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  Post� le dimanche 13 septembre 2009 @ 08:46:37 by anarkorevolter
Contributed by: anarkorevolter
Entrevue

A la suite, cette année, de plusieurs grands événements de contestation sociale dans notre pays - notamment le WEF de Davos et le G8 d'Evian - et des polémiques liées à certains nouveaux types de militantisme radical présents de plus en plus massivement sur la scène manifestante, le Citoyen Gladius a rencontré Stepan, activiste suisse du Black Block, afin de clarifier la situation et de mettre fin à la désinformation qui a trop souvent entouré le phénomène. Un débat de fond nécessaire.

Jeudi soir. Je trouve le contact mail de Stepan (nom d'emprunt) sur Internet, grâce à un des liens présents sur la page de "ARG : Die Autonome Randgruppierung" (http://arg.ch.vu/ - possibilité de la consulter en traduction française en passant par Google). Après quelques échanges de courriel, il me dit avoir déjà lu l'un ou l'autre numéro d'Affirmation Dionysiaque, mais, méfiant par habitude, il n'est pas certain que je sois celui que je prétends être - Comment savoir si j'ai affaire à un flic ou au Citoyen Gladius ? m'écrit-il - et, après bien des discussions, refuse de me rencontrer. Il accepte toutefois un rendez-vous sur le chat de Caramail. Nous nous retrouvons sur le salon privé "Black Block". Il est 02 :30, la discussion commence.



Citoyen Gladius : Qu'est-ce exactement que le Black Block ?

Stepan : Nous sommes pour la plupart anarchistes et jeunes, voire très jeunes. Beaucoup d'entre nous sont directement issus des mouvements punk et redskin. Le premier Black Block a été formé en 1991 à l'occasion des manifestations contre la guerre du Golfe, mais des groupes similaires existaient déjà dans les années quatre-vingt, à l'époque du Mouvement Autonome Allemand. Nous ne sommes pas un réseau centralisé, il n'y a pas un Black Block mais une multitude, nous ne sommes pas hiérarchisés et nous fonctionnons vraiment sur le mode anarchiste. Pendant les manifestations d'envergure, nous nous y rendons tous spontanément et nous nous retrouvons sur place. Que cela soit en 1999 à Seattle contre le Congrès de l'OMC ou en 2000 à Washington contre la réunion du FMI - deux dates importantes de notre histoire - nous avons concentré les forces de tous les Revolutionary Anti-Capitalist Blocks contre la police, dans une coordination stratégique comme il ne s'en était jamais vu jusque là. Nous nous répartissons en groupes affinitaires, ce qui nous donne une bonne capacité d'improvisation et d'anticipation. Mais nous nous engageons aussi sur d'autres fronts que l'altermondialisme. Nous sommes par exemple très actifs depuis plusieurs années dans la campagne pour la libération de Mumia Abu-Jamal.

Certains parlent de méthodes dignes du stalinisme…

C'est tout à fait hors de propos. Nous ne sommes, en quelque sorte, que le nouveau courant alternatif issu de la mouvance libertaire. En tant qu'anarchistes, nous nous réclamons de l'héritage intellectuel de Bakounine et de l'Internationale anarchiste. Nous nous opposons à tout système parlementaire et à toute démocratie indirecte. Nous ne voulons pas non plus d'un Etat révolutionnaire, car la seule idée d'Etat est une idée bourgeoise. Nous nous opposons également aux contractualistes [NDLR : partisans de la thèse du contrat social proposée par Hobbes, Grotius, Rousseau et leurs successeurs] selon lesquels il n'y a rien à espérer de la part d'esclaves. Or, les esclaves sont voués à la révolte ! Nous pensons au contraire que c'est l'établissement d'une société libre qui rendra les hommes libres, et non l'inverse. L'anarchie n'est rien d'autre que l'alliance du socialisme et de l'individualisme. Laisse-moi te citer Bakounine, tu comprendras mieux ; j'ai ses œuvres complètes sous les yeux : "La révolution, c'est la guerre, et qui dit guerre dit destruction des hommes et des choses. Il est sans doute fâcheux pour l'humanité qu'elle n'ait pas encore inventé un moyen plus pacifique de progrès, mais jusqu'à présent, tout pas nouveau dans l'histoire n'a été réellement accompli qu'après avoir reçu le baptême du sang". C'est plutôt réaliste, non ? Cela résume exactement notre approche du problème, encore que nous ne nous attaquions qu'aux biens. Cela s'appelle la conviction par les faits comme système de propagande : nous théorisons peu mais nous donnons beaucoup d'exemples concrets, nous montrons au peuple tout le potentiel qu'il a en lui. Nietchaïew n'agissait pas autrement [NDLR : terroriste russe du XIXe siècle, ami de Bakounine].

