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  Post� le vendredi 11 novembre 2005 @ 01:42:33 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
EsclavageS�rie d'articles pour la Revue des Deux Mondes



SOMMAIRE
I.
LE CODE NOIR ET LES ESCLAVES
(15 d�c. 1860)
II.
LES PLANTEURS ET LES ABOLITIONNISTES
(1 jan. 1861)
III.
LES NOIRS AM�RICAINS DEPUIS LA GUERRE
(1 - Les partisans du Kansas � Les Noirs libres de Beaufort)
(15 mars 1863)
IV.
LES NOIRS AM�RICAINS DEPUIS LA GUERRE
(2 - Les plantations de la Louisiane � Les r�gimens africains � Les d�crets d'�mancipation)
(15 d�c. 1863)


I.
LE CODE NOIR ET LES ESCLAVES
(15 d�c. 1860)
���
I. The Barbarism of Slavery,by Charles Summer, Boston 1860. � II. Maryland Slavery and Marylan Chivalry,by R. G.S. Lame, Philadelphia 1860. � III. Slavery doomed,by Frederick Milner Edge, London 1860 � IV. The Impending Crisis,by Hinton Rowan Helper, New York 1858. � V. Sociology of the South,by George Fitzhugh, richmond 1854. � VI. The Negro-law of South-Carolina,collected and digested by John Belton O'Neall, Columbia, 1848. � VII. Code Noir de la Louisiane,etc.
���
Il y a vingt-cinq ans, le parti abolitionniste n'existait pas en Am�rique. Les whigs et les d�mocrates recrutaient �galement leurs partisans dans les �tats libres et dans les �tats � esclaves. Lors des �lections g�n�rales, ce n'�tait point la question du travail libre qui passionnait les masses ; des int�r�ts d'un ordre secondaire, tels que le tarif douanier, les banques, le droit de visite, avaient seuls le privil�ge d'entra�ner les esprits. �� et l� s'�levaient quelques discussions th�oriques sur la l�gitimit� de l'esclavage, les citoyens �clair�s envisageaient l'avenir avec un certain effroi ; mais nul ne protestait au nom des droits de l'homme, au nom de la conscience outrag�e, contre l'asservissement des noirs. Sans comprendre que les meilleures causes ne peuvent triompher seules, et qu'il leur faut aussi d'h�ro�ques d�fenseurs, les meilleurs esprits se contentaient d'attendre des progr�s du si�cle une heureuse solution du formidable probl�me.
Les commencements du parti qui vient de l'emporter dans l'�lection pr�sidentielle de 1860 furent plus que modestes. Un imprimeur pauvre et sans instruction, mais dou� d'une indomptable �nergie, William Lloyd Garrison, eut le courage d'entreprendre seul la croisade contre l'esclavage. R�fugi� dans un bouge de Boston, il fonda en 1835 le journal le Liberator,il r�clama la libert� des noirs ; il osa dire que les descendants de Cham et ceux de Japhet �taient fr�res et pouvaient pr�tendre aux m�mes droits. Le scandale fut immense. Garrison fut saisi, tra�n�, la corde au cou, dans les rues de Boston, poursuivi par les hu�es de la populace, et jet� en prison comme un vil malfaiteur. Il en sortit plus r�solu que jamais, et bient�t se group�rent autour de lui quelques soci�t�s d'abolitionistes. Dispers�es par la force, ces soci�t�s se reform�rent plus nombreuses. Le parti commen�ait � poindre �� et l� dans les grandes villes ; il osa pr�senter ses candidats aux �lections locales, il r�ussit � faire nommer un repr�sentant au congr�s, puis un s�nateur. En 1850, quinze ans apr�s la fondation du Liberator,la question de l'esclavage dominait d�j� toutes les autres, et le congr�s �tait transform� en un club o� on la discutait sans cesse. En 1856 enfin, les anciens partis se brisaient pour laisser le champ libre � la grande lutte des abolitionistes et des r�publicains unis contre les esclavagistes ; les �tats du nord adoptaient solennellement une politique diff�rente de celle des �tats du sud. Vaincus dans l'�lection pr�sidentielle de 1856, ils ont �t� vainqueurs dans celle de 1860. Ce que Washington, � son lit de mort, pr�voyait avec un instinct divinatoire semble pr�s d'arriver. D�j� la r�publique est scind�e en deux grandes fractions s�par�es par une fronti�re g�ographique ; pour maintenir l'union entre ces deux moiti�s hostiles, il ne reste plus que les traditions d'une gloire et d'une prosp�rit� communes, des int�r�ts commerciaux, et les conseils presque oubli�s du p�re de la patrie.

Les �v�nements qui se pr�parent en Am�rique, et qui ouvriront une nouvelle p�riode, la derni�re peut-�tre, du d�bat sur l'esclavage, sont de la plus haute importance. Les faits les plus consid�rables de l'histoire contemporaine de l'ancien monde sont d'un int�r�t presque secondaire, compar�s � la lutte qui doit pr�c�der sur la terre am�ricaine la r�conciliation finale des blancs et des noirs. L� sont deux races d'hommes, deux humanit�s, dirai-je, qui se trouvent enferm�es dans la m�me ar�ne pour r�soudre pacifiquement ou les armes � la main la plus grande question qui ait jamais �t� pos�e devant les si�cles. D'un c�t�, ce sont les propri�taires du sol, les fils des conqu�rants, fiers de leur intelligence, de leur �pre volont�, de leurs richesses, issus de cette noble race blanche qui, par la force des armes, du commerce et de l'industrie, s'empare graduellement du monde entier ; de l'autre, ce sont de pauvres esclaves livr�s sans d�fense � leurs ma�tres, ne poss�dant rien, ni le champ qu'ils labourent, ni le v�tement qu'ils portent, r�put�s inf�mes � cause de la couleur de la peau, condamn�s au fouet, � la corde ou au b�cher s'ils osent penser � la libert�. Et cependant, si ces �tres ne parviennent pas � conqu�rir cette libert� sans laquelle on n'a pas m�me titre au nom d'homme, l'histoire du progr�s s'arr�te fatalement, les peuples restent vou�s aux luttes et aux discordes ; les enfans de la m�me terre continuent � se d�vorer les uns les autres, et cette union des hommes entre eux, qui est l'id�al o� tend l'humanit�, trompera toujours nos esp�rances.

Le continent de l'Am�rique septentrionale forme un imposant th��tre pour ce grand combat. Au centre s'�tale le bassin fluvial du Mississipi, le plus beau sans doute du monde entier par la fertilit� de son territoire, la douceur de son climat, le vaste d�veloppement de ses voies navigables, la rapidit� sans exemple de son peuplement et de sa mise en culture. C'est dans ce beau pays, dont une moiti� est cultiv�e par des esclaves, l'autre par des hommes libres, qu'aura lieu, selon toute apparence, la grande m�l�e entre les fils de l'Europe et ceux de l'Afrique ; mais les rivages du Pacifique et de l'Atlantique, les deux Canadas, les plateaux et les montagnes des Rocheuses, le Mexique et cette belle tra�n�e d'�les merveilleuses, Cuba, Ha�ti, la Jama�que, Porto-Rico, les Antilles du vent et les Antilles sous le vent, sont aussi comme autant de laboratoires sociaux o� la question br�lante de l'union des races et de la libert� se repr�sente sous diverses formes. Semblable � un vaste crat�re environn� de nombreux c�nes volcaniques, la r�publique am�ricaine, o� peut monter comme une lave le flot de l'insurrection servile, est entour�e de diverses r�gions, les unes o� des scories br�lantes sont d�j� sorties du sein de la terre, les autres o� des tremblements pr�curseurs annoncent une �ruption prochaine. L'histoire contemporaine du continent tout entier se confond avec celle de l'esclavage, et tous les peuples de la terre qui regardent par-del� les oc�ans sont �galement int�ress�s � l'issue de la grande lutte, car les hommes sont solidaires les uns des autres ; l'avilissement des esclaves noirs est celui de tous les prol�taires, et leur affranchissement sera la plus belle des victoires pour tous les opprim�s des deux mondes. Ainsi le probl�me de l'esclavage offre en lui-m�me un int�r�t bien plus g�n�ral que ne semble le r�v�ler au premier abord la r�cente �lection pr�sidentielle.



