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Post� le jeudi 30 avril 2009 @ 16:45:46 by AnarchOi Contributed by: AnarchOi
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Source : Georges Sorel ,Introduction � l'�conomie moderne, 2e �dition, Paris, Librairie des sciences politiques et sociales, �d. Marcel Rivi�re, 1922
Quand on �tudie une th�orie de la propri�t�, il faut toujours se demander quelles �taient les tendances esth�tiques de
l'auteur; dans ces discussions chacun de nous apporte, en effet,
quelque chose de la partie la plus profonde de son �me. Un homme de la
ville, financier ou politicien, savant ou litt�rateur, ne comprend pas
la propri�t� comme un homme de la campagne; dans le premier cas la
propri�t� est surtout repr�sent�e par la maison, c'est-�-dire par un
immeuble qui ressemble presque � un titre de rente; dans le second,
elle �voque l'id�e de la culture; nous passons ainsi de la jouissance
au travail.
Proudhon n'a jamais �t� un vrai citadin;
il �tait un paysan et son �me se reportait toujours loin de Paris. Dans
les �crits de son �ge m�r, il aimait � revenir � ses souvenirs
d'enfance et, suivant l'usage g�n�ral, il transportait dans sa jeunesse
les r�flexions qu'il avait faites durant toute sa vie. Nous ne pouvons,
en effet, �chapper � une loi de mirage qui
nous trompe constamment sur l'origine de nos id�es quand des sentiments
sont tr�s fortement ancr�s dans notre �me, nous nous imaginons qu'ils
ont toujours exist� avec cette force et souvent m�me nous croyons
qu'ils proviennent de causes h�r�ditaires. C'est dans les souvenirs
d'enfance que les hommes sup�rieurs trahissent le secret de leur �me;
ils ne pourraient analyser leur �tat actuel; mais ils le d�crivent
admirablement d�s qu'ils peuvent se d�doubler en cr�ant un pass� fictif
avec tout ce qui domine leur c�ur.
Aucun po�te bucolique n'a parl� de la
nature avec plus d'enthousiasme. �Jusqu'� douze ans, ma vie,
�crivait-il vers 1856, s'est pass�e presque toute aux champs, occup�e
tant�t � de petits travaux rustiques, tant�t � garder les vaches... �
la ville, je me sentais d�pays�. L'ouvrier n'a rien du campagnard;
patois � part, il ne parle pas la m�me langue, il n'adore pas les m�mes
dieux... Quel exil pour moi quand il me fallut suivre les classes du
coll�ge, o� je ne vivais plus que par le cerveau, o�, entre autres simplicit�s, on pr�tendait m'initier � la nature que je quittais, par des narrations et des th�mes� 1!
Il ne faut donc pas s'�tonner si, au fur
et � mesure qu'il vieillissait, une id�e plus pr�cise de la propri�t�
paysanne se formait dans son esprit. Longtemps, il accusa la
l�gislation moderne d'avoir ruin� la terre; user des revenus sans
aucune responsabilit� lui paraissait �tre une monstruosit�. Rome avait
p�ri de ce �droit quiritaire de la propri�t� pousuivi jusque dans ses
derni�res cons�quences et ind�pendamment de toute possession
effective�; aujourd'hui ce m�me droit produit �la d�sertion de la terre
et la d�solation sociale. La m�taphysique de la propri�t� a
d�vast� le sol fran�ais, d�couronn� les montagnes, tari les sources,
chang� les rivi�res en torrents, empierr� les vall�es: le tout avec
autorisation du gouvernement. Elle a rendu l'agriculture odieuse aux
paysans, plus odieuse encore la patrie; elle pousse � la
d�population... L'homme n'aime plus la terre; propri�taire,
il la vend, il la loue, il la divise par actions, il la prostitue; il
en trafique, il en fait l'objet de sp�culations; cultivateur, il la
tourmente, il l'�puise, il la sacrifie � son impatiente cupidit�; il ne
s'y unit jamais 2�.
Je crois que l'on pourrait nommer propri�t� abstraite ce
syst�me qui se traduit par une si profonde s�paration de l'homme et de
la terre; ce terme correspondrait bien � l'expression de
�m�taphysisique de la propri�t� que nous avons trouv�e chez Proudhon .
