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  Post� le jeudi 10 novembre 2005 @ 23:22:27 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
AutoritéTir� de �Ni dieu ni ma�tre, Anthologie de l'anarchisme" de Daniel Gu�rin
Merci � Patrick pour son travail




Voici comment, pass� la temp�te r�volutionnaire de 1848, Proudhon en tire les le�ons : une condamnation sans appel de l'�tat et du pouvoir.


LE PR�JUG� GOUVERNEMENTAL

La forme sous laquelle les premiers hommes ont con�u l'ordre dans la soci�t� est la forme patriarcale ou hi�rarchique, c'est-�-dire, en principe, l'autorit�, en action, le gouvernement. La justice, qui plus tard a �t� distingu�e en distributive et commutative, ne leur est apparue d'abord que sous la premi�re face : un sup�rieur rendant � des inf�rieurs ce qui leur revient � chacun.

L'id�e gouvernementale naquit donc des moeurs de famille et de l'exp�rience domestique : aucune protestation ne se produisit alors, le gouvernement paraissant aussi naturel � la soci�t� que la subordination entre le p�re et ses enfants. C'est pourquoi M. de Bonald a pu dire, avec raison, que la famille est l'embryon de l'�tat, dont elle reproduit les cat�gories essentielles : le roi dans le p�re, le ministre dans la m�re, le sujet dans l'enfant. C'est pour cela aussi que les socialistes fraternitaires, qui prennent la famille pour �l�ment de la soci�t�, arrivent tous � la dictature, forme la plus exag�r�e du gouvernement. L'administration de M. Cabet, dans ses �tats de Nauvoo, en est un bel exemple. Combien de temps encore nous faudra-t-il pour comprendre cette filiation d'id�es ? La conception primitive de l'ordre par le gouvernement appartient � tous les peuples : et si, d�s l'origine, les efforts qui ont �t� faits pour organiser, limiter, modifier l'action du pouvoir, l'approprier aux besoins g�n�raux et aux circonstances, d�montrent que la n�gociation �tait impliqu�e dans l'affirmation, il est certain qu'aucune hypoth�se rivale n'a �t� �mise ; l'esprit est partout rest� le m�me. A mesure que les nations sont sorties de l'�tat sauvage et barbare, on les a vues imm�diatement s'engager dans la voie gouvernementale, parcourir un cercle d'institutions toujours les m�mes, et que tous les historiens et publicistes rangent sous ces cat�gories, succ�dan�es l'une � l'autre, monarchie, aristocratie, d�mocratie.

Mais voici qui est plus grave.

Le pr�jug� gouvernemental p�n�trant au plus profond des consciences, frappant la raison de son moule, toute conception autre a �t� pendant longtemps rendue impossible, et les plus hardis parmi les penseurs en sont venus � dire que le gouvernement �tait un fl�au sans doute, un ch�timent pour l'humanit�, mais que c'�tait un mal n�cessaire.

Voil� pourquoi, jusqu'� nos jours, les r�volutions les plus �mancipatrices, et toutes les effervescences de la libert�, ont abouti constamment � un acte de foi et de soumission au pouvoir; pourquoi toutes les r�volutions n'ont servi qu'� reconstituer la tyrannie : je n'en excepte pas plus la Constitution de 93 que celle de 1848, les deux expressions les plus avanc�es, cependant, de la d�mocratie fran�aise.

Ce qui a entretenu cette pr�disposition mentale et rendu la fascination pendant si longtemps invincible, c'est que, par suite de l'analogie suppos�e entre la soci�t� et la famille, le gouvernement s'est toujours pr�sent� aux esprits comme l'organe naturel de la justice, le protecteur du faible, le conservateur de la paix. Par cette attribution de providence et de haute garantie, le gouvernement s'enracinait dans les coeurs autant que dans les intelligences. Il faisait partie de l'�me universelle ; il �tait la foi, la superstition intime, invincible des citoyens. Qu'il lui arriv�t de faiblir, on disait de lui, comme de la religion et de la propri�t� : ce n'est pas l'institution qui est mauvaise, c'est l'abus. Ce n'est pas le roi qui est m�chant, ce sont ses ministres. � Ah ! si le roi savait ! �

Ainsi, � la donn�e hi�rarchique et absolutiste d'une autorit� gouvernante, s'ajoutait un id�al parlant � l'�me et conspirant incessamment contre l'instinct d'�galit� et d'ind�pendance : tandis que le peuple, � chaque R�volution, croyait r�former, suivant les inspirations de son coeur, les vices de son gouvernement, il �tait trahi par ses id�es m�mes ; en croyant mettre le pouvoir dans ses int�r�ts, il l'avait toujours, en r�alit�, contre soi ; au lieu d'un protecteur, il se donnait un tyran.

L'exp�rience montre, en effet, que partout et toujours le gouvernement, quelque populaire qu'il ait �t� � son origine, s'est rang� du c�t� de la classe la plus �clair�e et la plus riche contre la plus pauvre et la plus nombreuse ; qu'apr�s s'�tre montr� quelque temps lib�ral, il est devenu peu � peu exceptionnel, exclusif ; enfin, qu'au lieu de soutenir la libert� et l'�galit� entre tous, il a travaill� obstin�ment � les d�truire, en vertu de son inclination naturelle au privil�ge.

(...) La n�gation gouvernementale, qui est au fond de l'utopie de Morelly ; qui jeta une lueur, aussit�t �touff�e, � travers les manifestations sinistres des enrag�s et des h�bertistes ; qui serait sortie des doctrines de Babeuf, si Babeuf avait su raisonner et d�truire son propre principe : cette grande et d�cisive n�gation traversa, incomprise, tout le XVIIIe si�cle.

Mais une id�e ne peut p�rir : elle rena�t toujours de sa contradictoire. (...) De cette pl�nitude de l'�volution politique surgira, � la fin, l'hypoth�se oppos�e; le gouvernement, s'usant tout seul, enfantera, comme son postul� historique, le Socialisme.

