L'�volution est le mouvement infini de tout ce qui existe, la transformation incessante de l'Univers et de toutes ses parties depuis les origines �ternelles et pendant l'infini des �ges. Les voies lact�es qui font leur apparition dans les espaces sans bornes, qui se condensent et se dissolvent pendant les millions et les milliards de si�cles, les �toiles, les astres qui naissent, qui s'agr�gent et qui meurent, notre tourbillon solaire avec son astre central, ses plan�tes et ses lunes, et, dans les limites �troites de notre petit globe terraqu�, les montagnes qui surgissent et qui s'effacent de nouveau, les oc�ans qui se forment pour tarir ensuite, les fleuves qu'on voit perler dans les vall�es, puis se dess�cher comme la ros�e du matin, les g�n�rations des plantes, des animaux et des hommes qui se succ�dent, et nos millions de vies imperceptibles de l'homme au moucheron, tout cela n'est que ph�nom�ne de la grande �volution entra�nant toutes choses dans son tourbillon sans fin.
En comparaison de ce fait primordial de l'�volution et de la vie universelle, que sont tous ces petits �v�nements que nous appelons des r�volutions, astronomiques, g�ologiques ou politiques ? Des vibrations presque insensibles, des apparences, pourrait-on dire. C'est par myriades et par myriades que les r�volutions se succ�dent dans l'�volution universelle ; mais si minimes qu'elles soient, elles font partie de ce mouvement infini.
Ainsi la science ne voit aucune opposition entre ces deux mots d'�volution et R�volution, qui se ressemblent si fort ; mais dans le langage commun ils sont employ�s dans un sens bien distinct de leur signification premi�re. Loin d'y voir des faits du m�me ordre ne diff�rant que par l'ampleur du mouvement, les hommes timor�s que tout changement emplit d'effroi affectent de donner aux deux termes un sens absolument oppos�. L'�volution, synonyme de d�veloppement graduel, continu, dans les id�es et dans les m�urs, est pr�sent�e comme si elle �tait le contraire de cette chose effrayante, la R�volution, qui implique des changements plus ou moins brusques dans les faits. C'est avec un enthousiasme apparent ou m�me sinc�re qu'ils discourent de l'�volution, des progr�s lents qui s'accomplissent dans les cellules c�r�brales, dans le secret des intelligences et des coeurs, mais qu'on ne leur parle pas de l'abominable r�volution qui s'�chappe soudain des esprits pour �clater dans les rues, accompagn�e parfois par les hurlements de la foule et le fracas des armes.
Constatons tout d'abord que si le mot d'�volution est accept� volontiers par ceux-l� m�me qui voient les r�volutionnaires avec horreur, c'est qu'ils ne se rendent point compte de la valeur du mot, car de la chose elle-m�me ils ne veulent � aucun prix. Ils parlent bien du progr�s en termes g�n�raux, mais ils repoussent le progr�s en particulier. Ils trouvent que la soci�t� actuelle, toute mauvaise qu'elle est et qu'ils la voient eux-m�mes, est bonne � conserver ; il leur suffit qu'elle r�alise leur id�al, richesse, pouvoir ou bien-�tre. Puisqu'il y a des riches et des pauvres, des puissants et des sujets, des ma�tres et des serviteurs, des C�sars qui ordonnent le combat et des gladiateurs qui vont mourir, les gens avis�s n'ont qu'� se mettre du c�t� des riches et des ma�tres, � se faire les courtisans des C�sars. Cette soci�t� donne du pain, de l'argent, des places, des honneurs, eh bien ! que les hommes d'esprit s'arrangent de mani�re � prendre leur part, et la plus large possible, de tous les pr�sents de la destin�e ! Si quelque bonne �toile, pr�sidant � leur naissance, les a dispens�s de toute lutte en leur donnant en h�ritage le n�cessaire et le superflu, de quoi se plaindraient-ils? Ils se persuadent sans peine que tout le monde est aussi satisfait qu'ils le sont eux-m�mes. Pour l'homme repu, tout le monde a bien d�n�. Quant � l'�go�ste que la soci�t� n'a pas richement dot� d�s son berceau, du moins peut-il esp�rer de conqu�rir sa place par l'intrigue ou par la flatterie, par un heureux coup du sort ou m�me par un travail acharn� mis au service des puissants. Comment s'agirait-il pour lui d'�volution sociale? �voluer vers la fortune est sa seule ambition ! Autant demander un cours de philosophie � des gamins qui se disputent des sous jet�s d'un balcon par quelque fac�tieux bourgeois !
Mais il est cependant des timor�s qui croient honn�tement � l'�volution des id�es et qui n�anmoins, par un sentiment de peur instinctive, veulent �viter toute r�volution. Ils l'�voquent et la conjurent en m�me temps: ils critiquent la soci�t� pr�sente et r�vent de la soci�t� future avec une vague esp�rance qu'elle appara�tra soudain, par une sorte de miracle, sans que le craquement de la rupture se produise entre le monde pass� et et le monde futur. �tres incomplets, ils n'ont que le d�sir, sans avoir la pens�e ; ils imaginent, mais ils ne savent point vouloir. Appartenant aux deux mondes � la fois, ils sont fatalement condamn�s � les trahir l'un et l'autre : dans la soci�t� des conservateurs, ils sont un �l�ment de dissolution par leurs id�es et leur langage ; dans celle des r�volutionnaires, ils deviennent r�acteurs � outrance, abjurant leurs instincts de jeunesse et, comme le chien dont parle l'�vangile, �retournant � ce qu'ils avaient vomi�. C'est ainsi que, pendant la R�volution, les d�fenseurs les plus ardents de l'ancien r�gime furent ceux qui jadis l'avaient poursuivi de leurs ris�es. Ils s'apercevaient trop tard, comme les inhabiles magiciens de la l�gende, qu'ils avaient une force trop redoutable pour leur faible volont�, pour leurs timides mains.
Une autre classe d'�volutionnistes est celle des gens qui dans l'ensemble des changements � accomplir n'en voient qu'un seul et se vouent strictement, m�thodiquement � sa r�alisation, sans se pr�occuper des autres transformations sociales. Ils ont limit�, born� d'avance leur champ de travail. Les uns, gens habiles, ont voulu de cette mani�re, se mettre en paix avec leur conscience et travailler pour la r�volution future sans danger pour eux-m�mes. Sous pr�texte de consacrer leurs efforts � une r�forme de r�alisation prochaine, ils perdent compl�tement de vue tout id�al sup�rieur et l'�cartent m�me avec col�re afin qu'on ne les soup�onne pas de le partager. D'autres, plus honn�tes ou tout � fait respectables, m�me vaguement utiles � l'ach�vement du grand �uvre, sont ceux qui en effet ne voient, par �troitesse d'esprit, d'autres progr�s � accomplir que ceux qu'ils pr�conisent. La sinc�rit� de leur pens�e et de leur conduite les place au-dessus de la critique : nous les disons nos fr�res, tout en reconnaissant avec chagrin combien est �troit le champ de lutte dans lequel ils se sont cantonn�s. Je ne parle pas de ceux qui ont pris pour objectifs soit la r�forme de l'orthographe, soit la r�glementation de l'heure ou le changement du m�ridien, soit encore la suppression des corsets ou des bonnets � poils ; mais il est des r�volutions plus s�rieuses qui ne pr�tent point au ridicule et qui demandent chez leurs protagonistes, courage, pers�v�rance et d�vouement. Ainsi quand je vois une femme, pure de sentiments, noble de caract�re, intacte de tout scandale dans l'opinion, descendre vers les prostitu�es et leur dire: �Tu es ma s�ur, et je viens m'allier avec toi pour lutter contre l'agent des m�urs qui t'insulte et met la main sur toi, contre le m�decin de la police qui te fait ternir par des argousins et te viole par sa visite, contre la soci�t� tout enti�re qui te m�prise et te foule aux pieds�, je ne m'arr�terai pas � des consid�rations g�n�rales pour marchander mon respect � la vaillante r�volutionnaire qui s'est mise en lutte contre toute l'impudique soci�t�. Sans doute, je n'ignore pas que toutes les r�volutions se tiennent, et que la r�volte de l'individu contre l'�tat embrasse la cause du for�at ou de tout autre r�prouv�, aussi bien que celle de la prostitu�e ; n�anmoins je n'en suis pas moins saisi d'admiration devant tous les vaillants qui combattent le bon combat dans leur �troit champ clos. Je les secoue avec �motion et je me dis: �Sachons les �galer, sur notre champ de bataille plus vaste, qui comprend la terre enti�re !�
En effet, l'�volution embrasse l'ensemble des choses humaines et la r�volution doit l'embrasser aussi, bien qu'il n'y ait pas toujours un parall�lisme �vident dans les �v�nements partiels dont se compose l'ensemble du mouvement. Tous les progr�s sont solidaires, et nous les d�sirons tous dans la mesure de nos connaissances et de notre force : progr�s sociaux et politiques, moraux et mat�riels, de science, d'art ou d'industrie. �volutionnistes en toutes choses, nous sommes �galement r�volutionnaires en tout, sachant que l'histoire m�me n'est que la s�rie des accomplissements, succ�dant � celle des pr�parations. La grande �volution intellectuelle qui �mancipe les esprits doit aussi �manciper en fait les individus dans tous leurs rapports avec les autres individus.
