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  Post� le samedi 07 novembre 2009 @ 21:43:09 by anarkorevolter
Contributed by: anarkorevolter
InternationalLe Black Bloc ou «la stratégie de la disparition»

«Il faut bien faire quelque chose, n’importe quoi», ont écrit de façon provocante en 2003 les rédacteurs anonymes de l’Appel, pour hâter l’effondrement d’un monde qu’ils jugent insupportable. Sur la base de cette théorie du chaos, familière à une partie du milieu autonome, mais vivement contestée par d’autres, des vitres de magasins volent en éclats, des voitures particulières flambent, du mobilier urbain est détruit. «J’ai tellement de haine accumulée contre le système qu’il faut l’éradiquer, c’est comme une thérapie», lâche tout de go Pascal, qui demande l’anonymat. C’est un autonome qui a déjà pas mal bourlingué et possède, en la matière, des «états de service» sérieux, notamment à Strasbourg, le 3 avril, et à Poitiers, le 10 octobre.




Il y a un minimum de préparation lors de certaines manifestations. Mais il ny a pas de concertation globale : «Ça, cest un fantasme de flic.» «Tapprends que tel groupe va bouger, bon, tu te dis quil va y a voir du monde, mais on ne sait jamais ce que font les autres, raconte-t-il. Chacun vient avec son truc, on prévient ou pas.» Son truc ? Du matériel, tels que des fumigènes, des cocktails, des barres, que chacun a pris soin de disposer à lavance dans des caches le long de litinéraire prévu. «Il sert, ou pas. Ça dépend de lambiance. Il y a un côté adrénaline. Cest politique, mais il faut être honnête, on y trouve un certain charme.»

Pascal a fait du Black Bloc, qui est une technique et non un groupe constitué de manière permanente comme souvent on le pense. «C
est appropriable par tout le monde», souligne Barnabé, militant parisien. La «méthode» passe dabord par une tenue : vêtements noirs, masques et cagoules, pour éviter lidentification, gants pour ne pas laisser dempreinte ADN, et une tenue de rechange pour pouvoir sévanouir dans la nature. Pascal appelle cela «la stratégie de disparition». Un habitant de Poitiers en a été le témoin, lorsquil a ouvert la porte de sa cour à un groupe. «Ils avaient des plans de la ville, une carte Michelin, et souhaitaient rejoindre des véhicules quils avaient laissés sur des parkings autour du centre-ville, se souvient cet habitant. Ils ont ensuite sorti de leurs sacs à dos des vêtements de rechange. Les garçons ont enfilé des chemises blanches Ralph Lauren, et puis ils sen sont allés chacun avec une fille, en couple. En partant, ils mont dit très courtoisement merci.»

Parfois, les actions peuvent déboucher sur des alliances ponctuelles. À Strasbourg, des autonomes se sont entendus avec des jeunes du quartier populaire du Neuhof. Pascal, à nouveau : «On a passé un deal avec la cité : ils nous ont dit comment éviter les flics et, en échange, ils nous ont demandé d
aller récupérer leurs scoots au commissariat, ce qui a été fait.» Le lien avec les cités est souvent un projet caressé. Au lendemain des émeutes de banlieue, en 2005, des autonomes ont assuré y avoir participé, ce qui reste invérifiable.

Pour un haut responsable policier, parler de terrorisme à propos de ces petits groupes n
est pas approprié. Lui emploie le terme de «subversion violente». Les modus operandi sont désormais bien connu des forces de lordre qui éprouvent néanmoins des difficultés à appréhender un fonctionnement en «groupes affinitaires». Depuis Poitiers, où elle a été vivement critiquée, la police est à laffût du moindre événement qui pourrait donner lieu à des actions déclat des autonomes. À ce titre, elle a porté une grande attention à la manifestation anticarcérale qui devait être organisée dimanche 8 novembre à Paris.

Les actions «émeutières» représentent la forme la plus exacerbée des actions d
autonomes. Quoique spectaculaires, elles sont encore bien en deçà de la violence de leurs aînés dans les années 1970. Difficile de savoir ce que va produire laffaire de Tarnac. «Cest souvent un événement répressif qui lance le processus de radicalisation quemprunte lensemble des groupes, les faisant entrer dans un cycle provocation-répression-violence», souligne luniversitaire Isabelle Sommier, auteur de plusieurs ouvrages sur la violence révolutionnaire.