Pendant longtemps, celui-ci avait cru devoir proposer une solution qui
aurait �t� comme la contradiction de ce r�gime; il empruntait � la
langue latine le mot possession pour
indiquer que l'homme ne devrait avoir que la jouissance de la terre,
qu'il devrait en user en bon p�re de farpille, sans pouvoir la vendre,
ni la partager. �L'h�r�dit� s'en suit, non point comme une pr�rogative,
mais plut�t comme une obligation de plus impos�e au possesseur. On
comprend que le partage du sol �tant fait surtout en vue des familles,
ce n'est pas parce que le droit du d�tenteur est absolu qu'il transmet
la possession; c'est au contraire parce que ce droit est restreint que
la possession est h�r�ditaire 3�.
La possession a exist� beaucoup plus que
la propri�t�; �taient possesseurs, le censitaire f�odal et
l'emphyt�ote. �Le tr�s petit nombre est arriv� � la propri�t�. Puis
quand la classe propri�taire s'est multipli�e, tout aussit�t la
propri�t�, accabl�e d'imp�ts et de servitudes... s'est trouv�e en
dessous de l'ancienne possession... Nous voyons une foule de
propri�taires, grands et petits, fatigu�s et d��us, faire argent de
leur patrimoine et se r�fugier, qui dans le trafic, qui dans les
emplois publics, qui dans le salariat�. Il lui semble qu'en 1789 on
aurait pu se borner � mieux r�gler la possession. �Le sens commun
n'indiquait rien de plus; les masses n'eussent pas demand� davantage.
Il n'en a rien �t� cependant; la d�claration des droits de 1789, en
m�me temps qu'elle a aboli le vieux r�gime f�odal, a affirm� la
propri�t�; et la vente des biens nationaux a �t� faite en ex�cution 4.�
R�fl�chissant au r�le historique de la
propri�t� et � la place qu'elle occupe dans la philosophie du droit,
Proudhon arriva � penser que la possession ne suffisait point. � c�t�
de la propri�t� abstraite et � c�t� des formes si vari�es de la
possession, on peut concevoir un autre type c'est celui qui, d'apr�s
les jurisconsultes romains, aurait exist� dans l'ancienne Rome et c'est
celui que Le Play r�vait de voir rena�tre dans la France contemporaine.
Dans le domaine agglom�r�, sur lequel vit
une famille-souche de propri�taires-cultivateurs, la propri�t� se
resserre, en quelque sorte, sur elle-m�me, pour acqu�rir toute sa vertu
et se serrer autour de la famille. Cette famille n'est en contact avec
le dehors que pour remplir un double devoir civique participer aux
d�penses publiques et fournir au pays une jeunesse saine et nombreuse;
ce sont l� les deux seules formes d'�migration de ses forces; tout le
reste revient � la terre: le principe est bien ici � l'int�rieur. Je crois que l'on pourrait donner le nom de propri�t� concr�te � ce syst�me, qui a tout l'aspect d'un organisme vivant domin� par le principe int�rieur.
Proudhon observait que le r�gime de la
possession n'avait pas produit les r�sultats que les th�oriciens
auraient pu attendre de lui; au Moyen �ge, il avait engendr� tyrannie
et mis�re. Il pensait que le progr�s des mceurs permettrait de r�aliser
la propri�t� concr�te, malgr� les excessives difficult�s que cela
pr�sente; c'est que �la propri�t� moderne, constitu�e en apparence
contre toute raison de droit et tout bon sens, peut �tre consid�r�e
comme le triomphe de la Libert�. C'est la Libert� qui l'a faite, non
pas, comme il semble au premier abord, contre le droit, mais par une
intelligence sup�rieure du droit 5.�
� Ici, nous voyons repara�tre l'id�aliste, qui croit qu'une institution
doit se produire parce que l'esprit la juge plus parfaite que celles
qui existent. De m�me, Le Play croyait qu'il aurait suffi de donner aux
p�res de famille la libert� testamentaire pour que le r�gime ancien des
familles-souches se reconstitu�t de lui-m�me!
