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  Post� le jeudi 10 novembre 2005 @ 22:55:13 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
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SOMMAIRE


CHAPITRE 1 M�thode suivie dans cet ouvrage. - Id�e d'une r�volution
CHAPITRE 2 De la propri�t� consid�r�e comme droit naturel.
- De l'occupation et de la loi civile, comme causes efficientes du domaine de propri�t�.
CHAPITRE 3 Du travail, comme cause efficiente du domaine de propri�t�.
CHAPITRE 4 Que la propri�t� est impossible
CHAPITRE 5 Exposition psychologique de l'id�e de juste et d'injuste, et d�termination du principe du gouvernement et du droit



CHAPITRE PREMIER
M�thode suivie dans cet ouvrage. - Id�e d'une r�volution


Si j'avais � r�pondre � la question suivante : Qu'est-ce que l'esclavage ?et que d'un seul mot je r�pondisse : C'est l'assassinat,ma pens�e serait d'abord comprise. Je n'aurais pas besoin d'un long discours pour montrer que le pouvoir d'�ter � l'homme la pens�e, la volont�, la personnalit�, est un pouvoir de vie et de mort, et que faire un homme esclave, c'est l'assassinat. Pourquoi donc � cette autre demande : Qu'est-ce que la propri�t� ?ne puis-je r�pondre de m�me : C'est le vol,sans avoir la certitude de n'�tre pas entendu, bien que cette seconde proposition ne soit que la premi�re transform�e ?

J'entreprends de discuter le principe m�me de notre gouvernement et de nos institutions, la propri�t� ; je suis dans mon droit : je puis me tromper dans la conclusion qui ressortira de mes recherches ; je suis dans mon droit : il me pla�t de mettre la derni�re pens�e de mon livre au commencement ; je suis toujours dans mon droit.

Tel auteur enseigne que la propri�t� est un droit civil, n� de l'occupation et sanctionn� par la loi ; tel autre soutient qu'elle est un droit naturel, ayant sa source dans le travail : et ces doctrines, tout oppos�es qu'elles semblent, sont encourag�es, applaudies. Je pr�tends que ni le travail, ni l'occupation, ni la loi ne peuvent cr�er la propri�t� ; qu'elle est un effet sans cause : suis-je r�pr�hensible ?

Que de murmures s'�l�vent !

-- La propri�t�, c'est le vol !Voici le tocsin de 93 ! voici le branle bas des r�volutions ! ...

-- Lecteur, rassurez-vous : je ne suis point un agent de discorde, un boute feu de s�dition. J'anticipe de quelques jours sur l'histoire ; j'expose une v�rit� dont nous t�chons en vain d'arr�ter le d�gagement ; j'�cris le pr�ambule de notre future constitution. Ce serait le fer conjurateur de la foudre que cette d�finition qui vous para�t blasph�matoire, la propri�t�, c'est le vol,si nos pr�occupations nous permettaient de l'entendre ; mais que d'int�r�ts, que de pr�jug�s s'y opposent ! ... La philosophie ne changera point, h�las ! le cours des �v�nements : les destin�es s'accompliront ind�pendamment de la proph�tie : d'ailleurs, ne faut-il pas que justice se fasse, et que notre �ducation s'ach�ve ?

-- La propri�t�, c'est le vol !...Quel renversement des id�es humaines ! Propri�taireet voleurfurent de tout temps expressions contradictoires autant que les �tres qu'elles d�signent sont antipathiques ; toutes les langues ont consacr� cette antilogie. Sur quelle autorit� pourriez-vous donc attaquer le consentement universel et donner le d�menti au genre humain ? qui �tes-vous, pour nier la raison des peuples et des �ges ?

-- Que vous importe, lecteur, ma ch�tive individualit� ? Je suis, comme vous. d'un si�cle o� la raison ne se soumet qu'au fait et � la preuve ; mon nom, aussi bien que le v�tre, est CHERCHEUR DE V�RIT� [En grec sheptikoos, examinateur, philosophe qui fait profession de chercher le vrai.] ; ma mission est �crite dans ces paroles de la loi : Parle sans haine et sans crainte : dis ce que tu sais.L'oeuvre de notre esp�ce est de b�tir le temple de la science, et cette science embrasse l'homme et la nature. Or, la v�rit� se r�v�le � tous, aujourd'hui � Newton et � Pascal, demain au p�tre dans la vall�es au compagnon dans l'atelier. Chacun apporte sa pierre � l'�difice et, sa t�che faite il dispara�t. L'�ternit� nous pr�c�de, l'�ternit� nous suit : entre deux infinis, qu'est-ce que la place d'un mortel, pour que le si�cle s'en informe ?

Laissez donc, lecteur, mon titre et mon caract�re, et ne vous occupez que de mes raisons. C'est d'apr�s le consentement universel que je pr�tends redresser l'erreur universelle ; c'est � la foi du genre humain que j'appelle de l'opinion du genre humain. Ayez le courage de me suivre, et, si votre volont� est franche, si votre conscience est libre, si votre esprit sait unir deux propositions pour en extraire une troisi�me, mes id�es deviendront infailliblement les v�tres. En d�butant par vous jeter mon dernier mot, j'ai voulu vous avertir, non vous braver : car, j'en ai la certitude, si vous me lisez, je forcerai votre assentiment. Les choses dont j'ai � vous parler sont si simples, si palpables, que vous serez �tonn� de ne les avoir point aper�ues. et que vous vous direz : � Je n'y avais point r�fl�chi. � D'autres vous offriront le spectacle du g�nie for�ant les secrets de la nature, et r�pandant de sublimes oracles ; vous ne trouverez ici qu'une s�rie d'exp�riences sur le juste et sur le droit, une sorte de v�rification des poids et mesures de votre conscience. Les op�rations se feront sous vos yeux ; et c'est vous-m�me qui appr�cierez le r�sultat.

Du reste, je ne fais pas de syst�me : je demande la fin du privil�ge, l'abolition de l'esclavage, l'�galit� des droits, le r�gne de la loi. Justice, rien que justice ; tel est le r�sum� de mon discours ; je laisse � d'autres le soin de discipliner le monde.

Je me suis dit un jour : Pourquoi, dans la soci�t�, tant de douleur et de mis�re ? L'homme doit-il �tre �ternellement malheureux ? Et, sans m'arr�ter aux explications � toute fin des entrepreneurs de r�formes, accusant de la d�tresse g�n�rale, ceux-ci la l�chet� et l'imp�ritie du pouvoir, ceux-l� les conspirateurs et les �meutes, d'autres l'ignorance et la corruption g�n�rale ; fatigu� des interminables combats de la tribune et de la presse, j'ai voulu moi-m�me approfondir la chose. J'ai consult� les ma�tres de la science, j'ai lu cent volumes de philosophie, de droit. d'�conomie politique et d'histoire : et pl�t � Dieu que j'eusse v�cu dans un si�cle o� tant de lecture m'e�t �t� inutile ! J'ai fait tous mes efforts pour obtenir des informations exactes, comparant les doctrines, opposant aux objections les r�ponses, faisant, sans cesse des �quations et des r�ductions d'arguments, pesant des milliers de syllogismes au tr�buchet de la logique la plus scrupuleuse. Dans cette p�nible route, j'ai recueilli plusieurs faits int�ressants, dont je ferai part � mes amis et au public aussit�t que je serai de loisir. Mais, il faut que je le dise, je crus d'abord reconna�tre que nous n'avions jamais compris le sens de ces mots si vulgaires et si sacr�s : Justice, �quit� , libert�; que sur chacune de ces choses nos id�es �taient profond�ment obscures ; et qu'enfin cette ignorance �tait la cause unique et du paup�risme qui nous d�vore, et de toutes les calamit�s qui ont afflig� l'esp�ce humaine.

