
A la suite, cette année, de plusieurs grands
événements de contestation sociale dans notre pays - notamment le WEF
de Davos et le G8 d'Evian - et des polémiques liées à certains nouveaux
types de militantisme radical présents de plus en plus massivement sur
la scène manifestante, le Citoyen Gladius a rencontré Stepan, activiste
suisse du Black Block, afin de clarifier la situation et de mettre fin
à la désinformation qui a trop souvent entouré le phénomène. Un débat
de fond nécessaire.
Jeudi
soir. Je trouve le contact mail de Stepan (nom d'emprunt) sur Internet,
grâce à un des liens présents sur la page de "ARG : Die Autonome
Randgruppierung" (http://arg.ch.vu/ - possibilité de la consulter en
traduction française en passant par Google). Après quelques échanges de
courriel, il me dit avoir déjà lu l'un ou l'autre numéro d'Affirmation
Dionysiaque, mais, méfiant par habitude, il n'est pas certain que je
sois celui que je prétends être - Comment savoir si j'ai affaire à un
flic ou au Citoyen Gladius ? m'écrit-il - et, après bien des
discussions, refuse de me rencontrer. Il accepte toutefois un
rendez-vous sur le chat de Caramail. Nous nous retrouvons sur le salon
privé "Black Block". Il est 02 :30, la discussion commence.
Citoyen Gladius : Qu'est-ce exactement que le Black Block ?
Stepan : Nous sommes pour la plupart anarchistes et
jeunes, voire très jeunes. Beaucoup d'entre nous sont directement issus
des mouvements punk et redskin. Le premier Black Block a été formé en
1991 à l'occasion des manifestations contre la guerre du Golfe, mais
des groupes similaires existaient déjà dans les années quatre-vingt, à
l'époque du Mouvement Autonome Allemand. Nous ne sommes pas un réseau
centralisé, il n'y a pas un Black Block mais une multitude, nous ne
sommes pas hiérarchisés et nous fonctionnons vraiment sur le mode
anarchiste. Pendant les manifestations d'envergure, nous nous y rendons
tous spontanément et nous nous retrouvons sur place. Que cela soit en
1999 à Seattle contre le Congrès de l'OMC ou en 2000 à Washington
contre la réunion du FMI - deux dates importantes de notre histoire -
nous avons concentré les forces de tous les Revolutionary
Anti-Capitalist Blocks contre la police, dans une coordination
stratégique comme il ne s'en était jamais vu jusque là. Nous nous
répartissons en groupes affinitaires, ce qui nous donne une bonne
capacité d'improvisation et d'anticipation. Mais nous nous engageons
aussi sur d'autres fronts que l'altermondialisme. Nous sommes par
exemple très actifs depuis plusieurs années dans la campagne pour la
libération de Mumia Abu-Jamal.
Certains parlent de méthodes dignes du stalinisme…
C'est tout à fait hors de propos. Nous ne sommes, en
quelque sorte, que le nouveau courant alternatif issu de la mouvance
libertaire. En tant qu'anarchistes, nous nous réclamons de l'héritage
intellectuel de Bakounine et de l'Internationale anarchiste. Nous nous
opposons à tout système parlementaire et à toute démocratie indirecte.
Nous ne voulons pas non plus d'un Etat révolutionnaire, car la seule
idée d'Etat est une idée bourgeoise. Nous nous opposons également aux
contractualistes [NDLR : partisans de la thèse du contrat social
proposée par Hobbes, Grotius, Rousseau et leurs successeurs] selon
lesquels il n'y a rien à espérer de la part d'esclaves. Or, les
esclaves sont voués à la révolte ! Nous pensons au contraire que c'est
l'établissement d'une société libre qui rendra les hommes libres, et
non l'inverse. L'anarchie n'est rien d'autre que l'alliance du
socialisme et de l'individualisme. Laisse-moi te citer Bakounine , tu
comprendras mieux ; j'ai ses œuvres complètes sous les yeux : "La
révolution, c'est la guerre, et qui dit guerre dit destruction des
hommes et des choses. Il est sans doute fâcheux pour l'humanité qu'elle
n'ait pas encore inventé un moyen plus pacifique de progrès, mais
jusqu'à présent, tout pas nouveau dans l'histoire n'a été réellement
accompli qu'après avoir reçu le baptême du sang". C'est plutôt
réaliste, non ? Cela résume exactement notre approche du problème,
encore que nous ne nous attaquions qu'aux biens. Cela s'appelle la
conviction par les faits comme système de propagande : nous théorisons
peu mais nous donnons beaucoup d'exemples concrets, nous montrons au
peuple tout le potentiel qu'il a en lui. Nietchaïew n'agissait pas
autrement [NDLR : terroriste russe du XIXe siècle, ami de Bakounine].