On peut dire ainsi que l'�volution et la r�volution sont les deux actes successifs d'un m�me ph�nom�ne, l'�volution pr�c�dant la r�volution, et celle-ci pr�c�dant une �volution nouvelle, m�re de r�volutions futures. Un changement peut-il se faire sans amener de soudains d�placements d'�quilibre dans !a vie ? La r�volution ne doit-elle pas n�cessairement succ�der � l'�volution, de m�me que l'acte succ�de � la volont� d'agir ? L'un et l'autre ne diff�rent que par l'�poque de leur apparition. Qu'un �boulis barre une rivi�re, les eaux s'amassent peu � peu au-dessus de l'obstacle, un lac se formera par une lente �volution, puis tout � coup une infiltration se produira dans la digue d'aval, la chute d'un caillou d�cidera du cataclysme, l'obstacle sera violemment emport� et le lac vid� redeviendra rivi�re : ainsi aura lieu une petite r�volution terrestre.
Si la r�volution est toujours en retard sur l'�volution, la cause en est � la r�sistance des milieux : l'eau d'un courant bruit entre ses rivages parce que ceux-ci la retardent dans sa marche ; les vagues de la mer se brisent avec fracas sur les �cueils et la foudre roule dans le ciel parce que l'atmosph�re s'est oppos�e � l'�tincelle sortie du nuage. Chaque transformation de la mati�re, chaque r�alisation d'id�e est dans la p�riode m�me du changement contrari�e par l'inertie du milieu, et le ph�nom�ne nouveau ne peut s'accomplir que par un effort d'autant plus violent ou par une force d'autant plus puissante, que la r�sistance est plus grande. Herder parlant de la R�volution fran�aise l'a d�j� dit: �La semence tombe dans la terre, longtemps elle para�t morte, puis tout � coup elle pousse son aigrette, puis elle d�place la terre dure qui la recouvrait, elle fait violence � l'argile ennemie, et la voil� qui devient plante, qui fleurit et m�rit son fruit�. Et l'enfant, comment na�t-il ? Apr�s avoir s�journ� neuf mois dans les t�n�bres du ventre maternel, c'est aussi avec violence qu'il s'�chappe en d�chirant son enveloppe, et parfois m�me en tuant sa m�re. Telles sont les r�volutions, cons�quences forc�es des �volutions qui les ont pr�c�d�es.
Toutefois les r�volutions ne sont pas n�cessairement un progr�s, de m�me que les �volutions ne sont pas toujours orient�es vers la justice. Tout change, tout se meut dans la nature d'un mouvement �ternel, mais s'il y a progr�s il peut y avoir aussi recul, et si les �volutions tendent vers un accroissement de vie, il y en a d'autres qui tendent vers la mort. L'arr�t est impossible, il faut se mouvoir dans un sens ou dans une autre, et le r�actionnaire endurci le lib�ral douce�tre qui poussent des cris d'effroi au mot de r�volution, marchent vers une r�volution, celle de la mort. La maladie, la s�nilit�, la gangr�ne sont des �volutions au m�me titre que la pubert�. L'arriv�e des vers dans le cadavre comme le premier vagissement de l'enfant, indique qu'une r�volution s'est faite. La physiologie, l'histoire sont l� pour nous montrer qu'il est des �volutions qui s'appellent d�cadence et des r�volutions qui sont la mort.
L'histoire de l'Humanit�, bien qu'elle ne nous soit � demi connue que pendant une courte p�riode de quelques milliers d'ann�es, nous offre d�j� des exemples sans nombre de peuplades et de peuples, de cit�s et d'empires qui ont mis�rablement p�ri � la suite de lentes �volutions entra�nant leur chute. Multiples sont les faits de tout ordre qui ont pu d�terminer ces maladies de nations, de races enti�res. Cependant il est une cause majeure, la cause des causes dans laquelle se r�sume l'histoire de la d�cadence. Elle r�side dans la constitution d'une partie de la soci�t� en ma�tresse de l'autre partie, dans l'accaparement de la terre, des capitaux, du pouvoir, de l'instruction, des honneurs par quelques-uns ou par une aristocratie. D�s que la foule imb�cile n'a plus le ressort de la r�volte contre ce monopole d'un petit nombre d'hommes, elle est virtuellement morte et sa disparition n'est plus qu'une affaire de peu de temps. La peste noire arrive bient�t pour nettoyer tout cet inutile pullulement d'individus sans libert� ; les massacreurs accourent de l'Orient ou de l'Occident, et le d�sert se fait � la place des cit�s immenses. Ainsi moururent l'Assyrie et l'�gypte, ainsi s'effondr�rent la Perse, et quant tout l'empire romain appartint � quelques grands propri�taires, le barbare eut bient�t remplac� le prol�taire asservi.
Mais il n'est pas un �v�nement qui ne soit double, � la fois un ph�nom�ne de mort et un ph�nom�ne de renouveau, c'est-�-dire la r�sultante complexe d'�volutions de d�cadence et de progr�s. Ainsi cette destruction de l'Empire romain est un ensemble de r�volutions correspondant � toute une s�rie d'�volutions dont les unes ont �t� funestes et les autres heureuses. Certes, ce fut un grand soulagement pour les opprim�s que la chute de cette formidable machine d'�crasement qui pesait sur le monde ; ce fut aussi une heureuse �tape dans l'histoire de l'Humanit� que cette entr�e violente de tous les peuples du nord dans le monde de la civilisation, mais � despotisme succ�da despotisme, d'une religion morte pouss�rent les rejetons d'une religion nouvelle, et pendant un millier d'ann�es, une nuit d'ignorance et de sottise propag�e par les moines se r�pandit sur la terre.