I.

La condition vraie de l'esclave am�ricain se r�v�le clairement dans le texte m�me des codes noirs tels qu'ils ont �t� promulgu�s, avec diverses variantes peu essentielles, par les l�gislatures de la Louisiane, des deux Carolines et des autres �tats du sud. �L'esclave, disent tous ces codes, est la propri�t� absolue de son ma�tre.� C'est un immeuble que celui-ci peut �changer, vendre, louer, hypoth�quer, emmagasiner, inventorier, jouer sur le tapis vert, transmettre en pur don ou par h�ritage... �La condition de l'esclave �tant simplement celle d'un �tre passif, il doit � son possesseur et � tous les membres de la famille du ma�tre un respect sans limites et une ob�issance sans bornes (1).� Il ne peut rien poss�der en son propre nom, rien vendre ou acheter sans l'aveu de son ma�tre ; il ne peut travailler pour son propre compte ; il n'a pas d'existence l�gale ; il ne saurait plaider en justice ni servir de t�moin, si ce n'est contre ses fr�res accus�s de conspiration, et, dans quelques �tats, contre les �conomesou gardiens blancs, toujours soup�onn�s par les ma�tres et presque rang�s avec m�pris dans la cat�gorie des esclaves (2). Le droit de d�fense personnelle, qui appartient � tout �tre humain, n'appartient pas au n�gre asservi (3). Il ne peut monter � cheval ou porter des armes sans une permission expresse. Il n'a pas le droit d'aller et de venir, et ne peut sortir de la plantation ou du quartier qu'il habite sans �tre muni d'un permis en r�gle ; m�me ce permis devient inutile si plus de sept noirs se trouvent ensemble sur la voie publique : ceux-ci sont alors en contravention, et le premier blanc qui les rencontre peut les faire saisir et leur infliger vingt coups de fouet. L'esclave est une chose et non pas un homme, et ceux qui le transportent d'un endroit � un autre sont responsables de de sa perte ou des accidens qui peuvent lui arriver, comme ils le seraient de la perte ou des avaries d'un colis ou de toute autre marchandise (4). La loi a d�cr�t� que les esclaves n'ont pas d'�me ; elle a condamn� � mort leur intelligence et leur volont�, elle ne laisse vivre que leurs bras. Les esclaves n'ont pas d'�me ! Tel est le principe qui donne naissance � tant de crimes ; c'est la source impure de laquelle un torrent d'iniquit�s d�borde � grands flots sur l'Am�rique.

Les droits des esclaves, si cet auguste mot peut �tre profan� pour des hommes qui n'ont pas la libert�, se rapportent exclusivement � leur vie animale. Tout planteur est tenu de donner chaque mois � son esclave une pinte de sel et un baril de ma�s, ou bien l'�quivalent en riz, haricots ou autres grains ; au commencement de l'�t�, il doit en outre faire cadeau � chaque n�gre de la plantation d'une chemise de toile et d'une paire de pantalons ; au commencement de l'hiver, il donne des v�tements de rechange et une couverture de laine. Il lui est interdit de faire travailler les esclaves plus de quinze heures par jour en �t�, de quatorze en hiver (5). Le repos du dimanche ne peut �tre ravi aux n�gres, � moins que les planteurs ne leur donnent 50 cents pour le travail de cette journ�e. Il va sans dire que les ma�tres n'ont � rendre aucun compte des coups de fouet qu'ils distribuent ; cependant un article du code noir de la Caroline du sud renferme la clause suivante : �Toute personne qui, de propos d�lib�r�, coupera la langue � un esclave ou lui arrachera l'�il, le ch�trera, l'�chaudera cruellement, lui br�lera un membre, le privera de l'usage d'une partie de son corps, ou lui infligera quelque punition f�roce autre que la peine du fouet, du nerf de b�uf, du b�ton, des fers, de la prison et du cachot, sera passible d'une amende pour chacun de ces d�lits.� Dans la Caroline du sud, cette amende est fix�e � 61 dollars 25 cents (6) ; en Louisiane, elle peut s'�lever � 200 et m�me 500 dollars. Cet article offrirait au moins une garantie � l'esclave, si le blanc pouvait �tre accus� par ses victimes ; mais les noirs n'existent pas devant la loi, et si, par impossible, un autre propri�taire de n�gres accusait le planteur criminel, celui-ci pourrait toujours se disculper en affirmant par serment son innocence ; une prime est ainsi offerte � son parjure. Outre la pinte de sel, le baril de ma�s, les v�tements d'hiver et d'�t�, la somme de 50 cents pour le travail du dimanche, la loi ne garantit rien � la personne de l'esclave. Dans l'esprit des l�gislateurs, ces avantages suffisent pour assurer son bonheur mat�riel. Quant au reste, intelligence, c�ur, volont�, tout appartient au ma�tre : qu'il en fasse ce que bon lui semble, la loi n'admet pas ces choses dans l'Africain.

Si la libert� du n�gre asservi est nulle, en revanche, par un monstrueux manque de logique, sa responsabilit� est grande ; pour les droits il est une chose, mais pour les devoirs il redevient homme ; il est cens� moralement libre lorsque sa libert� peut le faire condamner au fouet ou � la mort. La loi et la volont� du ma�tre lui imposent un grand nombre d'obligations et le punissent s�v�rement en cas de d�sob�issance. Ce qui est un crime chez le blanc l'est �galement chez le n�gre ; celui-ci m�me peut commettre, d'apr�s la loi, toute une s�rie de crimes et de d�lits au-dessus desquels le blanc se trouve plac� par le privil�ge de sa couleur ; il s'ensuit que les punitions diff�rent compl�tement, selon qu'elles s'appliquent � un condamn� de l'une ou de l'autre race. Les blancs sont en g�n�ral punis de l'amende ou de la prison ; les n�gres ne sauraient payer l'amende, puisqu'ils ne poss�dent rien en propre, et leurs ma�tres, dont ils sont la chose, le capital vivant, se refusent � les faire incarc�rer, � laisser ainsi dormir leur capital sans en recueillir les int�r�ts. Il ne reste donc plus pour les esclaves, ces gens r�put�s inf�mes, que deux peines infamantes : le fouet et la pendaison. Cette derni�re est rarement appliqu�e, except� dans les �poques d'insurrection, o� le danger des blancs exige de rigoureuses mesures de salut public ; d'ordinaire les propri�taires d'esclaves font tous leurs efforts pour emp�cher la condamnation de leurs n�gres � la peine capitale, car le gouvernement ne leur paie que 300 dollars par t�te de condamn�, c'est-�-dire au plus le cinqui�me de ce que cet esclave leur a co�t�. Le fouet, cet instrument si commode, les dispense le plus souvent de la triste n�cessit� de se ruiner en laissant pendre leur propre n�gre. On bat, on fouette, on enl�ve des lani�res de chair sans que pour cela l'esclave soit en danger de mort, et apr�s quelques jours de souffrances et de g�missements le tortur� recommence son travail dans le champ de cannes ou de cotonniers. Il est vrai que pendant les jours de surexcitation populaire les n�gres insurg�s ou coupables de meurtre ne peuvent compter sur l'avidit� de leurs ma�tres ; r�clam�s � grands cris par la populace ou par les planteurs ameut�s, ils sont livr�s � la foule et aussit�t pendus � un arbre, d�chir�s en morceaux ou m�me br�l�s vifs. Dans les derniers temps, ces sc�nes d'�pouvante se sont renouvel�es fr�quemment au sud des �tats-Unis, et la terrible loi de Lynch menace de remplacer toutes les autres.