Parle-nous de vos actions contre la propriété.

Notre tactique est la dégradation de la propriété comme moyen stratégique d'action directe. Nous ne nous limitons évidemment pas à la simple équation propriété = vol, mais il s'agit d'attaquer, au moins symboliquement, la propriété capitaliste sous toutes ses formes. On ne le répétera jamais assez : notre violence n'est rien face à celle que déploient chaque jour les tyrans, les exploiteurs et toute l'élite néo-libérale. Le collectif ACME l'ex-plique bien : "La propriété privée, et le capitalisme par extension, est intrinsèquement violente et répressive, et ne peut être atténuée ou ré-formée". Une multinationale qui engraisse ses patrons avec le sang du peuple et qui pousse le cynisme jusqu'à avoir pignon sur rue, au su et au vu de tous, ne mérite qu'un seul verdict : celui du pavé.

Que sont les zones autonomes temporaires ?

Nous parlons de zones autonomes temporaires lorsque nous nous attaquons à un quartier pour le libérer de toute emprise colonialiste, c'est-à-dire étasunienne dans la plupart des cas. Il s'agit en quelque sorte d'une épuration, d'un assainissement de la place publique ; nous rendons la rue au peuple en décapitant le cancer qui la gangrène. Couper le mal à la racine vaudrait certainement mieux que le décapiter, mais chacun travaille sur son propre terrain. Ca met toujours du baume au cœur de voir un quartier temporairement libéré de toute trace impérialiste ; c'est toujours très calme, très paisible après de genre d'actions ; les gens ne ressentent plus à chaque coin de rue la provocation insolente des global leaders. C'est aussi cela, la résistance anarchiste. Notre rêve serait d'installer, à plus long terme et à plus grande échelle, des systèmes de vie collective qui soient totalement autogérés.

Comment vois-tu le pacifisme ?

Je m'attendais à cette question. Nous sommes en partie ce que nous sommes par réaction au pacifisme, ou plus exactement parce que nous avons pris conscience de ses contradictions internes et du fait qu'il est voué à l'échec. Le pacifisme ne peut pas être révolutionnaire, c'est inscrit dans sa nature. C'est une position réformiste, rien de plus, et c'est ce qui le perdra et est déjà en train de le perdre. Tout le monde s'en accommode très bien, ça ne pose de problème à personne, ça n'a aucun impact sur la société. Tout le monde nous parle de Gandhi et de la résistance passive, mais je vous mets tous au défi de me citer dix noms de révolutionnaires qui ont obtenu un quelconque acquis social avec la non-violence ; vous vous casserez les dents. Le pacifisme n'est même pas une position éclairée. Pour la plupart des gens, c'est une mode, un dogme qui n'a aucun fondement rationnel, une nouvelle forme de pensée unique qui redore le blason des deux camps, et c'est ça qui fait son succès. Dans mon éthique, on ne milite pas pour se donner bonne conscience, mais pour obtenir des résultats concrets, sans quoi c'est une attitude bourgeoise ! Il est facile pour un tyran d'être tolérant envers une manifestation pacifiste ; il n'a aucune raison d'avoir peur et c'est pour cette tolérance hypocrite que tout le monde l'applaudira. C'est une constante dans l'histoire, les tyrans se servent du pacifisme, c'est bon pour leur image. Par contre, un gouvernement qui met bas les masques et se montre sous son vrai visage d'Etat fasciste est beaucoup plus vulnérable, et c'est pour ça qu'il faut l'affronter sur son propre terrain qui est celui de la confrontation directe, pour montrer au peuple qui sont réellement ceux qui lui jettent de la poudre aux yeux. Désolé pour ton action anti-militariste, camarade [NDLR : l'Opération Régiment Fleuri, que soutient Affirmation Dionysiaque, cf. notre n°4], mais je ne peux pas partager ton enthousiasme, on ne répond pas à des rafales avec des fleurs.

