A la fin mars, près de trentes comités de soutien aux
inculpés de Tarnac se sont retrouvé à Limoges pour discuter des suites
à donner à leur action. Ce texte a été élaboré au cours de ces
rencontres. Retrouvez le site des comités : http://www.soutien11novembre.org/
C’est raté. Nous n’avons pas eu peur des terroristes
« anarcho-autonomes » tissant des réseaux internationaux. Cette
irruption si brutale, si grossière, de la police politique nous a
poussé à mettre des mots sur nos amertumes, à sortir de nos isolements.
Dès le lendemain des arrestations, les comités de
soutien ont fleuri comme des crocus après le dégel. Sans concertation
ni mot d’ordre, la contagion a opéré : concerts, débats, rencontres,
soirées… Partout, le soutien a réuni des dizaines, des centaines de
personnes.
C’est raté. C’était trop gros, peut-être. Personne n’a
voulu croire que celles et ceux qu’on accusait d’avoir débranché des
TGV étaient des brutes sanguinaires qui fomentaient de terribles
attentats. L’affaire de Tarnac a été un déclic. Parce que nous avions
oublié qu’on traitait ainsi les ennemi-e-s politiques, oublié que
quelques intentions radicales pouvaient mener si officiellement dans
vos geôles. Nous ne savions pas non plus que ce qui représente à vos
yeux un si grand danger était isolable dans une fantasmatique mouvance.
Nous avons senti, différemment, de maints endroits, épidermiquement,
que quelque chose clochait. Et si ces arrestations mettent à jour une
volonté de terroriser, elle ne vient pas des personnes inculpées. Il y
a une étrange résonance, partout où nous évoquons l’affaire qui ici
nous occupe.
Et nous sentons bien que le soutien, au moins autant
que dans le nombre des signataires d’une pétition, est dans le regard
amusé de la passante qui observe une altercation entre des policiers et
un groupe de jeunes en souhaitant secrètement que ces derniers
l’emportent, qu’il est dans l’œil espiègle de celui qui consulte au
bureau un pamphlet antisocial caché dans un manuel de management, dans
le geste discret de l’administratif dissimulant les pièces qui
justifieraient une reconduite à la frontière, dans la détermination de
celles et ceux qui séquestrent leurs patrons, qui pratiquent les
réquisitions de biens, ou dans la tension qui monte désormais
systématiquement à chaque fin de cortège. L’« affaire de Tarnac » est
un prisme efficace pour lire l’époque et les luttes qui la traversent.
On reconsidère avec moins d’indifférence les arrestations - plus
discrètes - qui avaient précédé. On voit plus clairement à quoi servent
les lois antiterroristes. Et à quoi sert le fichage, et ce qu’il en
coûte de vouloir s’y soustraire, et ce qu’il en coûte d’accepter de s’y
soumettre. Ce qui était diffus, dans l’air, s’est cristallisé là de
telle manière qu’il est devenu très difficile de ne pas prendre parti.
On saisit mieux la nécessité pour un gouvernement, dans
une époque si explosive, d’inventer la figure d’un ennemi intérieur. Et
l’on devine en filigrane le cauchemar inavoué d’un système qui perd
pied : celui dans lequel les citoyens d’hier arrêtent de jouer le jeu,
se défient de l’ordre établi, et s’organisent en conséquence. Il y a
finalement bien des légendes auxquelles, en chemin, nous avons cessé de
croire. Comment, dès lors, ne pas se sentir proche d’insoumis-es qui
ont pris au sérieux la nécessité de s’organiser collectivement ?
Comment, dans cette époque où ce qui se partage le mieux est l’amertume
et le sentiment de passer à côté de sa vie, ne pas ressentir une
complicité avec celles et ceux qui ont cherché à s’extraire de la
tristesse ambiante, et à lutter contre ses causes ?
Comment ne pas percevoir dans leur défiance l’écho de
celle que nous éprouvons tous ? Sans les arrestations du 11 novembre,
L’insurrection qui vient n’aurait peut-être jamais été aussi lu - en
tout cas, pas collectivement, et sans doute pas dans une perspective si
évidemment pratique - ; comme n’auraient peut-être jamais eu lieu
toutes ces discussions, toutes ces actions, toutes ces rencontres.
Nous éprouvons la force et la joie qu’il y a à mettre
en commun nos doutes et nos colères, et nous voyons des « bandes » se
former que vos récentes lois n’arriveront pas à dissoudre. Nous voyons
combien les arrestations qui, pour des motifs plus ou moins oiseux, se
succèdent, relèvent du réflexe panique d’un pouvoir affolé. Aussi,
elles ne nous dissuadent plus de grand-chose. D’autres personnes sont
encore en prison pour des motifs similaires à ceux de Tarnac. Certaines
y retournent, pour n’avoir pas scrupuleusement respecté l’interdiction
qui leur était faite de se voir. Les contrôles judiciaires, la
dispersion forcée de toutes les amitiés qui s’organisent, se
multiplient. Vos prisons, et toutes celles que vous pourriez
construire, ne suffiront jamais à enfermer tout ce qui sort de vos
normes. Et où que nous soyons, les solidarités se tissent. Dans cette
période de crise et de troubles, nous ne sommes qu’une voix dans le
concert de celles et ceux qui ne s’accommoderont plus de rabibochages.
Dans des pans entiers du territoire, dans des pans entiers du peuple,
l’adhésion au système est en miettes. La désaffiliation devient un peu
partout un chemin praticable. Et c’est tant mieux.
Rien ne nous console tant de ce que vous avez voulu
infliger aux « neuf de Tarnac », que de constater que de toutes parts
surgissent pour vous des menaces autrement plus nombreuses que ce que
vous avez cru conjurer. Ce n’est plus de l’incompréhension que nous
ressentons, à retracer le fil de cette affaire. Mais comprendre les
logiques à l’œuvre n’apaise pas. Cela aiguise seulement la colère. Les
inculpations doivent être levées, comme doivent être défaits les
arsenaux antiterroristes, antibandes, antimasques, antirassemblements,
qui visent à briser toute solidarité effective. Durant tout le mois de
mai, dans chaque ville où ils se trouvent, les comités de soutien
multiplieront les initiatives ; le 8 mai, se tiendront des réunions
publiques afin que se pose partout la question de savoir ce que
signifie réagir à hauteur de la situation qui nous est faite. Il n’y a
pas neuf personnes à sauver, mais un ordre à faire tomber.
Prochaine réu du GRRE (Groupe de Résistance à la Répression de l’Etat) :
mercredi 6 mai à 18h30 au 102 (102 rue d’Alembert - Grenoble - Tram A ou B arrêt St Bruno)http://grenoble.indymedia.org/2009-05-03-un-ordre-a-faire-tomber
|