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  Post� le jeudi 10 novembre 2005 @ 23:57:57 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
Anarchie�ditions Stock, 1906





AVERTISSEMENT

Ce livre est le d�veloppement d'un discours prononc�, il y a plus de vingt ans, dans une r�union publique de Gen�ve et publi� depuis en brochures de diverses langues.

E. R.

Bruxelles, 15 juillet 1902



I.
�volution de l'Univers et r�volutions partielles. Acception fausse des termes ��volution� et �R�volution�. Evolutionnistes hypocrites, timor�s ou � courtes vues. �volution et R�volution, deux stades successifs d'un m�me ph�nom�ne.
II. R�volutions progressives et r�volutions r�gressives. Ev�nements complexes, � la fois progr�s et regr�s. Fausse attribution du progr�s � la volont� d'un ma�tre ou � l'action des lois. Renaissance, R�forme, R�volution fran�aise.
III. R�volutions instinctives. Les Foules. Les R�volutions conscientes succ�dant aux r�volutions instinctives. R�volutions de palais. Conjurations de partis. Contraste de l'�lite intellectuelle et de l'aristocratie. Les politiciens.
IV. Constatation pr�cise de l'�tat social contemporain. Toute-puissance du capital. Transformations apparentes des institutions et leur r�gression fatale. L'�tat, Royaut�, cultes, magistrature, arm�e, administration. Esprit de corps. Le patriotisme, l'ordre, la paix sociale.
V. L'id�al �volutionniste, le but r�volutionnaire. Le �pain pour tous !� La pauvret� et la �loi de Malthus.� Suffisance et surabondance des ressources. Id�al de la pens�e, de la parole, de l'action libres. Anarchistes, �ennemis de la religion, de la famille et de la propri�t�.
VI. Les espoirs illogiques. L'inflexibilit� forc�e du capital. P�joration morale de tous les partis qui conqui�rent le pouvoir, monarchistes, r�publicains et socialistes. Le suffrage universel et l'�volution futale des candidats. Le �premier Mai.� Le d�doublement des partis.
VII. Les Forces en lutte. Prodigieux outillage de r�pression. Alliance du ma�tre et du valet. Manque de logique dans le fonctionnement des �tats modernes. La �supr�me raison� des rois, le �droit du plus fort�.
VIII. Puissance de la fascination religieuse. Progr�s apparents de l'�glise, devenue le refuge de tous les r�acteurs, impossibilit� pour elle de s'accommoder � un milieu nouveau. Enseignement confi� aux ennemis de la science. Enseignement de la nature et de la soci�t�. La science v�cue etla science officielle. Appr�ciation vraie des choses ; diminution du respect.
IX. Situation pr�sente et prochain avenir. Naissance de l'Internationale. Les Gr�ves. Impuissance des ouvriers dans leurs gr�ves partielles contre la grande industrie. La gr�ve des drapiers de Vienne, premier exemple de saisie des usines comme propri�t� collective. La gr�ve g�n�rale et la gr�ve des soldats. La solidarit� des gr�vistes. Les associations communautaires. Difficult�s d'adaptation � un milieu nouveau. Phalanst�re du Texas et Freiland. Associations coop�ratives et soci�t�s anarchistes. La Commune de Montreuil.
X. Derni�res luttes. Future co�ncidence pacifique, par l'anarchie, de l'�volution et de la r�volution. L'ordre dans le mouvement.
I.

L'�volution est le mouvement infini de tout ce qui existe, la transformation incessante de l'univers et de toutes ses parties depuis les origines �ternelles et pendant l'infini des �ges. Les voies lact�es qui font leur apparition dans les espaces sans bornes, qui se condensent et se dissolvent pendant les millions et les milliards de si�cles, les �toiles, les astres qui naissent, qui s'agr�gent et qui meurent, notre tourbillon solaire avec son astre central, ses plan�tes et ses lunes, et, dans les limites �troites de notre petit globe terraqu�, les montagnes qui surgissent et qui s'effacent de nouveau, les oc�ans qui se forment pour tarir ensuite, les fleuves qu'on voit perler dans les vall�es. puis se dess�cher comme la ros�e du matin, les g�n�rations des plantes, des animaux et des hommes qui se succ�dent, et nos millions de vies imperceptibles, de l'homme au moucheron, tout cela n'est que ph�nom�ne de la grande �volution, entra�nant toutes choses dans son tourbillon sans fin.

En comparaison de ce fait primordial de l'�volution et de la vie universelle, que sont tous ces petits �v�nements appel�s r�volutions, astronomiques, g�ologiques ou politiques ? Des vibrations presque insensibles, des apparences, pourrait-on dire. C'est par myriades et par myriades que les r�volutions se succ�dent dans l'�volution universelle ; mais, si minimes qu'elles soient, elles font partie de ce mouvement infini.

Ainsi la science ne voit aucune opposition entre ces deux mots � �volution et r�volution � qui se ressemblent fort, mais qui, dans le langage commun, sont employ�s dans un sens compl�tement distinct de leur signification premi�re. Loin d'y voir des faits du m�me ordre ne diff�rant que par l'ampleur du mouvement, les hommes timor�s que tout changement emplit d'effroi affectent de donner aux deux termes un sens absolument oppos�. L'�volution, synonyme de d�veloppement graduel, continu, dans les id�es et dans les m�urs, est pr�sent�e comme si elle �tait le contraire de cette chose effrayante, la R�volution, qui implique des changements plus ou moins brusques dans les faits. C'est avec un enthousiasme apparent, ou m�me sinc�re, qu'ils discourent de l'�volution, des progr�s lents qui s'accomplissent dans les cellules c�r�brales, dans le secret des intelligences et des c�urs ; mais qu'on ne leur parle pas de l'abominable r�volution, qui s'�chappe soudain des esprits pour �clater dans les rues, accompagn�e parfois des hurlements de la foule et du fracas des armes.

Constatons tout d'abord que l'on fait preuve d'ignorance en imaginant entre l'�volution et la r�volution un contraste de paix et de guerre, de douceur et de violence. Des r�volutions peuvent s'accomplir pacifiquement, par suite d'un changement soudain du milieu, entra�nant une volte-face dans les int�r�ts ; de m�me des �volutions peuvent �tre fort laborieuses, entrem�l�es de guerres et de pers�cutions. Si le mot d'�volution est accept� volontiers par ceux-l� m�me qui voient les r�volutionnaires avec horreur, c'est qu'ils ne se rendent point compte de sa valeur, car de la chose elle-m�me ils ne veulent � aucun prix. Ils parlent bien du progr�s en termes g�n�raux, mais ils repoussent le progr�s en particulier. Ils trouvent que la soci�t� actuelle, toute mauvaise qu'elle est et qu'ils la voient eux-m�mes, est bonne � conserver ; il leur suffit qu'elle r�alise leur id�al : richesse, pouvoir, consid�ration bien-�tre. Puisqu'il y a des riches et des pauvres, des puissants et des sujets, des ma�tres et des serviteurs, des C�sars qui ordonnent le combat et des gladiateurs qui vont mourir, les gens avis�s n'ont qu'� se mettre du c�t� des riches et des ma�tres, � se faire les courtisans des C�sars. Cette soci�t� donne du pain, de l'argent, des places, des honneurs, eh bien ! que les hommes d'esprit s'arrangent de mani�re � prendre leur part, et la plus large possible, de tous les pr�sents du destin ! Si quelque bonne �toile, pr�sidant a leur naissance, les a dispens�s de toute lutte en leur donnant pour h�ritage le n�cessaire et le superflu, de quoi se plaindraient-ils ? Ils cherchent � se persuader que tout le monde est aussi satisfait qu'ils le sont eux-m�mes : pour l'homme repu, tout le monde a bien d�n�. Quant � l'�go�ste que la soci�t� n'a pas richement loti d�s son berceau et qui, pour lui-m�me, est m�content de l'�tat des choses, du moins peut-il esp�rer de conqu�rir sa place par l'intrigue ou par la flatterie, par un heureux coup du sort ou m�me par un travail acharn� mis au service des puissants. Comment s'agirait-il pour lui d'�volution sociale ? �voluer vers la fortune est sa seule ambition ! Loin de rechercher la justice pour tous, il lui suffit de viser au privil�ge pour sa propre personne.

