Paru dans la revue Interrogations en Mars 1976
Au cours des deux dernières décennies, l'ethnologie a
connu un développement brillant grâce à quoi les sociétés
primitives ont échappé sinon à leur destin (la disparition)
du moins à l'exil auquel les condamnait, clans la pensée
et l'imagination de l'Occident, une tradition d'exotisme très ancienne.
A la conviction candide que la civilisation européenne était
absolument supérieure à tout autre système de société
s'est peu à peu substituée la reconnaissance d'un relativisme
culturel qui, renonçant à l'affirmation impérialiste
d'une hiérarchie des valeurs, admet désormais, s'abstenant
de les juger, la coexistence des différences socioculturelles. En
d'autres termes, on ne projette plus sur les sociétés primitives
le regard curieux ou amusé de l'amateur plus ou moins éclairé,
plus ou moins humaniste, en les prend en quelque sorte au sérieux.
La question est de savoir jusqu'où va cette prise au sérieux.
Qu'entend-on précisément par société primitive
?
La réponse nous est fournie par l'anthropologie la plus classique
lorsqu'elle veut déterminer l'être spécifique de ces
sociétés, lorsqu'elle veut indiquer ce qui fait d'elles des
formations sociales irréductibles : les sociétés primitives
sont les sociétés sans Etat, elles sont les sociétés
dont le corps ne possède pas d'organe séparé du pouvoir
politique. C'est selon la présence ou l'absence de l'Etat; que l'on
opère un premier classement des sociétés, au terme
duquel elles se répartissent en deux groupes: les sociétés
sans Etat et les sociétés à Etat, les sociétés
primitives et les autres. Ce qui ne signifie pas, bien entendu, que toutes
les sociétés à Etat soient identiques entre elles
: on ne saurait réduire à un seul type les diverses figures
historiques de l'Etat et rien ne permet de confondre entre eux. L'Etat
despotique archaïque, ou l'Etat, libéral bourgeois, ou l'Etat
totalitaire fasciste ou communiste. Prenant donc garde d'éviter
cette confusion qui empêcherait en particulier de comprendre la nouveauté
et la spécificité radicales de l'Etat totalitaire. On retiendra
qu'une propriété commune fait s'opposer en bloc les sociétés
à Etat aux sociétés primitives. Les premières
présentent toutes cette dimension de division Inconnue chez les
autres, toutes les sociétés à Etat sont divisées,
en leur être, en dominants et dominés, tandis que les sociétés
sans Etat Ignorent cette division: déterminer les sociétés
primitives comme sociétés sans Etat, c'est énoncer
qu'elles sont, en leur être, homogènes parce qu'elles sont
indivisées. Et l'on retrouve ici la définition ethnologique
de ces sociétés : elles n'ont pas d'organe sépare
du pouvoir, le pouvoir n'est pas séparé de la société.
Prendre au sérieux les sociétés primitives revient
ainsi à réfléchir sur cette proposition qui, en effet,
les définit parfaitement: on ne peut y isoler me sphère politique
distincte de la sphère du social. On sait que, des son aurore grecque,
la pensée politique de l'Occident a su déceler dans le politique
l'essence du social humain (l'homme est un animal politique), tout en saisissant
l'essence du politique dans la division sociale entre dominants et dominés,
entre ceux qui savent et donc commandent et ceux: qui ne savent pu et donc
obéissent. Le social c'est le politique, le politique c'est l'exercice
du pouvoir (légitime ou non, peu importe ici) par un ou quelques-uns
sur le reste de la société (pour son bien ou son mal, peu
importe ici) : pour Héracilte, comme pour Platon et Aristote, il
n'est de société que sous l'égide des rois, la société
n'est pas pensable sans sa division entre ceux qui commandent et ceux qui
obéissent et la où fait défaut l'exercice du pouvoir,
on se trouve dans l'Infrasocial, dans la non-société.