C'est bien un Id�al dont il parle: �La
propri�t� n'a pas encore exist� dans les conditions o� se place la
th�orie; aucune nation n'a �t� � la hauteur de cette institution 6�; � la pl�be romaine se montra incapable de comprendre les devoirs attach�s � la propri�t� fonci�re 7; � on peut se demander si, en 1789, les Fran�ais �taient m�rs pour la libert� et la propri�t� 8;
� �la R�volution a cr�� une nouvelle classe de propri�taires; elle a
cru les int�resser � la libert�: elle les a int�ress�s � ce que les
�migr�s et les Bourbons ne revinssent pas, voil� tout; les
propri�taires nouveaux, acqu�reurs de biens nationaux, ont manqu� de
caract�re et d'esprit public, disant � Napol�on 1er: �R�gne et gouverne, pourvu que nous jouissions. 9�
La propri�t� est toujours alli�e � la
libert� politique aux yeux de Proudhon; c'est pourquoi il ne peut
admettre qu'elle n'arrivera pas � se r�aliser, � ne voulant pas
d�sesp�rer de la libert�. Et puis, sans qu'il l'avoue toujours d'une
mani�re expresse, la propri�t� concr�te doit se produire dans l'avenir
parce qu'elle est l'id�al romain, que Rome est la m�re du droit et que
Proudhon soumet, de plus en plus, toutes ses esp�rances historiques �
ce postulat: le monde doit r�aliser un �tat social juridique. il ne
faut donc pas s'�tonner s'il parle de l'�conomie romaine avec
l'enthousiasme qu'elle excitait chez les anciens philosophes du droit,
qui prenaient cette vie (toute mythique, semble-t-il) pour la premi�re,
detoutes les r�alit�s. La maison est � ses yeux, comme aux leurs, un
v�ritable �tat domestique, gouvern� par un chef digne de commander; la
propri�t� n'est possible que si cette dignit� et cette capacit�
existent en toute v�rit�. Proudhon s'imagine le pouvoir absolu du pater familias �
peu pr�s comme le fait Iehring. �� Rome, o� le divorce �tait la
pr�rogative du mari, il s'�coula plus de cinq si�cles sans qu'il y en
e�t un seul exemple; je n'ai lu nulle part que, pendant le m�me laps de
temps, les p�res se soient donn� le plaisir de d�sh�riter leurs enfants
ou de d�vorer en d�bauche leur h�ritage 10.�
Il faut un contrepoids � l'�tat, m�me
quand il est �constitu� de la mani�re la plus rationnelle, la plus
lib�rale, anim� des intentions les plus justes... Louis XIV
niait la propri�t� absolue; Il n'admettait de souverainet� que dans
l'�tat repr�sent� par le roi... Pour que le citoyen soit quelque chose
dans l'�tat, il ne suffit pas qu'il soit libre de sa personne; il faut
que sa personnalit� s'appuie, comme celle de l'�tat, sur une portion de mati�re qu'il poss�de en toute souverainet� 11. Cette
condition est remplie par la propri�t�: ��tez � la propri�t� le
caract�re absolutiste qui la distingue, � l'instant elle perd sa force,
elle ne p�se plus rien; c'est une mouvance du gouvernement, sans action contre lui 12�.
Dans le r�sum� de son livre, Proudhon dit
encore: �La justification de la propri�t�, que nous avons vainement
demand�e � ses origines, nous la trouvons dans ses fins: elle est
essentiellement politique... C'est pour rompre le faisceau de la souverainet� collective, si exorbitant, si redoutable, que l'on a �rig� contre lui le domaine de la propri�t�, v�ritable insigne de la souverainet� du citoyen... La propri�t� allodiale est un d�membrement de la souverainet�; � ce titre, elle est particuli�rement odieuse au pouvoir et �
la d�mocratie. Elle ne pla�t point aux d�mocrates, enfi�vr�s d'unit�,
de centralisation, d'absolutisme.� Et il ajoute avec tristesse: �Le
peuple est gai quand il voit faire la guerre aux propri�taires 13.�
Le droit de propri�t� se rattache ainsi �troitement au principe f�d�ratif. �Le citoyen, dit Proudhon , par le pacte f�d�ratif qui
lui conf�re la propri�t�, r�unit deux attributions contradictoires: il
doit suivre d'un c�t�, la loi de son int�r�t et il doit veiller, comme
membre du corps social, � ce que sa propri�t� ne fasse pas d�triment �
la chose publique. En un mot, il est constitu� agent de police et voyer
sur lui-m�me. Cette double qualit� est essentielle � la constitution de
la libert�: sans elle, tout l'�difice social s'�croule; il faut revenir
au principe policier et autoritaire 14.�
Il n'est pas vraisemblable que les id�es
f�d�ralistes de Proudhon se r�alisent de notre temps; ces id�es ne
semblent avoir eu de popularit� que dans les petites vall�es
manufacturi�res 15;
les ouvriers des grandes villes ne les comprennent pas facilement. Mais
autre chose est la r�alisation d'un plan f�d�ratif et autre chose est
le syst�me des conceptions juridiques auquel il correspondrait
parfaitement; le gouvernement f�d�ratif peut n'�tre qu'un mythe, servant
� donner un corps � certains principes tr�s essentiels. Je crois que
l'on pourrait ramener la th�orie proudhonienne du f�d�ralisme aux
termes suivants:
1� Responsabilit� des administrateurs,
plac�s tout pr�s de ceux qui ont int�r�t � contr�ler leur mani�re de
proc�der; et tr�s faible s�paration, du groupe accidentellement au
pouvoir d'avec la masse gouvern�e 16;
2� Possibilit� d'exp�rimenter facilement
des solutions pour les probl�mes, moraux ou �conomiques, soit que cette
exp�rimentation soit poursuivie individuellement, soit qu'elle le soit
collectivement;
3� N�cessit� de r�gler tous les rapports
sociaux par le droit et d'�carter, aussi compl�tement que possible,
l'arbitraire administratif et la domination des partis.
