Pourquoi la question de la légitimité nous enchaîne. pourquoi il faut chercher ailleurs.
C’est un terme qu’on n’entend jamais tout seul : la légitimité.
C’est toujours quelque chose qui est légitime ou pas, y a-t’il une
légitimité en soi? Il n’y a pas de légitimité en soi. Ce mot est
utilisé comme un instrument du langage, pour atteler à un objet une
valeur positive, comme écrire un mot en rose ou y attacher un smiley.
On entend le mot légitimité de plus en plus ici, alors qu’il semble
qu’on l’entend de moins en moins dans le monde. Le pouvoir n’éprouve
plus le besoin de discourir sur sa propre légitimité : elle va de soi.
Le fait est simple : le pouvoir, qui a obtenu par le biais de divers
dispositifs spectaculaires et policiers le sentiment d’une suffisance
consensuelle, ne ressent plus le besoin de mentionner le fait qu’il est
légitime. Cependant que le contre-pouvoir, qui se veut à différents
degrés révolutionnaire, développe une pléthore de discours sur la
légitimité. La majorité des textes du CMAQ vise à prouver la légitimité
de la révolte. Le point n’est pas de trouver la vérité de la
légitimité, ce qui inclurait nécessairement un juge qui puisse trancher
sur la question, juge qui devrait être la légitimité même. Or, on ne
peut concevoir une telle instance supra-mondaine, supra-partis, qui
jugerait à partir de son absolue légitimité sur la légitimité des
partis qui s’affrontent, le gouvernement et les révolutionnaires par
exemple, on ne peut la concevoir qu’en un espèce de Dieu. Mais nous,
révolutionnaires, et d’autant plus si nous sommes an-archistes, ne
pouvons admettre l’expropriation de notre existence par quelque chose
qui nous serait supérieur. « An-archès » est un mot grec qui veut dire
à la fois absence de commandement (autorité) qu’absence de commencement
(d’origine et de principe premier). Comme disait Bakounine : « si Dieu
existait il faudrait s’en débarrasser ».
Au Moyen-Âge l’autorité (auctoritas) étant le mot romain chrétien
pour auteur, il y avait dans chaque autorité particulière (le seigneur,
le curé, le roi, etc.) une filiation à l’autorité de Dieu, l’auteur du
monde, les autorités mondaines étaient en somme ses officiers, ses
vassaux dans un système hiérarchique linéaire. Dieu écrivait l’histoire
du monde, le rôle écrit de ses officiers était de garder l’histoire
humaine by the book. Mais plus la modernité avance, plus le
capitalisme, la loi de la valeur et de l’interchangeabilité des
marchandises prend de la place, plus l’autorité se dégage de ses
références divines. Elle se justifie aujourd’hui par la pure et simple
économie des objets, la simple gestion du monde matériel :
l’efficacité. On est donc encore dans le même délire, seulement le
pouvoir ne nomme plus le mot Dieu qui est derrière sa volonté de tout
bien disposer en ordre, de tout gérer correctement. Le pouvoir
d’aujourd’hui est totalement pragmatique car il se sent solidement
établi, car il se sent puissant.
Et c’est peut-être ce pragmatisme dont la gauche manque cruellement.
Nous sommes affligés d’un sentiment de manque de puissance qui nous
amène à tomber dans des erreurs, dans des raccourcis que le pouvoir
lui-même sent avoir dépassés. La plus grave et accablante de ces
erreurs est celle de sentir le besoin de se justifier. Voilà où se
positionne la question de la légitimité. Lorsque les oraisons à
l’occasion de l’ouverture du CSA se déchaînent à établir une
légitimité, elles ne font qu’en semer le doute, elles ne font que
mettre en lumière le fait que nous ne sentons pas que cette légitimité
va de soi. Surtout lorsque ces discours sont dirigés vers des acteurs
absents (la société civile, l’opinion publique….) et qu’en réalité il
n’y a sur place pour les écouter que les militants, que ceux qui sont
déjà convaincus, et qui sont venus au soir de l’ouverture pour vivre ce
moment, pour y participer, pour y établir des relations non-marchandes,
plus créatives, et qui espèrent en faire un précédent, un événement
inscrivant dans le monde ce qu’ils souhaitent vivre. Parler de
légitimité à des acteurs absents en ces moments-là, ça revient aussi à
empêcher que les gens présents en viennent à se mettre en relation, à
parler de leur commun, à s’enthousiasmer un peu sur leurs
potentialités. Lorsqu’un référent absent est introduit dans un
événement réel, et surtout lorsque ce référent est la légitimité, on
introduit une médiation qui coupe les présents entre eux; et on empêche
ainsi la possibilité d’une explosion qui pourrait résulter de ce
contact. C’est précisément ce que les organisateurs(trices) du CSA
voulaient ce soir-là : empêcher l’inattendu, empêcher l’explosion qui
aurait fait chier le plan du squat idéal qui a pris tant de temps à
dessiner. Ce squat idéal n’aura en fin de compte jamais existé, tandis
que la fête imparfaite, elle, a existé, mais on l’a hypothéquée sur
l’idée du squat parfait.