C'est à peu près en ces termes que les premiers Européens
jugèrent les Indiens d'Amérique du Sud, à l'aube du
XVII siècle. Constatant que les "chefs" ne possédaient aucun
pouvoir sur les tribus, que personne n'y commandait ni n'y obéissait,
ils déclaraient que ces gens n'étaient point policés,
que ce n'étaient point de véritables sociétés:
des Sauvages c sans foi, sans loi, sans roi.
Il est bien vrai que, plus d'une fois, les ethnologues eux-mêmes
ont éprouvé un embarras certain lorsqu'il s'agissait non
point tant de comprendre, mais simplement de décrire cette très
exotique particularité des sociétés primitives : ceux
que l'on nomme les leaders sont démunie de tout Pouvoir, la chefferie
s'institue à l'extérieur de l'exercice du pouvoir politique.
Fonctionnellement, cela paraît absurde : comment penser dans la disjonction
chefferie et pouvoir ? A quoi servent les chefs, s'il leur manque l'attribut
essentiel qui ferait d'eux justement des chefs, à savoir la possibilité
d'exercer le pouvoir sur la communauté ? En réalité,
que le chef sauvage ne détienne pas le pouvoir de commander ne signifie
pas pour autant qu'il ne sert à rien : Il est au contraire Investi
par la société d'un certain nombre de tâches et l'un
pourrait à ce titre voir en lui une sorte de fonctionnaire (non
rémunéré) de la société. Que fait un
chef sans pouvoir ? Il est, pour l'essentiel, commis à prendre en
charge et à assumer la volonté de la société
d'apparaître comme une totalité une, c'est-à-dire l'effort
concerté, délibéré de la communauté
en vue d'affirmer sa spécificité, son autonomie, son Indépendance
par rapport aux autres communautés.
En d'autres termes, le leader primitif est principalement l'homme qui
parle au nom de la société lorsque circonstances et événements
la mettent en relation avec les autres. Or ces derniers se répartissent
toujours, pour toute communauté primitive, en deux classes: les
amis et les ennemis.
Avec les premiers, Il s'agit de nouer ou de renforcer des relations
d'alliance, avec les autres il s'agit de mener à bien, lorsque le
cas se présente, les opérations guerrières. Il S'ensuit
que les fonctions concrètes, empiriques du leader se déploient
dans le champ, pourrait-on dire, des relations Internationales et exigent
par suite les qualités afférentes à ce type d'activité:
habileté, talent diplomatique en vue de consolider les réseaux
d'alliance qui assureront la sécurité de la communauté
courage, dispositions guerrières en vue d'assurer une défense
efficace contre les raids des ennemis ou, si possible, la victoire en cas
d'expédition contre eux.
Mais ne sont-ce point là, objectera-t-on, les tâches mêmes
d'un ministre des affaires étrangères ou d'un ministre de
la défense ? Assurément. A cette différence près
néanmoins, mais fondamentale: c'est que le leader primitif ne prend
jamais de décision de son propre chef (si l'on peut dire) en vue
de l'imposer ensuite à sa communauté. La stratégie
d'alliance qu'il développe, la tactique militaire qu'il envisage
ne sont jamais les siennes propres, mais celles qui répondent exactement
au désir ou à la volonté explicite de la tribu. Toutes
les tractations ou négociations éventuelles sont publiques,
l'intention de faire la guerre n'est proclamée qu'autant que la
société veut. qu'il en soit ainsi. Et il ne peut naturellement
en être autrement: an leader aurait-il en effet l'idée de
mener, pour son propre compte, une politique d'alliance ou d'hostilité
avec ses voisins, qu'il n'aurait de toute manière aucun moyen d'imposer
ses buts à la société puisque, nous le savons, il
est dépourvu de tout pouvoir. Il ne dispose, en fait, que d'un droit,
ou plutôt d'un devoir de porte-parole : dire aux Autres le désir
et la volonté de la société.