� cet �trange r�sultat mon esprit fut �pouvant� : je doutai de ma raison. Quoi ! disais-je, ce que l'oeil n'a point vu, ni l'oreille entendu, ni l'intelligence p�n�tr�, tu l'aurais d�couvert ! Tremble, malheureux, de prendre les visions de ton cerveau malade pour les clart�s de la science ! Ne sais-tu pas, de grands philosophes l'ont dit, qu'en fait de morale pratique l'erreur universelle est contradiction ?

Je r�solus donc de faire une contre-�preuve de mes jugements, et voici quelles furent les conditions que je posai moi-m�me � ce nouveau travail : Est-il possible que sur l'application des principes de la morale, l'humanit� se soit si longtemps et si universellement tromp�e ? Comment et pourquoi se serait-elle tromp�e ? Comment son erreur, �tant universelle, ne serait-elle pas invincible ?

Ces questions, de la solution desquelles je faisais d�pendre la certitude de mes observations, ne r�sist�rent pas longtemps � l'analyse. On verra au chapitre V de ce m�moire, qu'en morale, de m�me qu'en tout autre objet de la connaissance, les plus graves erreurs sont pour nous les degr�s de la science, que jusque dans les leurres de justice, se tromper est un privil�ge qui ennoblit l'homme ; et quant au m�rite philosophique qui peut me revenir, que ce m�rite est un infiniment petit. Ce n'est rien de nommer les choses ; le merveilleux serait de les conna�tre avant leur apparition. En exprimant une id�e parvenue � son terme, une id�e qui poss�de toutes les intelligences, qui demain sera proclam�e par un autre si je ne l'annonce aujourd'hui, je n'ai pour moi que la priorit� de la formule. Donne-t-on des �loges � celui qui le premier voit poindre le jour ?

Oui, tous les hommes croient et r�p�tent que l'�galit� des conditions est identique � l'�galit� des droits ; que propri�t�et volsont termes synonymes ; que toute pr��minence sociale, accord�e ou pour mieux dire usurp�e sous pr�texte de sup�riorit� de talent et de service, est iniquit� et brigandage : tous les hommes, dis-je, attestent ces v�rit�s sur leur �me ; il ne s'agit que de le leur faire apercevoir.

Avant d'entrer en mati�re, il est n�cessaire que je dise un mot de la route que je vais suivre. Quand Pascal abordait un probl�me de g�om�trie, il se cr�ait une m�thode de solution ; pour r�soudre un probl�me de philosophie, il faut aussi une m�thode. Eh ! combien les probl�mes que la philosophie agite ne l'emportent-ils pas, par la gravit� de leurs cons�quences, sur ceux de la g�om�trie ! Combien, par cons�quent, pour �tre r�solus, n'appellent-ils pas plus imp�rieusement une analyse profonde et s�v�re ?

C'est un fait d�sormais plac� hors de doute, disent les modernes psychologues, que toute perception re�ue dans l'esprit s'y d�termine d'apr�s certaines lois g�n�rales de ce m�me esprit ; s'y moule, pour ainsi dire, sur certains types pr�existants dans notre entendement et qui en sont comme la condition formelle. En sorte, disent-ils, que si l'esprit n'a point d'id�esinn�es, il a du moins des formesinn�es. Ainsi, par exemple, tout ph�nom�ne est n�cessairement con�u par nous dans le temps et dans l'espace; tout ce qui nous fait supposer une cause par laquelle il arrive ; tout ce qui existe implique les id�es de substance, de mode, de nombre, de relation, etc. ; en un mot, nous ne formons aucune pens�e qui ne se rapporte � quelqu'un des principes g�n�raux de la raison, au del� desquels il n'y a rien.

Ces axiomes de l'entendement, ajoutent les psychologues, ces types fondamentaux, auxquels se ram�nent fatalement tous nos jugements et toutes nos id�es, et que nos sensations ne font que mettre en lumi�re, sont connus dans l'�cole sous le nom de cat�gorie. Leur existence primordiale dans l'esprit est aujourd'hui d�montr�e ; il ne s'agit plus que d'en donner le syst�me et d'en faire le d�nombrement. Aristote en comptait dix ; Kant en porta le nombre � quinze ; M. Cousin les a r�duites � trois, � deux, � une ; et l'incontestable gloire de ce professeur sera d'avoir, sinon d�couvert la th�orie vraie des cat�gories, du moins compris mieux que personne la haute importance de cette question. la plus grande et peut-�tre la seule de toute la m�taphysique.

Je ne crois pas, je l'avoue, � l'inn�it� non seulement des id�es, mais m�me des formesou loisde notre entendement, et je tiens la m�taphysique de Reid et de Kant encore plus �loign�e de la v�rit� que celle d'Aristote. Cependant, comme je ne veux point ici faire une critique de la raison, chose qui demanderait un long travail et dont le public ne se soucie gu�re, je regarderai, par hypoth�se, nos id�es les plus g�n�rales et les plus n�cessaires, telles que celles de temps, d'espace, de substance et de cause, comme existant primordialement dans l'esprit, ou du moins, comme d�rivant imm�diatement de sa constitution.

Mais un fait psychologique non moins vrai, et que les philosophes ont peut-�tre trop n�glig� d'�tudier, c'est que l'habitude, comme une seconde nature, a le pouvoir d'imprimer � l'entendement de nouvelles formes cat�goriques, prises sur les apparences qui nous frappent, et par l� m�me d�nu�es le plus souvent de r�alit� objective, mais dont l'influence sur nos jugements n'est pas moins pr�d�terminisme que celle des premi�res cat�gories. En sorte que nous raisonnons tout � la fois, et d'apr�s les lois �ternelleset absoluesde notre raison, et d'apr�s les r�gles secondaires, ordinairement fautives, que l'observation incompl�te des choses nous sugg�re. Telle est la source la plus f�conde des faux pr�jug�s, et la cause permanente et souvent invincible d'une multitude d'erreurs. La pr�occupation qui r�sulte pour nous de ces pr�jug�s est si forte que souvent, alors m�me que nous combattons un principe que notre esprit juge faux, que notre raison repousse, que notre conscience r�prouve, nous le d�fendons sans nous en apercevoir, nous raisonnons d'apr�s lui, nous lui ob�issons en l'attaquant. Enferm� comme dans un cercle, notre esprit tourbillonne sur lui-m�me, jusqu'� ce qu'une observation nouvelle, suscitant en nous de nouvelles id�es, nous fasse d�couvrir un principe ext�rieur qui nous d�livre du fant�me dont notre imagination est obs�d�e.

Ainsi, nous savons aujourd'hui que par les lois d'un magn�tisme universel dont la cause reste inconnue, deux corps, que nul obstacle n'arr�te, tendent � se r�unir par une force d'impulsion acc�l�r�e que l'on appelle gravitation. C'est la gravitation qui fait tomber vers la terre les corps qui manquent d'appui, qui les fait peser dans la balance, et qui nous attache nous-m�mes au sol que nous habitons. L'ignorance de cette cause fut l'unique raison qui emp�cha les anciens de croire aux antipodes. � Comment ne voyez-vous pas, disait apr�s Lactance saint Augustin , que, s'il y avait des hommes sous nos pieds, ils auraient la t�te en bas et tomberaient dans le ciel ? � L'�v�que d'Hippone, qui croyait la terre plate, parce qu'il lui semblait la voir telle. supposait en cons�quence que, si du z�nith au nadir de diff�rents lieux on conduisait autant de lignes droites, ces lignes seraient parall�les entre elles ; et c'�tait dans la direction de ces lignes qu'il pla�ait tout mouvement de haut en bas. De l� il devait naturellement conclure que les �toiles sont attach�es comme des flambeaux roulants � la vo�te du ciel ; que, si elles �taient abandonn�es � elles-m�mes, elles tomberaient sur terre comme une pluie de feu ; que la terre est une table immense, formant la partie inf�rieure du monde, etc. Si on lui avait demand� sur quoi la terre elle-m�me est soutenue, il aurait r�pondu qu'il ne le savait pas, mais qu'� Dieu rien n'est impossible. Telles �taient, relativement � l'espace et au mouvement, les id�es de saint Augustin, id�es que lui imposait un pr�jug� donn� par l'apparence, et devenu pour lui une r�gle g�n�rale et cat�gorique du jugement. Quant � la cause m�me de la chute des corps, son esprit �tait vide ; il n'en pouvait dire autre chose, sinon qu'un corps tombe parce qu'il tombe.