Il ne faudrait surtout pas confondre souveraineté et légitimité. Se
concevoir comme souverain est avant tout un acte émancipateur
(lorsqu’utilisé par les sujets dominés) alors que se réclamer légitime,
de la part de ces mêmes parties opprimés du peuple, revient au
contraire à vouloir démontrer sa souveraineté aux yeux du pouvoir.
Acheter, ou négocier la souveraineté face au pouvoir est toujours déjà
un aveu de sa propre faiblesse. Une souveraineté réellement assumé (un
réel pouvoir populaire) se sent légitime à priori, ne se donne pas en
spectacle de mille justifications aux médias.
Le formalisme démocratique.
Toutes les limitations à l’ouverture du CSA, le fameux « code de vie
», le « service d’ordre » étaient légitimées par le fait qu’elles
avaient été décidées démocratiquement. En instrumentalisant et en
privant de pouvoir décisionnel la manif d’appui, le CSA s’est aliéné sa
base d’appui réelle, au profit d’une image pour l’opinion publique.
L’opinion publique qui n’est jamais là, qui ne parle jamais, qui
n’existe que comme un fantôme ou une épée de Damoclès. C’est peut-être
pour cela que le lendemain, lorsqu’il y a eu éviction et que le groupe
s’est retranché dans un autre bâtiment, les gens qui étaient présents
comme « manif d’appui » mais qui n’étaient pas les organisateurs
officiels, n’ayant pas leur macaron, ont lourdement hésité à investir
le bâtiment de rechange. Les organisateurs les ont invités à entrer
dans le bâtiment, tout d’un coup il n’était pas réservé, tout ne
marchait plus selon le plan idéal de départ. Et les appuyeurs ont
hésité : ils ne sentaient pas que c’était leur projet, ils s’en
sentaient dépossédés. Tout cela avec comme légitimation (encore) la
démocratie. « This is what democracy looks like ». La référence divine
à la démocratie directe comme forme ultime de légitimité politique,
indépassable et inquestionnable, n’est qu’une forme
d’automystification. Beaucoup de théories politiques se sont penchés
sur cette question de la légitimité et de la prise de décision, et la
solution de la démocratie directe est retenue comme seulement la
solution la plus efficace gestionnairement parlant. Il y a moins de
possibilités de biais, d’abus de pouvoir, et surtout les participants
se sentent plus attachés à la décision, puisque chacun a pu exposer son
opinion et voter. Mais la démocratie directe n’est que cela, un
instrument, une machine qui roule bien : ce n’est pas une valeur
absolue. Elle n’est jamais légitime en soi, on ne peut clore une
protestation sur une décision en rétorquant qu’elle a été prise
démocratiquement. Cela ne mène qu’à une reconstruction des rapports de
pouvoir d’un groupe à un individu ou un autre groupe, et la démocratie
directe instituée peut devenir une limite à la démocratie réelle au
même titre que le « pouvoir légitime des députés élus ». D’autant plus
quand la démocratie directe est utilisée par un groupe composé sur la
base de ses intérêts communs, et ne représente ainsi qu’une vision
particulière, qu’elle soit décidée par un chef ou le groupe au complet.
Il ne faut pas oublier que la démocratie réelle est celle qui se fait
dans le présent et non pas celle qui se fie à des décisions passées, la
démocratie est une réactualisation constante.