De m�me, les autres mouvements historiques se pr�sentent sous deux faces, suivant les mille �l�ments qui les composent et dont les cons�quences multiples se montrent dans les r�volutions politiques et sociales. L'exemple m�me de la R�volution qui mit un terme au moyen-�ge et � la nuit de la pens�e, nous montre comment deux r�volutions peuvent s'accomplir � la fois, l'une cause dc d�cadence et l'autre de progr�s. La p�riode de la Renaissance qui retrouva les monuments de l'antiquit�, qui d�chiffra ses livres et ses enseignements, qui d�gagea la science des formules superstitieuses et lan�a de nouveau les hommes dans la voie des �tudes d�sint�ress�es, eut aussi pour contre-coup dans le monde religieux cette scission du christianisme � laquelle on a donn� le nom de R�forme. Il a sembl� longtemps naturel de voir simplement dans cette r�volution une des crises bienfaisantes de l'Humanit�, r�sum�e par la conqu�te du droit d'initiative individuelle, par l'�mancipation des esprits que les pr�tres avaient tenus dans une servile ignorance : on crut que d�sormais les hommes seraient leurs propres ma�tres, �gaux les uns des autres par l'ind�pendance de la pens�e. Mais on sait maintenant que la R�forme fut aussi la constitution d'�glises autoritaires en face de l'autre �glise qui jusque-l� avait poss�d� le monopole de l'asservissement intellectuel. La R�forme d�pla�a les fortunes et les pr�bendes au profit du pouvoir nouveau, et de part et d'autre naquirent des ordres, j�suites et contre-j�suites pour exploiter le peuple sous des formes nouvelles. Luther et Calvin parl�rent le m�me langage d'intol�rance f�roce � l'�gard de ceux qui ne partageaient pas leur mani�re de voir. Comme l'Inquisition, ils firent �carteler et br�ler ; leur doctrine fut une doctrine d'asservissement et de l�chet�. Sans doute, il existe une diff�rence entre le protestant et le catholique : (je parle de ceux qui le sont en toute sinc�rit�, et non par simple convenance de famille). Celui-ci est plus na�vement cr�dule, aucun miracle ne l'�tonne ; celui-l� fait un choix parmi les myst�res et tient avec d'autant plus de t�nacit� � ceux qu'il croit avoir sond�s ; il voit dans sa religion une affaire personnelle. En cessant de croire, le catholique cesse d'�tre chr�tien ; en changeant de syst�me, le protestant ne fait que changer de secte, il reste chr�tien, inconvertissable mystique.
En continuant, nous arrivons � la grande �poque �volutionnaire dont la R�volution am�ricaine et la R�volution fran�aise furent les sanglantes crises. Ah ! l� du moins, semble-t-il, la r�volution fut tout � l'avantage du peuple, et ces grandes dates de l'histoire doivent �tre compt�es comme inaugurant la naissance nouvelle de l'Humanit�. Les conventionnels voulurent commencer l'histoire au premier jour de leur constitution, comme si les si�cles ant�rieurs n'avaient pas exist�, et que l'homme politique p�t vraiment dater son origine de la proclamation de ses droits. Certes, cette p�riode de l'histoire est une grande �poque dans la vie des nations, un espoir immense se r�pandit alors par le monde, la pens�e libre prit un essor qu'elle n'avait jamais eu, les sciences se renouvel�rent, l'esprit de d�couverte agrandit � l'infini les bornes du monde, et jamais on ne vit un tel nombre d'hommes transform�s par un id�al nouveau, faire avec plus de simplicit� le sacrifice de leur vie. Mais cette r�volution, nous le voyons maintenant, n'�tait point la r�volution de tous, elle fut celle de quelques-uns pour quelques-uns ; le droit de l'homme resta purement th�orique, la garantie de la propri�t� priv�e que l'on proclamait en m�me temps, le rendait illusoire. Une nouvelle classe de jouisseurs avides, enthousiastes, se mit � l'�uvre d'accaparement, la Bourgeoisie rempla�a la classe us�e d�j� sceptique et pessimiste de la vieille noblesse, et les nouveaux-venus se mirent avec une ardeur et une science que n'avaient jamais eues les anciennes classes dirigeantes � exploiter la foule de ceux qui ne poss�daient point. C'est au nom de la libert�, de l'�galit�, de la fraternit� que se firent d�sormais toutes les sc�l�ratesses. C'est pour �manciper le monde que Napol�on tra�nait derri�re lui un million d'�gorgeurs, c'est pour faire le bonheur de leurs ch�res patries respectives que les capitalistes constituent ces vastes propri�t�s, b�tissent les grandes usines, �tablissent ces puissants monopoles qui recr�ent sous une forme nouvelle l'esclavage d'autrefois.
Ainsi toutes les r�volutions ont �t� doubles : on peut dire que l'histoire offre en toutes choses son revers et son endroit, et nous qui ne voulons pas nous payer de mots, nous devons �tudier avec une implacable critique, tous les faits qui se sont accomplis, percer � jour les hommes qui pr�tendent s'�tre d�vou�s pour notre cause. Il ne suffit pas de crier : R�volution, R�volution ! pour que nous marchions aussit�t derri�re celui qui veut nous entra�ner. Sans doute, quand on ignore la v�rit�, il est naturel qu'on suive son instinct. On comprend tr�s bien que le taureau affol� se pr�cipite sur un chiffon rouge et que le peuple toujours opprim� se rue avec fureur contre le premier venu qu'on lui d�signe. Une r�volution quelconque, si minime qu'elle soit en r�alit�, a toujours cela de bon qu'elle est un t�moignage de force, mais le temps est venu que ce t�moignage ne soit pas celui d'une force aveugle et que les �volutionnaires, arrivant enfin � la pleine conscience de ce qu'ils veulent r�aliser dans la r�volution prochaine, ne se pr�cipitent pas au hasard donnant de la corne � droite et � gauche comme des animaux insens�s,
On peut dire que jusqu'� maintenant aucune r�volution n'a �t� compl�tement spontan�e, et c'est pour cela qu'aucune n'a compl�tement triomph�. Tous ces grands mouvements, sans exception, ont �t� plus ou moins dirig�s et par cons�quent ils n'ont r�ussi que pour les directeurs. C'est une classe qui a fait la R�forme et qui en a recueilli les avantages, c'est une classe qui a fait la R�volution fran�aise et qui en exploite les profits, mettant en coupe r�gl�e tous les malheureux qui l'ont servie pour lui procurer la victoire.
Aussi chaque r�volution eut-elle son lendemain. La veille, on poussait le populaire au combat, le lendemain on l'exhortait � la sagesse ; la veille on l'assurait que l'insurrection est le plus sacr� des devoirs, et le lendemain on lui pr�chait que le roi est la meilleure des r�publiques, ou que le parfait d�vouement consiste � mettre trois mois de mis�re au service de la Bourgeoisie. De r�volution en r�volution le cours de l'histoire ressemble � celui d'un fleuve arr�t� de distance en distance par des �cluses. Chaque gouvernement, chaque parti vainqueur essaie � son tour d'endiguer le courant pour l'utiliser � droite et � gauche dans ses prairies ou dans ses moulins. Nous verrons s'il en sera toujours ainsi et si !e peuple consentira sans cesse � faire la r�volution non pour lui, mais pour quelque habile soldat, avocat ou banquier.
Cet �ternel va et vient qui nous montre dans le pass� la sortie des r�volutions partiellement avort�es, le labeur infini des g�n�rations qui se succ�dent � la peine, roulant sans cesse le rocher qui les �crase, cette ironie du destin qui montre des captifs brisant leurs cha�nes pour se laisser ferrer � nouveau, tout cela est la cause d'un grand trouble moral, et, parmi les n�tres, nous en avons d�j� vu beaucoup qui, perdant tout espoir et fatigu�s avant d'avoir combattu, se croisent les bras et se livrent � leur sort en abandonnant leurs fr�res. C'est qu'ils ne savent pas, ou qu'ils ne savent qu'� demi: ils ne voyaient pas encore le chemin qu'ils avaient � suivre ou esp�raient s'y faire transporter par le sort comme un navire dont un vent favorable gonfle les voiles : ils voulaient r�ussir non de par une implacable volont�, mais de par leur bon droit et de par la chance, semblables aux mystiques qui marchent sur la terre et veulent se faire guider par une �toile qui brille dans le ciel.