Il est cependant des esprits timor�s qui croient honn�tement � l'�volution des id�es, qui esp�rent vaguement dans une transformation correspondante des choses, et qui n�anmoins, par un sentiment de peur instinctive, presque physique, veulent, au moins de leur vivant, �viter toute r�volution. Ils l'�voquent et la conjurent en m�me temps : ils critiquent la soci�t� pr�sente et r�vent de la soci�t� future comme si elle devait appara�tre soudain, par une sorte de miracle, sans que le moindre craquement de rupture se produise entre le monde pass� et le monde futur. �tres incomplets, ils n'ont que le d�sir, sans avoir la pens�e ; ils imaginent, mais ils ne savent point vouloir. Appartenant aux deux mondes � la fois, ils sont fatalement condamn�s � les trahir l'un et l'autre : dans la soci�t� des conservateurs, ils sont un �l�ment de dissolution par leurs id�es et leur langage ; dans celle des r�volutionnaires, ils deviennent r�acteurs � outrance, abjurant leurs instincts de jeunesse et, comme le chien dont parle l'�vangile �retournant � ce qu'ils avaient vomi�. C'est ainsi que, pendant la R�volution, les d�fenseurs les plus ardents de l'ancien r�gime furent ceux qui jadis l'avaient poursuivi de leurs ris�es : de pr�curseurs, ils devinrent ren�gats. Ils s'apercevaient trop tard, comme les inhabiles magiciens de la l�gende, qu'ils avaient d�cha�n� une force trop redoutable pour leur faible volont�, pour leurs timides mains.

Une autre classe d'�volutionnistes est celle des gens qui dans l'ensemble des changements � accomplir n'en voient qu'un seul et se vouent strictement. m�thodiquement, � sa r�alisation, sans se pr�occuper des autres transformations sociales. Ils ont limit�, born� d'avance leur champ de travail. Quelques-uns, gens habiles, ont voulu de cette mani�re se mettre en paix avec leur conscience et travailler pour la r�volution future sans danger pour eux-m�mes. Sous pr�texte de consacrer leurs efforts � une r�forme de r�alisation prochaine, ils perdent compl�tement de vue tout id�al sup�rieur et l'�cartent m�me avec col�re afin qu'on ne les soup�onne pas de le partager. D'autres, plus honn�tes ou tout � fait respectables, m�me vaguement utiles � l'ach�vement du grand �uvre, sont ceux qui en effet n'ont, par �troitesse d'esprit, qu'un seul progr�s en vue. La sinc�rit� de leur pens�e et de leur conduite les place au-dessus de la critique : nous les disons nos fr�res, tout en reconnaissant avec chagrin combien est �troit le champ de lutte dans lequel ils sont cantonn�s et comment, par leur unique et sp�ciale col�re contre un seul abus, ils semblent tenir pour justes toutes les autres iniquit�s.

Je ne parle pas de ceux qui ont pris pour objectifs, d'ailleurs excellents, soit la r�forme de l'orthographe, soit la r�glementation de l'heure ou le changement du m�ridien, soit encore la suppression des corsets ou des bonnets � poil ; mais il est des propagandes plus s�rieuses qui ne pr�tent point au ridicule et qui demandent chez leurs protagonistes courage, pers�v�rance et d�vouement. D�s qu'il y a chez les novateurs droiture parfaite, ferveur du sacrifice, m�pris du danger, le r�volutionnaire leur doit en �change sympathie et respect. Ainsi quand nous voyons une femme pure de sentiments, noble de caract�re, intacte de tout scandale devant l'opinion, descendre vers la prostitu�e et lui dire : �Tu es ma s�ur ; je viens m'allier avec toi pour lutter contre l'agent des m�urs qui t'insulte et met la main sur ton corps, contre le m�decin de la police qui te fait appr�hender par des argousins et te viole par sa visite, contre la soci�t� tout enti�re qui te m�prise et te foule aux pieds�, nul de nous ne s'arr�te � des consid�rations g�n�rales pour marchander son respect � la vaillante �volutionniste en lutte contre l'impudicit� du monde officiel. Sans doute, nous pourrions lui dire que toutes les r�volutions se tiennent, que la r�volte de l'individu contre l'�tat embrasse la cause du for�at ou de tout autre r�prouv�, aussi bien que celle de la prostitu�e ; mais nous n'en restons pas moins saisis d'admiration pour ceux qui combattent le bon combat dans cet �troit champ clos. De m�me nous tenons pour des h�ros tous ceux qui, dans n'importe quel pays, en n'importe quel si�cle, ont su se d�vouer sans arri�re-pens�e pour une cause commune, si peu large que f�t leur horizon ! Que chacun de nous les salue avec �motion et qu'il se dise : �Sachons les �galer sur notre champ de bataille, bien autrement vaste, qui comprend la terre enti�re !�

En effet, l'�volution embrasse l'ensemble des choses humaines et la r�volution doit l'embrasser aussi, bien qu'il n'y ait pas toujours un parall�lisme �vident dans les �v�nements partiels dont se compose l'ensemble de la vie des soci�t�s. Tous les progr�s sont solidaires, et nous les d�sirons tous dans la mesure de nos connaissances et de notre force : progr�s sociaux et politiques, moraux et mat�riels, de science, d'art ou d'industrie. �volutionnistes en toutes choses, nous sommes �galement r�volutionnaires en tout, sachant que l'histoire m�me n'est que la s�rie des accomplissements, succ�dant � celle des pr�parations. La grande �volution intellectuelle, qui �mancipe les esprits, a pour cons�quence logique l'�mancipation, en fait, des individus dans tous leurs rapports avec les autres individus.

On peut dire ainsi que l'�volution et la r�volution sont les deux actes successifs d'un m�me ph�nom�ne, l'�volution pr�c�dant la r�volution, et celle-ci pr�c�dant une �volution nouvelle, m�re de r�volutions futures. Un changement peut-il se faire sans amener de soudains d�placements d'�quilibre dans la vie ? La r�volution ne doit-elle pas n�cessairement succ�der � l'�volution, de m�me que l'acte succ�de � la volont� d'agir ? L'un et l'autre ne diff�rent que par l'�poque de leur apparition. Qu'un �boulis barre une rivi�re, les eaux s'amassent peu � peu au-dessus de l'obstacle, et un lac se forme par une lente �volution ; puis tout � coup une infiltration se produira dans la digue d'aval, et la chute d'un caillou d�cidera du cataclysme : le barrage sera violemment emport� et le lac vid� redeviendra rivi�re. Ainsi aura lieu une petite r�volution terrestre.

Si la r�volution est toujours en retard sur l'�volution, la cause en est � la r�sistance des milieux : l'eau d'un courant bruit entre ses rivages parce que ceux-ci la retardent dans sa marche ; la foudre roule dans le ciel parce que l'atmosph�re s'est oppos�e � l'�tincelle sortie du nuage. Chaque transformation de la mati�re, chaque r�alisation d'id�e est, dans la p�riode m�me du changement, contrari�e par l'inertie du milieu, et le ph�nom�ne nouveau ne peut s'accomplir que par un effort d'autant plus violent ou par une force d'autant plus puissante, que la r�sistance est plus grande. Herder parlant de la R�volution fran�aise l'a d�j� dit : �La semence tombe dans la terre, longtemps elle para�t morte, puis tout � coup elle pousse son aigrette, d�place la terre dure qui la recouvrait, fait violence � l'argile ennemie, et la voil� qui devient plante, qui fleurit et m�rit son fruit�. Et l'enfant, comment na�t-il ? Apr�s avoir s�journ� neuf mois dans les t�n�bres du ventre maternel, c'est aussi avec violence qu'il s'�chappe en d�chirant son enveloppe, et par fois m�me en tuant sa m�re. Telles sont les r�volutions, cons�quences n�cessaires des �volutions qui les ont pr�c�d�es.