Qu'en est-il, d'autre part, clos fonctions du chef non plus comme préposé
de son groupe aux relations extérieures avec les étrangers,
mais dans ses relations internes avec le groupe soi-même ? Il va
de soi que si la communauté le reconnaît comme leader (comme
porte-parole) lorsqu'elle affirme son unité par rapport aux autres
unités, elle le crédité d'un minimum de confiance
garantie par les qualités qu'il déploie précisément
au .service de sa société. C'est ce que l'on nomme le prestige,
très généralement confondu. à tort bien entendu,
avec le pouvoir. On comprend aima fort bien qu'au sein de sa propre société,
l'opinion du leader, étayée par le prestige dont il jouit,
soit, le cm échéant, entendue avec plus de considération
que celle des autres individus. Mais l'attention particulière dont
on honore (pas toujours d'ailleurs) la parole du chef ne va jamais jusqu'à
la laisser se transformer en parole de commandement, en discours de pouvoir:
le point de vue du leader ne sera écouté qu'autant qu'il
exprime le point de vue de la société comme totalité
une. Il en résulte que non seulement le chef ne formule pu d'ordres,
dont il sait d'avance que personne n'y obéirait, mais qu'il ne peut
même pas (c'est-à-dire qu'il n'en détient pas le pouvoir)
arbitrer lorsque se présente par exemple un conflit entre deux Individus
ou deux familles. Il tentera non pas de régler le litige au nom
d'une loi absente dont il serait l'organe, mais de l'apaiser en faisant
appel, au sens propre, aux bons sentiments des parties opposées,
en se référant sans cesse à la tradition de bonne
entente léguée, depuis toujours, par les ancêtres.
De la bouche du chef jaillissent non pu les mots qui sanctionneraient la
relation de commandement-obéïssance, mais le discours de la
société elle-Même sur elle-même, discours au
travers duquel elle se proclame elle-même communauté indivisée
et volonté de persévérer en cet être indivisé.
Les sociétés primitives sont donc des sociétés
indivisées (et pour cela, chacune se veut totalité une) :
société sans classes -pas de riches exploiteurs des pauvres
-, sociétés sans division en dominants et dominés-
pas d'organe séparé du pouvoir. Il est temps maintenant de
prendre complètement au sérieux cette dernière propriété
sociologique des sociétés primitives. La séparation
entre chefferie, et pouvoir signifie-t-elle que la question du pouvoir
ne s'y pose pas, que ces sociétés sont a-politiques ? A cette
question. la pensée évolutionniste et sa variante en apparence
la moins sommaire, le marxisme (engelsien surtout) - répond qu'il
en est bien ainsi et que cela tient au caractère primitif, c'est-à-dire
premier de ces sociétés : elles sont l'enfance de l'humanité,
le premier âge de son évolution, et comme telles incomplètes,
inachevées, destinées par conséquent à grandir,
à devenir adultes, à passer de l'a-politique au politique.
Le destin de toute société, c'est sa division, c'est le pouvoir
séparé de la société, c'est l'Etat comme organe
qui sait et dit le bien commun à tous et se charge de leur imposer.
Telle est la conception traditionnelle, quasi générale,
des sociétés primitives comme sociétés sans
Etat. L'absence de l'Etat marque Jour incomplétude, le stade embryonnaire
de leur existence, leur a-historicité. Mais en est-il bien ainsi
? On voit bien qu'un tel jugement n'est en fait qu'un préjugé
idéologique, d'impliquer que conception de l'histoire comme mouvement
nécessaire de l'humanité à travers des figures du
social qui s'engendrent et s'enchaînent mécaniquement. Mais
que l'on refuse cette néo-théologie de l'histoire et son
continuisme fanatique : dès lors les sociétés primitives
cessent d'occuper le degré zéro de l'histoire, grosses qu'elles
seraient en même temps de toute l'histoire à venir, inscrite
d'avance en leur être. Libérée de ce peu innocent exotisme,
l'anthropologie peut alors prendre au sérieux: la vraie question
du politique : pourquoi les sociétés primitives sont-elles
des sociétés sans Etat ? Comme sociétés complètes,
achevées, adultes et non plus comme embryons infra-politiques, les
sociétés primitives n'ont pas l'Etat parce qu'elles le refusent,
parce qu'elles refusent la division du corps social en dominants et dominés.