Toutefois la p�riode du pur instinct est d�pass�e maintenant ; les r�volutions ne se feront plus au hasard, uniquement parce que l'oppression est g�nante, elles se feront de plus en plus avec un but d�termin� et suivant une m�thode pr�cise. On croyait autrefois que les �v�nements se succ�daient sans ordre, mais on apprend � en reconna�tre la logique inexorable. Nous savons d�sormais qu'il existe une science sociale et nous comptons bien nous en servir contre nos ennemis pour h�ter le jour de la d�livrance finale.
Le premier fait mis en lumi�re par cette science est que la soci�t� se renouvelle sans cesse, et que toute tentative d'arr�t brusque dans l'�volution ou de conservation de choses d�j� v�cues, est une utopie ou un crime. Un des coryph�es du monde r�actionnaire, digne continuateur des acad�mies qui maudissaient les enseignements impies des Copernic et des Galil�e et tournaient en d�rision la doctrine de la circulation du sang, le grand savant Lombroso voit autant de fous dans tous les novateurs et pousse l'amour de la stabilit� sociale jusqu'� signaler comme des criminels politiques tous ceux qui critiquent les choses existantes, tous ceux qui s'�lancent vers l'inconnu ; et pourtant il avoue que lorsqu'une id�e nouvelle a fini par l'emporter dans l'esprit de la majorit� des hommes, il faut s'y conformer pour ne pas devenir r�volutionnaire en s'opposant au consentement universel : mais en attendant cette r�volution fatale, il demande que les �volutionnaires soient trait�s comme des criminels. Fou lui-m�me, cet homme qui trouve tant de fous de par le monde, veut que l'on punisse des actions qui demain seront lou�es de tous comme les produits de la plus pure morale : il e�t fait boire la cigu� � Socrate, il e�t men� Jean H�ss au b�cher ; � plus forte raison e�t-il guillotin� Babeuf, car de nos jours, Bab�uf serait encore un novateur ; il nous voue � toutes les fureurs de la vindicte sociale, non parce que nous avons tort, mais parce que nous avons raison trop t�t.
Quant � nous, il nous suffit de chercher � avoir de plus en plus raison. Nous arriverons � la paix sociale par l'�tude approfondie des lois naturelles et de l'histoire, de tous les pr�jug�s dont nous avons � nous d�faire, de tous les �l�ments hostiles qu'il nous faut �carter, de tous les dangers qui nous menacent, de toutes les ressources dont nous pouvons disposer. Nous avons l'�chiquier devant nous. Il faut gagner la partie.
Quel est d'abord notre objectif r�volutionnaire ? Tous, amis et ennemis savent qu'il ne s'agit plus de petites r�volutions partielles, mais bien d'une r�volution g�n�rale... C'est dans l'ensemble de la soci�t�, dans toutes ses manifestations que se pr�pare le changement. Les conservateurs ne s'y sont point tromp�s quand ils ont donn� aux r�volutionnaires le nom g�n�ral �d'ennemis de la religion, de la famille et de la propri�t� ;� ils auraient pu nous dire aussi les ennemis de la patrie politique. Oui, les anarchistes repoussent l'autorit� du dogme et l'intervention du surnaturel dans la nature, et, en ce sens, quelle ferveur qu'ils apportent dans la lutte pour leur id�al de fraternit� et de solidarit�, ils sont ennemis de la religion. Oui, ils veulent la suppression du trafic matrimonial, ils veulent les unions libres, ne reposant que sur l'affection mutuelle, le respect de soi et de la dignit� d'autrui, et, en ce sens, si aimants et si d�vou�s qu'ils soient pour ceux dont la vie est associ�e � la leur, ils sont bien les ennemis de la famille. Oui, ils veulent supprimer l'accaparement de la terre et de ses produits pour les rendre � tous, et, en ce sens, si heureux qu'ils soient d'assurer � tous la jouissance des fruits du sol, ils sont les ennemis de la propri�t�. Enfin, si profond que soit leur sentiment de solidarit� pour ceux qui les entourent, si vif que soit leur d�sir de voir leur village et leur pays heureux, si douce � leurs oreilles que soit la langue maternelle, ils le ha�ssent point l'�tranger, ils voient un fr�re en lui, et revendiquent pour lui comme pour eux la m�me justice, la m�me libert�, et, en ce sens, ils sont ennemis de la patrie.
Que nous faut-il donc pour atteindre le but ? Il faut avant tout nous d�barrasser de notre ignorance, car l'homme agit toujours, et ce qui lui a manqu� jusqu'ici est d'avoir bien dirig� son action.
Nous voulons savoir. Nous n'admettons pas que la science soit un privil�ge, et que des hommes quelconques, haut perch�s sur une montagne comme Mo�se, sur un tr�ne comme Marc-Aur�le, sur un Olympe ou sur un Parnasse en carton, ou simplement sur un fauteuil acad�mique, nous dictent des lois en se targuant d'une connaissance sup�rieure des lois �ternelles. Il est certain que parmi les gens qui pontifient dans les hauteurs, il en est qui peuvent traduire convenablement le chinois, ou lire les cartulaires des temps m�rovingiens ou diss�quer l'appareil digestif des punaises ; mais l'admiration m�me que nous avons pour ces grands hommes ne nous emp�che pas de discuter en toute libert� les paroles qu'ils daignent nous adresser de leur empyr�e. Nous n'acceptons pas de v�rit� promulgu�e: nous la faisons n�tre d'abord par l'�tude et par la discussion, et nous apprenons � rejeter l'erreur, f�t-elle mille fois estampill�e et patent�e. Que de fois en effet, le peuple ignorant a-t-il d� reconna�tre que ses savants �ducateurs n'avaient d'autre science � lui enseigner que celle de marcher paisiblement et joyeusement � l'abattoir, comme ce b�uf des f�tes que l'on couronne de guirlandes en papier dor�.
Notre commencement de savoir, nos petits rudiments de connaissances historiques nous disent qu'il ne faut point tol�rer de ma�tres, et qu'� tout ordre il faut r�pondre par la r�volte. L'histoire, si loin que nous remontons dans le pass�, si diligemment que nous �tudions autour de nous les soci�t�s et les peuples, civilis�s ou barbares, polic�s ou primitifs, l'histoire nous dit que toute ob�issance est une abdication, que toute servitude est une mort anticip�e ; elle nous dit aussi que tout progr�s s'est accompli en proportion de la libert�, de l'�galit� et de l'accord spontan� des citoyens ; tout si�cle de d�couvertes, nous le savons, est un si�cle pendant lequel le pouvoir religieux et politique se trouvait affaibli par des comp�titions, et o� l'initiative humaine avait pu trouver une br�che pour se glisser, comme une touffe d'herbes croissant � travers les pierres descell�es d'un palais.
Nos �tudes, si peu avanc�es qu'elles soient encore, nous ont appris aussi que des institutions suffisent pour cr�er des ma�tres, quand m�me le mot de libert� serait inscrit sur toutes les murailles et que l'hymne de Guerre aux Tyrans r�sonnerait dans les rues. Sans �tre institu� de droit divin, le ma�tre peut le devenir �galement de par la volont� populaire. C'est au nom du peuple que le magistrat prononce des arr�ts, mais sous pr�texte qu'il d�fend la morale, il n'en est pas moins investi du pouvoir d'�tre criminel lui-m�me, de condamner l'innocent au bagne et de glorifier le m�chant ; il dispose du glaive de la loi, il tient les clefs de la prison et dresse les guillotines ; il fait l'�ducation du policier, du mouchard, de l'agent des m�urs ; c'est lui qui forme ce joli monde, ce qu'il y a de plus sale et de plus �c�urant dans la fange et dans l'ordure.
