Comment se fait-il que le meurtre de Freddy Villanueva ait suscité tant
d’émotions, comparé à l’attention médiocre qu’ont reçu ses
prédécesseurs abattus par la flicaille ? Comment distinguer le cas de
Fredy des autres? Par son jeune âge? Par l’extrême contingence de
l’événement? Des meurtres policiers se produisent continuellement, ce
n’est que l’élongation, l’extension de la pratique quotidienne de la
répression.
Dans
émeute il y aussi meute, comme les meutes de chiens. Dans émeute il y a
aussi émotion, dans é-motion il y a mouvement. Une grande joie, une
grande peur, une grande rage, une grande affectation collective : voilà
ce qu’est l’émeute. Et il y a quelque chose de dangereux là-dedans,
quelque chose comme d’un grand danger pour « la société ». Quelque
chose de fondamentalement tabou dans l’émeute, comme si c’était
inhumain, d’une indignité animale aux yeux des classes dominantes.
C’est le dernier instrument d’expression des exclus ayant perdu toute
possibilité de voix politique. Mais c’est aussi leur premier instrument
d’expression : le plus proche de l’événement, le plus à portée de main.
C’est l’émeute qui a suivi le meurtre de Fredy qui de toute évidence a
fait qu’un an après, les médias en parlent encore. C’est aussi à cause
de l’émeute exceptionnelle qui l’a marqué que tant de gens qui ne font
pas partie de sa famille directe se sont impliqués dans Hoodstock.
C’est en souvenir de l’émeute de l’année dernière que la marche était
aussi fébrile. Mais la marche du 9 août 2009 organisée par la CRAP a
cherchée par tous les moyens à éviter que tout « débordement » se
produise. Pourquoi?
Déclarant aux médias que le message qu’ils cherchaient à faire passer
par Hoodstock et la marche est que « les gens de Montréal Nord peuvent
faire quelque chose de constructif », les organisateurs condamnaient
déjà implicitement l’émeute de l’année dernière. Cette émeute n’aurait
été que l’expression trop vive et irrationnelle d’une poignée de jeunes
en colère, maintenant il serait temps de laisser place à la parole de
la communauté, c'est-à-dire à des représentants de divers groupes tous
opposés à la violence en général. En choisissant d’éviter toute
confrontation, en parlant au nom de la communauté pacifique, les
porte-paroles ont occulté le fait que la communauté de Montréal Nord
est autant celle qui désire la sécurité et la paix que celle qui fait
une émeute. On ne peut choisir une partie de la communauté comme
représentante d’un tout, en oubliant toute une partie de ses pratiques.
L’émeute de l’année dernière était le fait d’une communauté au même
titre que ceux qui lancent des appels à la paix : ils ont la même «
légitimité ». En niant la puissance de notre propre communauté, la
force des gens autour de soi, l’événement ne pouvait que s’enfoncer
dans l’apparence devant les médias et l’auto-culpabilisation. Un grand
mea-culpa communautaire.
Ainsi a-t-on vu l’émergence de discours au sein même des leaders
religieux et politiques de Montréal-Nord appelant à la réconciliation,
au travail sur soi avant de blâmer la police. Évidemment, ce type de
discours antiviolence sous-tend en fait l’idée qu’il y aurait un tort
de la part des jeunes de Montréal-Nord. Parler de réconciliation c’est
impliquer qu’il aurait eu un conflit entre deux parties, et non une
injustice unilatérale. Expression classique de l’auto-culpabilisation
des opprimés par leurs propres leaders, ce type de phénomène est issu
d’un grand héritage religieux et d’une intériorisation très forte de
l’idéologie dominante, celle qui dit que si la police s’en prend à
quelqu’un, c’est qu’il l’a cherché un peu, et qu’ après la colère doit
venir l’apaisement et l’ordre.
Est-ce que le flic qui a tué Villanueva en est responsable? Puisque
cela semble être le discours qui est amené par le communautaire. La
police semble avoir l’argument contraire, comme quoi il ne faisait que
son travail de policier, la preuve en est qu’il n’a pas été démis de
ses fonctions. Demander la démission du flic meurtrier, c’est
transformer le dossier en litige privé : une simple altercation entre
deux citoyens aux droits égaux. Mais le point est qu’il n’y a pas
égalité de droit entre le policier et le « citoyen » parce qu’en fait
le policier est toujours juge et partie. Et considérer le policier
uniquement comme parti potentiellement égal, cela revient à ne pas
questionner le fait qu’il est juge. Cela revient à dépolitiser toute
l’affaire. Jean-Loup Lapointe n’est pas particulièrement responsable de
ce qu’il a fait, il faisait sa job. C’est sa job et tout ce qu’elle
comporte qui est responsable de la mort de Fredy Villanueva. Vouloir
une police communautaire, c’est peut-être déjà le communautaire qui se
fait police.
