BIEN QUE L'�TAT D'ISRA�L soit tenu de geler son expansion coloniale et
de d�manteler ses colonies, ill�gales, en application du droit
humanitaire international, bien que le trac� du mur ait �t� d�clar�
ill�gal par la d�cision du 9 juillet 2004 de la Cour internationale de
justice, le mur du village de Bil'in (1 500 habitants), � l'ouest de
Ramallah, a �t� sp�cifiquement pens� pour incorporer la nouvelle
colonie de Menorah, et l'extension de la colonie ultraorthodoxe
existante de Kiryat Sefer et de celles de Matityahu Misrah et de
Modi'in Ilit que les gouvernements isra�liens veulent annexer � Isra�l.
Le Mur fr�le les maisons du village et a d�j� permis la confiscation de
150 hectares de terres cultiv�es (les trois quarts des terres du
village), principalement des oliveraies, des amanderaies et des
plantations de figuiers qui restaient le seul moyen de subsistance de
ses habitants depuis qu'ils ne peuvent plus aller travailler en Isra�l.
Ce
n'est, h�las, pas la premi�re fois que les habitants de Bil'in sont
confront�s � une telle spoliation: il y a dix ans, d�j�, que des
oliveraies ont �t� vol�es et d�truites par des bulldozers pour
permettre la construction de colonies.
Depuis le mois de f�vrier
2005, apr�s que la Cour supr�me eut rejet� le recours des habitants de
Bil'in et que le gouvernement eut arr�t� le trac� du mur, pratiquement
chaque jour, hommes et femmes ont march� vers le site de construction
pour tenter de bloquer le travail des bulldozers qui arrachent les
oliviers et les s�parent de leur terre. En r�torsion, l'arm�e envahit
le village, de jour comme de nuit, les soldats entrent dans les maisons
et frappent leurs habitants. Des dizaines d'entre eux ont �t� bless�s
par le tir de balles en caoutchouc (en r�alit� en m�tal, recouvertes
d'une fine couche de caoutchouc), de bombes assourdissantes et grenades
lacrymog�nes, armes non mortelles, en principe, mais qui peuvent
s'av�rer tr�s dangereuses par un tir � courte distance. Une maison de
Bil'in a d�j� pris feu apr�s le tir d'une bombe sonore par les
gardes-fronti�res.
Un comit� de village a �t� constitu� qui comprend
cinq membres repr�sentatifs des partis et des associations du village,
responsable de toutes les d�cisions d'urgence. Le comit� est devenu
officiellement actif au mois de janvier 2005, mais il avait d�j�
consult� d'autres villages qui avaient �t� impliqu�s dans la lutte
l�gale et pacifique contre la construction du mur d'annexion. Le
village de Budrus, notamment, a �t� une source puissante d'inspiration
et d'influence puisque, apr�s 53 manifestations non violentes, Budrus
est parvenu � d�placer le trajet du mur.
� la demande des habitants
de Bil'in, les mouvements isra�liens Gush Shalom, Anarchists against
the Wall, Ta'ayush et The women's coalition for peace ont d�cid� d'une
manifestation pacifique commune sur les lieux tous les veridredis. Une
centaine d'Isra�liens se rendent ainsi sur les lieux, formant un lien
r�el et significatif avec � l'autre c�t� �. Des militants du monde
entier se joignent �galement r�guli�rement � cette manifestation. Au
mois de septembre 2007, pendant 135 semaines, sans exception, une
manifestation ainsi tripartite et non violente a �t� r�alis�e.
Abdullah
Rameh, membre du comit�, parle de la pr�sence des militants isra�liens:
� Au d�but, c'�tait difficile pour les gens de Bil'in de comprendre
pourquoi les Isra�liens venaient, et ce qu'ils faisaient. Mais quand
les soldats commenc�rent � venir la nuit dans le village, les militants
isra�liens leur disaient de partir.Tout le monde au village a r�agi
positivement et ils comprennent que les militants sont dans le village
pour les prot�ger. On ne peut nier leurs efforts et leur activit�. On
travaille, dort et mange ensemble, on est comme dans une famille et
l'on combat ensemble pacifiquement. On doit travailler ensemble, pas
seulement pour les manifs, mais parce que c'est si important d'agir
vers la population isra�lienne. �
De l'autre c�t�, Laser, militant
isra�lien, consid�re que, s'il n'y avait pas de participation
isra�lienne, � l'arm�e isra�lienne commencerait � tirer. Une fois, ils
nous ont arr�t�s � un check-point mobile et ils ont donn� l'ordre aux
soldats isra�liens de tirer sur les manifestants mais une vingtaine
d'entre nous a pu traverser, alors ils ont annul� l'ordre. Pourquoi?