Le texte de la loi ordinaire condamne � mort le n�gre qui frappe et blesse son ma�tre, sa ma�tresse, leurs enfans ou l'�conome blanc qui le dirige, � mort celui qui mutile volontairement un blanc, � mort celui qui pour la troisi�me fois frappe un blanc, � mort celui qui poignarde ou tire un coup de fusil avec intention de tuer, � mort l'empoisonneur, l'incendiaire, le voleur, le rebelle, au fouet celui qui se prom�ne sans permis, celui qui ose monter � cheval sans autorisation sp�ciale, celui qui travaille peu au gr� de l'�conome, celui qui pour une cause ou pour une autre a le tort de d�plaire � son ma�tre. L'esclave doit toujours, sans exception, ex�cuter les ordres du blanc, et pourtant s'il ob�it � la parole du ma�tre qui lui ordonne d'incendier le gerbier ou de d�truire la maison d'un planteur, il sera fouett� ou souffrira toute autre punition corporelle ; quant au ma�tre il est condamn� seulement � payer des dommages-int�r�ts. Ainsi l'esclave est �galement coupable dans les deux cas, qu'il ob�isse ou qu'il se permette de d�sob�ir ; l'instrument est toujours puni, qu'il soit rebelle ou docile. Quand un esclave a �t� condamn� � une punition quelconque, il ne peut �tre mis en libert� avant que son ma�tre n'ait pay� les frais de poursuite ; si le propri�taire se refuse � payer, le n�gre reste ind�finiment prisonnier, coupable de l'insolvabilit� du planteur. Tous les jugements port�s contre les noirs sont rendus par des tribunaux qui se composent, selon les �tats, de trois, six ou neuf propri�taires d'esclaves, pr�sid�s par un juge de paix et choisis dans la localit� m�me o� le crime vrai ou pr�tendu a �t� commis ; c'est dire que les accus�s sont livr�s � la merci de la haine et de la vengeance. Afin de compl�ter cet aper�u des dispositions du code p�nal, ajoutons que, d'apr�s le texte de la loi, le blanc meurtrier d'un n�gre est passible de la peine capitale ; mais on comprend que les circonstances att�nuantes ne manquent pas pour amoindrir le crime du planteur, accus� et jug� par ses pairs dans une cause qui est en m�me temps la leur. D'ailleurs cette loi, v�ritable r�clame� l'adresse des abolitionistes du nord, se h�te d'ajouter que le blanc coupable seulement d'avoir assassin� un n�gre dans un mouvement de col�re est passible d'une amende de 500 dollars au plus, et d'un emprisonnement n'exc�dant pas six mois. Quoiqu'il n'ait jamais �t� ex�cut�, cet article du code a soulev� bien des r�criminations parmi les hommes du sud, et nombre de jurisconsultes se demandent si le meurtre d'un n�gre est vraiment un meurtre.

Dans les �tats du sud o� les pr�tendus n�gres libres n'ont pas �t� d�j� frapp�s d'un d�cret de proscription en masse, les affranchis, n'�tant prot�g�s par aucun propri�taire, ont encore bien plus que les esclaves � redouter la terrible action des lois qui p�sent sur eux. Ils sont cens�s libres, mais ils n'ont pas les privil�ges des hommes libres ; ils ne peuvent voter dans les comices ni s'occuper aucunement des int�r�ts politiques ou sociaux de la r�publique ; ils ne si�gent pas comme jur�s dans les tribunaux, ils ne peuvent m�me servir de t�moins, si ce n'est contre des esclaves ou des hommes de leur caste, et encore sans la formalit� d'un serment, trop noble pour �tre souill� en passant par leurs l�vres (7) ; il leur est d�fendu de porter des armes sous peine du fouet. D'apr�s le texte de la loi, ils ne peuvent m�me se couvrir que de v�tements d'�toffes grossi�res, et, comme des gal�riens, doivent ainsi se signaler de loin par leur costume ; on s'occupe aujourd'hui de remettre en vigueur ce r�glement du code noir, qui �tait tomb� en d�su�tude. Le n�gre libre qui insulte ou frappe un blanc est puni d'emprisonnement ou d'amende, � la discr�tion de la cour, suivant l'�normit� du crime. S'il est d'abord frapp� par un blanc, et qu'il ait l'audace de se d�fendre et de tuer l'agresseur pour prot�ger sa propre vie, il est coupable de meurtre et jug� en cons�quence (8). Il ne peut �pouser qu'une femme de sa caste ; il lui est d�fendu de se marier m�me avec une esclave ; toute union ainsi contract�e est qualifi�e par la loi de vil concubinage, les enfans qui en proviennent sont ill�gitimes et ne peuvent h�riter de leurs parens. Pas plus que les esclaves, les n�gres et les hommes de couleur libres n'ont l'autorisation d'assister en grand nombre � une r�union de pri�res avant le lever ou apr�s le coucher du soleil. Pass� neuf heures du soir, m�me lorsqu'ils ne forment qu'une faible partie de l'assembl�e, ils n'ont plus le droit d'adorer leur Dieu, et les hommes de patrouille, p�n�trant violemment dans leur chapelle, peuvent infliger � chacun d'eux vingt coups de fouet pour avoir os� prier � l'heure o� les �toiles brillent au ciel (9).

Ce n'est pas tout : la libert� de circulation, cette libert� si pr�cieuse, surtout en Am�rique, est virtuellement interdite aux affranchis. Ils n'ont pas le droit de r�clamer de passe-ports, car ils ne sont pas citoyens des �tats-Unis, et tout r�cemment encore une dame de sang-m�l� � laquelle on avait par m�prise accord� un passe-port am�ricain ne put le faire viser � Londres par le ministre de sa patrie. Suspects � cause de leur couleur, qui les fait prendre pour des esclaves, les affranchis ne peuvent voyager hors de leur commune sans s'exposer � la prison, ou bien aux insolences des blancs qu'ils rencontrent. Dans le Tennessee, on ne leur permet pas de voyager en wagons de chemin de fer � moins qu'un planteur ne fournisse pour eux une caution de 1,000 dollars. S'ils ne consentent � s'exiler compl�tement du territoire de la r�publique am�ricaine, ils sont de fait intern�s dans le lieu de leur r�sidence, et ne peuvent �lire domicile dans un autre �tat � esclaves, sous peine d'�tre fouett�s une premi�re fois et d'�tre vendus aux ench�res en cas de r�cidive. Hors du lieu de leur r�sidence, le premier venu peut les voler ou les vendre, car, en vertu d'une d�cision r�cente de la cour supr�me des �tats-Unis dans l'affaire de l'esclave Dred Scott (10), �les n�gres libres n'ont aucune esp�ce de droits que les blancs soient tenus de respecter. Ils peuvent justement et l�galement �tre r�duits en esclavage pour le profit du blanc.� Tout homme de couleur ou n�gre libre, arrivant dans un port du sud � bord d'un navire quelconque, en qualit� de cuisinier, de ma�tre d'h�tel ou de matelot, est imm�diatement transf�r� dans la prison de la ville, et le capitaine doit promettre de le reprendre � son bord en fournissant une caution de 1,000 dollars pour r�pondre du paiement des frais occasionn�s par l'emprisonnement. S'il ne remplit pas toutes ces obligations, il peut �tre condamn� � 1,000 dollars d'amende et � six mois de prison (11). Telles sont les lois s�v�res que les l�gislateurs des �tats du sud ont d�cr�t�es depuis quarante ans d�j�, afin d'�viter les dangers dont la libert� des affranchis menace la s�curit� des blancs.

R�cemment encore, plusieurs soci�t�s compos�es d'esclavagistes bienveillans, d�sirant arriver au m�me but en se d�barrassant des esclaves libres, proposaient de leur faire un pont d'or pour les attirer hors du territoire de la r�publique ; elles fr�taient des navires afin de les envoyer � Saint-Domingue, � Lib�ria, au cap Palmas ; elles ne cessaient de proclamer avec emphase la prosp�rit� des r�publiques n�gres de la c�te de Guin�e ; elles pr�chaient les avantages de la libert� sur la terre d'Afrique avec autant de ferveur que ceux de l'esclavage sur la terre d'Am�rique. Toutefois les n�gres libres qui ont pr�t� l'oreille � ces conseils doucereux sont au nombre de quelques milliers � peine, et, sous le souffle de ce vent de haine qui passe sur la r�publique, les aristocraties de ces �tats � esclaves se croient oblig�s de prendre des mesures effrayantes de salut public afin d'exterminer le crime irr�missible de la libert�. Le mal s'aggrave n�cessairement par le mal : chaque crime des blancs contre les noirs ne peut �tre palli� que par un autre crime. Il n'est pas dans la langue humaine de mots pour exprimer l'atrocit� des nouveaux d�crets port�s contre les n�gres libres. D'atroces mesures que des �nergum�nes seuls osaient proposer il y a quelques ann�es sont maintenant vot�es avec un formidable ensemble par la caste enti�re des planteurs : exil, esclavage et mort sont les seuls mots qu'on prononce aujourd'hui dans ces terribles assembl�es l�gislatives. Laissons parler le texte m�me des d�crets dans sa hideuse �loquence.