Ce fut Saint-Simon qui, le premier, dans un langage timide, et avec une conscience obscure encore, ressaisit la fili�re :

�L'esp�ce humaine, �crivait-il d�s l'ann�e 1818, a �t� appel�e � vivre d'abord sous le r�gime gouvernemental et f�odal ;
�Elle a �t� destin�e � passer du r�gime gouvernemental ou militaire sous le r�gime administratif ou industriel, apr�s avoir fait suffisamment de progr�s dans les sciences positives et dans l'industrie ;
�Enfin, elle a �t� soumise par son organisation � essuyer une crise longue et violente, lors de son passage du syst�me militaire au syst�me pacifique.
�L'�poque actuelle est une �poque de transition :
�La crise de transition a �t� commenc�e par la pr�dication de Luther : depuis cette �poque, la direction des esprits a �t� essentiellement critique et r�volutionnaire. �

(...) Tout Saint-Simon est dans ces quelques lignes, �crites du style des proph�tes, mais d'une digestion trop rude pour l'�poque o� elles furent �crites, d'un sens trop condens� pour les jeunes esprits qui s'attach�rent les premiers au noble novateur.

(...) Qu'a voulu dire Saint-Simon ?

Du moment o�, d'une part, la philosophie succ�de � la foi et remplace l'ancienne notion du gouvernement par celle de contrat; o�, d'un autre c�t�, � la suite d'une R�volution qui abolit le r�gime f�odal, la soci�t� demande � d�velopper, harmoniser ses puissances �conomiques : de ce moment-l� il devient in�vitable que le gouvernement, ni� en th�orie, se d�truise progressivement dans l'application. Et quand Saint-Simon, pour d�signer ce nouvel ordre de choses, se conformant au vieux style, emploie le mot de gouvernement accol� � l'�pith�te d'administratif ou industriel, il est �vident que ce mot acquiert sous sa plume une signification m�taphorique ou plut�t analogique, qui ne pouvait faire illusion qu'aux profanes. Comment se tromper sur la pens�e de Saint-Simon en lisant le passage, plus explicite encore, que je vais citer :

� Si l'on observe la marche que suit l'�ducation des individus, on remarque, dans les �coles primaires, l'action de gouverner comme �tant la plus forte ; et dans les �coles d'un rang plus �lev�, on voit l'action de gouverner les enfants diminuer toujours d'intensit�, tandis que l'enseignement joue un r�le de plus en plus important. Il en a �t� de m�me pour l'�ducation de la soci�t�. L'action militaire, c'est-�-dire f�odale (gouvernementale), a d� �tre la plus forte � son origine ; elle a toujours d� acqu�rir de l'importance ; et le pouvoir administratif doit n�cessairement finir par dominer le pouvoir militaire. �

� ces extraits de Saint-Simon il faudrait joindre sa fameuse Parabole, qui tomba, en 1819, comme une hache sur le monde officiel, et pour laquelle l'auteur fut traduit en cour d'assises le 20 f�vrier 1820 et acquitt�. L'�tendue de ce morceau, d'ailleurs trop connu, ne nous permet pas de le rapporter.

La n�gation de Saint-Simon, comme l'on voit, n'est pas d�duite de l'id�e de contrat, que Rousseau et ses sectateurs avaient depuis quatre-vingts ans corrompue et d�shonor�e ; elle d�coule d'une autre intuition, tout exp�rimentale et, a posteriori, telle qu'elle pouvait convenir � un observateur des faits. Ce que la th�orie du contrat, inspiration de la logique providentielle, aurait d�s le temps de Jurieu fait entrevoir dans l'avenir de la soci�t�, � savoir la fin des gouvernements, Saint-Simon, paraissant au plus fort de la m�l�e parlementaire, le constate, lui, d'apr�s la loi des �volutions de l'humanit�. Ainsi, la th�orie du droit et la philosophie de l'histoire, comme deux jalons plant�s l'un au-devant de l'autre, conduisaient l'esprit vers une R�volution inconnue : un pas de plus, nous touchons � l'�v�nement.

(...) Le XVIIIe si�cle, je crois l'avoir surabondamment �tabli, s'il n'avait �t� d�rout� par le r�publicanisme classique, r�trospectif et d�clamatoire de Rousseau, serait arriv�, par le d�veloppement de l'id�e de contrat, c'est-�-dire par la voie juridique, � la n�gation du gouvernement.

Cette n�gation, Saint-Simon l'a d�duite de l'observation historique et de l'�ducation de l'humanit�.

Je l'ai conclue � mon tour, s'il m'est permis de me citer en ce moment o� je repr�sente seul la donn�e r�volutionnaire, de l'analyse des fonctions �conomiques et de la th�orie du cr�dit et de l'�change. Je n'ai pas besoin, je le pense, pour �tablir cette tierce aperception, de rappeler les divers ouvrages et articles o� elle se trouve consign�e : ils ont, depuis trois ans, obtenu assez d'�clat.

Ainsi l'Id�e, semence incorruptible, passe � travers les �ges, illuminant de temps � autre l'homme dont la volont� est bonne, jusqu'au jour o� une intelligence que rien n'intimide, la recueille, la couve, puis la lance comme un m�t�ore sur les masses �lectris�es.

L'id�e de contrat, sortie de la R�forme en opposition � celle de gouvernement, a travers� le XVIIe et le XVIIIe si�cle, sans qu'aucun publiciste la relev�t, sans qu'un seul r�volutionnaire l'aper��t. Tout ce qu'il y eut de plus illustre dans l'�glise, la philosophie, la politique, s'entendit au contraire pour la combattre. Rousseau, Siey�s, Robespierre, Guizot toute cette �cole de parlementaires, ont �t� les porte-drapeau de la r�action. Un homme, bien tard averti par la d�gradation du principe directeur, remet en lumi�re l'id�e jeune et f�conde : malheureusement le c�t� r�aliste de sa doctrine trompe ses propres disciples ; ils ne voient pas que le producteur est la n�gation du gouvernant, que l'organisation est incompatible avec l'autorit�; et pendant trente ans encore on perd de vue la formule.