La plupart du temps, la violence est de papier, contenue dans les écrits. Ou s
exprime parfois dans des tags, comme «À gouvernement nihiliste, jeunesse terroriste», ou encore «Contribution à la guerre en cours», repérés à Poitiers. Plus récemment, des graffitis ont été tracés, dans la nuit du 3 au 4 novembre, à Paris, aux domiciles de trois hauts cadres, tous en relation avec ladministration pénitentiaire. X «gagne du fric en exploitant les prisonniers», Y «travaille à emprisonner les pauvres». «À bas toutes les prisons et ceux qui en profitent», revendiquent leurs auteurs sur un site Internet.


L
archipel des autonomes

Ce sont des silhouettes entraperçues au milieu de bris de vitrines, lors dune manifestation à Poitiers, de heurts et de barricades enflammées, au sommet anti-OTAN de Strasbourg, ou dopérations policières, comme à Tarnac, un dossier dans lequel, depuis un an, neuf personnes sont poursuivies, suspectées par la justice de sabotages de voies ferrées. Ils surgissent de manière sporadique à la «une» des journaux, le plus souvent à la façon «Black Bloc», vêtus de noir. Des autonomes, dit-on ?

Les autonomes n
existent pas. Cest en tout cas ce quils opposent lorsquon les rencontre : les étiqueter, cest déjà «un travail de flicage», contestent-ils. Ils nexistent pas, et pourtant comme le dit lun dentre eux : «On va nous voir de plus en plus. En face, il y a des gens trop sûrs deux et qui nont de prise sur rien.»

Tous les casseurs ne sont pas des autonomes et tous les autonomes ne sont pas des casseurs, mais certains le revendiquent. Ils expliquent alors que la casse n
est pas «gratuite» mais ciblée : des banques qui incarnent le capitalisme, des entreprises privées qui construisent des prisons ou en gèrent la restauration, des agences pour lemploi, des directions du travail. «Jamais le petit commerce», ou ce qui na pas de sens, affirment-ils.

La règle connaît des exceptions. À Strasbourg, le 3 avril, une pharmacie a été incendiée. À Poitiers, le 10 octobre, un manifestant qui tentait de s'attaquer à l
enseigne Vertbaudet (vêtements pour enfants) en a été dissuadé par dautres autonomes.

Les autonomes, les «totos», sont loin d
être daccord sur tout et de former un ensemble homogène. Cette nébuleuse compterait un millier de personnes en France.

Impossible de les rattacher à une organisation structurée, de type parti ou syndicat, c
est une forme quils rejettent. Difficile de les situer : ils haïssent la droite, la gauche et méprisent lextrême gauche, ils refusent le label «ultragauche» qui pourrait leur correspondre le mieux. Mais son utilisation par Michèle Alliot-Marie, alors ministre de l’Intérieur, à propos de laffaire Tarnac, a remisé cette appellation au rang de procédé policier. Tout comme celle, honnie, d’«anarcho-autonomes». «Cest devenu synonyme de terroriste comme les salafistes», explique Chloé, 33 ans, installée dans le Nord de la France et qui a pris ses distances avec le milieu autonome.

Un autre militant, Barnabé, 31 ans, bien actif, lui, en région parisienne, trouve aussi que «le terme résonne comme salafiste, et finit par signifier quelque chose d
inquiétant». «Il sagit de nous désigner comme des corps étrangers à la population», dit-il. Nos interlocuteurs, cités par leur seul prénom, ont tous choisi un pseudonyme. Un anonymat quils utilisent également dans leur vie militante.

La plupart des autonomes sont jeunes, très souvent étudiants. «Ils étaient lycéens en 2006 au moment du mouvement contre le CPE (contrat première embauche), puis, en 2007, lors de la LRU (loi relative aux libertés et responsabilités des universités), ce qui a favorisé une radicalité», souligne Jean-François Chazerans, professeur de philosophie au lycée Victor-Hugo de Poitiers et animateur d
un collectif antirépression, qui a pu observer dans sa ville le parcours de quelques-uns de ses élèves.

Ceux-là se sont structurés pendant les années Sarkozy, d
abord contre un ministre de l’Intérieur honni, puis contre le même, devenu président de la République, qui, pour eux, incarne plus que dautres lordre policier. Dans les jours qui ont suivi son élection, plusieurs voitures ont été incendiées, dont lune devant le Fouquets, le restaurant où le chef de l’État avait fêté sa victoire… «La clique au pouvoir est en train de foutre en lair tout ce qui peut faire encore la matière dune existence digne dêtre vécue», justifie Barnabé. «Tant que la droite sera au pouvoir, ça ne peut que monter», juge de son côté Sébastien Schifres, doctorant en sciences politiques et militant.