Parle-nous de vos actions contre la propriété.
Notre tactique est la dégradation de la propriété comme
moyen stratégique d'action directe. Nous ne nous limitons évidemment
pas à la simple équation propriété = vol, mais il s'agit d'attaquer, au
moins symboliquement, la propriété capitaliste sous toutes ses formes.
On ne le répétera jamais assez : notre violence n'est rien face à celle
que déploient chaque jour les tyrans, les exploiteurs et toute l'élite
néo-libérale. Le collectif ACME l'ex-plique bien : "La propriété
privée, et le capitalisme par extension, est intrinsèquement violente
et répressive, et ne peut être atténuée ou ré-formée". Une
multinationale qui engraisse ses patrons avec le sang du peuple et qui
pousse le cynisme jusqu'à avoir pignon sur rue, au su et au vu de tous,
ne mérite qu'un seul verdict : celui du pavé.
Que sont les zones autonomes temporaires ?
Nous parlons de zones autonomes temporaires lorsque
nous nous attaquons à un quartier pour le libérer de toute emprise
colonialiste, c'est-à-dire étasunienne dans la plupart des cas. Il
s'agit en quelque sorte d'une épuration, d'un assainissement de la
place publique ; nous rendons la rue au peuple en décapitant le cancer
qui la gangrène. Couper le mal à la racine vaudrait certainement mieux
que le décapiter, mais chacun travaille sur son propre terrain. Ca met
toujours du baume au cœur de voir un quartier temporairement libéré de
toute trace impérialiste ; c'est toujours très calme, très paisible
après de genre d'actions ; les gens ne ressentent plus à chaque coin de
rue la provocation insolente des global leaders. C'est aussi cela, la
résistance anarchiste. Notre rêve serait d'installer, à plus long terme
et à plus grande échelle, des systèmes de vie collective qui soient
totalement autogérés.
Comment vois-tu le pacifisme ?
Je m'attendais à cette question. Nous sommes en partie
ce que nous sommes par réaction au pacifisme, ou plus exactement parce
que nous avons pris conscience de ses contradictions internes et du
fait qu'il est voué à l'échec. Le pacifisme ne peut pas être
révolutionnaire, c'est inscrit dans sa nature. C'est une position
réformiste, rien de plus, et c'est ce qui le perdra et est déjà en
train de le perdre. Tout le monde s'en accommode très bien, ça ne pose
de problème à personne, ça n'a aucun impact sur la société. Tout le
monde nous parle de Gandhi et de la résistance passive, mais je vous
mets tous au défi de me citer dix noms de révolutionnaires qui ont
obtenu un quelconque acquis social avec la non-violence ; vous vous
casserez les dents. Le pacifisme n'est même pas une position éclairée.
Pour la plupart des gens, c'est une mode, un dogme qui n'a aucun
fondement rationnel, une nouvelle forme de pensée unique qui redore le
blason des deux camps, et c'est ça qui fait son succès. Dans mon
éthique, on ne milite pas pour se donner bonne conscience, mais pour
obtenir des résultats concrets, sans quoi c'est une attitude
bourgeoise ! Il est facile pour un tyran d'être tolérant envers une
manifestation pacifiste ; il n'a aucune raison d'avoir peur et c'est
pour cette tolérance hypocrite que tout le monde l'applaudira. C'est
une constante dans l'histoire, les tyrans se servent du pacifisme,
c'est bon pour leur image. Par contre, un gouvernement qui met bas les
masques et se montre sous son vrai visage d'Etat fasciste est beaucoup
plus vulnérable, et c'est pour ça qu'il faut l'affronter sur son propre
terrain qui est celui de la confrontation directe, pour montrer au
peuple qui sont réellement ceux qui lui jettent de la poudre aux yeux.