(...) L'id�e anarchique est � peine implant�e dans le sol populaire, qu'il se trouve aussit�t de soi-disant conservateurs pour l'arroser de leurs calomnies, l'engraisser de leurs violences, la chauffer sous les vitraux de leur haine, lui pr�ter l'appui de leurs stupides r�actions. Elle a lev� aujourd'hui, gr�ce � eux, l'id�e antigouvernementale, l'id�e du travail, l'id�e du contrat ; elle croit, elle monte, elle saisit de ses vrilles les soci�t�s ouvri�res; et bient�t, comme la petite graine de l'�vangile, elle formera un arbre immense, qui de ses rameaux couvrira toute la terre.

La souverainet� de la raison ayant �t� substitu�e � celle de la r�v�lation ;

La notion de contrat succ�dant � celle de gouvernement ;

L'�volution historique conduisant fatalement l'humanit� � une pratique nouvelle ;

La critique �conomique constatant d�j� que sous ce nouveau r�gime l'institution politique doit se perdre dans l'organisme industriel :

Concluons sans crainte que la formule r�volutionnaire ne peut plus �tre ni l�gislation directe, ni gouvernement direct, ni gouvernement simplifi�, elle est : plus de gouvernement.

Ni monarchie, ni aristocratie, ni m�me d�mocratie, en tant que ce troisi�me terme impliquerait un gouvernement quelconque, agissant au nom du peuple, et se disant peuple. Point d'autorit�, point de gouvernement, m�me populaire : la R�volution est l�.


DU POUVOIR ABSOLU � L'ANARCHIE

(...) Toute l'id�e s'�tablit ou se r�fute en une suite de termes qui en sont comme l'organisme, et dont le dernier d�montre irr�vocablement sa v�rit� ou son erreur. Si l'�volution, au lieu de se faire simplement dans l'esprit, par les th�ories, s'effectue en m�me temps dans les institutions et les actes, elle constitue l'histoire. C'est le cas qui se pr�sente pour le principe d'autorit� ou de gouvernement.

Le premier terme sous lequel se manifeste ce principe est le pouvoir absolu. C'est la formule la plus pure, la plus rationnelle, la plus �nergique, la plus franche et, � tout prendre, la moins immorale et la moins p�nible, de gouvernement.

Mais l'absolutisme, dans son expression na�ve, est odieux � la raison et � la libert� ; la conscience des peuples s'est de tout temps soulev�e contre lui ; � la suite de la conscience, la r�volte a fait entendre sa protestation. Le principe a donc �t� forc� de reculer : il a recul� pas � pas, par une suite de concessions, toutes plus insuffisantes les unes que les autres, et dont la derni�re, la d�mocratie pure ou le gouvernement direct, aboutit � l'impossible et � l'absurde. Le premier terme de la s�rie �tant donc l'absolutisme, le terme final, fatidique, est l'anarchie, entendue dans tous les sens.

Nous allons passer en revue, les uns apr�s les autres, les principaux termes de cette grande �volution.

L'humanit� demande � ses ma�tres : � Pourquoi pr�tendez-vous r�gner sur moi et me gouverner ? � Ils r�pondent : � Parce que la soci�t� ne peut se passer d'ordre ; parce qu'il faut dans une soci�t� des hommes qui ob�issent et qui travaillent, pendant que les autres commandent et dirigent; parce que les facult�s individuelles �tant in�gales, les int�r�ts oppos�s, les passions antagonistes, le bien particulier de chacun oppos� au bien de tous, il faut une autorit� qui assigne la limite des droits et des devoirs, un arbitre qui tranche les conflits, une force publique qui fasse ex�cuter les jugements du souverain. Or, le pouvoir, l'�tat, est pr�cis�ment cette autorit� discr�tionnaire, cet arbitre qui rend � chacun ce qui lui appartient, cette force qui assure et fait respecter la paix. Le gouvernement, en deux mots, est le principe et la garantie de l'ordre social : c'est ce que d�clarent � la fois le sens commun et la nature. �

� toutes les �poques, dans la bouche de tous les pouvoirs vous la retrouvez identique, invariable, dans les livres des �conomistes malthusiens, dans les journaux de la r�action et dans les professions de foi des r�publicains. Il n'y a de diff�rence, entre eux tous, que par la mesure des concessions qu'ils pr�tendent faire � la libert� sur le principe : concessions illusoires, qui ajoutent aux formes de gouvernement dites temp�r�es, constitutionnelles, d�mocratiques, etc., un assaisonnement d'hypocrisie dont la saveur ne les rend que plus m�prisables.

Ainsi le gouvernement, dans la simplicit� de sa nature, se pr�sente comme la condition absolue, n�cessaire, sine qua non, de l'ordre. C'est pour cela qu'il aspire toujours, et sous tous les masques, � l'absolutisme : en effet, d'apr�s le principe, plus le gouvernement est fort, plus l'ordre approche de la perfection. Ces deux notions, le gouvernement et l'ordre, seraient donc l'une � l'autre dans le rapport de la cause � l'effet : la cause serait le gouvernement, l'effet serait l'ordre. C'est bien aussi comme cela que les soci�t�s primitives ont raisonn�.

(...) Mais ce raisonnement n'en est pas moins faux, et la conclusion de plein droit inadmissible, attendu que, d'apr�s la classification logique des id�es, le rapport de gouvernement � ordre n'est point du tout, comme le pr�tendent les chefs d'�tat, celui de cause � effet, c'est celui du particulier au g�n�ral. L'ordre, voil� le genre ; le gouvernement, voil� l'esp�ce. En d'autres termes, il y a plusieurs mani�res de concevoir l'ordre : qui nous prouve que l'ordre dans la soci�t� soit celui qu'il pla�t � ses ma�tres de lui assigner ?

On all�gue, d'un c�t�, l'in�galit� naturelle des facult�s, d'o� l'on induit celle des conditions ; de l'autre, l'impossibilit� de ramener � l'unit� la divergence des int�r�ts et d'accorder les sentiments.

Mais, dans cet antagonisme, on ne saurait voir tout au plus qu'une question � r�soudre, non un pr�texte � la tyrannie. L'in�galit� des facult�s ? la divergence des int�r�ts ? Eh ! souverains � couronne, � faisceaux et � �charpes. Voil� pr�cis�ment ce que nous appelons le probl�me social : et vous croyez en venir � bout par le b�ton et la ba�onnette ? Saint-Simon avait bien raison de faire synonymes ces deux mots, gouvernemental et militaire. Le gouvernement faisant l'ordre dans la soci�t�, c'est Alexandre coupant avec son sabre le noeud gordien.

