Le Black Bloc ou «la stratégie de la disparition»
«Il faut bien faire quelque chose, n’importe quoi», ont écrit de façon provocante en 2003 les rédacteurs anonymes
de l’Appel,
pour hâter l’effondrement d’un monde qu’ils jugent insupportable. Sur
la base de cette théorie du chaos, familière à une partie du milieu
autonome, mais vivement contestée par d’autres, des vitres de magasins
volent en éclats, des voitures particulières flambent, du mobilier
urbain est détruit. «J’ai tellement de haine accumulée contre le
système qu’il faut l’éradiquer, c’est comme une thérapie», lâche tout
de go Pascal, qui demande l’anonymat. C’est un autonome qui a déjà pas
mal bourlingué et possède, en la matière, des «états de service»
sérieux, notamment à Strasbourg, le 3 avril, et à Poitiers, le 10
octobre.
Il y a un minimum de préparation lors de certaines manifestations. Mais il n’y a pas de concertation globale : «Ça, c’est un fantasme de flic.» «T’apprends que tel groupe va bouger, bon, tu te dis qu’il
va y a voir du monde, mais on ne sait jamais ce que font les autres,
raconte-t-il. Chacun vient avec son truc, on prévient ou pas.» Son truc
? Du matériel, tels que des fumigènes, des cocktails, des barres, que
chacun a pris soin de disposer à l’avance dans des caches le long de l’itinéraire prévu. «Il sert, ou pas. Ça dépend de l’ambiance. Il y a un côté adrénaline. C’est politique, mais il faut être honnête, on y trouve un certain charme.»
Pascal a fait du Black Bloc, qui est une technique et non un groupe
constitué de manière permanente comme souvent on le pense. «C’est appropriable par tout le monde», souligne Barnabé, militant parisien. La
«méthode» passe d’abord par une tenue : vêtements noirs,
masques et cagoules, pour éviter l’identification, gants pour
ne pas laisser d’empreinte ADN, et une tenue de rechange pour
pouvoir s’évanouir dans la nature. Pascal appelle cela «la
stratégie de disparition». Un habitant de Poitiers en a été le témoin, lorsqu’il
a ouvert la porte de sa cour à un groupe. «Ils avaient des plans de la
ville, une carte Michelin, et souhaitaient rejoindre des véhicules qu’ils
avaient laissés sur des parkings autour du centre-ville, se souvient
cet habitant. Ils ont ensuite sorti de leurs sacs à dos des vêtements
de rechange. Les garçons ont enfilé des chemises blanches Ralph Lauren,
et puis ils s’en sont allés chacun avec une fille, en couple. En partant,
ils m’ont dit très courtoisement merci.»
Parfois, les actions peuvent déboucher sur des alliances ponctuelles. À
Strasbourg, des autonomes se sont entendus avec des jeunes du quartier
populaire du Neuhof. Pascal, à nouveau : «On a passé un deal avec la cité : ils nous ont dit comment éviter les flics et, en échange, ils nous ont demandé d’aller
récupérer leurs scoots au commissariat, ce qui a été fait.» Le lien
avec les cités est souvent un projet caressé. Au lendemain des émeutes
de banlieue, en 2005, des autonomes ont assuré y avoir participé, ce
qui reste invérifiable.
Pour un haut responsable policier, parler de terrorisme à propos de ces petits groupes n’est pas approprié. Lui emploie le terme de «subversion violente». Les modus operandi sont désormais bien connu des forces de
l’ordre qui éprouvent néanmoins des difficultés à appréhender
un fonctionnement en «groupes affinitaires». Depuis Poitiers, où elle a été vivement critiquée, la police est à l’affût du moindre événement qui pourrait donner lieu à des actions
d’éclat des autonomes. À ce titre, elle a porté une grande
attention à la manifestation anticarcérale qui devait être organisée dimanche 8 novembre à Paris.
Les actions «émeutières» représentent la forme la plus exacerbée des actions d’autonomes.
Quoique spectaculaires, elles sont encore bien en deçà de la violence
de leurs aînés dans les années 1970. Difficile de savoir ce que va
produire l’affaire de Tarnac. «C’est souvent un événement répressif qui lance le processus de radicalisation
qu’emprunte l’ensemble des groupes, les faisant entrer dans un cycle
provocation-répression-violence», souligne l’universitaire
Isabelle Sommier, auteur de plusieurs ouvrages sur la violence révolutionnaire.