Désolé pour ton action anti-militariste, camarade [NDLR : l'Opération
Régiment Fleuri, que soutient Affirmation Dionysiaque, cf. notre n°4],
mais je ne peux pas partager ton enthousiasme, on ne répond pas à des
rafales avec des fleurs.
Ni Dieu ni maître ; le mot d'ordre est-il toujours d'actualité ?
Il n'y a pas de mot d'ordre chez nous, que des mots de
désordre… Mais laisse-moi te citer à nouveau Bakounine : "La révolution
sociale seule aura la puissance de fermer en même temps tous les
cabarets et toutes les églises. Je me trouve très peu enclin à me
soucier d'une abstraite légitimité : tout ce qui détruit le
cléricalisme est pour moi bon, juste et légitime".
Quelles actions avez-vous mené durant le G8 ?
Nous avons procédé sur Genève et Lausanne selon notre
stratégie habituelle : nous nous sommes répartis en groupes
affinitaires pour faire reculer les cordons policiers en cas de
barrages ou d'encerclement, empêcher les arrestations pendant les
charges en formant à notre tour des chaînes humaines, et, à quelques
reprises, agir directement contre la propriété bourgeoise lorsque la
situation le permettait. La rive gauche de Genève est celle des
commerces qui fournissent principalement les pontes de la nouvelle
aristocratie ; il ne fallait tout de même pas s'attendre à de la
compassion de notre part… Nous avons passablement été gênés dans notre
action par d'autres manifestants qui ne réalisaient pas l'incohérence
de leur intervention, mais plus encore par les passants curieux,
excités par toute cette agitation et qui ne demandaient qu'à nous voir
terminer notre travail pour s'emparer du contenu des boutiques. Nous
condamnons la bêtise profonde de ces individus qui sont les premiers à
nous diaboliser après coup, d'un commun accord avec le reste de
l'opinion. Ils nous ont toutefois permis d'éviter une trop violente
répression policière : les commandos anti-émeutes craignaient de mettre
en danger la vie des promeneurs, c'est pourquoi ils nous ont laissé
malgré eux une certaine marche de manœuvre les premiers jours de
l'anti-G8.
Comment assumes-tu le pillage et le fait de s'en prendre à des petits commerçants ?
Nous n'avons commis aucun pillage ! C'est aussi absurde
que de demander à José Bové s'il a démonté le Mc Donald's de Millau
pour obtenir des cheeseburgers gratuits ! Je sais que des individus
sans aucune conscience citoyenne sont passés derrière nous pour se
remplir les poches, nous avons tout fait pour nous interposer mais nous
ne pouvons pas être partout à la fois. D'une certaine manière, il ne
s'est pas passé à Genève autre chose qu'à Bagdad après la chute du
tyran ! Quant à nos cibles, nous ne nous sommes attaqués, comme à notre
habitude, qu'aux multinationales, aux boutiques de luxe et aux
entreprises capitalistes, mais jamais au grand jamais à l'épicier de
quartier ! Il ne faut pas oublier qu'il y a parmi nous de nombreux
prolétaires. Je ne suis pas certain de cette estimation, mais il me
semble qu'après la classe ouvrière, ce sont les étudiants et les
professeurs qui sont les professions les plus représentées dans les
Blacks Blocks.
Et cette rumeur sur l'infiltration de skinheads dans vos rangs ?