Qui donc, pasteurs des peuples, vous autorise � penser que le probl�me de la contradiction des int�r�ts et de l'in�galit� des facult�s ne peut �tre r�solu ? que la distinction des classes en d�coule n�cessairement ? et que, pour maintenir cette distinction, naturelle et providentielle, la force est n�cessaire, l�gitime ? J'affirme, au contraire, et tous ceux que le monde appelle utopistes, parce qu'ils repoussent votre tyrannie, affirment avec moi que cette solution peut �tre trouv�e. Quelques-uns ont cru la d�couvrir dans la communaut�, d'autres dans l'association, d'autres encore dans la s�rie industrielle. Je dis pour ma part qu'elle est dans l'organisation des forces �conomiques, sous la loi supr�me du contrat. Qui vous dit qu'aucune de ces hypoth�ses n'est vraie ?

� votre th�orie gouvernementale, qui n'a pour cause que votre ignorance, pour principe qu'un sophisme, pour moyen que la force, pour but que l'exploitation de l'humanit�, le progr�s du travail, des id�es, vous oppose par ma bouche cette th�orie lib�rale : trouver une forme de transaction qui, ramenant � l'unit� la divergence des int�r�ts, identifiant le bien particulier et le bien g�n�ral, effa�ant l'in�galit� de nature par celle de l'�ducation, r�solve toutes les contradictions politiques et �conomiques : o� chaque individu soit �galement et synonymiquement producteur et consommateur, citoyen et prince, administrateur et administr�; o� sa libert� augmente toujours, sans qu'il ait besoin d'en ali�ner jamais rien ; o� son bien-�tre s'accroisse ind�finiment, sans qu'il puisse �prouver, du fait de la soci�t� ou de ses concitoyens, aucun pr�judice, ni dans sa propri�t�, ni dans son travail, ni dans son revenu, ni dans ses rapports d'int�r�ts, d'opinion ou d'affection avec ses semblables.

Quoi ! ces conditions vous semblent impossibles � r�aliser ? le contrat social, quand vous consid�rez l'effrayante multitude des rapports qu'il doit r�gler, vous para�t ce que l'on peut imaginer de plus inextricable, quelque chose comme la quadrature du cercle et le mouvement perp�tuel. C'est pour cela que, de guerre lasse, vous vous rejetez dans l'absolutisme, dans la force.

Consid�rez cependant que si le contrat social peut �tre r�solu entre deux producteurs - et qui doute que, r�duit � ces termes simples, il ne puisse recevoir de solution ? -, il peut �tre r�solu �galement entre des millions, puisqu'il s'agit toujours du m�me engagement, et que le nombre des signatures, en le rendant de plus en plus efficace, n'y ajoute pas un article. Votre raison d'impuissance ne subsiste donc pas : elle est ridicule et vous rend inexcusables.

En tout cas, hommes de pouvoir, voici ce que vous dit le producteur, le prol�taire, l'esclave, celui que vous aspirez � faire travailler pour vous : Je ne demande le bien ni la brasse de personne, et ne suis pas dispos� � souffrir que le fruit de mon labeur devienne la proie d'un autre. Je veux aussi l'ordre, autant et plus que ceux qui le troublent par leur pr�tendu gouvernement; mais je le veux comme un effet de ma volont�, une condition de mon travail et une foi de ma raison. Je ne le subirai jamais venant d'une volont� �trang�re et m'imposant pour conditions pr�alables la servitude et le sacrifice.


DES LOIS

Sous l'impatience des peuples et l'imminence de la r�volte, le gouvernement a d� c�der; il a promis des institutions et des lois ; il a d�clar� que son plus fervent d�sir �tait que chacun p�t jouir du fruit de son travail � l'ombre de sa vigne et de son figuier. C'�tait une n�cessit� de sa position. D�s lors, en effet, qu'il se pr�sentait comme juge du droit, arbitre souverain des destin�es, il ne pouvait pr�tendre mener les hommes suivant son bon plaisir. Roi, pr�sident, directoire, comit�, assembl�e populaire, n'importe, il faut au pouvoir des r�gles de conduite : sans cela, comment parviendra-t-il � �tablir parmi ses sujets une discipline ? Comment les citoyens se conformeront-ils � l'ordre, si l'ordre ne leur est pas notifi�; si, � peine notifi�, il est r�voqu�, s'il change d'un jour � l'autre, et d'heure � heure ?

Donc le gouvernement devra faire des lois, c'est-�-dire s'imposer � lui-m�me des limites : car tout ce qui est r�gle pour le citoyen devient limite pour le prince. Il fera autant de lois qu'il rencontrera d'int�r�ts : et puisque les int�r�ts sont innombrables, que les rapports naissant les uns des autres se multiplient � l'infini, que l'antagonisme est sans fin, la l�gislation devra fonctionner sans rel�che. Les lois, les d�crets, les �dits, les ordonnances, les arr�t�s tomberont comme gr�le sur le pauvre peuple. Au bout de quelque temps, le sol politique sera couvert d'une couche de papier, que les g�ologues n'auront plus qu'� enregistrer, sous le nom de formation � papysac�e �, dans les r�volutions du globe. La Convention, en trois ans, un mois et quatre jours, rendit onze mille six cents lois et d�crets ; la Constituante et la L�gislative n'avaient gu�re moins produit; l'Empire et les gouvernements post�rieurs ont travaill� de m�me. Actuellement, le Bulletin des Lois en contient, dit-on, plus de cinquante mille; si nos repr�sentants faisaient leur devoir, ce chiffre �norme serait bient�t doubl�. Croyez-vous que le peuple, et le Gouvernement lui-m�me, conserve sa raison dans ce d�dale ?