La plupart du temps, la violence est de papier, contenue dans les écrits. Ou s’exprime
parfois dans des tags, comme «À gouvernement nihiliste, jeunesse
terroriste», ou encore «Contribution à la guerre en cours», repérés à
Poitiers. Plus récemment, des graffitis ont été tracés, dans la nuit du
3 au 4 novembre, à Paris, aux domiciles de trois hauts cadres, tous en
relation avec l’administration
pénitentiaire. X «gagne du fric en exploitant les prisonniers», Y
«travaille à emprisonner les pauvres». «À bas toutes les prisons et
ceux qui en profitent», revendiquent leurs auteurs sur un site Internet.
L’archipel des autonomes
Ce sont des silhouettes entraperçues au milieu de bris de vitrines, lors d’une manifestation à Poitiers, de heurts et de barricades enflammées, au
sommet anti-OTAN de Strasbourg, ou d’opérations
policières, comme à Tarnac, un dossier dans lequel, depuis un an, neuf
personnes sont poursuivies, suspectées par la justice de sabotages de
voies ferrées. Ils surgissent de manière sporadique à la «une» des
journaux, le plus souvent à la façon «Black Bloc», vêtus de noir. Des
autonomes, dit-on ?
Les autonomes n’existent pas. C’est en tout cas ce qu’ils opposent lorsqu’on les rencontre : les étiqueter, c’est déjà «un travail de flicage», contestent-ils. Ils n’existent pas, et pourtant comme le dit l’un d’entre eux : «On va nous voir de plus en plus. En face, il y a des gens trop
sûrs d’eux et qui n’ont de prise sur rien.»
Tous les casseurs ne sont pas des autonomes et tous les autonomes ne
sont pas des casseurs, mais certains le revendiquent. Ils expliquent
alors que la casse n’est pas «gratuite» mais ciblée : des banques qui incarnent le capitalisme, des
entreprises privées qui construisent des prisons ou en gèrent la restauration, des agences pour l’emploi, des directions du travail. «Jamais le petit commerce», ou ce qui n’a pas de sens, affirment-ils.
La règle connaît des exceptions. À Strasbourg, le 3 avril, une
pharmacie a été incendiée. À Poitiers, le 10 octobre, un manifestant
qui tentait de s'attaquer à l’enseigne Vertbaudet (vêtements pour enfants) en a été dissuadé par
d’autres autonomes.
Les autonomes, les «totos», sont loin d’être
d’accord sur tout et de former un ensemble homogène. Cette
nébuleuse compterait un millier de personnes en France.
Impossible de les rattacher à une organisation structurée, de type parti ou syndicat, c’est une forme qu’ils rejettent. Difficile de les situer : ils haïssent la droite, la gauche et méprisent l’extrême gauche, ils refusent le label «ultragauche» qui pourrait leur
correspondre le mieux. Mais son utilisation par Michèle Alliot-Marie, alors ministre de l’Intérieur, à propos de l’affaire Tarnac, a remisé cette appellation au rang de procédé policier. Tout comme celle, honnie, d’«anarcho-autonomes». «C’est devenu synonyme de terroriste comme les salafistes», explique Chloé, 33
ans, installée dans le Nord de la France et qui a pris ses distances avec le milieu autonome.
Un autre militant, Barnabé, 31 ans, bien actif, lui, en région
parisienne, trouve aussi que «le terme résonne comme salafiste, et
finit par signifier quelque chose d’inquiétant». «Il s’agit de nous désigner comme des corps étrangers à la population», dit-il. Nos
interlocuteurs, cités par leur seul prénom, ont tous choisi un pseudonyme. Un anonymat qu’ils utilisent également dans leur vie militante.
La plupart des autonomes sont jeunes, très souvent étudiants. «Ils
étaient lycéens en 2006 au moment du mouvement contre le CPE (contrat
première embauche), puis, en 2007, lors de la LRU (loi relative aux
libertés et responsabilités des universités), ce qui a favorisé une
radicalité», souligne Jean-François Chazerans, professeur de
philosophie au lycée Victor-Hugo de Poitiers et animateur d’un collectif antirépression, qui a pu observer
dans sa ville le parcours de quelques-uns de ses élèves.
Ceux-là se sont structurés pendant les années Sarkozy, d’abord contre un ministre de l’Intérieur honni, puis contre le même, devenu président de la République, qui, pour eux, incarne plus que d’autres l’ordre policier. Dans les jours qui ont suivi son élection, plusieurs voitures
ont été incendiées, dont l’une devant le
Fouquet’s, le restaurant où le chef de l’État avait fêté sa victoire… «La clique au pouvoir est en train de foutre en
l’air tout ce qui peut faire encore la matière
d’une existence digne d’être vécue», justifie Barnabé. «Tant que la droite sera au pouvoir, ça ne peut
que monter», juge de son côté Sébastien Schifres, doctorant en sciences politiques et militant.