Les formules proverbiales sont fort dangereuses, car on prend volontiers l'habitude de les r�p�ter machinalement, comme pour se dispenser de r�fl�chir. C'est ainsi qu'on rab�che partout le mot de Linn� : �Non facit saltus natura �. Sans doute �la nature ne fait pas de sauts�, mais chacune de ses �volutions s'accomplit par un d�placement de forces vers un point nouveau. Le mouvement g�n�ral de la vie dans chaque �tre en particulier et dans chaque s�rie d'�tres ne nous montre nulle part une continuit� directe, mais toujours une succession indirecte, r�volutionnaire, pour ainsi dire. La branche ne s'ajoute pas en longueur � une autre branche. La fleur n'est pas le prolongement de la feuille, ni le pistil celui de l'�tamine, et l'ovaire diff�re des organes qui lui ont donn� naissance. Le fils n'est pas la continuation du p�re ou de la m�re, mais bien un �tre nouveau. Le progr�s se fait par un changement continuel des points de d�part pour chaque individu distinct. De m�me pour les esp�ces. L'arbre g�n�alogique des �tres est, comme l'arbre lui-m�me, un ensemble de rameaux dont chacun trouve sa force de vie, non dans le rameau pr�c�dent, mais dans la s�ve originaire Pour les grandes �volutions historiques, il n'en est pas autrement. Quand les anciens cadres, les formes trop limit�es de l'organisme, sont devenus insuffisants, la vie se d�place pour se r�aliser en une formation nouvelle. Une r�volution s'accomplit.


II.

Toutefois les r�volutions ne sont pas n�cessairement un progr�s, de m�me que les �volutions ne sont pas toujours orient�es vers la justice. Tout change, tout se meut dans la nature d'un mouvement �ternel, mais s'il y a progr�s il peut y avoir aussi recul, et si les �volutions tendent vers un accroissement de vie, il y en a d'autres qui tendent vers la mort. L'arr�t est impossible, il faut se mouvoir dans un sens ou dans un autre, et le r�actionnaire endurci, le lib�ral douce�tre qui poussent des cris d'effroi au mot de r�volution, marchent quand m�me vers une r�volution, la derni�re, qui est le grand repos. La maladie, la s�nilit�, la gangr�ne sont des �volutions au m�me titre que la pubert�. L'arriv�e des vers dans le cadavre, comme le premier vagissement de l'enfant, indique qu'une r�volution s'est faite. La physiologie, l'histoire, sont l� pour nous montrer qu'il est des �volutions qui s'appellent d�cadence et des r�volutions qui sont la mort.

L'histoire de l'humanit�, bien qu'elle ne nous soit � demi connue que pendant une courte p�riode de quelques milliers d'ann�es, nous offre d�j� des exemples sans nombre de peuplades et de peuples, de cit�s et d'empires qui ont mis�rablement p�ri � la suite de lentes �volutions entra�nant leur chute. Multiples sont les faits de tout ordre qui ont pu d�terminer ces maladies de nations, de races enti�res. Le climat et le sol peuvent avoir empir�, comme il est arriv� certainement pour de vastes �tendues dans l'Asie centrale, o� lacs et fleuves se sont dess�ch�s, o� des efflorescences salines ont recouvert des terrains jadis fertiles. Les invasions de hordes ennemis ont ravag� certaines contr�es, tellement � fond qu'elles en rest�rent d�sol�es � jamais. Cependant mainte nation a pu refleurir apr�s la conqu�te et les massacres, m�me apr�s des si�cles d'oppression : si elle retombe dans la barbarie ou meurt compl�tement, c'est en elle et dans sa constitution intime, non dans les circonstances ext�rieures, qu'il faut surtout chercher les raisons de sa r�gression et de sa ruine. Il existe une cause majeure, la cause des causes, r�sumant l'histoire de la d�cadence. C'est la constitution d'une partie de la soci�t� en ma�tresse de l'autre partie, c'est l'accaparement de la terre, des capitaux, du pouvoir, de l'instruction, des honneurs par un seul ou par une aristocratie. D�s que la foule imb�cile n'a plus le ressort de la r�volte contre ce monopole d'un petit nombre d'hommes, elle est virtuellement morte ; sa disparition n'est qu'une affaire de temps. La peste noire arrive bient�t pour nettoyer cet inutile pullulement d'individus sans libert�. Les massacreurs accourent de l'Orient ou de l'Occident, et le d�sert se fait � la place des cit�s immenses. Ainsi moururent l'Assyrie et l'�gypte, ainsi s'effondra la Perse, et quand tout l'Empire romain appartint � quelques grands propri�taires, le barbare eut bient�t remplac� le prol�taire asservi.

Il n'est pas un �v�nement qui ne soit double, � la fois un ph�nom�ne de mort et un ph�nom�ne de renouveau, c'est-�-dire la r�sultante d'�volutions de d�cadence et de progr�s. Ainsi la chute de Rome constitue, dans son immense complexit�, tout un ensemble de r�volutions correspondant � une s�rie d'�volutions, dont les unes ont �t� funestes et les autres heureuses. Certes, ce fut un grand soulagement pour les opprim�s que la ruine de la formidable machine d'�crasement qui pesait sur le monde ; ce fut aussi � maints �gards une heureuse �tape dans l'histoire de l'humanit� que l'entr�e violente de tous les peuples du nord dans le monde de la civilisation ; de nombreux asservis retrouv�rent dans la tourmente un peu de libert� aux d�pens de leurs ma�tres ; mais les sciences, les industries p�rirent ou se cach�rent ; on cassa les statues, on br�la les biblioth�ques. Il semble, pour ainsi dire, que la cha�ne des temps se soit bris�e. Les peuples renon�aient � leur h�ritage de connaissances. Au despotisme succ�da un despotisme pire ; d'une religion morte pouss�rent les rejetons d'une religion nouvelle plus autoritaire, plus cruelle, plus fanatique ; et pendant un millier d'ann�es, une nuit d'ignorance et de sottise propag�e par les moines se r�pandit sur la terre.

De m�me, les autres mouvements historiques se pr�sentent sous deux faces, suivant les mille �l�ments qui les composent et dont les cons�quences multiples se montrent dans les transformations politiques et sociales. Aussi chaque �v�nement donne-t-il lieu aux jugements les plus divers, corr�latifs � la largeur de compr�hension ou aux pr�jug�s des historiens qui l'appr�cient. Ainsi, pour en citer un exemple fameux, le puissant �panouissement de la litt�rature fran�aise au XVIIe si�cle a �t� attribu� au g�nie de Louis XIV, parce que ce roi se trouvait sur le tr�ne � l'�poque m�me o� tant d'hommes illustres produisaient de grandes �uvres en un langage admirable : �Le regard de Louis enfantait des Corneille�. Il est vrai qu'un si�cle plus tard, personne n'osa pr�tendre que les Voltaire, les Diderot, les Rousseau devaient �galement leur g�nie et leur gloire � l'�il �vocateur de Louis XV. Toutefois � une �poque r�cente, n'avons-nous pas vu le monde britannique se pr�cipiter au devant de la Reine en lui rendant hommage de tous les �v�nements heureux, de tous les progr�s qui s'�taient accomplis sous son r�gne, comme si cette immense �volution �tait due aux m�rites particuliers de la souveraine ? Pourtant cette personne de valeur m�diocre n'eut d'autre peine que de rester assise sur le tr�ne pendant soixante longues ann�es, la Constitution m�me qu'elle �tait tenue d'observer l'ayant oblig�e � l'abstention politique pendant ce long espace de plus d'un demi-si�cle. Des millions et des millions d'hommes, press�s dans les rues, aux fen�tres, sur les �chafaudages, voulaient absolument qu'elle f�t le g�nie tout-puissant de la prosp�rit� anglaise. L'hypocrisie publique l'exigeait peut-�tre, parce que l'apoth�ose officielle de la reine-imp�ratrice permettait � la nation de s'adorer r�ellement elle-m�me. N�anmoins des voix de sujets manquaient � ce concert : on vit des fam�liques irlandais arborer le drapeau noir, et dans les cit�s de l'Inde des foules se ruer contre les palais et les casernes.