Autre institution, !'arm�e, qui est cens�e n'�tre que le �peuple arm�!� mais nous avons appris par une dure exp�rience que si le personnel des soldats s'est renouvel�, le cadre est rest� le m�me et que le principe n'a pas chang�. Les hommes n'ont pas �t� achet�s directement en Suisse ou en Allemagne : ce ne sont plus des lansquenets et des re�tres, mais en sont-ils plus libres ? Les cinq cent mille �ba�onnettes intelligentes� qui composent l'arm�e de la R�publique fran�aise ont-elles le droit de manifester cette intelligence quand le caporal, le sergent, toute la hi�rarchie de ceux qui commandent ont prononc� �Silence dans les rangs !� Telle est la formule par excellence, et ce silence doit �tre en m�me temps celui de la pens�e. Quel est l'officier, sorti de l'�cole ou sorti des rangs, noble ou roturier, qui pourrait tol�rer un instant que dans toutes ces caboches align�es devant lui p�t germer une pens�e diff�rente de la sienne ? C'est dans sa t�te, dans sa volont� que r�side la force collective de toute la masse anim�e qui parade et d�file � son geste, au doigt et � l'�il. Il commande ; � eux d'ob�ir. �En joue ! Feu !� et il faut tirer sur le Tonkinois ou sur le N�gre, sur le B�douin de l'Atlas ou sur celui de Paris, son ennemi ou son ami ! �Silence dans les rangs !� Et si chaque ann�e, les nouveaux contingents que l'arm�e d�vore, s'immobilisent comme le veut le principe absolu de la discipline, n'est-ce pas une esp�rance vaine que d'attendre une r�forme, une am�lioration quelconque dans le r�gime inique sous lequel le pauvre est �cras� ?
Et de toutes les autres institutions dites lib�rales, ou �protectrices� ou �tut�laires�, n'en est-il pas comme de la magistrature et de l'arm�e ? Ne sont-elles pas fatalement, de par leur fonctionnement m�me, autoritaires, abusives, malfaisantes ? Elles n'attendent pas d'�tre fond�es officiellement ou d'�tre �tablies par la volont� d'un prince ou par le vote d'un peuple, pour essayer de s'agrandir aux d�pens de la soci�t�, et d'�tablir le monopole � leur profit. Ainsi l'esprit de corps entre gens qui sortent d'une m�me �cole fait d'avance de tous les camarades autant de conspirateurs contre le bien public, autant d'hommes de proie ligu�s pour d�trousser les passants et se partager le butin. Voyez-les d�j�, les futurs fonctionnaires, au coll�ge avec leur k�pi num�rot� ou dans quelque universit� avec leurs casquettes blanches ou vertes : peut-�tre n'ont-ils pr�t� aucun serment en endossant l'uniforme, mais s'ils n'ont pas jur�, ils n'en agissent pas moins suivant l'esprit de caste, bien r�solus � prendre toujours les meilleures parts. Essayez de rompre le �mon�me� des anciens polytechniciens, afin qu'un homme de m�rite puisse se mettre dans leurs rangs et arrive � partager les m�mes fonctions ou les m�mes honneurs ! Jamais vous n'y parviendrez. Plut�t mourir, que d'accepter l'intrus ! Que l'ing�nieur, feignant de savoir son m�tier, fasse des ponts trop courts ou des tunnels trop bas, peu nous importe, mais avant tout qu'il sorte de l'�cole.
Ainsi le r�volutionnaire en sait assez pour se m�fier � bon droit de tout pouvoir d�j� constitu� ou seulement en germe. Il en sait �galement assez pour se m�fier des mots plus ou moins grandioses qu'on a pu lui enseigner et qui d'ordinaire cachent un redoutable pi�ge. On lui parle de �patriotisme�, mais il commence � savoir que ce mot repr�sente pour le na�f une duperie pure ; il apprend mieux de jour en jour que le patriotisme se pr�che pour servir l'ensemble des int�r�ts et des privil�ges de la classe dirigeante et qu'il doit engendrer, au profit de cette classe, la haine de fronti�re � fronti�re entre tous les faibles et les d�sh�rit�s. On lui parle aussi d'ordre et de paix sociale. Sans doute, la paix sociale est un grand id�al � r�aliser, � une condition pourtant : que cette paix soit celle de la vie et non celle du tombeau ; qu'elle soit l'effet non de la domination indiscut�e des uns et de l'asservissement sans espoir des autres, mais de la bonne et franche �galit� entre compagnons. Voil� ce que sait l'anarchiste sans avoir pass� par les Universit�s ; de raisonnement aussi bien quo d'instinct il sait que toute �volution doit se compl�ter par une r�volution, et il se tient toujours pr�t pour le changement.
Enfin il est une chose d'ordre capital que le peuple a bien apprise. C'est que la terre est d�s maintenant riche et plus que riche pour subvenir abondamment � tous les besoins de l'Humanit�. �Il y aura toujours des pauvres avec vous !� aiment � r�p�ter les ventrus, surtout les ventrus � la barbe huileuse comme on en trouve tant dans le monde des j�suites protestants. Cette parole, disent-ils, est tomb�e de la bouche de leur dieu et ils la r�p�tent en tournant les yeux et en parlant du fond de la gorge pour lui donner plus de solennit�. Et c'est m�me parce que cette parole �tait cens�e divine que les pauvres aussi, dans le temps de leur pauvret� intellectuelle, comprenaient l'impuissance de tous leurs efforts pour arriver au bien-�tre : se sentant perdus dans ce monde, ils regardaient vers le monde de l'au-del�. �Peut-�tre, se disaient-ils, mourrons-nous de faim sur cette terre de larmes, mais � c�t� de Dieu, dans ce ciel glorieux, o� nous aurons le nimbe du soleil autour de nos fronts, et o� la voie lact�e sera notre tapis, l�-haut nous n'aurons plus besoin de nourriture comestible, et nous aurons la jouissance d'entendre les hurlements du mauvais riche � jamais rong� par la faim�. Maintenant quelques malheureux peut-�tre, se laissent encore mener par ces hallucinations, mais la plupart, devenus plus sages, ont maintenant les yeux tourn�s vers le pain de cette terre qui donne la vie mat�rielle, qui fait de la chair et du sang, et ils en veulent leur part. Nombreux sont ceux qui m�me savent que leur vouloir est justifi� par la richesse surabondante de la terre.
Longtemps nous avons cru avec les savants trompeurs que la mis�re �tait fatale, que si les malheureux mouraient, c'est qu'en r�alit� il n'y avait pas assez de produits pour subvenir aux n�cessit�s de tous les hommes. On voyait d'un c�t� la tourbe des pauvres fam�liques, de l'autre c�t� quelques rares privil�gi�s mangeant � leur faim et s'habillant � leur fantaisie, et on s'imaginait en toute na�vet� qu'il ne pouvait en �tre autrement ! Il est vrai qu'en temps d'abondance, il e�t �t� possible de partager et qu'en temps de disette tout le monde e�t pu se mettre de concert � la ration, mais pareille fa�on d'agir qui demandait dans l'ensemble de la soci�t� un lien de solidarit� fraternelle ne paraissait pas encore possible, et le malheureux acceptait son infortune avec r�signation. Cette terrible loi de Malthus qui avait �t� formul�e comme une loi math�matique et qui semblait enfermer la soci�t� dans les formidables m�choires de son syllogisme, �tait accept�e non seulement par les pontifes de la science �conomique, mais surtout par les victimes de l'�conomie sociale. Tous les mis�rables r�p�taient m�lancoliquement le vers de Gilbert :
Au banquet de la vie, infortun� convive !