Parce qu'ils sont racistes �.
Le choix de la non-violence a, depuis
l'origine, �t� fermement pos�. Mohammend AlKhatib, membre du comit�
s'exprime ainsi: � Toutes nos manifestations sont non violentes, nous
rappelons depuis le haut-parleur de la mosqu�e que nous sommes engag�s
pour la non-violence et pour d�livrer ce message que nous voulons
seulement d�fendre notre terre. �
Outre la non-violence, outre le
caract�re unitaire de ces manifestations entre militants pour la paix,
quelle que soit leur origine, ce qui les caract�rise est la cr�ativit�
et l'inventivit� de ses militants. Les manifestants parfois ont �t�
encha�n�s les uns aux autres, parfois ont d�fil� en portant les
portraits du Mahatma Gandhi et de Martin Luther King, parfois ont �t�
transport�s dans des cages ou pr�c�d�s de personnalit�s, mains en
l'air. Ils ont manifest� avec des cercueils ou de fausses pierres
tombales avec des inscriptions en h�breu, en arabe et en anglais. La
marche a �t� pr�c�d�e aussi par des personnes rendues infirmes par les
forces d'occupation et par d'autres personnes portant le nom des
milliers de Palestiniens tu�s depuis le d�but de la deuxi�me Intifada
en 2000. Un concert de piano a m�me eu lieu en plein air, donn� par
Jacob Allegro Wegloop, survivant de l'Holocauste, offrant sa musique en
symbole de paix.
Deux conf�rences internationales sur la lutte
commune populaire et non violente ont d�j� �t� organis�es � Bil'in,
afin de cr�er un r�seau pour am�liorer la coordination, partager les
ressources, s'entraider dans le travail pour la justice, mettre en
place des campagnes communes pour arr�ter le Mur d'apartheid et mettre
un terme � l'occupation isra�lienne. La volont� est d'�changer les
exp�riences pratiques, de partager les strat�gies et de construire en
commun.
La premi�re s'est tenue les 20 et 21 f�vrier 2006 et a
r�tine environ 400 participants palestiniens, isra�liens et
internationaux. La seconde s'est tenue du 18 au 20 avril 2007 et a
r�uni entre 500 et 600 participants, dont une cinquantaine de Fran�ais.
�
quoi il convient d'ajouter qu'au mois de mars 2007 une conf�rence
palestinienne a eu lieu afin d'�tendre le combat non violent populaire
� travers la Palestine et offrir aux Isra�liens et aux internationaux
la possibilit� de rejoindre leurs partenaires palestiniens en
participant et en faisant conna�tre la r�sistance non violente des
Palestiniens � l'injustice qui leur est faite, arrestations
arbitraires, confiscation de terres, destructions de maisons,
checkpoints et emprisonnement derri�re le mur. Actuellement, 35
villages ont rejoint Bil'in dans la forme non violente de sa r�sistance
� la construction du mur.
Les efforts du village seront ils couronn�s de succ�s? Mohammed
al-Khatib, membre du comit� r�pond que � le mot succ�s a beaucoup de
significations: si vous voulez dire d�placer le mur, je pense que ce
n'est pas impossible mais c'est difficile [...], mais si vous parlez de
succ�s sur d'autres aspects, je r�ponds oui. Nous r�ussissons � dire
aux gens autour du monde que notre village a le droit d'�tre ici, sur
notre terre, et c'est la v�rit�. Nous montrons que les menteurs, ce
sont les occupants. L'occupation ne d�fend pas les Isra�liens contre
nous, mais elle nous vole. Si j'avais dit, il y a un an que je suis de
Bil'in, personne n'aurait su d'o� je parlais mais maintenant les gens
savent et ils savent que nous r�sistons au Mur. Mais, c'est plus
important, ils entendent que nous r�sistons par des moyens pacifiques
et ils nous encouragent: Mais on ne peut pas seulement dire que notre
r�sistance non violente appartient � Bil'in parce que maintenant, elle
appartient aux Palestiniens �.