Pour nous, l'id�e de chute est plus complexe : aux id�es g�n�rales d'espace et de mouvement qu'elle implique, nous joignons celle d'attraction ou de direction vers un centre, laquelle rel�ve de l'id�e sup�rieure de cause. Mais si la physique a pleinement redress� notre jugement � cet �gard, nous n'en conservons pas moins dans l'usage le pr�jug� de saint Augustin ; et quand nous disons qu'une chose est tomb�e, nous n'entendons pas simplement et en g�n�ral qu'un effet de gravitation a eu lieu, mais sp�cialement et en particulier que c'est vers la terre, et de haut en bas, que ce mouvement s'est op�r�. Notre raison a beau �tre �clair�e, l'imagination l'emporte, et notre langage reste � jamais incorrigible. Descendre du ciel, n'est pas une expression plus vraie que monter au ciel; et cependant cette expression se conservera aussi longtemps que les hommes se serviront de langage.

Toutes ces fa�ons de parler, de haut en bas, descendre du ciel, tomber des nues, etc., sont d�sormais sans danger, parce que nous savons les rectifier dans la pratique : mais que l'on daigne consid�rer un moment combien elles ont d� retarder les progr�s de la science. S'il importe assez peu, en effet, � la statistique, � la m�canique, � l'hydrodynamique, � la balistique, que la v�ritable cause de la chute des corps soit connue, et que les id�es soient exactes sur la direction g�n�rale de l'espace, il en va tout autrement d�s qu'il s'agit d'expliquer le syst�me du monde, la cause des mar�es, la figure de la terre et sa position dans les cieux : pour toutes ces choses il faut sortir du cercle des apparences. D�s la plus haute antiquit� l'on a vu d'ing�nieux m�caniciens, d'excellents architectes, d'habiles artilleurs ; l'erreur dans laquelle ils pouvaient �tre relativement � la rondeur de la terre et � la gravitation, ne nuisait point au d�veloppement de leur art ; la solidit� des �difices et la justesse du tir n'y perdaient rien. Mais t�t ou tard il devait se pr�senter des ph�nom�nes que le parall�lisme suppos� de toutes les perpendiculaires �lev�es de la surface terrestre rendrait inexplicables : alors aussi devait commencer une lutte entre des pr�jug�s qui depuis des si�cles suffisaient � la pratique journali�re, et des opinions inou�es que le t�moignage des yeux semblait contredire.

Ainsi, d'une part, les jugements les plus faux, quand ils ont pour base des faits isol�s ou seulement des apparences, embrassent toujours une somme de r�alit�s dont la sph�re plus ou moins large suffit � un certain nombre d'inductions, au del� desquelles nous tombons dans l'absurde : il y avait, par exemple, cela de vrai dans les id�es de saint Augustin, que les corps tombent vers la terre, que la chute se fait en ligne droite, que le soleil ou la terre se meut, que le ciel ou la terre tourne, etc. Ces faits g�n�raux ont toujours �t� vrais ; notre science n'y a rien ajout�. Mais, d'autre part, la n�cessit� de nous rendre compte de tout nous oblige � chercher des principes de plus en plus compr�hensifs : c'est pourquoi il a fallu abandonner successivement, d'abord l'opinion que la terre est plate, puis la th�orie qui la fait immobile au centre du monde, etc.

Si nous passons maintenant de la nature physique au monde moral, ici encore nous nous trouvons assujettis aux m�mes d�ceptions de l'apparence, aux m�mes influences de la spontan�it� et de l'habitude. Mais ce qui distingue cette seconde partie du syst�me de nos connaissances, c'est, d'un c�t�, le bien ou le mal qui r�sulte pour nous de nos opinions ; de l'autre, l'obstination avec laquelle nous d�fendons le pr�jug� qui nous tourmente et nous tue.

Quelque syst�me que nous embrassions sur la cause de la pesanteur et sur la figure de la terre, la physique du globe n'en souffre pas ; et quant � nous. notre �conomie sociale n'en peut retirer ni profit ni dommage. Mais c'est en nous et par nous que s'accomplissent les lois de notre nature morale : or, ces lois ne peuvent s'ex�cuter sans notre participation r�fl�chie, partant, sans que nous les connaissions. Si donc notre science des lois morales est fausse, il est �vident que tout en voulant notre bien nous ferons notre mal ; si elle n'est qu'incompl�te, elle pourra suffire quelque temps � notre progr�s social, mais � la longue elle nous fera faire fausse route, et enfin nous pr�cipitera dans un ab�me de calamit�s. C'est alors que de plus hautes connaissances nous deviennent indispensables, et, il faut le dire � notre gloire, il est sans exemple qu'elles aient jamais fait d�faut ; mais c'est alors aussi que commence une lutte acharn�e entre les vieux pr�jug�s et les id�es nouvelles. Jours de conflagration et d'angoisse ! On se reporte aux temps o�, avec les m�mes croyances, avec les m�mes institutions, tout le monde semblait heureux : comment accuser ces croyances, comment proscrire ces institutions ? On ne veut pas comprendre que cette p�riode fortun�e servit pr�cis�ment � d�velopper le principe de mal que la soci�t� recalait ; on accuse les hommes et les dieux, les puissants de la terre et les forces de la nature. Au lieu de chercher la cause du mal dans sa raison et dans son coeur, l'homme s'en prend � ses ma�tres, � ses rivaux, � ses voisins, � lui-m�me ; les nations s'arment, s'�gorgent, s'exterminent. jusqu'� ce que, par une large d�population, l'�quilibre se r�tablisse. et que la paix renaisse des cendres des combattants. Tant il r�pugne � l'humanit� de toucher aux coutumes des anc�tres, de changer les lois donn�es par les fondateurs des cit�s, et confirm�es par la fid�lit� des si�cles.

Nihil motus ex antique probabile est: D�fiez-vous de toute innovation, s'�criait Tite-Live. Sans doute il vaudrait mieux pour l'homme n'avoir jamais � changer : mais quoi ! s'il est n� ignorant, si sa condition est de s'instruire par degr�s, faut-il pour cela qu'il renie la lumi�re, qu'il abdique sa raison et s'abandonne � la fortune ? Sant� parfaite est meilleure que convalescence : est-ce un motif pour que le malade refuse de gu�rir ? R�forme ! r�forme ! cri�rent autrefois Jean-Baptiste et J�sus-Christ ; r�forme, r�forme ! criaient nos p�res il y a cinquante ans, et nous crierons longtemps encore : r�forme ! r�forme !

T�moin des douleurs de mon si�cle, je me suis dit : Parmi les principes sur lesquels la soci�t� repose, il y en a un qu'elle ne comprend pas, que son ignorance a vici�, et qui cause tout le mal. Ce principe est le plus ancien de tous, car il est de l'essence des r�volutions d'emporter les principes les plus modernes et de respecter les anciens ; or le mal qui nous tourmente est ant�rieur � toutes les r�volutions. Ce principe, tel que notre ignorance l'a fait, est honor� et voulu : car s'il n'�tait pas voulu il n'abuserait personne, il serait sans influence.

Mais ce principe, vrai dans son objet, faux quant � notre mani�re de l'entendre, ce principe, aussi vieux que l'humanit�, quel est-il ? serait-ce la religion ?