En se questionnant et en se justifiant constamment sur la légitimité
de ses aspirations politiques, la gauche perd une puissance et une
honnêteté qui lui sont essentielles. Car invoquer un « bien commun » ou
un « intérêt général » au nom duquel les actions sont posées, c’est
mettre de côté le caractère foncièrement conflictuel (la lutte) de la
politique. Un groupe politique agit pour des raisons toujours
partielles (l’intérêt des pauvres au profit des riches par exemple) et
part forcément d’une perspective particulière (celle de sa condition
propre, d’une idéologie). Or, c’est nier ce perspectivisme et la
division sociale à la base de la volonté politique que de vouloir
légitimer par un discours rationnel et universaliste quelque chose qui
de fait relève d’un choix et d’une partialité assumée. Il ne s’agit pas
de poser un dogme « il ne faut jamais parler aux médias et aux flics »,
mais plutôt de proposer qu’un certain ton, une certaine argumentation «
citoyenniste » ne peut que masquer la force et la nécessité d’une
action politique.
En disant « Nous prenons un immeuble qui sera transformé en condos
(1) au lieu d’être transformée en logements sociaux (2) afin de
proposer des services gratuits à la population (3) » le discours du CSA
pose trois conditions de légitimation qui l’auto-enferment dans un
logique trop contraignante pour pouvoir exister. Qu’arriverait-il en
effet, si la ville décidait de prendre ce discours à la lettre et
faisait des logements sociaux avec l’immeuble au lieu du projet de
condos initialement prévu? Le CSA serait-il obligé de céder la place?
Et si la population exprimait son envie d’avoir un garage d’autos
gratuit, ou un bar de danseuses, le CSA devrait-il se plier aux
requêtes dans leur volonté d’offrir des services ? Or, les
organisateurs du CSA, comme ceux qui sont venus à l’ouverture, le
savent très bien : ils ne représentent pas la « population du quartier
» comme ils n’ouvrent pas un squat à cause du manque de logements
sociaux. Alors pourquoi ne pas assumer honnêtement la partialité, la
minorité de cette action politique. Faire ressortir son caractère
révolutionnaire assumé aurait au moins sauvé l’honneur de deux ans de
préparation.
Au nom de l’efficacité.
Car c’est bien la seule valeur absolue
qui reste au système aujourd’hui. En dernière instance, tout ne peut
être légitimé que par l’efficacité. Les autres valeurs absolues ayant
pris le bord depuis longtemps, il ne reste que cette pragmaticité de
l’augmentation sans fin de la puissance du système comme argument. La
gauche institutionnelle l’a depuis longtemps adoptée : les défenseurs
du système de santé publique parlent de pertes et de coûts pour
justifier l’universalité des traitements, les groupes communautaires de
Ville-Marie parlent de réinsertion et de baisse de criminalité pour
justifier leur intervention auprès des jeunes de la rue. La gauche
clame avec une touche humaniste à qui veut l’entendre qu’elle aussi
peut faire des économies, bien gérer la société, éviter les
débordements. Sauf qu’en se vendant de la sorte, elle oublie que le
discours de l’efficacité profite avant tout au système. C’est le
capitalisme qui est ultimement efficace, pour créer de la richesse et
pour gérer la vie humaine à peu de frais. Le gauche ne gagnera jamais
sur ce niveau, à moins d’elle-même devenir capitaliste (ce qu’elle fait
en ce moment). Le système défend très bien ses intérêts et la gauche
efficace ne lui fournit que des outils de plus pour améliorer son
efficience et gérer les débordements.
Les organisateurs(trices) du CSA ne sont pas allés jusque là, mais
ils ont voulu jouer le jeu de la légitimation par l’efficacité. « Parce
qu’il faut que ça marche » était une réponse souvent utilisée lors de
l’ouverture. Et pour que « ça marche » (mais quoi exactement, cela
reste à définir) toutes les limitations étaient bonnes : désignation
d’un groupe d’admis et utilisation d’un service d’ordre, interdiction
d’entrer la première nuit (la seule), pas de tabac, pas de drogue, pas
de violence. Il fallait se présenter comme un projet gentil, doux, et
viable. Or, un squat n’est jamais économiquement viable et socialement
efficace. Même s’il se déguise en bonne sœur caritative. C’est le
système capitaliste qui fixe les règles du jeu, celui de l’efficacité
et donc de la légitimité. Les organisateurs semblent avoir naïvement
voulu jouer le jeu à moitié, en oubliant que le jeu est truqué, et
qu’ils étaient donc sûrs de perdre. Même si le CSA avait été aussi
propre et sécuritaire qu’une maison Bonneville, et que les occupants
n’avaient été que des beaux bébés et des jolies personnes souriantes,
rationnelles et bien intentionnées, il se serait quand même fait virer.