Certes, nous voici loin d�j� de l'institution primitive. Le gouvernement remplit, dit-on, dans la soci�t�, le r�le de p�re : or, quel p�re s'avisa jamais de faire un pacte avec sa famille ? d'octroyer une charte � ses enfants ? de faire une balance des pouvoirs entre lui et leur m�re ? Le chef de famille est inspir�, dans son gouvernement, par son coeur; il ne prend pas le bien de ses enfants, il les nourrit de son propre travail : guid� par son amour, il ne prend conseil que de l'int�r�t des siens et des circonstances ; sa loi, c'est sa volont�, et tous, la m�re et les enfants, y ont confiance. Le petit �tat serait perdu, si l'action paternelle rencontrait la moindre opposition, si elle �tait limit�e dans ses pr�rogatives et d�termin�e � l'avance dans ses effets. Eh quoi ! serait-il vrai que le gouvernement n'est pas un p�re pour le peuple, puisqu'il se soumet � des r�glements, qu'il transige avec ses sujets et se fait le premier esclave d'une raison qui, divine ou populaire, n'est pas la sienne ?

S'il en �tait ainsi, je ne vois pas pourquoi je me soumettrais moi-m�me � la loi. Qui est-ce qui m'en garantit la justice, la sinc�rit� ? D'o� me vient-elle ? Qui l'a faite ? Rousseau enseigne en propres termes que, dans un gouvernement v�ritablement d�mocratique et libre, le citoyen, en ob�issant � la loi, n'ob�it qu'� sa propre volont�. Or, la loi a �t� faite sans ma participation, malgr� mon dissentiment absolu, malgr� le pr�judice qu'elle me fait souffrir. L'�tat ne traite point avec moi; il n'�change rien, il me ran�onne. O� donc est le lien, lien de conscience, lien de raison, lien de passion ou d'int�r�t, qui m'oblige ?

Mais que dis-je ? des lois � qui pense par soi-m�me et ne doit r�pondre que de ses propres actes, des lois � qui veut �tre libre et se sent fait pour le devenir ? Je suis pr�t � traiter, mais je ne veux pas de lois; je n'en reconnais aucune; je proteste contre tout ordre qu'il plaira � un pouvoir de pr�tendue n�cessit� d'imposer � mon libre arbitre. Des lois ! On sait ce qu'elles sont et ce qu'elles valent. Toiles d'araign�e pour les puissants et les riches, cha�nes qu'aucun acier ne saurait rompre pour les petits et les pauvres, filets de p�che entre les mains du gouvernement.

Vous dites qu'on fera peu de lois, qu'on les fera simples, qu'on les fera bonnes. C'est encore une concession. Le gouvernement est bien coupable, s'il avoue ainsi ses torts !

Des lois en petit nombre, des lois excellentes ? Mais c'est impossible. Le gouvernement ne doit-il pas r�gler tous les int�r�ts, juger toutes les contestations ? Or, les int�r�ts sont, par la nature de la soci�t�, innombrables, les rapports variables et mobiles � l'infini : comment est-il possible qu'il ne se fasse que peu de lois ? Comment seraient-elles simples ? Comment la meilleure loi ne serait-elle pas bient�t d�testable ?

On parle de simplification. Mais si l'on peut simplifier en un point, on peut simplifier en tous ; au lieu d'un million de lois, une seule suffit. Quelle sera cette loi ? Ne faites pas � autrui ce que vous ne voulez pas qu'on vous fasse ; faites � autrui comme vous d�sirez qu'il vous soit fait. Voil� la loi et les proph�tes. Mais il est �vident que ce n'est plus une loi ; c'est la formule �l�mentaire de la justice, la r�gle de toutes les transactions. La simplification l�gislative nous ram�ne donc � l'id�e de contrat, cons�quemment � la n�gation de l'autorit�. En effet, si la loi est unique, si elle r�sout toutes les antinomies de la soci�t�, si elle est consentie et vot�e par tout le monde, elle est ad�quate au contrat social. En la promulguant, vous proclamez la fin du gouvernement. Qui vous emp�che de la donner tout de suite, cette simplification ?


LE SYST�ME REPR�SENTATIF

(...) Il n'y a pas deux esp�ces de gouvernement, comme il n'y a pas deux esp�ces de religion. Le gouvernement est de droit divin ou il n'est pas ; de m�me que la religion est du ciel ou n'est rien. Gouvernement d�mocratique et religion naturelle sont deux contradictions, � moins qu'on ne pr�f�re y voir deux mystifications. Le peuple n'a pas plus de voix consultative dans l'�tat que dans l'�glise : son r�le est d'ob�ir et de croire.

Aussi, comme les principes ne peuvent faillir, que les hommes seuls ont le privil�ge de l'incons�quence, le gouvernement, dans Rousseau, ainsi que dans la Constitution de 91 et toutes celles qui ont suivi, n'est-il toujours, en d�pit du proc�d� �lectoral, qu'un gouvernement de droit divin, une autorit� mystique et surnaturelle qui s'impose � la libert� et � la conscience, tout en ayant l'air de r�clamer leur adh�sion.

Suivez cette s�rie :

Dans la famille, o� l'autorit� est intime au coeur de l'homme, le gouvernement se pose par la g�n�ration ;

Dans les moeurs sauvages et barbares, il se pose par le patriarcat, ce qui rentre dans la cat�gorie pr�c�dente, ou par la force ;

Dans les moeurs sacerdotales, il se pose par la foi ;

Dans les moeurs aristocratiques, il se pose par la primog�niture, ou la caste ;

Dans le syst�me de Rousseau, devenu le n�tre, il se pose soit par le sort, soit par le nombre.

La g�n�ration, la force, la loi, la primog�niture, le sort, le nombre, toutes choses �galement inintelligibles et imp�n�trables, sur lesquelles il n'y a point � raisonner, mais � se soumettre : tels sont, je ne dirai pas les principes - l'autorit� comme la libert� ne reconna�t qu'elle-m�me pour principe -, mais les modes diff�rents par lesquels s'effectue, dans les soci�t�s humaines, l'investiture du pouvoir. � un principe primitif, sup�rieur, ant�rieur, indiscutable, l'instinct populaire a cherch� de tout temps une expression qui f�t �galement primitive, sup�rieure, ant�rieure et indiscutable. En ce qui concerne la production du pouvoir, la force, la loi, l'h�r�dit� ou le nombre sont la forme variable que rev�t cette ordalie ; ce sont des jugements de Dieu.