J'ignore si ça a été effectivement le cas, mais il est
certain - je l'ai vu de mes propres yeux - que des individus cagoulés,
parfois armés, et qui pouvaient, par leur apparence, être confondus
avec des nôtres, se sont attaqués à des cibles indignes d'un militant
révolutionnaire. Nous condamnons ces actes et ces personnes. Il est
tout à fait possible que des boneheads [NDLR : mot exact pour désigner
un skinhead d'extrême droite] se soient infiltrés dans la
manifestation, cela ne serait pas la première fois. On se souvient de
Gênes où la police neo fasciste du gouvernement Berlusconi avait même
engagé des casseurs-mercenaires déguisés en anarchistes. Inutile de
t'expliquer pourquoi.
Que penses-tu des organismes de médiation entre manifestants et autorités ?
Je ne veux pas les traîner dans la boue car leur
travail n'est pas facile et leur position est vraiment délicate.
L'Alliance d'Olten a fait du bon travail car elle a su choisir son
camp, même si, à cause de ça, elle a beaucoup été critiquée après les
événements que l'on sait à Berne [NDLR : la manifestation anti-WEF du
25 janvier dernier, cf. Affirmation Dionysiaque n°1]. Je connais
d'ailleurs pas mal de monde du côté romand, à la Coordination anti-OMC.
J'ai un peu plus de peine avec le FSL qui a tenté plusieurs fois durant
les manifestations anti-G8 de nous isoler dans des quartiers pour
faciliter la répression de la police. Ils se sont beaucoup compromis,
mais au fond, ce sont des victimes, ils ont été trompés. Je crois
qu'ils ont fini par comprendre qu'on ne sort jamais gagnant d'une
collaboration avec les forces de l'ordre. Aucun compromis avec l'ennemi
de classe, voilà notre position.
Le G8 de Gênes, parlons-en. Vous avez tenu à cette
occasion des propos très sévères à l'égard des Tutte Bianche ; qu'en
est-il aujourd'hui ?
Je ne souhaite pas répondre à cette question.
Dans un communiqué de juillet 2001, le Black Block
écrivait : "Si nous avons des raisons politiques bien précises de
pratiquer la destruction des biens matériels, nous ne cachons pas que
briser directement les obstacles quotidiens à notre bien-être est un
sentiment jouissif". C'est-à-dire ?…
Cela donnera encore cours à beaucoup de polémiques mais
nous ne nous le cachons pas : l'action directe et la désobéissance
civile sont galvanisatrices, et la pratique active de l'anarchie,
au-delà de la question politique, est quelque chose qui, viscéralement
provoque un certain plaisir. C'est à la fois un avantage et un danger,
nous ne devons pas nous laisser aller à faire n'importe quoi, nous
sommes des militants, et chez nous, la violence n'est jamais gratuite.
Si je peux te rassurer, il n'y a jamais eu, à ma connaissance, aucun
dérapage de la part des nôtres. La gestion d'une émeute n'est pas un
travail d'amateur. Au début, les premières actions des Blacks Blocks se
faisaient peut-être dans une optique plus festive, un peu comme les
Pinks & Silver Blocks, mais au fur et à mesure que notre mouvement
s'est radicalisé, elles sont devenues plus méthodiques, plus calculées,
et plus efficaces aussi. Le slogan le dit assez bien : le capitalisme
ne s'effondrera pas tout seul, aidons-le.
Les médias font beaucoup de contre-information à votre sujet ; pourquoi ne vous justifiez-vous jamais publiquement ?
C'est effectivement un de nos principaux problèmes. Les
médias profitent du fait que nous sommes constamment surveillés et que
nous ne pouvons nous risquer à nous justifier publiquement pour nous
calomnier chaque fois un peu plus. De manière générale, nous n'aimons
pas les journalistes. J'ose espérer que tu n'essaieras pas de détourner
mes propos. Quand nous écrivons à la presse pour nous défendre, on nous
censure systématiquement, et si nous insistons, on ouvre une enquête
pour savoir où nous nous cachons et pour nous mettre sur le dos la
responsabilité de toutes les émeutes des dix dernières années. Nous
avons renoncé à faire notre apologie, les gens sont assez intelligents
pour faire la part des choses, et ceux qui nous ont vu agir dans les
manifestations savent que nous ne sommes pas des hooligans.
Propos recueillis par le Citoyen Gladius pour « Affirmation Dionysiaque »
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