Dans le courant de l'ann�e 1859, la l�gislature de l'Arkansas a vot� une loi bannissant tous les n�gres libres du territoire de l'�tat. Tous les proscrits qui n'avaient pu se r�soudre � quitter leurs foyers avant le 1er janvier 1860 ont �t� mis aux ench�res et vendus comme esclaves. Les deux chambres de la l�gislature du Missouri ont adopt� une loi de m�me nature, condamnant � la servitude tous les n�gres libres trouv�s sur le territoire de l'�tat � partir du 1er septembre 1861. En outre, tout n�gre libre d'un autre �tat qui s'introduira dans le Missouri et y s�journera plus de douze heures sera imm�diatement vendu comme esclave. La l�gislature de la Louisiane a tenu � honneur de voter une loi semblable. Les planteurs du Mississipi, beaucoup plus press�s que ceux de la Louisiane et du Missouri, n'ont donn� aux n�gres libres que six mois de r�pit, du 1er janvier au 1er juillet 1860 ; mais, se souvenant � temps de leurs devoirs de r�publicains,ils ont d�cid� que le produit de la vente des hommes libres serait employ� � fonder des �coles pour les enfants pauvres. Les l�gislateurs de la Georgie se sont hypocritement content�s de condamner tous les n�gres libres convaincus de paresse ou d'immoralit� � un an d'esclavage, et, en cas de r�cidive, � la servitude pour la vie. Ils ont en outre d�cid� que les affranchis condamn�s, pour un d�lit vrai ou pr�tendu, � payer une amende qu'ils ne pourraient acquitter seraient vendus aux ench�res pour le compte du tr�sor. Les chambres l�gislatives d'autres �tats ont eu �galement � d�lib�rer sur des projets de loi de cette nature, et tout fait pr�sager qu'avant peu de temps le droit public aura consacr� l'esclavage de tout homme ayant la peau noire ou fonc�e. Encore plus francs dans leur f�rocit� que les planteurs de l'Arkansas et du Missouri, les habitans du Maryland ont couvert de signatures une p�tition demandant que les soixante-quinze mille n�gres libres de l'�tat soient imm�diatement r�duits en esclavage et distribu�s entre les citoyens blancs. Cette proposition est fond�e �sur les int�r�ts sociaux et industriels de l'�tat, la destin�e manifeste de la race n�gre et les droits inali�nables des blancs.� Quant aux raisons invoqu�es, elles se r�duisent aux deux affirmations suivantes qui semblent contradictoires, mais que la haine et l'avarice cherchent � mettre habilement d'accord : �1� le n�gre libre ne travaille pas, se corromp dans l'oisivet�, et notre devoir est de le moraliser par l'esclavage ; 2� par son travail, le n�gre fait concurrence au travailleur blanc. La conservation de nos justes pr�rogatives exige que cette concurrence immorale cesse au plus t�t.� La l�gislature du Maryland n'a pas acc�d� aux v�ux des p�titionnaires ; mais elle a autoris� les blancs � faire travailler les enfans noirs, sans demander le consentement de leurs parens ; en outre, elle a vot� une loi qui permet aux personnes de couleur de renoncer � leur libert�. Cette effrayante permission ressemble � un ordre.

Par suite de la haine inflexible des esclavagistes contre les affranchis, l'�mancipation d'un noir est pr�sentement � peu pr�s impossible. Autrefois la volont� du propri�taire suffisait, et le plus souvent les planteurs, en mourant, donnaient la libert� � un ou plusieurs n�gres favoris ; mais depuis que l'agitation abolitioniste a fait tant de progr�s, on a pris des mesures dans tous les �tats � esclaves pour emp�cher les affranchissemens. Bien longtemps avant qu'on e�t propos� les lois r�cemment vot�es contre les n�gres libres, la l�gislature de la Louisiane avait d�fendu � tout propri�taire d'�manciper un n�gre �g� de moins de trente ans ; dans le cas o� il accordait la libert� � l'un de ses noirs, le propri�taire devait obtenir l'assentiment de tous les planteurs ses voisins et s'engager � nourrir l'affranchi. D�s 1820, les chambres de la Caroline du sud d�cid�rent qu'aucun n�gre ne serait �mancip� sans un acte sp�cial de la l�gislature. En 1841, ces m�mes chambres d�clar�rent nuls et sans effet tous actes ou testamens par lesquels un planteur enverrait un ou plusieurs esclaves dans un autre �tat, afin de les y faire �manciper. Des mesures semblables ont �t� d�cr�t�es par les autres l�gislatures du sud, et aujourd'hui, dans la plupart des �tats, un blanc ne peut affranchir son esclave, � moins d'exiler en m�me temps du territoire de la r�publique le n�gre qu'il affectionne. Washington mourant ne pourrait plus donner la libert� � ses esclaves. Seuls entre tous, le noir qui r�v�le une conspiration est �mancip� par ordre des chambres ; le tra�tre � sa cause est le seul qui m�rite la libert�.

Si les lois d�j� promulgu�es et celles que l'on discute sont d'une rigueur sans exemple contre les n�gres libres, elles ne sont pas moins s�v�res contre ceux des blancs qui fraient d'ordinaire avec les n�gres. Celui qui joue � n'importe quel jeu de hasard avec un homme de couleur, esclave ou libre, ou bien seulement celui qui assiste sans rien dire � un jeu de cette esp�ce entre des personnes de couleur perd pour ainsi dire sa qualit� de blanc devant la loi, et, comme un vil n�gre, est condamn� � recevoir trente-neuf coups de fouet ; en outre, il est puni de la prison et paie une amende, dont la moiti� est destin�es au d�nonciateur (12). Quant aux abolitionistes, ils sont l'objet de la haine toute sp�ciale des codes noirs. Sont condamn�s � mort tous ceux qui, en paroles, en actes, par �crit ou de toute autre mani�re, ont conseill� � un ou plusieurs esclaves de s'insurger, � mort ou aux travaux forc�s pour la vie tous ceux qui, par lettres, brochures ou imprim�s quelconques, publient quoi que ce soit pouvant produire un certain m�contentement parmi les noirs lib�r�s ou pousser les esclaves � l'insubordination, � mort ou aux travaux forc�s de cinq � vingt et un ans tous ceux dont le langage, les signes ou les actions pourraient exciter une certaine irritation parmi les n�gres libres ou les esclaves, tous ceux qui sciemment introduisent dans l'�tat des journaux, brochures ou livres contraires � l'institution de l'esclavage. Celui qui enl�ve un esclave ou le cache pour le faire �chapper est passible de trois � sept ans de travaux forc�s ; celui qui enseigne ou permet d'enseigner � n'importe quel esclave � lire ou � �crire doit subir, d'apr�s la loi, de un � douze mois de prison ; celui qui donne asile � des esclaves en fuite est plus coupable : il est condamn� � un emprisonnement de six mois � deux ans, et � une amende de 200 � 1,000 dollars (13).

Telles sont aujourd'hui les dispositions principales des codes noirs ; elles montrent d'une mani�re irr�cusable de quel esprit les l�gislateurs �lus qui devaient repr�senter la conscience de la nation sont anim�s envers la race asservie. Mais � quoi sert de discuter les articles de ces codes ? Il n'est plus de code ni de loi ; les passions furieuses r�gnent seules dans les �tats du sud. A chaque nouvelle session, les l�gislatures esclavagistes r�tractent comme trop douces les lois d�j� terribles de l'ann�e pr�c�dente et votent des mesures f�roces contre les n�gres libres, les abolitionistes, les suspects de toute couleur et de toute origine. Lorsqu'une �cluse est rompue, l'eau se pr�cipite furieuse, emportant les pierres, les langues de sable, les �les d�pos�es dans le courant ; de m�me la haine et la rage des planteurs d�bordent maintenant comme une cataracte, entra�nant tout dans l'immense d�b�cle, les droits, les devoirs, la moralit�, la pudeur ; des lois impitoyables sont adopt�es sans d�bat, l'exil ou la mort sont vot�s sans d�lai ; par mesure de salut public, la justice et le bon sens sont mis � l'�cart. C'est l'esprit de vertige qui domine aujourd'hui, poussant ceux qu'il veut perdre sur la pente des ab�mes.