Mais il est des circonstances o� l'�loge du pouvoir para�t moins absurde, et semble m�me au premier abord compl�tement justifi�. Il peut se faire qu'un bon roi � un Marc Aur�le par exemple � un ministre aux sentiments g�n�reux, un fonctionnaire philanthrope, un despote bienfaisant en un mot, emploie son autorit� au profit de telle ou telle classe du peuple, prenne quelque mesure utile � tous, d�cr�te l'abolition d'une loi funeste, se substitue aux opprim�s pour se venger de puissants oppresseurs. Ce sont l� d'heureuses conjonctures, mais par les conditions m�mes du milieu, elles se produisent d'une mani�re exceptionnelle, car les grands ont plus d'occasions que tous autres pour abuser de leur situation, entour�s, comme ils le sont, de gens int�ress�s � leur montrer les choses sous un jour trompeur. Dussent-ils m�me se promener en d�guisement la nuit, comme Haroun al Rachid, il leur est impossible de savoir la v�rit� compl�te, et malgr� leur bon vouloir, leurs actes portent � faux, d�vi�s du but d�s le point de d�part, sous l'influence du caprice, des h�sitations, des erreurs et fautes, volontaires et involontaires, commises par les agents charg�s de la r�alisation.

Cependant il est des cas o� tr�s certainement l'�uvre des chefs, rois, princes ou l�gislateurs, se trouve franchement bonne en soi ou du moins assez pure de tout alliage ; en ces circonstances l'opinion publique, la pens�e commune, la volont� d'en bas ont forc� les souverains � l'action. Mais alors l'initiative des ma�tres n'est qu'apparente ; ils c�dent � une pression qui pourrait �tre funeste et qui cette fois est utile ; car les fluctuations de la foule se produisent aussi souvent dans le sens progressif que dans le sens r�gressif ; plus souvent m�me quand la soci�t� se trouve dans un �tat de progr�s g�n�ral. L'histoire contemporaine de l'Europe, de l'Angleterre surtout, nous offre mille exemples de mesures �quitables qui ne proviennent nullement de la bonne volont� des l�gislateurs, mais qui leur furent impos�es par la foule anonyme : le signataire d'une loi, qui en revendique le m�rite aux yeux de l'histoire, n'est en r�alit� que le simple enregistreur de d�cisions prises par le peuple, son v�ritable ma�tre. Lorsque les droits sur les c�r�ales furent abolis par les Chambres anglaises, les grands propri�taires dont les votes diminuaient leurs propres ressources ne s'�taient que tr�s p�niblement laiss� convertir � la cause du bien public ; mais, en d�pit d'eux-m�mes ils avaient fini par se conformer aux injonctions directes de la multitude. D'autre part, lorsque, en France, Napol�on III, secr�tement conseill� par Richard Cobden, �tablit quelques mesures de libre �change, il n'�tait soutenu ni par ses ministres, ni par les Chambres, ni par la masse de la nation : les lois qu'il fit voter par ordre ne devaient donc pas subsister, et ses successeurs, confiants dans l'indiff�rence du peuple, saisirent la premi�re occasion pour restaurer les pratiques de protectionnisme et presque de prohibition, au profit des riches industriels et des grands propri�taires.

Le contact de civilisations diff�rentes produit des situations complexes dans lesquelles on peut se laisser aller ais�ment � l'illusion d'attribuer au �pouvoir fort� un honneur qui revient � de tout autres causes. Ainsi l'on fait grand �tat de ce que le gouvernement britannique de l'Inde a interdit les sutti ou sacrifices de veuves sur le b�cher de leurs �poux, quand on serait en droit de s'�tonner au contraire que les autorit�s anglaises aient pendant tant d'ann�es et avec tant de mauvaises raisons r�sist� au v�u des hommes de c�ur, en Europe et dans l'Inde elle-m�me, pour la suppression de ces holocaustes ; on se demandait avec stupeur pourquoi le gouvernement se faisait le complice d'une tourbe de bourreaux immondes en n'abrogeant pas des instructions brahmaniques d�pourvues de toute sanction autre que des textes du V�da incontestablement falsifi�s. Certes, l'abolition de telles horreurs fut un bien, quoique un bien tardif, mais que de maux durent �tre attribu�s aussi � l'exercice de ce pouvoir �tut�laire�, que d'imp�ts oppressifs, que de mis�res, et, pendant les famines, combien de fam�liques, jonchant les routes de leurs cadavres !

Tout �v�nement, toute p�riode de l'histoire offrant un aspect double, il est impossible de les juger en bloc. L'exemple m�me du renouveau qui mit un terme au Moyen �ge et � la nuit de la pens�e nous montre comment deux r�volutions peuvent s'accomplir � la fois, l'une cause de d�cadence et l'autre de progr�s. La p�riode de la Renaissance, qui retrouva les monuments de l'Antiquit�, qui d�chiffra ses livres et ses enseignements, qui d�gagea la science des formules superstitieuses et lan�a de nouveau les hommes dans la voie des �tudes d�sint�ress�es, eut aussi pour cons�quence l'arr�t d�finitif du mouvement artistique spontan� qui s'�tait d�velopp� si merveilleusement pendant la p�riode des communes et des villes libres. Ce fut soudain comme un d�bordement de fleuve d�truisant les cultures des campagnes riveraines : tout dut recommencer, et combien de fois la banale imitation de l'antique rempla�a-t-elle des �uvres qui du moins avaient le m�rite d'�tre originales !

La renaissance de la science et des arts fut suivie parall�lement dans le monde religieux par la scission du christianisme � laquelle on a donn� le nom de R�forme. Il sembla longtemps naturel de voir dans cette r�volution une des crises bienfaisantes de l'humanit�, r�sum�e par la conqu�te du droit d'initiative individuelle, par l'�mancipation des esprits que les pr�tres avaient tenus dans une servile ignorance : on crut que d�sormais les hommes seraient leurs propres ma�tres, �gaux les uns des autres par l'ind�pendance de la pens�e. Mais on sait maintenant que la R�forme fut aussi la constitution d'autres �glises autoritaires, en face de l'�glise qui jusque-l� avait poss�d� le monopole de l'asservissement intellectuel. La R�forme d�pla�a les fortunes et les pr�bendes au profit du pouvoir nouveau, et de part et d'autre naquirent des ordres, j�suites et contre-j�suites, pour exploiter le peuple sous des formes nouvelles. Luther et Calvin parl�rent, � l'�gard de ceux qui ne partageaient pas leur mani�re de voir, le m�me langage d'intol�rance f�roce que les saint Dominique et les Innocent III. Comme l'Inquisition, ils firent espionner, emprisonner, �carteler, br�ler ; leur doctrine posa �galement en principe l'ob�issance aux rois et aux interpr�tes de la �parole divine�.

