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Post� le vendredi 11 novembre 2005 @ 00:12:07 by AnarchOi Contributed by: AnarchOi
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Conf�rence faite � une r�union convoqu�e par l� " Association Ouvri�re " de Lausanne (1879 )
Ennemi de la peine de mort, je dois essayer d'abord d'en conna�tre les origines. Est-ce justement qu'on la fait d�river du droit de d�fense personnelle ? S'il en �tait ainsi, il serait difficile de la combattre, car chacun de nous a certainement le droit de se d�fendre et de d�fendre les siens, soit contre la b�te, soit contre l'homme f�roce qui l'attaque. Mais n'est-il pas �vident que le droit de d�fense personnelle ne peut �tre d�l�gu�, car il cesse imm�diatement avec le danger ? Quand nous prenons dans nos mains la vie de nos semblables, c'est qu'il n'y a pas de recours social contre eux, c'est que nul ne peut nous aider ; de m�me quand un homme se place en dehors des autres, au-dessus de tout contrat et qu'il fait peser son pouvoir sur des citoyens chang�s en sujets, ceux-ci ont le droit de se lever et de tuer qui les opprime. L'histoire nous donne heureusement des exemples nombreux de la revendication de ce droit.
L'origine de la peine de mort, telle que l'appliquent actuellement les �tats, est certainement la vengeance, la vengeance sans mesure, aussi terrible que peut l'inspirer la haine, ou la vengeance r�gl�e par une sorte de justice sommaire, c'est-�-dire la peine du talion : " Dent pour dent, �il pour �il, t�te pour t�te ". D�s que la famille fut constitu�e, elle se substitua � l'individu pour exercer la vengeance ou la vendetta. Elle exige le prix du sang : chaque blessure est pay�e par une autre blessure, chaque mort par une autre mort, et c'est ainsi que les haines et les guerres s'�ternisent. C'�tait l'�tat d'une grande partie de l'Europe au moyen �ge, c'�tait au dernier si�cle celui de l'Albanie, du Caucase et de beaucoup d'autres pays.
Cependant un peu d'ordre s'est introduit dans les guerres perp�tuelles, gr�ce au rachat. Les individus ou les familles, pouvaient d'ordinaire se racheter, et ce genre de transaction �tait fix� par la coutume. Tant de b�ufs, de moutons ou de ch�vres, tant d'�cus sonnants ou d'arpents de terrain �taient fix�s pour le rachat du sang. Le condamn� pouvait aussi se racheter en se faisant adopter par une autre famille, quelquefois m�me par celle qu'il avait offens�e ; il pouvait aussi devenir libre par une action d'�clat ; enfin, il pouvait tomber trop bas pour qu'on daign�t le punir. Il lui suffisait de se cacher derri�re une femme et d�sormais il �tait libre, trop vil pour qu'on voul�t le tuer, mais plus malheureux que s'il e�t �t� couvert de blessures. Il vivait, mais sa vie �tait pire que la mort.