Les lois sont en r�alit� une lettre morte ; le ma�tre ne rend compte � personne de ce qu'il fait, il est dans sa plantation comme un capitaine � bord de son navire, et il fait � sa guise le trafic de ses travailleurs m�les et femelles. Qui viendra l'accuser, lorsqu'en violation flagrante de la loi, il aura s�par� de sa m�re un enfant de sept ans ou refus� au p�re infirme le droit de choisir l'enfant qui doit l'accompagner sur une plantation �loign�e ? Aucun de ses confr�res n'oserait �lever la voix contre lui, car ils sont tous ses complices, et d'ailleurs l'accus� peut � son aise se disculper en niant le d�lit par serment. Quant aux n�gres, ils ne sauraient se plaindre, puisqu'ils n'ont pas d'�me, puisque leurs plaintes et leurs murmures sont emport�s par le vent qui passe. Dans les �tats du nord, o� la loi n'est pas repr�sent�e comme en Europe par des l�gions de magistrats, de gendarmes, d'officiers de police, d'innombrables employ�s, et au besoin par des milliers de soldats, artilleurs, cavaliers et fantassins, elle n'a pour se d�fense que sa propre majest� et le respect des citoyens. L� tout homme est magistrat, et pour emp�cher la soci�t� de s'�crouler par son propre poids, il doit pr�ter main-forte � l'ex�cution des d�crets rendus au nom du peuple souverain. Tous sont �galement domin�s par cette volont� supr�me avec laquelle se confondent les id�es m�me de patrie et de libert� ; mais dans les �tats � esclaves les planteurs sont plac�s au-dessus de la loi, qui n'a �t� faite que pour eux et par eux ; chacun la modifie au gr� de sa passion ou de son int�r�t. Souvent, par avarice, le propri�taire viole en faveur de son n�gre la loi qui condamne celui-ci � mort ; mais dans un moment de col�re il viole �galement la loi morale, bien autrement imp�rieuse, qui lui recommande envers son esclave la douceur et l'�quit�. Il n'est pas de garanties pour les n�gres, livr�s pieds et poings li�s � leurs ma�tres : que ceux-ci observent la loi ou bien qu'ils la n�gligent, ils agissent toujours de leur plein gr�, ils n'en sont pas moins des souverains absolus. Aussi le texte m�me du code n'a-t-il gu�re qu'une signification relative en montrant combien peu la morale publique conc�de au n�gre les droits de l'homme. Abandonn�s par la loi, par les m�urs, par la tradition, � la volont� absolue d'un seul, s'abandonnant eux-m�mes � tous les ignobles vices de l'esclave, les n�gres asservis ne peuvent mettre leur espoir qu'en la g�n�rosit� ou le m�pris de leurs ma�tres. A force de se faire petits et bas, peut-�tre �chapperont-ils aux caprices et aux fantaisies de cette volont� qui les tient encha�n�s.

L'int�r�t, disent les esclavagistes et serait-on tent� de le dire avec eux, l'int�r�t le plus �vident, commande aux planteurs de bien traiter leurs n�gres, de leur donner une nourriture suffisante, des v�tements convenables, de les soigner dans leurs maladies. Les n�gres sont un capital pour le propri�taire, et celui-ci doit les pr�server de tout mal, afin d'en retirer un b�n�fice consid�rable. En effet, nous croyons que d'ordinaire les planteurs ont assez l'intelligence de leurs int�r�ts pour ne pas �craser leurs n�gres de travail et leur procurer, au point de vue mat�riel, une vie aussi comfortable que celle de nos man�uvres et journaliers d'Europe. Il est rare que les possesseurs d'esclaves les fassent travailler quatorze et quinze heures, ainsi que le permet la loi ; le plus souvent ils ajoutent un peu de poisson sal� � la fade nourriture que les r�glements stipulent pour les n�gres ; ils varient selon les saisons l'hygi�ne des esclaves afin de les pr�server de la g�ophagie,cette maladie fatale si commune chez les Africains asservis, et qui se r�v�le par un besoin irr�sistible de manger de la terre, de l'argile, de la brique pil�e. Quelques planteurs pr�tent aussi de petits lopins de terre o� les noirs peuvent, le dimanche, cultiver du ma�s et des pommes de terre ; ils leur permettent d'�lever des poules, des cochons et d'autres animaux domestiques ; ils ach�tent les produits des jardinets, prennent soin de la propret� des cases, paient � la t�che et non � la journ�e les n�gres qui travaillent le dimanche sur la plantation. Si des soins de cette esp�ce sont les seuls qu'un ma�tre doive � ses subordonn�s, nul doute que bien des planteurs puissent revendiquer le titre de p�res de leurs esclaves ; mais les cr�oles ne sont-ils pas des hommes comme les autres et n'ont-ils pas aussi leurs passions ? Ne peuvent-ils pas se laisser emporter par l'orgueil, un d�sir tyrannique, la col�re, la f�rocit� ?

Les esclaves n'ont pas seulement � redouter le ma�tre, mais bien plus encore ses agents. L'�conome,blanc humili� de sa position subordonn�e, est d'autant plus s�v�re est despotique ; il se sent relev� � ses propres yeux par les souffrances qu'il fait endurer � sa chiourme d'esclaves. Le commandeur,n�gre comme les autres, mais arm� du fouet souverain, aime � le brandir sur le dos de ses rivaux ou de ses ennemis personnels, et souvent il descend jusqu'� des rapports mensongers pour satisfaire ses vengeances ; en outre, pour plaire � l'�conome et au ma�tre, il aggrave sans piti� le travail des n�gres qu'il commande (14). Les membres de la famille du ma�tre sont �galement redoutables pour les pauvres n�gres. Ainsi le petit cr�ole bat le n�grillon qui le sert sans penser qu'il endommage son capital ; la jeune dame �l�gante et vaporeuse fait fustiger sa femme de chambre sans voir dans ce traitement une grande perte pour la fortune de son p�re ou de son mari. Avec la perversit� que les femmes m�chantes apportent dans le crime, on ne doit pas s'�tonner que les plus grandes atrocit�s de ce genre aient �t� commises par des femmes hyst�riques ou jalouses poussant la haine jusqu'aux derni�res limites de la cruaut�. On m'en citait une qui gardait toujours son fouet dans la main, et m�me � l'heure des repas l'attachait au poignet, afin de pouvoir frapper en mangeant. Une autre, tortur�e sans cesse par des ressentiments d'amour, faisait encha�ner chaque nuit une mul�tresse au pied de son lit, et son premier acte, au moment du r�veil, �tait de saisir un fouet et d'en cingler les chairs de l'esclave. Une troisi�me dame, charmante et d'une amabilit� supr�me, avait � demi enterr� des n�gresses au fond d'une cave et leur br�lait p�riodiquement les entrailles avec un fer rouge. Il est vrai que la populace insurg�e de la Nouvelle-Orl�ans assaillit la demeure de cette furie ; malgr� la r�sistance de quelques cr�oles, la foule mit en libert� les corps � demi putr�fi�s, mais encore vivans, qui s'agitaient dans leurs cha�nes, et livra aux flammes cette maison d'infamie. Si la loi de Lynch ne f�t pas intervenue pour mettre un terme � de pareilles atrocit�s, il est probable que la loi officielle n'e�t rien fait ; tout au plus se f�t-elle hasard�e � infliger une l�g�re amende.


II.