«Lors de chaque mouvement étudiant, les totos font des recrues, pas les
jeunes socialistes», relève Chloé. Plus âgés, les autonomes comptent
dans leurs rangs des diplômés brillants. Principal mis en examen dans l’affaire Tarnac, Julien Coupat a été
doctorant à l’École des hautes études en sciences sociales
après une grande école de commerce. Il pratique plusieurs langues étrangères. Il est loin d’être une exception. Certains sont issus de familles aisées, les plus nombreux plutôt de classes moyennes.
Les villes universitaires, comme Rennes, Rouen, Grenoble, Toulouse ou Lyon, ont supplanté Paris chez les autonomes. «Aujourd’hui, il existe chez eux une recherche sur les concepts beaucoup plus importante
qu’il y a dix ans», témoigne Oreste Scalzone, qui fut
l’une des grandes figures de l’autonomie italienne dans les années 1970. «C’est peut-être lié à la présence d’étudiants en philo qui ont fait Erasmus (le programme européen
d’échanges
universitaires)», poursuit cet homme très respecté dans le milieu et
qui se dit admiratif du niveau de leur discussion. Le père d'un
militant autonome de Montreuil confirme : «La rhétorique est très
importante. Pour rédiger un communiqué, ils se mettent à trente. Et
puis ils votent.»
Être autonomes, pour ces jeunes, «c’est exactement le
contraire de ce que la plupart des étudiants entendent par l’expression “devenir autonomes”. Alors que pour ceux-ci, il s’agit en général de trouver un emploi et un appartement, il s’agit
pour les premiers de parvenir à vivre sans se lier ni à un patron ni à
un propriétaire», souligne Rémy Piperaud, dans un mémoire universitaire
intitulé «Radiographie du mouvement autonome», soutenu cette année à la
faculté de sciences politiques de Versailles - Saint-Quentin. «Ils
cherchent d’abord à devenir autonomes par rapport à l’État et au capitalisme, écrit le chercheur. Ce qui différencie en premier lieu
les militants de l’ultragauche de la plupart des militants
d’extrême gauche, c’est le fait d’essayer dès à présent de combler le fossé qui sépare leur société idéale de la
réalité sociale (…). Ils veulent construire le communisme et l’anarchie ici et maintenant.»
Les autonomes n’attendent pas d’entraîner une majorité pour mettre en pratique leur projet. Ils créent des
«îlots de communisme», en misant sur le fait qu’ils finiront
par se multiplier et submerger la société.
Le squat est l’un de ces îlots. Le 16 octobre, à Montreuil,
dans un garage désaffecté près d’une église, une quarantaine
de jeunes ont ainsi tenté d’investir,
en vain, les lieux. Depuis des années, la ville de Seine-Saint-Denis
attire des autonomes qui ont, tour à tour, élu domicile dans divers
endroits, dont une ancienne clinique, occupée boulevard de Chanzy et
évacuée cet été.
À sa façon, Tarnac est un autre îlot. C’est une ferme — et
non un squat — en zone rurale, comme il en existe dans les Cévennes et en Ariège, où l’on s’écarte
de la société marchande en faisant de l’autoproduction. «Une
forme d’encerclement des villes par les campagnes»,
s’amuse un ancien mao qui les fréquente. Une «utopie pirate»,
une de ces «zones d’autonomie temporaire» échappant aux
«arpenteurs de l’État», comme le théorisait Hakim Bey, très
lu à la fin des années 1990 dans le milieu.
Ces îlots rassemblent chacun 30 à 40 personnes, parfois moins. Il ne s’agit pas d’un
mouvement, plutôt d’un archipel, d’un réseau de groupes affinitaires. Les membres de ces groupes vivent ensemble,
participent ensemble à des actions ponctuelles et se soudent petit à petit, renforcés par l’adversité
et la crainte permanente des infiltrations policières. «Les communautés
autonomes tendent à prendre la forme de véritables tribus, note Rémy
Piperaud. En faisant tout pour constituer des contre-sociétés totales,
les autonomes se rapprochent les uns des autres au fur et à mesure qu’ils s’éloignent de la société extérieure.»
Quand ils parlent d’eux, ils disent «nous», pas «je».