Est-ce donc que le nombre offre � votre esprit quelque chose de plus rationnel, de plus authentique, de plus moral, que la foi ou la force ? Est-ce que le scrutin vous para�t plus s�r que la tradition ou l'h�r�dit� ? Rousseau d�clame contre le droit du plus fort, comme si la force, plut�t que le nombre, constituait l'usurpation. Mais qu'est-ce donc que le nombre ? que prouve-t-il ? que vaut-il ? quel rapport entre l'opinion plus ou moins unanime et sinc�re des votants, et cette chose qui domine toute opinion, tout vote, la v�rit�, le droit ?

Quoi ! il s'agit de tout ce qui m'est le plus cher, de ma libert�, de mon travail, de la subsistance de ma femme et de mes enfants : et lorsque je compte poser avec vous des articles, vous renvoyez tout � un congr�s form� selon le caprice du sort ? Quand je me pr�sente pour contracter, vous me dites qu'il faut �lire des arbitres, lesquels, sans me conna�tre, sans m'entendre, prononceront mon absolution ou ma condamnation ? Quel rapport, je vous prie, entre ce congr�s et moi ? Quelle garantie peut-il m'offrir ? pourquoi ferais-je � son autorit� ce sacrifice �norme, irr�parable, d'accepter ce qu'il lui aura plu de r�soudre comme �tant l'expression de ma volont�, la juste mesure de mes droits ? Et quand ce congr�s, apr�s les d�bats auxquels je n'entends rien, s'en vient m'imposer sa d�cision comme loi, me tendre cette loi � la pointe d'une ba�onnette, je demande, s'il est vrai que je fasse partie du souverain, ce que devient ma dignit�, si je dois me consid�rer comme stipulant, o� est le contrat ?

Les d�put�s, pr�tend-on, seront les hommes les plus capables, les plus probes, les plus ind�pendants du pays ; choisis comme tels par une �lite de citoyens les plus int�ress�s � l'ordre, � la libert�, au bien-�tre des travailleurs et au progr�s. Initiative sagement con�ue, qui r�pond de la bont� des candidats !

Mais pourquoi donc les honorables bourgeois composant la classe moyenne s'entendraient-ils mieux que moi-m�me sur mes vrais int�r�ts ? Il s'agit de mon travail, observez donc, de l'�change de mon travail, la chose qui, apr�s l'amour, souffre le moins d'autorit�. (...)

(...) Et vous allez livrer mon travail, mon amour, par procuration, sans mon consentement !

Qui me dit que vos procureurs n'useront pas de leur privil�ge pour se faire du pouvoir un instrument d'exploitation ? Qui me garantit que leur petit nombre ne les livrera pas, pieds, mains et conscience li�s, � la corruption ! Et s'ils ne veulent se laisser corrompre, s'ils ne parviennent � faire entendre raison � l'autorit�, qui m'assure que l'autorit� voudra se soumettre ?


DU SUFFRAGE UNIVERSEL

(...) La solution est trouv�e, s'�crient les intr�pides. Que tous les citoyens prennent part au vote : il n'y aura puissance qui leur r�siste, ni s�duction qui les corrompe. C'est ce que pens�rent, le lendemain de F�vrier, les fondateurs de la R�publique.

Quelques-uns ajoutent : que le mandat soit imp�ratif, le repr�sentant perp�tuellement r�vocable ; et l'int�grit� de la loi sera garantie, la fid�lit� du l�gislateur assur�e.

Nous entrons dans le g�chis.

Je ne crois nullement, et pour cause, � cette intuition divinatoire de la multitude, qui lui ferait discerner, du premier coup, le m�rite et l'honorabilit� des candidats. Les exemples abondent de personnages �lus par acclamation, et qui, sur le pavois o� ils s'offraient aux regards du peuple enivr�, pr�paraient d�j� la trame de leurs trahisons. � peine si, sur dix coquins, le peuple, dans ses comices, rencontre un honn�te homme...

Mais que me font, encore une fois, toutes ces �lections ? Qu'ai-je besoin de mandataires, pas plus que de repr�sentants ? Et puisqu'il faut que je pr�cise ma volont�, ne puis-je l'exprimer sans le secours de personne ? M'en co�tera-t-il davantage, et ne suis-je pas encore plus s�r de moi que de mon avocat ?

On me dit qu'il faut en finir; qu'il est impossible que je m'occupe de tant d'int�r�ts divers; qu'apr�s tout un conseil d'arbitres, dont les membres auront �t� nomm�s par toutes les voix du peuple, promet une approximation de la v�rit� et du droit, bien sup�rieure � la justice d'un monarque irresponsable, repr�sent� par des ministres insolents et des magistrats que leur inamovibilit� tient, comme le prince, hors de ma sph�re.

D'abord, je ne vois point la n�cessit� d'en finir � ce prix : je ne vois pas surtout que l'on en finisse. L'�lection ni le vote, m�me unanimes, ne r�solvent rien. Depuis soixante ans que nous les pratiquons � tous les degr�s l'un et l'autre, qu'avons-nous fini ? Qu'avons-nous seulement d�fini ? Quelle lumi�re le peuple a-t-il obtenue de ses assembl�es ? Quelles garanties a-t-il conquises ? Quand on lui ferait r�it�rer, dix fois l'an, son mandat, renouveler tous les mois ses officiers municipaux et ses juges, cela ajouterait-il un centime � son revenu ? En serait-il plus s�r, chaque soir en se couchant, d'avoir le lendemain de quoi manger, de quoi nourrir ses enfants ? Pourrait-il seulement r�pondre qu'on ne viendra pas l'arr�ter, le tra�ner en prison ?

Je comprends que sur des questions qui ne sont pas susceptibles d'une solution r�guli�re, pour des int�r�ts m�diocres, des incidents sans importance, on se soumette � une d�cision arbitrale. De semblables transactions ont cela de moral, de consolant, qu'elles attestent dans les �mes quelque chose de sup�rieur m�me � la justice, le sentiment fraternel. Mais sur des principes, sur l'essence m�me des droits, sur la direction � imprimer � la soci�t�; mais sur l'organisation des forces industrielles; mais sur mon travail, ma subsistance, ma vie ; mais sur cette hypoth�se m�me du gouvernement que nous agitons, je repousse toute autorit� pr�somptive, toute solution indirecte ; je ne reconnais point de conclave : je veux traiter directement, individuellement, pour moi-m�me; le suffrage universel est � mes yeux une vraie loterie.