Souffrances physiques ou maladies ne sont rien cependant en comparaison de l'avilissement moral, car elles n'atteignent que l'individu, tandis que la d�gradation de l'�me corrompt toute la population esclave, pourrit jusqu'au c�ur non-seulement la g�n�ration pr�sente, mais encore celles qui sont � venir, corrode la race tout enti�re jusque dans ses germes de renouvellement, et justifie les oppresseurs � leurs propres yeux en p�trissant de plus en plus les esclaves pour la servitude. Le n�gre frapp� est atteint dans son �me bien plus que dans son corps ; il a honte de lui-m�me, il n'ose plus lever les yeux sur celui qui l'a battu, sur ceux qui ont entendu ses hurlements, sur ses enfans, qui assistaient immobiles au supplice. S'il se rel�ve d�sormais, ce ne sera plus par la dignit� ou par un noble orgueil, ce sera par l'insolence et l'impudeur. Se m�prisant lui-m�me, m�prisant les autres, il n'aura plus de respect que pour le fouet sous lequel il se courbe ; s'il ose ha�r son ma�tre, ce sera d'une haine brutale, envieuse et rampante ; il n'aura d'autres armes que la ruse et le mensonge, d'autres joies que de grossi�res volupt�s physiques. Le r�sultat sera presque le m�me si les n�gres sont trait�s avec douceur ; que le ma�tre leur donne abondamment la nourriture quotidienne, qu'il les fasse danser tous les dimanches au son des castagnettes et du tambourin, qu'il leur mesure largement des rations d'eau-de-vie, l� s'arr�te sa g�n�rosit�, et l'esclave reste toujours esclave, c'est-�-dire un �tre inf�rieur. Bien rares sont ceux qui, se voyant opprim�s, regardent leurs ma�tres avec un m�pris tranquille et se sentent au-dessus d'eux, parce qu'ils n'ont pas commis le crime d'acheter et de vendre leurs semblables. Si les n�gres ne sont pas encore arriv�s au dernier degr� de la bassesse et de l'infamie, s'ils sont encore presque tous, malgr� leurs vices, na�fs, aimans, sensibles, c'est que la nature a des ressources infinies, et que les �l�ments de r�g�n�ration existent toujours tant que la vie elle-m�me n'a pas disparu.

L'avilissement le plus complet, la suppression de tout amour-propre, l'an�antissement de l'existence intellectuelle et morale, telle est la supr�me ressource, le moyen s�r de trouver dans les hontes de l'esclavage une sorte de volupt� bestiale. Les fakirs hindous cherchent � se perdre dans le grand n�ant divin en gardant leurs regards constamment fix�s sur un m�me point lumineux. C'est au contraire en fermant leurs yeux � la lumi�re que les n�gres arrivent � cet �tat bienheureux de l'oubli de toutes choses. L'esclavage est le vrai fleuve du L�th� : celui qui en a bu l'eau noire s'oublie lui-m�me ; ses bras travaillent sans �tre dirig�s par une �me ; ses membres saignent sous les coups de fouet, mais il ne s'en plaint pas ; la nature souriante et libre le convie � ses f�tes, mais il ne voit rien, courb� sur son sillon. Il n'a point d'amour-propre parce qu'il ne s'appartient pas � lui-m�me, point d'ambition, puisqu'il n'a pas d'avenir, point d'�nergie, puisqu'il n'a pas de but, point de volont�, puisqu'un autre veut pour lui. Il n'a aucune des qualit�s qui distinguent l'homme, puisqu'il n'est pas un homme ; il se change en chose. Il ne comprend d'autre soci�t� qu'une soci�t� de ma�tres et d'esclaves, d'autres rapports entre eux que le fouet, et l'esclavage cess�t-il soudain, son premier soin serait de se choisir un ma�tre ou de le devenir � son tour. Si la tyrannie disparaissait de la terre, on la retrouverait dans l'�me d'un esclave.

C'est parmi les n�gres abrutis, hideux produits de l'esclavage, qu'on rencontre souvent ce type popularis� par les r�cits am�ricains du noir sale, paresseux et satisfait, que le fouet engraisse, qu'un colifichet amuse, qui s'�tale au soleil comme un l�zard, se roule dans la poussi�re comme une b�te de somme, m�prise sa race et vante son ma�tre � l'�gal d'un dieu. Son seul amour-propre consiste dans l'ornement de sa beaut� ext�rieure, l'une des choses pour lesquelles on le prise et on l'ach�te ; sa seule ambition est d'�tre vendu cher ; il s'estime lui-m�me en dollars et en cents. Quand arrive le jour de la vente, ses yeux brillent, sa poitrine est oppress�e ; l'attente et la joie l'emp�chent de parler. Les ench�res qui vont l'enlever � sa famille et � sa patrie fixent enfin sa vraie valeur, et lui permettent de se vanter en proportion. Un jour, dans un march� d'esclaves de la Virginie, un n�gre mont� sur l'estrade s'offrait lui-m�me aux acheteurs : �Je suis un bon n�gre, je suis charpentier, charron, m�canicien, jardinier, cordonnier ; je sais tout faire ! J'aime mes ma�tres et je leur ob�is toujours ! Jamais on n'a besoin de me donner un coup de fouet !� Influenc�s par les vantardes exclamations de l'esclave, les planteurs offrent � l'envi des prix de plus en plus �lev�s ; enfin il est adjug� pour une somme d'argent tr�s consid�rable. Aussit�t apr�s, un n�gre fort, bien b�ti, mais nonchalant et peut-�tre triste, gravit les degr�s de l'estrade et prom�ne ses regards vitreux sur la foule des acheteurs. Cet homme d'apparence endormie ne pla�t que m�diocrement, l'encanteur fait de vains efforts pour le vendre � un prix �lev�, et son compagnon triomphant s'�crie : �Ah ! mauvais nigger !je suis un bon n�gre, et tu n'es qu'un fain�ant !� Tel est le genre d'amour-propre que les planteurs aiment � voir chez ceux qu'ils appellent de bons sujets. Quelques-uns de ces esclaves mod�les �pousent compl�tement les pr�jug�s des blancs sur leur propre race. �Il faut pendre tous les n�gres, moi tout le premier�, entendais-je souvent r�p�ter tr�s s�rieusement � un vieux noir cr�ole qui avait servi son ma�tre pendant soixante ann�es, et pour ce sacrifice de toute sa vie ne croyait m�riter que la corde.

De m�me que pendant longtemps il a �t� de mode en France d'envier le sort du pauvre, qui dans son humble cabane vit loin des grandeurs et du tumulte des villes, et voit couler ses jours tranquilles comme l'onde d'un ruisseau, de m�me les planteurs ont l'habitude d'envisager le sort de leurs esclaves comme vraiment d�licieux. Ecoutons l'un des principaux orateurs du parti esclavagiste, M. Hammond, ancien gouverneur de la Caroline du sud, aujourd'hui s�nateur au congr�s :

�Bien que fond� sur la force, l'esclavage peut d�velopper et cultiver les sentiments les plus tendres et les plus aimables du c�ur humain. Notre syst�me patriarcal de servitude domestique est bien fait pour r�veiller les plus hautes et les plus d�licates aspirations de notre nature. Lui aussi a ses enthousiasmes et sa po�sie. Les liens qui rattachent le chef le plus aim� et le plus honor� � ses sujets les plus fid�les et les plus ob�issants, ces liens qui depuis l'�poque d'Hom�re ont toujours �t� le sujet des �pop�es ne sont que des relations froides et sans po�sie, compar�es � celles qui existent entre le ma�tre et ses esclaves. Ceux-ci ont servi son p�re, ont agit� son berceau, ou bien ils sont n�s dans sa maison, et r�vent au bonheur de servir ses enfants ; ils sont pendant toute leur vie les soutiens de sa fortune et les objets de ses soins ; ils partagent ses tristesses et attendent de lui leurs consolations ; dans leurs maladies, ils lui doivent les rem�des et la gu�rison ; pendant leurs jours de repos, ils sont r�jouis par ses dons et par sa pr�sence ; jamais la sollicitude du ma�tre ne les abandonne, m�me lorsqu'il est �loign� d'eux, et quand il revient au milieu des siens, il est toujours accueilli par des cris d'amour. Dans ce monde �go�ste, ambitieux, calculateur, il est peu de relations plus cordiales et plus douces que celles du ma�tre et de l'esclave r�unis entre eux par un lien d'affection attach� depuis l'origine des temps par l'�ternel lui-m�me. Puisque le bonheur est l'absence de peines et de soucis, � d�finition vraie pour la grande majorit� des hommes, � je crois que nos esclaves sont les quatre millions d'hommes les plus heureux qu'�claire le soleil. Satan s'introduit dans leur �den sous la forme d'un abolitioniste.�

Ainsi le paradis terrestre existe, il existe pour les n�gres esclaves et bien na�fs sont ceux qui le cherchent dans l'antiquit� des �ges ou dans un futur mill�nium. Il est certain, � la nature humaine le dit assez, � que des milliers et des milliers d'esclaves sont heureux de leur servitude, et, comme autant de chiens, l�cheraient avec joie les pieds de leurs ma�tres. Habitu�s d�s l'enfance � consid�rer comme un dieu le blanc superbe et riche qui leur donne le pain et le v�tement, se m�prisant eux-m�mes � cause de leur couleur, de leurs gros traits, de leur pauvret�, de leurs sales habits, ils adorent avec un enthousiasme m�l� d'effroi cet homme qui est le ma�tre de tous, qui distribue � son gr� les punitions et les r�compenses, habite un palais fastueux, donne � ses amis des f�tes �l�gantes, et peut, s'il le d�sire, se dispenser compl�tement de toute occupation. Plac� dans une sph�re plus haute et comme en pleine lumi�re, le ma�tre auquel viennent s'offrir toutes les jouissances de cette terre appara�t comme le distributeur de toutes les gr�ces, et les n�gres na�fs ne cessent d'�tre plong�s, � la pens�e de ce souverain, dans un �tat d'admiration profonde. Et si, par une condescendance rare, le ma�tre daigne t�moigner quelque bont� envers le pauvre n�gre, s'il laisse tomber un rayon de son regard sur le d�sh�rit�, s'il met une certaine douceur dans sa voix, alors l'admiration se change souvent en fanatisme, et l'esclave donne sans arri�re-pens�e son �me et son corps.

C'est parmi les femmes attach�es particuli�rement au service de la maison qu'on rencontre le plus d'esclaves absolument d�vou�es � la personne du ma�tre et aux membres de sa famille. On sait que pendant l'insurrection de Saint-Domingue presque tous les cr�oles qui purent �chapper au massacre durent leur salut � l'affection de quelque vieille n�gresse. Il en serait de m�me dans les �tats-Unis du sud, si jamais une guerre servile devait y �clater. Alors les belles cr�oles et les superbes planteurs, menac�s par le fer et le feu, auraient recours � leurs anciennes esclaves, et celles-ci risqueraient cent fois leur vie pour sauver celles de leurs ma�tres. Elev�es dans la maison avec les jeunes demoiselles et les jeunes gar�ons, elles ont grandi en m�me temps qu'eux, elles ont assist� � leur mariage, elles ont pris une part subordonn�e � toutes les joies et � toutes les tristesses domestiques, elles sont devenues comme une partie de la famille, dont elles prennent le nom. Ne f�t-ce que par vanit�, � cette passion si puissante sur les n�gres, � elles seraient heureuses de leur esclavage ; mais ces pauvres femmes ob�issent aussi � de plus nobles mobiles ; gardant au fond du c�ur, malgr� leur servitude, toutes les vertus f�minines de tendresse et de bont�, elles se d�vouent sans arri�re-pens�e. Elles reportent leurs sentimens d'amour filial sur ces ma�tres qui les ont nourris, leurs instincts d'amour maternel sur les enfans qu'elles ont allait�s ou soign�s dans leur bas �ge. M�me quand elles ont des enfans de leurs maris esclaves, il est rare qu'elles n'aient pas un amour plus imp�rieux pour les enfans blancs de la famille du planteur que pour leur noire prog�niture. Dans les momens de danger, leur plus grande sollicitude est toujours excit�e en faveur de leur petit ma�tre. Le d�vouement de ces n�gresses est souvent reconnu ; par la force m�me des choses, elles deviennent graduellement indispensables � la famille ; parfois elles sont m�me consid�r�es comme des amies, et dans le cercle intime peuvent s'asseoir � la table de leurs ma�tresses. Mais aussi quel large m�pris ces Africaines mont�es en grade d�versent-elles sur la race maudite condamn�e � l'esclavage ! Les n�gres de champou travailleurs leur font lever le c�ur de d�go�t, et bien qu'elles soient noires elles-m�mes, elles se consolent en pensant qu'au fond leur �me est blanche. Les abolitionistes, dont on leur a racont� des histoires terribles, les effraient autant que les loups-garous effrayaient nos trisa�eules, et l'on en cite plusieurs qui, voyageant avec leurs ma�tresses dans les �tats du nord, n'osaient faire un pas hors de leur chambre d'h�tel de peur d'�tre enlev�es par ces brigands farouches qui veulent absolument imposer la libert� aux esclaves. Quelle serait l'insondable tristesse de la pauvre n�gresse, si on lui donnait l'ind�pendance, si on l'enlevait au foyer qui l'a vue na�tre, si on l'�loignait de cette famille qui la poss�dait et � laquelle elle avait donn� son �me ! Comme l'animal domestique, elle s'est attach�e aux murailles elles-m�mes, aux arbres du jardin, aux barri�res qui entourent la maison et la s�parent du camp des n�gres. Si on la lib�rait de force, elle mourrait peut-�tre de d�sespoir apr�s avoir r�d� longtemps autour des murs ch�ris qui l'ont enferm�e. Elle mourrait en maudissant ses fr�res les n�gres, et son dernier souffle d'amour s'envolerait vers ses ma�tres ador�s ; son v�u le plus cher serait de revivre esclave comme elle a v�cu.

Ces grands d�vouemens, dont il s'offre plus d'un exemple parmi les n�gresses cr�oles blanchies au service d'une famille de g�n�ration en g�n�ration, sont bien rares parmi les n�gresses et surtout parmi les n�gres employ�s aux champs ; cependant, m�me pour la plupart de ceux-ci, l'amour servile se m�lange de la mani�re la plus �trange � la haine. Ils ha�ssent leur ma�tre parce que sans son ordre ils ne seraient pas oblig�s de travailler, et cependant ils l'aiment parce qu'il est riche et puissant, parce que leur gloriole enfantine est flatt�e de voir ses beaux chevaux et ses �quipages, parce qu'ils ne peuvent s'emp�cher d'�prouver un vague mouvement de sympathie pour celui qui leur distribue le ma�s, la viande et le brandy.Un planteur, parlant de ce m�lange de haine et d'amour que ses esclaves �prouvaient pour lui, me disait : �Vous voyez ces noirs, ils me d�testent tous ; si je tombais � l'eau, les deux tiers d'entre eux s'y jetteraient apr�s moi pour me sauver !� Il faut bien se garder ainsi de prendre au s�rieux les acclamations et les hourrahs sans fin que les esclaves poussent en l'honneur de leurs ma�tres les jours de f�te, lorsque des flots d'eau-de-vie ont coul�. Les n�gres sont comme les enfans, tout entiers � l'impression du moment ; aujourd'hui ivres d'enthousiasme pour leurs ma�tres, demain fous de rage contre ces m�mes blancs qu'ils aimaient tant la veille. On a vu r�cemment par l'insurrection des cipayes (15) ce que sont les peuples enfans ; il a fallu peu de chose, une simple fi�vre, dirait-on, pour transformer en tigres alt�r�s de sang des hommes bons et doux qui d'ordinaire n'osent pas m�me attenter � la vie de l'animal.