Tous les hommes croient en Dieu : ce dogme appartient tout � la fois � leur conscience et � leur raison. Dieu est pour l'humanit� un fait aussi primitif, une id�e aussi fatale, un principe aussi n�cessaire que le sont pour notre entendement les id�es cat�goriques de cause, de substance, de temps et d'espace. Dieu nous est attest� par la conscience ant�rieurement � toute induction de l'esprit, comme le soleil nous est prouv� par le t�moignage des sens avant tous les raisonnements de la physique. L'observation et l'exp�rience nous d�couvrent les ph�nom�nes et les lois, le sens intime seul nous r�v�le les existences. L'humanit� croit que Dieu est ; mais que croit-elle en croyant en Dieu ? en un mot, qu'est-ce que Dieu ?

Cette notion de la Divinit�, notion primitive, unanime, inn�e dans notre esp�ce, la raison humaine n'est pas encore parvenue � la d�terminer. � chaque pas que nous faisons dans la connaissance de la nature et des causes, l'id�e de Dieu s'�tend et s'�l�ve : plus notre science avance, plus Dieu semble grandir et reculer. L'anthropomorphisme et l'idol�trie furent une cons�quence n�cessaire de la jeunesse des esprits, une th�ologie d'enfants et de po�tes. Erreur innocente, si l'on n'e�t pas voulu en faire un principe de conduite, et si l'on avait su respecter la libert� des opinions. Mais, apr�s avoir fait Dieu � son image, l'homme voulut encore se l'approprier ; non content de d�figurer le grand �tre, il le traita comme son patrimoine, son bien, sa chose : Dieu, repr�sent� sous des formes monstrueuses, devint partout propri�t� de l'homme et de l'�tat. Telle fut l'origine de la corruption des moeurs par la religion, et la source des haines pieuses et des guerres sacr�es. Gr�ce au ciel, nous avons appris � laisser chacun dans sa croyance, nous cherchons la r�gle des moeurs en dehors du culte ; nous attendons sagement, pour statuer sur la nature et les attributs de Dieu, sur les dogmes de la th�ologie, sur la destin�e de nos �mes, que la science nous apprenne ce que nous devons rejeter et ce que nous devons croire. Dieu, �me, religion, objets �ternels de nos m�ditations infatigables et de nos plus funestes �garements, probl�mes terribles, dont la solution, toujours essay�e, reste toujours incompl�te : sur toutes ces choses nous pouvons encore nous tromper, mais du moins notre erreur est sans influence. Avec la libert� des cultes et la s�paration du spirituel et du temporel, l'influence des id�es religieuses sur la marche de la soci�t� est purement n�gative, aucune loi, aucune institution politique et civile ne relevant de la religion. L'oubli des devoirs que la religion impose peut favoriser la corruption g�n�rale, mais il n'en est pas la cause n�cessitante, il n'en est que l'auxiliaire ou la suite. Surtout, et dans la question qui nous occupe, cette observation est d�cisive, la cause de l'in�galit� des conditions parmi les hommes, du paup�risme, de la souffrance universelle, des embarras des gouvernements, ne peut plus �tre rapport�e � la religion : il faut remonter plus haut, et creuser plus avant.

Mais qu'y a t-il dans l'homme de plus ancien et de plus profond que le sentiment religieux ?

Il y a l'homme m�me, c'est � dire la volont� et la conscience, le libre arbitre et la loi, oppos�s dans un antagonisme perp�tuel. L'homme est en guerre avec lui-m�me : Pourquoi ?

� L'homme, disent les th�ologiens, a p�ch� au commencement ; notre esp�ce est coupable d'une antique pr�varication. Pour ce p�ch�, l'humanit� est d�chue : l'erreur et l'ignorance sont devenues son apanage. Lisez les histoires, vous trouverez partout la preuve de cette n�cessit� du mal, dans la permanente mis�re des nations. L'homme souffre et toujours souffrira : sa maladie est h�r�ditaire et constitutionnelle. Usez de palliatifs, employez les �mollients : il n'y a point de rem�de. � Ce discours n'est pas propre aux seuls th�ologiens ; on le retrouve en termes �quivalents dans les �crits des philosophes mat�rialistes, partisans d'une ind�finie perfectibilit�. Destutt de Tracy enseigne formellement que le paup�risme, les crimes, la guerre, sont la condition in�vitable de notre �tat social, un mal n�cessaire, contre lequel ce serait folie de se r�volter. Ainsi, n�cessit� du mal ou perversit� originelle, c'est au fond la m�me philosophie.

� Le premier homme a p�ch�. � Si les sectateurs de la Bible interpr�taient fid�lement, ils diraient : L'homme premi�rement p�che, c'est-�-dire, se trompe ; car p�cher, faillir, se tromper, c'est m�me chose.

� Les suites du p�ch� d'Adam sont h�r�ditaires dans sa race ; c'est, en premier lieu, l'ignorance. � En effet, l'ignorance est originelle dans l'esp�ce comme dans l'individu ; mais, sur une foule de questions, m�me de l'ordre moral et politique, cette ignorance de l'esp�ce a �t� gu�rie : qui nous dit qu'elle ne cessera pas tout � fait ? Il y a progr�s continuel du genre humain vers la v�rit�, et triomphe incessant de la lumi�re sur les t�n�bres. Notre mal n'est donc pas absolument incurable, et l'explication des th�ologiens est plus qu'insuffisante ; elle est ridicule, puisqu'elle se r�duit � cette tautologie : � L'homme se trompe, parce qu'il se trompe. � Tandis qu'il faut dire : � L'homme se trompe parce qu'il apprend. � Or, si l'homme parvient � savoir tout ce qu'il a besoin de conna�tre, il y a lieu de croire que, ne se trompant plus, il cessera de souffrir.

Que si nous interrogeons les docteurs de cette loi que l'on nous dit grav�e au coeur de l'homme, nous reconna�trons bient�t qu'ils en disputent sans savoir ce qu'elle est : que sur les questions les plus capitales, il y a presque autant d'opinions que d'auteurs ; qu'on n'en trouve pas deux qui soient d'accord sur la meilleure forme de gouvernement, sur le principe de l'autorit�, sur la nature du droit ; que tous voguent au hasard sur une mer sans fond ni rive, abandonn�s � l'inspiration de leur sens priv�, que modestement ils prennent pour la droite raison. Et, � la vue de ce p�le-m�le d'opinions qui se contredisent, nous dirons : � L'objet de nos recherches est la loi, la d�termination du principe social ; or, les politiques, c'est-�-dire les hommes de la science sociale, ne s'entendent pas ; donc c'est en eux qu'est l'erreur ; et comme toute erreur a une r�alit� pour objet, c'est dans leurs livres que doit se trouver la v�rit�, qu'� leur insu ils auront mise. �

Or, de quoi s'entretiennent les jurisconsultes et les publicistes ? De justice, d'�quit�, de libert�, de loi naturelle, de lois civiles, etc. Mais qu'est-ce que la justice ? Quel en est le principe, le caract�re, la formule ? � cette question, il est �vident que nos docteurs n'ont rien � r�pondre : car autrement leur science, partant d'un principe clair et certain, sortirait de son �ternel probabilisme, et toutes les disputes finiraient.

Qu'est-ce que la justice ? Les th�ologiens r�pondent : Toute justice vient de Dieu. Cela est vrai, mais n'apprend rien.

Les philosophes devraient �tre mieux instruits : ils ont tant disput� sur le juste et l'injuste ! Malheureusement l'examen prouve que leur savoir se r�duit � rien, et qu'il en est d'eux comme de ces Sauvages qui disaient au soleil pour toute pri�re : � ! - � ! est un cri d'admiration, d'amour, d'enthousiasme : mais qui voudrait savoir ce que c'est que le soleil tirerait peu de lumi�re de l'interjection � ! C'est pr�cis�ment le cas o� nous sommes avec les philosophes, par rapport � la justice. La justice, disent-ils est une fille du ciel, une lumi�re qui �claire tout homme venant au monde, la plus belle pr�rogative de notre nature, ce qui nous distingue des b�tes et nous rend semblables � Dieu, et mille autres choses semblables. � quoi se r�duit, je le demande, cette pieuse litanie ? � la pri�re des sauvages : � !