«Lors de chaque mouvement étudiant, les totos font des recrues, pas les jeunes socialistes», relève Chloé. Plus âgés, les autonomes comptent dans leurs rangs des diplômés brillants. Principal mis en examen dans l
affaire Tarnac, Julien Coupat a été doctorant à l’École des hautes études en sciences sociales après une grande école de commerce. Il pratique plusieurs langues étrangères. Il est loin dêtre une exception. Certains sont issus de familles aisées, les plus nombreux plutôt de classes moyennes.

Les villes universitaires, comme Rennes, Rouen, Grenoble, Toulouse ou Lyon, ont supplanté Paris chez les autonomes. «Aujourd
hui, il existe chez eux une recherche sur les concepts beaucoup plus importante quil y a dix ans», témoigne Oreste Scalzone, qui fut lune des grandes figures de lautonomie italienne dans les années 1970. «Cest peut-être lié à la présence détudiants en philo qui ont fait Erasmus (le programme européen déchanges universitaires)», poursuit cet homme très respecté dans le milieu et qui se dit admiratif du niveau de leur discussion. Le père d'un militant autonome de Montreuil confirme : «La rhétorique est très importante. Pour rédiger un communiqué, ils se mettent à trente. Et puis ils votent.»

Être autonomes, pour ces jeunes, «c
est exactement le contraire de ce que la plupart des étudiants entendent par lexpression “devenir autonomes”. Alors que pour ceux-ci, il sagit en général de trouver un emploi et un appartement, il sagit pour les premiers de parvenir à vivre sans se lier ni à un patron ni à un propriétaire», souligne Rémy Piperaud, dans un mémoire universitaire intitulé «Radiographie du mouvement autonome», soutenu cette année à la faculté de sciences politiques de Versailles - Saint-Quentin. «Ils cherchent dabord à devenir autonomes par rapport à l’État et au capitalisme, écrit le chercheur. Ce qui différencie en premier lieu les militants de lultragauche de la plupart des militants dextrême gauche, cest le fait d’essayer dès à présent de combler le fossé qui sépare leur société idéale de la réalité sociale (…). Ils veulent construire le communisme et lanarchie ici et maintenant.»

Les autonomes n
attendent pas dentraîner une majorité pour mettre en pratique leur projet. Ils créent des «îlots de communisme», en misant sur le fait quils finiront par se multiplier et submerger la société.

Le squat est l
un de ces îlots. Le 16 octobre, à Montreuil, dans un garage désaffecté près dune église, une quarantaine de jeunes ont ainsi tenté dinvestir, en vain, les lieux. Depuis des années, la ville de Seine-Saint-Denis attire des autonomes qui ont, tour à tour, élu domicile dans divers endroits, dont une ancienne clinique, occupée boulevard de Chanzy et évacuée cet été.

À sa façon, Tarnac est un autre îlot. C
est une ferme — et non un squat — en zone rurale, comme il en existe dans les Cévennes et en Ariège, où lon sécarte de la société marchande en faisant de lautoproduction. «Une forme dencerclement des villes par les campagnes», samuse un ancien mao qui les fréquente. Une «utopie pirate», une de ces «zones dautonomie temporaire» échappant aux «arpenteurs de l’État», comme le théorisait Hakim Bey, très lu à la fin des années 1990 dans le milieu.

Ces îlots rassemblent chacun 30 à 40 personnes, parfois moins. Il ne s
agit pas dun mouvement, plutôt dun archipel, dun réseau de groupes affinitaires. Les membres de ces groupes vivent ensemble, participent ensemble à des actions ponctuelles et se soudent petit à petit, renforcés par ladversité et la crainte permanente des infiltrations policières. «Les communautés autonomes tendent à prendre la forme de véritables tribus, note Rémy Piperaud. En faisant tout pour constituer des contre-sociétés totales, les autonomes se rapprochent les uns des autres au fur et à mesure quils séloignent de la société extérieure.»

