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  Post� le jeudi 20 ao�t 2009 @ 17:21:17 by anarkorevolter
Contributed by: anarkorevolter
RévolteComment se fait-il que le meurtre de Freddy Villanueva ait suscité tant d’émotions, comparé à l’attention médiocre qu’ont reçu ses prédécesseurs abattus par la flicaille ? Comment distinguer le cas de Fredy des autres? Par son jeune âge? Par l’extrême contingence de l’événement? Des meurtres policiers se produisent continuellement, ce n’est que l’élongation, l’extension de la pratique quotidienne de la répression.

Dans émeute il y aussi meute, comme les meutes de chiens. Dans émeute il y a aussi émotion, dans é-motion il y a mouvement. Une grande joie, une grande peur, une grande rage, une grande affectation collective : voilà ce qu’est l’émeute. Et il y a quelque chose de dangereux là-dedans, quelque chose comme d’un grand danger pour « la société ». Quelque chose de fondamentalement tabou dans l’émeute, comme si c’était inhumain, d’une indignité animale aux yeux des classes dominantes. C’est le dernier instrument d’expression des exclus ayant perdu toute possibilité de voix politique. Mais c’est aussi leur premier instrument d’expression : le plus proche de l’événement, le plus à portée de main. C’est l’émeute qui a suivi le meurtre de Fredy qui de toute évidence a fait qu’un an après, les médias en parlent encore. C’est aussi à cause de l’émeute exceptionnelle qui l’a marqué que tant de gens qui ne font pas partie de sa famille directe se sont impliqués dans Hoodstock. C’est en souvenir de l’émeute de l’année dernière que la marche était aussi fébrile. Mais la marche du 9 août 2009 organisée par la CRAP a cherchée par tous les moyens à éviter que tout « débordement » se produise. Pourquoi?
Déclarant aux médias que le message qu’ils cherchaient à faire passer par Hoodstock et la marche est que « les gens de Montréal Nord peuvent faire quelque chose de constructif », les organisateurs condamnaient déjà implicitement l’émeute de l’année dernière. Cette émeute n’aurait été que l’expression trop vive et irrationnelle d’une poignée de jeunes en colère, maintenant il serait temps de laisser place à la parole de la communauté, c'est-à-dire à des représentants de divers groupes tous opposés à la violence en général. En choisissant d’éviter toute confrontation, en parlant au nom de la communauté pacifique, les porte-paroles ont occulté le fait que la communauté de Montréal Nord est autant celle qui désire la sécurité et la paix que celle qui fait une émeute. On ne peut choisir une partie de la communauté comme représentante d’un tout, en oubliant toute une partie de ses pratiques. L’émeute de l’année dernière était le fait d’une communauté au même titre que ceux qui lancent des appels à la paix : ils ont la même « légitimité ». En niant la puissance de notre propre communauté, la force des gens autour de soi, l’événement ne pouvait que s’enfoncer dans l’apparence devant les médias et l’auto-culpabilisation. Un grand mea-culpa communautaire.
Ainsi a-t-on vu l’émergence de discours au sein même des leaders religieux et politiques de Montréal-Nord appelant à la réconciliation, au travail sur soi avant de blâmer la police. Évidemment, ce type de discours antiviolence sous-tend en fait l’idée qu’il y aurait un tort de la part des jeunes de Montréal-Nord. Parler de réconciliation c’est impliquer qu’il aurait eu un conflit entre deux parties, et non une injustice unilatérale. Expression classique de l’auto-culpabilisation des opprimés par leurs propres leaders, ce type de phénomène est issu d’un grand héritage religieux et d’une intériorisation très forte de l’idéologie dominante, celle qui dit que si la police s’en prend à quelqu’un, c’est qu’il l’a cherché un peu, et qu’ après la colère doit venir l’apaisement et l’ordre.
Est-ce que le flic qui a tué Villanueva en est responsable? Puisque cela semble être le discours qui est amené par le communautaire. La police semble avoir l’argument contraire, comme quoi il ne faisait que son travail de policier, la preuve en est qu’il n’a pas été démis de ses fonctions. Demander la démission du flic meurtrier, c’est transformer le dossier en litige privé : une simple altercation entre deux citoyens aux droits égaux. Mais le point est qu’il n’y a pas égalité de droit entre le policier et le « citoyen » parce qu’en fait le policier est toujours juge et partie. Et considérer le policier uniquement comme parti potentiellement égal, cela revient à ne pas questionner le fait qu’il est juge. Cela revient à dépolitiser toute l’affaire. Jean-Loup Lapointe n’est pas particulièrement responsable de ce qu’il a fait, il faisait sa job. C’est sa job et tout ce qu’elle comporte qui est responsable de la mort de Fredy Villanueva. Vouloir une police communautaire, c’est peut-être déjà le communautaire qui se fait police.