Tout ce que la sagesse humaine a enseign� de plus raisonnable concernant la justice, est renferm� dans cet adage fameux : Fais aux autres ce que tu veux qu'on te fasse ; Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qui te soit fait. Mais cette r�gle de morale pratique est nulle pour la science : qu'ai-je droit de vouloir qu'on me fasse ou qu'on ne me fasse pas ? Ce n'est rien de dire que mon devoir est �gal � mon droit, si l'on n'explique en m�me temps quel est ce droit.

Essayons d'arriver � quelque chose de plus pr�cis et de plus positif. La justice est l'astre central qui gouverne les soci�t�s, le p�le sur lequel tourne le monde politique, le principe et la r�gle de toutes les transactions. Rien ne se fait entre les hommes qu'en vertu du droit ; rien sans l'invocation de la justice. La justice n'est point l'oeuvre de la loi ; au contraire, la loi n'est jamais qu'une d�claration et une application du juste, dans toutes les circonstances o� les hommes peuvent se trouver en rapport d'int�r�ts. Si donc l'id�e que nous nous faisons du juste et du droit �tait mal d�termin�e, si elle �tait incompl�te ou m�me fausse, il est �vident que toutes nos applications l�gislatives seraient mauvaises, nos institutions vicieuses, notre politique erron�e : partant, qu'il y aurait d�sordre et mal social.

Cette hypoth�se de la perversion de la justice dans notre entendement, et par une cons�quence n�cessaire dans nos actes, serait un fait d�montr�, si les opinions des hommes, relativement au concept de justice et � ses applications, n'avaient point �t� constantes ; si, � diverses �poques, elles avaient �prouv� des modifications ; en un mot, s'il y avait eu progr�s dans les id�es. Or, c'est ce que l'histoire nous atteste par les plus �clatants t�moignages.

Il y a dix-huit cents ans, le monde, sous la protection des C�sars, se consumait dans l'esclavage, la superstition et la volupt�. Le peuple, enivr� et comme �tourdi par de longues bacchanales, avait perdu jusqu'� la notion du droit et du devoir : la guerre et l'orgie le d�cimaient tour � tour ; l'usure et le travail des machines, c'est-�-dire des esclaves, en lui �tant les moyens de subsister, l'emp�chaient de se reproduire. La barbarie renaissait, hideuse, de cette immense corruption, et s'�tendait comme une l�pre d�vorante sur les provinces d�peupl�es. Les sages pr�voyaient la fin de l'empire, mais n'y savaient point de rem�de. Que pouvaient-ils imaginer, en effet ? Pour sauver cette soci�t� vieillie il e�t fallu changer les objets de l'estime et de la v�n�ration publique, abolir des droits consacr�s par une justice dix fois s�culaire ; on disait : � Rome a vaincu par sa politique et ses dieux ; toute r�forme dans le culte et l'esprit public serait folie et sacril�ge. Rome, cl�mente envers les nations vaincues, en leur donnant des cha�nes, leur fait gr�ce de la vie ; les esclaves sont la source la plus f�conde de ses richesses ; l'affranchissement des peuples serait la n�gation de ses droits et la ruine de ses finances. Rome enfin, plong�e dans les d�lices et gorg�e des d�pouilles de l'univers, use de la victoire et du gouvernement ; son luxe et ses volupt�s sont le prix de ses conqu�tes : elle ne peut abdiquer ni se dessaisir. � Ainsi Rome avait pour elle le fait et le droit. Ses pr�tentions �taient justifi�es par toutes les coutumes et par le droit des gens. L'idol�trie dans la religion, l'esclavage dans l'�tat, l'�picurisme dans la vie priv�e, formaient la base des institutions ; y toucher, �'aurait �t� �branler la soci�t� jusqu'en ses fondements, et, selon notre expression moderne, ouvrir l'ab�me des r�volutions. Aussi l'id�e n'en venait-elle � personne ; et cependant l'humanit� se mourait dans le sang et la luxure.

Tout � coup un homme parut, se disant Parole de Dieu : on ne sait pas encore aujourd'hui ce qu'il �tait, ni d'o� il venait, ni qui avait pu lui sugg�rer ses id�es. Il allait annoncer partout que la soci�t� avait fait son temps, que le monde allait �tre renouvel� ; que les pr�tres �taient des vip�res, les avocats des ignorants, les philosophes des hypocrites et des menteurs ; que le ma�tre et l'esclave sont �gaux, que l'usure et tout ce qui lui ressemble est un vol, que les propri�taires et les hommes de plaisir br�leront un jour, tandis que les pauvres de coeur et les purs habiteront un lieu de repos. Il ajoutait beaucoup d'autres choses non moins extraordinaires.

Cet homme, Parole de Dieu, fut d�nonc� et arr�t� comme ennemi public par les pr�tres et les gens de loi, qui eurent m�me le secret de faire demander sa mort par le peuple. Mais cet assassinat juridique, en comblant la mesure de leurs crimes, n'�touffa pas la doctrine que Parole de Dieu avait sem�e. Apr�s lui, ses premiers pros�lytes se r�pandirent de tous c�t�s, pr�chant ce qu'ils nommaient la bonne nouvelle, formant � leur tour des millions de missionnaires, et quand il semblait que leur t�che f�t accomplie, mourant par le glaive de la justice romaine. Cette propagande obstin�e, guerre de bourreaux et de martyrs, dura pr�s de trois cents ans, au bout desquels le monde se trouva converti. L'idol�trie fut d�truite, l'esclavage aboli, la dissolution fit place � des moeurs plus aust�res, le m�pris des richesses fut pouss� quelquefois jusqu'au d�pouillement. La soci�t� fut sauv�e par la n�gation de ses principes, par le renversement de la religion, et la violation des droits les plus sacr�s. L'id�e du juste acquit dans cette r�volution une �tendue que jusqu'alors on n'avait pas soup�onn�e, et sur laquelle les esprits ne sont jamais revenus. La justice n'avait exist� que pour les ma�tres [La religion, les lois, le mariage �taient les privil�ges des hommes libres et, dans les commencements, des seuls nobles. Dii majorum gentium, dieux des familles patriciennes ; jus gentium, droit des gens, c'est-�-dire des familles ou des nobles. L'esclave et le pl�b�ien ne formaient pas de famille ; leurs enfants �taient consid�r�s comme le cro�t des animaux. B�tes ils naissaient, b�tes ils devaient vivre.] ; elle commen�a d�s lors � exister pour les serviteurs.

Cependant la nouvelle religion fut loin de porter tous ses fruits. Il y eut bien quelque am�lioration dans les moeurs publiques, quelque rel�che dans l'oppression ; mais, du reste, la semence du Fils de l'homme, tomb�e en des coeurs idol�tres, ne produisit qu'une mythologie quasi po�tique et d'innombrables discordes. Au lieu de s'attacher aux cons�quences pratiques des principes de morale et de gouvernement que Parole de Dieu avait pos�s, on se livra � des sp�culations sur sa naissance, son origine, sa personne et ses actions ; on �pilogua sur ses paraboles, et du conflit des opinions les plus extravagantes sur des questions insolubles, sur des textes que l'on n'entendait pas, naquit la th�ologie, science qu'on peut d�finir science de l'infiniment absurde.