Il est peu étonnant que des leaders religieux ou des organisateurs
communautaires, tous aussi compromis avec le pouvoir, cherchent à
discréditer l’émeute, et toute forme d’expression politique dépassant
l’apitoiement et le quémandage. Ce qui étonne, c’est que des groupes
plus radicaux s’allient à ce discours, allant jusqu’à participer à
l’instrumentalisation de la foule pour la détourner de toute
confrontation, jusqu’à jouer les services d’ordre. « Il y a eu émeute
parce que les gens sont pauvres : mais si vous nous donnez de l’argent,
nous les éduqueront pour que ça n’arrive plus». Le mépris et
l’autoritarisme n’est pas toujours le fait de ceux qu’on croit, et des
représentants autoproclamés de la « communauté » peuvent aussi bien
couvrir les cris de la foule et jouer les flics de l’intérieur.
Dans une vision « progressiste » et pacifiste de la politique, l’émeute
ne serait donc que l’expression irrationnelle d’une colère par un
groupe peu conscient de ses propres enjeux, un groupe à éduquer. Le
stade primaire d’une révolte à canaliser, à utiliser. Serait-il
possible de voir dans l’émeute autre chose? Car le geste de destruction
et de violence commis en groupe rend effectivement heureux ceux qui y
participent. La violence y crée une communauté de fait qui se retrouve
dans l’exultation d’une joie du renversement des normes et de l’ordre.
La destruction est rituelle, elle n’est pas irrationnelle. Elle
s’attaque à certains symboles du pouvoir, à certains objets de
répression, utilise de manière ingénue les matériaux sous la main. Et
malgré l’opinion commune, l’émeute rapporte politiquement. Il y a une
intelligence de l’émeute.
En effet, quelle aurait été l’attention portée à la mort de Freddy si
aucun débordement n’avait suivi son meurtre? L’émeute qui a pris par
surprise le vieux Québec réactionnaire est bien l’événement qui a mis
en lumière la nécessité de ne plus nier le racisme systémique de la
police, le fait qu’il ne faudra pas compter sur une enquête de flics
pour poser des sanctions à l’encontre des siens, la pauvreté et la
colère de toute une population ghettoïsée, prête à exploser. Et à la
suite de l’émeute, Montréal-Nord s’est coltiné bien plus de patrouilles
policières mais aussi une attention spéciale de la part de ceux qui
gouvernent : subventions, emplois, rénovations, etc. Quoi qu’on en
pense, l’émeute est une stratégie politique qui se vaut rationnellement.
Les commémorations de l’anniversaire de la mort de Fredy ont donc
reflété toute la confusion, l’incompréhension des enjeux réels et la
volonté de contrôler la foule de jeunes afin de donner une image dite
positive et constructive de la communauté. C’est au nom de l’image que
l’on a accepté de collaborer avec la police pour le concert de
Hoodstock, en réclamant une sécurité interne pour éviter toute
confrontation directe avec la police. Dans la même veine, les
organisateurs de la marche ont préféré ignorer l’arrestation d’un jeune
homme dans une ruelle et la violence d’un char de flics qui fonce dans
un vélo qui tente de lui bloquer chemin, refusant un principe de base
de la manifestation, la solidarité avec tous les participants. Se
faisant, les organisateurs s’enfermaient dans le rôle de police de
l’intérieur, eux qui voulaient si bien faire ont en fait évité aux
vrais flics tout danger de confrontation réelle avec ceux qui avaient
une volonté de vengeance trop vive. Car ne l’oublions pas, Fredy est
mort en étant en colère contre un policier, en voulant aider son frère,
et cette volonté ne doit pas être niée. Pas plusqu’il ne faudrait
oublier lorsqu’on cite Martin Luther King que celui-ci a tout de même
été abattu. Et lorsque pendant son discours la mère de Fredy sous le
coup de l’émotion déclare que c’est parce qu’ils sont des immigrants
que la police leur tire dessus, l’interprète préfère ne pas traduire,
malgré les protestations de la foule qui sent déjà que quelque chose de
l’événement leur échappe.
En préférant parler de racisme chez les policiers, et non du problème
général de la répression, en voulant à tout prix donner une image
pacifiste et unitaire de la marche, en évitant à tout prix l’émeute,
les organisateurs ont en fait condamné leur communauté à l’impuissance.
Puisque l’événement s’est si bien déroulé, les flics n’auront plus peur
de Montréal-Nord, les politiciens se diront qu’après tout le péril
n’était pas si proche et l’attention retombera. Ce qui s’était créé par
l’émeute en liens, en solidarités, en force, se perdra en méandres
politiciennes et spectaculaires. En réclamant que le parc
Henri-Bourassa, où a été abattu Fredy, soit renommé Villanueva par la
ville, la coalition se condamne à la faiblesse et à la recherche de
reconnaissance. Car a-t-on besoin que la ville vienne changer les
panneaux officiels? Une plaque commémorative veut déjà dire que tu t’es
fait enterrer. Une plaque si vite mise est un affront à la mort.
|