Sans doute, il existe une diff�rence entre le protestant et le catholique : (je parle de ceux qui le sont en toute sinc�rit�, et non par simple convenance de famille). Celui-ci est plus na�vement cr�dule, aucun miracle ne l'�tonne ; celui-l� fait un choix parmi les myst�res et tient avec d'autant plus de t�nacit� � ceux qu'il croit avoir sond�s : il voit dans sa religion une �uvre personnelle, comme une cr�ation de son g�nie. En cessant de croire, le catholique cesse d'�tre chr�tien ; tandis que d'ordinaire le protestant ratiocineur ne fait qu'entrer dans une secte nouvelle, lorsqu'il modifie ses interpr�tations de la �parole divine� : il reste disciple du Christ ; mystique inconvertissable, il garde l'illusion de ses raisonnements. Les peuples contrastent comme les individus, suivant la religion qu'ils professent et qui p�n�tre plus ou moins leur essence morale. Les protestants ont certainement plus d'initiative et plus de m�thode dans leur conduite, mais quand cette m�thode est appliqu�e au mal, c'est avec une impitoyable rigueur. Qu'on se rappelle la ferveur religieuse que mirent les Am�ricains du Nord � maintenir l'esclavage des Africains comme �institution divine !�

Autre mouvement complexe, lors de la grande �poque �volutionnaire dont la R�volution am�ricaine et la R�volution fran�aise furent les sanglantes crises - Ah ! l� du moins, semble-t-il, le changement fut tout � l'avantage du peuple, et ces grandes dates de l'histoire doivent �tre compt�es comme inaugurant la naissance nouvelle de l'humanit� ! Les conventionnels voulurent commencer l'histoire au premier jour de leur Constitution, comme si les si�cles ant�rieurs n'avaient pas exist�, et que l'homme politique p�t vraiment dater son origine de la proclamation de ses droits. Certes, cette p�riode est une grande �poque dans la vie des nations, un espoir immense se r�pandit alors par le monde, la pens�e libre prit un essor qu'elle n'avait jamais eu, les sciences se renouvel�rent, l'esprit de d�couverte agrandit � l'infini les bornes du monde, et jamais on ne vit un tel nombre d'hommes, transform�s par un id�al nouveau, faire avec plus de simplicit� le sacrifice de leur vie. Mais cette r�volution, nous le voyons maintenant, n'�tait point la r�volution de tous, elle fut celle de quelques-uns pour quelques-uns. Le droit de l'homme resta purement th�orique : la garantie de la propri�t� priv�e que l'on proclamait en m�me temps, le rendait illusoire. Une nouvelle classe de jouisseurs avides se mit � l'�uvre d'accaparement, la bourgeoisie rempla�a la classe us�e, d�j� sceptique et pessimiste, de la vieille noblesse, et les nouveau-venus s'employ�rent avec une ardeur et une science que n'avaient jamais eues les anciennes classes dirigeantes � exploiter la foule de ceux qui ne poss�daient point. C'est au nom de la libert�, de l'�galit�, de la fraternit� que se firent d�sormais toutes les sc�l�ratesses C'est pour �manciper le monde que Napol�on tra�nait derri�re lui un million d'�gorgeurs ; c'est pour faire le bonheur de leurs ch�res patries respectives que les capitalistes constituent les vastes propri�t�s, b�tissent les grandes usines, �tablissent les puissants monopoles qui r�tablissent sous une forme nouvelle l'esclavage d'autrefois.

Ainsi les r�volutions furent toujours � double effet : on peut dire que l'histoire offre en toutes choses son endroit et son revers. Ceux qui ne veulent pas se payer de mots doivent donc �tudier avec une critique attentive, interroger avec soin les hommes qui pr�tendent s'�tre d�vou�s pour notre cause. Il ne suffit pas de crier : R�volution, R�volution ! pour que nous marchions aussit�t derri�re celui qui sait nous entra�ner. Sans doute il est naturel que l'ignorant suive son instinct : le taureau affol� se pr�cipite sur un chiffon rouge et le peuple toujours opprim� se rue avec fureur contre le premier venu qu'on lui d�signe. Une r�volution quelconque a toujours du bon quand elle se produit contre un ma�tre ou contre un r�gime d'oppression ; mais si elle doit susciter un nouveau despotisme, on peut se demander s'il n'e�t pas mieux valu la diriger autrement. Le temps est venu de n'employer que des forces conscientes ; les �volutionnistes, arrivant enfin � la parfaite connaissance de ce qu'ils veulent r�aliser dans la r�volution prochaine, ont autre chose � faire qu'� soulever les m�contents et � les pr�cipiter dans la m�l�e, sans but et sans boussole.

On peut dire que jusqu'� maintenant aucune r�volution n'a �t� absolument raisonn�e, et c'est pour cela qu'aucune n'a compl�tement triomph�. Tous ces grands mouvements furent sans exception des actes presque inconscients de la part des foules qui s'y trouvaient entra�n�es, et tous, ayant �t� plus ou moins dirig�s, n'ont r�ussi que pour les meneurs habiles � garder leur sang-froid. C'est une classe qui a fait la R�forme et qui en a recueilli les avantages ; c'est une classe qui a fait la R�volution fran�aise et qui en exploite les profits, mettant en coupe r�gl�e les malheureux qui l'ont servie pour lui procurer la victoire. Et, de nos jours encore, le �Quatri�me �tat�, oubliant les paysans, les prisonniers, les vagabonds, les sans-travail, les d�class�s de toute esp�ce, ne court-il pas le risque de se consid�rer comme une classe distincte et de travailler non pour l'humanit� mais pour ses �lecteurs, ses coop�ratives et ses bailleurs de fonds.

Aussi chaque r�volution eut-elle son lendemain. La veille on poussait le populaire au combat, le lendemain on l'exhortait � la sagesse ; la veille on l'assurait que l'insurrection est le plus sacr� des devoirs, et le lendemain on lui pr�chait que �le roi est la meilleure des r�publiques�, ou que le parfait d�vouement consiste � �mettre trois mois de mis�re au service de la soci�t�, ou bien encore que nulle arme ne peut remplacer le bulletin de vote. De r�volution en r�volution le cours de l'histoire ressemble � celui d'un fleuve arr�t� de distance en distance par des �cluses. Chaque gouvernement, chaque parti vainqueur essaie � son tour d'endiguer le courant pour l'utiliser � droite et � gauche dans ses prairies ou dans ses moulins. L'espoir des r�actionnaires est qu'il en sera toujours ainsi et que le peuple moutonnier se laissera de si�cle en si�cle d�voyer de sa route, duper par d'habiles soldats, ou des avocats beaux parleurs.

Cet �ternel va-et-vient qui nous montre dans le pass� la s�rie des r�volutions partiellement avort�es, le labeur infini des g�n�rations qui se succ�dent � la peine, roulant sans cesse le rocher qui les �crase, cette ironie du destin qui montre des captifs brisant leurs cha�nes pour se laisser ferrer � nouveau, tout cela est la cause d'un grand trouble moral, et parmi les n�tres nous en avons vu qui, perdant l'espoir et fatigu�s avant d'avoir combattu, se croisaient les bras, et se livraient au destin, abandonnant leurs fr�res. C'est qu'ils ne savaient pas ou ne savaient qu'� demi : ils ne voyaient pas encore nettement le chemin qu'ils avaient � suivre, ou bien ils esp�raient s'y faire transporter par le sort comme un navire dont un vent favorable gonfle les voiles : ils essayaient de r�ussir, non par la connaissance des lois naturelles ou de l'histoire, non de par leur tenace volont�, mais de par la chance ou de vagues d�sirs, semblables aux mystiques qui, tout en marchant sur la terre, s'imaginent �tre guid�s par une �toile brillant au ciel.

Des �crivains qui se complaisent dans le sentiment de leur sup�riorit� et que les agitations de la multitude emplissent d'un parfait m�pris condamnent l'humanit� � se mouvoir ainsi en un cercle sans issue et sans fin. D'apr�s eux, la foule, � jamais incapable de r�fl�chir, appartient d'avance aux d�magogues, et ceux-ci, suivant leur int�r�t, dirigeront les masses d'action en r�action, puis de nouveau en sens inverse. En effet, de la multitude des individus press�s les uns sur les autres se d�gage facilement une �me commune enti�rement subjugu�e par une m�me passion, se laissant aller aux m�mes cris d'enthousiasme ou aux m�mes vocif�rations, ne formant plus qu'un seul �tre aux mille voix fr�n�tiques d'amour ou de haine. En quelques jours, en quelques heures, le remous des �v�nements entra�ne la m�me foule aux manifestations les plus contraires d'apoth�ose ou de mal�diction. Ceux d'entre nous qui ont combattu pour la Commune connaissent ces effrayants ressacs de la houle humaine. Au d�part pour les avant-postes, on nous suivait de salutations touchantes, des larmes d'admiration brillaient dans les yeux de ceux qui nous acclamaient, les femmes agitaient leurs mouchoirs tendrement. Mais quel accueil fut celui des h�ros de la veille qui, apr�s avoir �chapp� au massacre, revinrent comme prisonniers entre deux haies de soldats ! En maint quartier, le populaire se composait des m�mes individus ; mais quel contraste absolu dans ses sentiments et son attitude ! Quel ensemble de cris et de mal�dictions ! Quelle f�rocit� dans les paroles de haine. �� mort ! � mort ! � la mitrailleuse ! Au moulin � caf� ! � la guillotine !�

Toutefois il y a foule et foule, et suivant les impulsions re�ues, la conscience collective, qui se compose des mille consciences individuelles, reconna�t plus ou moins clairement, � la nature de son �motion, si l'�uvre accomplie a �t� vraiment bonne. D'ailleurs, il est certain que le nombre des hommes qui gardent leur individualit� fi�re et qui restent eux-m�mes, avec leurs convictions personnelles, leur ligne de conduite propre, augmente en proportion du progr�s humain. Parfois ces hommes, dont les pens�es concordent ou du moins se rapprochent les unes des autres, sont assez nombreux pour constituer � eux seuls des assembl�es o� les paroles, o� les volont�s se trouvent d'accord ; sans doute, les instincts spontan�s, les coutumes irr�fl�chies peuvent encore s'y faire jour, mais ce n'est que pour un temps et la dignit� personnelle reprend le dessus. On a vu de ces r�unions respectueuses d'elles-m�mes, bien diff�rentes des masses hurlantes qui s'avilissent jusqu'� la bestialit�. Par le nombre elles ont l'apparence de la foule, mais par la tenue, elles sont des groupements d'individus, qui restent bien eux-m�mes par la conviction personnelle, tout en constituant dans l'ensemble un �tre sup�rieur, conscient de sa volont�, r�solu dans son �uvre. On a souvent compar� les foules � des arm�es, qui, suivant les circonstances, sont port�es par la folie collective de l'h�ro�sme ou dispers�es par la terreur panique, mais il ne manque pas d'exemples dans l'histoire, de batailles dans lesquelles des hommes r�solus, convaincus, lutt�rent jusqu'� la fin en toute conscience et fermet� de vouloir.

Certainement les oscillations des foules continuent de se produire, mais dans quelle mesure : c'est aux �v�nements � nous le dire. Pour constater le progr�s, il faudrait conna�tre de combien la proportion des hommes qui pensent et se tracent une ligne de conduite, sans se soucier des applaudissements ni des hu�es, s'est accrue pendant le cours de l'histoire. Pareille statistique est d'autant plus impossible que, m�me parmi les novateurs, il en est beaucoup qui le sont en paroles seulement et se laissent aller � l'entra�nement des compagnons jeunes de pens�e qui les entourent. D'autre part, le nombre est grand de ceux qui, par attitude, par vanit�, feignent de se dresser comme des rocs en travers du courant des si�cles et qui pourtant perdent pied, changeant sans le vouloir de penser et de langage. Quel est aujourd'hui l'homme qui, dans une conversation sinc�re, n'est pas oblig� de s'avouer plus ou moins socialiste ? Par cela seul qu'il cherche � se rendre compte des arguments de l'adversaire, il est en toute probit� oblig� de les comprendre, de les partager dans une certaine mesure, de les classer dans la conception g�n�rale de la soci�t�, qui r�pond � son id�al de perfection. La logique m�me l'oblige � sertir les id�es d'autrui dans les siennes.

Chez nous r�volutionnaires, un ph�nom�ne analogue doit s'accomplir ; nous aussi, nous devons arriver � saisir en parfaite droiture et sinc�rit� toutes les id�es de ceux que nous combattons ; nous avons � les faire n�tres, mais pour leur donner leur v�ritable sens. Tous les raisonnements de nos interlocuteurs attard�s aux th�ories surann�es se classent naturellement � leur vraie place, dans le pass�, non dans l'avenir. Ils appartiennent � la philosophie de l'histoire.


III.

La p�riode du pur instinct est d�pass�e maintenant : les r�volutions ne se feront plus au hasard, parce que les �volutions sont de plus en plus conscientes et r�fl�chies. De tout temps, l'animal ou l'enfant cri�rent quand on les frappa et r�pondirent par le geste ou le coup ; la sensitive aussi replie ses feuilles quand un mouvement les offense ; mais il y a loin de ces r�voltes spontan�es � la lutte m�thodique et s�re contre l'oppression. Les peuples voyaient autrefois les �v�nements se succ�der sans y chercher un ordre quelconque, mais ils apprennent � en conna�tre l'encha�nement, ils en �tudient l'inexorable logique et commencent � savoir qu'ils ont �galement � suivre une ligne de conduite pour se reconqu�rir. La science sociale, qui enseigne les causes de la servitude, et par contrecoup, les moyens de l'affranchissement, se d�gage peu � peu du chaos des opinions en conflit.

Le premier fait mis en lumi�re par cette science est que nulle r�volution ne peut se faire sans �volution pr�alable. Certes, l'histoire ancienne nous raconte par millions ce que l'on appelle des �r�volutions de palais, c'est-�-dire le remplacement d'un roi par un autre roi, d'un ministre ou d'une favorite par un autre conseiller ou par une nouvelle ma�tresse. Mais de pareils changements, n'ayant aucune importance sociale et ne s'appliquant en r�alit� qu'� de simples individus, pouvaient s'accomplir sans que la masse du peuple e�t la moindre pr�occupation de l'�v�nement ou de ses cons�quences : il suffisait que l'on trouv�t un sicaire avec un poignard bien affil�, et le tr�ne avait un nouvel occupant. Sans doute, le caprice royal pouvait alors entra�ner le royaume et la foule des sujets en des aventures impr�vues, mais le peuple, accoutum� � l'ob�issance et � la r�signation, n'avait qu'� se conformer aux vell�it�s d'en haut : il ne s'ing�rait point � �mettre un avis sur des affaires qui lui semblaient immesurablement sup�rieures � son humble comp�tence. De m�me, dans le pays que se disputaient deux familles rivales avec leur client�le aristocratique et bourgeoise, des r�volutions apparentes pouvaient se produire � la suite d'un massacre : telle conjuration de meurtriers favoris�s par la chance d�pla�ait le si�ge et modifiait le personnel du gouvernement ; mais qu'importait au peuple opprim� ? Enfin, dans un �tat o� la base du pouvoir se trouvait d�j� quelque peu �largie par l'existence de classes se disputant la supr�matie, au-dessus de toute une foule sans droit, d'avance condamn�e � subir la loi de la classe victorieuse, le combat des rues, l'�rection des barricades et la proclamation d'un gouvernement provisoire � l'h�tel de ville �taient encore possibles.

Mais de nouvelles tentatives en ce sens ne sauraient r�ussir dans nos villes transform�es en camps retranch�s et domin�es par des casernes qui sont des citadelles, et d'ailleurs les derni�res �r�volutions� de ce genre n'ont abouti qu'� un succ�s temporaire. C'est ainsi qu'en 1848 la France ne marcha que d'un pas boiteux � la suite de ceux qui avaient proclam� la R�publique, sans savoir ce qu'ils entendaient par le mot, et saisit la premi�re occasion pour faire volte-face. La masse des paysans, qui n'avait pas �t� consult�e, mais qui n'en arriva pas moins � exprimer sa pens�e, sourde, ind�cise, informe, d�clara d'une fa�on suffisamment claire que son �volution n'�tant point accomplie, elle ne voulait pas d'une r�volution, qui se trouvait par cela m�me n�e avant terme ; trois mois s'�taient � peine accomplis depuis l'explosion que la masse �lectorale r�tablissait sous une forme traditionnelle le r�gime coutumier auquel son �me d'esclave �tait encore habitu�e : telle une b�te de somme qui tend au fardeau son �chine endolorie. De m�me, la �r�volution� de la Commune, si admirablement justifi�e et rendue n�cessaire par les circonstances, ne pouvait �videmment triompher, car elle s'�tait faite seulement par une moiti� de Paris et n'avait en France que l'appui des villes industrielles : le reflux la noya dans un d�luge, un d�luge de sang.