Quand ils parlent d
eux, ils disent «nous», pas «je». «Cest le “nous” des gens qui pensent quil y a nécessité à reprendre les choses en main plutôt que de se prendre les ruines de ce monde sur la gueule», soutient Barnabé, le militant parisien, convaincu comme dautres que leffondrement du système est proche. Ce «nous» agit comme un rempart vis-à-vis de lextérieur. Lorsquon demande à discuter avec un autonome, il vient rarement seul. À Poitiers, après deux mois de négociations et plusieurs intermédiaires, Le Monde en rencontrera six autour dune table, après quils ont débattu entre eux du principe du rendez-vous. À une question sur la signification de tags, la réponse fusera : «Le collectif nen pense rien.»

Leur défiance, voire leur haine des médias, est grande. Sur leur échelle de détestation, les journalistes, considérés comme instruments de contrôle social et de propagande, se glissent entre «les flics» et «les sociologues». C
est peut-être la raison pour laquelle, à Poitiers, certains ont brisé les vitres dun local de La Nouvelle République du Centre-Ouest. Sur ce point, laffaire Tarnac a produit chez eux des réactions contrastées. «Cest la prison ou les médias», professe Sébastien Schifres à ses camarades, partisan de sexprimer auprès des journalistes, quand dautres ont vu leur animosité envers les «journaflics» décupler. Avec lentrée en scène de lantiterrorisme, «les gens prennent de plus en plus de précautions», constate Chloé. Déjà, le téléphone portable, source potentielle de localisation et découte, ne faisait plus partie de leur attirail.

Les autonomes ont en commun d
être anticapitalistes, de rejeter l’État, lidéologie du travail et du salariat, la société de consommation, et de le signifier par leur mode de vie et par leurs actions. Parce quils ne veulent pas sinscrire dans une société marchande, ils bricolent et sont hyperactifs. Dun côté, ils échangent, troquent, mutualisent, font de la récupération, sont capables de retaper entièrement une maison, se repassent des adresses des points de chute en France, et à létranger ; de lautre, ils profitent, aussi, des opportunités comme celles que leur offrent les résidences secondaires au ski ou à la mer de certains parents. «Ils sont à la fois dans la frugalité et dans lexcès», note un père. Ils sont très itinérants. Chez eux, la littérature américaine de lerrance liée à la crise des années 1930 reste une référence.

Ils prennent ce qu
il y a à prendre : les ressources familiales ou le RMI. Ils pratiquent les «auto-réductions», cest-à-dire le prix quils estiment devoir payer mais aussi le vol dans les rayons. Se servent dans les poubelles des magasins et des particuliers. Fabriquent ce quils nont pas, comme, il y a peu, des billets SNCF. Lun deux nous indiquera avoir eu, à létranger, maille à partir avec la justice pour possession de faux euros. «Cétait pour faire vivre le squat et aller à des concerts punk-rock.»

Il existe aussi des antagonismes politiques forts et de vraies haines. Diverses chapelles coexistent, débattent, s
engueulent, se font la guerre parfois. Les «mouvementistes» simpliquent plus que les autres dans les luttes des mal-logés, des sans-papiers et autour des conditions de vie des détenus. Les «insurrectionnalistes» mettent laccent sur la théorie du chaos et les vertus de lémeute. «Moi, je vis là-dedans, dans l’insurrection permanente», explique Pascal qui était, entre autres, présent à Poitiers et à Strasbourg. «Nous, ce quon veut, cest quil y ait un mouvement unitaire, que les gens viennent et que cela débouche sur une révolte.»

À l
’intérieur de ces deux grandes familles, certains sont plutôt «lutte de classes», d’autres plutôt «autonomie désirante». Des nuances difficiles à saisir pour le non-initié. «C’est un chaudron compliqué», plaisante Oreste Scalzone. Dans ce paysage touffu, Julien Coupat et ses amis sont désignés comme des «tiqquniens», du nom de la revue Tiqqun aujourd’hui disparue, ou des «appelistes», en référence à l’Appel, un texte collectif anonyme prônant l’insurrection, paru en 2003. Un groupe qui, jusqu’à l’affaire Tarnac, a pu être contesté dans le milieu pour le caractère élitiste, prophétique et comminatoire de ses écrits. Le tag latin «Onmnia sunt communia» («Tout est commun») remarqué sur le baptistère de Poitiers, entraîne ce commentaire amusé d'un autonome : «C’est forcément un tiqqunien pour écrire un truc comme ça !» La citation est érudite : elle se réfère à … Thomas Müntzer, un dissident luthérien qui guida sous cette bannière la révolte des paysans allemands au XVIe siècle.

Leur presse (Isabelle Mandraud & Caroline Monnot,
Le Monde), 7 novembre 2009.



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