Un des principes fondamentaux du capitalisme, la propriété privée,
avait été attaqué, et tant qu’il y avait un propriétaire pour faire
valoir ses droits inaliénables, des bureaucrates pour relayer la
décision et des flics pour l’exécuter, aucune bonne volonté, aucune
pétition et liste d’organismes de soutien n’aurait pu faire force. La
logique implacable de l’efficacité n’a pas besoin de tolérer se type
d’anomalie, et de créer un précédent fâcheux, pour garder la paix
sociale et garantir que tout le monde ira travailler demain. Toute
prise de force d’une propriété privée est illégitime à priori, autant
pour les simples citoyens que pour les dirigeants. Il n’y aurait qu’un
seul argument de légitimité par l’efficacité qui pourrait faire pencher
le citoyennisme : s’il y avait une incroyable crise du logement à
Montréal et qu’il se trouvait par ailleurs des bâtiments laissés vides
volontairement. Et encore, il faudrait que la crise soit en enjeu
soulevé régulièrement par les médias, que les gens à la rue soient
hyper-visibles, que beaucoup de citoyens réglos appuient l’occupation
par des lettres aux députés et des vox-pop. Mais là encore,
l’occupation ne serait même plus un squat, mais une réquisition de
temps de crise, qui devra cesser lorsque la crise sera résorbée par le
système. Il n’y a donc aucune manière de tourner le concept de squat
pour le rendre sous l’angle de la légitimité sans pour autant
complètement dénaturer le projet. Tout squat est illégitime pour le
système donc tout squat est voué à l’échec s’il veut jouer le jeu de la
légitimité. En fin de compte, il faut remarquer que la légitimité,
c’est la Loi et que la Loi c’est la Puissance de l’établir. Peut-être
devrait-on chercher du côté de la puissance avant tout, et peut-être y
rester, puisque c’est là que ce font les contacts sans médiation, c’est
là qu’un réel partage est possible, c’est là l’état non-formalisé,
l’ordre moins le pouvoir qui se situe avant tout ce qui est juridique.
Juridicité qui est censée encore nous révolter.
L’Auto-réduction.
Comme à l’accoutumée, face à cette critique comme à toute lame de
fond, on rétorquera le fameux « Alors, que faire? ». L’essentiel est
d’agir, d’agir pour le réel et dans le réel, dans l’esprit totalement
illégitime qu’incarne le squat, en tant qu’ exophénomène du
capitalisme. Un exemple du type d’esprit vers lequel il serait possible
de s’orienter dans l’action est l’Auto-Réduction. On l’appelle
auto-réduction et non « vol collectif d’une épicerie » justement
lorsqu’on est convaincu que c’est mieux que le vol. Nous sentons que
les prix sont trop hauts, nous ne voulons pas payer ce prix, nous
sentons que le préjudice causé à l’épicier est moindre à celui qu’il
nous cause par ces prix; et donc nous mettons tout en solde. Nous
entrons à une centaine, nous informons la clientèle que tout est
gratuit pour 10 minutes. Nous prenons ce qu’il y a à prendre et
ressortons. Moins cet événement est organisé plus il fonctionne. Même
chose pour des vols et distribution populaire de tickets de métro. Même
chose pour les refus collectifs de payer le loyer dans un immeuble.
Même chose pour les ralentissements volontaires de production dans des
usines. La propagande par le fait, on pourrait même dire le fait par le
fait. Le discours produit par ces événements serait quelque chose comme
: « C’est ça que nous faisons, nous l’assumons. Vous pouvez aussi le
faire si vous voulez, ceux qui vous demandent de vous légitimer sont
ceux qui ne veulent pas que vous le fassiez. Vous êtes toujours
légitimes. » L’auto-réduction peut montrer une autre voie pour les
actions d’appropriation. Elle ne clame pas la légitimité du geste, elle
accomplit la légitimité du geste. Il y a des personnes qui posent le
geste, ils sentent que cela reflète un intérêt politique, émane d’une
volonté de puissance collective, à la limite cela va de soi. Le geste
est posé sans se répandre en milles excuses, sans référer à des
circonstances atténuantes, ni au propriétaire ni aux flics. La
puissance du geste en fait sa légitimité. L’auto-réduction affirme d’un
même geste le fait qu’aucune loi, qu’aucune autorité n’est fondée en
même temps qu’elle pose dans le monde l’existence d’une volonté de
faire autre chose, de vivre autrement. Le squat politique est un dérivé
de l’auto-réduction. De grâce, ne nous laissons pas avoir : assumons
notre propre légitimité! Et que vive la lutte !
Source www.cmaq.net
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