[Nouveau joyau de journalisme policier]
Souterraine, organisée et jusqu’ici jamais mise en lumière, l’anarchie
belge s’en prend au capital et au monde carcéral. Les incendies et les
dégradations se comptent désormais par dizaines. Une stratégie qui
s’appuie sur Internet.
Athènes, dimanche 27 décembre 2009, 23
heures. Une bombe de forte puissance détruit ou peu s’en faut les
bureaux d’une compagnie d’assurances. Berlin, dans la nuit du lundi 28
au mardi 29 décembre. Vingt-trois autobus d’une compagnie sous contrat
avec le ministère allemand de la Défense sont ravagés par des casseurs,
dans leur entrepôt. En même temps ou presque, rue Herdebeek à Itterbeek
(Bruxelles), un incendie criminel ravage les engins d’un chantier
ferroviaire d’Infrabel mené par l’entreprise Valens. Quatre grues et
d’autres machines sont détruites. Quel rapport entre ces événements ?
Dans chaque pays, les autorités estiment que leurs auteurs proviennent
d’une frange dure de la mouvance anarchiste de gauche - certes bien
plus visible en Grèce et en Allemagne qu’en Belgique. S’il est vrai que
l’enquête pour le chantier Valens est toujours en cours, d’autres
hypothèses restant ouvertes, ce fait divers s’ajoute à beaucoup
d’autres où la piste des anarchistes est visible. Des cas passés
largement inaperçus du public jusqu’ici, mais pas de la police
fédérale, ni de la Sûreté de l’Etat, ni encore du parquet fédéral, qui
ne sont guère loquaces à ce sujet. « Le phénomène est minutieusement
suivi par le parquet fédéral, mais nous ne faisons pas de commentaires
», déclare sans plus sa porte-parole, Lieve Pellens.
L’ami Internet
En
revanche, le vecteur Internet « parle » beaucoup plus. Une nouvelle
génération d’ « autonomes » belges se l’est approprié. Appels à la
mobilisation, commentaires, listes de méfaits commis ou de cibles
potentielles... On trouve de tout sur quelques sites/blogs, de l’anodin
à l’essentiel, et plus ou moins ouvertement sous la bannière noire de
l’anarchie. Des revendications ? Au moins une reconnaissance, souvent
bienveillante pour les auteurs. On trouve un bon exemple de cette
reconnaissance avec le chantier Valens/Infrabel dans les « brèves de la
guerre sociale » du site/blog « Suie et Cendres ». Après avoir
brièvement dépeint le résultat de l’incendie, en s’inspirant d’un
article de presse, le site précise, en « note de la rédaction », que «
Valens, qui fait partie du groupe Eiffage, participe à la construction
du nouveau centre fermé pour clandestins à Steenokkerzeel ». Ce qui est
censé tout expliquer, parce que l’anarchie « vandalo-violente » s’est
attribué trois grandes campagnes, depuis l’émergence de la nouvelle
génération belge, née voilà peut-être deux ans et demi. Elle pose ainsi
des actions de soutien aux anarchistes étrangers (notamment grecs,
parfois avec leur aide). La deuxième campagne s’attaque de façon plus
classique à tout ce qui symbolise la société capitaliste en général. La
troisième - et la plus dense - vise enfin les entreprises et les
institutions actives dans le monde carcéral, prisons et centres fermés
pour illégaux. Pourquoi ? La réponse se trouve entre autres dans la
revue anarchiste Tout doit partir : « Reposer la question des camps de
l’Etat dans le domaine public, empêcher si possible que celui-ci se
munisse d’un nouvel outil de répression. Poser la question des centres
ne se limite pas à leurs seuls territoires mais à toute la mécanique
sociale qui les fait exister. » L’optique serait donc de bloquer la
société. Valens-Eiffage construit un « camp » ? Il faut frapper
Valens-Eiffage... Bref, la liste des faits, que l’on peut compiler au
départ des sites/blogs de « Suies et Cendres », de « Liste noire » ou «
Black List », des « Ennemis des frontières », du « Cemab » (un portail
de médias alternatifs), est impressionnante. Elle comporte des dizaines
de « coups » qu’on peut effectivement attribuer aux « anars ». Il
s’agit de messages peints sur des bâtiments d’entreprises actives dans
ce milieu carcéral - avec l’émotion que cela provoque quand il s’agit
de petits indépendants -, de dégradations et/ou d’incendies, réussis ou
non, de bâtiments de l’Etat, d’agences de banque, de véhicules de
police et de diplomates (grecs) ainsi que de distributeurs de billets.
Bloquer les serrures de salles d’audience du palais de justice de
Bruxelles « en soutien aux camarades grecs » est aussi de mise.