La v�rit� chr�tienne ne passa gu�re l'�ge des ap�tres ; L'�vangile, comment� et symbolis� par les Grecs et les Latins, charg� de fables pa�ennes, devint � la lettre un signe de contradiction ; et jusqu'� ce jour le r�gne de l'�glise infaillible n'a pr�sent� qu'un long obscurcissement. On dit que les portes d'enfer ne pr�vaudront pas toujours, que la Parole de Dieu reviendra, et qu'enfin les hommes conna�tront la v�rit� et la justice ; mais alors ce sera fait du catholicisme grec et romain, de m�me qu'� la clart� de la science disparaissent les fant�mes de l'opinion.

Les monstres que les successeurs des ap�tres avaient eu pour mission de d�truire, un instant effray�s, reparurent peu � peu, gr�ce au fanatisme imb�cile, et quelquefois aussi � la connivence r�fl�chie des pr�tres et des th�ologiens. L'histoire de l'affranchissement des communes, en France, pr�sente constamment la justice et la libert� se d�terminant dans le peuple, malgr� les efforts conjur�s des rois, de la noblesse et du clerg�. En l'ann�e 1789, depuis la naissance du Christ, la nation fran�aise, divis�e par castes, pauvre et opprim�e, se d�battait sous le triple r�seau de l'absolutisme royal, de la tyrannie des seigneurs et des parlements, et de l'intol�rance sacerdotale. Il y avait le droit du roi et le droit du pr�tre, le droit du noble et le droit du roturier ; il y avait des privil�ges de naissance, de province, de communes, de corporations et de m�tiers : au fond de tout cela, la violence, l'immoralit�, la mis�re. Depuis quelque temps, on parlait de r�forme ; ceux qui la souhaitaient le plus en apparence ne l'appelant que pour en profiter, et le peuple qui devait tout y gagner, n'en attendant pas grand-chose, et ne disant mot. Longtemps ce pauvre peuple, soit d�fiance, soit incr�dulit�, soit d�sespoir, h�sita sur ses droits : on e�t dit que l'habitude de servir avait �t� le courage � ces vieilles communes, si fi�res au moyen �ge.

Un livre parut enfin, se r�sumant tout entier dans ces deux propositions : Qu'est-ce que le tiers-�tat ? rien. -- Que doit-il �tre ? tout. Quelqu'un ajouta par forme de commentaire : Qu 'est-ce que le roi ? -- c'est le mandataire du peuple.

Ce fut comme une r�v�lation subite : un voile immense se d�chira, un �pais bandeau tomba de tous les yeux. Le peuple se mit � raisonner : Si le roi est notre mandataire, il doit rendre des comptes ; S'il doit rendre des comptes, il est sujet � contr�le ; S'il peut �tre contr�l�, il est responsable ; S'il est responsable, il est punissable ; S'il est punissable, il l'est selon ses m�rites ; S'il doit �tre puni selon ses m�rites, il peut �tre puni de mort.

Cinq ans apr�s la publication de la brochure de Siey�s, le tiers �tat �tait tout : le roi, la noblesse, le clerg�, n'�taient plus. En 1793, le peuple, sans s'arr�ter � la fiction constitutionnelle de l'inviolabilit� du souverain, conduisait Louis XVI � l'�chafaud ; en 1830, il accompagna Charles X � Cherbourg. Que dans l'un et l'autre cas il ait pu se tromper sur l'appr�ciation du d�lit, ce serait une erreur de fait ; mais en droit la logique qui le fit agir est irr�prochable. Le peuple, en punissant le souverain, fait pr�cis�ment ce que l'on a tant reproch� au gouvernement de juillet de n'avoir point ex�cut�, apr�s l'�chauffour�e de Strasbourg, sur la personne de Louis Bonaparte : il atteint le vrai coupable. C'est une application du droit commun, une d�termination solennelle de la justice en mati�re de p�nalit� [Si le chef du pouvoir ex�cutif est responsable, les d�put�s doivent l'�tre aussi. Il est �tonnant que cette id�e ne soit jamais venue � personne ; ce serait le sujet d'une th�se int�ressante. Mais je d�clare que, pour rien au monde, je ne voudrais la soutenir ; le peuple est encore trop fort logicien pour que je lui fournisse mati�re � tirer certaines cons�quences.].

L'esprit qui produisit le mouvement de 1789 fut un esprit de contradiction ; cela suffit pour d�montrer que l'ordre de choses qui fut substitu� � l'ancien n'eut rien en soi de m�thodique et de r�fl�chi ; que, n� de la col�re et de la haine, il ne pouvait avoir l'effet d'une science fond�e sur l'observation et l'�tude ; que les bases, en un mot, n'en furent pas d�duites de la connaissance approfondie des lois de la nature et de la soci�t�. Aussi trouve-t-on dans les institutions soi-disant nouvelles que la r�publique se donna les principes m�mes contre lesquels on avait combattu. et l'influence de tous les pr�jug�s qu'on avait eu dessein de proscrire. On s'entretient, avec un enthousiasme peu r�fl�chi, de la glorieuse r�volution fran�aise, de la r�g�n�ration de 1789, des grandes r�formes qui furent op�r�es, du changement des institutions : mensonge ! mensonge !

Lorsque sur un fait physique, intellectuel ou social, nos id�es, par suite des observations que nous avons faites, changent du tout au tout, j'appelle ce mouvement de l'esprit r�volution. S'il y a seulement extension ou modification dans nos id�es, c'est progr�s. Ainsi le syst�me de Ptol�m�e fut un progr�s en astronomie, celui de Copernic fit r�volution. De m�me, en 1789, il y eut bataille et progr�s ; de r�volution, il n'y en eut pas. L'examen des r�formes qui furent essay�es le d�montre.

Le peuple, si longtemps victime de l'�go�sme monarchique, crut s'en d�livrer � jamais en d�clarant que lui seul �tait souverain. Mais qu'�tait-ce que la monarchie ? la souverainet� d'un homme. Qu'est-ce que la d�mocratie ? la souverainet� du peuple, ou, pour mieux dire, de la majorit� nationale. Mais c'est toujours la souverainet� de l'homme mise � la place de la souverainet� de la loi, la souverainet� de la volont� mise � la place de la souverainet� de la raison, en un mot, les passions � la place du droit. Sans doute, lorsqu'un peuple passe de l'�tat monarchique au d�mocratique il y a progr�s, parce qu'en multipliant le souverain on offre Plus de chances � la raison de se substituer � la volont� ; mais enfin il n'y a pas r�volution dans le gouvernement, puisque le principe est rest� le m�me. Or nous avons la preuve aujourd'hui qu'avec la d�mocratie la plus parfaite on peut n'�tre pas libre [voyez Tocqueville, De la D�mocratie aux �tats Unis, et Michel Chevalier, Lettres sur l'Am�rique du Nord. On voit dans Plutarque, vie de P�ricl�s, qu'� Ath�nes les honn�tes gens �taient oblig�s de se cacher pour s'instruire, de peur de para�tre aspirer � la tyrannie.]

Ce n'est pas tout : le peuple-roi ne peut exercer la souverainet� par lui-m�me ; il est oblig� de la d�l�guer � des fond�s de pouvoir : c'est ce qu'ont soin de lui r�p�ter assid�ment ceux qui cherchent � capter ses bonnes gr�ces. Que ces fond�s de pouvoir soient cinq, dix, cent, mille, qu'importe le nombre et que fait le nom ? c'est toujours le gouvernement de l'homme, le r�gne de la volont� et du bon plaisir. Je demande ce que la pr�tendue r�volution a r�volutionn� ?.

On sait, au reste, comment cette souverainet� fut exerc�e, d'abord par la Convention, puis par le Directoire, plus tard confisqu�e par le consul. Pour l'empereur, l'homme fort, tant ador� et tant regrett� du peuple, il ne voulut jamais relever de lui : mais comme s'il e�t eu dessein de le narguer sur sa souverainet�, il osa lui demander son suffrage, c'est-�-dire son abdication, l'abdication de cette inali�nable libert�, et il l'obtint.