Concr�tement, en mars 2006,
l'administration civile de l'�tat d'Isra�l s'est trouv�e contrainte
d'ordonner la cessation du travail de construction de l'extension de la
colonie Matityahu Mizrah sur la terre de Bifin, � la suite de la
saisine de la Cour supr�me par un repr�sentant de La Paix maintenant et
de la r�v�lation qui en r�sultait et de l'ill�galit� de cette
construction et, en outre, du scandale immobilier qu'elle constituait. Surtout,
par arr�t du 4 septembre 2007, la Cour supr�me a ordonn� le
d�mant�lement d'une portion du mur construit sur le territoire de
Bifin, concernant un tron�on de presque deux kilom�tres de long et
permettant ainsi (si la d�cision est ex�cut�e. . . ) la restitution de
50 environ des terres spoli�es, de sorte que, s'il s'agit d'une victoire, celle-ci n'est que partielle. Mais,
comme le souligne Uri Avnery, journaliste et �crivain isra�lien, du
mouvement Gush Shalom, dans un article du 8 septembre suivant, � dans
ce combat d�sesp�r�, m�me une petite victoire est une grande victoire,
sp�cialement concernant Bifin � .
Cet article souligne en quoi cette victoire n'est que partielle, d�s lors que: I. Elle ne concerne qu'une partie des terres, le nouveau trac� �tant encore loin de la ligne verte; 2.Bil'in n'est que l'un des nombreux villages spoli�s par la construction du mur; 3.Le mur n'est que l'un des moyens de l'occupation qui empire chaque jour; 4.Dans
beaucoup d'autres endroits, la Cour supr�me a confirm� le trac� du mur,
m�me quand il d�poss�dait les Palestiniens de la m�me fa�on qu'� Bifin,
de sorte que cette d�cision constitue pour cette cour, qui est un
instrument de l'occupation, un alibi aux yeux du monde;
5.Cette d�cision a permis de l�gitimer les constructions ill�gales d�j� effectu�es sur les autres terres de Bifin. Il
para�t int�ressant de rapporter quelques extraits de cet article dans
lequel Uri Avnery s'interroge sur ce que ce petit village isol�, dont
le nom �tait, jusqu'� il y a peu, inconnu de tous, a de particulier et
rel�ve les raisons pour lesquelles le combat de Bifin est devenu un
symbole, � raison de la combinaison d'�l�ments inhabituels, la
d�termination des villageois, la solidarit� active des Isra�liens et
des internationaux et le caract�re non violent de la lutte. La
d�termination des villageois: Uri Avnery souligne leur courage devant
la violence de la r�pression, en ces termes, notamment: � J'ai plus
d'une fois �t� �mu au spectacle de la r�sistance de ce petit village.
Je voyais les jeeps de l'arm�e monter � l'assaut, les sir�nes hurler
hyst�riquement, les policiers lourdement arm�s en jaillir et jeter des
grenades lacrymog�nes et assourdissantes dans toutes les directions et
des jeunes gar�ons arr�ter les jeeps avec leur corps.
La solidarit�
des Isra�liens et des internationaux: c'est une sorte de partenariat
qui ne se manifeste pas dans des discours pompeux ou des r�unions
st�riles tenues dans de luxueux h�tels �trangers, il s'est forg� sous
les nuages des gaz, sous les jets des canons � eau, sous le feu des
grenades assourdissantes et des balles en caoutchouc, dans les
ambulances du Croissant rouge et dans les arrestations. Il a donn�
naissance � une camaraderie et une confiance mutuelle qui paraissaient
totalement perdues dans notre pays : les Isra�liens, conduits par les
jeunes femmes et hommes des � Anarchistes contre le mur � ont prouv�
aux Palestiniens qu'ils ont un partenaire isra�lien auquel ils peuvent
faire confiance, et les gens de Bil'in ont prouv� � leurs amis
isra�liens qu'ils ont des partenaires fiables et d�termin�s.
La
non-violence: toujours et partout le Mahatma Gandhi et Martin Luther
King pourraient �tre fiers de tels disciples. En sa qualit� de t�moin
visuel, Uri Avnery atteste de la non-violence des manifestants n'en
ayant vu aucun lever la main contre un policier ou un soldat tandis
qu'une grande violence �tait exerc�e par les soldats et la police des
fronti�res qui ne supportaient pas, suppose-t-il, le spectacle de
Palestiniens et Isra�liens agissant ensemble.
Il en d�duit que la
conjonction de la r�solution des habitants de Bil'in, du partenariat et
de la non-violence ont fait de Bil'in un symbole de la lutte contre
l'occupation, actuellement repris par de nombreux villages.
Jane Bernicat
Le Monde libertaire #1496 du 29 novembre 2007
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