancolie. L'homme moderne doit unir en sa personne toutes les vertus de ceux qui l'ont pr�c�d� sur la terre : sans rien abdiquer des immenses privil�ges que lui a conf�r�s la civilisation, il ne doit rien perdre non plus de sa force antique, et ne se laisser d�passer par aucun sauvage en vigueur, en adresse ou en connaissance des ph�nom�nes de
la nature. Dans les beaux temps des r�publiques grecques, les Hell�nes ne se proposaient rien moins que de faire de leurs enfants des h�ros par la gr�ce, la force et le courage : c'est �galement en �veillant dans les jeunes g�n�rations toutes les qualit�s viriles, c'est en les ramenant vers la nature et en les mettant aux prises avec elle que les soci�t�s modernes peuvent s'assurer contre toute d�cadence par la r�g�n�ration de la race elle-m�me.

Rumford l'a dit depuis longtemps, "on trouve toujours dans la nature plus qu'on y a cherch�". Que le savant examine les nuages ou les pierres, les plantes ou les insectes, ou bien encore qu'il �tudie les lois g�n�rales du globe, il d�couvre toujours et partout des merveilles impr�vues ; l'artiste, en qu�te de beaux paysages, a les yeux et l'esprit en f�te perp�tuelle ; l'industriel qui cherche � mettre en �uvre les produits de la terre ne cesse de voir autour de lui des richesses non encore utilis�es. Quant � l'homme simple qui se contente d'aimer la nature pour elle-m�me, il y trouve sa joie, et quand il est malheureux, ses peines sont du moins adoucies par le spectacle des libres campagnes. Certes les proscrits ou bien ces pauvres d�class�s qui vivent comme les bannis sur le sol
de la patrie ne cessent point de sentir, m�me dans le site le plus charmant, qu'ils sont isol�s, inconnus, sans amis, et la plaie du d�sespoir les ronge toujours. Cependant eux aussi finissent par ressentir la douce influence du milieu qui les entoure, leurs plus vives amertumes se changent peu � peu en une sorte de m�lancolie qui leur permet de comprendre, avec un sens affin� par la douleur, tout ce que la terre offre de gracieux et de beau : plus que bien des heureux, ils savent appr�cier le bruissement des feuilles, le chant des oiseaux, le murmure des fontaines. Et si la nature a tant d'influence sur les individus pour les consoler ou pour les affermir, que ne peut-elle, pendant le cours des si�cles, sur les peuples eux-m�mes ? Sans aucun doute, la vue des grands horizons contribue pour une forte part aux qualit�s des populations des montagnes, et ce n'est point par une vaine formule de langage que l'on a d�sign� les Alpes comme le boulevard de la libert�.




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