La Soci�t� Nouvelle - Novembre 1894
Le premier fait qui frappe l'homme sinc�re dans ses �tudes sur les �volutions contrast�es de l'Homme et de la Terre est l'unit� d�finitive s'accomplissant dans l'infinie vari�t� des contr�es du monde habitable. L'histoire se composait jadis d'histoires distinctes, locales et partielles, ne convergeant point vers un centre commun : pour les gens de l'Occident, elles gravitaient autour de Babylone ou de J�rusalem, d'Ath�nes ou d'Alexandrie, de Rome ou de Byzance ; pour les Asiates, elles avaient les foyers distincts de Cambalou, Nanking, Oujein, B�nar�s ou Delhi ; tandis que dans le Nouveau Monde, alors inconnu de l'Ancien, des peuples regardaient les uns vers Tezcuco ou Mexico, les autres vers Cuzco ou Cajamarca, et que des milliers de tribus sauvages imaginaient pour centre du monde un groupe de huttes blotti dans la for�t, peut-�tre m�me une simple cabane au milieu des prairies, une roche, un arbre sacr� auquel pendait quelques �toffes. Maintenant l'histoire est bien celle du monde entier : elle se meut autour de S�oul et sur les bords du golfe de Petchili, dans les for�ts profondes du Caucase et sur les plateaux abyssins, dans les �les de la Sonde et dans les Antilles aussi bien que dans tous les lieux fameux consid�r�s jadis comme les �ombilics� du grand corps terrestre. Toutes les sources du fleuve, autrefois distinctes et coulant souterrainement dans les cavernes, se sont unies en un seul lit, et les eaux se d�roulent largement � la lumi�re du ciel. De nos jours seulement l'histoire peut se dire �universelle� et s'appliquer � toute la famille des hommes. Les petites patries locales perdent de leur importance relative en proportion inverse de la valeur que prend la grande patrie mondiale. Les fronti�res de convention, toujours incertaines et flottantes, s'effacent graduellement, et, sans le vouloir, le patriote le plus ardent devient citoyen du monde : malgr� son aversion de l'�tranger, malgr� la douane qui le prot�ge contre le commerce avec le dehors, malgr� les canons affront�s des deux c�t�s de la ligne tabou�e, il mange du pain qui lui vient de l'Inde, boit un caf� qu'ont r�colt� des n�gres ou des malais, s'habille d'�toffes dont l'Am�rique envoie la fibre, utilise des inventions dues au travail combin� de mille inventeurs de tout temps et de toute race, vit des sentiments et des pens�es que des millions d'hommes vivent avec lui d'un bout du monde � l'autre.
Les pensers, les sentiments, sinon communs du moins tendant � le devenir, telle est la cons�quence d'incalculable port�e qu'entra�ne cette fusion des histoires locales en histoire universelle. La parole de Pascal : �V�rit� en de�� ; erreur au del� des Pyr�n�es !� se transforme graduellement en un paradoxe. La compr�hension des m�mes lois scientifiques formul�es en un langage d'une pr�cision et par cons�quent d'une identit� parfaite, la recherche des m�mes origines intellectuelles, la v�n�ration des m�mes noms historiques, la pr�occupation constante des m�mes probl�mes politiques et sociaux, la vibration harmonique des �volutions parall�les qui se produisent dans chaque groupe communal ou national, enfin, l'entrem�lement croissant des langues, tout cela fait des hommes, si rebelles, si hargneux qu'ils soient � l'amiti�, autant de compatriotes et de fr�res. Sans doute, cette �volution est loin d'�tre finie et nous assisterons encore � bien des explosions de haines nationales, mais il n'est pas interdit � ceux d'entre nous qui voient et qui pr�voient de comprendre le sens des �v�nements, d'en suivre les cons�quences, d'en pr�dire le r�sultat certain.