Ils croyaient savoir, les pauvres gens, qu'il n'y avait point de place pour eux. La science n'avait-elle pas souffl� dans la trompette du jugement dernier en proclamant que les hommes croissent en nombre plus rapidement que les subsistances, et que par cons�quent une �limination annuelle des individus surnum�raires �tait indispensable. L'Humanit� devait �tre mise en coupe r�gl�e et, si on les en avait pri�s, ces messieurs auraient certainement pouss� la condescendance jusqu'� fixer le nombre des victimes qu'il aurait fallu sacrifier chaque ann�e aux dieux de l'industrie. Spectacle touchant si les ouvriers s'�taient d'eux-m�mes offerts � la mort au lieu de mourir obscur�ment ! On e�t pu faire des discours acad�miques pour glorifier leur d�vouement et jeter sur leurs corps quelques roses effeuill�es.
Mais si les sacrifices �dict�s par les dignitaires de l'�conomie politique ne se sont pas faits sous formes de c�r�monies publiques, de f�tes nationales, ils n'en ont pas moins eu lieu et d'une mani�re infiniment plus large que les pessimistes les plus sombres se l'imaginent. Ce ne sont pas des milliers, mais des millions de vies que r�clame annuellement le dieu de Malthus. Il est pourtant facile de calculer approximativement le nombre de ceux que la destin�e �conomique a condamn�s � mort depuis le jour o� le sombre th�ologien a proclam� sa pr�tendue loi. Durant ce si�cle, trois g�n�rarations se sont succ�d�es en Europe. Or, en consultant les tables de mortalit�, on voit que la vie moyenne des gens riches qui ont toujours eu leurs aises (par exemple les lords d'Angleterre), d�passe toujours soixante ans et atteint m�me soixante-dix ans. Ces gens ont pourtant, de par l'in�galit� m�me, bien des raisons de ne pas fournir leur carri�re normale : la vie les sollicite et les corrompt sous toutes les formes ; mais le bon air. la bonne ch�re, la vari�t� dans les occupations les gu�rissent et les renouvellent. Les gens asservis � un travail qui est la condition m�me de leur existence, sont au contraire, condamn�s d'avance, pris en masse, (abstraction faite de ceux qui meurent plus t�t ou plus tard), � succomber, suivant les pays de l'Europe, entre vingt et quarante ans, soit � trente ans en moyenne. C'est dire s'ils fournissent seulement la moiti� d'ans qui leur seraient d�volus s'ils vivaient en libert�, ma�tres de choisir leur s�jour et leur �uvre. Ils meurent donc pr�cis�ment � l'heure o� leur existence devrait atteindre toute son intensit�, et chaque ann�e, quand on fait le compte des morts, il est juste double de ce qu'il devrait �tre dans une soci�t� d'�gaux. Ainsi la mortalit� de l'Europe, ayant �t� de douze millions d'hommes en 1890, on peut dire sans erreur possible que six millions d'entr'eux ont �t� tu�s par les conditions sociales qui r�gnent dans notre milieu barbare ; six millions ont p�ri par manque d'air pur, de nourriture saine, d'hygi�ne convenable, de travail harmonique. Eh bien ! comptez les morts depuis que Malthus a parl�, pronon�ant d'avance sur l'immense h�catombe son oraison fun�bre ! N'est-il pas vrai que toute une moiti� de l'Humanit� dite civilis�e se compose de gens qui ne sont pas invit�s au banquet social ou qui n'y ont place que pour un temps et eurent la bouche contract�e par les d�sirs inassouvis. La mort pr�side au repas, et de sa faulx elle �carte les tard-venus.
La situation est donc atroce, mais une immense �volution s'est accomplie, annon�ant la r�volution prochaine. Cette �volution, c'est que toute l'abominable �science� �conomique, proph�tisant le manque de ressources et la mort in�vitable des fam�liques, a �t� perc�e � jour, et que l'Humanit� souffrante, se croyant pauvre nagu�re, a d�couvert sa richesse infinie. La terre est assez vaste pour nous porter tous sur son sein, elle est assez riche pour nous faire vivre dans l'aisance. Elle peut donner assez de moissons pour que tous aient � manger ; elle fait na�tre assez de plantes fibreuses pour que tous aient � se v�tir ; elle contient assez de pierres et d'argile pour que tous puissent avoir des maisons. Tel est le fait �conomique dans toute sa simplicit�. Non seulement ce que la terre produit suffirait si la consommation de ceux qui l'habitent, mais elle suffirait si la consommation doublait tout � coup, et cela quand m�me la science n'interviendrait pas pour faire sortir l'agriculture de ses proc�d�s empiriques et mettre � son service toutes les ressources fournies maintenant par la chimie, la physique, la m�t�orologie, la m�canique, etc. L'Humanit� �tant assimil�e � une grande famille, la faim n'est pas seulement un crime, elle est encore une absurdit�, puisque les ressources d�passent deux fois les n�cessit�s de la consommation. Tout l'art actuel de la r�partition, livr�e au caprice individuel et � la concurrence effr�n�e des sp�culateurs et des commer�ants, consiste � faire hausser les prix, en retirant les produits � ceux qui les auraient pour rien et en les portant � ceux qui les paient cher : mais dans ce va-et-vient des denr�es et des marchandises, les objets se gaspillent, se corrompent et se perdent. Les pauvres loqueteux qui passent devant les grands entrep�ts le savent. Ce ne sont pas les paletots qui manquent pour leur couvrir le dos, ni les souliers pour chausser leurs pieds, ni les bons fruits, ni les boissons chaudes pour leur restaurer l'estomac. Tout est en abondance et en surabondance, et pendant qu'ils errent �a et l�, jetant des regards affam�s autour d'eux, le marchand se demande comment il pourra faire ench�rir tous ses produits au besoin m�me en en diminuant la quantit�. Mais le fait subsiste, la constance d'exc�dent pour les produits ! Et pourquoi messieurs les �conomistes ne commencent-ils pas leurs ouvrages en constatant ce fait capital ? Et pourquoi faut-il que ce soit � nous, r�volt�s, � le leur apprendre? Et comment expliquer que les ouvriers sans culture, conversant apr�s le travail de la journ�e, en sachent plus long � cet �gard que les �l�ves les plus savants de l'�cole des Sciences morales et politiques ?
Ainsi, sans paradoxe aucun, le peuple � ou tout au moins la partie du peuple qui a le loisir de penser � en sait d'ordinaire beaucoup plus long que la plupart des savants ; il ne conna�t pas les d�tails � l'infini, il n'est pas initi� � mille formules de grimoire ; il n'a pas la t�te remplie de noms en toute langue comme un catalogue de biblioth�que, mais son horizon est plus large, il voit plus loin dans les origines barbares et plus loin dans l'avenir transform� ; il a une compr�hension meilleure de la succession des �v�nements ; il prend une part plus consciente aux grands mouvements de l'histoire ; il conna�t mieux la richesse du globe : il est plus homme enfin. A cet �gard, on peut dire que tel camarade anarchiste de notre connaissance, jug� digne par la soci�t� d'aller mourir en prison, est r�ellement plus savant que toute une acad�mie ou que toute une bande d'�tudiants frais �moulus de l'Universit�, bourr�s de faits scientifiques. Le savant a son immense utilit� comme carrier : il extrait les mat�riaux, mais ce n'est pas lui qui les emploie ; c'est au peuple qu'il appartient d'�lever l'�difice. Si l'instruction ne se donnait que dans l'�cole, les gouvernements pourraient esp�rer encore de maintenir les esprits dans la servitude, mais c'est en dehors de l'�cole que l'on s'instruit le plus, dans la rue, dans l'atelier, devant les baraques de foire, au th��tre, dans les wagons de chemins de fer, sur les bateaux � vapeur, devant les paysages nouveaux, dans les villes �trang�res. Tout le monde voyage maintenant, soit par luxe, soit par n�cessit�. Pas une r�union dans laquelle ne se rencontrent des gens ayant vu la Russie, l'Australie, l'Am�rique, et si les circumnavigateurs de la terre sont encore l'exception, il n'est pour ainsi dire aucun homme qui n'ait assez voyag� pour voir au moins les contrastes du champ � la cit�, de la montagne � la plaine, de la terre ferme � la mer. Les riches, cela va sans dire, ont de tout autres facilit�s que les pauvres pour parcourir le monde, mais ils voyagent d'ordinaire sans m�thode et comme en surface ; en changeant de pays, ils ne changent pas de milieu ; ils sont toujours chez eux pour ainsi dire ; le luxe, les jouissances des h�tels ne leur permettent pas d'appr�cier les diff�rences essentielles de terre � terre, de peuple � peuple ; le pauvre qui se heurte aux difficult�s de la vie, est celui qui, sans cic�rone, peut le mieux observer et retenir. Et la grande �cole du monde ext�rieur ne montre-t-elle pas �galement les prodiges de l'industrie humaine aux pauvres et aux riches, � ceux qui ont produit ces merveilles par leur travail et � ceux qui en profitent ? Chemins de fer, t�l�graphes, b�liers hydrauliques, perforatrices, jets de lumi�re s'�lan�ant du sol, le malheureux voit ces choses aussi bien que le puissant et son esprit n'en est pas moins frapp�. Pour la jouissance de quelques-unes de ces conqu�tes de la science, le privil�ge a disparu. Menant sa locomotive � travers l'espace, doublant sa vitesse et en arr�tant l'allure � son gr�, le m�canicien se croit-il l'inf�rieur du souverain qui roule derri�re lui dans un wagon dor�, mais qui n'en tremble pas moins, sachant que sa vie d�pend d'un jet de vapeur, d'un mouvement de levier ou d'un p�tard de dynamite ?