Ni Dieu ni maître ; le mot d'ordre est-il toujours d'actualité ?

Il n'y a pas de mot d'ordre chez nous, que des mots de désordre… Mais laisse-moi te citer à nouveau Bakounine : "La révolution sociale seule aura la puissance de fermer en même temps tous les cabarets et toutes les églises. Je me trouve très peu enclin à me soucier d'une abstraite légitimité : tout ce qui détruit le cléricalisme est pour moi bon, juste et légitime".

Quelles actions avez-vous mené durant le G8 ?

Nous avons procédé sur Genève et Lausanne selon notre stratégie habituelle : nous nous sommes répartis en groupes affinitaires pour faire reculer les cordons policiers en cas de barrages ou d'encerclement, empêcher les arrestations pendant les charges en formant à notre tour des chaînes humaines, et, à quelques reprises, agir directement contre la propriété bourgeoise lorsque la situation le permettait. La rive gauche de Genève est celle des commerces qui fournissent principalement les pontes de la nouvelle aristocratie ; il ne fallait tout de même pas s'attendre à de la compassion de notre part… Nous avons passablement été gênés dans notre action par d'autres manifestants qui ne réalisaient pas l'incohérence de leur intervention, mais plus encore par les passants curieux, excités par toute cette agitation et qui ne demandaient qu'à nous voir terminer notre travail pour s'emparer du contenu des boutiques. Nous condamnons la bêtise profonde de ces individus qui sont les premiers à nous diaboliser après coup, d'un commun accord avec le reste de l'opinion. Ils nous ont toutefois permis d'éviter une trop violente répression policière : les commandos anti-émeutes craignaient de mettre en danger la vie des promeneurs, c'est pourquoi ils nous ont laissé malgré eux une certaine marche de manœuvre les premiers jours de l'anti-G8.

Comment assumes-tu le pillage et le fait de s'en prendre à des petits commerçants ?

Nous n'avons commis aucun pillage ! C'est aussi absurde que de demander à José Bové s'il a démonté le Mc Donald's de Millau pour obtenir des cheeseburgers gratuits ! Je sais que des individus sans aucune conscience citoyenne sont passés derrière nous pour se remplir les poches, nous avons tout fait pour nous interposer mais nous ne pouvons pas être partout à la fois. D'une certaine manière, il ne s'est pas passé à Genève autre chose qu'à Bagdad après la chute du tyran ! Quant à nos cibles, nous ne nous sommes attaqués, comme à notre habitude, qu'aux multinationales, aux boutiques de luxe et aux entreprises capitalistes, mais jamais au grand jamais à l'épicier de quartier ! Il ne faut pas oublier qu'il y a parmi nous de nombreux prolétaires. Je ne suis pas certain de cette estimation, mais il me semble qu'après la classe ouvrière, ce sont les étudiants et les professeurs qui sont les professions les plus représentées dans les Blacks Blocks.

Et cette rumeur sur l'infiltration de skinheads dans vos rangs ?