Cependant on donne comme un argument en faveur de l'esclavage cet amour servile qui est en r�alit� l'un des griefs les plus forts que l'on puisse �lever contre ce d�plorable syst�me. Il est vrai, souvent les n�gres am�ricains pr�f�rent la servitude � l'affranchissement ; mais cela prouve simplement que la pr�tendue libert� des affranchis est une chose terrible en Am�rique, puisque les n�gres demandent un refuge contre elle dans un �ternel esclavage. Un s�nateur am�ricain annon�ait un jour � ses dix esclaves qu'il allait leur donner la libert�. �pouvante soudaine parmi ces malheureux, larmes, supplications, d�sespoir ! �Que pourrons-nous faire d�sormais ? Nous allons abandonner cette maison o� nous avons du ma�s, de la viande et des fruits, et nous allons �tre jet�s sans ressources dans le monde, surveill�s par les yeux jaloux des blancs, traqu�s dans tous les m�tiers que nous voudrons exercer, emprisonn�s � la moindre infraction, en butte au m�pris des passans. O ma�tre, sauvez-nous de la libert�. Nous voulons �tre esclaves !� Le planteur trop charitable eut grand'peine � lib�rer ses dix n�gres, et probablement ceux-ci, pourchass�s par les blancs, leurs nouveaux concitoyens, lui en gard�rent une imp�rissable rancune. En effet, la libert� ne consiste pas dans le privil�ge de travailler ou de mourir de faim chez soi, sans avoir � craindre le b�ton d'un commandeur ; pour �tre libre, il faut oser regarder en face tout homme qui passe, pouvoir sans crainte rendre au blanc amour pour amour, m�pris pour m�pris, haine pour haine. Et puis les l�ches d�prav�s par une longue vie de servitude trouvent l'esclavage si commode ! Ils ont leur destin�e toute faite et n'ont pas � lutter dans le grand combat de la vie. Celui qui a le bonheur d'appartenir � autrui n'a pas besoin de s'occuper de sa vie de chaque jour, on lui donne du ma�s et du poisson. Les peines de l'amour doivent peu le chagriner, on lui fait pr�sent d'une femme. Il n'a point les soucis de la paternit�, un ma�tre se charge d'acheter ses enfans et de les nourrir. La pens�e n'obs�de pas son cerveau, on lui commande, et il n'a qu'� ob�ir sans r�flexion ; il est gras et content, et m�prise l'homme libre que la mis�re amaigrit. Ainsi chagrin, soucis, pens�es, volont�s, tout peut sommeiller chez lui. Pourvu que ses bras travaillent, tout son �tre moral ou intelligent peut reposer dans la plus compl�te inaction : un dieu veille sur lui. Des esclaves lib�r�s sont revenus des colonies d'Afrique pour mendier de leurs anciens ma�tres la faveur d'un nouvel esclavage. Les fi�vres, les insectes, les difficult�s d'un nouvel �tablissement les avaient rebut�s ; comme des chiens fid�les, ils venaient reprendre le doux collier qu'ils avaient port� pendant leur enfance ; ils aimaient leurs cha�nes, ils adoraient leurs menottes. Et c'est l� cet ignoble bonheur, semblable � la volupt� de l'animal qui se tra�ne dans le fumier, qu'on ose invoquer en faveur de l'esclavage ! Mieux valent cent fois les n�gres dont le sang bouillonne de rage, au moins ceux-l� ont-ils conserv� l'amour de la libert� ; ils sont vaincus, mais non pas avilis.

La population de couleur des �tats-Unis augmente dans une proportion plus forte que la population blanche, d�j� si rapidement progressive (16). Si les n�gres d'Am�rique �taient libres, cet �norme surplus des naissances sur les morts prouveraient sans doute qu'ils jouissent d'un certain bien-�tre, mais ils ne doivent �tre consid�r�s que comme autant de chevaux ou de t�tes de b�tail, et le nombre de brasqui se trouvent dans toutes les plantations des �tats du sud t�moigne seulement de la richesse des ma�tres. Les n�gres multiplient rapidement, parce que les planteurs s'int�ressent � la production de cette partie de leur fortune ; des croisements heureux, une nourriture appropri�e, l'esclavage abrutissant, valent mieux que la libert� et les durs combats de la vie pour faire pulluler de nombreux enfans. Chaque bon n�gre valant de 7,000 � 15,000 fr., comment le ma�tre soigneux de ses int�r�ts ne donnerait-il pas toute son attention � l'�l�ve des esclaves ? Dans la Virginie, ce grand haras de l'Am�rique, d'o� l'on exporte chaque ann�e de dix mille � vingt-cinq mille travailleurs vers les march�s du sud, les planteurs exemptent les n�gresses enceintes ou nourrices de presque tout travail, afin d'assurer la prog�niture d'esclaves contre les chances d'accident. Autrefois on n'agissait pas ainsi ; dans toutes les colonies d'Am�rique, les planteurs trouvaient moins co�teux d'acheter la pacotilledes n�griers que d'�lever les n�grillons jusqu'� l'�ge du travail ; aussi la mortalit� �tait formidable, et pendant les trente premi�res ann�es du si�cle, la population n�gre a pour cette raison consid�rablement diminu� dans les Indes occidentales. A Cuba, o� les esclaves sont en g�n�ral trait�s avec une certaine humanit�, leur nombre d�clina de quatre mille ou cinq mille de l'ann�e 1804 � l'ann�e 1817. Maintenant encore l'activit� de la traite permet aux planteurs cubanais de n�gliger l'�l�ve des n�gres, parce que les importations d'Africains dans la force de l'�ge comblent sans cesse les vides ; les n�griers ne capturent que des hommes, ils laissent les femmes dans leur patrie comme des �tres de rebut. �Avant l'annexion de la Louisiane aux �tats-Unis, lisons-nous dans un discours du c�l�bre Clay, prononc� en 1830, cet �tat importait d'Afrique une multitude d'esclaves. Le prix d'un bon n�gre de travail �tait inf�rieur � 100 dollars environ au total des d�bours�s n�cessaires pour �lever un n�grillon. Alors on croyait que le climat de ce pays �tait tout � fait d�favorable � la sant� des enfans n�gres, et un bien petit nombre d'entre eux arrivait � l'�ge m�r. Lorsque le gouvernement des �tats-Unis eut aboli la traite, le prix des n�gres adultes augmenta consid�rablement, on donna plus de soins � l'�l�ve des n�gres, et maintenant nulle part l'Africain n'a plus d'enfans qu'en Louisiane, nulle part le climat n'est plus favorable � la sant� de sa prog�niture.� On pourrait observer facilement une hausse et une baisse de la mortalit� parmi les n�grillons, alternant en raison inverse de leur valeur marchande. Une d�pr�ciation g�n�rale des esclaves en tuerait un bien plus grand nombre que la plus effroyable des �pid�mies : c'est dans les prix couransqu'il faut chercher la raison des oscillations de la mortalit� chez les enfans n�gres.

Ainsi on ne peut arguer de l'augmentation rapide de la population noire pour prouver que le sort des esclaves est enviable. On ne pourrait davantage invoquer en faveur de cette assertion l'existence d'un grand nombre d'Africains centenaires, la raret� des attaques de folie et des suicides parmi les n�gres des plantations. L'homme asservi n'est pas un homme ; s'il accepte avec calme son avilissement, il n'a plus de passions, mais � peine des app�tits, des besoins grossiers, grossi�rement satisfaits. L'�me ne travaille pas chez lui, le corps seul fonctionne, et, n'�tant pas us� par l'�me, cette infatigable ouvri�re, il peut fonctionner longtemps, et sans qu'un seul rouage se disloque. On compte aux �tats-Unis cinq ou six fois plus de centenaires noirs que de centenaires blancs. En exceptant ces cas nombreux de g�ophagiequi proviennent plut�t d'une d�pravation du go�t que du d�sir d'en finir avec l'existence, je n'ai jamais entendu parler que d'un seul suicide bien constat� parmi les n�gres des �tats du sud. Un esclave avait reconquis sa libert�, et pendant deux ann�es il avait err� dans les savanes et les cypri�res, aspirant le grand air de l'ind�pendance. Enfin, traqu� dans un bois, il fut fait prisonnier et ramen� � son ma�tre. Impassible, il re�ut les flagellations sans pousser un cri, endura tous les mauvais traitemens sans se plaindre, pr�senta lui-m�me son cou au collier de force, mais il refusa sto�quement de travailler. Men� au champ de cannes avec ses compagnons de servitude, il regarda longtemps d'un �il plein de m�pris la chiourme des n�gres, puis, sautant dans un foss� la t�te la premi�re, il se brisa la colonne vert�brale. L'histoire de la Lou


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