La vue de la nature et des �uvres humaines, la pratique de la vie, voil� les coll�ges o� se fait la v�ritable �ducation des soci�t�s contemporaines. Les �coles proprement dites ont une importance relative bien moindre ; cependant elles ont subi leur �volution dans le sens de l'�galit�. Il fut un temps, et ce temps n'est pas encore bien �loign� de nous, o� toute l'�ducation consistait en simples formules, en phrases mystiques, en extraits de livres v�n�r�s. Entrez dans une de ces �coles de musulmans, ouvertes � c�t� des mosqu�es : vous y verrez des enfants passant des heures enti�res � �peler ou � r�citer des versets du Koran. Entrez dans une �cole de pr�tres chr�tiens, protestants et catholiques, et vous entendrez de niaises cantil�nes, des r�citations absurdes, en latin ou en fran�ais incompr�hensible. Mais voici que dans quelques-unes de nos �coles, par l'effet de la pression d'en bas, un nouvel enseignement commence � se m�ler � ces tristes routines ; au lieu d'y r�citer seulement des formules, on y expose maintenant des faits, on y montre des rapports, on y signale des lois. Quels que soient les commentaires dont l'instituteur routinier accompagne ce qu'il enseigne, les nombres n'en restent pas moins incorruptibles. Quelle �ducation pr�vaudra ? Celle d'apr�s laquelle deux et deux font toujours quatre, et qui pr�tend que rien ne se cr�e de rien, ou bien l'ancienne �ducation dont il reste partout des traces, et d'apr�s laquelle tout sort du n�ant et trois personnes n'en font qu'une ?
Il est vrai : l'�cole primaire n'est pas tout ; il ne suffit pas d'entrevoir la science, il faut pouvoir se d�vouer � l'�tude. Aussi l'�ducation socialiste demande-t-elle que l'�cole soit en permanence pour tous les hommes, et qu'apr�s avoir re�u des �clart�s de tout� dans les �tablissements publics, chacun de nous puisse se d�velopper int�gralement, en proportion de ses forces intellectuelles, dans la vie qu'il aura librement choisie. Mais avec ou sans �coles, toute grande conqu�te de la science finit par entrer dans le domaine public. Les savants de profession ont � faire pendant de long si�cles le travail de recherches et de suppositions, ils ont � se d�battre au milieu des erreurs et des fausset�s ; mais quand la v�rit� est enfin connue, souvent malgr� eux et gr�ce � quelques r�volutionnaires conspu�s, elle se r�v�le dans tout son �tat, simple et claire. Tous la comprennent sans effort ; il semble qu'on l'ait toujours connue. Jadis les savants s'imaginaient que le ciel �tait une coupole ronde, un toit de m�tal, � que sais-je ? � une s�rie de vo�tes, trois, sept, neuf, treize m�me ayant chacune leurs processions d'astres, leurs lois diff�rentes, leur r�gime particulier et leurs troupes d'anges et d'archanges pour les garder. Mais depuis que tous ces cieux superpos�s dont parlent la Bible et le Talmud ont �t� d�molis, il n'est pas un enfant qui ne sache que l'espace est libre, infini autour de la Terre. C'est � peine s'il l'apprend. C'est l� une v�rit� qui fait d�sormais partie de l'h�ritage universel.
Il en est de m�me pour toutes les grandes acquisitions scientifiques. Elles ne s'apprennent pas, pour ainsi dire, elles se savent. Il fut un temps o� la grande majorit� des hommes naissaient, vivaient esclaves, et n'avaient d'autre id�al qu'un changement de servitude. Jamais il ne leur venait � la pens�e qu'�un homme vaut un homme�. Ils l'ont appris maintenant et comprennent que cette �galit� virtuelle donn�e par l'�volution doit se changer d�sormais en �galit� r�elle, gr�ce � la r�volution. Les travailleurs, instruits par la vie, connaissent m�me certaines lois �conomiques bien mieux que les �conomistes de profession. Est-il, parmi les anarchistes, un seul ouvrier qui ne reste indiff�rent aux questions d'imp�t progressif ou d'imp�t proportionnel, et qui ne sache que tous les imp�ts sont pay�s en fin de compte par les plus pauvres ? En est-il un qui ne connaisse la terrible fatalit� de la �loi d'airain�, en vertu de laquelle il est condamn� � ne recevoir qu'une pitance de mis�re, c'est-�-dire le salaire exact qui l'emp�chera de mourir de faim pendant la dur�e de son travail ? La dure exp�rience lui a suffisamment fait conna�tre cette loi fatale de l'�conomie politique.
Quelle que soit l'origine de l'instruction, tous en profitent, et le travailleur n'est pas celui qui en prend la moindre part. Qu'une d�couverte soit faite par un bourgeois, un noble ou un roturier, que le savant soit le potier Palissy ou le chancelier Bacon, le monde entier utilisera ses recherches. Certainement des privil�gi�s voudraient bien garder pour eux le b�n�fice de la science et laisser l'ignorance au peuple : chaque jour des industriels s'approprient tel ou tel proc�d� chimique, et on a pu voir le m�decin Koch, ligu� avec son ma�tre Guillaume, chercher � faire de la gu�rison des sujets un monopole de l'�tat ; mais trop de chercheurs sont � l'�uvre pour que les d�sirs �go�stes puissent s'accomplir. Ces monopoleurs de science se trouvent dans la situation de ce magicien des Mille et une Nuits qui a descell� le vase o� depuis dix mille ans dormait un g�nie enferm�. Ils voudraient le faire rentrer dans son r�duit, le clore sous triple sceau, mais ils ont perdu le mot de la conjuration, et le g�nie est libre � jamais.
Ainsi l'ignorance diminue, et, chez l'�volutionniste r�volutionnaire, le savoir dirigera bient�t le pouvoir. C'est l� le fait capital qui nous fait esp�rer avec confiance que l'humanit� est entr�e dans une p�riode de d�veloppement heureux et que, malgr� l'infini complication des choses, les �l�ments de progr�s l'emportent sur ceux de r�gression. Certes, l'esp�rance et la crainte se combattent dans les esprits et la nettet� de nos connaissances scientifiques ne nous permet pas encore de r�pondre avec exactitude � ce sujet. Cependant, en juxtaposant tous les arguments, ceux qui t�moignent d'une d�cadence et ceux qui prouvent une marche en avant, il para�t que ceux-ci sont de beaucoup les plus forts et que chaque jour d'�volution nous rapproche de cette r�volution qui d�truira le pouvoir despotique des personnes et des choses, et l'accaparement personnel des produits du travail collectif.