GOUVERNEMENT ET PEUPLE

(...) Je passe tout de suite � l'hypoth�se finale. C'est celle o� le peuple, revenant au pouvoir absolu, et se prenant lui-m�me, dans son int�gralit�, pour despote, se traiterait en cons�quence : o� par cons�quent il cumulerait, comme cela est juste, toutes les attributions, r�unirait en sa personne tous les pouvoirs : l�gislatif, ex�cutif, judiciaire et autres, s'il en existe ; o� il ferait toutes les lois, rendrait tous les d�crets, ordonnances, arr�t�s, arr�ts, jugements ; exp�dierait tous les ordres, prendrait en lui-m�me tous ses agents et fonctionnaires, du haut de la hi�rarchie jusqu'en bas ; leur transmettrait directement et sans interm�diaire ses volont�s ; en surveillerait et en assurerait l'ex�cution, imposant � tous une responsabilit� proportionnelle ; s'adjugerait toutes les dotations, listes civiles, pensions, encouragements ; jouirait enfin, roi de fait et de droit, de tous les honneurs et b�n�fices de la souverainet�, pouvoir, argent, plaisir, repos, etc.

(...) Malheureusement ce syst�me, irr�prochable, j'ose le dire, dans son ensemble et ses d�tails, rencontre dans la pratique une difficult� insurmontable.

C'est que le gouvernement suppose un corr�latif, et que si le peuple tout entier, � titre de souverain, passe gouvernement, on cherche en vain o� seront les gouvern�s. Le but du gouvernement est, on se le rappelle, non pas de ramener � l'unit� la divergence des int�r�ts - � cet �gard il se reconna�t d'une parfaite incomp�tence -, mais de maintenir l'ordre dans la soci�t� malgr� le conflit des int�r�ts. En d'autres termes, le but du gouvernement est de suppl�er au d�faut de l'ordre �conomique et de l'harmonie industrielle. Si donc le peuple, dans l'int�r�t de sa libert� et de sa souverainet�, se charge du gouvernement, il ne peut plus s'occuper de la production, puisque, par la nature des choses, production et gouvernement sont deux fonctions incompatibles, et que vouloir les cumuler, ce serait introduire la division partout. Donc, encore une fois, o� seront les producteurs ? o� les gouvern�s ? o� les administr�s ? o� les jug�s ? o� les ex�cutifs ?

(...) Il faut arriver � l'hypoth�se extr�me, celle o� le peuple entre en masse dans le gouvernement, remplit tout les pouvoirs, et toujours d�lib�rant, votant, ex�cutant, comme dans une insurrection, toujours unanime, n'a plus au-dessus de lui ni pr�sident, ni repr�sentants, ni commissaires, ni pays l�gal, ni majorit�, en un mot, est seul l�gislateur dans sa collectivit� et seul fonctionnaire.

Mais si le peuple, ainsi organis� dans le pouvoir, n'a effectivement plus rien au-dessus de lui, je demande ce qu'il a au-dessous ? en d'autres termes, o� est le corr�latif du gouvernement ? o� sont les laboureurs, les industriels, les commer�ants, les soldats ? o� sont les travailleurs et les citoyens ?

Dira-t-on que le peuple est toutes ces choses � la fois, qu'il produit et l�gif�re en m�me temps, que travail et gouvernement sont en lui indivis ? C'est impossible, puisque d'un c�t� le gouvernement ayant pour raison d'�tre la divergence des int�r�ts, d'autre part aucune solution d'autorit� ou de majorit� ne pouvant �tre admise, le peuple seul dans son unanimit� ayant qualit� pour faire passer les lois, cons�quemment le d�bat l�gislatif s'allongeant avec le nombre des l�gislateurs, les affaires d'�tat croissant en raison directe de la multitude des hommes d'�tat, il n'y a plus lieu ni loisir aux citoyens de vaquer � leurs occupations industrielles ; ce n'est pas trop de toutes leurs journ�es pour exp�dier la besogne du gouvernement. Pas de milieu : ou travailler ou r�gner.

(...) C'est ainsi, du reste, que les choses se passaient � Ath�nes, o� pendant plusieurs si�cles, � l'exception de quelques intervalles de tyrannie, le peuple tout entier fut sur la place publique, discutant du matin au soir. Mais les vingt mille citoyens d'Ath�nes qui constituaient le souverain avaient quatre cent mille esclaves travaillant pour eux, tandis que le peuple fran�ais n'a personne pour le servir et mille fois plus d'affaires � exp�dier que les Ath�niens. Je r�p�te ma question : sur quoi le peuple, devenu l�gislateur et prince, l�gif�rera-t-il ? pour quels int�r�ts ? dans quel but ? Et pendant qu'il gouvernera, qui le nourrira ? (...) Le peuple en masse passant � l'�tat, l'�tat n'a plus la moindre raison d'�tre, puisqu'il ne reste plus de peuple : l'�quation du gouvernement donne pour r�sultat z�ro.


PLUS D'AUTORIT�

L'id�e capitale, d�cisive, de cette R�volution, n'est-elle pas, en effet : plus d'autorit�, ni dans l'�glise, ni dans l'�tat, ni dans la terre, ni dans l'argent ?

Or, plus d'autorit�, cela veut dire ce qu'on n'a jamais vu, ce qu'on n'a jamais compris, accord de l'int�r�t de chacun avec l'int�r�t de tous, identit� de la souverainet� collective et de la souverainet� individuelle.

Plus d'autorit� ! c'est-�-dire dettes pay�es, servitudes abolies, hypoth�ques lev�es, fermages rembours�s, d�penses du culte, de la Justice et de l'�tat supprim�es ; cr�dit gratuit, �change �gal, association libre, valeur r�gl�e ; �ducation, travail, propri�t�, domicile, bon march�, garantis ; plus d'antagonisme, plus de guerre, plus de centralisation, plus de gouvernements, plus de sacerdoces. N'est-ce pas la soci�t� sortie de sa sph�re, marchant dans une position renvers�e, sens dessus dessous ?