L'histoire nous apprend aussi que le travail des hommes associ�s, aboutissant � la conqu�te et � l'unification de la surface plan�taire, ne s'est point fait d'un mouvement toujours �gal et continu. Loin de l� : des p�riodes de r�action ont succ�d� aux p�riodes d'action, des reculs ont suivi les progr�s ; la pouss�e g�n�rale s'est accomplie par une sorte d'oscillation, par une s�rie d'all�es et de venues, comparable au va-et-vient des vagues dans la mar�e montante ; toujours une alternance de reculs momentan�s s'est produite dans la marche collective des hommes. Depuis que la m�moire des �v�nements nous a �t� conserv�e par des annales, nous constatons l'accroissement prodigieux des richesses, et nous voyons que dans l'ensemble nous avons progress� en science et en morale aussi bien qu'en avoir : l'humanit� a pris conscience d'elle-m�me en son immense domaine. Mais souvent les ph�nom�nes de r�gression dur�rent si longtemps, s'�tendirent en des contr�es si vastes que l'on put croire � l'irr�m�diable d�cadence ; on s'imagina que l'�ge de fer avait succ�d� � l'�ge d'or et que l'�ge de fer lui-m�me serait suivi par un �ge de boue. Pouvait-on �chapper � ces illusions quand on voyait des contr�es enti�res retomber dans l'inculture et dispara�tre les peuples qui les habitaient, quand des centaines, m�me des milliers d'ann�es, comme durant le moyen �ge, s'�coulaient dans une sorte de nuit, avant qu'on e�t pu retrouver la lumi�re de la science acquise pr�c�demment, reprendre la connaissance des contr�es d�j� parcourues et d�crites ? Maintenant les p�riodes de r�action sont plus courtes : elles s'abr�gent de si�cle en si�cle, et nous pouvons en �tudier le rythme, essayer d'en pr�dire la dur�e toujours amoindrie, chercher m�me � les pr�venir, gr�ce au mouvement acc�l�r� de la pens�e.
L'histoire nous montre que tout d�veloppement progressif s'est fait en raison de la libert� d'initiative, que tout mouvement r�gressif, sauf en cas de catastrophe naturelle, inondation ou tremble-terre, a eu pour cause un retour, une aggravation de servitude. Toutes choses �gales d'ailleurs, les progr�s d'une soci�t� se mesurent � la libert� de pens�e et d'action dont y jouissent les individus. La pouss�e de vie ne vient qu'avec la gaiet� et la force donn�e par l'absence de ma�tres ; mais d�s qu'il faut se ranger, se r�gler, regarder avec inqui�tude autour de soi, se garer du b�ton qui menace de vous frapper, ou des lois, des r�glements, des oukases qui guettent de tous les coins, la force d'invention se tarit, l'esprit se st�rilise, la libre action se change en routine, la vie s'appauvrit, et l'on finit m�me par d�sapprendre ce que l'on savait jadis ; de m�me dans le corps d'un vieillard les extr�mit�s se refroidissent, la vie se concentre dans les organes essentiels pour maintenir au moins la circulation du sang. Heureusement que l'esprit humain, d'une infinie subtilit�, �chappe toujours par quelque point � la compression. C�sar, Tamerlan et d'autres conqu�rants d�vast�rent le monde, ne laissant derri�re eux que des cadavres et des ruines, mais que de communaut�s ignor�es se maintinrent dans les vallons �cart�s des montagnes ! Si l'Inquisition tortura et br�la ceux qui se permettaient de penser librement, que de paysans sinc�res et bons, que d'enfants de la nature rest�rent en dehors de ses atteintes, gardant ne la sinc�rit� de leur �me na�ve une franche ind�pendance ! C'est ainsi que, dans les contes de f�es et dans les l�gendes des religions, les massacres �pargnent toujours l'enfant qui porte en soi l'invincible destin. Si violentes qu'aient �t� les grandes r�actions contre la pouss�e de la libert�, elles n'ont jamais subjugu� qu'une partie des peuples. Le r�ve atroce de l'empire universel ne s'est jamais r�alis�. Dans la lutte de tous les pays et de tous les si�cles qui n'a cess� de s�vir entre la pens�e libre et l'oppression de la pens�e, lutte dont les mille alternatives sont la v�ritable histoire, c'est la libert�, qui, sans avoir encore d�finitivement triomph�, a l'incomparable avantage de l'attaque : ses rayons, comme ceux du soleil, se dardent en fl�ches � travers le brouillard. Le vieux monde est toujours sur la d�fensive par rapport au nouveau et les r�volutions qui se succ�dent sont pour lui autant de d�faites successives.