Des dizaines de (mé)faits
«
Il n’y a pas de suite logique », commente un acteur de terrain qui
admet que les auteurs, pas si bêtes, restent à ce stade imprévisibles
et imprenables. Voilà pourquoi la liste des « incidents » s’allonge
depuis près de deux ans. Quelques exemples. « Freedom for the Anarchist
», peint-on dans la nuit du 9 avril 2008 sur la résidence de
l’ambassadeur de Grèce. Le 12 mai suivant, un distributeur de billets
prend feu à Saint-Gilles. Il appartient à la Banque de La Poste et sera
suivi par trois autres. Cette banque, rappellent des messages laissés
par les vandales, gère les comptes de cantine des détenus. Puis, le 17
juin, un premier incendie touche un véhicule d’ISS Cleaning, qui
entretient des centres fermés. Il y en aura d’autres. Comme la plupart
des précédents, ces faits sont annoncés sur Internet. Et, parfois, dans
Tout doit partir. On passe sur des faits du même ordre commis en 2009
pour retenir l’occupation, le 29 avril dernier, de la faculté de
criminologie de Gand par une vingtaine de personnes masquées. La
crimino, parce qu’elle « est liée de près avec les institutions
pénitentiaires, la justice, la police et parce que ceux qui ont
condamné chaque jour des personnes à des années de prison ou à la
déportation ont débuté leur scandaleuse carrière dans cette faculté »,
selon un message laissé sur place. En septembre 2009, la Stib est visée
parce qu’elle a durci le ton à l’égard des SDF. Une trentaine de
distributeurs de tickets sont mis hors service avec les moyens du bord
: cure-dents et glu, mousse expansive ou soudure à froid. Le bâtiment
Sodexho d’Auderghem y passe le 29 novembre suivant : 20 vitres brisées
et un tag « Sodexo = collabo avec centres fermés ». Mais d’autres
entreprises ou institutions pourraient être menacées. Ainsi, le 20
décembre dernier, « Liste noire/Black List » a édité sur la Toile une
liste de celles « qui collaborent avec les prisons, les centres fermés
et la répression », notamment en construisant le centre fermé de
Steenokkerzeel. En tête et parmi les plus importantes de ces
entreprises : Besix et Valens (lire page 20).
De petites cellules indépendantes
Mais
qui sont ces nouveaux venus sur la scène anarchiste ? Les données sont
rares. Ils fonctionneraient, peut-être avec des sympathies « concrètes
», à la manière des activistes de la cause animale, du genre « ALF »
(Animal Liberation Front). « De petites cellules indépendantes les unes
des autres, mais capables de se reconnaître, voire d’interagir »,
estime un interlocuteur du monde du renseignement. « Pour nous, c’est
un cas de figure difficile : détecter l’une d’elles et la pénétrer ne
nous apporte pas grand-chose, car les autres nous restent fermées. »
Toujours est-il qu’on estime ces anarchistes violents à une centaine,
sans doute basés à Gand et à Bruxelles (Saint-Gilles ? Molenbeek ?).
L’un de leurs points de chute pourrait être un local anarchiste
bruxellois ouvert en 2008, la « Bibliothèque Acrata » (lire p. 24).
Elle semble en tout cas en forte convergence avec les revendications
des vandales. Mais, selon certains observateurs du côté du maintien de
l’ordre, ces anarchistes pourraient aussi être liés au monde des
squats. C’est toutefois incertain : « Les squats se heurtent par
essence, avec ou sans revendication, à la propriété privée. Donc au
fondement idéologique du système », explique José Garcia, secrétaire
général du Syndicat des locataires de logements sociaux, en contact
fréquent avec des squatters. « Il est dès lors naturel qu’y
apparaissent des gens qui ont d’autres valeurs, comme des anarchistes.
J’en ai observé qui ne semblent d’ailleurs pas squatter par obligation
et ne le font pas tout le temps. » Mais des anarchistes violents ? « Ça
me surprendrait, même si, le cas échéant, ils se garderaient bien de
nous le dire. Cette violence est en rupture avec l’anarchie belge
classique. Moi-même proche de cette sensibilité, je n’agirais jamais
ainsi. » Même incompréhension à la suite de la publication récente, sur
Internet, du nom et de l’adresse de membres d’institutions ou
d’entreprises ainsi offerts à une vindicte éventuelle. « L’anarchie
s’en prend volontiers aux structures, pas aux personnes. Pour moi, ceux
qui visent les personnes sont les fascistes. » Nouvelle génération et
autres m£urs ? Ou dérapage d’anars post-industriels non encore aguerris
? En tout cas, ce réseau - qui n’affiche aucun nom à Bruxelles, la
discrétion étant gage de liberté en anarchie - pourrait voir venir des
temps plus difficiles. Ce n’est sans doute pas un hasard si, début
décembre 2009, la ministre de l’Intérieur, Annemie Turtelboom (Open
VLD), annonçait avoir obtenu mandat du Conseil des ministres pour
dresser un nouveau plan « antiradicalisme » se fondant sur un rapport
de l’Ocam (Organe de coordination pour l’analyse de la menace) « qui
établit le danger des groupuscules d’extrême gauche ou d’extrême droite
» dans notre pays. Or, souterraine et violente, l’anarchie entre dans
ce champ...