J'ignore si ça a été effectivement le cas, mais il est certain - je l'ai vu de mes propres yeux - que des individus cagoulés, parfois armés, et qui pouvaient, par leur apparence, être confondus avec des nôtres, se sont attaqués à des cibles indignes d'un militant révolutionnaire. Nous condamnons ces actes et ces personnes. Il est tout à fait possible que des boneheads [NDLR : mot exact pour désigner un skinhead d'extrême droite] se soient infiltrés dans la manifestation, cela ne serait pas la première fois. On se souvient de Gênes où la police neo fasciste du gouvernement Berlusconi avait même engagé des casseurs-mercenaires déguisés en anarchistes. Inutile de t'expliquer pourquoi.

Que penses-tu des organismes de médiation entre manifestants et autorités ?

Je ne veux pas les traîner dans la boue car leur travail n'est pas facile et leur position est vraiment délicate. L'Alliance d'Olten a fait du bon travail car elle a su choisir son camp, même si, à cause de ça, elle a beaucoup été critiquée après les événements que l'on sait à Berne [NDLR : la manifestation anti-WEF du 25 janvier dernier, cf. Affirmation Dionysiaque n°1]. Je connais d'ailleurs pas mal de monde du côté romand, à la Coordination anti-OMC. J'ai un peu plus de peine avec le FSL qui a tenté plusieurs fois durant les manifestations anti-G8 de nous isoler dans des quartiers pour faciliter la répression de la police. Ils se sont beaucoup compromis, mais au fond, ce sont des victimes, ils ont été trompés. Je crois qu'ils ont fini par comprendre qu'on ne sort jamais gagnant d'une collaboration avec les forces de l'ordre. Aucun compromis avec l'ennemi de classe, voilà notre position.

Le G8 de Gênes, parlons-en. Vous avez tenu à cette occasion des propos très sévères à l'égard des Tutte Bianche ; qu'en est-il aujourd'hui ?

Je ne souhaite pas répondre à cette question.

Dans un communiqué de juillet 2001, le Black Block écrivait : "Si nous avons des raisons politiques bien précises de pratiquer la destruction des biens matériels, nous ne cachons pas que briser directement les obstacles quotidiens à notre bien-être est un sentiment jouissif". C'est-à-dire ?…

Cela donnera encore cours à beaucoup de polémiques mais nous ne nous le cachons pas : l'action directe et la désobéissance civile sont galvanisatrices, et la pratique active de l'anarchie, au-delà de la question politique, est quelque chose qui, viscéralement provoque un certain plaisir. C'est à la fois un avantage et un danger, nous ne devons pas nous laisser aller à faire n'importe quoi, nous sommes des militants, et chez nous, la violence n'est jamais gratuite. Si je peux te rassurer, il n'y a jamais eu, à ma connaissance, aucun dérapage de la part des nôtres. La gestion d'une émeute n'est pas un travail d'amateur. Au début, les premières actions des Blacks Blocks se faisaient peut-être dans une optique plus festive, un peu comme les Pinks & Silver Blocks, mais au fur et à mesure que notre mouvement s'est radicalisé, elles sont devenues plus méthodiques, plus calculées, et plus efficaces aussi. Le slogan le dit assez bien : le capitalisme ne s'effondrera pas tout seul, aidons-le.

Les médias font beaucoup de contre-information à votre sujet ; pourquoi ne vous justifiez-vous jamais publiquement ?

C'est effectivement un de nos principaux problèmes. Les médias profitent du fait que nous sommes constamment surveillés et que nous ne pouvons nous risquer à nous justifier publiquement pour nous calomnier chaque fois un peu plus. De manière générale, nous n'aimons pas les journalistes. J'ose espérer que tu n'essaieras pas de détourner mes propos. Quand nous écrivons à la presse pour nous défendre, on nous censure systématiquement, et si nous insistons, on ouvre une enquête pour savoir où nous nous cachons et pour nous mettre sur le dos la responsabilité de toutes les émeutes des dix dernières années. Nous avons renoncé à faire notre apologie, les gens sont assez intelligents pour faire la part des choses, et ceux qui nous ont vu agir dans les manifestations savent que nous ne sommes pas des hooligans.

Propos recueillis par le Citoyen Gladius pour « Affirmation Dionysiaque »




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