Mais il y a lutte, lutte incessante, et la victoire d�finitive n'est point gagn�e : l'�re des r�volutions, quoi qu'on en dise, est loin d'�tre close, et m�me elle ne peut l'�tre tant que l'�volution accomplie dans les esprits se heurtera contre la r�sistance des pr�jug�s et de ce que l'on appelle les �int�r�ts �tablis�. Le changement doit �tre d'autant plus brusque et m�me d'autant plus violent que la digue � renverser est plus haute et plus large, compos�e des mat�riaux plus solidement ma�onn�s. S'il y avait franc jeu entre les forces en lutte, si les r�acteurs et les novateurs, s�par�s par la masse oscillante des sceptiques et des irr�solus, combattaient personnellement sans alliance avec des forces �trang�res, les questions seraient plus vite r�solues, et les �volutions d�j� m�res seraient pacifiquement suivies des r�volutions correspondantes ; mais ces multitudes, non encore n�es � la vie individuelle de la pens�e et de l'action libres, constituent un �norme poids mort que les dispensateurs du pouvoir emploient � leur profit pour �craser leurs adversaires. Le cours naturel de l'histoire se trouve ainsi retard� ; mais le retard ne se transforme pas en arr�t d�finitif si la pouss�e morale est assez puissante pour susciter de nouveaux lutteurs et pour �branler la foi de ceux qui d�fendent les causes vieillies. Tout ce qui est incapable de se renouveler, de s'accommoder au milieu changeant, est condamn� d'avance : la force brute ne lui servira de rien ; l'utopie d'aujourd'hui, se pr�cisant de jour en jour, deviendra la r�alit� de demain.
Certes, tous, qui que nous soyons, hommes de d�sir ou dolents du pass�, tous nous avons la conviction de changements prochains, d'�volutions intellectuelles et morales destin�es � produire d'in�vitables r�volutions. Puisque nous pr�voyons de grands �v�nements et que chacun de nous y aura sa part d'action, minime ou puissante, notre devoir est de ne point nous laisser entra�ner comme des f�tus au vent, mais de nous saisir �nergiquement et de nous rendre compte avec une sinc�rit� parfaite de ce que nous pensons et de ce que nous voulons. Quel est l'id�al personnel de chacun de nous ? Quel est l'id�al collectif qui nous semble ressortir de tous les d�sirs, de toutes les volont�s tendues ? Criminel, l�che du moins, est celui qui se taira tout en croyant pouvoir r�pondre � cette question. Libre � quiconque de voir dans l'id�al pr�sent un feu follet qui nous �gare au milieu des fondri�res ; mais que les moqueurs donnent aussi leur solution. Nous faisons appel � tous, afin que, nous aidant les uns les autres en notre d�sir de bien voir et de comprendre, nous nous rapprochions du grand but : ��tre des hommes !�
Le premier point de notre id�al, �videmment, est que chaque homme poss�de de quoi manger, et j'entends par l� que chacun ait la possibilit� de vivre en des conditions parfaites de bien-�tre mat�riel. Je doute qu'un homme quelconque, si �go�ste, si dur qu'il soit envers les souffrants, se prononce nettement contre ce d�sir ; il lui suffira de ricaner en disant que la chose est impossible ; au besoin, il se retranchera derri�re Malthus et autres savants �conomistes, afin de se dispenser de r�pondre lui-m�me. Quant � nous, �tudions simplement la statistique, afin qu'elle r�ponde � notre place. Assez de documents ont �t� recueillis pour que nous puissions constater si la Terre offre � ses fils, en quantit� suffisante, des bois et des m�taux, des argiles � poterie, des fibres � �toffes, des fruits, des grains et des racines alimentaires. Nous pourrons dresser le total et si nous voyons que l'offre est sup�rieure � la demande, que l'ensemble des produits d�passe de beaucoup les besoins de la consommation, si nous constatons en outre que les moyens de communication, d'ailleurs faciles � d�cupler, suffisent amplement d�j� pour �galiser l'abondance dans toutes les contr�es de la Terre, notre id�al du �pain pour tous� para�tra-t-il si chim�rique, et les hommes de c�ur pourront-ils avoir souci plus pressant que de c�l�brer enfin le premier repas dont nul infortun� ne soit exclu ?