Mais enfin, qu'est-ce que la souverainet� ? C'est, dit-on, le pouvoir de faire des lois [� La souverainet�, selon Toullier, est la toute puissance humaine. � D�finition mat�rialiste : si la souverainet� est quelque chose. elle est un droit, non une force ou facult�. Et qu'est-ce que la toute puissance humaine ?]. Autre absurdit�, renouvel�e du despotisme. Le peuple avait vu les rois motiver leurs ordonnances par la formule : car tel est notre plaisir, il voulut � son tour go�ter le plaisir de faire des lois. Depuis cinquante ans il en a enfant� des myriades, toujours, bien entendu, par l'op�ration des repr�sentants. Le divertissement n'est pas pr�s de finir.

Au reste, la d�finition de la souverainet� d�rivait elle-m�me de la d�finition de la loi. La loi, disait-on, est l'expression de la volont� du souverain : donc, sous une monarchie la loi est l'expression de la volont� du roi ; dans une r�publique, la loi est l'expression de la volont� du peuple. � part la diff�rence dans le nombre des volont�s, les deux syst�mes sont affaitement identiques : de part et d'autre, l'erreur est �gale, savoir que la loi est l'expression d'une volont�, tandis qu'elle doit �tre l'expression d'un fait. Pourtant, on suivait de bons guides : on avait pris le citoyen de Gen�ve pour proph�te et le Contrat social pour Alcoran.

La pr�occupation et le pr�jug� se montrent � chaque pas sous la rh�torique des nouveaux l�gislateurs. Le peuple avait souffert d'une multitude d'exclusions et de privil�ges ; ses repr�sentants firent pour lui la d�claration suivante : Tous les hommes sont �gala par la nature et devant la loi ; d�claration ambigu� et redondante. Les hommes sont �gaux par la nature : est-ce � dire qu'ils ont tous m�me taille, m�me beaut�, m�me g�nie, m�me vertu ? Non : c'est donc l'�galit� politique et civile qu'on a voulu d�signer. Alors il suffisait de dire : Tous les hommes sont �gaux devant la loi.

Mais qu'est-ce que l'�galit� devant la loi ? Ni la constitution de 1790 ni celle de 1793, ni la charte octroy�e, ni la charte accept�e, n'ont su la d�finir. Toutes supposent une in�galit� de fortunes et de rangs � c�t� de laquelle il est impossible de trouver l'ombre d'une �galit� de droits. � cet �gard, on peut dire que toutes nos constitutions ont �t� l'expression fid�le de la volont� populaire : je vais en donner la preuve.

Autrefois, le peuple �tait exclu des emplois civils et militaires : on crut faire merveille en ins�rant dans la D�claration des droits cet article ronflant : � Tous les citoyens sont �galement admissibles aux emplois ; les peuples libres ne connaissent d'autre motif de pr�f�rence dans leurs �lections que les vertus et les talents. �

Certes, on dut admirer une si belle chose ; on admira une sottise. Quoi ! le peuple souverain, l�gislateur et r�formateur, ne voit dans les emplois publics que des gratifications, tranchons le mot, des aubaines ! Et c'est parce qu'il les regarde comme une source de profit, qu'il statue sur l'admissibilit� des concitoyens ! Car � quoi bon cette pr�caution, s'il n'y avait rien � gagner ? on ne s'avise gu�re d'ordonner que nul ne sera pilote, s'il n'est astronome et g�ographe, ni de d�fendre � un b�gue de jouer la trag�die et l'op�ra. Le peuple fut encore ici le singe des rois : comme eux il voulut disposer des places lucratives en faveur de ses amis et de ses flatteurs ; malheureusement, et ce dernier trait compl�te la ressemblance, le peuple ne tient pas la feuille des b�n�fices, ce sont ses mandataires et repr�sentants. Aussi n'eurent-ils garde de contrarier la volont� de leur d�bonnaire souverain.

Cet �difiant article de la D�claration des droits, conserv� par les Chartes de 1814 et de 1830, suppose plusieurs sortes d'in�galit�s civiles, ce qui revient � dire d'in�galit�s devant la loi : in�galit� de rangs, puisque les fonctions publiques ne sont recherch�es que pour la consid�ration et les �moluments qu'elles conf�rent ; in�galit� de fortunes, puisque si l'on avait voulu que les fortunes fussent �gales, les emplois publics eussent �t� des devoirs, non des r�compenses, in�galit� de faveur, la loi ne d�finissant pas ce qu'elle entend par talents et vertus. Sous l'Empire, la vertu et le talent n'�taient gu�re autre chose que le courage militaire et le d�vouement � l'empereur : il y parut, quand Napol�on cr�a sa noblesse et qu'il essaya de l'accoupler avec l'ancienne. Aujourd'hui l'homme qui paie deux cent francs d'impositions est vertueux ; l'homme habile est un honn�te coupeur de bourses, ce sont d�sormais des v�rit�s triviales.

Le peuple enfin consacra la propri�t�... Dieu lui pardonne, car il n'a su ce qu'il faisait. Voil� cinquante ans qu'il expie une mis�rable �quivoque. Mais comment le peuple, dont la voix, dit-on, est la voix de Dieu, et dont la conscience ne saurait faillir, comment le peuple s'est-il tromp� ? comment, cherchant la libert� et l'�galit�, est-il retomb� dans le privil�ge et la servitude ? Toujours par imitation de l'ancien r�gime.

Autrefois la noblesse et le clerg� ne contribuaient aux charges de l'�tat qu'� titre de secours volontaires et de dons gratuits ; leurs biens �taient insaisissables m�me pour dettes : tandis que le roturier, accabl� de tailles et de corv�es, �tait harcel� sans rel�che tant�t par les percepteurs du roi, tant�t par ceux des seigneurs et du clerg�. Le mainmortable, plac� au rang des choses, ne pouvait ni tester ni devenir h�ritier ; il �tait de lui comme des animaux, dont les services et le cro�t appartiennent au ma�tre par droit d'accession. Le peuple voulut que la condition de propri�taire f�t la m�me pour tous ; que chacun p�t jouir et disposer librement de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie. Le peuple n'inventa pas la propri�t� ; mais comme elle n'existait pas pour lui au m�me titre que pour les nobles et les tonsur�s, il d�cr�ta l'uniformit� de ce droit. Les formes acerbes de la propri�t�, la corv�e, la mainmorte, la ma�trise, l'exclusion des emplois ont disparu ; le mode de jouissance a �t� modifi� : le fond de la chose est demeur� le m�me. Il y a eu progr�s dans l'attribution du droit ; il n'y a pas eu de r�volution.

Voil� donc trois principes fondamentaux de la soci�t� moderne, que le mouvement de 1789 et celui de 1830 ont tour � tour consacr�s : 1� Souverainet� dans la volont� de l'homme, et, en r�duisant l'expression, despotisme ; 2� In�galit� des fortunes et des rangs ; 3� Propri�t� : au-dessus de la JUSTICE, toujours et par tous invoqu�e comme le g�nie tut�laire des souverains, des nobles et des propri�taires ; la JUSTICE, loi g�n�rale, primitive, cat�gorique, de toute soci�t�.

Il s'agit de savoir si les concepts de despotisme, d'in�galit� civile et de propri�t�, sont ou ne sont pas conformes � la notion primitive du juste, s'ils en sont une d�duction n�cessaire, manifest�e diversement selon le cas, le lieu et le rapport des personnes, ou bien s'ils ne seraient pas plut�t le produit ill�gitime d'une confusion de choses diff�rentes, d'une fatale association d'id�es. Et puisque la justice se d�termine surtout dans le gouvernement, dans l'�tat des personnes et dans la possession des choses, il faut chercher d'apr�s le consentement de tous les hommes et les progr�s de l'esprit humain, � quelles conditions le gouvernement est juste ; la condition des citoyens, juste ; la possession des choses, juste ; puis �limination faite de tout ce qui ne remplira pas ces conditions, le r�sultat indiquera tout � la fois, et quel est le gouvernement l�gitime, et quelle est la condition l�gitime des citoyens, et quelle est la possession l�gitime des choses ; enfin, et comme derni�re expression de l'analyse, quelle est la Justice.