Une premi�re cause de grand espoir est que nos adversaires ne songent plus que par acc�s, et sans y croire eux-m�mes, � maintenir le peuple endormi dans cette bonne religion de r�signation et d'humilit� qui �tait pourtant si commode pour expliquer la mis�re, l'injustice et l'in�galit� sociales. De toutes les digues oppos�es au courant r�volutionnaire, celle-ci �tait de beaucoup la plus solide ; mais, l�zard�e de tous c�t�s, elle fait eau, elle penche et chaque flot en emporte sa pierre.
Que faire pour remplacer la religion qui s'en va ? Puisque l'opprim� ne croit plus au miracle, peut-�tre pourra-t-on le faire croire au mensonge ? C'est dans cette esp�rance vaine que des savants, �conomistes, acad�miciens. commer�ants, financiers, ont imagin� d'introduire dans la science cette proposition hardie, que la propri�t� et la prosp�rit� sont toujours la r�compense du travail. Mais il y aurait pudeur � discuter de pareilles assertions. En pr�tendant que le labeur est l'origine de la fortune, les �conomistes ont parfaitement conscience qu'ils ne disent pas la v�rit�. Aussi bien que les socialistes, ils savent que la richesse est le produit, non du travail personnel, mais du travail des autres ; ils n'ignorent pas que les coups de bourse et les sp�culations, origine des grandes fortunes, n'ont pas plus de rapport avec le travail que n'en ont les exploits des brigands ; ils n'osent pas pr�tendre que l'individu ayant 250,000 francs � d�penser par jour, c'est-�-dire exactement ce qui serait n�cessaire pour faire vivre cent mille personnes, se distingue des autres hommes par une intelligence cent mille fois sup�rieure � celle de la moyenne. Ce serait �tre dupe, presque complice, de s'attarder � discuter les arguments hypocrites de cette pr�tendue origine de l'in�galit� sociale.
Mais voici qu'on emploie un raisonnement d'une autre nature et qui a du moins le m�rite de ne pas reposer sur un mensonge. On invoque contre les revendications sociales le droit du plus fort. La th�orie dite de Darwin vient de faire son entr�e dans la science et l'on croit pouvoir s'en servir contre nous. En effet, c'est bien le droit du plus fort qui triomphe pour l'accaparement des fortunes. Celui qui est le plus apte mat�riellement, le plus favoris� par sa naissance, par son instruction, par ses amis, celui qui est le mieux arm� et qui trouve devant lui les ennemis les plus faibles, celui-l� a le plus de chances de r�ussir ; mieux que d'autres il peut se b�tir une citadelle du haut de laquelle il tirera sur ses fr�res infortun�s.
Ainsi en a d�cid� le grossier combat des �go�smes en lutte. Jadis on n'osait trop avouer cette th�orie de fer et de feu, elle e�t paru trop violente et l'on pr�f�rait les paroles mielleuses. On l'enveloppait m�me sous de graves formules dont on esp�rait que le pauvre peuple ne comprendrait pas le sens : �Le travail est un frein� disait Guizot. Mais les d�couvertes de la science relatives au combat pour l'existence entre les esp�ces et � la survivance des plus vigoureuses, ont encourag� les th�oriciens de la force � proclamer sans ambages leur insolente volont� : �Voyez, disent-ils, c'est la loi fatale ; c'est l'immuable destin�e � laquelle mangeurs et mang�s sont �galement soumis�.
Nous devons nous f�liciter de ce que la question soit ainsi simplifi�e dans sa brutalit�, car elle est d'autant plus pr�s de se r�soudre. �La force r�gne !� disent les soutiens de l'in�galit� sociale. Oui, c'est la force qui r�gne ! s'�crie de plus en plus l'industrie moderne dans son perfectionnement f�roce. Mais ce que disent les �conomistes, ce que disent les industriels, les r�volutionnaires ne pourront-ils le dire aussi, tout en comprenant qu'entre eux l'accord pour l'existence remplacera graduellement la lutte pour l'existence ? La loi du plus fort ne fonctionnera pas toujours au profit du monopole industriel. �La force prime le droit�, a dit Bismarck apr�s tant d'autres ; mais on peut pr�parer le jour o� la force sera au service du droit. S'il est vrai que les id�es de solidarit� se r�pandent, s'il est vrai que les conqu�tes de la science finissent par p�n�trer dans les couches profondes, s'il est vrai que les v�rit�s deviennent propri�t� commune, si l'�volution se fait dans le sens de la justice ; les travailleurs qui ont en m�me temps le droit et la force, ne s'en serviront-ils pas pour faire la r�volution au profit de tous ? Contre les masses associ�es, que pourront les individus isol�s, si forts qu'ils soient par l'argent, l'intelligence et l'astuce ? Les gens de gouvernement, d�sesp�rant de leur cause, en sont venus � ne demander � leurs ma�tres que la �poigne�, leur seul chance de salut. Il ne serait pas difficile de citer des exemples de ministres que l'on n'a choisis ni pour leur gloire militaire ou leur noble g�n�alogie, ni pour leurs talents ou leur �loquence, mais uniquement pour leur manque de scrupules. A leur sujet le doute n'est point permis : nul pr�jug� ne les arr�te pour la conqu�te du pouvoir ou des �cus.
Dans aucune des r�volutions modernes nous n'avons vu les privil�gi�s combattre leurs propres batailles. Toujours ils s'appuient sur des arm�es de pauvres auxquels ils enseignent ce qu'on appelle �la religion du drapeau� et qu'ils dressent � ce que l'on appelle �le maintien de l'ordre�. Cinq millions d'hommes, sans compter la police haute et basse, sont employ�s � cette �uvre en Europe. Mais ces arm�es peuvent se d�sorganiser, elles peuvent se rappeler les liens d'origine et d'avenir qui les rattachent � la masse populaire ; la main qui les dirige peut manquer de vigueur. Compos�es en grande partie de prol�taires, elles peuvent devenir, elles deviendront certainement pour la soci�t� bourgeoise ce que les barbares � la solde de l'empire sont devenus pour la soci�t� romaine, un �l�ment de dissolution. L'histoire abonde en exemples de l'affolement subit qui s'empare des puissants. Quand les malheureux d�sh�rit�s se seront unis pour leurs int�r�ts, de m�tier � m�tier, de nation � nation, de race � race, quand ils conna�tront bien leur but, n'en doutez pas, l'occasion se pr�sentera certainement d'employer leur force au service du droit, et quelque puissant que soit le ma�tre d'alors, il sera bien faible en face de tous les fam�liques ligu�s contre lui. A la grande �volution qui s'accomplit maintenant succ�dera la grande r�volution si longtemps attendue.
Ce sera le salut et il n'y en a point d'autre. Car si le capital garde la force, nous serons tous des esclaves de ses machines, de simples cartilages rattachant les dents de fer aux arbres de bronze ou d'acier ; si aux �pargnes r�unies dans les coffres des banquiers s'ajoutent sans cesse de nouvelles d�pouilles g�r�es par des associ�s responsables seulement devant leurs livres de caisse alors c'est en vain que vous feriez appel � la piti�, personne n'entendra vos plaintes. Le tigre peut se d�tourner de sa victime, mais les livres de banque prononcent des arr�ts sans appel ; les hommes, les peuples sont �cras�s sous ces pesantes archives dont les pages silencieuses racontent en chiffres l'�uvre impitoyable. Si le capital doit l'emporter, il