«C’est le “nous” des gens qui pensent qu’il y a nécessité à reprendre les choses en main plutôt que de se prendre les
ruines de ce monde sur la gueule», soutient Barnabé, le militant parisien, convaincu comme d’autres que l’effondrement du système est proche. Ce «nous» agit comme un rempart vis-à-vis de l’extérieur. Lorsqu’on demande à discuter avec un autonome, il vient rarement seul. À Poitiers,
après deux mois de négociations et plusieurs intermédiaires, Le Monde en rencontrera six autour d’une table, après qu’ils
ont débattu entre eux du principe du rendez-vous. À une question sur la
signification de tags, la réponse fusera : «Le collectif n’en pense rien.»
Leur défiance, voire leur haine des médias, est grande. Sur leur
échelle de détestation, les journalistes, considérés comme instruments
de contrôle social et de propagande, se glissent entre «les flics» et
«les sociologues». C’est peut-être la raison pour
laquelle, à Poitiers, certains ont brisé les vitres d’un
local de La Nouvelle République du Centre-Ouest. Sur ce point, l’affaire Tarnac a produit chez eux des réactions contrastées. «C’est la prison ou les médias», professe Sébastien Schifres à ses camarades,
partisan de s’exprimer auprès des journalistes, quand
d’autres ont vu leur animosité envers les «journaflics»
décupler. Avec l’entrée en scène de l’antiterrorisme, «les gens prennent de plus en plus de précautions», constate
Chloé. Déjà, le téléphone portable, source potentielle de localisation et d’écoute, ne faisait plus partie de leur attirail.
Les autonomes ont en commun d’être anticapitalistes, de
rejeter l’État, l’idéologie du travail et du salariat, la société de consommation, et de le
signifier par leur mode de vie et par leurs actions. Parce qu’ils ne veulent pas s’inscrire dans une société marchande, ils bricolent et sont hyperactifs. D’un côté, ils échangent, troquent, mutualisent, font de la récupération, sont
capables de retaper entièrement une maison, se repassent des adresses des points de chute en France, et à l’étranger ; de l’autre,
ils profitent, aussi, des opportunités comme celles que leur offrent
les résidences secondaires au ski ou à la mer de certains parents. «Ils
sont à la fois dans la frugalité et dans l’excès», note un
père. Ils sont très itinérants. Chez eux, la littérature américaine de l’errance liée à la crise des années 1930 reste une référence.
Ils prennent ce qu’il y a à prendre : les ressources
familiales ou le RMI. Ils pratiquent les «auto-réductions», c’est-à-dire le prix qu’ils
estiment devoir payer mais aussi le vol dans les rayons. Se servent
dans les poubelles des magasins et des particuliers. Fabriquent ce qu’ils n’ont pas, comme, il y a peu, des billets SNCF. L’un d’eux nous indiquera avoir eu, à l’étranger, maille à partir avec la justice pour possession de faux euros.
«C’était pour faire vivre le squat et aller à des concerts
punk-rock.»
Il existe aussi des antagonismes politiques forts et de vraies haines. Diverses chapelles coexistent, débattent, s’engueulent, se font la guerre parfois. Les «mouvementistes»
s’impliquent plus que les autres dans les luttes des
mal-logés, des sans-papiers et autour des conditions de vie des détenus. Les «insurrectionnalistes» mettent l’accent sur la théorie du chaos et les vertus de l’émeute. «Moi, je vis là-dedans, dans l’insurrection permanente», explique Pascal qui était, entre autres, présent à
Poitiers et à Strasbourg. «Nous, ce qu’on veut,
c’est qu’il y ait un mouvement unitaire, que les gens viennent et que cela débouche sur
une révolte.»
À l’intérieur
de ces deux grandes familles, certains sont plutôt «lutte de classes»,
d’autres plutôt «autonomie désirante». Des nuances difficiles à saisir
pour le non-initié. «C’est un chaudron compliqué», plaisante Oreste
Scalzone. Dans ce paysage touffu, Julien Coupat et ses amis sont
désignés comme des «tiqquniens», du nom de la revue Tiqqun aujourd’hui disparue, ou des «appelistes», en référence à l’Appel,
un texte collectif anonyme prônant l’insurrection, paru en 2003. Un
groupe qui, jusqu’à l’affaire Tarnac, a pu être contesté dans le milieu
pour le caractère élitiste, prophétique et comminatoire de ses écrits.
Le tag latin «Onmnia sunt communia» («Tout est commun») remarqué sur le
baptistère de Poitiers, entraîne ce commentaire amusé d'un autonome :
«C’est
forcément un tiqqunien pour écrire un truc comme ça !» La citation est
érudite : elle se réfère à … Thomas Müntzer, un dissident luthérien qui
guida sous cette bannière la révolte des paysans allemands au XVIe
siècle.
Leur presse (Isabelle Mandraud & Caroline Monnot,
Le Monde), 7 novembre 2009.
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