Il ne suffit donc plus de r�p�ter les vieilles formules, Vox populi, vox Dei, et de pousser des cris de guerre en faisant claquer des drapeaux au vent. La dignit� du citoyen peut exiger de lui, en telle ou telle conjoncture, qu'il dresse des barricades et qu'il d�fende sa terre, sa ville ou sa libert� ; mais qu'il ne s'imagine point r�soudre la moindre question par le hasard des balles. C'est dans les t�tes et dans les c�urs que les transformations ont � s'accomplir avant de tendre les muscles et de se changer en ph�nom�nes historiques. Toutefois ce qui est vrai de la r�volution progressive l'est �galement de la r�volution r�gressive ou contre-r�volution. Certes, un parti qui s'est empar� du gouvernement, une classe qui dispose des fonctions, des honneurs, de l'argent, de la force publique, peut faire un tr�s grand mal et contribuer dans une certaine mesure au recul de ceux dont elle a usurp� la direction : n�anmoins elle ne profitera de sa victoire que dans les limites trac�es par la moyenne de l'opinion publique : il lui arrivera m�me de ne pas risquer l'application des mesures d�cr�t�es et des lois vot�es par les assembl�es qui sont � sa discr�tion. L'influence du milieu, morale et intellectuelle, s'exerce constamment sur la soci�t� dans son ensemble, aussi bien sur les hommes avides de domination que sur la foule r�sign�e des asservis volontaires, et en vertu de cette influence les oscillations qui se font de part et d'autre, des deux c�t�s de l'axe, ne s'en �cartent jamais que faiblement.

Toutefois, et c'est l� encore un enseignement de l'histoire contemporaine, cet axe lui-m�me se d�place incessamment par l'effet des mille et mille changements partiels survenus dans les cerveaux humains. C'est � l'individu lui-m�me, c'est-�-dire � la cellule primordiale de la soci�t� qu'il faut en revenir pour trouver les causes de la transformation g�n�rale avec ses mille alternatives suivant les temps et les lieux. Si d'une part nous voyons l'homme isol� soumis � l'influence de la soci�t� tout enti�re avec sa morale traditionnelle, sa religion, sa politique, d'autre part nous assistons au spectacle de l'individu libre qui, si limit� qu'il soit dans l'espace et dans la dur�e des �ges, r�ussit n�anmoins � laisser son empreinte personnelle sur le monde qui l'entoure, � le modifier d'une fa�on d�finitive par la d�couverte d'une loi, par l'accomplissement d'une �uvre, par l'application d'un proc�d�, quelquefois m�me par une belle parole que l'univers n'oubliera point. Il est facile de retrouver distinctement dans l'histoire la trace de milliers et de milliers de h�ros que l'on sait avoir personnellement coop�r� d'une mani�re efficace au travail collectif de la civilisation.

La tr�s grande majorit� des hommes se compose d'individus qui se laissent vivre sans effort comme vit une plante et qui ne cherchent aucunement � r�agir soit en bien, soit en mal, sur le milieu dans lequel ils baignent comme une goutte d'eau dans l'Oc�an. Sans que l'on veuille grandir ici la valeur propre de l'homme devenu conscient de ses actions et r�solu � employer sa force dans le sens de son id�al, il est certain que cet homme repr�sente tout un monde en comparaison de mille autres qui vivent dans la torpeur d'une demi-ivresse ou dans le sommeil absolu de la pens�e et qui cheminent sans la moindre r�volte int�rieure dans les rangs d'une arm�e ou dans une procession de p�lerins. A un moment donn�, la volont� d'un homme peut se mettre en travers du mouvement panique de tout un peuple. Certaines morts h�ro�ques sont parmi les grands �v�nements de l'histoire des nations, mais combien plus important fut le r�le des existences consacr�es au bien public !

C'est ici qu'il s'agit de distinguer avec soin, car l'�quivoque est facile, et quand on parle des �meilleurs�, on se laisse ais�ment entra�ner � rapprocher ce mot de celui d'�aristocratie�, pris dans son sens usuel. Nombre d'�crivains et d'orateurs, surtout parmi ceux qui appartiennent � la classe dans laquelle se recrutent les d�tenteurs du pouvoir, parlent volontiers de la n�cessit� d'appeler � la direction des soci�t�s un groupe d'�lite, comparable au cerveau dans l'organisme humain. Mais quel est ce �groupe d'�lite�, � la fois intelligent et fort, qui pourra sans pr�tentions garder en ses mains le gouvernement des peuples ? Il va sans dire : tous ceux qui r�gnent et commandent, rois, princes, ministres et d�put�s, ramenant avec complaisance le regard sur leur propre personne, r�pondent en toute na�vet� : �C'est nous qui sommes l'�lite ; nous qui repr�sentons la substance c�r�brale du grand corps politique�. Am�re d�rision que cette arrogance de l'aristocratie officielle, s'imaginant constituer la r�elle aristocratie de la pens�e, de l'initiative, de l'�volution intellectuelle et morale ! C'est plut�t le contraire qui est vrai ou qui du moins renferme la plus forte part de v�rit� : maintes fois l'aristocratie m�rita le nom de �kakistocratie�, dont L�opold de Ranke se sert dans son histoire. Que dire, par exemple, de cette aristocratie de prostitu�s et de prostitu�es qui se pressait dans les petites maisons de Louis XV, et, dans l'�poque contemporaine, de cette fine fleur de la noblesse fran�aise, qui r�cemment, pour �chapper plus vite � l'incendie d'un bazar, se fit jour � coups de cannes, � coups de bottes, sur la figure et dans le ventre des femmes !

Sans doute ceux qui disposent de la fortune ont plus de facilit� que d'autres pour �tudier et pour s'instruire, mais ils en ont aussi beaucoup plus pour se pervertir et se corrompre. Un personnage adul�, comme l'est toujours un ma�tre, qu'il soit empereur ou chef de bureau, risque fort d'�tre tromp�, et par cons�quent de ne jamais savoir les choses dans leurs proportions v�ritables. Il risque surtout d'avoir la vie trop facile, de ne pas apprendre � lutter en personne et de se laisser aller �go�stement � tout attendre des autres ; il est aussi menac� de tomber dans la crapule �l�gante ou m�me grossi�re, tant la tourbe des vices se lance autour de lui comme une bande de chacals autour d'une proie. Et plus il se d�grade, plus il est grandi � ses propres yeux par les flatteries int�ress�es : devenu brute, il peut se croire dieu ; dans la boue il est en pleine apoth�ose.

Et quels sont ceux qui se ruent vers le pouvoir pour remplacer cette �lite de naissance ou de fortune par une nouvelle �lite, soi-disant de l'intelligence ? Que sont ces politiciens, habiles � flatter non plus les rois, mais la foule ? Un des adversaires du socialisme, un d�fenseur de ce que l'on appelle les �bons principes�, M. Leroy-Beaulieu, va nous r�pondre au sujet de cette aristocratie de renfort en termes qui, venant d'un anarchiste, para�traient beaucoup trop violents et r�ellement injustes : �Les politiciens contemporains � tous les degr�s, dit-il, depuis les conseillers municipaux des villes jusqu'aux ministres, repr�sentent, pris en masse, et la part faite de quelques exceptions, une des classes les plus viles et les plus born�es de sycophantes et de courtisans qu'ait jamais connues l'humanit�. Leur seul but est de flatter bassement et de d�velopper tous les pr�jug�s populaires, qu'ils partagent d'ailleurs vaguement pour la plupart, n'ayant jamais consacr� un instant de leur vie � la r�flexion et � l'observation�.