Il est peu étonnant que des leaders religieux ou des organisateurs communautaires, tous aussi compromis avec le pouvoir, cherchent à discréditer l’émeute, et toute forme d’expression politique dépassant l’apitoiement et le quémandage. Ce qui étonne, c’est que des groupes plus radicaux s’allient à ce discours, allant jusqu’à participer à l’instrumentalisation de la foule pour la détourner de toute confrontation, jusqu’à jouer les services d’ordre. « Il y a eu émeute parce que les gens sont pauvres : mais si vous nous donnez de l’argent, nous les éduqueront pour que ça n’arrive plus». Le mépris et l’autoritarisme n’est pas toujours le fait de ceux qu’on croit, et des représentants autoproclamés de la « communauté » peuvent aussi bien couvrir les cris de la foule et jouer les flics de l’intérieur.
Dans une vision « progressiste » et pacifiste de la politique, l’émeute ne serait donc que l’expression irrationnelle d’une colère par un groupe peu conscient de ses propres enjeux, un groupe à éduquer. Le stade primaire d’une révolte à canaliser, à utiliser. Serait-il possible de voir dans l’émeute autre chose? Car le geste de destruction et de violence commis en groupe rend effectivement heureux ceux qui y participent. La violence y crée une communauté de fait qui se retrouve dans l’exultation d’une joie du renversement des normes et de l’ordre. La destruction est rituelle, elle n’est pas irrationnelle. Elle s’attaque à certains symboles du pouvoir, à certains objets de répression, utilise de manière ingénue les matériaux sous la main. Et malgré l’opinion commune, l’émeute rapporte politiquement. Il y a une intelligence de l’émeute.
En effet, quelle aurait été l’attention portée à la mort de Freddy si aucun débordement n’avait suivi son meurtre? L’émeute qui a pris par surprise le vieux Québec réactionnaire est bien l’événement qui a mis en lumière la nécessité de ne plus nier le racisme systémique de la police, le fait qu’il ne faudra pas compter sur une enquête de flics pour poser des sanctions à l’encontre des siens, la pauvreté et la colère de toute une population ghettoïsée, prête à exploser. Et à la suite de l’émeute, Montréal-Nord s’est coltiné bien plus de patrouilles policières mais aussi une attention spéciale de la part de ceux qui gouvernent : subventions, emplois, rénovations, etc. Quoi qu’on en pense, l’émeute est une stratégie politique qui se vaut rationnellement.
Les commémorations de l’anniversaire de la mort de Fredy ont donc reflété toute la confusion, l’incompréhension des enjeux réels et la volonté de contrôler la foule de jeunes afin de donner une image dite positive et constructive de la communauté. C’est au nom de l’image que l’on a accepté de collaborer avec la police pour le concert de Hoodstock, en réclamant une sécurité interne pour éviter toute confrontation directe avec la police. Dans la même veine, les organisateurs de la marche ont préféré ignorer l’arrestation d’un jeune homme dans une ruelle et la violence d’un char de flics qui fonce dans un vélo qui tente de lui bloquer chemin, refusant un principe de base de la manifestation, la solidarité avec tous les participants. Se faisant, les organisateurs s’enfermaient dans le rôle de police de l’intérieur, eux qui voulaient si bien faire ont en fait évité aux vrais flics tout danger de confrontation réelle avec ceux qui avaient une volonté de vengeance trop vive. Car ne l’oublions pas, Fredy est mort en étant en colère contre un policier, en voulant aider son frère, et cette volonté ne doit pas être niée. Pas plusqu’il ne faudrait oublier lorsqu’on cite Martin Luther King que celui-ci a tout de même été abattu. Et lorsque pendant son discours la mère de Fredy sous le coup de l’émotion déclare que c’est parce qu’ils sont des immigrants que la police leur tire dessus, l’interprète préfère ne pas traduire, malgré les protestations de la foule qui sent déjà que quelque chose de l’événement leur échappe.
En préférant parler de racisme chez les policiers, et non du problème général de la répression, en voulant à tout prix donner une image pacifiste et unitaire de la marche, en évitant à tout prix l’émeute, les organisateurs ont en fait condamné leur communauté à l’impuissance. Puisque l’événement s’est si bien déroulé, les flics n’auront plus peur de Montréal-Nord, les politiciens se diront qu’après tout le péril n’était pas si proche et l’attention retombera. Ce qui s’était créé par l’émeute en liens, en solidarités, en force, se perdra en méandres politiciennes et spectaculaires. En réclamant que le parc Henri-Bourassa, où a été abattu Fredy, soit renommé Villanueva par la ville, la coalition se condamne à la faiblesse et à la recherche de reconnaissance. Car a-t-on besoin que la ville vienne changer les panneaux officiels? Une plaque commémorative veut déjà dire que tu t’es fait enterrer. Une plaque si vite mise est un affront à la mort.

Author: Frédéric Villeneuve
http://www.cmaq.net/fr/node/35536



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