Plus d'autorit� ! c'est-�-dire encore le contrat libre � la place de la loi absolutiste ; la transaction volontaire au lieu de l'arbitrage de l'�tat; la justice �quitable et r�ciproque, au lieu de la justice souveraine et distributive ; la morale rationnelle, au lieu de la morale r�v�l�e ; l'�quilibre des forces substitu� � l'�quilibre des pouvoirs : l'unit� �conomique � la place de la centralisation politique. Encore une fois, n'est-ce point l� ce que j'oserai appeler une conversion compl�te, un tour sur soi-m�me, une r�volution ?

Quelle distance s�pare ces deux r�gimes, on peut en juger par la diff�rence de leurs styles.

L'un des moments les plus solennels, dans l'�volution du principe d'autorit�, est celui de la promulgation du D�calogue. La voix de l'ange commande au peuple, prostern� au pied du Sina� :

Tu adoreras l'�ternel, lui dit-il, et rien que l'�ternel ;

Tu ne jugeras que par lui ;

Tu ch�meras ses f�tes, et tu lui paieras la d�me ;

Tu honoreras ton p�re et ta m�re ;

Tu ne tueras pas ;

Tu ne voleras point ;

Tu ne forniqueras pas ;

Tu ne commettras point de faux ;

Tu ne seras point envieux et calomniateur;

Car l'�ternel l'ordonne, et c'est l'�ternel qui t'a fait ce que tu es. L'�ternel seul est souverain, seul sage, seul digne ; l'�ternel punit et r�compense, l'�ternel peut te rendre heureux et malheureux.

Toutes les l�gislations ont adopt� ce style, toutes, parlant � l'homme, emploient la formule souveraine. L'h�breu commande au futur, le latin � l'imp�ratif, le grec � l'infinitif. Les modernes ne font pas autrement : (...) quelle que soit la loi, de quelque bouche qu'elle parte, elle est sacr�e, d�s lors qu'elle a �t� prononc�e par cette trompette fatidique, qui chez nous est la majorit�.

� Tu ne te rassembleras pas ;

� Tu n'imprimeras pas ;

� Tu ne liras pas ;

� Tu respecteras tes repr�sentants et tes fonctionnaires, que le sort du scrutin ou le bon plaisir de l'�tat t'aura donn�s ;

� Tu ob�iras aux lois que leur sagesse t'aura faites ;

� Tu payeras fid�lement le budget ;

� Et tu aimeras le gouvernement, ton seigneur et ton dieu, de tout ton coeur, de toute ton �me et de toute ton intelligence : parce que le gouvernement sait mieux que toi ce que tu es, ce que tu vaux, ce qui te convient, et qu'il a le pouvoir de ch�tier ceux qui d�sob�issent � ses commandements, comme de r�compenser jusqu'� la quatri�me g�n�ration ceux qui lui sont agr�ables. �

� personnalit� humaine! se peut-il que pendant soixante si�cles tu aies croupi dans cette abjection ! Tu te dis sainte et sacr�e, et tu n'es que la prostitu�e, infatigable, gratuite, de tes valets, de tes moines et de tes soudards. Tu le sais, et tu le souffres ! �tre gouvern�, c'est �tre gard� � vue, inspect�, espionn�, dirig�, l�gif�r�, r�glement�, parqu�, endoctrin�, pr�ch�, contr�l�, estim�, appr�ci�, censur�, command�, par des �tres qui n'ont ni le titre, ni la science, ni la vertu.

�tre gouvern�, c'est �tre, � chaque op�ration, � chaque transaction, � chaque mouvement, not�, enregistr�, recens�, tarif�, timbr�, tois�, cotis�, patent�, licenci�, autoris�, apostill�, admonest�, emp�ch�, r�form�, redress�, corrig�. C'est, sous pr�texte d'utilit� publique, et au nom de l'int�r�t g�n�ral, �tre mis � contribution, exerc�, ran�onn�, exploit�, monopolis�, concussionn�, pressur�, mystifi�, vol�; puis, � la moindre r�sistance, au premier mot de plainte, r�prim�, amend�, vilipend�, vex�, traqu�, houspill�, assomm�, d�sarm�, garrott�, emprisonn�, fusill�, mitraill�, jug�, condamn�, d�port�, sacrifi�, vendu, trahi, et pour comble, jou�, bern�, outrag�, d�shonor�. Voil� le gouvernement, voil� sa justice, voil� sa morale ! Et dire qu'il y a parmi nous des d�mocrates qui pr�tendent que le gouvernement a du bon; des socialistes qui soutiennent, au nom de la libert�, de l'�galit� et de la fraternit�, cette ignominie; des prol�taires qui posent leur candidature � la pr�sidence de la R�publique ! Hypocrisie !... Avec la R�volution, c'est autre chose. La recherche des causes premi�res et des causes finales est �limin�e de la science �conomique comme des sciences naturelles.

L'id�e du progr�s remplace, dans la philosophie, celle de l'absolu.

La R�volution succ�de � la r�v�lation.

La raison, assist�e de l'exp�rience, expose � l'homme les lois de la nature et de la soci�t� ; puis elle dit :

Ces lois sont celles de la n�cessit� m�me. Nul homme ne les a faites ; nul ne te les impose. Elles ont �t� peu � peu d�couvertes, et je n'existe que pour en rendre t�moignage.

Si tu les observes, tu seras juste et bon, si tu les violes, tu seras injuste et m�chant. Je ne te propose pas d'autre motif (...), tu es libre d'accepter ou de refuser.

Si tu refuses, tu fais partie de la soci�t� des sauvages. Sorti de la communion du genre humain, tu deviens suspect. Rien ne te prot�ge. � la moindre insulte, le premier venu peut te frapper, sans encourir d'autre accusation que celle de s�vices inutilement exerc�s contre une brute.

Si tu jures le pacte, au contraire, tu fais partie de la soci�t� des hommes libres. Tous les fr�res s'engagent avec toi, te promettent fid�lit�, amiti�, secours, service, �change (...).

Voil� tout le contrat social.



Note : "Extraits de : Id�e g�n�rale de la r�volution au XIXe si�cle"

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