D'ailleurs, la preuve par excellence que les deux �aristocraties�, l'une qui d�tient ou brigue le pouvoir, et l'autre qui se compose r�ellement des �meilleurs�, ne sauraient jamais �tre confondues, l'histoire nous la fournit en pages de sang. Consid�r�es dans leur ensemble, les annales humaines peuvent �tre d�finies comme le r�cit d'une lutte �ternelle entre ceux qui, ayant �t� �lev�s au rang de ma�tres, jouissent de la force acquise par les g�n�rations, et ceux qui naissent, pleins d'�lan et d'enthousiasme, � la force cr�atrice. Les deux groupes de �meilleurs� sont en guerre, et la profession historique des premiers fut toujours de pers�cuter, d'asservir, de tuer les autres. C'�taient les �meilleurs� officiels, les dieux eux-m�mes, qui clou�rent Prom�th�e sur un roc du Caucase, et depuis cette �poque mythique, ce sont toujours des meilleurs, empereurs, papes, magistrats, qui emprisonn�rent, tortur�rent, br�l�rent les novateurs et qui maudirent leurs ouvrages. Le bourreau fut toujours attach� au service de ces �bons� par excellence.

Ils trouvent aussi des savants pour plaider leur cause. En dehors de la foule anonyme qui ne cherche point � penser et qui se conforme simplement � la civilisation coutumi�re, il est des hommes d'instruction et de talent qui se font les th�oriciens du conservatisme absolu, sinon du retour en arri�re, et qui cherchent � maintenir la soci�t� sur place, � la fixer, pour ainsi dire, comme s'il �tait possible d'arr�ter la force de projection d'un globe lanc� dans l'espace. Ces mison�istes �ha�sseurs du nouveau�, voient autant de fous dans tous les novateurs, c'est-�-dire dans les hommes de pens�e et d'id�al ; ils poussent l'amour de la stabilit� sociale jusqu'� signaler comme des criminels politiques tous ceux qui critiquent les choses existantes, tous ceux qui s'�lancent vers l'inconnu ; et pourtant ils avouent que lorsqu'une id�e nouvelle a fini par l'emporter dans l'esprit de la majorit� des hommes, on doit s'y conformer pour ne pas devenir r�volutionnaire en s'opposant au consentement universel. Mais en attendant cette r�volution in�vitable, ils demandent que les �volutionnaires soient trait�s comme des criminels, que l'on punisse aujourd'hui des actions qui demain seront lou�es comme les produits de la plus pure morale : ils eussent fait boire la cigu� � Socrate, men� Jean Huss au b�cher ; � plus forte raison eussent-ils guillotin� Babeuf, car de nos jours, Babeuf serait encore un novateur ; ils nous vouent � toutes les fureurs de la vindicte sociale, non parce que nous avons tort, mais parce que nous avons raison trop t�t. Nous vivons en un si�cle d'ing�nieurs et de soldats, pour lesquels tout doit �tre trac� � la ligne et au cordeau. �L'alignement !� tel est le mot d'ordre de ces pauvres d'esprit qui ne voient la beaut� que dans la sym�trie, la vie que dans la rigidit� de la mort.


IV.

�L'�mancipation des travailleurs sera l'�uvre des travailleurs eux-m�mes�, dit la d�claration de principes de l'�Internationale�. Cette parole est vraie dans son sens le plus large. S'il est certain que toujours des hommes dits �providentiels� ont pr�tendu faire le bonheur des peuples, il n'est pas moins av�r� que tous les progr�s humains ont �t� accomplis gr�ce � la propre initiative de r�volt�s ou de citoyens d�j� libres. C'est donc � nous-m�mes qu'il incombe de nous lib�rer, nous tous qui nous sentons opprim�s de quelque mani�re que ce soit et qui restons solidaires de tous les hommes l�s�s et souffrants en toutes les contr�es du monde. Mais pour combattre, il faut savoir. Il ne suffit plus de se lancer furieusement dans la bataille, comme des Cimbres et des Teutons, en meuglant sous son bouclier ou dans une corne d'aurochs ; le temps est venu de pr�voir, de calculer les p�rip�ties de la lutte, de pr�parer scientifiquement la victoire qui nous donnera la paix sociale. La condition premi�re du triomphe est d'�tre d�barrass� de notre ignorance : il nous faut conna�tre tous les pr�jug�s � d�truire, tous les �l�ments hostiles � �carter, tous les obstacles � franchir, et d'autre part, n'ignorer aucune des ressources dont nous pouvons disposer, aucun des alli�s que nous donne l'�volution historique.

Nous voulons savoir. Nous n'admettons pas que la science soit un privil�ge, et que des hommes perch�s sur une montagne comme Mo�se, sur un tr�ne comme le sto�cien Marc Aur�le, sur un Olympe ou sur un Parnasse en carton, ou simplement sur un fauteuil acad�mique, nous dictent des lois en se targuant d'une connaissance sup�rieure des lois �ternelles. Il est certain que parmi les gens qui pontifient dans les hauteurs, il en est qui peuvent traduire convenablement le chinois, lire les cartulaires des temps carolingiens ou diss�quer l'appareil digestif des punaises ; mais nous avons des amis qui savent en faire autant et ne pr�tendent pas pour cela au droit de nous commander. D'ailleurs, l'admiration que nous �prouvons pour ces grands hommes ne nous emp�che nullement de discuter en toute libert� les paroles qu'ils daignent nous adresser de leur firmament. Nous n'acceptons pas de v�rit� promulgu�e : nous la faisons n�tre d'abord par l'�tude et par la discussion, et nous apprenons � rejeter l'erreur, e�t-elle un millier d'estampilles et de brevets. Que de fois en effet, le peuple ignorant a-t-il d� reconna�tre que ses savants �ducateurs n'avaient d'autre science � lui enseigner que celle de marcher paisiblement et joyeusement � l'abattoir, comme ce b�uf des f�tes que l'on couronne de guirlandes en papier dor� !

Des professeurs cousus de dipl�mes nous ont complaisamment fait valoir les avantages que pr�senterait un gouvernement compos� de hauts personnages comme ils le sont eux-m�mes. Les philosophes, Platon, Hegel, Auguste Comte ont orgueilleusement revendiqu� la direction du monde. Des hommes de lettres, des �crivains, tels Honor� de Balzac et Gustave Flaubert, pour ne citer que les morts, ont �galement revendiqu� au profit des hommes de g�nie, c'est-�-dire � leur profit personnel, la direction politique de la soci�t�. Le mot �gouvernement de mandarins� a �t� cr�ment prononc�. Que le destin nous garde de pareils ma�tres, �pris de leur personne et pleins de m�pris pour tous autres gens de la �vile multitude� ou de �l'immonde bourgeoisie�. En dehors de leur gloire rien n'avait plus de sens ; sauf leur coterie, il n'existerait que des apparences, des ombres fugitives. Et pourtant leurs livres, si pleins de saveur qu'ils soient, nous montrent en ces g�nies de tr�s m�diocres proph�tes : aucun d'eux n'eut de l'avenir une plus vaste compr�hension que le moindre prol�taire et ce n'est point � leur �cole que nous pouvons apprendre le bon combat. � cet �gard, le plus obscur de ceux qui luttent et souffrent pour la justice nous en enseigne davantage.

Notre commencement de savoir, nos petits rudiments de connaissances historiques nous disent que la situation actuelle comporte des maux sans fin qu'il serait possible d'�viter. Les d�sastres continus et renouvel�s que produit le r�gime social actuel d�passent singuli�rement tous ceux que causent les r�volutions impr�vues de la nature, inondations et cyclones, secousses terrestres, �ruptions de cendres et de laves. C'est un probl�me de comprendre comment les optimistes � outrance, ceux qui � toute force veulent que tout marche � souhait dans le meilleur des mondes possibles peuvent fermer les yeux sur l'�pouvantable situation faite � tant de millions et de millions d'ente les hommes, nos fr�res. Les divers fl�aux, �conomiques ou politiques, administratifs ou militaires, qui s�vissent dans les soci�t�s �civilis�es� � sans parler des nations sauvages � ont d'innombrables individus pour victimes, et les fortun�s qui sont �pargn�s ou seulement effleur�s par le malheur, font comme s'ils ne s'�taient pas aper�us de ces h�catombes, ils s'arrangent de leur mieux pour vivoter tranquillement, comme si tous ces d�sastr


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