La politique des Sauvages, c'est bien en effet de faire sans cesse obstacle
à l'apparition d'un organe séparé du pouvoir, d'empêcher
la rencontre d'avance sue fatale entre institution de la chefferie et exercice
du pouvoir. Dans la société Primitive, il n'y a pas d'organe
séparé du pouvoir parce que le pouvoir n'est pas sépare
de la société, par ce que c'est elle qui le détient,
comme totalité une, en me de maintenir son être indivisé,
en vue de conjurer l'apparition en son sein de l'inégalité
entre maîtres et sujets, entre le chef et la tribu. Détenir
le pouvoir, c'est l'exercer ; l'exercer, c'est dominer ceux sur qui Il
s'exerce: voilà très précisément ce dont ne
veulent pu (ne voulurent pu) les sociétés primitives, voilà
pourquoi les chefs y sont sans pouvoir, pourquoi le pouvoir ne se détache
pas du corps un de la société. Refus de l'inégalité,
refus du pouvoir sépare : même et constant souci des sociétés
primitives. Elles savaient fort bien qu'à renoncer à cette
lutte, qu'à cesser d'endiguer ces forces souterraines qui se nomment
désir de pouvoir et désir de soumission et sans la libération
desquelles ne saurait se comprendre l'irruption de la domination et de
la servitude, elles savaient qu'elles y perdraient leur liberté.
La chefferie n'est, dans la société primitive, que le
lieu supposé, apparent du pouvoir. Quel en est le lieu réel
? C'est le corps social lui-même qui le détient et l'exerce
comme unité indivisée. Ce pouvoir non séparé
de la société s'exerce en un seul sens, Il anime un seul
projet: maintenir dans l'indivision l'être de la société,
empêcher que l'inégalité entre les hommes installe
la division dans la société. Il s'ensuit que ce pouvoir s'exerce
sur tout ce qui est susceptible d'aliéner la société,
d'y introduire l'inégalité : Il s'exerce, entre autres, sur
l'institution d'où pourrait surgir la captation du pouvoir, la chefferie.
Le chef est, dans la tribu, sous surveillance : la société
veille à ne pu laisser le goût du prestige se transformer
en désir de pouvoir. Si le désir de pouvoir du chef devient
trop évident, la procédure mise en jeu est simple : on l'abandonne,
voire même on le tue. Le spectre de la division haute peut-être
la société primitive, mais elle possède les moyens
de l'exorciser.
L'exemple des sociétés primitives nous enseigne que la
division n'est pas inhérente à l'être du social, qu'en
d'autres termes l'Etat n'est pas éternel, qu'il a, ici et là,
une date de naissance. Pourquoi a-t-il émergé ? La question
de l'origine de l'Etat doit se préciser ainsi : à quelles
conditions une société cesse-t-elle d'être primitive
? Pourquoi les codages qui conjurent l'Etat défaillent-ils, à
tel ou tel moment de l'histoire ? Il est hors de doute que seule l'interrogation
attentive du fonctionnement des sociétés primitives permettra
d'éclairer le problème des origines. Et peut-être la
lumière ainsi jetée sur le moment de la naissance de l'Etat
éclairera-t-elle également les conditions de possibilité
(réalisables ou non) de sa mort.
A lire :
Chronique des Indiens Guarani 1972 ; Le Grand Parler Mythes
et textes sacrés des Indiens Guarani 1974, "La Société
contre l'Etat" 1974.
Dieu et l'Etat (M. Bakounine )
Ethnologue Professeur à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes. A
publié "Chronique des Indiens Guarani" 1972, Le Grand Parler" "Mythes
et textes sacrés des Indiens Guarani " 1974, "La Société
contre l'Etat" 1974.
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