La loi du talion de famille � famille ne pouvait �videmment pas se maintenir dans les grands �tats centralis�s, monarchies, aristocraties ou r�publiques. L� c'est la soci�t�, repr�sent�e par son gouvernement, roi, conseils ou magistratures, qui se charge de la vengeance ou de la vindicte, comme on dit en langage de jurisprudence. Mais l'histoire nous prouve qu'en accaparant le droit de punir au nom de tous, l'�tat, caste ou roi, s'est occup� surtout de venger ses injures particuli�res, et nous savons avec quelle fureur il a poursuivi ses ennemis et quels raffinements de cruaut� il a mis � les faire souffrir. Il n'est pas de torture que l'imagination puisse inventer et qui n'ait �t� ainsi appliqu�e sur des millions d'hommes : ici on br�lait � petit feu, ailleurs on �corchait ou on d�coupait successivement les membres, � Nuremberg, on enfermait le condamn� dans le corps de la " vierge " de fer, rougie au feu ; en France, on lui brisait les membres ou on le tirait � quatre chevaux ; en Orient, on empale les malheureux ; au Maroc, on les ma�onne en ne laissant que la t�te hors du mur. Et pourquoi toutes ces vengeances ? Est-ce pour punir de v�ritables crimes ? Non, toujours la haine des rois et des classes dominantes s'est tourn�e contre les hommes qui revendiquaient la libert� de penser et d'agir. C'est au service de la tyrannie qu'a toujours �t� la peine de mort. Qu'a fait Calvin, ma�tre du pouvoir ? Il a fait br�ler Michel Servet, un de ces hommes de divination scientifique comme on en compte � peine dix ou douze dans l'histoire de l'humanit� toute enti�re. Qu'a fait Luther, autre fondateur de religion ? Il a excit� ses amis les seigneurs � courir sus aux paysans : " tuez-les tous, tuez-les, l'enfer les reprendra plus t�t. " Qu'a fait l'�glise catholique triomphante ? Elle a organis� des autodaf�s. C'est elle qui alluma les b�chers, qui tint pendant trois si�cles le noble peuple de l'Espagne sous la terreur. Et r�cemment quand une ville libre, coupable d'avoir maintenu son autonomie, a �t� reconquise par ses oppresseurs, n'avons-nous pas vu ceux-ci tuer par milliers, hommes, femmes, enfants et se servir de la mitrailleuse pour grossir plus vite les tas de cadavres ? Et ceux qui ont pris part au massacre, fiers de leur besogne, ne sont-ils pas venus cyniquement s'en vanter ? Ici m�me on a pu les entendre.
Mais si l'�tat est f�roce quand il s'agit de venger une atteinte port�e � son pouvoir, il apporte moins de passion dans la vindicte des crimes priv�s, et peu � peu cela lui a fait honte d'appliquer la peine de mort. Le temps n'est plus o� le bourreau, v�tu de rouge, fait montre de sa personne derri�re le roi : ce n'est plus le second personnage de l'�tat, ce n'est plus le "miracle vivant" comme l'appelait Joseph de Maistre ; il est devenu la honte de la soci�t� et ne se laisse pas m�me conna�tre sous son nom. On a vu des hommes se faire sauter la main droite pour n'�tre pas forc�s � servir de bourreau. En beaucoup de pays o� la peine de mort existe encore, on ne d�capite, on ne pend, on ne garrotte plus que dans l'int�rieur des prisons. Enfin, dans plusieurs pays, la peine de mort est abolie ; depuis plus de cent ans le sang des d�capit�s ne souille plus le sol de la Toscane, et la Suisse est une des nations qui ont eu l'honneur de br�ler l'�chafaud. Et maintenant elle aurait la honte de le r�tablir ! Elle a vraiment bien peu de souci de sa gloire. Avant qu'elle adopte le r�tablissement de la peine de mort, qu'on lui prouve au moins que les pays o� il y a le moins de crimes sont ceux o� la p�nalit� est le plus terrible !
Or, c'est pr�cis�ment le contraire qui arrive : car le sang appelle le sang, c'est autour des �chafauds et dans les prisons que se forment les meurtriers et les voleurs. Nos tribunaux sont des �coles de crime. Quels �tres plus vils que tous ceux dont la vindicte publique se sert pour la r�pression : mouchards et gardes-chiourme, bourreaux et policiers !
Ainsi la peine de mort est inutile. Mais est-elle juste ?
Non, elle n'est pas juste. Quand un individu se venge isol�ment, il peut consid�rer son adversaire comme responsable, mais la soci�t�, prise dans son ensemble, doit comprendre le lien de solidarit� qui la rattache � tous ses membres, vertueux ou criminels, et reconna�tre que dans chaque crime elle a aussi sa part. A-t-elle pris soin de l'enfance du criminel ? Lui a-t-elle donn� une �ducation compl�te ? Lui a-t-elle facilit� les chemins de la vie ? Lui a-t-elle toujours donn� de bons exemples ? A-t-elle veill� � ce qu'il ait bien toutes les chances de rester honn�te ou de le redevenir apr�s une premi�re chute. Et si elle ne l'a pas fait, le criminel ne peut-il pas la taxer d'injustice ?