L'autorit� de l'homme sur l'homme est-elle juste ?

Tout le monde r�pond : Non ; l'autorit� de l'homme n'est que l'autorit� de la loi, laquelle doit �tre justice et v�rit�. La volont� priv�e ne compte Pour rien dans le gouvernement, qui se r�duit d'une part, � d�couvrir ce qui est vrai et juste pour en faire la loi ; d'autre part, � surveiller l'ex�cution de cette loi. Je n'examine pas en ce moment si notre forme de gouvernement constitutionnel remplit ces conditions : si, par exemple, la volont� des ministres ne se m�le jamais � la d�claration et � l'interpr�tation de la loi, si nos d�put�s, dans leurs d�bats, sont plus occup�s � vaincre par la raison que par le nombre : il me suffit que l'id�e avou�e d'un bon gouvernement soit telle que je la d�finis. Cette id�e est exacte : cependant nous voyons que rien ne semble plus juste aux peuples orientaux que le despotisme de leurs souverains ; que chez les anciens, et dans l'opinion des philosophes eux-m�mes, l'esclavage �tait juste ; qu'au moyen �ge, les nobles, les abb�s et les �v�ques trouvaient juste d'avoir des serfs ; que Louis XIV pensait �tre dans le vrai lorsqu'il tenait ce propos : l'�tat, c'est moi ; que Napol�on regardait comme un crime d'�tat de d�sob�ir � ses volont�s. L'id�e de juste, appliqu�e au souvenir et au gouvernement, n'a donc pas toujours �t� ce qu'elle est aujourd'hui ; elle est all�e se d�veloppant sans cesse et se pr�cisant de plus en plus, tant qu'enfin elle s'est arr�t�e au point o� nous la voyons. Mais est-elle arriv�e � sa phase derni�re ? Je ne le pense pas : seulement comme le dernier obstacle qui lui reste � vaincre vient uniquement de l'institution du domaine de propri�t� que nous avons conserv�e, pour achever la r�forme dans le gouvernement et consommer la r�volution, c'est cette institution m�me que nous devons attaquer.

L'in�galit� politique et civile est elle juste ?

Les uns r�pondent : oui ; les autres : non. Aux premiers je rappellerai que, lorsque le peuple abolit tous les privil�ges de naissance et de caste, cela leur parut bon, probablement parce qu'ils en profitaient ; pourquoi donc ne veulent-ils pas que les privil�ges de la fortune disparaissent comme les privil�ges de rang et de race ? c'est, disent-ils, que l'in�galit� politique est inh�rente � la propri�t�, et que sans la propri�t� il n'y a pas de soci�t� possible. Ainsi la question que nous venons d'�lever se r�sout dans celle de la propri�t�. Aux seconds, je me contente de faire cette observation : Si vous voulez jouir de l'�galit� politique, abolissez la propri�t�, sinon de quoi vous plaignez-vous ?

La propri�t� est-elle juste ?

Tout le monde r�pond sans h�siter : oui, la propri�t� est juste. Je dis tout le monde, car personne jusqu'� pr�sent ne me para�t avoir r�pondu avec pleine connaissance : non. Aussi une r�ponse motiv�e n'�tait-elle point chose facile ; le temps seul et l'exp�rience pouvaient amener une solution. Actuellement cette solution est donn�e ; c'est � nous de l'entendre. J'essaie de la d�montrer.

Voici de quelle mani�re nous allons proc�der � cette d�monstration.

I. Nous ne disputons pas, nous ne r�futons personne, nous ne contestons rien, nous acceptons comme bonnes toutes les raisons all�gu�es en faveur de la propri�t�, et nous nous bornons � en chercher le principe, afin de v�rifier ensuite si ce principe est fid�lement exprim� par la propri�t�. En effet. la propri�t� ne pouvant �tre d�fendue que comme juste, l'id�e, ou du moins l'intention de justice doit n�cessairement se retrouver au fond de tous les arguments qu'on a faits pour la propri�t� : et comme d'un autre c�t� la propri�t� ne s'exerce que sur des choses mat�riellement appr�ciables, la justice s'objectivant elle-m�me, pour ainsi dire, secr�tement, doit para�tre sous une formule tout alg�brique. Par cette m�thode d'examen, nous arrivons bient�t � reconna�tre que tous les raisonnements que l'on a imagin�s pour d�fendre la propri�t�, quels qu'ils soient, concluent toujours et n�cessairement � l'�galit�, c'est-�-dire � la n�gation de la propri�t�.

Cette premi�re partie comprend deux chapitres : l'un, relatif � l'occupation. fondement de notre droit ; l'autre. relatif au travail et au talent, consid�r�s comme causes de propri�t� et d'in�galit� sociale.

La conclusion de ces deux chapitres sera, d'une part, que le droit d'occupation emp�che la propri�t� ; de l'autre, que le droit du travail la d�truit.

II. La propri�t� �tant donc con�ue n�cessairement sous la raison cat�gorique d'�galit�, nous avons �. chercher pourquoi, malgr� cette n�cessit� de logique, l'�galit� n'existe pas. Cette nouvelle recherche comprend aussi deux chapitres : dans le premier, consid�rant le fait de la propri�t� en lui-m�me, nous cherchons si ce fait est r�el, s'il existe, s'il est possible ; car il impliquerait contradiction que deux formes socialistes oppos�es, l'�galit� et l'in�galit�, fussent l'une et l'autre possibles. C'est alors que nous d�couvrons, chose singuli�re, qu'� la v�rit� la propri�t� peut se manifester comme accident, mais que, comme institution et principe, elle est impossible math�matiquement. En sorte que l'axiome de l'�cole, ab actu ad posse valet consecutio, du fait � la possibilit� la cons�quence est bonne, se trouve d�menti en ce qui concerne la propri�t�.

Enfin, dans le dernier chapitre, appelant � notre aide la psychologie, et p�n�trant � fond dans la nature de l'homme, nous exposerons le principe du juste, sa formule, son caract�re ; nous pr�ciserons la loi organique de la soci�t� ; nous expliquerons l'origine de la propri�t�, les causes de son �tablissement, de sa longue dur�e, et de sa prochaine disparition ; nous faiblirons d�finitivement son identit� avec le vol ; et, apr�s avoir montr� que ces trois pr�jug�s, souverainet� de l'homme, in�galit� des conditions, propri�t�, n'en font qu'un, qu'ils se peuvent prendre l'un pour l'autre et sont r�ciproquement convertibles, nous n'aurons pas de peine � en d�duire, par le principe de contradiction, la base du gouvernement et du droit. L� s'arr�teront nos recherches, nous r�servant d'y donner suite dans de nouveaux m�moires.

L'importance du sujet qui nous occupe saisit tous les esprits.


� La propri�t�, dit M. Hennequin, est le principe cr�ateur et conservateur de la soci�t� civile... La propri�t� est l'une de ces th�ses fondamentales sur lesquelles les explications qui se pr�tendent nouvelles ne sauraient trop t�t se produire ; car il ne faudrait jamais l'oublier, et il importe que le publiciste, que l'homme d'�tat en soient bien convaincus : c'est de la question de savoir si la propri�t� est le principe ou le r�sultat de l'ordre social, s'il faut la consid�rer comme cause ou comme effet, que d�pend toute l'autorit� des institutions humaines. �
Ces paroles sont un d�fi port� � tous les hommes d'esp�rance et de foi : mais, quoique la cause de l'�galit� soit b


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