Roland Planchar
Incendie criminel sur un
chantier d’Infrabel à Itterbeek (Bruxelles) : « Un article n’est pas
nécessaire. » Manif de soutien au criminel Nordin Benallal, en 2006,
devant le palais de justice de Bruxelles. Le drapeau américain, cible
anarchiste...
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Le Vif/L’Express - 15-01-2010
BREVE VISITE CHEZ LES « ANARS »
L’un
des ports d’attache des anarchistes vandalo-violents pourrait être la «
Bibliothèque anarchiste Acrata », comme sa vitrine de la petite rue de
la Grande Ile la dénomme, dans le bas de Bruxelles. En fait, il s’agit
plutôt d’un local, d’une salle de réunion. Pour ses créateurs : « (...)
un instrument destiné à aiguiser nos connaissances et à trouver des
bases solides pour affronter la domination », l’« oppression » et l’«
exploitation ». Ouvert le 17 mai 2008, l’endroit - qui fut visité par
la police dès le mois d’août suivant - n’est pas anodin. Internet en
donne de nombreuses traces, même loin à l’étranger. Des réunions très
militantes s’y déroulent assez régulièrement, parfois avec un caractère
international. Quant à sa vitrine, elle est flanquée d’affiches
reprenant des thèmes de campagne actuels, comme « Sabotons la machine à
expulser », ce qui vise singulièrement l’édification du centre fermé de
Steenokkerzeel. On y voit également le dernier numéro de la revue
anarchiste Tout doit partir, où Acrata et la lutte contre ledit centre
sont cités d’abondance. Mais la « bibliothèque » est-elle vraiment liée
aux « événements » ? On peut toujours le demander à ceux qui s’y
réunissent, même si la visite risque d’être courte, car l’anarchie
moderne n’aime pas la presse (à ses yeux, elle est associée au capital
abhorré et au pouvoir exécré). Bref, on ouvre la porte d’Acrata le
premier jeudi de 2010, soir de permanence, à 18 h 16. Grande table
basse de récup’ et sièges d’un âge incertain au centre, étagères,
livres et revues révolutionnaires appuyées aux murs, l’endroit a été
mis au régime du strict nécessaire, lumière comprise. Une douzaine de
jeunes gens, filles et (surtout) garçons entre 18 et 25 ans, devisent.
D’un abord a priori accueillant, ils semblent typés « bonne éducation
», voire d’allure bourgeoise. Mais se présenter comme journaliste
suscite d’abord de petits rires nerveux et moqueurs, avant que celui
qui n’est pas le chef (on est en anarchie, quand même...) quitte des
yeux l’ordinateur de service et, d’un même élan, jaillisse de sa chaise
en faisant mouvement pour expulser l’intrus. « Putain, si c’est pas
clair qu’on ne veut pas de journaliste ici ! » résume-t-il. Dix pas
plus loin et une porte plus tard, la visite est terminée. Il est
toujours 18 h 16. Alors, connectés aux « combattants », ceux d’Acrata
(« anarchiste », en espagnol) ? Ou « simples » sympathisants ? Mystère.
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Le Vif/L’Express - 15-01-2010
DES ENTREPRISES ENNUYEES
Victimes
des dégradations et des incendies, les entreprises réagissent
différemment. Avec émotion, pour ce petit entrepreneur flamand qui
avait vu ses murs tagués et était affligé d’être dénoncé comme «
collabo » auprès du voisinage, ce qu’il ressentait comme une injustice.
Avec le plus grand silence, comme chez Valens-Eiffage où on refuse tout
commentaire sur l’incendie du 29 décembre 2009 au chantier Infrabel
d’Itterbeek. « Le juriste estime qu’un article n’est pas nécessaire »,
nous y a-t-on répondu en tout et pour tout. D’autres se veulent plus
transparents, comme le géant de la construction Besix, cible comme les
autres des anarchistes pour participer à la construction ou à
l’entretien de prisons et centres fermés. A la mi-octobre 2009, ses
bureaux de Gand avaient été ravagés par une vingtaine de personnes
cagoulées, au grand dam des quelques employés déjà présents, qui
avaient été véritablement choqués. Alors, que dit son porte-parole,
Bart Wuyts ? « Besix ne fait pas de politique, Steenokkerzeel est pour
nous un chantier comme un autre », explique-t-il. « Mais il est vrai
que la police fédérale nous a indiqué qu’il s’agissait d’une action
d’anarchistes. Nous prenons cela très au sérieux car, pour nous, la
priorité, c’est la sécurité du personnel, le nôtre et celui de nos
sous-traitants. »
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