L'hypoth�se d'un r�gime f�d�raliste parfait constitue un moyen commode pour se repr�senter mythiquement la
r�alisation de ce programme de droit public; mais celui-ci est
ind�pendant de la repr�sentation et il peut atteindre la pratique de
plusieurs mani�res fort dissemblables. La r�alit� du f�d�ralisme n'est
pas. absolument n�cessaire pour la r�alisation des tendances
f�d�ralistes. Cette diff�rence entre un syst�me id�al et tout fait, qui
est le mod�le de l'id�e politique, et le devenir historique
se retrouve, � chaque pas, dans les �tudes sociales. Bien que la
propri�t� concr�te n'ait jamais exist� compl�tement, elle a jou� un
r�le pr�pond�rant dans l'histoire des institutions, et Proudhon n'est
pas loin de la regarder comme le dieu cach� qui gouverne le d�veloppement des Etats; �elle r�git positivement l'histoire, �crit-il dans sa langue id�aliste, quoique absente, et elle pr�cipite les nations � la reconna�tre, les punissant de la trahir.� 17
Notes
1. PROUDHON, De la Justice. etc., tome II, p. 208.
Dans toute la fin de ce chapitre, on sent un souffle virgilien. On sait quelle admiration Proudhon avait pour Virgile (op. cit., tome III, pp. 364-371).
2. PROUDHON, op. cit., tome II, pp. 202-204.
3. PROUDHON, Th�orie de la propri�t�, pp.
88-89. � En 1848, Proudhon disait contre Louis Blanc: �L'h�r�dit� est
l'espoir du m�nage, le contrefort de la famille, la raison derni�re de
la propri�t�. Sans l'h�r�dit�, la propri�t� n'est qu'un mot, le r�le de la femme devient une �nigme.� (Contradictions �conomiques, chap. XI, � 2).
4. PROUDHON, Th�orie de la propri�t�, pp. 91-92.
5. PROUDHON, op. cit., pp. 143-144.
6. PROUDHON, op. cit., p. 231.
7. PROUDHON, op. cit., p. 120.
8. PROUDHON, op. cit., p. 475.
9. PROUDHON, op. cit., pp. 234-235.
10. PROUDHON, op. cit., p. 112. � Cf. IEHRING, Esprit du droit romain, liv. II, chap. 3.
11. �Tout gouvernement, toute utopie, toute �glise se m�fient de la propri�t�. � (PROUDHON, op. cit., p.
135). � �On r�duit peu � peu � la propri�t� � n'�tre plus qu'un
privil�ge d'oisif; arriv�e l�, la propri�t� est dompt�e; le
propri�taire, de guerrier ou baron, s'est fait p�quin, il tremble, il n'est plus rien.� p. 138).
12. PROUDHON, op. cit., pp. 937-938.
13. PROUDHON, op. cit., pp,
225-226. � Cette derni�re remarque a une tr�s grande importance; pour
ceux qui pensent qu'au fond de l'�me humaine sont d�pos�s les
prin-cipes de toute Justice, un gentiment si instinctif condamne la
propri�t� sans appel; pour ceux qui se d�fient des instincts et qui
croient que la raison domine �niblement et lentement les tendances
naturelles, la propri�t� est une pr�cieuse acquisition de la
civilisation, qui ne doit �tre sa crifi�e que devant quelques principes
plus �lev�s dans l'ordre de production scientifique.
14. PROUDHON, op. cit., pp. 235-238.
15. C'est ainsi qu'en France le
f�d�ralisme n'a gu�re d'adh�rents socialistes que dans les montagnes du
Jura; on explique quelquefois ce fait d'une mani�re id�ologique par
l'influence que Bakounine aurait exerc�e en Suisse il y a trente ans;
mais encore faudrait-il savoir pourquoi Bakounine a eu cette influence
dans les vall�es du Jura bernois.
16. Il me semble que c'est ce r�gime que L�nine d�sire atteindre dans la R�publique des soviets.
17. PROUDHON, op. cit., p. 231.
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