Le deuxi�me point de notre id�al se rattache au premier, car s'il est vrai que l'humanit� ait du pain en surabondance, elle poss�de aussi le loisir n�cessaire pour n'avoir plus besoin d'employer, dans les usines, les enfants � la place des hommes faits, et pour utiliser toute la p�riode de pr�paration � l'�tude de la vie par l'�ducation compl�te, int�grale de l'individu. �L'homme ne vit pas de pain seulement�, il vit aussi de la pens�e. Le �banquet de la vie�, dont parlent les po�tes et les philosophes, n'est que par figure celui o� se nourrit le corps ; le vrai banquet est celui �de Platon� o� l'on �change des id�es, o� les hommes se comprennent et s'instruisent mutuellement, o�, comme dans la c�ne pascale, une m�me nourriture spirituelle unit tous les convives en un m�me corps, leur donne � tous une �me commune. Mais en vue de cette communion des humains la premi�re chose � faire, l'�uvre urgente par excellence, n'est-elle pas d'assurer � tous l'instruction mat�rielle, le d�veloppement de chaque intelligence dans la mesure compl�te de ses capacit�s ? Ce que P�ricl�s disait d'Ath�nes, qu'elle �tait une ��cole de la Gr�ce�, il faut le rendre une v�rit� pour toutes nos villes et faire autant d'�coles du monde, et des �coles vraies, dans lesquelles tous enseignent � tous et se fassent enseigner par tous, dans la pl�nitude de leur libert�, sans restrictions provenant d'une limite d'�ge, de profession, de fortune, ou d'un manque de certificats et autres paperasses. Tel est notre id�al, bien diff�rent de celui des esprits �mod�r�s�, des gens �sages� qui veulent faire deux parts de la science, l'une �troite et savamment falsifi�e pour les enfants pauvres destin�s � servir, l'autre large, libre, sans limites impos�es, amplifi�e d'orgueil, et par cons�quent �galement fauss�e, pour les enfants riches destin�s � commander. Mieux vaut cent fois l'id�al du fid�le auquel la �foi dans l'absurde� suffit et qui ne veut de science pour personne !
L'homme qui mange � sa faim et qui s'instruit � son gr� est un homme libre et pour tous un �gal ; mais il lui resterait un autre id�al � satisfaire, la fraternit�, si ce progr�s ne se r�alisait pas n�cessairement avec l'id�al du pain et de l'instruction, si tous les progr�s ne se d�terminaient pas mutuellement, et si l'�ducation r�elle, qui forme l'esprit, ne formait pas aussi le c�ur. A elle de tourner la combativit� de l'homme vers d'autres buts que le dommage ou la mort de son semblable, de se reporter vers des travaux de force, vers d'�pres et difficiles recherches, vers les voyages lointains entrem�l�s de p�rils, vers des �preuves redoutables, mais utiles pour la communaut�. A l'�ducation de compl�ter, d'une mani�re directe, la moralisation produite indirectement par la suppression de la mis�re et de l'ignorance. Si le travailleur, s�r de son pain, n'a plus � s'incliner humblement devant quelques seigneurs, pr�t � subir toutes les humiliations qu'on voudra lui infliger ; si les jeunes filles, si les m�res ne sont plus oblig�es de se vendre � tous les pourceaux qui passent, afin de manger ou de donner � manger � leur famille ; si les enfants deviennent vraiment des hommes, sains, dispos et forts, les conditions du milieu social devront compl�tement changer ; des �tres nouveaux constitueront une soci�t� nouvelle. �tant donn�e une humanit� compos�e d'�tres libres, �gaux, instruits, il est impossible de se la figurer avec des millions de soldats sans volont� personnelle, attendant le geste ou le cri qui leur dira de s'entretuer, avec d'autres millions d'esclaves ob�issants, passant leur vie � gratter du papier, avec la tourbe de ceux, pr�tres, magistrats, gens de police, d�nonciateurs et bourreaux, qui ont charge d'enseigner par la terreur et d'assurer par le glaive la morale des nations.
Non, la personne humaine, ayant enfin de pain du corps et celui de l'esprit, ne s'accommodera pas d'un pareil r�gime, qui e�t d�j� fait p�rir l'humanit� si elle n'avait pas eu en elle des �l�ments puissants de r�sistance et de renouveau : l'invincible amour de la vie, la curiosit� de savoir, l'ironie vengeresse contre les dominateurs et l'esprit de solidarit� entre tous ceux qui souffrent. Cette force collective des humbles, de tous ceux qui par eux-m�mes ne sont presque rien, cette force est celle sur laquelle nous comptons pour r�aliser notre triple id�al : la conqu�te du pain, celle de l'instruction, et la moralit� pour tous. Les immenses progr�s accomplis d�j� nous donnent confiance dans l'avenir. Mais vous qui d�sesp�rer, retournez au dieu tout-puissant des anciennes th�ogonies, invoquez de nouveau le Christ r�dempteur, avec son paradis o� quelques �lus � peine entendront le chant des violes pendant les si�cles des si�cles, tandis que dans l'enfer les milliards et les milliards de maudits br�leront � jamais !
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