L'�conomiste Stuart Mill, ce probe savant qu'il est bon de donner en exemple � tous ses confr�res, compare tous les membres de la soci�t� � des coureurs auxquels un C�sar quelconque fixerait le m�me but. L'un des concurrents est jeune, agile, dispos, un autre est d�j� vieux : il en est de malades, de boiteux, de culs-de-jatte. Serait-il juste de condamner les derniers : les uns � la mis�re, les autres � l'esclavage ou � la mort, tandis que le premier serait couronn� vainqueur ? Et fait-on autre chose dans la soci�t� ? Les uns ont des chances de bonheur, d'�ducation et de force : ils sont d�clar�s vertueux ; les autres sont condamn�s par le milieu � rester vautr�s dans la mis�re ou dans le vice : c'est sur eux que doit tomber la vindicte sociale ?
Mais il est encore une autre cause qui d�fend � la soci�t� bourgeoise de prononcer la peine de mort. C'est qu'elle-m�me tue et tue par millions. S'il est un fait prouv� par l'�tude de l'hygi�ne, c'est que la vie moyenne pourrait �tre doubl�e. La mis�re abr�ge la vie du pauvre. Tel m�tier tue dans l'espace de quelques ann�es, tel autre en quelques mois. Si tous avaient les jouissances de la vie, ils vivraient comme des pairs d'Angleterre, ils d�passeraient la soixantaine, mais condamn�s pratiquement soit aux travaux forc�s, soit - ce qui est pis - au manque de travail, ils meurent avant le temps, et pendant leur courte vie, la maladie les a tortur�s. Le calcul est facile � faire. C'est au moins 8 � 10 millions d'hommes que la soci�t� extermine chaque ann�e, en Europe seulement, non en les tuant � coups de fusils, mais en les for�ant � mourir en supprimant leur couvert au banquet de la vie. Il y a dix ans, un ouvrier anglais, Duggan, se suicida avec toute sa famille. Un inf�me journal, toujours occup� � vanter les m�rites des rois et des puissants, eut l'impudence de se f�liciter de ce suicide d'ouvrier. " Quel bon d�barras, s'�cria-t-il, les ouvriers pour qui il n'y a pas de place, se tuent eux-m�mes, ils nous dispensent de la besogne d�sagr�able de les tuer de nos mains ". Voil� le cynique aveu de ce que pensent tous les adorateurs du Dieu Capital !
Quel est donc le rem�de � tous ces meurtres en masse, en m�me temps qu'aux meurtres qui se commettent isol�ment ? Vous savez d'avance ce que propose un socialiste. C'est un changement social complet, c'est le collectivisme, l'appropriation de la terre et des instruments par tous ceux qui travaillent. C'est ainsi que le gouffre de haine pourra se combler entre les hommes, que la mis�re et la poursuite de la fortune, cette grande conseill�re de crimes, cesseront d'exciter les citoyens les uns contre les autres, et que la vindicte sociale pourra se reposer enfin. Au droit de la force, qui pr�vaut dans la nature sauvage, il est temps de faire succ�der la justice, qui est l'id�al de tout homme digne de ce nom.
Mais dans la soci�t� transform�e, il est possible qu'il y ait encore des crimes. Physiologiquement le type du criminel pourra se pr�senter de nouveau. Que ferons alors ? Tuerons-nous le criminel ? Non certes. Celui chez lequel le crime provient de la folie, nous le soignerons, comme nous soignons les fous ou les autres malades, en nous garant de leurs violences. Quant aux hommes devenus criminels par la fougue du temp�rament ou l'ardeur du sang, il serait d�s maintenant possible de leur proposer la r�habilitation par l'h�ro�sme.
On l'a vu cent fois : des gal�riens se jettent dans les flammes ou dans les eaux pour sauver des malheureux et se sentir rena�tre ainsi dans l'estime des autres hommes. Les for�ats que la commune de Carthag�ne rendit libres et que la France a refait esclaves, ont �t� sublimes d'h�ro�sme pendant leur courte libert� de quelques mois. Ob�issez, disait le Christianisme, et le peuple s'est avili. Enrichissez-vous, disent les bourgeois � leurs fils, et ceux-ci cherchent � s'enrichir de toutes les mani�res, soit en violant, soit avec plus d'habilet�, en tournant la loi. Devenez des h�ros, disent les socialistes r�volutionnaires et des brigands m�me pourront se relever par l'h�ro�sme.
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